LETTRESD'UNE AMOUREUSE
Amor con le sue man gli occhi m'asciuga,Promettendomi dolce ogni fatica ;Chè cosa vil non è chi tanto costa.MICHELANGELO BUONARROTI.
Amor con le sue man gli occhi m'asciuga,Promettendomi dolce ogni fatica ;Chè cosa vil non è chi tanto costa.
Amor con le sue man gli occhi m'asciuga,
Promettendomi dolce ogni fatica ;
Chè cosa vil non è chi tanto costa.
MICHELANGELO BUONARROTI.
… J'entends le bruit de tes pas… et cependant je voudrais que tu n'entres jamais : t'attendre est une volupté si enivrante! Il me semble alors me sentir soulevée de terre par une force invisible ; mon âme s'élance hors de moi et va à ta rencontre… Puis, comme un événement inattendu qui me fait tressaillir, la porte s'ouvre, tu parais, je te vois, tu t'approches et tes lèvres froides d'émotion s'appuient sur les miennes… O mon amour, on me dit que tu ne m'aimeras pas longtemps, et je le sais : je le sais ; j'ai passé mon midi, et, toi, tu te lèves dans la vie, rayonnant comme la jeunesse… Mais tu m'auras aimée… J'aurai été serrée dans tes bras, et tes mains, tes belles mains, si fortes et si douces, se seront attachées éperdument aux miennes… J'écris ces lettres pour que tu les lises lorsque tu ne m'aimeras plus : peut-être feront-elles courir en toi un léger frémissement de volupté ; peut-être ton visage se revêtira-t-il de cette tristesse qui précède le désir… Tu te souviendras… Lorsque je ne serai plus qu'une pauvre cendre dispersée, je veux que tu te souviennes! Cela et rien de plus! que tu revoies les lieux où nous nous sommes aimés, que tu sentes encore l'odeur de la terre matinale qui montait vers nous des jardins, quand, serrés l'un contre l'autre, nous allions saluer le jour nouveau.
Hier, en ouvrant les yeux, j'ai vu derrière les vitres le brouillard, si doux, si triste ; il semblait nous envelopper, toi et moi, et nous cacher à tous… Je me suis levée, j'ai regardé à la fenêtre qui donne sur la plaine, ensuite à celle qui domine les collines… Tout était clos : la vapeur blanche, impalpable, dérobait tout à mes yeux. Oh! que j'ai aimé ce silence, cette prison légère! Il m'a semblé que nous vivions parmi les nuages, ces nuages mystérieux qui roulent sur le ciel bleu… Je suis retournée près de toi et me suis blottie sur ton cœur… Tout se taisait ; seule la flamme du foyer s'élançait de temps en temps, vive et subite comme des cris de volupté. Tu m'as regardée sans même me donner un baiser ; et cependant j'ai senti mon cœur fondre d'amour ; la langueur éternelle des désirs assouvis remplissait mon être! Qu'il aurait fait bon mourir là, côte à côte…
Plus tard je suis allée au bord de l'eau ; j'aime, tu le sais, toutes les choses qui sont dans le ciel et sur la terre, mais, au-dessus de toutes, j'aime l'eau. Le fleuve m'appelle, il m'attire invinciblement ; il me semble toujours qu'il fuit avec tant de regrets!… L'eau courait hâtivement, comme pressée par l'inexorable fatalité. Je marchais sur la berge verte, et, de l'autre côté, les ramures dépouillées des peupliers inégaux se profilaient sur le ciel clair, et semblaient former une vaste harpe, faite pour les doigts des anges. Entre les troncs d'arbres quelques brebis paissaient, se mouvant d'une allure lente et insensible, créatures de paix et d'amour…
Tu m'as dit que mes baisers avaient un goût de fleurs ; et le parfum d'orange dont mes mains restaient imprégnées est entré dans ta chair. C'est que, dès le matin, j'avais fait répandre à terre des fleurs… J'en avais jonché le sol de la vaste chambre… j'en avais mis tout autour du grand lit d'amour… des fleurs blanches, jaunes et violettes : ma fantaisie n'en voulait point d'autres. Elles étaient si délicates, si odorantes, avec des tiges flexibles d'un vert si tendre!… Je les tenais dans mes mains, qui jouaient aussi avec des oranges d'or dont la senteur subtile me grise. Le soir seulement, j'ai fait balayer cette moisson de fleurs…
Que cet après-midi a été délicieux dans la chambre de la tour! Tu l'aimes comme moi, ce coin retiré, cette pièce silencieuse, chaude et paisible. Nous étions là, toi et moi, ravis de la joie simple de respirer le même air. Je me sentais lasse… Enveloppée dans la grande robe de fine laine violette toute doublée d'une fourrure douce, cette robe que tu préfères à toutes les autres, je m'étais étendue à terre, devant le feu crépitant, et, la tête sur des coussins soyeux qui sentent bon, je vivais et j'étais heureuse. Toi, assis dans l'embrasure profonde de l'unique fenêtre, tu lisais, et la lumière rougissante du soir t'éclairait seule. Tout le reste de la pièce était dans la pénombre, cette pénombre exquise, qui la rend mystérieuse même aux heures du midi. De temps en temps, je soulevais mes paupières et je regardais autour de moi, dans une sorte d'ivresse endormie dont rien ne peut rendre le charme. Je te voyais, immobile et vivant, avec le jour sur ton front blanc ; tu portais d'un mouvement intermittent la main à ta barbe pour la caresser. Un de tes bras s'appuyait à la table sur laquelle j'aime à écrire, et sur laquelle je t'écris en cet instant… Dans l'angle à droite, je distinguais les fleurs claires de mon camélia rose, dont les feuilles d'émail vert brillaient dans la demi-lumière… Puis mes yeux, lentement se portaient vers la bibliothèque pleine de livres à reliures blanches ; ces livres, dans cette paix enchantée, semblaient les dépositaires de secrets merveilleux, mais que ma paresse ne chercherait jamais à pénétrer… Plusieurs fois je t'ai vu te détourner un peu et me contempler de loin. Ton regard d'amour me brûlait, comme la flamme vers laquelle, exprès, pour souffrir un peu, j'étendais ma main. Graduellement, le jour baissant et l'air se faisant plus lourd de volupté pénétrante, j'ai eu conscience que le sommeil s'emparait de moi ; puis il m'a semblé que tu t'approchais, que quelque chose intervenait entre moi et le foyer, et que ma tête soudain était soutenue et enveloppée…
Irène est arrivée hier ; elle savait que tu n'étais pas là, et elle m'a demandé de la laisser demeurer un jour et une nuit. Elle est encore auprès de moi ; elle ne me quittera qu'après le coucher du soleil. Elle est heureuse ici… du moins aussi heureuse qu'elle peut l'être. Tu sais combien elle m'est chère, cette créature charmante et tendre… et qui souffre. Je suis descendue à sa rencontre, et nous nous sommes embrassées en silence. Au milieu du vestibule elle s'est arrêtée, et, me serrant dans ses bras, elle m'a dit :
— Claudia, laisse-moi te respirer, tu sens l'amour…
Et ses yeux sombres se sont mouillés de larmes.
Elle, vers qui tous les cœurs se portent, elle n'aime que cet homme, son mari, qui ne l'aime point… A cela toutefois elle ne peut croire encore… Car il est parvenu à l'abuser longtemps… Elle m'a redit pour la centième fois l'enchantement de ces premières années où elle s'est crue aimée… Puis la trahison découverte… et maintenant, toujours l'abandon, la tristesse pour cette créature d'amour, qui meurt de sa cruelle solitude… Longtemps, longtemps nous avons marché ensemble dans la longue allée entre les murailles de lauriers ; parfois elle levait les yeux vers les vieux bustes de marbre qui s'y appuient et interrogeait leurs visages.
— Dis, Claudia, penses-tu qu'ils ont aimé et souffert? penses-tu que toujours on aimera? Et, quand je serai morte, que deviendra mon cœur? mon cœur tout brûlant de passion?…
Avec sa robe d'un rouge brun et l'ample auréole noire de ses cheveux, elle évoquait le souvenir d'une de ces figurines égyptiennes à la silhouette de gazelle, qu'on voit gravées sur la pierre. Je le lui ai dit, et elle a souri de ce sourire étincelant qui illumine tout son visage, mais qui est rare chez elle.
— Tu es bonne, parce que tu es heureuse. Raconte-moi ton bonheur, ma Claudia ; ne laisse pas mes tristesses assombrir tes joies… Où est-il? Garde-le bien, Claudia, garde-le pour toi seule!
La fraîcheur soudain nous a saisies : nous sommes rentrées dans le grand salon des peintures. Elle préfère les vastes pièces et les hautes fenêtres qui ouvrent les larges horizons… Je m'étais assise dans le vieux fauteuil à dos raide, où tu aimes à me voir : soudain, elle est venue se jeter à mes pieds, et, abattant sa tête sur mes genoux, elle a pleuré des larmes désespérées.
