Car je suis dans la gêne,Que mon cœur, que mon cœur. . . . . . . a de peine?...
Car je suis dans la gêne,Que mon cœur, que mon cœur. . . . . . . a de peine?...
Car je suis dans la gêne,
Que mon cœur, que mon cœur
. . . . . . . a de peine?...
Que Dieu vous garde, mes amis.
Nous, par la grâce de Dieu,
Marie.
Florence.
Chère maman,
Nous descendons à l'hôtel de France. Ah! je suis habituée à voyager... je ne fais que cela depuis quelque temps. Je suis gaie et bien portante. Ce qui est vilain, c'est que nous ne connaissons pas une âme, moi et ma tante, deux femmes seules, enfin résignons-nous!
Quelle vie, quelle animation! des chants, des cris partout. Je me sens bien ici. Nous sommes comme dans une forêt sauvage, comme le Danteuna selva reggia, je ne sais où l'on va, quelle fête il y a, rien, rien, rien!... Mais, comme a dit un poète russe: notre bonheur est dans notre misérable ignorance. C'est vrai, je ne sais rien ici et je suis à peu près tranquille. J'en voudrai beaucoup à la personne qui me tirera decette misérable ignorance: qui me dira, il y a bal là, fête ici; j'en voudrais être et je serais tourmentée.
Il fait un clair de lune superbe et notre hôtel est situé sur la seule partie de l'Arno qui ne soit laide et desséchée, comme le Paillon de Nice. À demain les visites aux galeries, aux palais!
Ah! comme on vit bien ici! Nous avons visité le Palazzo Pitti, puis la galerie de tableaux. Le tableau qui m'a le plus frappé, c'est le jugement de Salomonen costume moyen âge,—il y a plusieurs autres naïvetés pareilles. Tu sais que je respecte les tableaux très anciens, ce qui ne m'empêche pas cependant de voir leurs défauts. Une Vénus avec des pieds si mal faits, qu'on dirait qu'elle a porté des souliers à grands talons. Mes pieds sont bien mieux.
Il y a de très belles et très curieuses choses dans ce palais, il y en a pour des millions. Ce que j'aime le mieux, ce sont des portraits, parce que ce n'est pas inventé, composé, arrangé. Il y a aussi une curieuse collection de miniatures. Pourquoi donc ne s'habille-t-on pas comme avant? Les modes d'à présent sont laides. Tu sais, une fois mariée, mon genre est tout décidé, genre mythologique, empire ou plutôt directoire, mais plus décent, très décent. Il y a de ces délicieuses robes, croisées comme par hasard, et serrées devant par une ceinture. Oh! les femmes d'à présent ne savent pas s'habiller, les plus élégantes sont mal mises. Enfin, ayez patience, si Dieu m'accorde la grâce de faire ce que je veux, vous verrez une femme un peu bien arrangée.
De là nous allons à la maison de Buonarotti; mais il y a une telle foule, qu'on ne peut pas bien voir. Ensuite al Museo del Pietre D. Superbe mosaïque. Ensuite al galeria del Belorta. Je ne vais pas la décrire. Quand tu seras bien portante, nous irons ensemble; d'ailleurs il faudrait un volume et la description n'en donnerait aucune idée. Tu sais que j'adore la peinture, la sculpture, l'art enfin.
Au revoir, à bientôt. Je t'embrasse.
Florence, mercredi, 15 septembre 1875.
Cher grand-papa,
Nous sommes allées à la galerie Degli uffici qui communique avec le Palais Pitti et que j'ai vue hier autant qu'on peut voir en passant. Aujourd'hui, c'est autre chose; j'y suis restée une heure et demie. Les statues et les bustes grecs me retiennent longtemps.
Je suis désappointée à la vue de la tête d'Alcibiade; jamais je ne me le figurais avec le front charnu, cette petite bouche montrant les dents, cette petite barbe.
Cicéron est assez (je ne le prends pas pour un Grec, soyez tranquille) bien, mais ce pauvre Socrate! Oh! Il a bien fait de faire de la philosophie et de causer avec son génie, il ne pouvait pas faire autre chose! Quelle laideur ridicule!
Enfin me voilà devant la fameuse Venera Medica! Cette petite poupée est une déception nouvelle. Ces chevilles ressortantes n'excitent pas mon admiration, et la tête et les traits communs à toutes les statues grecques! Non ce n'est pas là Vénus, la déesse charmante, la mère de l'amour. La bouche est froide, les yeux sans expression; certes les proportions sont admirablement gardées, mais que lui resterait-il donc, si les proportions étaient moins parfaites! Qu'on me nomme barbare, ignorante, arrogante, stupide, mais c'est mon avis. La Vénus de Milo est beaucoup plus Vénus.
Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphaël, pas une image plate et effacée comme ces madones, pas un Christ enfant comme en papier mâché, mais une tête vivante, belle, fraîche. LaFornarina. Peut-être est-ce parce que je n'y comprends rien, mais je préfère de beaucoup cette tête à toutes ses madones ensemble.Une femmede Titien, blonde et grasse, est admirable enFlore, on la retrouve au Palais Pitti, peinte, toujours par Titien, enCléopâtre se faisant mordre par un aspic, elle représente une absurdité. Trop grasse, trop blonde, pas du tout grecque-égyptienne. Les effets de lumière dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent énormément. Les figures sont belles et vivantes. La grande toile représentant lesPâtres autour du berceau de Jésusest magnifique. Sous cette banale auréole, l'enfant divin illumine tous les entourants et semble lui même être fait de lumière. La vierge Marie tient la couverture découvrant l'enfant et regarde les pâtres, avec un véritable sourire du ciel. Ils ont des figures radieusement respectueuses et ceux qui sont le plus près se font de la main une visière comme on fait quand le soleil empêche de voir. Toutes les figures sont belles, véritables. On voit bien que le peintre a compris ce qu'il faisait.
Dans la salle française il y a un très joli petit portrait de Mignard et dans la salle flamande un petit tableau de François Van Mieris, qui m'a ravie par sa finesse extraordinaire. Plus on regarde de près, plus c'est joli et plus la manière dont les couleurs sont mises est incompréhensible. Je ne te raconte que ce que j'ai particulièrement remarqué, d'ailleurs j'ai consacré le plus de temps aux bustes des Empereurs romains et des femmes romaines, Agrippine, Poppée et... j'oublie son nom.... Néron est beau comme personne.
Marc-Aurèle est une bonne grosse tête.
Titus ressemble à quelqu'un, je ne puis savoir à qui.
On vient nous apporter le billet de la loge pour ce soir au théâtre Palliano. On ne donne pas un billet, mais une clef de la loge et deux cartes d'entrée, je ne vois cela qu'en Italie.
Demain il faut partir. Plus je vois, plus je veux regarder, je m'arrache avec peine à toutes ces beautés. La Vénus de Médicis m'a rendu joliment fière. Ensuite nous visitons les musées égyptiens et étrusques.
L'enfance de l'art a son charme, mais je ne crois pas, comme on le dit, que la sculpture grecque ait été importée d'Égypte.
C'est tout un autre caractère, et puis, n'est-ce pas? en Grèce, dans les temps les plus reculés, on n'a rien fait de semblable aux choses égyptiennes. De même qu'en Égypte il n'y eut et il n'y a rien d'approchant des magnificences grecques.
En Égypte, l'art est toujours dans le même état, imposant et absurde. Je regrette de ne pouvoir mieux expliquer ce que je comprends si bien. Ah, cher grand-papa, si tu étais avec nous! Allons, quittons la superbe Florence. Cette Lanzaleggiéra piota molt che dipel maculato cra caperta, comme dit le Dante au long nez pendant. Voilà encore un nez!...
Rentrons, rentrons dans notre ville à nous, dans l'altière cité de Seguranne. De nouveau en wagon. Quel dommage qu'il n'existât pas de chemin de fer du temps de Dante. Il en eût certainement fait un des tourments de son enfer. Cette fumée empestée, ce bruit, ce tremblement continuel!
À bientôt, je t'embrasse.
Nice, 1875.
Cher Paul,
Je reviens de Florence, où je suis allée avec ma tante. À Monte Carlo déjà, je devins rose et me mis à rire de joie jusqu'à Nice. Nous avions télégraphié et la voiture est là. Au lieu de me déshabiller, je cours voir les maçons qui arrangent les chambres, puis je cours au second, où nous logerons en attendant. Je vais te raconter tout. Chez moi je me déshabille et, en chemise, me précipite sur mes classiques, les range, leur assigne des armoires particulières et ayant terminé ce travail me jette sur le tapis et passe une heure entre les caresses de mes deux chiens, les seuls vrais amis de l'homme, cet homme fût-il Socrate.Poi, poi, riposato un poco il corpo lasso, ripressivia per la praggoginivesta.... Mais cela pas avant de m'être parfaitement lavée des pieds à la tête et mis par-dessus une chemise blanche et fine, un jupon et ma robe de batiste grise, sauf le corsage, que je remplace par un manteau de foulard blanc ... tu sais comme je suis gentille ainsi.
