XXXVI

Nous avons revu Maurice à déjeuner ; il s'efforçait de montrer un visage souriant et a pris sa place avec une affectation de bonne humeur ; il s'est mis tout de suite à entretenir Irène de questions d'affaires, afin de bien témoigner qu'il s'en était occupé à la ville ; elle lui répondait posément, n'essayant pas de détourner l'entretien, comme au contraire contente de le poursuivre sur les sujets qu'il voulait. A la fin, lorsqu'ils ont été épuisés, il a demandé avec une intonation banale :

— Vous n'avez vu personne hier?

— Si, nous avons vu donna Angela et Gino.

Il a paru étonné et a répété :

— Gino!

— Et tu n'as pas eu occasion d'apprendre, a continué Irène, si sa mère va mieux?

— Mais elle n'est pas malade?

— Il paraît qu'elle l'était hier.

— Hier, mais elle accompagnait son mari! — Et il a ajouté hâtivement : — Du moins j'avais cru le comprendre ainsi.

— Je ne sais pas ce qui était convenu, je sais seulement ce qu'Angela m'en a dit.

Il avait repris tout son aplomb, et dominé la surprise qu'il avait d'abord éprouvée.

Irène qui le regardait avec insistance a eu évidemment la conviction qu'il n'avait pas vu la Riva pendant cette absence. Aussi, d'une voix gaie, elle a ajouté :

— Nous pourrions aller prendre des nouvelles tantôt ; veux-tu, Claudia?

— Oui, certainement, a appuyé Maurice avec empressement ; vous ferez bien, elle en sera reconnaissante… Comment se portait Gino?… C'est un bel enfant, n'est-ce pas, Claudia?

— Il m'aime plus que jamais, a dit Irène avec une expression indéfinissable.

— Très bien… très bien… il a raison… Peut-être, si vous voulez bien m'emmener, j'irai avec vous jusqu'au Pioggio.

Et il s'est fait très aimable pour Irène, causant avec habileté de toutes les choses sur lesquelles leur intérêt se rencontre et devient commun. Il la flatte avec une fausseté cruelle et elle, qui est si perspicace, paraît sans aucun pouvoir pour se défendre. Il la mène où il veut, et elle subit fatalement sa volonté. Elle ne se reprend un peu que lorsqu'il disparaît ; pendant quelques moments alors, elle secoue son joug, et je suis certaine qu'il y a des secondes, fugitives et brèves, pendant lesquelles elle le hait : cela dure le temps d'un éclair ; mais cet éclair traverse son âme. Je ne saurais expliquer ce qui me donne cette certitude, et cependant je l'ai. Ainsi aujourd'hui, après avoir ri avec lui, parce qu'il l'a forcée à plaisanter, dès qu'il a eu fermé la porte, elle m'a dit, les dents serrées :

— Il l'a attendue évidemment, et elle n'est pas venue.

Une lueur sauvage a brillé dans ses yeux ; puis, presque aussitôt, elle a été comme reconquise à sa faiblesse, et son regard n'exprimait plus qu'angoisse aimante. Je voudrais qu'elle pût le détester : elle ne s'en affranchira qu'ainsi.

Quand nous sommes arrivés au Pioggio, chez la Riva, nous avons trouvé la porte défendue par une consigne formelle : « Non, la marquise ne recevait pas. »

Le vieux valet de pied tout blanc, répétait cela obséquieusement, en regardant Maurice avec humilité.

— Va avertir ta maîtresse, va, te dis-je! a-t-il commandé avec autorité.

Et, comme Irène ne voulait pas qu'on insistât :

— Quelle idée! Elle serait désolée… Elle ne soupçonne pas ta visite, voilà tout.

Au bout de quelques minutes la réponse est venue : on nous recevait.

Je n'avais jamais pénétré dans la chambre de la Riva : on nous y a menés à travers l'immense salon auquel elle attient. — C'est une pièce énorme aussi, toute peinte à fresque, avec un plafond voûté ; devant les hautes fenêtres tombaient des stores de soie blanche, et les lourds rideaux cramoisis se croisaient très bas. On aurait dit la chambre d'une reine. Le lit, tout de soie rouge sur des pieds dorés très larges, a un baldaquin triomphant. En face, entre les fenêtres, un immense canapé, rouge aussi, et deux ou trois grands meubles, raides et lourds contre le mur.

Sur un lit de repos ancien, la Riva, drapée d'une longue robe de satin blanc, était étendue ; devant un fauteuil, le jeune prince Aurèle se tenait debout. Même immobile, il a je ne sais quoi d'insolent dans la mine ; on ne peut cependant être plus gracieux et plus courtoisement aristocratique. Son teint était un peu coloré, ses yeux brillaient ; il dissimulait mal une vive contrariété. La Riva nous a tendu les bras, et a forcé Irène à l'embrasser :

— Que vous êtes bonne! Je suis si misérable depuis deux jours… une migraine horrible… Mon jeune voisin me faisait la lecture… vous le connaissez tous, n'est-ce pas?

Le prince Aurèle s'est incliné et s'est effacé pour permettre à Maurice de s'approcher de la Riva : — elle avait enfoncé sa tête dans le large coussin de soie blanche qui lui servait d'appui, et, ainsi affaissée, dans la splendeur de cette chambre sévère, elle paraissait vraiment belle. Elle a allumé une cigarette et s'est mise à fumer, avec des gestes gracieux. Le petit prince, silencieux et farouche, avait pris place sur un tabouret au pied du lit de repos, tout contre, et fumait, lui aussi, sans regarder personne ; la Riva causait avec Irène, avec moi, et de temps en temps disait quelques mots à Maurice que, même devant Irène, elle a coutume de traiter comme sa chose ; elle se plaignait de sa santé, puis de son mari en termes couverts : c'est son habitude d'essayer toujours de lui donner des torts mystérieux. Irène répondait avec une ironie dont la Riva n'avait pas conscience ; elle n'a aucune perception du caractère d'Irène, elle la croit une enfant un peu sauvage, et jamais elle ne s'en inquiète sérieusement. L'entretien se traînait péniblement, quand Maurice finit par demander Gino :

— Est-ce que nous ne le verrons pas?

— Il n'est pas là aujourd'hui, je le regrette.

Le prince Aurèle a paru se réveiller d'un songe et a dit :

— Je viendrai le prendre demain matin de bonne heure, comme je le lui ai promis.

— Prendre qui? a demandé Maurice.

— Le petit Gino ; la marquise me permet de l'emmener chez nous pour la journée.

Là-dessus, il s'est levé, a baisé très longuement la main de la Riva, nous a salués avec cérémonie, et s'est retiré. Il n'avait pas disparu derrière la porte que Maurice s'est écrié impérieusement :

— Je pense que vous ne laisserez pas votre fils aller avec ce fou.

— Pourquoi fou? a demandé la Riva.

— Mais il est connu pour ses prouesses téméraires, il a des chevaux impossibles ; il se fera tuer, un jour.

— Quelle idée, cher!… vous exagérez beaucoup… Cette promenade amusera Gino.

Il y a eu un moment d'embarras silencieux qu'Irène a rompu en disant à la Riva que nous ne voulions pas la fatiguer ; elle nous a remerciés avec des mots très doux, et elle a exprimé ses regrets de ce que sa belle-sœur ne fût pas là.

Quand nous avons été en voiture, la colère de Maurice a éclaté :

— Quelle infatuation ridicule pour ce prince Aurèle! Lui confier Gino, un enfant qui n'est déjà que trop hardi! A quoi peut-elle penser? Les femmes sont folles!

Irène a répondu :

— Je suppose qu'elle sait qu'il n'y a pas de véritable danger pour le petit.

Il a mâchonné quelques paroles heurtées, puis il n'a plus fait le moindre effort pour continuer la causerie. Je regardais Irène avec étonnement. Très certainement elle aussi ressentait l'intrusion d'un étranger dans la vie de l'enfant, et elle n'en voulait pas à Maurice de son indignation. Il lui est possible, presque sans souffrance, de supporter la pensée que Gino est le fils de son mari : cette idée la détourne parfois de songer à la Riva ; elle y trouve des excuses pour sa propre faiblesse, et elle croit que Maurice comprend sa générosité. Il est vrai qu'il lui arrive de la remercier de ses bontés pour Gino ; mais il y est sensible uniquement parce que cette conduite lui est commode et rend les choses moins difficiles pour lui. Plus je vis entre eux, plus je suis persuadée qu'il a pris dans son for intérieur l'habitude absolue de ne pas compter avec Irène. Elle doit se plier à ses désirs et accomplir ses volontés : c'est, pour lui, un fait acquis ; l'idée qu'un jour elle puisse l'entraver ou lui résister, l'idée qu'elle serait capable de s'affirmer d'une façon hostile ne lui vient jamais. Il accorde à sa femme toute l'indépendance dont il la croit jalouse, et de cette façon il se juge quitte envers elle.