Monter ensemble l'escalier : je trouve à accomplir cet acte si simple une douceur exquise! L'escalier fermé, des deux côtés, avec sa voûte et ses murs décorés de fresques fragiles et délicates, revêt à mes yeux une signification mystérieuse… En gravissant lentement les degrés, je perçois de loin l'odeur des muguets et des narcisses qui, dans le vestibule, embaument l'air. Ce parfum de fleurs invisibles me pénètre et m'enchante… Je me figure que nous nous en allons tous deux dans un monde où l'amour règne seul… Hier, à mi-chemin, envahi sans doute par ces mêmes pensées confuses qui remplissaient mon cœur, tu t'es arrêté, et tu as attiré ma tête vers toi, nous avons échangé un de ces baisers lents et fermés où nos âmes se mêlent… puis, les mains unies, nous pénétrant par ce seul contact, nous avons franchi les dernières marches…
Lorsque tu n'es pas là, je demeure toujours longtemps devant le miroir appendu près de mon lit, ce vieux miroir ovale qui depuis trois cents ans est à cette place, sur la tenture de soie aux gros nœuds d'amour… Je ne puis plonger mes yeux dans un miroir sans avoir le sentiment d'être regardée par tous les yeux que ce miroir a réfléchis… Toujours il me semble qu'il doit rester quelque chose des ombres qui ont flotté dans cette transparence. J'ai pensé à toutes celles dont les doux yeux ont cherché leur reflet sur cette glace un peu trouble : il est impossible qu'il ne demeure pas quelque chose des regards… J'y crois voir les tiens, lorsque ta tête apparaît au-dessus de mon épaule et que tes yeux bruns sourient à côté des miens. Ne pouvant baiser tes lèvres, j'ai baisé le miroir ; mon souffle l'a terni un moment, et, du lointain de la profondeur, il m'a semblé que tu venais vers moi. J'avais dénoué mes cheveux, mes cheveux longs, souples et mouvants, dont tu aimes à enrouler les mèches soyeuses autour de ton cou… L'amour me rend belle, et j'ai souri à ma propre image. Puis j'ai enlevé mon collier de perles : ce rang unique de perles nacrées comme des roses thé ; je l'ai suspendu à côté du miroir. J'aime mes perles, j'aime les sentir caresser ma chair ; et leur ombre a des lueurs rosées comme une carnation d'enfant.
Quelque chose m'a réveillée en sursaut : la lumière voilée s'éteignait. Je n'avais d'autre sensation que celle qui me venait de frôler avec ma main la toile fine et fraîche des draps. Je l'ai compris dans ces ténèbres : en amour une seule chose importe : la présence de l'être aimé. Je ne voyais rien, je n'entendais rien que ton souffle, et c'était assez. Baignée dans l'obscurité profonde, j'étais entièrement, parfaitement heureuse. Je ne désirais rien, j'osais à peine bouger pour ne point te réveiller, mais tout mon être palpitait à la pensée que tu étais là, tout à moi, mort à tous, sauf à moi. Je suis restée longtemps sans même ouvrir les yeux ; j'écoutais l'heure battre et continuer sa marche forcée, emportant l'une après l'autre des parcelles de notre vie. Une tristesse infinie m'écrasait, au sentiment de la fuite éternelle de ces instants délicieux. Entre mes paupières closes, les larmes chaudes ont commencé de couler… Peu à peu mon âme a flotté dans une torpeur sans pensée, et puis elle m'a échappé.
Que la vie est belle, ô mon amour, et que je suis heureuse! Chacun de tes retours est pour moi une joie inexprimable. Hier, tu avais une gaieté délicieuse, une joie de vivre, un bonheur d'aimer qui faisait déborder mon cœur : tes yeux brillaient d'un éclat satisfait, tu avais légèrement, de la main, repoussé en arrière tes cheveux courts, ce qui donnait à ton visage comme une lumière nouvelle ; et tu souriais. O l'heure charmante de folie! ton allégresse m'avait gagnée, et il me semblait ne plus tenir à la terre… Soudain, tu t'es mis à marcher, en chantant… Tu sais combien j'aime ta voix, profonde et douce ; elle pénètre mon âme et la bouleverse… Tu chantais presque bas, t'arrêtant sur les syllabes tendres. Alors j'ai ouvert mon piano et je me suis mise à jouer des fragments de cetteEspañaqui nous plaît tant : ce sont des rentrées d'une vie si amoureuse et folle, où tout vibre, où tout chante, des courses éperdues sur des roules ensoleillées… De son socle de porphyre, la tête antique d'un jeune satyre nous regardait : la bouche ouverte, les cheveux frisés, il est là criant sa joie voluptueuse de vivre. J'aime sa laideur saine et forte ; j'aime à me le figurer dans l'ombre des matins, courant par les allées de cyprès aux floraisons dorées, suivi d'une théorie de jeunes bacchantes dont les pieds blancs sentent le thym… L'autre jour, j'ai vu un bas-relief de pierre, figurant la mort d'une bacchante, et je me suis étonnée. Quoi, ces créatures d'amour meurent donc aussi? Puis j'ai pensé qu'elles mouraient, comme le fleuve se perd dans la mer, et qu'en s'évanouissant, elles revivent dans l'immortelle nature et continuent de participer à sa vie inépuisable.
Je ne sais si c'est d'aimer qui me rend ainsi, mais j'attache maintenant une importance irraisonnée au premier objet qui frappe mes yeux. Ce matin, à peine descendue, et comme je marchais entre les tulipes, j'ai vu, volant bas, un papillon vert, d'un vert pale et brillant. Il s'ébattait doucement dans l'air limpide, il allait devant moi, et instinctivement je le suivais ; à un moment, j'ai été si proche, et son vol était si lent, que j'ai pu le saisir. Je l'ai posé dans le creux de ma main : il est demeuré là, sans autre mouvement que le frémissement de ses ailes ; son corps ténu était comme enveloppé d'une ouate très légère… J'ai écarté ses ailes pâles : il en avait d'autres, intérieures, marquées d'un écu noir et or. J'ai regardé longuement cette fleur vivante, puis je l'ai laissé tomber sur une jeune pousse de blé, avec laquelle elle a semblé se confondre. Comment te dire le plaisir que j'ai pris à ce vol de papillon?… Il me semblait que ma propre âme flottait devant moi.
Lorsque je me sens comme écrasée sous le poids de mon bonheur, je vais errer dans le vieux cloître de Sainte-Euphrasie : là seulement, je retrouve un peu de ce calme nécessaire pour continuer de vivre. Irène est avec moi : nous y sommes venues ensemble. Elle aussi, comme moi, comme toutes celles qui aiment, elle est attirée par les couvents, les cellules fermées et l'odeur de l'encens. La lourde porte nous a été ouverte par une sœur au voile blanc ; elle est retombée avec un bruit sourd : porte si forte, si épaisse, derrière laquelle le monde s'évanouit comme dans un brouillard. La paix était absolue, une sorte de paix triste qui fait penser que la mort est très douce. Le grand cloître clos baignait dans la lumière ; et sur le cadran solaire qui raye de ses lignes le mur laiteux, l'ombre tombait à peine oblique. Irène m'a dit de sa voix caressante :
— O Claudia, il me semble que j'aurais été si bien ici!
La sœur Marcelle, qui marchait devant nous, s'est retournée et a souri. Elle est notre amie pitoyable, et surtout elle chérit Irène. Nous ne lui disons jamais rien, mais elle semble toujours deviner et comprendre… Elle a le plus ardent visage, dans une pâleur surnaturelle, et des yeux noirs sous des paupières bistrées et battues ; elle met son bandeau blanc très bas, au ras de ses sourcils sombres. Elle aussi, c'est une amante… elle en a les langueurs, les espérances, les transports. Elle aime souffrir, comme nous aimons souffrir, et elle aspire à une félicité sans fin… Irène a continué de marcher… et moi, j'ai été m'asseoir sur les marches du puits, à l'endroit où la margelle jetait une ombre. Cette cour de cloître est un jardin ; il a des massifs d'herbes odorantes, il a des citronniers et des orangers, et des plantes fines et éternellement vertes — toute une floraison mystérieuse et chaste. Au-dessus du puits monte un grand lis en fer forgé : « le lis énamoure », dit le vieux proverbe ; et il paraît bien ici… Je regardais les arcades, et les colonnes de pierre : elles sont de cette pierre bleue qui a des reflets comme un ciel légèrement nuageux ; au-dessus des arcades, les médaillons, sur fond d'azur pâle, détachent encore leurs motifs élégants relevés de dorures à peine effacées. Oh! que le charme de certains lieux est grand et profond! Dans ces cloîtres, l'âme tout d'un coup cesse de vouloir… A la galerie supérieure deux religieuses lavaient ; leurs silhouettes blanches se profilaient, incroyablement paisibles, avec une grâce harmonieuse dans leurs mouvements mesurés. Tout le reste était silence et portes closes. — L'une arrêtait mes yeux ; elle porte au fronton ces mots latins :Ofigina Aromatria. Les aromates semblent faits en effet pour les mains sales cachées dans ces longues manches croisées sur la poitrine. Quelle fonction exquise que celle, dans un cloître plein à la fois de soleil et d'ombre, de préparer les aromates!… Irène et la sœur avaient disparu… J'étais seule ; je regardais le cadran solaire. La ligne du style, toute droite, indiquait midi : tout à coup les cloches ont frémi ; comme un ramage soudain d'oiseaux réveillés, elles ont éclaté… en même temps j'ai été saisie d'un besoin de franchir la porte, de retrouver le bruit et la vie.