Allons, résignons-nous et avec mes livres je passerai encore agréablement les quelques jours que nous avons à rester ici.
Dis-moi ce que tu fais, raconte-moi les moindres détails de votre existence à Gavronzy.
Je t'embrasse et je te plains.
Hôtel de Londres, à Rome, Place d'Espagne,3 janvier.
Chère tante,
Enfin je suis à Rome, après une nuit exécrable, passée dans un compartiment plein, sur des coussins durs comme du bois, c'était une horreur, mais c'est fini et nous sommes à l'hôtel de Londres, place d'Espagne. Ce qui est atroce, c'est qu'il faut marchander!
Envoyez de suite Léonie avec les choses que nous avons peut-être oubliées. J'ai laissé mon papier à lettres et une boîte de plumes, expédiez-moi cela. N'oubliez pas mes recommandations touchant les meubles. Envoyez absolument le télégramme à Alexandre, concernant les chevaux, sans y rien changer. Soignez mes chiens.
Je suis très désespérée d'avoir oublié de dire adieu à grand-papa, mais on me pressait tant, on criait, on se heurtait. Dites-lui, chère tante, que je l'embrasse mille et mille fois, que je lui baise les mains et le prie de pardonner cet impardonnable oubli.
J'ai encore peu de choses à vous dire, je n'ai pas vu Rome, mais elle me paraît être une grande machine.
Il y a à peine deux heures que nous sommes arrivées. Demain j'écrirai à tout le monde.
Au revoir.
Soignez-vous et venez pour que mes compagnes d'à présent puissent s'en retourner en paix dans la ville de Catherine Ségurana.
Je vous embrasse mille fois.
Chère tante,
Voilà encore une lettre que je vous prie de mettre immédiatement à la poste, affranchie.
Nous sommes toutes bien portantes. Au lieu de rester à la maison, sortez beaucoup, allez partout, et écrivez-moi ce qui se passe partout à Nice.
Embrassez D..., P... et T...
Envoyez Léonie et Fortuné. Envoyez mon ombrelle blanche; elle est, je crois, restée à Nice.
Tâchez de nous rejoindre au plus vite.
Vaenez avec D... P...
Embrassez tout le monde.
Je vous embrasse, je me porte bien.
Au revoir.
Rome, Hôtel de la Ville, 10 mars 1876.
Cher père.
Vous avez toujours été prévenu contre moi sans que j'eusse jamais rien fait pour justifier cette prévention. Je n'en ai pourtant perdu ni l'estime ni l'amour que doit à son père chaque fille bien née.
Je me crois obligée de vous consulter dans toutes les occasions graves et je suis persuadée que vous y prendrez l'intérêt que de pareilles matières comportent.
Je suis recherchée en mariage par M. le comte B... Maman a dû vous l'avoir déjà dit; mais hier encore j'ai reçu la demande de M. le comte A., neveu du cardinal A...
Je me crois trop jeune pour le mariage, mais dans tous les cas je viens vous demander votre avis et j'espère que vous me le donnerez. Ces deux messieurs sont jeunes, riches, et ont tout ce qu'il faut pour plaire. Ils me sont indifférents.
En espérant une réponse à ma lettre, je me dis avec le plus profond respect et la plus grande estime,
Votre fille dévouée et obéissante.
Rome, 1876.
Chère tante,
Hier soir au théâtre il y avait un jeune homme, qui m'a regardée et lorgnée comme un fou. J'avais envie de m'indigner, mais montrer de l'indignation serait m'exposer au ridicule. Je me suis conduite tout naturellement, faisant semblant de ne rien remarquer. Il n'y a personne qui me plaît; ce petit m'a intéressée parce qu'il m'a regardée comme un fou et parce qu'il était dans une loge et parlait avec ses amis—(ils avaient cinq ou six loges à côté les unes des autres)—qui avaient l'air d'être des messieurschics.
Dans chaque troupe il faut une prima dona, dans chaque réunion il faut un primo N. N. Ce soir, j'ai cherché en vain.
Il y en a beaucoup, mais pas un ne se détache des autres.
Des yeux noirs, des cheveux noirs, un teint mat. Le petit n'était séparé de nous que par deux loges, et à chaque instant il changeait de place pour se trouver en face de moi et attendait impatiemment que je baisse ma lorgnette pour me regarder sans cesse, pendant toute la soirée, de huit heures à minuit.
