Schlangenbad.—Badehaus, 1877.
Cette photographie est si jolie que je ne puis résister au désir de vous montrer envers quelle charmante personne vous manquez d'amabilité. Et moi qui aux Enfers vous avais assigné une place parmi lesSospesi, où se trouvent Virgile et tous ceux qui ne peuvent aller en Paradis malgré leurs vertus, mais qu'on ne peut pas non plus envoyer aux enfers et qui sont en suspens entre les deux! Vous méritez d'être auprès de Lucifer lui-même, au fond.
Est-ce que vous seriez fâché pour latrinité? Non, n'est-ce pas9.
P.S.—Si vous connaissez des malades de nerfs, envoyez-les ici, maman éprouve un grand soulagement des eaux de Schlangenbad.
Note 9:(retour)Allusion au dessin placé en tête de la lettre précédente.
Allusion au dessin placé en tête de la lettre précédente.
Paris, Grand Hôtel, 1877.
Monsieur,
J'avais envie de ne plus vous écrire, ô Monsieur de M., mais il me faut toujours raconter n'importe quoi à quelqu'un. Les femmes sont souvent ennuyeuses, les bonnes amies nous assassinent avec des parodies de Sévigné. Ou bien elles sont méchantes et alors on doit faire bien attention à ses écrits sous peine d'être mangée, Dieu sait par quelles dents plombées, écornées, fausses; rien que d'y songer.... fi.
Je ne vois donc que vous, qui êtes mon frère et ami. Aussi, j'accepte avec gratitude le serment que vous me faites.
Savez-vous que moi aussi je devais aller en Angleterre voir mon amie Lady P..., mais la pauvre femme vient de mourir et notre voyage ne se fera, sans doute, pas.
Nous revenons de Wiesbaden, où l'on a passé quelques jours après le gentil Schlangenbad et où il y avait une société russe très agréable. Beaucoup des vieux amis et de nouvelles connaissances. Comtesse Loris Mélikoff est là en attendant son mari qui joue au soldat en Asie.
Mon grand-père a retrouvé son antique ami le prince Repnine et ne voulait plus partir; bref, c'était charmant, charmant, mais hélas, monsieur, trop de femmes!
Nous sommes ici, en attendant une décision quelconque. Ma gorge est à peu près guérie, mais on m'ordonne les climats chauds. Je ne sais ce que nous ferons et je me déteste. C'est un sentiment extrêmement désagréable, on est comme la femme trop maigre au bain de mer: elle a beau courir, ses jambes la suivent.
J'ai à vous proposer une excursion bien autrement agréable que ce misérable Sorrento. Et je vous prie de croire que c'est sérieux. Il s'agirait d'aller de Nice à Rome à pied, s'arrêtant dans toutes les villes intéressantes. On peut y arriver en vingt-huit jours, presque sans fatigue. Mes supérieurs iront en voiture, moi à pied, nous serons toute une société. J'attends des lettres d'Angleterre. Que dites-vous de cela? Êtes-vous amateur de ces sortes de choses? Dans tous les cas nous nous verrons en Italie et je compte bien sur votre coup d'épaule qui sera rudement donné à en juger par les tours de force de Naples; aussi rien qu'à l'idée de vous empoigner et de vous mettre aux pieds de maman, je pousse des cris.
Enfin, je ferai mon possible, l'amitié oblige.
Bien des choses de nous tous.
Dimanche, 14 octobre 1877.
Ah! chère amie, comment peut-on ne ne pas adorer Verdi. Je ne connais rien de plus remarquable que sonAïda. Chaque accord et chaque phrase parle. Je crois vraiment que l'on comprendrait et la signification de la pièce et dans quel pays cela se passe, et tout enfin, sans voir la scène et sans entendre les paroles. C'est dans ce sens-là que je placeAïdaplus haut que toutes les musiques du monde. Et aussi quel charme, quelle force, quel sentiment exquis!