Irène me rend ma liberté ; je pars et la laisse à sa solitude. Pauvre âme tendre! il n'en est pas de plus abandonnée. Tous les jours ses beaux yeux s'ouvrent à la lumière, mais cette lumière ne sert qu'à faire éclater la désolation de sa destinée. Tous les élans de son cœur sont refoulés ; elle les contient elle-même d'une main impitoyable ; cette créature si ardente, faite pour les joies les plus fortes, végète dans l'existence la plus terne, la plus morne. Elle sait, en se levant, que nul regard d'amour ne cherchera le sien, que nul ne se préoccupera si elle est gaie ou triste ; qu'on attend tout d'elle et, qu'en échange rien ne lui sera donné. Je suis parfois épouvantée en songeant aux réserves qui s'accumulent dans son cœur, et je me demande vers quoi elle marche : car il est impossible qu'à une heure qui sonnera sûrement elle ne se révolte ou ne se brise pas ; il est impossible que le cours des années s'écoule de la sorte. Je ne sais d'où viendra le heurt, mais je le pressens. Elle m'a promis, si son cœur lui faisait trop mal, de venir me trouver.

— Mais ne t'inquiète pas de moi, Claudia ; je suis accoutumée à souffrir. Et, vois-tu, peut-être est-ce mieux ainsi : cela m'occupe.

Quels sont donc ceux qui disent que les lendemains d'amours sont tristes! Oh! qu'ils sont doux pour moi, me laissant un cœur tout rempli de feu et de clarté!… Je t'ai retrouvé, mon être tout entier s'est donné à toi dans une joie triomphante, et je me lève aujourd'hui dans la vie comme une créature nouvelle. Tout me paraît beau, une pitié immense, une sympathie infinie dilatent mon âme. Je me sens en communion avec la nature généreuse et je crois lui avoir dérobé son secret, car je n'y vois plus qu'amour : il règne souverainement, il est tout, il est partout! La vie, la vie, ce don magnifique, ne vaut que pour connaître l'amour. Te dis-tu, mon bien suprême, quand tu respires là, près de moi, comme il est beau de vivre! de penser, de vouloir, de parler, de commander à ces sens admirables qui, tel un accord parfait, renferment toutes les harmonies? Pour moi le son d'une voix humaine, avec ses nuances insaisissables et si pénétrantes, m'exalte en un ravissement d'admiration, et le seul écho de la tienne, lorsqu'il frappe mon oreille, me donne une vie et des sens nouveaux ; je peux vivre d'une parole, d'une intonation, d'un murmure ; et, quand tu me dis « Claudia », tu t'empares de moi avec autant de force que si tes bras m'enlaçaient de leur plus puissante étreinte.

Tu es curieux d'apprendre tout ce que j'ai pensé et fait loin de toi ; et moi je ne t'interroge pas, je ne cherche même pas : le bonheur de ton retour, l'exquis épanouissement de mon cœur en ta présence, le bien-être profond qui m'envahit de te savoir là, dans la maison, absorbent toutes mes pensées ; il me paraît que ce serait me voler moi-même que de te parler des moments où je n'étais pas auprès de toi. Je te vois, tes regards percent les miens, nos lèvres s'unissent ; ni le passé ni l'avenir n'existent plus pour moi, je ne puis être ni jalouse de l'un, ni inquiète de l'autre. Je n'ai que juste assez de vie pour la concentrer dans la joie de l'heure qui m'appartient. Lorsque tu n'es pas là, je puis compatir aux angoisses et aux inquiétudes des autres ; lorsque tu es là, il m'est impossible de souffrir : ton image chasse tous les fantômes.

Ce soir, quand la nuit venait et que nous étions tous deux recueillis sans échanger un mot, mon âme était comme baignée dans l'atmosphère de notre tendresse. Je te regardais comme si je ne t'avais jamais vu ; toi, penché en arrière dans ton fauteuil profond, tu semblais ne pas sentir mon regard, et je suis sûre pourtant qu'il arrivait dans l'ombre jusqu'à ton cœur. Je guettais chacun de tes mouvements, comme les mères épient leur nouveau-né, avec une curiosité passionnée ; j'écoutais le bruit imperceptible de ton souffle ; par moments je fermais les yeux pour avoir la joie de les rouvrir et pour te retrouver, tout proche ; je n'avais qu'à me lever, qu'à étendre le bras pour t'enlacer ; un mot et tu serais venu à moi, et je ne le souhaitais pas ; je goûtais un plaisir délicieux à te posséder ainsi dans cette paix des sens. Oh! il doit y avoir de secrètes délices à vieillir en s'aimant encore! Je ne les connaîtrai point… Et lorsqu'enfin, cédant à l'appel de ma contemplation, tu as levé les yeux et tu m'as souri avec un sourire d'amour, j'ai tressailli d'une ivresse que rien ne peut exprimer. Ce regard silencieux me ferait, j'imagine, me lever morte de mon cercueil : à la fois j'éprouve une terreur délicieuse, un choc comme si l'on venait de me frapper, et un ravissement qui fait fondre mon âme… Regard d'amour de mon bien-aimé qui m'arrache des larmes!… Nos cœurs en de pareils instants flottent dans nos prunelles et deviennent visibles l'un à l'autre! Ce que tes lèvres ne me diront peut-être jamais, tes yeux me l'apprendront.

Auprès de toi, je ne suis jamais pressée de parler et, maintenant, après ces longs jours d'absence, je crois te révéler mon âme en me taisant. J'ai le sentiment que tu lis en moi, et il ne me semble pas avoir même le pouvoir de te dérober mes pensées ; il me paraît puéril de te les confier, car tu les sais toutes. Si, après un de ces silences d'amour, ton visage m'interroge, le mien te répond, et aucune parole ne peut compléter ce que nous nous sommes dit.

J'aime ces brèves journées d'hiver, et les heures mystérieuses d'obscurité ; le soleil à cette époque se couche dans une splendeur qui surpasse pour moi celle des jours d'été : lorsque les grandes ombres violettes tombent sur toutes choses, j'éprouve je ne sais quelle ardeur triste, avec une crainte confuse de voir arriver la nuit, et un désir qui l'appelle : c'est comme un frisson de mort qui glace mon âme, et lui donne cependant le goût de la vie. Il y a dans la grande maison un moment de paix solennelle, durant lequel la vie des êtres et des choses semble suspendue jusqu'au réveil des lumières. Il m'arrive alors de perdre pendant une seconde la perception de ta présence ; tu disparais dans les ténèbres… Puis je te revois, et je me dis que jusqu'au jour rien ne nous troublera, que nul ne viendra, et que toutes les heures sont à moi, à moi seule. Cette sécurité double ma joie, je me sens défendue par la nuit…

Ces heures d'isolement parfait, oh! que je les aime! Je ne m'en lasserai jamais… Mais toi? Quand je t'ai vu, l'autre soir, marcher de long en large, le visage sérieux, ce mouvement, dont tu as éprouvé le besoin, m'a fait peur. Moi, lorsque tu es à mon côté, je ne ressens jamais le désir de bouger, et nous avons passé souvent de longues soirées dans une immobilité délicieuse ; la paresse est une des jouissances de l'amour. Pourquoi s'agiter, pourquoi se charger d'inutiles tâches? Ces efforts sont bons pour ceux qui souffrent, pour ceux qui n'aiment point.

Tu veux maintenant que je te lise les lettres d'Irène : tu l'aimes de m'aimer, et tu l'aimes d'aimer ; en écoutant le cri amer de sa tristesse jalouse, tu m'as dit que je te devenais plus chère encore, tu as appuyé ta tête sur mon épaule en me murmurant que ma douceur d'amour était la joie de ton âme. Je t'écoute et je te crois. Oh! entendre dire ces paroles par l'élu de son cœur! Te sentir trembler en me serrant dans tes bras, et la caresse presque impalpable, le frôlement de ta barbe sur mon oreille et mon cou, devenir le baiser fou qui scelle nos lèvres, et me fait mourir de joie! Lorsque, les yeux dans les yeux, nos bouches sont jointes, j'aimerais, oh! j'aimerais passionnément mourir… si j'osais, je dirais que j'aimerais mourir de ta main! Je comprends que le fardeau de voluptés trop intenses ne peut être porté longtemps par des créatures humaines faibles et changeantes.