Lorsque tu es loin de moi, je deviens semblable à la cigale : la forme extérieure de mon corps demeure inerte et passive aux endroits où je suis, mais mon âme s'en va aimant et chantant aux lieux où tu respires. Il m'importe peu alors de faire cette chose ou celle-là, d'être ici ou d'être ailleurs. Partout je me sens étrangère à moi-même, et je t'attends. Je ne trouve d'attrait qu'aux spectacles qui, malgré la distance, frappent tes yeux en même temps que les miens. J'épie avec un intérêt passionné le lever de la première étoile, et je la salue à la seconde, où perçant la nue, elle frémit blanche et claire dans l'empyrée. Je reste des heures à contempler ces astres qui palpitent éperdument sans jamais se lasser, comme des cœurs dévorés de tendresse ; je me dis que tu les vois et je les baise de loin.
Irène a voulu que je vienne à elle. Il y avait longtemps que je n'étais descendue à la ville endormie, que je n'avais franchi le seuil du vieux palais où je suis née. Ces lieux familiers me semblaient inconnus puisque je n'y ai vécu aucune de nos heures d'amour… Cet amour qui remplit mon âme a passé consumant tout sur son passage ; et c'est la plus singulière sensation que cette indifférence complète pour ces choses jadis aimées : mon cœur ne les reconnaît plus… Mais la poussière sur laquelle nous avons marché ensemble, volontiers je m'y agenouillerais… Irène m'a reçue avec une si tendre joie! Toute vêtue de blanc, ses yeux noirs étincelants, elle avait la mine la plus noble et la plus fière ; il y a en elle une vitalité si intense que, fine et souple comme les pousses de vigne qui rayonnent entre les mûriers, elle donne l'idée d'une force. L'accent fébrile de sa voix, la précipitation de ses paroles me découvraient pourtant l'agitation de son âme. Elle me conduisait d'un bout a l'autre de la galerie, hâtivement, nerveusement, et me montrant les choses rares et ingénieuses qu'elle a groupées autour d'elle : soudain sa main a tremblé, puis elle s'est retournée brusquement, faisant face à Maurice qui entrait. Il s'avançait de son air fastueux et indulgent, les yeux caressants… Il m'a baisé les mains avec de grandes protestations de joie, me faisant doucement des reproches :
— Claudia, vous êtes trop avare de vous-même, pourquoi nous abandonnez-vous parce que vous êtes heureuse?… Au fond, chère, vous avez raison, ce n'est pas moi qui vous blâmerai. Je le dis toujours à Irène : « Laisse donc Claudia, ne l'importune pas ; elle aime!… »
En disant ces paroles, il a osé sourire à Irène. Elle l'a regardé, ses lèvres flexibles se sont écartées comme pour parler… puis se sont fermées d'un mouvement résolu ; elle s'est alors tournée vers moi, et comme une enfant affectueuse, elle a posé sa tête sur mon épaule.
« Claudia, je l'aime! » — c'est son cri toujours, — et elle ajoute : « Comment puis-je l'aimer encore? » Pour moi, si, étant à sa place, je l'aimais comme elle l'aime, voyant sa vie, il faudrait que je meure ou qu'il meure. Elle mène une existence si solitaire. Sa musique seule la console et l'apaise, car elle n'a jamais de repos. Quand il est absent, elle sait où il est, et la jalousie la consume ; quand il est là, sous le même toit, près d'elle, elle souffre peut-être plus encore. Un des charmes de son palais est cette terrasse intérieure du premier étage, avec la vasque transparente où retombe le jet d'eau vive qui ne s'arrête jamais : la nuit, dans son ardente solitude, elle ne trouve de calme que là ; elle quitte sa chambre où elle ne peut dormir, elle regarde, elle écoute l'eau sans se lasser ; ce mouvement monotone et vif, cet élancement, ce brisement, cette poussière humide, ce murmure presque humain lui font un bien inexprimable. Elle m'a menée hier avec elle, et j'ai compris la fascination que cette fontaine exerce sur elle. Le jardin était plein de lucioles ; elles flottaient dans l'air, étincelles brillantes paraissant et disparaissant, jamais immobiles. Irène a soupiré :
— Ah! Claudia, sans amour, il n'y aurait rien sous le ciel!
Tu m'as demandé si j'avais été chagrine de quitter si tôt Irène, et j'ai cherché, oui, mon amour, j'ai cherché ce que ta question voulait dire. Ne sais-tu donc pas qu'il n'y a de place dans mon cœur, lorsque tu es là, près de moi, pour rien que pour toi? O bien-aimé! à Claudia, ne parle que de Claudia et de toi, de toi surtout!… Devines-tu la plénitude de joie que je trouve à être près de toi, le fulgurant éclair qui traverse mon être, lorsque seulement ton épaule effleure la mienne? Même te voir sans te toucher est un délice que je ne saurais dire! Mes yeux t'enveloppent, et, lorsque ton regard croise le mien, que tes lèvres sourient à mon sourire, et que, sans bouger, sans nous rapprocher, je sens que tu es mien, la vie vulgaire qui était en moi devient une vie sublime ; vivre me paraît alors l'acte le plus magnifique, le plus libre, car dans de pareils instants il me semble que je suis maîtresse de mon âme et de mon corps et que nul ne peut m'en ravir la possession!
J'ai dit ce matin à mes yeux : « O mes yeux chéris, que je vous aime ; c'est par vous qu'il est entré dans mon cœur ; c'est vous qui me le rendez d'abord, quand il revient vers moi! » Sais-tu combien tu as de visages? J'en découvre toujours un que je ne connaissais point. Je ne sais lequel me séduit le plus ; parfois, il me semble que c'est le visage voluptueux et dominateur que tu penches sur moi à l'heure de nos baisers ; parfois, je préfère celui, mélancolique et doux, des heures tristes et lasses, ou même celui que tu as en dormant ; oh! que je l'aime celui-là!… Combien de fois j'ai appuyé délicatement mes lèvres sur tes tempes fines sans que tu en perçoives le frôlement!… O mes yeux chéris, que je vous aime, à qui je dois la joie de le regarder!
C'est une étrange pensée que celle d'imaginer qu'un jour, sûrement, tu disparaîtras pour moi, tu cesseras de m'aimer, tu t'en iras au loin… Je ne puis me figurer ce que sera le monde pour moi quand cette heure viendra — car elle viendra… Ces temps derniers, Irène et moi, nous avons vu un enterrement, le soir ; sur le seuil de l'église, ceux qui escortaient le mort éteignaient leurs torches : ils les écrasaient contre la pierre, et la flamme résistait et les étincelles crépitaient, mais enfin elles s'éteignaient… L'action me paraissait cruelle comme celle de broyer un cœur — et le jour viendra pourtant où il faudra étouffer cette flamme de mon amour!…
Quand tu me dis ce seul mot, ce mot magique : « Viens », si tu pouvais comprendre de quel élan tout mon être te répond! Hier soir, lorsque tu te tenais debout sur le perron à regarder dans la nuit, je ne bougeais pas pour ne pas te troubler ; mais je désirais, oh! je désirais ardemment être à ton côté. Tout à coup tu t'es retourné et tu m'as murmuré très bas : « Viens! » O charme incomparable de cet appel — tout amour, tout désir est enfermé en lui : « Viens! » aussi longtemps que tes lèvres et ton cœur le prononceront, mon âme sera rassasiée. Tout de suite j'ai été près de toi, et tu m'as serrée d'une étreinte presque douloureuse, et d'un geste si doux tu m'as passé ta main libre sur le visage ; puis, nous avons parlé de la sublime beauté de l'heure et de cette nuit toute pleine de parfums et de frémissements ; nous avons descendu les marches, et nos pas ont fait crier le gravier : — j'aime tant le bruit des pas dans la nuit! — Alors tu m'as dit des paroles d'amant. Je les ai bus comme les fleurs boivent la rosée, ces mots fous et charmants que je me répète quand tu n'es plus là : « Ma reine… ma fleur de verveine… maîtresse de ma vie… » Une sorte d'inquiétude semblait t'agiter. Tu me faisais te répéter les assurances de ma tendresse, et tu me baisais les yeux et les lèvres… puis la nuit est devenue très noire ; une crainte, une peur folle de te perdre m'a envahie — j'ai pleuré, et tu n'as pas compris pourquoi.