Vous savez, je n'en parle pas au point de vue savant, je ne saurais pas et ce serait dommage. On est plus... on jouit plus, ne sachant pas comment c'est fait.
Ne devant rien faire de sérieux en musique, je n'en sais que ce qu'il faut pour une personne de goût qui ne veut pas composer.
C'est ce soir, en jouant des airs d'Aïdasur ma mandoline, que je me suis mise à en raffoler. J'avais oublié la musique...
La musique dispose à la vie, à la gaieté, aux larmes, à l'amour, enfin, à tout ce qui agite, contente et tourmente, tandis que le dessin est un travail qui vous enlève de la terre et vous rend indifférent à tout, excepté à votre art.
On m'a promenée au Bois; il faisait très beau et l'air était si doux que je me croyais en Italie. Il faudra aviser pour le dimanche.
Cela m'ennuie de perdre un jour chaque semaine, car je ne sais pas me reposer; quand je me repose, je m'ennuie.
Sans doute l'étude de la musique demande la même application, le même calme, mais pour peu qu'on en fasse pour soi ou pour les autres, on doit subir toutes ses influences.
On se passionne pour le dessin, la peinture, mais jamais ils ne vous feront...
Je deviens folle, car je ne sais pas rendre ma pensée!!
D'ailleurs, je dis des choses fort connues. Je veux seulement qu'on sache ce que j'en pense, moi.
La musique d'Aïdaest comme la Gretchen de Max. Cela parle, cela vous raconte toute l'histoire, jusqu'aux moindres nuances. Ainsi, je vous assure qu'on s'aperçoit si la scène se passe dans un appartement ou à l'air, le jour ou le soir—rien qu'en entendant la musique.
Pendant que je dis ces choses abstraites, «La France haletante» attend le résultat des élections. Car c'est aujourd'hui. Le maréchal doit avoir mal dîné le soir. Je regrette tant de n'avoir personne pour me tenir au courant de toutes ces machinations.
Paris, avenue de l'Alma, n° 67.
Je m'empresse, cher Monsieur, de dissiper vos légitimes inquiétudes; les gâteaux sont arrivés, ils sont superbes et nous vous en remercions; ils sont si beaux, qu'on est tenté de les faire encadrer.
Il nous est arrivé un bien grand malheur, notre cher docteur Wolitski, que vous avez vu chez nous, est mort vendredi dernier, à deux heures de la nuit. C'était le meilleur ami de toute notre famille, le filleul de grand-papa, il nous a tous vus grandir; vous pensez bien quelle perte irréparable. Les amis comme lui sont si rares; pour ne pas dire qu'on n'en trouve plus. Grand-papa malade, lui-même, comme vous savez, a pleuré toute la journée et continue jusqu'à présent à être très triste. Mais je ne veux pas vous entretenir de choses si sombres.
Vous me demandez si je n'hésite pas entre l'amour de l'art et l'amour de la belle nature; je n'hésite pas: je les aime également, mais la belle nature ne donne des jouissances à peu près complètes que lorsque l'on sait que l'on est soi-même quelque chose, lorsqu'on possède la force de l'art qui est une grande et très grande force.
Il y a ici une personne qui désire savoir tout le mal que l'on dit d'un certain M. L. Ne le connaissez-vous pas?
Vous savez que la princesse S. s'est embarquée pour l'Amérique, où elle veut, dit-on, se marier. Voilà qui serait une fin extraordinaire.
Êtes-vous assez heureux d'aller à Rome! Je vous envie et je l'avoue, quoique l'envie soit une bassesse.
Racontez-moi ce que vous avez vu aux funérailles du roi et tout le reste. Soyez bien aimable et donnez-moi toutes les nouvelles et vieilleries imaginables... Je lirai cela à table, puisque c'est là seulement que je suis libre.
On vous fait dire mille choses aimables. Est-ce qu'il y aura un carnaval?