Sais-tu, mon amour, une de mes tristesses? C'est de penser que jamais je ne pourrai te faire un sacrifice : car il suffit que tu formules un désir pour que soudain mon cœur souhaite cette même chose passionnément. Ce n'est pas un effort, ce n'est pas une marque de ma tendresse, c'est un instinct plus fort que ma volonté : tes paroles me font vouloir ce qu'elles disent ; je ne suis ni triste ni gaie, je suis ce que tu me veux. Je croyais, tu le sais, ne pouvoir vivre que dans ma maison solitaire, loin de toute contrainte… tu m'as demandé de venir ici : me voici, et je m'aperçois que, pour mon âme, les choses extérieures n'existent plus en elles-mêmes ; elles ne sont que le reflet des joies qui me viennent de toi. Je n'ai besoin au monde que de ton amour, mais cet amour change la face du monde ; je reprendrai sans un regret toutes les servitudes que j'ai rejetées, si elles amusent ta fantaisie.

L'incroyable oubli où le passé est tombé pour moi prête à tout ce qui m'entoure l'aspect de l'inconnu. Cette ville que jadis j'ai parcourue cent fois, il m'a semblé la découvrir hier, lorsque nous marchions dans la nuit, par les rues étroites qui laissent à peine deviner le ciel étoilé entre les toits qui s'avancent ; ces rues closes et silencieuses sont faites pour les pas des amants : les nôtres résonnaient légèrement dans l'air sec ; nous allions lentement ; ton visage avait une expression de vie si débordante, tous tes gestes étaient si libres et si fiers, qu'une jalousie folle et inquiète m'a monté au cœur. J'ai compris Irène : il me semblait que, cachée derrière ces hautes façades sombres, d'une de ces portes épaisses, une femme allait sortir pour t'enlever à moi, que le danger me cernait de partout…

Et sans doute je ne me trompais pas ; chaque heure d'amour me rapproche de celle où je te perdrai… Et ces lendemains que ma tendresse appelle me mènent à l'instant où tu ne seras plus là, où d'autres bras de femme t'enserreront… Et cette heure, bien-aimé, je ne la retarderai pas : il suffira d'une parole, d'un regard de toi, et tu seras libre. Je ne lutterai point, je ne ternirai jamais le souvenir de mes félicités, tu ne me verras pas souffrir, tu ne me connaîtras que dans l'assurance triomphante d'être aimée de toi, et les seules larmes qui s'échapperont de mes yeux en ta présence seront des larmes de volupté, celles que tu bois sur mes cils.

Tu m'as répété que jamais tu n'avais trouvé à m'aimer plus de joie que maintenant :

— Parfois tu étais un peu grave, ma Claudia, mais maintenant tu es exquise.

Je me suis tue, et je me suis serrée contre ton cœur. Je me suis abandonnée au refuge de tes bras ; mais je sais que je ne suis pas autre. Je vois que ta vie en ce moment souhaite l'agitation et la lumière, et je ne veux être aimée de toi que pour achever tes plaisirs et pour y ajouter ; en même temps, l'idée qu'il y a d'autres créatures au monde que toi et moi demande à certains moments un effort de ma pensée pour en être persuadée. Ici, dans ces rues que tu me fais parcourir, je regarde les hommes et les femmes qui s'y meuvent, avec une surprise étonnée ; ces yeux curieux qui s'arrêtent sur moi me dérobent, il me semble, quelque chose de moi-même. Je ne respire qu'à l'heure où nous partons ensemble pour nos longues promenades hors la ville. Tu ne sais pas quelle est alors la délivrance de mon âme ; tu ne sais pas la peur du retour. Lorsque, la barrière franchie, je sens que nous sommes rentrés au milieu de la foule, le sentiment de solitude, que je ne connais jamais là où je suis seule en effet, m'envahit malgré moi ; et je comprends à quel point mon cœur est différent des cœurs qui m'entourent… Je suis avec toi, j'aime ton goût de la vie, bien-aimé, l'ardeur qui te porte vers la lutte ; mais je pressens que je ne pourrai te suivre longtemps…

Le frisson de l'hiver a passé ; tout le jour, par rafales, la neige est descendue, barrant la route aux choses du dehors. Tu ne m'as point quittée : j'ai éprouvé à nouveau l'impression d'être dans le jardin enchanté, dans le monde irréel où s'épanouit notre amour. Il faut des cloîtres et des thébaïdes aux cœurs que l'amour dévore : la vue des autres humains est mauvaise à ceux qui s'aiment uniquement. J'ai peur, parfois, que ce pauvre cœur qui ne te cache rien, qui t'appartient sans réserve, ne te paraisse presque méprisable dans son abandon et sa soumission… O bien-aimé! quand tu liras ces lignes, rappelle-toi combien ce cœur t'a chéri!… Il se soulève dans ma poitrine, il monte jusqu'à mes lèvres ; il déborde de mes yeux rien qu'à prononcer ton nom. Toute seule je frémis et soupire à évoquer ton visage adoré ; et lorsque ce visage s'enflamme, que tes regards dardent sur moi leur magie et leur amour, je connais ce que la vie peut donner de félicité.

Qu'il a été doux de te garder près de moi toute cette longue journée! Tu étais fou et tendre ; tu as dénoué mes cheveux, et, pour te divertir, tu m'as couronnée de lierre comme une faunesse… Moi je suis ce que tu veux : il suffit que tu le veuilles pour que je sois belle ; tout ce qui fait ton plaisir fait aussi mon orgueil, puisque ma gloire est de te plaire. Tu m'as juré que ta Claudia était la maîtresse de ton cœur, la lumière qui t'enchante! Et pour m'entendre dire cela, je n'ai fait que t'aimer… Mais le jour viendra où ma tendresse sera appelée à d'autres sacrifices, et ce jour-là elle n'y faillira pas… Je veux apparaître à jamais dans ta vie comme celle qui t'a aimé d'une façon suprême, je veux être l'unique ; et cette espérance surpasse même celle d'être aimée toujours. C'est la certitude de souffrir pour toi qui donne à mon amour une force invincible ; je le porte dans mes bras, comme les mères tiennent leurs enfants à l'heure du péril, je l'élève au-dessus de ma tête, et, même si les grandes eaux me submergent, il surnagera.

....................

Pendant toutes mes journées d'abattement et de souffrance, tu ne m'as pas quittée ; lorsque je soulevais mes paupières fatiguées, je te voyais, et je me laissais aller avec douceur à l'assoupissement de sentir ma vie fondre et disparaître. — J'entendais ta voix me reprocher tendrement l'imprudence qui me valait le mal qui m'accablait ; tu as voulu que je t'en demande pardon et je l'ai fait ; mais, si la maladie ne m'avait pas frappée, je n'aurais pas connu ces heures qui sont parmi les meilleures de ma vie. Je me sentais, plus complètement encore que d'habitude, dépendante de toi et de ton amour ; le contact de ta main fraîche — l'une remplaçant l'autre — sur mon front, cette main que tu faisais si caressante, me pénétrait d'un calme inexprimable ; je ne pensais plus, mais j'avais une perception vague et bienfaisante d'être protégée par toi ; c'était comme mon âme d'enfant qui vivait en moi, une âme toute sûre des tendresses qui l'entourent, et qui s'y endort abritée. Je t'appelais, d'instinct, si la douleur devenait plus vive, et, les minutes de véritable angoisse, alors que le souffle paraissait me manquer, je les ai passées soutenue dans tes bras, ma tête contre ta poitrine, et, dans l'excès de ma détresse, je ressentais la joie d'être là! Souffrant, il me semblait que toi seul pouvais me soulager ; épuisée à m'évanouir, un de tes baisers sur mes yeux clos me faisait revivre et lutter. — Mon bien-aimé, j'ai souhaité de guérir, d'être heureuse encore par toi… Le soir où tu m'as sue hors de péril, quand tu t'es agenouillé près de mon lit et que tu as baisé ma main qui reposait sur le drap, j'ai senti, j'ai senti une larme y couler! Tu m'as ordonné en termes véhéments et tendres de vivre pour être tienne encore : tu voulais mon amour, tu ne pouvais t'en passer, et, de toutes les femmes sur terre, moi seule j'existais pour toi… Oh! as-tu pu lire dans mes yeux les délices surhumaines dont mon âme était inondée?… Je le crois, car tu es demeuré à genoux, me regardant avec un sourire sur ta bouche et la tendresse dans tes yeux. Ces instants, ces minutes fugitives où nos deux âmes se sont touchées, où ce que notre amour contient de plus noble a dominé tout le reste, tu t'en souviendras, je le sais : il y a des émotions qui passent comme le feu sur les âmes et y laissent des cicatrices indélébiles ; mon orgueil, ma consolation à jamais sera d'en avoir fait naître de telles en toi ; car, au delà, pour des êtres mortels, il n'est plus rien.