J'ai sur les lèvres le goût de ton baiser d'adieu, et je regarde tomber la pluie. Le ciel, qui était si divinement beau hier soir, s'est voilé comme une veuve ; il est terne et opaque, sans clarté et sans reflet ; les feuilles, que l'eau agite, frémissent légèrement mais sans joie, et, sur la terrasse déserte, au milieu des orangers et des jasmins, seules les corolles des volubilis font une tache lumineuse. Le silence monte des champs abandonnés et s'étend sur toute chose ; il pénètre dans la maison, emplit les grandes pièces désertes, et semble vouloir tout étouffer. Oh! si dans un moment je pouvais entendre le bruit de tes pas, le son de ta voix! Musique unique et parfaite que celle de la voix que nous chérissons : elle ravit l'âme, elle apaise le corps ; quelques paroles murmurées par elle, et ce ciel si gris, cet horizon fermé s'éclaireraient soudain. Il me semble que lorsque tu es là, à mes côtés, je ne sais pas jouir des ineffables bonheurs que me donne ta présence. Parfois je détourne mes yeux des tiens, et j'écoute d'autres voix… puis, lorsque tu disparais, lorsqu'au bout de la longue allée de cyprès je ne te vois plus, un froid mortel me saisit, et je ne vis que dans le passionné désir de te retrouver. Aujourd'hui cette faim que je ne puis assouvir arrache à mes entrailles presque des cris ; mes bras s'ouvrent ; ma voix t'appelle, et l'implacable indifférence des choses extérieures m'oppresse comme une torture.
Quelle folie mon bien-aimé que celle des heures perdues! L'homme seul dans la nature gaspille ainsi ce temps qui passe, qui lui donne tout et lui reprend tout. Pour moi, regardant déjà vers le déclin du jour, je deviens avare des secondes qui tombent dans le sablier de l'éternité, et alors la nuit qui arrive et la pensée du sommeil m'affligent et m'effrayent : je suis jalouse d'une seule de ces minutes pendant lesquelles je puis me dire que tu m'aimes, que tu es mien et que je t'attends, et que ma vie se confondra dans la tienne.
Irène est revenue ; elle est arrivée à cheval, et, dans ce costume qui la rend plus mince et plus gracile encore, elle avait une grâce charmante. Elle s'en va seule ainsi, pendant des heures, galopant au bord du fleuve, dans des courses effrénées, essayant de ne pas se souvenir. Elle prend à ces fugues un plaisir sauvage et raffiné : le monde, qu'elle compte pour bien peu toujours, cesse d'exister ; la nature, qu'elle goûte avec passion, lui verse ses fortes et puissantes consolations ; elle se sent alors libre comme un oiseau, son cœur bat éperdument, et son âme tendre s'abandonne à cet assoupissement de la blessure qui la fait toujours souffrir. Ne pouvant être la servante et l'esclave de celui qu'elle adore, elle éprouve de furieux besoins de liberté ; et son imagination vive et folle l'emporte au delà des limites de notre horizon restreint, vers des pays imaginaires qu'elle parcourt au galop de sa jument Zuleika… Sa beauté s'ennoblit alors d'un caractère presque surhumain : l'ardeur de son visage, la force de son corps souple, la vibration de sa voix grave, la font paraître une jeune guerrière amoureuse, telle que les poètes en ont chanté… J'ai à la regarder et à l'écouter un plaisir et un attendrissement profonds, et, en découvrant la sombre tristesse qui nage au fond de ses yeux noirs, je me reproche presque la joie qu'elle lit dans les miens… Oh! que ne puis-je lui être utile et secourable!
Irène et moi, nous ne nous lassons pas de nous promener, au déclin du jour, sur la terrasse, dans les senteurs des orangers, le parfum fin des jasmins, parmi les verveines rampantes, les œillets pourpres à feuillage pâle, les enlacements des géraniums grimpants. Au-dessus de nos têtes se croisent les pampres, qui protègent les grappes sombres et serrées, lourdes de vie, de sève et d'ivresse. Tout à l'heure Irène en a détaché une ; elle en a frôlé sa joue ; puis, très légèrement, elle a appuyé ses dents éclatantes sur les grains durs, d'un suc généreux et cet acte ressemblait à un baiser. Toujours nous répétons les mêmes paroles ; elle a des mouvements brusques et soudains, provoqués par le moindre bruit qui vient vers nous ; son cœur sans cesse en éveil attend sans se lasser… Elle se figure qu'elle le verra revenir un jour avec le visage et les yeux d'amant qu'elle a connus autrefois. Si au moins il avait le courage d'être rude pour elle, peut-être guérirait-elle! Mais sa douceur indifférente l'attire et la trompe ; et, quand je lui dis qu'elle devrait le haïr, elle me regarde sans me comprendre.
De trop écouter Irène me fait mal, et jette dans mon âme une angoisse inquiète. Je voudrais ne plus penser à elle. Au fond du cœur je lui en veux presque de venir troubler mon ardent bonheur… Et cependant je la chéris. Son beau sourire se fait si rayonnant, lorsqu'elle m'entend proclamer combien je suis heureuse et ce que tu es pour moi, sang de mes veines et vie de ma vie! Mais elle, à ma place, te voudrait toujours à ses côtés ; elle ne comprend pas que je me résigne jamais à te rendre à ta vie extérieure…
— Comment peux-tu le laisser partir? n'es-tu point jalouse?
— Non, je crois en lui ; et s'il ne voulait plus m'aimer, il me le dirait, mon Irène…
— Moi je ne pourrais pas!… misérable que je suis, qui demeure près de celui que ma présence fatigue!…
Ses belles mains sont couvertes de bagues magnifiques, et dans son agitation fébrile elle fait sans cesse mouvoir et scintiller les gemmes qui les ornent ; elle prend à les toucher et à les manier un plaisir qui l'apaise ; souvent elle en laisse tomber à terre, et, si c'est un diamant, elle dit que c'est une larme, si c'est un rubis une goutte de son sang… car toutes ses actions, même les plus indifférentes, semblent se relier par un fil invisible à cet amour qui est le fond de son être, le ressort qui la fait agir et vivre.
Je t'ai revu, et Irène est oubliée. Tu m'as défendu de te parler d'elle, ni de jalousie et d'abandon, mais seulement de joie, et de la beauté de l'heure présente. Tu es là, je t'écoute marcher, et je frémis d'un trouble qui fait mes délices. — Tu t'es couché à mes pieds hier et tu m'as demandé de me taire ; de te donner seulement une de mes mains… Tu es resté longtemps, le front appuyé sur le revers de celle que tu avais prise, et ainsi, dans un silence exquis, nous avons laissé venir la nuit. Que cela est inexplicable que si peu de chose puisse rassasier le cœur qui aime! Il voudrait tout, et semble ne pouvoir jamais donner assez : la vie même paraît un sacrifice sans valeur ; et un rien, le contact presque imperceptible de ce qu'il aime lui suffit et l'enchante. O chose vraiment ineffable que l'amour pour qui tout est rien, pour qui rien est tout! Je suis donc chérie des dieux puisque, parmi tant de créatures humaines qui sont privées de ces joies sans nom, elles me sont prodiguées, puisque la vie n'aura pas été pour moi un vain mot! Oui, bien-aimé, sûrement toujours tu te souviendras de nos heures d'amour ; elles t'apparaîtront, comme la pensée du matin revient vers la fin du jour, — avec mélancolie et tu en aimeras la mémoire. Moi je cesserai d'exister pour toi : mais les joies que tu auras goûtées demeureront à jamais une partie de ton être… Oh! que cette pensée est douce!
Je suis effrayée parfois, chose fragile que je suis, des puissances de ce faible cœur, qu'un rien arrêterait, pour sentir la joie ; je me dis que je prends à la vie les mêmes délices qu'éprouverait une créature humaine qui, comme Ève, y naîtrait femme. — Je me sens souvent comme seule sur les confins d'un monde, d'un monde qui n'existe que depuis que je t'aime. Tout m'enivre et tout m'étonne : voir, entendre, respirer, se souvenir, rêver, tout me paraît merveilleux et comme incompréhensible ; tout me ramène à toi, ou te ramène à moi.
Quand tu caressais mon cou, ce soir, et que ton souffle faisait voler mes cheveux, le doux frisson dont je frémissais, ce n'était rien dans l'ordre des choses, et en cet instant ma vie entière y était concentrée. Tu l'as compris, et tu m'as dit seulement :
— Claudia, tu es mienne.
Tu as répété, sans attendre de réponse :
— Claudia, tu es mienne.
Et tes yeux qui étaient tristes, je ne sais pourquoi, plongeaient dans les miens.