La sortie est très belle et remplie d'hommes: on passe par un corridor vivant, formé par des centaines de personnes, un corridor comme à Nice, mais à Nice il n'est formé que par quelques personnes, tandis qu'ici c'est un plaisir de sortir de l'Opéra. J'aime ces haies humaines, ces centaines d'yeux. Et ils sont très polis ici, ils font place.
La seconde fois que j'irai à l'Opéra je m'amuserai encore davantage, car maintenant je connais plusieurs personnes de vue.
Cette soirée m'a rappelé les soirées de Nice, beaucoup moins brillantes, mais beaucoup plus miennes; là je suis à la maison, et un proverbe russe dit:En visite l'on est bien, mais à la maison on est mieux.
Vous verrez qu'au bout de trois ou quatre fois j'adorerai l'Apollo, et puis ces milliers d'yeux noirs qui me regardent me sont une distraction convenable. Pourvu que beaucoup me remarquent je puis me passer de remarquer et ce sera même beaucoup mieux.
Au revoir, je vous embrasse tous. Maman va bien, elle vous écrit.
Rome, 1876.
Chère tante,
Je commence par vous dire que je suis excessivement bien portante.
Rassurez-vous de grâce, je suis plus rose que jamais.
Ensuite, je vous donne une commission.
Envoyez-moi ici ma vieille robe de mousseline de laine blanche avec les galons blancs et la jupe d'une autre robe en mousseline de Chine, celle qui est avec les galons d'or.
Quant à la boîte de Laferrière, c'est une robe qu'il faut m'envoyer ici aussi. Worth va envoyer des robes de bal à Nice et vous nous les enverrez tout de suite à Rome. Il faut te dépêcher. Nous commençons à nous arranger à Rome. Je vous embrasse beaucoup de fois. Embrasse papa. Comment va-t-il?
13 juin 1876.
Chère amie,6
Moi qui voulais vivre sept existences à la fois, je n'en ai pas le quart d'une. Je suis enchaînée. Dieu aura pitié de moi, mais je me sens faible et il me semble que je vais mourir.—C'est comme je l'ai dit: ou je veux avoir tout ce que Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai!—Car Dieu ne pouvant sans injustice tout m'accorder, n'aura pas la cruauté de faire vivre une malheureuse, à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition de ce qu'elle conçoit.
Dieu ne m'a pas faite telle que je suis sans dessein. Il ne peut m'avoir donné la faculté detout voirpour me tourmenter en ne me donnant rien. Cette supposition ne s'accorde pas avec la nature de Dieu qui est un être de bonté et de miséricorde.
J'aurai ou je mourrai.—Celui qui a peur et va au danger est plus brave que celui qui n'a pas peur. Et plus on a peur, plus on a de mérite.
Le passé n'est qu'un souvenir et par conséquent est une sorte de présent. Le futur n'existe pas. Ne nous faisons pas de chicanes là-dessus en disant que l'instant où je vous écris est déjà bien loin de moi; par le présent on entend aujourd'hui, demain, dans une semaine. Cela m'amène à dire qu'on ne doit rien ménager, rien regretter. Vit-on pour le futur?
Et gagne-t-on à se faire un présent triste pour se créer des bonheurs à l'état d'espérances...
Ne me blâmez pas et au revoir.
Note 6:(retour)Voir dans le journal de Marie Bashkirtseff, page 194, un fragment qui reproduit une partie des idées exprimées dans cette lettre.
Voir dans le journal de Marie Bashkirtseff, page 194, un fragment qui reproduit une partie des idées exprimées dans cette lettre.
Chère amie,
Je suis heureuse pour vous, on n'apprend jamais assez tôt une bonne nouvelle. Est-ce un mérite d'être calme, quand ce calme est dans la nature? Je suis triste et enragée.Il ne me restequ'un grand dépit de souvenir dans ma vie et si je suis fâchée, c'est de voir que mon existence est tachée de non-réussite. Vous comprenez,j'avais mis une espèce d'orgueil à me faire une vie toute belle et glorieuse, je la regardais avec cet amour égoïste de peintre, qui travaille au tableau dont il veut faire son chef-d'œuvre. Retenez bien ces paroles doublement soulignées, elles sont la plus grande cause de tous mes ennuis et l'expression et l'explication exacte de tous mes chagrins passés, présents et futurs. Je suis faite si étrangement, que je regarde ma vie comme une chose qui m'est étrangère et j'ai mis dans cette vie tout mon bonheur et tout mon orgueil; si ce n'était cela, je serais à ne me soucier de rien. Retenez, chère amie, retenez donc bien ces paroles, elles expliquent tout et m'évitent l'ennui de raconter mes sentiments et de les expliquer.