J'ai été si surprise en voyant Irène entrer dans ma chambre!… Tu ne m'avais pas prévenue, et ma tendresse égoïste n'avait eu besoin que de toi. Cependant lorsque Irène a paru, apportant avec elle une odeur de violette, que ses beaux yeux sombres tachetés d'or se sont levés doucement sur moi, j'ai éprouvé une grande joie. J'étais seule, car j'avais voulu que tu ailles respirer au dehors ; étendue sur le lit de repos, près du feu, une lente tristesse me gagnait. Je n'ai pu trouver néanmoins qu'une seule parole :

— Irène!

— Oui, Claudia, c'est moi qui viens pour te guérir et t'emporter.

Et elle m'a dit, de sa voix qui me prend toujours l'âme, que tu lui avais écrit mon danger, et qu'aussitôt libre, elle était accourue, et qu'elle allait m'emmener : je retournerais avec elle dans ma maison familière, elle y resterait avec moi. Se faisant grave, elle ajouta :

— Obéis-moi, Claudia, et laisse-le un peu se reposer, revivre, être libre d'inquiétudes.

J'ai compris qu'elle avait raison, j'ai mesuré l'esclavage et l'ennui pour toi de ces jours d'anxiété, et j'aurais voulu les expier ; cela me faisait mal de te quitter : pourtant j'y fus résolue en un instant.

— Oui, mon Irène, car il doit être bien las ; mais toi, pourras-tu demeurer près de moi?

— Ma Claudia, cela me fera tant de bien, à moi aussi! J'ai été bien malade, je t'assure, autrement que toi ; prends-moi un peu avec toi, si tu m'aimes.

Lorsque tu es revenu, tu as trouvé Irène à mes côtés ; elle t'a dit notre résolution, de cet air fier et noble qui donne un charme à ses moindres paroles. Tu l'as écoutée, et tu lui as baisé la main ; puis tu t'es approché de moi, et je t'ai prié de consentir à mon désir, t'assurant que j'éprouvais la nostalgie des lieux qui me sont chers. Tu m'as crue. Cependant, lorsque nous avons été seuls, tu m'as conjurée de ne rien cacher de mes désirs : si je souhaitais ta présence, tu viendrais, tu quitterais tout.

— Irène m'assure que je t'empêcherais de guérir tout à fait, que tu as besoin de calme, qu'elle veillera sur toi, et que tu seras mieux quelques jours seule et tranquille ; est-ce vrai, Claudia?

Je voyais dans le miroir mon visage pâle et défait ; je t'ai juré sans hésiter que, de ce repos complet, je m'en sentais le besoin, — et tu m'as laissée partir.

Quand, toute frissonnante et languissante, j'ai été étendue dans mon grand lit, j'ai ressenti en regardant autour de moi une douceur qui m'a révélé que je revenais pourtant d'un exil. Dans cette chambre, la mienne, où tu m'as aimée, je respirais une vie nouvelle. Le parfum d'héliotrope qui a tout pénétré flottait autour de moi ; Irène avait tiré les rideaux d'un côté de mon lit afin que je ne visse pas la flamme du foyer qui aurait pu me fatiguer : c'était un repos ineffable. Je n'ai aucunement eu le sentiment de t'avoir perdu : plutôt celui de t'avoir retrouvé… Le silence que nous avons écouté tant de fois ensemble me berçait ; Irène se mouvait légèrement ; et, avec cette assurance qui ne la quitte jamais :

— Tu dormiras, Claudia, tu te tairas, tu l'oublieras quelques jours, — et elle souriait avec une si compatissante sympathie! — je suis là, je ne te quitterai pas, et tu guériras tout à fait.

Et j'ai fait comme elle m'a ordonné ; j'ai dormi de longs sommeils profonds : ceux que tu veilles ne le sont jamais, car il y a comme une lutte en moi pour ne pas perdre le sentiment de ta présence. Irène est couchée dans ma chambre. Si je m'agite la nuit, elle m'appelle, et le son de sa voix dissipe les cauchemars qui parfois m'oppressent ; elle prononce ton nom chaque fois que j'ai envie de l'entendre, comme si elle me devinait.

L'autre nuit, je ne parvenais pas à surmonter l'insomnie. Je ne souffrais pas, et même je ne souhaitais point de dormir. Je ne pouvais voir Irène qui s'est fait dresser un petit lit au pied du mien ; mais de temps en temps quelque léger mouvement d'elle se communiquait jusqu'à moi, et j'aimais la sentir là. Mes yeux étaient grands ouverts et plongeaient dans la pénombre tranquille ; je revivais les heures évanouies ; seulement je les revivais comme si déjà j'eusse été morte, comme de très loin… J'avais l'illusion d'être transportée sur une terre inconnue, et j'aurais voulu penser que, pendant un temps indéterminé, je demeurerais là, dans cette chambre close et gardée. Toutes nos heures d'amour défilaient devant moi ; ta voix, tes baisers, les murmures confus de nos cris de volupté résonnaient à mon oreille, puis s'évanouissaient dans le silence : c'était comme un enivrant adieu au passé… Mais ce passé, il est à moi et je ne veux pas m'en séparer ; je le recueille et n'en veux rien perdre ; je l'ensevelis au plus profond de mon cœur ; je le conserve dans la myrrhe et les arômes précieux ; je lui garderai une jeunesse éternelle. Tout d'un coup, sans l'avoir entendue, j'ai vu Irène à mon côté ; en longue robe blanche, ses cheveux noirs nattés en une seule tresse tombant jusqu'à sa taille, pâle et le visage battu, elle me regardait avec inquiétude.

— Pourquoi ne dors-tu pas, ma Claudia ; pourquoi ne dors-tu pas depuis si longtemps?

— Et toi, mon Irène, tu ne dormais donc pas non plus?

— Non, Claudia, je pense à lui… Il y a des heures où je suis torturée : je le vois ; je le vois devant mes yeux ; peux-tu te figurer ce que je souffre?…

Et soudain, frappant de son poing serré ses épaules délicates :

— Corps misérable, corps que je hais, qui n'as pas su retenir près de toi celui qui t'a enseigné l'amour!… Je t'afflige, ma Claudia, pardonne-moi ; mais ton cœur aussi est agité, cette nuit, je le sens… Parlons un peu, cela nous soulagera toutes deux, et après nous pourrons peut-être dormir.

Elle s'est jetée à terre, appuyant son coude sur mon lit bas, son visage à hauteur du mien ; la veilleuse nous éclairait seule, et au bord des volets fermés un rayon de jour faible traçait une ligne blanchâtre. Irène m'a dit :

— Parle-moi de Luc, Claudia ; dis-moi ton bonheur… Comment fais-tu pour qu'il t'aime ainsi?

— Irène, il ne m'aimera pas toujours.

— Pourquoi? A-t-il jamais été plus aimant? Lorsque je l'ai vu te descendre dans ses bras, j'ai eu envie d'aller m'asseoir à votre porte, comme une mendiante… Je suis une mendiante d'amour, moi… et toi, tu es si riche!

Elle a continué d'une voix sourde, semblant se parler à elle-même, sa main gauche, où brillait l'anneau nuptial, couvrant ses yeux.

— Quand tu as été partie, Claudia, la vie a été plus dure encore… Il était bon pour moi… tu sais, je crois qu'il a pitié de moi… et aussi j'espère que peut-être il se souvient… Mais tous les jours il se rendait chez la Riva… et il y avait des luttes pour l'enfant…, pour Gino… Maurice ne veut pas qu'il aille avec le prince Aurèle, et Gino le veut ; il s'est attaché à lui… Je ne comprends pas la Riva… Maurice n'est pas changé pour elle… au contraire, je sens bien qu'elle l'occupe plus que de coutume… Mais écoute ce qu'il a fait, Claudia… ce qui m'a donné le courage de le fuir pour un temps… j'ai cru, un moment, que c'était pour jamais… hélas! je n'en aurai pas la force, je retournerai… Un jour… (Elle tenait toujours ses yeux voilés, mais elle avait rapproché sa bouche de la mienne…) Un jour, il a amené Gino et le prince Aurèle ; ils sont restés longtemps, et mon mari a demandé au prince de revenir… Nous l'avons eu à déjeuner… j'ai paru lui plaire, car il est revenu encore… et très souvent, sans bonne raison… Je m'en suis étonnée avec Maurice, et tout d'un coup, à l'expression de son visage, j'ai compris… il voulait rendre Aurèle amoureux de moi…, il aurait souhaité en faire mon amant, j'en suis sûre, je le jurerais, pour l'éloigner de la Riva…, de celle qu'il aime… Voilà ce que j'ai enduré, Claudia!…

Alors elle a laissé tomber la main qui tenait cachés ses grands yeux, et les a largement ouverts, comme pour me prendre à témoin de son outrage. — O mon amour, que je l'ai trouvée malheureuse! Je n'ai pu que l'embrasser en pleurant… Elle ne pleurait pas ; elle riait d'un rire sec et terrible…, puis elle s'est mise à me consoler.