Je me demande quelle est la raison qui nous porte, seuls et libres dans la grande maison et le vaste jardin, à nous parler bas? Quelle jalousie craignons-nous d'éveiller en nous disant tout haut nos mots d'amour, et pourquoi les plus fous et les plus doux sont-ils murmurés cœur à cœur? Nous avons parlé si longtemps aujourd'hui, et insensiblement nos voix s'abaissaient, et nous y trouvions un subtil plaisir : il aurait semblé que la saveur cachée de nos paroles pouvait s'évanouir et que nous la voulions conserver et transmettre presque bouche à bouche, car nos mots se faisaient plus rares ; et enfin, en silence, nos lèvres se sont rejointes, et cela a été la parole suprême.
Tu ne saurais croire combien Irène met d'elle-même en toutes choses, et le charme que sa seule présence répand autour d'elle. Là, dans cette vieille habitation où se sont écoulées des vies ternes d'épouses délaissées et résignées, elle a communiqué à l'atmosphère comme une qualité neuve ; où elle passe, passe la lumière. Je m'imaginais ne pouvoir trouver bon aucun lieu du monde où tu n'es pas ; et je comprends maintenant que tu as eu raison, en voulant que j'aille auprès d'Irène pendant cette séparation, la plus longue de celles qui nous auront divisés… Mais le retour, oh! bien-aimé, le retour, y songes-tu? t'en imagines-tu la douceur?… Je ne peux, je n'ose y arrêter ma pensée : car alors le poids des heures va m'accabler… et Irène ne me retrouvera plus… Or je m'efforce d'être à elle, de lui prêter mon cœur. C'est ici, dans cette maison, qu'elle passe les jours les plus cruels, parce que le voisinage du Pioggio, qui appartient aux Riva, l'oblige souvent à voir celle qui est sa rivale et qui la comble de ses tendresses fausses ; et c'est pour elle un martyre, mais elle s'y soumet, car il le veut.
Je ne connais point de cœur de femme semblable à celui d'Irène. Maurice, l'autre jour, a ramené avec lui le fils cadet de la Riva : elle sait que c'est son fils à lui, et elle l'aime… Quand ce bel enfant est entré, vif, noble et gracieux, et lui a baisé la main avec respect, elle a pâli, puis, à son tour, elle l'a embrassé tendrement, et son visage, chargé de langueur inquiète, se tournait sans cesse vers l'enfant avec un intérêt passionné. Il a dix ans, car il est né avant le mariage d'Irène ; et ce qui a été longtemps un mystère caché avec jalousie, est devenu aujourd'hui un fait avoué que nul ne s'efforce de dissimuler. La Riva est follement orgueilleuse de cet enfant, et Maurice s'en pare avec un cynisme inconscient ; il en parle volontiers à Irène, et elle l'écoute sans colère et presque avec joie, comme heureuse de trouver un sujet sur lequel leurs cœurs se rencontrent… Je ne la comprends pas, car en même temps ses regrets passionnés pour l'enfant qu'elle a perdu avant la fin de sa première année ne s'apaisent point. Ici est la petite chapelle où dorment les morts de la famille, et sur une plaque de marbre blanc, le plus beau qu'il soit, on lit le nom de « Madeleine, fille chérie de Maurice et d'Irène, ses malheureux parents »… Irène reste perdue en contemplation devant cette pierre ; elle trouve une douleur voluptueuse à voir ainsi son nom et celui de Maurice, fondus ensemble pour ainsi dire dans celui de leur enfant ; je l'ai vue s'étendre à terre, baiser ce marbre en sanglotant, les bras ouverts comme pour reprendre sa petite créature et la réchauffer sur son cœur… Et pourtant elle ne peut pas ne pas aimer le fils de Maurice, elle me l'a avoué là, en pleurant, dans cette chapelle étroite… « Il a ses yeux, Claudia ; il a son sourire… il me semble qu'il est à moi… » Un cœur si fier, qui est un cœur si humble, et tout cela pour l'amant heureux d'une autre!… car la Riva le tient tout entier, et il marcherait sur le corps d'Irène pour aller à elle.
Elles sont encore revenues, la Riva et sa belle-sœur : celle-ci est une créature toute douce, tout ignorante, qui vit dans leurs terres l'année entière et ne sait rien de ce que le monde dit ; jamais un soupçon n'a effleuré son âme de vieille enfant ; elle aime sa belle-sœur et l'admire ; elle ne comprend point pourquoi son frère et sa femme se rencontrent si rarement et, d'une de leurs maisons à l'autre, font un chassé-croisé continuel… Un mot d'Irène pourrait lui ouvrir les yeux ; je ne crois pas qu'Irène le dise jamais. Cette vieille fille compatissante et dévote lui porte d'ailleurs grand intérêt, et regrette ouvertement de la voir sans enfants.
« C'est mieux ainsi, dit Irène ; j'aime ma vie libre, mes grandes promenades à cheval, mes lectures très avant dans la nuit ; un enfant me gênerait… » Et l'autre l'assure que non, et parle avec abondance de leur Gino, si beau, si charmant, « et qui t'aime tant, chère!… »
La Riva a été très tendre pour moi ; elle est toujours belle, de cette beauté lourde qui ne te plaît point ; elle a lavé ses cheveux au henné, et ses yeux bruns sont plus insolemment languissants que jamais. Elle s'habille d'étoffes légères et transparentes, et laisse voir tout ce qu'elle peut de ses épaules et de ses bras : l'éclatante blancheur de sa peau est vraiment extraordinaire ; cette peau satinée et parfumée est, il me semble, sa plus grande beauté, car son visage n'a point d'expression, c'est toujours son même regard presque impudique fixé continuellement sur Maurice, ou, si elle se détourne pour causer avec d'autres, elle porte une de ses mains à ses cheveux ou à sa nuque afin d'attirer son attention. Irène et elle forment le plus étonnant contraste, car la sorte de grâce aérienne un peu sauvage d'Irène augmente encore lorsqu'elle se trouve en présence de la Riva : elle semble une bête fière et délicate qu'on vient de blesser et qui veut cacher sa blessure ; elle se redresse dans la souplesse si jeune de son corps mince, elle mord ses lèvres d'un mouvement intermittent, et puis cause et plaisante avec une grâce polie qui m'émerveille. La Riva, qui a l'esprit lent, ne la comprend qu'à demi ; mais elle lui sourit car elle la craint si peu, que j'imagine qu'elle ne la hait pas du tout… Je n'ai pas parlé à Irène, mais, plus tard, elle-même m'a dit spontanément :
— Et sais-tu, Claudia, je ne crois pas même qu'elle l'aime véritablement!…
Nous étions alors dans l'étroite cour intérieure aux angles de laquelle s'élèvent quatre lauriers étoilés, admirables ; la verveine qui, aux heures du soleil se dresse forte et droite, penchait ses tiges, et les fleurs n'exhalaient plus qu'une senteur si atténuée qu'elle ressemblait à un murmure. Le charme indéfinissable de cet instant qui précède la nuit est dans tout ce qu'il semble renfermer de tendresses étouffées et mourantes que tout à l'heure l'ombre va ensevelir ; tous les parfums du jour s'évanouissent dans l'air léger, mais l'arôme en est peut-être plus pénétrant. Irène était immobile ; mais, à coup, froissant contre ses mains des fleurs de jasmin et les portant avec emportement à son visage, elle a dit d'une voix de désir et de désespoir :
— Oh! Claudia, avoir encore une nuit d'amour, une de ses nuits à elle…
Tout à l'heure j'entendais un carillon, oh! si joyeux et si fou! et j'aurais voulu être cloche aussi pour chanter mon allégresse et faire retentir l'air du cri de ma joie. Je venais de lire ta lettre, bien-aimé : quelle lettre! j'en ai bu les paroles ; elles prenaient à mes yeux une forme, une couleur, un parfum. Je suis donc le désir de tes yeux… la douce chaleur de ton cœur — et toi, aimé, que n'es-tu pour moi? dis, le sais-tu?… Il importe peut-être peu que tu le saches : que connaissons-nous, même de notre propre âme? Nous lui obéissons sans la comprendre, elle règne comme un hôte tout-puissant, mais dont on ne saurait pas le nom, ni d'où il vient, ni où il va. Parfois mon cœur se lasse de chercher et se débat dans l'obscurité qui l'étouffe ; et puis, soudain, je pense combien de ces choses qui sont sous mes yeux, à la portée de ma main, demeureront ignorées pour moi à tout jamais. N'est-ce pas triste, tant d'émotions divines perdues, tant de joies exquises que nous ne pourrons jamais savourer! Tu ne saurais te figurer, toi qui es si sage, ce que cette idée me cause de mélancolie. Je voudrais tout goûter, tout voir, tout lire, tout apprendre, avoir une part à toutes les merveilles du monde, depuis les étoiles jusqu'aux insectes, — et devant mes faibles yeux les choses passent et glissent, et à peine si mes bras tremblants peuvent en arrêter quelques-unes!… Nous ne pouvons sans efforts supporter notre félicité inquiète : que serait-ce si elle devenait parfaite?