Je suis jolie aujourd'hui et rien n'embellit comme de savoir l'être. On doit faire la plus grande attention aux petites choses, ce sont elles qui font la vie et en les négligeant on devient pire qu'un animal. Je deviens un philosophe. Au revoir.
3 juillet 1876.
Chère maman7,
Que suis-je? Rien. Que voudrais-je être? Tout!
Reposons mon esprit fatigué par tous ces bonds vers l'infini, et revenons à A... Et encore cela! un enfant, un misérable.
Non, le principal c'est que je laisse à la maison mon journal! J'emporte la lettre de Piétro avec moi, je vais te dire pourquoi. Je viens de la relire. Il est malheureux! Aussi pourquoi n'a-t-il pas plus d'énergie que ça! J'en parle bien à mon aise, moi, dans ma position exceptionnellement despotique (car tu me gâtes beaucoup), mais lui! Et ces Romains, c'est quelque chose d'inouï. Pauvre Piétro!
Ma gloire future m'empêche d'y penser sérieusement, il semble qu'elle me reproche les pensées que je lui consacre.
Non, Piétro n'est qu'un amusement,une musique pour couvrir les lamentations de mon âme. Et cependant je me reproche d'y penser... puisqu'il ne me sert à rien. Il ne peut même pas être le premier échelon de cet escalier divin, au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite.
Ah, chère maman, tu ne peux pas me comprendre ... mais je parlerai tout de même.
Si j'étais une personne remarquable, je serais célèbre... mais par quoi? Le chant et la peinture! N'est-ce pas assez? L'un est le triomphe du moment, l'autre est la gloire éternelle!
Pour l'un et pour l'autre, il faut aller à Rome et pour pouvoir étudier il faut avoir le cœur tranquille. 11 faut amener mon père et pour l'amener, il faut aller en Russie. J'y vais, bon Dieu!
Tu es dans le chagrin pour le moment, mais nous triompherons de tous nos ennuis et nous serons heureux, je te le promets.
Au revoir, je t'embrasse.
Note 7:(retour)Voir le journal de Marie Bashkirtseff, pages 208 et 309. Les mêmes idées s'y trouvent répétées et souvent textuellement reproduites.
Voir le journal de Marie Bashkirtseff, pages 208 et 309. Les mêmes idées s'y trouvent répétées et souvent textuellement reproduites.
Paris, juillet 1876.
Chère maman,
Il fait une chaleur écrasante. Nous avons été chez mes fournisseurs, nous avons vu nos voitures, elles sont très belles. Nous n'avons encore rencontré aucun visage connu, d'ailleurs c'est l'époque la plus abominable de Paris, mais il y a malgré cela beaucoup d'animation.
Après-demain je vais consulter la somnambule et je vous écrirai le résultat.
J'espère que vous ne pleurez pas trop mon absence. Faites plier les rideaux blancs de ma chambre et souvenez-vous de ce que j'ai dit à propos du tapis.
Bientôt je reviendrai, dans trois mois, peut-être moins. D'ailleurs rien ne m'attire, ne me retient en Russie: je pars parce que tout va mal et que j'espère arranger les affaires pour le mieux.
Ne vous ennuyez pas, allez absolument à Schlangenbad, soignez-vous et écrivez-moi des bonnes lettres.
La tante va bien, elle vous embrasse.
Au revoir, soignez-vous, je vous embrasse, vous, grand-papa, et Dina.
Écrivez.
Chère amie,
B***, votre admiration, est venu ce matin apporter quelques romances pour que Soria puisse chanter ce soir, sans être obligé d'apporter son paquet sous le bras.
Je suis sortie avec maman et puis je me suis mise à parcourir les salons pour voir s'il y avait des fleurs et si tout y avait l'air qui me convient. Nous avions quelques personnes à dîner. Je dois avouer que ce monde m'amusait fort peu, aussi me suis-je isolée pendant une heure au moins pour lire chez moi. À peine redescendue, je vis arriver G***, aussitôt entrèrent B., Diaz de Soria et Rapsaïd.
Je m'emparais de Rapsaïd, qui est le ténor le plus célèbre comme amateur et qu'on s'arrache, à ce qu'il paraît (il est laid, intelligent et Belge), lorsque Soria, qui causait avec maman, saisit le premier prétexte pour venir s'asseoir sur l' S. dont j'occupais la moitié et m'attaqua, c'est le mot.