— Ne pleure pas, Claudia ; tu es si douce à voir, avec ton regard tendre et tes beaux cheveux légers! reste belle pour être heureuse encore!… Tu vois, moi, je lutte pour demeurer jeune, afin de ne pas fléchir devant elle… Quand il m'aimait, Claudia… je t'assure qu'il m'a aimée, qu'il l'avait oubliée… il aimait tant ma taille fine!… il m'appelait une liane, une vigne flexible ; cette taille qu'il admirait, j'en suis fière…

Et, rassemblant les plis de sa robe flottante, elle la serrait étroitement autour d'elle, et semblait une belle statue longue et fine…

Après un silence, elle a murmuré :

— Oh! Claudia, je me meurs de désir, je me meurs d'espérance…

Le jour pointait… elle a ouvert les volets, et une lumière triste comme l'abandon est entrée dans la chambre… Elle est revenue près du lit et s'est assise à mon chevet.

— Dors, Claudia, ne parle plus, ne parlons plus, je resterai là, donne-moi ta main.

Je l'ai entendue soupirer deux ou trois fois, puis un lourd sommeil est descendu sur moi — et j'ai rêvé que tu étais mort.

Oh! qu'elles sont rares les créatures humaines qui, même pendant une heure, accomplissent leur destinée! Moi, cependant, j'ai monté jusqu'au sommet des joies… Ce matin, j'y songeais en ouvrant les yeux. J'aurai accompli ma vie, et c'est à toi, bien-aimé, que je l'aurai dû. Quelle pensée que la certitude d'avoir réalisé la pleine expansion de mon être! Je pourrai regarder en arrière sans un regret ; j'ai fait ma moisson, l'hiver peut venir, l'abondance est à jamais dans ma maison. O maître de ma vie, je suis partie avec toi vers ces régions où les cœurs et les âmes planent comme de grands oiseaux fiers au-dessus des misères humaines ; tu m'as aimée et mes jours et mes nuits n'ont plus connu que des heures enchantées : la terre, la terre aimante et féconde, s'unissait à nos tendresses : les frémissements du printemps, les halètements torrides de l'été, les mélancolies de l'automne, les ombres de l'hiver, tour à tour, ont servi à nous faire goûter plus divinement nos joies. Tant de femmes passent et meurent sans une heure véritable d'amour! Elles vont, oppressées comme des aveugles, souhaitant voir la radieuse lumière, et ne la connaissant jamais.

O mon amour, quelle souveraine joie de dormir dans le bonheur! Quand il vous enveloppe et vous ferme les paupières, il y a des sommeils immatériels tout baignés de lumière. Et ces demi-réveils où le cœur a juste la force de soupirer, pour retomber ensuite dans l'abîme d'une inconscience heureuse!… Dormir est pour moi une chose effrayante, et chaque nuit ramène dans mon âme cette sorte d'épouvante que j'éprouve à savoir que je vais oublier, que je vais devenir inattentive et sourde aux battements de mon cœur. Mais si je dors sur le tien, cette terreur disparaît, et j'aime à me sentir mourir pourvu que tu vives. — Je me le suis dit souvent : lorsque tu seras perdu pour moi, j'entrerai dans un sommeil sans réveil, car la vie aura cessé d'être ; mais il me restera les rêves où reviendront mes souvenirs!

J'ai demandé à Irène pourquoi maintenant elle me quitte si souvent, et si les heures lui semblent lourdes ici. Elle m'a dit :

— Non, ma Claudia ; mais tu sais que je suis une créature errante et tourmentée : il me faut me mouvoir, aller et venir pour tromper mon ennui.

— Ne peux-tu donc oublier, Irène?

— Non, jamais… Et ce qui est affreux, Claudia, c'est le besoin que j'ai de l'enfant, de son fils ; par peur qu'elle ne me prenne Gino, je crains de déplaire à la Riva…

Son ardent visage de sphinx était tourné vers moi ; toute vêtue d'un satin noir qui luisait comme un plumage, avec ses cheveux et ses yeux éclatants, sombres et lumineux, elle avait une beauté singulière qui m'a expliqué la parole que tu m'as dite : « Elle fait l'effet d'une étoile qui vibre dans la nuit! » Oui, la nuit l'enveloppe de toutes parts, et de sa personne émane comme un rayonnement. Elle a une façon d'avancer les lèvres comme une créature qui aurait soif, et la soif d'être aimée la dévore toujours… Quand nous sommes tristes, nous passons le temps dans la chambre de la tour : Irène a placé son métier à broder dans la profondeur de la fenêtre ; et moi, faible encore, je reste étendue sur un fauteuil, près du feu, dans la partie d'ombre de la pièce. Sa silhouette se détache nettement contre la lumière qui vient du jardin. Je la regardais aujourd'hui travailler : la façon si ferme et si sûre dont elle pique son aiguille dans la soie révèle la force d'âme dont elle est capable! Je lui ai dit soudain :

— Eh bien, Irène, puisqu'il en est ainsi, pourquoi ne t'en retournes-tu pas tout de suite, dès demain? Tu serais moins malheureuse qu'ici…

Elle m'a regardée avec avidité, et a soupiré à voix basse :

— Tu crois, Claudia?

— Oui, mon Irène, je le crois.

Alors elle a quitté son métier à broder, et elle est venue s'asseoir à mes pieds devant le feu ; elle m'a tendu une main que j'ai prise entre les deux miennes, et elle est restée longtemps sans parler ; puis, comme l'osant dire à peine, elle a murmuré :

— Tu as peut-être raison… Il m'a écrit qu'il m'attendait pour rentrer en ville… De loin comme de près, je serai avec toi, tu sais ; et je viendrai très souvent… D'ailleurs, ma Claudia, tu ne seras pas seule longtemps.

— Je ne suis jamais seule, Irène, puisqu'il m'aime.

Deux grosses larmes ont surgi sur le bord de ses paupières, et j'ai regretté mes paroles ; elle l'a compris.

— Pourquoi, ma Claudia?… Crois-tu que je ne sais pas que tu es heureuse?… Oui, je retournerai ; je veux essayer encore un peu de temps, et puis, si rien ne change, je verrai… je réfléchirai… je m'en irai comme Agar mourir dans le désert.

Je ne lui ai pas répondu. Je sens que les paroles irritent son angoisse : elle craint toujours d'y entendre la confirmation de ses pires craintes… Elle sait que je ne crois pas possible qu'il lui revienne ; elle sait qu'à sa place, je ne voudrais pas qu'il revînt… Elle a paru deviner mes pensées, car elle a repris :

— Tu me trouves lâche, Claudia ; oui, tu as raison… Mais, vois-tu, si je pouvais encore le conquérir une heure!… Pour cela, je suis capable de toutes les bassesses.

Et se redressant, presque farouche :

— Je veux un enfant, Claudia, un enfant de son sang…

Je me retrouve dans cette sérénité annonciatrice qui remplit mon cœur d'un charme si doux : je t'attends avec une certitude qui rend les heures légères, je t'attends comme on espère l'aurore, sûre qu'à sa venue, l'aspect de toutes choses changera. Tu occupes ma pensée et la rassasies parfaitement. Tu sais que j'aime, sur ma terrasse, entre les magnolias, les lauriers-roses et les mandariniers, revenir sans cesse sur mes pas, trouvant à cette promenade resserrée un plaisir et un apaisement que ne me donnent point des courses plus longues : lorsque tu es absent, je retourne de même sans me lasser sur les heures écoulées, j'en respire le parfum, j'en entends la musique ; silencieuse et recueillie, je l'écoute ; l'enchantement de tes paroles me berce, tes regards éclairent ma route, l'embrasement de mon cœur réchauffe ma poitrine. O mon amour, lorsque tu me serres dans tes bras, lorsque ma poitrine s'appuie sur la tienne, lorsque tes mains pressent mes épaules pour rendre notre embrassement plus étroit, un feu rapide court dans mes veines… Me sentir tienne est la somme de mon ambition! Tienne pour être heureuse, ou tienne pour souffrir, mais tienne toujours : voilà ce que nul ne peut me ravir. Ce don absolu, entier, que je t'ai fait de moi-même, me lie à toi à jamais, même si tu cesses d'être mien : tu ne peux faire, toi qui peux tout sur moi, tu ne peux faire que je ne t'appartienne pas, on me transporterait aux extrémités de la terre pour y mourir, que ce serait une âme t'appartenant qui, là-bas comme ici, quitterait mon corps. Dans quelque lieu que tu sois, rien ne peut empêcher ma tendresse de voler vers toi, de franchir les obstacles, de te retrouver par la force de son désir. Aussi longtemps que nous ne serons pas anéantis tous deux, tu seras mien, puisque je serai tienne! Aucune violence ne peut t'arracher de mon cœur : si tu m'appelais pour me tuer, je volerais encore vers toi et j'y trouverais une volupté.