On vient de me voler mon chien blanc, Pincio, celui que vous avez vu chez nous. C'est horrible. Je crois qu'on l'a emmené de Paris; j'écris de tous côtés dans le cas où ces misérables viendraient à être attrapés par les âmes charitables auxquelles je m'adresse. Savez-vous une action plus indigne que voler un chien? C'est lâche tout bonnement. Comment! on prend une créature qui est attachée à ses maîtres, qui a parfois une intelligence bien supérieure à celle de certains bipèdes, mais qui n'est pas en état de se défendre, voilà le sublime de la petitesse et de la méchanceté.
Vous êtes bien heureux, vous n'avez pas de chien et on ne vous en a pas volé. Enfin!
Que faire, j'ai fait afficher 200 francs de récompense et cela n'a servi à rien. N'est-ce pas une indignité de toute la race humaine?
Consolez-moi en me parlant de l'Italie.
Comme tu es bonne et gentille, ma chère Jeanne, de penser à moi juste au moment où l'on oublie tout!
Maman et nous tous sommes enchantés de ton bonheur, car je présume que tu es heureuse.
Comment, tu as été à Nice! Je n'en ai rien su, on ne m'en a rien dit. Mais dis-moi, comment as-tu trouvé notre maison, puisque tu ne savais pas l'adresse.
Moi, j'ai passé cet hiver à Rome, j'ai étudié la peinture.
Quand je te reverrai, je ferai ton portrait. Donne-moi des nouvelles de tous les tiens et envoie-moi sans faute le portrait de ton fiancé. Je veux absolument voir l'homme heureux qui aura pour femme Jeanne, qui est un trésor d'esprit et de cœur. Montre-lui ces lignes et dis-lui qu'elles sont écrites par quelqu'un qui ne flatte personne et n'invente rien.
Cet hiver, à Rome, j'ai été demandée en mariage par un Anglais et deux comtes italiens. Mais j'ai toujours refusé: ils m'aimaient, mais je ne les aimais pas. Voilà l'affaire. D'ailleurs je ne veux pas me marier sitôt, j'ai à peine dix-sept ans. Quel âge as-tu donc?
Tu me demandes mon adresse, écris-moi toujours à Nice, promenade des Anglais, 55 bis, Mlle Marie Bashkirtseff, dans sa villa. Ma tante m'a donné cette villa. De Nice, on m'enverra les lettres si je suis ailleurs. C'est le plus sûr.
Réponds vite et dis-moi où et quand tu te maries? Le nom de ton futur mari et sa photographie.
Je suis de retour à Nice depuis deux semaines, la ville est triste, je me réfugie dans mes livres; tu ne sais peut-être pas que je suis sérieuse et studieuse, tout en étant gaie et folle quand il s'agit de rire.
Quand et où te verrai-je?
Tu es si gentille de ne m'avoir pas oubliée. Sois tranquille, si quelque chose m'arrive de particulier, je t'en avertirai de suite.
Au revoir, mille amitiés à ta famille de la part de nous tous. Je t'embrasse de tout mon cœur et te souhaite tout le bonheur possible et impossible.
Paris, avenue de l'Alma.
Chère Jeanne,
Ce n'est qu'aujourd'hui que je puis vous répondre, car aujourd'hui nous avons rencontré vos parents, qui nous ont donné votre adresse. J'ai bien souvent pensé à vous, je voulais tellement vous écrire, après avoir reçu la nouvelle de votre mariage. Je ne puis le faire qu'un an après! J'espère que vous n'avez pas cru que je vous oubliais ou vous négligeais.
On m'apprend de bien grandes nouvelles à propos de vous.
Écrivez-moi bientôt; maintenant je ne perdrai plus votre adresse et pourrai vous répondre.
Nous sommes presque installés à Paris, je m'occupe de peinture et ne vais presque pas dans le monde, qui d'ailleurs m'ennuierait profondément. Nous vous embrassons et vous souhaitons de continuer à être aussi heureuse que vous l'avez été jusqu'à présent.
Au revoir, chérie, je vous envoie mon portrait dans le cas où vous auriez oublié la figure de Marie Bashkirtseff.