Ce teint olivâtre, cette barbe noire, ce crâne nu, ces yeux arabes énormes, brillants, tout cela s'enflamme du feu le plus naturel à la vue de mes cheveux blonds et de ma peau blanche. Au lieu de le supplier qu'il chante et de m'extasier, je déclarai que je ne demandais jamais rien et que si l'envie lui prenait de chanter, il chanterait bien tout seul. Il a chanté comme un ange. Jusqu'au départ de Soria, B. et Rapsaïd, ce fut un feu d'artifice de mots, de musique, d'éclats de rire.
On m'a dit des choses les plus flatteuses. A*** ne voulait me voir autrement qu'apparaissant au milieu d'une porte ouverte à deux battants dans un bal aux Tuileries; le général me comparait à une Vestale, les autres à... que sais-je? Soria à Galathée. Animée et craignant d'avoir trop négligé les dames, je reviens auprès d'elles et nous nous installons dans le petit fumoir à causer et à rire de trente-six choses amusantes jusqu'à minuit et demie. Nice veut que la dernière impression que j'emporte soit bonne.
Je vous embrasse et regrette votre absence.
Écrivez et portez-vous bien.
Nice.
Chère amie,
Je suis là sans cesse à nier mes sentiments pour ce jeune homme, parce qu'il n'a jamais fait aucune impression sur moi, parce qu'il ne m'a jamais plu et s'il ne m'avait jamais remarquée, je pourrais vivre cent ans à côté de lui et ignorer qu'il existe.
En fait d'impressions fortes, je n'en ai éprouvé de vraies que deux: dans l'enfance à treize ans, le duc de H...
Je le dis par souvenir, car je ne m'en souviens plus et suppose que dans cette passion il y avait beaucoup d'exaltation préparée d'avance, dont j'avaistout pleinpour toutes choses et dont je ne savais que faire.
La seconde, ce fut le comte de L... mais pas aux courses; aux courses, il ne m'avait fait l'effet que d'un beau garçon.
Le lendemain au Toledo, avec X..., je me suis aperçue qu'il avaitdu genre. Et enfin la dernière fois à la gare, au moment de quitter Naples, j'ai reçu ce qu'on nomme vulgairement un coup de foudre.
Vous vous souvenez ce que j'ai dit ce soir-là. Je devins subitement folle de lui, comme il me regardait à travers ma fenêtre de wagon.
Je ne sais comment m'exprimer, ce sont là de ces impressions inexplicables, incompréhensibles.
Je l'ai revu depuis, mais tout simplement, sans aucune secousse, aucune émotion que le souvenir de ce choc électrique, étrange. En le revoyant, ce n'est pas lui qui me faisaitquelque chose, mais je me souvenais de cet instant au coup de foudre et je le ressentais presque aussi fortement rien qu'en y songeant.
Et c'est encore la même chose à présent bien que je n'y pense presque jamais.
Nice.
Cher Paul,
Hier, Faure a chanté dansFaustdevant une salle éblouissante. Nous arrivons avant le lever du rideau. Ma tante, Dina, moi, le général et M., aussitôt vient le marquis R.
Depuis le premier jusqu'au dernier moment je suis radieuse sans raison, je fais même plusieurs mots, qui auraient pu avoir du succès si... mais personne n'ira les répéter... Ah! bah! certainement beaucoup plus que venant d'une autre. Surviennent encore quelques personnes, il se produit un encombrement et B. s'esquive...
Mais avant tout laisse-moi te dire que je suis émerveillée, charmée, en adoration devant le jeu, le chant et la figure de Faure. Oui... de cet histrion, précisément. Ce n'était pas un acteur, ce n'était pas un chanteur, ce n'était pas un parfait Méfistophélès, c'était Satan lui-même. Costume, manières, figure... l'illusion était complète: souplesse infernale, raillerie impitoyable, diabolique, philosophie infâme et légère.
À côté de cette perfection on voyait ce que je ne verrai sans doute plus jamais: une Marguerite qui ne chantait pas. C'est fort, diras-tu. C'est vrai. Au commencement j'ai cru qu'elle était émue, effrayée, et lorsqu'elle entama l'air du roi de Thulé, j'ai tremblé pour elle et je suis devenue honteuse, si épouvantée que je me suis cachée au fond de la loge comme si c'était moi la chanteuse. Elle poussait un gémissement, murmurait quelques sons, hurlait, c'était au point qu'on n'a pas daigné siffler.
Les délicieuses heures que j'ai passées! La loge pleine de monde, ce qui m'empêchait de tomber dans mes humeurs noires... Une musique céleste, qui m'enveloppait comme un triple manteau de bien-être, qui me réchauffait le cœur et me transportait.