C'est une joie pour moi, aimant Irène comme je le fais, que de constater combien ici son influence est grande et l'ascendant que cette créature si jeune encore a su prendre sur les autres femmes qui l'entourent. Toutes, en effet, la craignent et lui sont dévouées ; elles ont un pressentiment confus qu'elle est malheureuse et que sa fierté n'a jamais fléchi ; ces belles filles nu-pieds et heureuses la regardent avec une sorte de pitié ; elles qui, dans leurs vies humbles, goûtent si parfaitement l'amour, ont pour exprimer leurs joies des mots d'une naïveté et d'une force délicieuses ; elles savent dire d'une façon incomparable l'abandon de l'être humain se donnant totalement à celui qui est aimé, et parfois j'ai vu Irène pâlir en les entendant parler. Elle aime participer à leur existence, et, les chaudes nuits d'été, lorsque garçons et filles décortiquent le maïs en écoutant des récits d'amour, elle reste là au milieu d'eux, goûtant l'infinie poésie de ces heures nocturnes, et enviant, j'en suis sûre, ces êtres simples.
Je suis restée seule hier ; tous sont partis dès le matin, et j'ai pu jouir en paix, occupée de ta seule pensée, du charme paisible de cette vieille demeure. J'avais pris possession de la vaste pièce au rez-de-chaussée qu'Irène s'est réservée et où sont ses livres et les choses qui lui appartiennent ; cette grande chambre qui fait angle est éclairée par une large fenêtre grillée donnant sur le jardin fermé, qui est encore rempli de fleurs odorantes.
A la tombée du jour, j'avais fait allumer du feu dans l'énorme cheminée ; les longues bûches brûlaient sur les hauts landiers, jetant des lueurs claires ; à mesure que l'ombre s'épaississait autour de moi, je remettais des sarments sur le foyer afin de raviver la flamme et la faire pétiller. Les portes épaisses de bois sombre semblaient presque infranchissables, et j'avais un sentiment inouï de liberté absolue, de pleine possession de moi-même. Je n'avais besoin ni de lire, ni de chercher aucune occupation : vivre et me sentir penser était assez ; je contemplais le feu dont le mystère, qui m'a toujours attirée, me semblait plus beau que jamais. Je comprenais comment l'entretien du feu sacré devait suffire pour nourrir la vie des vestales ; ce feu devenait pour moi comme un verbe lumineux parlant à mon âme par mes yeux. C'était toi, c'était moi, cette chaleur, cette clarté, cette ivresse ; c'était l'amour qui ranime et dévore. La pièce était devenue tout à fait obscure, toute la lumière se concentrait dans le foyer, qui restait ardent et solitaire : un moment, je me suis tenue debout sous le manteau de la cheminée, le visage penché vers la flamme dont j'aurais voulu pouvoir braver la caresse! O mon amour, si tu étais entré, de quel élan je me serais portée vers toi! Je t'ai désiré avec une véhémence insupportable… puis j'ai compris tout à coup que, t'aimant comme je t'aime, je t'ai toujours avec moi. Ce qui jaillit de mon cœur en le brûlant, ce n'est pas ma tendresse, c'est ton amour : je le porte dans ma poitrine. Que tu le veuilles ou non tu dors toujours dans mes bras.
Le jour déjà frémit à l'horizon dans la tristesse humide du matin : je suis lasse ; mais je ne puis me coucher sans te parler. Je me regarde dans le miroir, surprise d'être là, debout, dans cette robe… Mais Irène l'a voulu ; elle me l'a demandé avec tant de douceur persuasive que j'ai cédé : j'ai été hier soir, avec eux, chez la Riva. Cette femme veut du monde toujours autour d'elle, afin d'être encensée et adulée ; et, comme on célébrait le jour de sa fête, elle avait conjuré Irène de ne pas lui manquer.
— Et vous verrez Ludovic (c'est son mari) ; il sera là ; oh! il n'oublie jamais cette occasion.
Elle disait cela avec une sorte de fierté fatiguée, comme s'il l'importunait habituellement d'un amour qu'elle repousse. Et, alors, vraiment j'ai eu envie de voir comme était fait le cœur de cette femme et de quelle allure elle marcherait entre tous.
Quand Irène est entrée, — elle s'était parée avec une grâce exquise, — la Riva, toute belle et triomphante, comme défaite dans une robe couverte de dentelles magnifiques, ses lourds cheveux relevés en une sorte de diadème sur sa tête, souriait avec une grâce languissante à un homme très jeune qui lui parlait avec attention. J'ai surpris le regard de Maurice, puis celui d'Irène, qui m'a dit ensuite que c'était le jeune prince Aurèle, arrivé, l'autre jour, chez la vieille douairière sa grand'mère : il a un peu plus de vingt ans, avec des traits fins, et l'air triste des voluptueux ; il a une voix plutôt âpre, mais séduisante. Se tenant proche de la Riva avec une persistance altière, il la suivait des yeux presque avec insolence lorsqu'elle bougeait. Elle a accueilli Irène en l'embrassant, et l'a remerciée des fleurs que Maurice avait envoyées ; lui, comme de coutume, il lui a baisé la main longuement, et j'ai vu qu'elle appuyait cette main sur les lèvres qui la pressaient ; puis elle est venue à moi, m'a prise par le bras, et, s'éloignant un peu, elle m'a murmuré :
— Vous voyez, Claudia, je me fais faire la cour par le prince Aurèle ; n'êtes-vous pas satisfaite?
Et, sans attendre ma réponse, arrachant d'un vase une poignée de roses et, de son mouchoir, en essuyant les tiges, elle me les a présentées d'un geste gracieux et s'en est allée de son pas qui a quelque chose de rythmique dans sa lenteur. Irène avait été entourée tout de suite, et, de loin, j'entendais son rire un peu saccadé. L'orchestre était placé dans un des balcons intérieurs qui font saillie aux quatre angles de l'immense salon, spacieux et haut comme une église. La salle de billard ouvre sur un de ces balcons : tout à coup, j'y ai aperçu la Riva avec Maurice ; ils faisaient mine de se pencher pour contempler le spectacle au-dessous d'eux, et, ainsi isolés et vus de tous, ils étaient aussi libres de leurs propos que dans un désert. On levait les regards vers eux avec des sourires. Le marquis Ludovic, qui est impertinent, leur a fait des signaux avec une palme qu'il a brisée exprès, et elle a répondu en laissant tomber quelques fleurs du bouquet qu'elle tenait en main. Les yeux très bruns et comme gloutons du petit prince Aurèle se sont tournés vers ce balcon ; mais la Riva n'a pas paru le remarquer, et, de fait, la hauteur est trop grande pour qu'on puisse aisément croiser des regards. Irène, qui les observait, s'est approchée du prince Aurèle, et ils ont commencé de causer ; avec une sorte de hardiesse exaspérée, elle excitait sa jalousie ; il l'écoutait très pâle et lui répondant à peine. A la fin, je suis parvenue à l'entraîner et je lui ai demandé :
— Pourquoi as-tu fait cela, Irène?
— Ma Claudia, parce qu'il y a des moments où je suis folle!
Nous nous étions retirées dans l'embrasure profonde d'une fenêtre, lorsque Maurice, le visage fermé, le regard voilé, s'est dirigé vers nous ; Irène ne l'a pas laissé parler ; mais, l'interpellant d'une voix très gaie :
— Danse donc une fois avec moi, Maurice!