Soden, 1er août 1878.
Chère maman,
Donnez-moi d'abord des nouvelles de la santé du grand-père10; et puis voilà: à force d'être ennuyeux, Soden devient drôle. Je te veux tout raconter. Un des ménages chics de Pétersbourg entre dans notre société ainsi que le vieux prince Ouroussoff dont la sœur, mariée à M. Maltzoff, est l'amie intime de notre Impératrice, tu le sais bien. Les dames russes de notre société pensent que l'indifférence des deux petits princes allemands, dont je t'ai déjà parlé, me froisse.—Cette enfant gâtée,—dit Mme A.,—qui est habituée à voir exécuter ses moindres caprices, est froissée de la froideur, apparente d'ailleurs, de ces Messieurs.
C'est moi qui n'y songe pas, va, chère maman; je ris seulement en songeant à quel point à Soden et ailleurs les gens vous prêtent des sentiments, des impressions, des pensées, que vous n'avez pas du tout. Pendant deux jours en effet, je m'en suis un peu occupée de ces petits princes, après, plus du tout... Mais puisque les autres en parlent, je veux bien t'avouer que je ne les ai jamais bien regardés. Pourtant je peux te dire que le plus jeune (dix-huit ans), Hans, est grand, mince, blond, grand nez assez fin, petits yeux, bouche malicieuse, pas de moustaches, tête baissée, l'air d'un jeune loup.
L'autre Auguste (vingt-quatre à vingt-cinq ans), plus petit, brun, des yeux très beaux, une petite moustache noire pendante,—et dans toute sa personne il y a quelque chose de pendant—une peau veloutée comme je ne crois pas en avoir vu chez un homme, une belle bouche, un nez régulier, ni rond, ni pointu, ni aquilin, ni classique, un nez dont la peau est aussi veloutée, ce qui est excessivement rare, un teint très pâle, qui serait admirable, s'il ne provenait de la maladie. Tous les deux ont de belles mains aristocratiques et soignées.
Qu'est-ce donc lorsque je regarde bien!...
Écris-moi tous les jours, parle-moi de grand-papa.
La tante vous embrasse tous, moi aussi.
Note 10:(retour)Son grand-père était atteint de paralysie.
Son grand-père était atteint de paralysie.
Soden, samedi, 3 août 1878.
Je t'ai parlé de M. Muhle, aubergiste? Eh bien, M. Muhle prétend que c'est arrangé pour nous... Vous savez que ce soir il y a bal au Kurhaus et ce pauvre Muhle, qui est toujours ivre, se promet une fête colossale. Bien entendu, nous y allons tous.
À peine installés, voilà que je vois un monsieur que j'ai rencontré une ou deux fois le matin, conduisant un étrange tilbury avec un petit groom. Ce monsieur donc arrive et se présente. C'est le baron de je ne sais quoi, fils de je ne sais quelle autorité du pays, grand seigneur, à ce qu'on me dit. Mais je refuse de danser et, comme il insiste, j'essaie de lui prouver que la danse nous dépouille de notre dignité, que cet exercice est une des grandes preuves de la décadence de la grande famille humaine, etc... Bref, je lui parle politique, puis de la guerre d'Orient, etc., etc. Muhle est vexé, car, en refusant de danser avec un jeune homme si blond et si rose, j'ai vexé ce jeune homme, qui est aussitôt parti de Soden.
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Tout le monde plaisante sur le prince de H..., de sorte que l'on peut encore rire. Ce pauvre prince change à vue d'œil, il est arrivé beau et maintenant il est laid, il est méchant. On reconnaît sa sonnette, et il faut l'entendre parler au garçon et à son pauvre frère. Je crois que l'on va bientôt l'enterrer. Quel horrible mal!!...