Je suis allée à ta rencontre, et quand tu es descendu de voiture pour venir à moi, j'ai ressenti une fois de plus cet étonnement toujours nouveau que j'éprouve à te voir surgir devant mes yeux des profondeurs de l'absence. Il y a dans l'impression que laisse toute disparition de l'être aimé, ne fût-ce que pour une heure, que pour un jour, une sorte de vertige inquiet ; le voir revenir, retrouver la lumière de son regard, entendre la voix unique, est à l'âme une délivrance inexprimable. O bien-aimé, tu n'oublieras pas ces retours ; lorsque d'autres journées finiront pour toi, sûrement tu évoqueras parfois ces heures où, sur la route solitaire, nous avons cheminé ensemble, où la beauté parfaite du monde semblait complice de notre bonheur. Dans le ciel profond et bleu que nous regardions, il y avait à l'orient, au-dessous du mince croissant de lune, blanc comme un pétale de lis, une seule étoile ardente, mais sa beauté et sa sérénité suffisaient pour éclairer la nuit : une seule dans ce firmament immense (du moins notre faible vue n'en discernait pas d'autres) ; et j'ai pensé que, parmi les millions d'êtres humains qui peuplent la terre, un seul existe pour moi ; qu'il paraisse, et ma route est illuminée! — Que les cœurs sont merveilleux pour suivre les lois qui les ont créés! Plus j'aime, plus j'apprends à aimer ; comme des facultés ignorées naissent en moi ; je crois que si la terre et tout ce qui m'entoure me paraissent revêtus d'une splendeur et de charmes que je ne leur connaissais pas, ce n'est point le mirage de mon cœur qui les change : je vois ce que je ne voyais pas, l'amour m'a révélé l'univers.

Mes bras, qui s'ouvrent pour toi avec un élan si emporté, ne veulent néanmoins ni te retenir, ni t'arrêter. Tu vas t'éloigner et je te laisse partir… Tu as été surpris, lorsque, contre ton désir, je t'ai dit que je voulais demeurer, que les forces me manquaient pour quitter cette paix et cette solitude. Non, pas même avec toi ni pour toi… J'ai médité pendant mes longues heures de faiblesse… Souvent, à l'automne, j'ai regardé tomber les feuilles : elles se détachent et tournoient comme libérées et heureuses, sans effort et sans souffrance, conservant leur forme et presque leur beauté ; mais celles qui veulent résister à l'hiver, qui le traversent mornes et flétries, pour être arrachées ensuite par le tourbillon des vents du printemps, elles sont comme chassées par la vie nouvelle qui veut venir. Je serai, moi, la feuille qui s'envole à l'heure où elle doit mourir. Je ne pourrais supporter de voir vieillir ton amour. Aujourd'hui tes regards s'arrêtaient avec une complaisance émue sur ce qui nous entoure, et tu m'as dit :

— Claudia, j'aime cette maison ; j'aime l'air qu'on respire ici, je n'en connais point au monde qui me plaise autant… Ma Claudia, que de joies tu m'auras données!

Et j'ai senti que tu étais avide de mes baisers et de mes caresses, et que la crainte de les perdre pour un temps mettait une tristesse dans ton cœur, et une soif sur tes lèvres. Mon bien-aimé, je veux que, sur la route que tu suivras, alors même qu'elle sera belle, tu retournes parfois la tête.

Que j'ai pleuré de douces larmes! J'étais seule, et dans mes mains je tenais cette image de toi que j'aime tant ; je la baisais avec la tendresse désespérée qui par intervalles, et malgré mes efforts, me fait un cœur près d'éclater. Je ne croyais point te revoir avant la fin du jour, quand ton pas a frappé mon oreille, et dans le même instant tes bras chéris m'ont enveloppée, et sur mes cheveux, sur mes yeux, sur ma bouche, tes chauds baisers ont couru ; puis tu as pris ma tête entre tes mains, — j'avais appuyé les miennes légèrement sur tes épaules, — et tu me regardais, et moi je souriais à travers mes pleurs, j'avais envie de te crier :

— Ne m'aime point ainsi, ou fais que je meure tout à l'heure.

Tu me répétais avec emportement :

— Oui, je t'aime, ma Claudia ; pourquoi verses-tu des larmes lorsque je ne suis pas là?

Tu t'es assis, et tu m'as fait me blottir tout proche. Tu me tenais appuyée contre ton épaule, et lorsque je voulais me soulever un peu pour chercher ton visage, d'un mouvement ferme et doux tu m'en empêchais ; tu avais détourné la tête, et, comme obsédé par une pensée que tu me cachais, tu me serrais si fort qu'à peine je pouvais respirer. Tout à coup, d'un geste impétueux, tu m'as prise contre ton cœur que je sentais battre, et tu m'as dit d'une voix que je n'oublierai jamais :

— Pleure, ma Claudia, pleure, mais je t'aime…

Tu es parti, mon amour, tes pas se sont éloignés à regret, mais enfin tu m'as laissée ; tu es allé vers la vie et l'action, et moi je suis là… Elles sont évanouies pour toujours, ces heures que tu as rendues si précieuses à mon cœur ; elles ont été et elles ne seront plus. Je regarde dans le vide, surprise de ne plus rencontrer devant mes yeux cette forme et ce visage bien-aimés, cet être vivant et mystérieux, qui est toi, toi et nul autre… Comment à ce souverain et véhément besoin de s'unir l'absence peut-elle succéder? Comment deux êtres qui n'avaient qu'un cœur peuvent-ils vivre avec le monde entre eux? car c'est le monde qu'une distance! Aurai-je la force de résister au désir qui me presse, et demain n'irai-je pas te rejoindre? Je le puis ; nulle volonté extérieure ne m'en empêche, tu le souhaites, et cependant une voix secrète me dit que le salut de mon amour est dans le repos. Je veux avoir pour toi la douceur du crépuscule qui calme les agitations de l'âme, et lui fait oublier la fatigue et la chaleur du jour.

Irène m'a écrit qu'elle t'a vu et qu'elle t'a parlé. Je m'y attendais, et pourtant j'en ai été saisie. Il m'a paru affreux que d'autres puissent te voir et te parler, lorsque moi je ne te vois pas et je ne t'entends pas. Au sein de mon isolement protecteur, je suis arrivée pendant tes absences à me figurer que tu es dans un monde inconnu, et j'aime mieux cela ainsi. La certitude de la réalité différente a fait naître dans mon cœur une angoisse indéfinissable ; le poids de la séparation m'a oppressée comme il n'avait jamais fait. Je t'ai cherché par la maison et les jardins. Je me disais : « Il est là, il va venir », et je t'appelais, et le moindre bruit me causait un sursaut ; la force de mon aspiration vers toi a fini par me donner l'illusion que tu étais près de moi, et que d'une façon cachée nos âmes avaient communiqué.

Un malaise inquiet m'étreint, je souffre, mais tu ne le sais point, et c'est tout ce que je veux. Je suis retournée au couvent de Sainte-Euphrasie en respirer un peu l'atmosphère assoupie. J'ai demandé à la sœur Marcella de me laisser marcher à son côté dans le cloître, sans me parler, sans m'interroger : son seul contact, la vue de sa silhouette paisible et toujours pareille me rassérènent mieux qu'aucune parole. Elle a consenti et s'est mise à dire son bréviaire en remuant doucement les lèvres. Elle lisait, comme elle accomplit toutes ses actions, avec une placidité sans hâte ; elle se meut dans la vie avec cette certitude et cette exactitude que les astres empruntent à d'infaillibles lois ; elle parcourt son orbite avec la même régularité, indifférente au lendemain, occupée seulement à remplir son mandat dans l'ordre éternel des choses. Sans doute, pour conserver intact et parfait un amour, il faudrait ne jamais se quitter une heure, une minute, vivre dans la contemplation permanente des mêmes objets, entendre les mêmes voix. C'est ce qu'elles font ici, et leur inlassable persévérance est le ressort de leur fidélité ; elles nourrissent et attisent sans cesse leur amour afin d'en garder la flamme vivante et forte. Je suis allée à la chapelle ; chaque jour, et plusieurs fois par jour, elles y répètent leur clameur éperdue pour ne point défaillir… Oh! que cela est beau, la fidélité que rien n'abat! Celle que je te garde ne pourra jamais fléchir ; comme la leur, elle me met hors des atteintes de la souffrance extérieure ; si l'univers entier m'abandonnait, je pourrais, comme elles, répéter le cri consolateur : « Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui! » Et c'est assez.