Pendant les mauvais endroits j'échangeais quelques propos gais et aimables avec ceux de la loge, tous gens d'esprit. Ce soir il m'a semblé être heureuse et je vais tomber à genoux devant Dieu pour le prier de protéger la guérison de ma gorge afin que je puisse étudier le chant... Car là est la véritable vie! Les détails deFaustpeuvent plaire d'une certaine façon et grâce à la musique, mais le sujet est dégoûtant. Je ne dis pas immoral, hideux, je disdégoûtant.
J'avais une robe chastement révélatrice, d'une étoffe collante et élastique, et j'étais coiffée comme Psyché, les cheveux relevés sur la tête par un nœud de boucles naturelles. Tout le monde me dit que je parais toute neuve ainsi: coiffure, costume, taille; une statue vivante et non une demoiselle comme il y en a tant. Tu dois être fier, mon cher ami, d'avoir une sœur comme moi.
Je t'embrasse.
Assez pour aujourd'hui.
Naples, 2 avril 1877.
Votre lettre me ravit, c'est tellement vrai tout ce que vous dites, que je l'ai pensé cent fois moi-même, seulement vous exagérez ma valeur vraiment.
Je valais peut-être quelque chose; mais tous ces voyages m'ont abrutie. J'ai toujours mal à la gorge, et le climat de Naples me fera peut-être du bien.
Ne prenez pas trop au sérieux ce que j'écris ce soir, je suis mélancolique, et je vois tout sous un crêpe, cela arrive à tout le monde.
Je pense avec bonheur que, dans un mois, nous serons installées à Paris, d'où je ne veux plus sortir.
Les oreilles coupées ont leurs charmes pour ceux qui les coupent. Mettez-vous en colère, et écrivez-moi tout ce que vous voudrez, cela m'entretiendra dans un état d'esprit à peu près sain. Je suis moi-même lasse de moisir; vos paroles me révoltent contre moi, contre tous. J'allais m'endormir sous vos injures que j'apprécie et comprends. Pensez-vous que je n'ai pas mille fois remué cent cinquante projets, mais à quoi bon!
Hier, j'étais gaie en écoutant leStabatde Pergolèse, qu'on a rechanté pour la princesse Marguerite, et dont les accents divins me remplissent le cœur et les oreilles, ce soir je suis énervée.
Maman et Dina sont à San Carlo. Je suis restée à la maison, ce qui a causé une petite escarmouche domestique dans laquelle j'ai joué un rôle tout à fait passif. Depuis quelque temps, je suis si raisonnable et tranquille que c'est effrayant. Je m'ennuie, qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse!
Je ne puis pourtant pas m'amuser à me monter la tête pour un imbécile et même pour un homme d'esprit. Ce genre de divertissement ne me sourit que comme un accessoire.
Je crois que j'écris des bêtises; ne prenez de ma lettre que ce qu'il faut.
Les sérénades continuent. Voudriez-vous que cet espagnol amusement me fût interdit! Bon Dieu, que vous êtes sévère!
C'est un tas de choses qui me retiennent à Naples; je vous raconterai tout cela. C'est vide, mais cela fait passer les journées!
Au revoir. Injuriez-moi plus souvent, cela me fait un bien immense.
Tout à fait à vous.
Florence, 1877.
Chère tante,
Faites-moi la grâce de faire en sorte que nous puissions encore rester à Florence, la plus belle ville du monde. Apportez vous-même l'argent, je vous en prie, soyez gentille.
Est-ce qu'on n'a encore rien envoyé de Paris? Écrivez ou envoyez des dépêches, les dépêches valent mieux. Je ne puis pas rester sans robes, surtout ici, et mes toilettes sont usées, je ne suis pas moi-même. Envoyez une dépêche à Worth, à Laferrière, à Reboux, à Ferry, à Vertus. Dites-leur simplement de m'envoyer ce que j'ai commandé et c'est tout. Il y aura peut-être un bal ici et vous ne vous imaginerez jamais combien je voudrais paraître belle. Ne vous inquiétez pas de ma figure, elle sera admirable; je suis fraîche, demandez plutôt à maman. Je me couche de bonne heure depuis une semaine et je continuerai ainsi. Mais il est atroce de manquer de robes, surtout à Florence, où on est si élégant.
Il n'y a aucune comparaison avec Naples. Et puis, quand je ne suis pas mise à mon idée, je suis de mauvaise humeur et quand je suis de mauvaise humeur, je suis laide.
Je vous embrasse, vous et papa. Au revoir.