Et elle s'est coulée dans ses bras sans qu'il pût se dérober. En un instant elle l'eut entraîné au milieu des autres couples ; et moi, je l'admirais de loin comme une chose exquise, car elle dansait avec une légèreté, une grâce voluptueuse dont rien ne peut donner une idée : ses pieds légers ne tenant pas à la terre, toute proche de Maurice et paraissant à peine le frôler, son corps si souple à la fois redressé et abandonné, elle allait dans une ivresse muette, les yeux dans les yeux de l'homme qu'elle adore ; et le croissant de diamant qui brillait dans ses cheveux sombres frémissait et étincelait. Quand la musique a cessé, elle s'est arrêtée avec un rire triomphant ; elle a regardé une seconde autour d'elle, puis, prenant le bras d'un homme qui s'approchait pour lui parler, elle est partie sans se retourner. Maurice souriait sans embarras, et, comme quelques applaudissements moitié ironiques moitié sympathiques éclataient sur son passage, il a salué, et a marché droit à la Riva qui paraissait l'attendre, puis bientôt, une nouvelle valse commençant, ils l'ont dansée à leur tour. Oh! que Maurice a fait payer cher à Irène son triomphe d'un moment! La Riva, que déjà l'embonpoint épaissit, danse lentement, mais en y mettant toute cette impudeur inconsciente qui la rend si séduisante aux yeux des hommes : presque pâmée sur la poitrine de Maurice, sa tête se penchait à gauche pour qu'il pût plus librement approcher son visage du cou rond et parfumé qu'elle lui offrait ; par instants leurs lèvres se frôlaient presque ; et Irène les voyait…
Mon amour, mon bien-aimé, mon cœur frémissait dans ma poitrine. J'aurais voulu fuir ; je me sentais atteinte je ne sais comment dans mon amour à moi ; j'étais oppressée de toutes ces présences qui m'entouraient ; tout me faisait mal, la lumière, la musique, les voix, les rires ; il me semblait que je profanais le secret de mon cœur en le promenant au milieu de ces créatures humaines indifférentes ; Irène me faisait une horrible pitié… Et pourtant il m'a été impossible de lui dire un mot… Nous sommes rentrées seules dans la voiture, Maurice étant demeuré là-bas pour jouer, et, tout à l'heure seulement, nous avons entendu des roues sur l'allée… Elle est montée dans ma chambre, et elle m'a demandé d'y rester un peu ; elle s'est assise, muette et comme insensible ; puis elle a dénoué ses cheveux d'un mouvement fébrile qui révélait une extraordinaire souffrance. J'ai voulu l'aider, mais elle m'a repoussée de la main ; puis elle m'a attirée vers elle et a appuyé sa tête une seconde sur mon bras : ses cheveux tombaient en mèches lourdes et souples ; elle les écartait de ses doigts fins, les secouait, les rejetait en arrière, puis les prenait à poignées, les tordant lentement ; son visage devenait par instants si farouche qu'il me semblait qu'elle allait mourir de sa douleur étouffée. J'ai essayé quelques paroles apaisantes, et peu à peu j'ai vu sur son cou passer des mouvements spasmodiques comme lorsque le souffle revient après une suffocation. Enfin, elle m'a embrassée d'un baiser léger comme un soupir, et elle est partie. J'ai entendu un moment le frôlement de ses pas ; une porte s'est ouverte et refermée, et je suis restée seule… Non pas seule, bien-aimé, puisque je te parlais! Où es-tu en ce moment? dors-tu encore, ou regardes-tu, comme je le fais, l'aube pâle se lever comme une messagère fatiguée? Mon âme est lasse, brisée par l'angoisse d'une autre ; je ne pourrais rester ici longtemps ; il faut à mon amour le voile de l'isolement : être seule avec toi, ou, sans toi, seule avec mon propre cœur. Je n'en épuise jamais les ressources ; tu y vis ; je t'y vois, je t'y entends ; tout ce qui se met entre moi et cette image adorée m'importune… J'aime Irène, oui je l'aime ; et, néanmoins, je puis en un instant, sans effort, dès qu'elle m'a quittée, l'oublier, oublier ses larmes. Mais, toi, le monde entier entre nous ne pourrait même affaiblir ton image dans ma pensée.
Je croyais partir demain ; une hâte inexprimable me pressait de retourner là où s'écoule ma vie d'amour, ma vie avec toi, bien-aimé! Et je suis ici encore. Lorsque j'ai dit à Irène mon intention de la quitter, ses grands yeux tristes, dont les paupières sont si lourdes se sont arrêtés sur moi avec une intraduisible expression de crainte.
— Non, Claudia, ne pars pas, m'a-t-elle dit, ne pars pas, ma Claudia!…
Son regard s'était détourné de moi et semblait contempler quelque vision qui l'angoissait… Je ne lui ai fait aucune question : elle aime, elle souffre, oh! comment ne l'aimerais-je pas?…
— Seulement quelques jours, Irène : il faut que je le voie…
— Oui, Claudia, seulement quelques jours ; mais ne me quitte pas aujourd'hui ni demain.
Sa main, qui est si délicate et si douce, s'était emparée des miennes, et elle les serrait éperdument… Nous n'avons pas parlé, mais nous sommes demeurées ainsi à côté l'une de l'autre, sans autre bruit perceptible que celui du mouvement de nos cœurs : le sien battait si fort dans la lutte intérieure dont je ne lui demandais pas le secret, que ses lèvres étaient entr'ouvertes pour reprendre le souffle qui paraissait lui manquer ; puis, comme un domestique entrait, elle s'est brusquement retournée, et l'a écouté de cet air de hauteur sans aucune dureté, où s'affirme la noblesse naturelle de cette âme fière.
La porte était restée ouverte, et dans le vestibule, au même moment, elle a vu passer Maurice ; elle s'est assise et a saisi un livre ; une minute après, il est entré, nous a saluées et a dit à Irène :
— Chère, je ne déjeunerai pas : il faut absolument que j'aille à la ville aujourd'hui ; ne m'attendez pas non plus pour dîner, je pourrais rentrer tard.
Il parlait sans embarras et sans observer les yeux étincelants levés vers lui. Comme elle ne répondait pas, il s'est penché et l'a baisée sur le front à la naissance des cheveux.
— Au revoir, Claudia, bonne journée.
Un moment après, les sonnailles au cou de son cheval tintaient gaiement le long de l'avenue : il était parti.
J'ai vu qu'Irène a éprouvé comme une délivrance de cette absence ; sans doute, elle avait eu peur d'elle-même et des paroles qui auraient pu lui échapper.
— Nous voilà seules, ma Claudia, a-t-elle dit d'une voix caressante, tu vois qu'il ne faut pas m'abandonner.
Nous ne sommes pas sorties de tout le jour ; le temps avait cette tristesse délicieuse de la fin de l'automne ; une sorte de moiteur était dans l'air ; nos âmes ramassées sur elles-mêmes ne vivaient que de notre pensée intérieure, et la mienne me présentait avec une force irrésistible la certitude de l'heure fatale de la mort de ton amour, sûre comme la mort de nos corps. La lassitude qui semblait se lever de la terre et s'abattre sur les créatures humaines était le signe visible de l'impossibilité de durer qui marque toutes choses terrestres. Comme les parfums s'évanouissent, comme l'été triomphant décline et disparaît, l'amour le plus ardent périra ; mais, bien-aimé, cela n'enlève rien à la douceur de tes baisers : ton embrassement, serait-il le dernier, me donnerait une joie assez forte pour me consoler de le perdre. C'est de ton amour même que me viendra la force d'y renoncer : il aura procuré à mon âme, à mes sens, à tout ce qui est moi, des félicités qui demeureront incorruptibles. Le problème de la souffrance n'est que le mystère de l'amour. Je ne pourrai jamais maintenant être atteinte par certaines peines qui existaient pour moi avant de t'aimer. Il a passé dans ma vie, sur mon cœur, un souffle vivifiant que rien ne pourra plus éteindre! — Ne laisse jamais ma pensée t'attrister : j'ai été trop heureuse pour être malheureuse. Aussi longtemps que mon cœur battra, il battra pour toi ; et toi, c'est l'amour, c'est la joie! Cet amour et cette joie, je les emporterai dans la mort.
Oh! qu'il y a des êtres doux et simples! Nous avons été surprises, Irène et moi, par la visite de donna Angela, belle-sœur d'Hortense de Riva, venue avec l'enfant.
Maurice, qui a envoyé avertir hier qu'il devait coucher à la ville, n'était pas là, et Irène, tout oppressée, n'avait pas dit un mot pendant notre déjeuner solitaire.
Aussitôt après, elle s'était mise aux grands livres de compte : car c'est elle qui est le soutien de leur maison ; elle a pris pour elle tout ce qui pouvait ennuyer Maurice, et elle trouve dans cette occupation ardue une distraction forcée à ses pensées. Elle était si absorbée, et moi j'étais si loin avec toi, que nous n'avons pas pris garde au bruit d'une voiture qui s'arrêtait. Quand Irène a su, d'un domestique, qui la demandait, son visage s'est illuminé, et elle s'est levée hâtivement :
— Viens, Gino est là.
L'enfant s'est jeté à sa rencontre avec un emportement joyeux, il a saisi sa main et il l'a baisée à plusieurs reprises avec une tendresse ingénue, levant en même temps vers elle un regard d'admiration.
Irène a répondu à cette caresse avec la plus séduisante douceur.
Angela, laissant épanouir sa figure de béguine heureuse, souriait avec fierté, ravie de la grâce de l'enfant. A son tour elle a embrassé Irène, lui demandant avec empressement de ses nouvelles.
— Hortense aurait voulu venir elle-même, mais elle est très fatiguée, elle a dû rester au lit et a déclaré ne vouloir voir personne aujourd'hui, pas même nous.