Souffrir est donc le cri qui se lève de la terre : voici encore qu'Irène m'appelle pour la soutenir dans de nouvelles épreuves. Je ne puis lui refuser le faible appui de ma présence. Je vais donc quitter le lieu de mon repos et, pour un temps, aller habiter le vieux palais abandonné ; puis, quand les jours trop lents se seront écoulés, je penserai à venir t'attendre. Déjà tu me parles de retour, déjà tu soulèves doucement la pierre du tombeau, et j'aperçois un premier rayon de jour : car, bien-aimé, comment te dirai-je jamais la lourdeur et le vide des heures depuis que tu m'as quittée, l'espèce de nuit qui enveloppe ma pensée, l'égarement de douleur qui me bouleverse pendant ces secondes affreuses où l'idée me vient que peut-être, à ce moment déjà, tu es perdu pour moi?… Pourtant je sais que tu ne l'es pas ; j'entends de loin battre ton cœur ; et je crois, puisque tu me le dis, que tu désires encore dormir sur le mien… Oh! viens donc!… l'ombre arrive, le jour décline… laisse-moi jouir encore de la lumière!

J'ai passé une première nuit dans cette chambre délaissée depuis bien longtemps. En y rentrant, j'avais éprouvé une mortelle tristesse, et, sans les supplications d'Irène, je n'aurais pu y rester, et je serais retournée là où tout me parle de toi, là où des échos de ta voix flottent dans toutes les pièces. Ici rien que silence ; les souvenirs du passé n'existent plus ; c'est une autre moi-même qui jadis a vécu dans cette demeure, une autre femme dont je ne reconnais aujourd'hui ni le regard, ni la voix… Sans trêve j'entendais le grondement sourd du fleuve : cette rumeur persistante et continue a sur mon âme une attraction indéfinissable ; j'imagine que des voix m'appellent. Je me suis levée, et j'ai ouvert les volets pour regarder au dehors ; le ciel était d'une clarté presque cruelle (il me semble toujours que les nuits sombres sont plus douces et miséricordieuses aux humains) ; de l'autre côté du pont, la vieille tour, avec son cadran éclairé, paraissait une sentinelle infatigable. Des lumières dessinaient la ligne du quai ; elles vacillaient, car il y avait un grand vent, un vent qui balayait et rendait luisantes les dalles blanches sous les reflets de lune. Tout cela était si triste, si angoissant!… Le fleuve lourd et bourbeux roulait sous les arches des ponts, où ses vagues paraissaient gémir en se brisant. Tous les êtres aussi courent en pleurant vers une issue certaine où ils se perdent.

L'influence des choses inertes, qui nous possèdent bien plus que nous ne les possédons, m'écrasait… Irène, dont la pensée pourtant me tenait éveillée, n'avait aucune forme distincte dans mon esprit. J'essayais de m'arracher à l'obsession déchirante de cette nuit, de retrouver les souvenirs d'autres nuits, nuits de félicité et d'amour… peu à peu ils remontaient, en foule, m'emportant loin de moi, loin de tout, pour me ramener dans tes bras.

Tu me reproches de trop te parler d'Irène ; mais, mon amour, devant ce pauvre cœur éperdu je m'oublie moi-même. Tous les jours elle me remercie de ma présence comme d'un secours inespéré, et j'ai la certitude que la violence qu'elle s'impose lui aurait fait perdre l'esprit, si au moins devant un être sur terre elle n'avait pu décharger le fardeau de sa pensée. Le drame qui se joue sous ses yeux, qui la touche de si près, et dont elle ignore les péripéties, qu'elle devine seulement, la jette dans un trouble qui l'affole. Maurice, qui avait toujours été doux pour elle, se montre maintenant dur et agressif ; il est certain qu'il doit y avoir entre lui et la Riva des scènes violentes ; il en sort en proie à une fureur jalouse qu'il ne sait dissimuler qu'en cherchant des prétextes à son irritation. Je devine qu'Irène déteste plus cette femme de le faire souffrir, qu'elle ne la haïssait de l'aimer. Si Maurice l'avait librement abandonnée, Irène en serait peut-être morte de joie, mais qu'il en soit abandonné, elle en ressent l'outrage. L'humiliation de Maurice est la sienne : lorsqu'il est sombre et triste, je vois bien qu'elle a envie de lui crier qu'elle est sa chose, sa créature, prête à pleurer de toutes ses douleurs. Mais lui, plus que jamais, la tient à l'écart, et moi je la conjure de ne rien hâter : si son heure doit enfin venir, — elle l'espère maintenant avec une véhémence qui m'effraie, — il faut l'attendre avec une longue patience… Du reste elle ne laisse voir aux indifférents que cette mine noblement fière qui arrête toutes les questions, tous les témoignages de pitié. Les habitudes anciennes ne sont point changées ; elle se rencontre avec la Riva comme elle l'a toujours fait, et Maurice y paraît aux heures accoutumées. La Riva, toute glorieuse de la nouvelle passion qu'elle inspire, plus belle et plus altière que jamais, semble défier le monde entier, et suscite en effet autour de sa personne un regain d'admiration et de désir.

Irène est dévorée par un besoin continuel de s'agiter et de se fuir ; à tout instant, elle vient me prendre pour des promenades qui sont, en vérité, son seul repos. Hier nous avons été loin dans la campagne, suivant le cours du fleuve, sur lequel glissaient, comme un vol d'énormes papillons au corselet noir, aux ailes roses, des barques, voiles gonflées ; elles passaient, entraînées par le courant, dans la splendeur d'incendie du couchant qui éclairait la plaine molle et tendre. Irène suivait des yeux leur mouvement doux et silencieux. Elle m'a dit sans presque élever la voix :

— Hélas! Claudia, la barque de ma vie lutte trop durement contre le courant ; il me semble que je vais me briser bientôt, — où, comment, je n'en sais rien ; mais je ne pourrai soutenir longtemps la torture d'être le témoin inutile de la puissance de cette femme pour le faire souffrir… Et Gino… car enfin, c'est son fils, à lui!… elle le sait bien, elle, et il est toujours avec l'autre, maintenant!… A quoi bon vivre? je ne puis rien, rien pour eux, pour lui. Je voudrais être emportée dans le sillon de ces barques, vers la mer, pour m'y perdre, y disparaître…

Alors, j'ai résolu de l'arracher de force à tout ce qui la fait souffrir. Et je lui ai répondu :

— Mon Irène, il faut disparaître peut-être, mais pour revenir. Que fais-tu ici, en ce moment? Viens avec moi dans ma maison solitaire, tu y seras mieux, je te le promets…

Elle m'a regardée, de ce regard interrogateur si profond qui m'émeut comme des larmes ; elle semblait me supplier de ne pas lui demander de partir, mais ma tendresse pour elle m'a donné la force d'insister… Elle a compris enfin, elle m'a juré… demain nous ne serons plus ici.

Nous avons laissé la ville derrière nous…

Voici que je viens d'entendre soudain un chant d'oiseau, tout mon être a vibré avec cette voix qui monte, et du fond de mon cœur s'élancent les tendresses qui y dorment.

Irène me dit sans cesse :

— Parle-moi, Claudia, ne me laisse pas songer à eux ; dis-moi ta vie, dis-moi ton amour.

Et je lui ai découvert mes joies, je lui ai lu quelques-unes de tes lettres : ces dernières, qui sont si douces, et dans lesquelles tu trouves des mots incomparables pour rassurer mes alarmes, et me répéter que tu me gardes ta tendresse. Tu m'écris que mon souvenir est avec toi comme un parfum précieux qui embaume ce qui t'entoure, que tu le respires partout, que tout te paraît fade et triste en regard de nos heures d'amour!… Irène m'écoute, et lorsque je veux m'arrêter, craignant de meurtrir son cœur, elle me fait signe de continuer ; son visage grave et affectueux demeure tourné vers moi avec une attention passionnée, des larmes qu'elle refoule embrument l'éclat de ses prunelles noires, sa lèvre supérieure se soulève, et entre ses dents serrées s'exhalent de courts soupirs. J'éprouve, à la voir malheureuse et dédaignée, cette sorte d'horreur dont me remplirait le spectacle de fleurs rares et magnifiques souillées de sang. Elle paraît tellement faite et créée pour l'épanouissement de toute la joie d'amour qui est en elle!… L'autre jour, en la regardant, gracieuse comme une jeune immortelle, descendre presque en volant les marches du perron, je n'ai pu me défendre de lui demander :

— O mon Irène, ne voudrais-tu pas être libérée de cette pensée qui te fait toujours souffrir, ne veux-tu pas essayer d'oublier?