P. S.—Ne laissez pas errer votre fantaisie: X... n'est pas à Florence et il ne s'agit pas de lui.
26 juin 1877.
Nous avions en effet, marquis, la terrible nouvelle; mais annoncée par vous, elle nous a causé une impression encore plus vive et plus douloureuse. Nous sommes profondément touchés de ce que vous ayez songé à nous dans un pareil moment.
Je ne veux pas vous ennuyer par des condoléances de convention, mais je veux que vous soyez persuadé d'avoir trouvé dans nos cœurs un écho ami. Je voudrais aussi pouvoir dire à madame votre mère, si belle et si sympathique, que dans son immense affliction, Dieu lui a accordé une grâce suprême dans l'excellent fils que nous connaissons et qui mérite si bien une telle mère.
Je voudrais vous prodiguer toutes ces paroles amies qui me viennent du cœur à la bouche, mais les consolations ne consolent pas. Nous espérons, cher marquis, vous revoir l'année prochaine, sinon gai comme autrefois, du moins tout à fait remis.
Au revoir donc et que Dieu vous garde.
Au fait pourquoi ces deux grands amis sont-ils en froid? Je pensais que la corde qui les lie sur mon tableau était solide8.
Ma cure d'Enghien, où l'on me mène tous les jours de huit heures du matin à une heure après-midi, me fatigue énormément. Et puis, je déteste Paris! c'est un bazar, un café, un tripot où l'on ne peut respirer que lorsqu'on est installé depuis un mois dans un hôtel entre cour et jardin. La fenêtre fermée on étouffe, ouvrez-la et vous êtes assourdi par le vacarme des voitures.
Ma malheureuse mandoline ne rend que des sons plaintifs; d'ailleurs tous les instruments à cordes rappellent un tas de choses touchantes.
Alors ce bon M... ne dit pas de mal de moi?... voyez-vous l'excellent jeune homme!
Eh bien, je lui rendrai justice à l'avenir.
À propos de votre place dans l'autre monde, grâce à votre caractère régulier vous iriez au ciel, mais le commerce des damnés vous relègue:
... intra color che san sospesi.
... intra color che san sospesi.
... intra color che san sospesi.
Ah! monsieur, vous vous intéressez à Euterpe, cela ne m'étonne pas de la part d'un homme distingué.
Puisque vous m'en suppliez je veux bien vous donner les navrants détails de la visite de M... et les suites qu'elles ont eu pourElle. Votre ami a donc été aussi Œil-de-bœuf, aussi Talon-Rouge que vous savez, toujours suivi de son laquais comme Milord et son domestique. C'est très prudent. Je l'ai montré à la jeune personne, qui poussa un grand cri et s'évanouit en s'enfuyant à toutes jambes, de sorte que pas un des vélocipèdes que j'ai envoyés à sa poursuite n'a pu la rattraper, et j'ignore ce qu'elle a pu devenir.
Au lieu de s'attendrir de ce désastre, votre ami a continué d'aller à Monaco, quelquefois avec nos dames, mais invariablement avec son ami F... et suivi d'un page. Après quoiMilord-et-son-domestiquea déjeuné chez nous, mais étant sur notre départ, nous n'avions à opposer à son formidable équipage qu'une maison en désordre, ce dont je ne me consolerai jamais.
Que je n'oublie pas de vous combler de bénédictions, selon ma promesse, en vous restituant l'image, un tant soit peu détériorée par les outrages du temps.
Quant à la question, pour laquelle vous me promettez une si touchante discrétion, je vous dirai seulement: est-ce que, par hasard, vous me prenez pour la jeune harpiste?
Nous restons encore dix jours à Paris en attendant les gens de Nice, après quoi je ne sais ce qu'on va faire jusqu'en septembre, et en septembre on ira peut-être à Biarritz; on dit que ce sera très élégant.
Est-ce que vous domptez toujours des chevaux? Croyez-moi, ils valent mieux que les hommes, au moins lorsqu'un cheval vous donne une ruade vous êtes sûr que ce n'est pas le coup de pied de l'âne.
Au revoir. Ah! j'allais oublier de vous dire que je trouve vos lettres charmantes et vous prie de ne pas faire le paresseux,—sous aucun prétexte.
Note 8:(retour)Allusion au croquis de Marie Bashkirtseff représentant les deux amis attachés par le cou aux deux extrémités d'une même corde, au milieu de laquelle est pendu un cœur.
Allusion au croquis de Marie Bashkirtseff représentant les deux amis attachés par le cou aux deux extrémités d'une même corde, au milieu de laquelle est pendu un cœur.