Il y a eu un silence auquel Angela n'a rien compris ; silence d'inquiétude chez Irène, de certitude chez moi : car je sais que parfois les maladies de la Riva sont une feinte. Elle a une femme à son service qui lui est dévouée et défend la porte de sa chambre, la disant malade, alors qu'elle sort rejoindre Maurice… Irène en a un vague soupçon, auquel cependant elle n'ose pas donner une confirmation ; et, malgré tout, l'assurance innocente d'Angela est contagieuse : à travers la porte close sa certitude lui ferait voir sa belle-sœur, lui ferait l'entendre. Aussi a-t-elle ajouté avec une candeur parfaite :
— Nous avons été lui dire adieu au moment de sortir : Marietta a entr'ouvert la porte ; mais elle dormait… Oh! elle sera tout à fait bien demain.
— Oui, oui, tout à fait bien demain! — a répété le petit Gino, comme chassant une idée importune qui semblait gâter sa joie présente.
Et il s'est retourné vers Irène. Elle l'a serré sur son cœur, et, pendant qu'Angela de sa voix pacifique me disait avec orgueil :
— Elle aime tant notre enfant!…
Irène demandait au petit :
— Tu m'aimes, dis, Gino?
L'enfant s'est reculé un peu, et, levant le bras en montrant la campagne au dehors :
— Dame Irène, le monde est bien grand… mais le bien que je te veux est encore plus grand que le monde!
Et il s'est précipité tête baissée sur la poitrine d'Irène en poussant comme un cri de triomphe. Elle avait pâli, et des larmes roulaient dans ses yeux. Elle a seulement répété :
— « Le bien que tu me veux » ; oui, il faut m'en vouloir beaucoup!…
Donna Angela qui n'a qu'un besoin sur terre, aimer et consoler, a été émue du son de voix d'Irène, et elle s'est rapprochée d'elle. Elle s'explique toutes ses tristesses par son regret de n'avoir pas d'enfant ; aussi a-t-elle dit, se figurant répondre à sa pensée :
— Il vous en viendra un, j'en suis sûre, chère : il faut le demander à Dieu.
— Qu'est-ce qu'il faut demander à Dieu? a interrogé Gino dont le ton naturel est celui du commandement.
— Rien, amour, rien, a répondu Irène ; viens me parler.
— Oui, je veux bien parler avec toi.
Cet enfant, évidemment, n'est nulle part plus heureux que près d'Irène, elle exerce sur lui une attraction que ne possède pas sa mère : il arrête sur elle des yeux d'adoration ; et l'on sent qu'il la voudrait à lui seul ; — l'attention incessante et la parole lente de sa tante l'importunent et lui causent comme de l'impatience.
— Mène-moi dans ta grande chambre! a-t-il dit à Irène.
Elle l'y a conduit plusieurs fois, pour lui faire des présents en secret ; et il est jaloux de cette faveur qu'il croit réservée à lui seul.
— Allons dans ta chambre, a-t-il répété avec insistance en l'entraînant.
Irène s'est levée et lui a dit :
— Non, pas dans ma chambre aujourd'hui, Gino. Veux-tu venir avec moi à la chapelle.
— Oui, partout avec toi.
Ils sont partis, l'enfant se serrant contre elle, et elle lui couvrant la tête d'un geste de maternelle protection.
Au bout de quelques minutes, l'attraction de la chapelle a été trop forte pour Angela, et elle m'a demandé timidement :
— Ne pourrions-nous pas les rejoindre, Claudia?
Je l'ai menée à la tribune qui domine l'autel, et d'où l'on arrive sans sortir des appartements intérieurs : c'est un lieu de recueillement que j'affectionne. Angela s'est laissée tomber sans bruit sur un des épais coussins qui servent d'agenouilloirs. L'étroite chapelle était plongée dans une véritable obscurité ; la lampe qui toujours y brûle vacillait, et la lumière du jour finissant mourait derrière le vitrail épais. Irène était à genoux sur la tombe de sa fille ; Gino se tenait debout à son côté ; elle appuyait sa tête sur le flanc de l'enfant… elle lui murmurait d'une voix très distincte dans l'absolu silence :
— Prie pour ton père, Gino, qu'il ne lui arrive aucun mal.
— Non, j'aime mieux prier pour toi, dame Irène.
— Prie pour moi, et aussi pour ton père.
Malgré notre immobilité, elle a eu conscience d'une autre présence, car elle a levé les yeux et elle a parlé plus bas. C'était un spectacle qui m'oppressait le cœur d'une inquiétude mystérieuse que de la voir enlaçant, d'un geste de mère, le fils né de cette femme qui est sa mortelle ennemie, et de l'homme qui est son unique amour. Elle trouvait évidemment une consolation puissante au contact de cet enfant qui peut devenir pour elle une source nouvelle de tragiques douleurs : elle est jalouse à mourir du père, et elle deviendra jalouse aussi du fils. On devine en elle un besoin impérieux de s'emparer de lui, de le faire sien d'une manière quelconque ; elle veut qu'il l'aime, et elle y parvient. Comme nous sortions de la tribune, Angela m'a dit :
— Il rêve d'elle, croiriez-vous, Claudia! Son lit, vous savez, est dans ma chambre, et parfois je l'entends murmurer le nom d'Irène dans son sommeil. Dans tous les tableaux qu'il voit il cherche des ressemblances avec elle… et un jour en secret, il m'a confié qu'il la trouvait plus belle que sa mère. N'est-ce pas singulier?
Je lui ai répondu que rien ne me paraissait singulier des enfants, et que nous ne connaissons pas la force des instincts qui les guident. Elle a été aussitôt d'accord avec moi, craignant presque, dans son humilité, d'avoir exprimé un doute sur quelque réserve sacrée de l'âme. Nous sommes demeurées ensemble, elle et moi, encore un long moment avant le retour d'Irène et de Gino ; et je ne puis te dire, bien-aimé, le plaisir paisible, le rafraîchissement de cœur que j'éprouvais à causer avec cette créature si simple! Elle n'a jamais été jolie, elle n'est plus jeune, et l'extraordinaire modestie de son ajustement ne relève guère son visage aux traits virils ; sa taille, en outre, est un peu tournée ; et cependant, ainsi faite, elle a une dignité inexprimable ; au milieu de ses gros traits, ses yeux un peu saillants, sombres et superbes, brillent d'un éclat de douceur et de bonté, et sa bouche exprime la mansuétude de son cœur. Elle a conservé l'innocence d'une enfant ; et cependant, dans une heure de douleur, il me semble que ce serait si bon de sentir sur soi son regard, et qu'elle doit connaître des baumes pour toutes les souffrances. Je lui parle avec une confiance et un abandon dont je ne suis pas maîtresse. J'ignore si elle sait quelque chose de ma vie : je ne le crois pas ; mais d'une façon inexplicable, elle a l'intuition de tous les états d'âme, et les paroles qui rassérènent lui montent naturellement aux lèvres. Dans la maison de son frère, elle vit comme une recluse. La Riva lui témoigne de grands égards ; et, pour quelques concessions matérielles qu'elle lui a faites, pour lui avoir laissé la chambre de sa mère et lui avoir remis absolument la chapelle et le soin des pauvres, elle s'est acquis sa reconnaissance tendre. Et puis, il y a Gino qu'elle idolâtre avec une simplicité païenne. Elle trouve tout simple que chacun éprouve ce même sentiment pour l'enfant, et l'intérêt que Maurice lui témoigne constamment ne lui a jamais été suspect. Elle craint et respecte son frère, et ne se demande pas pourquoi il s'occupe aussi peu de son fils ; elle le juge égoïste, elle pense qu'un enfant l'importune, et ses suppositions ne vont jamais plus loin. La langue de l'amour est la seule qu'elle comprenne et parle ; son cœur ardent brûle d'une pure flamme pour son Dieu, et elle a des élancements d'une tendresse infinie qui me font l'aimer. Lorsqu'elle se croit comprise, elle se livre facilement, et, quand je lui ai dit comment je comprenais l'amour, sans me demander de quel amour je parlais, elle m'a répondu en me découvrant son cœur à elle, que l'amour remplit et enflamme, que l'amour occupe depuis qu'elle peut penser. Elle parle de ses parents morts, elle parle des siens, de son Gino, avec des accents qui pénètrent l'âme. Laide, négligée, oubliée presque, elle n'a jamais fait qu'aimer, et sa vie en a été illuminée. Elle m'a confié qu'à mesure qu'elle vieillit sa faculté d'aimer, au lieu de diminuer, s'accroît. Sa chaude bonté s'étend sur tout, pas un vagissement ne la laisse indifférente ; tout ce qui respire lui semble avoir droit à une part de sa compassion ; sa vie, qui paraît mesquine, car elle s'enferme dans les menues pratiques d'une étroite dévotion, est au contraire magnifique et généreuse. Elle a fini par me dire :
— Et je sens, Claudia, que vous entrez dans mon cœur! Je penserai beaucoup à vous, là où je pense à ceux que j'aime ; je vous regarderai dans la lumière, dans cette « lumière qui illumine toute chose », et, si je puis vous être bonne un jour, vous savez, personne n'a besoin de moi, j'irai vous trouver tout de suite.
Mon amour, cette promesse m'a fait du bien.