Elle s'est arrêtée net, posée comme un oiseau qui écoute, et m'a répondu :

— Oui, Claudia, aujourd'hui je le voudrais ; mais je ne peux pas… La nuit, lorsque je ne dors pas et que je pense à lui, il me semble que des mains cruelles me broient le cœur, et cela me fait si mal, si mal… O Claudia, j'aurais tant aimé être heureuse, heureuse comme toi!…

Sa plainte m'a percé le cœur.

Les femmes qui enfantent dorment entre les crises qui les brisent, puis se réveillent pour recommencer leurs plaintes. Irène, de même, au bout de quelques jours, dans l'atmosphère paisible, bercée par le silence extérieur, a paru se reprendre et goûter un calme bienfaisant ; l'extrême fatigue de son âme la privait presque de la force de sentir ; mais soudain, comme réveillée d'un sommeil réparateur, elle a paru revenir à un sentiment plus aigu de la réalité. Au besoin d'être continuellement à mon côté a succédé un désir de solitude, et quand elle en sort c'est pour s'attacher à moi avec une sorte de passion, me conjurant de ne pas la laisser partir.

— Garde-moi ici, Claudia, garde-moi de force, s'il le faut! Ne me permets pas d'aller à lui!

Cette espèce de terreur devant l'inconnu que j'ai déjà observée chez elle, l'a ressaisie. Parfois elle frémit en silence, les mains crispées, la bouche dure, incapable de pleurer, comme figée par l'apparition d'une vision qui l'épouvante… Puis, quand elle parvient à parler, il monte à ses lèvres des phrases brisées et déchirantes ; une horrible impatience de sa destinée semble la torturer ; elle me demande où elle trouvera le repos, elle cherche à deviner ce que sera sa vie.

— Claudia, j'ai souvent le sentiment que je ne serai pas longtemps où je suis… Imagines-tu ce que je deviendrais si je devais vivre encore vingt ans comme je vis?

— Oui, je l'imagine ; tu serais résignée, et c'est ce qui arrivera.

— Non, Claudia, il arrivera autre chose, pas cela, j'en suis sûre…

J'ai vu aujourd'hui une des formes les plus poignantes de la douleur, et je ne sais par quelle sympathie obscure mon âme est lasse comme d'avoir porté un fardeau trop lourd.

En entendant tout à coup ce matin la rumeur sourde de roues sur le gravier, j'avais tressailli d'une espérance tumultueuse ; l'heure me disait que ton arrivée imprévue était possible. J'ai écouté… mais d'après les portes qui s'ouvraient, j'ai compris que ce n'était pas toi. Alors, par une brusque intuition j'ai pensé à Irène : j'ai eu la certitude qu'une douleur arrivait vers elle du monde extérieur, et c'est en tremblant que j'ai été à la rencontre de ceux qui venaient m'appeler. Quand j'ai su que Donna Angela m'attendait, mes pressentiments sont devenus une terreur inquiète qui sans doute s'est révélée sur mon visage, car, aussitôt qu'elle m'a aperçu, elle m'a dit en essayant de sourire :

— Vous êtes bien surprise de me voir, Claudia…

Je lui ai répondu que j'étais surtout heureuse, et j'ai baisé son vieux visage fané dont la peau est si fine. Elle m'a rendu mon étreinte en me regardant avec des yeux noyés de douleur. Je lui ai demandé si elle souffrait… elle a fait des efforts pour parler, mais les sons mouraient dans sa gorge. J'avais au cœur un effroi instinctif de ce qu'elle allait dire, et un besoin de cacher encore un peu de temps sa présence à Irène. Je lui ai demandé de monter en haut, où nous serions plus libres ; nous avons gravi l'escalier en silence ; elle allait si lentement, s'appuyant sur mon bras… Puis nous nous sommes assises côte à côte ; je lui ai pris les mains, des mains si diaphanes et agiles, et mes yeux avec mes paroles l'ont interrogée.

— Avez-vous besoin de moi, chère Donna Angela? Vous avez du chagrin, je vois.

— Du chagrin!… Ah! Claudia, je ne veux point dire que parmi tant d'êtres qui souffrent j'avais le droit d'être épargnée… mais j'aurais bien voulu mourir avant, mourir sans avoir vu cela.

— Vu quoi?…

Alors son visage s'est revêtu de cette expression de révolte angélique qui passe sur celui des enfants quand ils sont témoins d'une injustice ; elle regardait droit devant elle, et laissait tomber ses mots comme stupéfaite de les articuler :

— Ma belle-sœur… Je l'aimais beaucoup… Et Gino, mon Gino…

Elle a poussé un gémissement déchirant, et s'est retournée un peu vers moi.

— Il ne m'est rien… mon Gino, Claudia, rien… mon frère me l'a dit hier… notre enfant n'est pas notre enfant… Elle l'a emporté avec elle ; car elle est partie, Claudia ; elle est partie avec un homme…

J'ai pu à peine murmurer, car j'entrevoyais tout possible :

— Avec qui, Angela, dites qui?

Péniblement elle a prononcé le nom que j'espérais :

— Le prince Aurèle!… oh! c'est épouvantable… et c'est elle qui l'a écrit à mon frère : j'ai vu la lettre, l'horrible lettre, et quand je lui ai crié, à lui : « Mais ton fils, mais Gino! va le reprendre, va le chercher… » Claudia, Claudia… il m'a répondu que ce n'était pas son fils… qu'il ne pouvait pas être son fils… il m'a appris des choses affreuses… Mon petit Gino! en qui je chérissais le sang de ma mère, que j'aimais plus que ma vie, sur qui je comptais pour m'aider à mourir… il m'avait promis bien des fois que personne ne me toucherait, quand je serais morte, que lui… car il m'aime : j'ai été sa mère plus que sa mère, et il est parti!… parti avec cette femme de péché ; et je ne le verrai plus… J'ai cru mourir, Claudia ; et ce matin, j'ai pensé à vous, à Irène, à la chapelle où elle faisait prier Gino pour son père. Et je suis venue… Je ne sais pas pourquoi je suis venue ; sans doute parce que je suis folle… Mon Dieu!

Ce n'était pas un vain cri qui sortait de ses lèvres, mais une prière d'une ardeur inexprimable. Et moi, mon bien-aimé, je ne trouvais pas une seule parole à lui répondre! Tout se heurtait dans ma tête contre cette idée unique : Irène va paraître, je ne puis la prévenir? J'entendais son pas rapide au dehors ; la porte s'est ouverte, et elle a couru vers Angela :

— Angela, qu'y a-t-il? que venez-vous m'apprendre? qui est mort?… Maurice?…

— Non, non! je lui ai crié cela, non, Irène, rien de Maurice, rien, entends-tu!

Elle s'est redressée dans un mouvement subit qui disait clairement quel avait été son effroi. Angela s'est emparée de ses mains, et, sans que je pusse intervenir, en des phrases plus courtes, plus haletantes, elle a dit tout… La pâleur d'Irène ne ressemblait à rien de ce que j'aie jamais vu. Elle a répété à deux ou trois reprises, d'une voix sans expression, sans une intonation : « Gino… Gino!… » puis paraissant enfin comprendre la désolation de la pauvre femme qui lui parlait, elle lui a jeté les bras autour du cou et a éclaté en pleurs… Cette compassion a semblé rendre Donna Angela à elle-même ; elle a essayé de consoler Irène en répétant de sa voix pénétrante :

— Elle l'aimait tant, elle aussi!

L'idée de Maurice et de l'enfant ne s'associent à aucun moment dans son esprit ; la cruelle vérité dont son frère l'a foudroyée appartient pour elle à un passé ténébreux qu'elle ne cherche pas à sonder, et devant lequel sa pensée recule avec horreur. Elle n'a aucun soupçon du mal qu'Irène a souffert par la Riva… Tout le jour, elle nous a parlé, et la simplicité, la candeur de cette âme enfantine, ne se peuvent imaginer ; elle accepte sans murmurer la souffrance, mais en demeure étonnée, comme si la bonté de son propre cœur en était offensée. Vers le coucher du soleil, elle a voulu descendre à Sainte-Euphrasie où on lui a donné une cellule.


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