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Le baron...., celui du bal, est le plus grand fonctionnaire du pays, gouverneur ou autre chose, je ne sais au juste. Le prince Ouroussoff le connaît et le susdit baron n'a cessé de lui dire que la position qu'il occupe si jeune lui fait trop d'honneur, qu'il ne croit pas l'avoir méritée, que c'est à la bonté de l'Empereur qu'il la doit. Mais ceci n'est que la préface. Ce baron estamoureux d'une demoiselle, et, pour faire sa connaissance, il a organisé le bal d'hier; mais comme on lui a dit, dans le pays, que cette jeune fille était aimée d'un autre jeune homme, il alla trouver le jeune homme en question et, avec la franchise que comportait la circonstance, il le pria de lui dire la vérité, et si ce n'était qu'un racontar de Soden, s'il n'aimait pas la demoiselle, de lui donner l'autorisation de se présenter... mais si, au contraire, c'était vrai, de le lui avouer; dans ce cas, sa loyauté, son honnêteté lui défendraient de contrecarrer les chances de l'autre, qui avait le droit de priorité. Le monsieur l'assura qu'il n'était nullement amoureux—(pauvre jeune fille),—et lui permit de se présenter, autant qu'il le voudrait.
La demoiselle, c'est moi; le monsieur, c'est D...
Le baron est grand, blond, gros, plein de sang. Tu sais que ces hommes-là m'aiment généralement et généralement aussi je les déteste. Il est vrai aussi que je n'aime pas beaucoup plus les autres, quand je m'examine sérieusement. Le comte M... était blond, le comte B... blond, Pacha G... (quel nom!) blond, P... blond, comte M... blond et enfin le baron S... blond; A..., qui était un enfant, était aussi blond.
Je m'ennuie beaucoup sans vous tous et encore plus sans mon atelier.
Au revoir, embrasse grand-papa.
Soden, 6 août 1878.
Chère maman,
Je vais te raconter mes enfantillages: ce matin je me suis promenée et je suis entrée dans l'église catholique; j'ai profité de la solitude absolue pour monter dans la chaire, dans le chœur, sur l'autel, et pour réciter les prières posées sur les tablettes de l'autel; je l'ai fait pour prier, parce que j'ai un tas de projets et que j'ai besoin de l'assistance du ciel... Mais l'idée que j'ai lu une messe me transporte. Songez, j'ai sonné comme font les prêtres durant l'office... Enfin je n'ai pas eu de mauvaise intention.
J'ai fait une longue conversation avec le prince Ouroussoff; tout à coup le prince me dit: Voici les Ganz.—Tu te rappelles que j'ai donné le nom de Ganz aux deux princes allemands. Tu comprends qu'on ne peut pas rester tranquille, quand cet homme sérieux, cet homme d'État s'interrompt au milieu d'une explication des causes intimes de la guerre, vous dit comme une chose toute naturelle que...Voilà les Ganz. Le mot ganz me fait penser à l'allemand (Gans)11.
J'ai fait une pochade de ces princes (comme à Nice) si ressemblante, que le garçon qui venait apporter un plateau s'arrêta net devant la toile, se mit à rire et à gesticuler d'un air si bête, que vraiment ma vanité d'artiste est flattée.
Puis est venue Mme A. Nous nous sommes tenues à la fenêtre qui est notre balcon. Ganz passait à chaque instant pour regarder, Mme A. faisait la coquette et riait d'un air mauvais genre. Comme c'est bête, que je ne puisse vous faire partager ma gaieté au sujet des Ganz.
Au revoir, je vous embrasse.
Note 11:(retour)Gans, oie.
Paris, 63, avenue de l'Alma.
Votre lettre a cela de bon pour vous, qu'elle provoque irrésistiblement des conseils qu'il est impossible de refuser même lorsqu'on ne les demande pas.
1° Ne parlez jamais de droits qu'on vousaccordeou de faveurs qu'on ne vousrefuse pas, ce qui est plus exact...
2° Ne renvoyez jamais de guitare en mauvais état.
3° N'attendez jamais qu'on vous offense pour vous battre, si vous voulez vous battre.
Et enfin soyez bon chrétien, écrivez sans espoir qu'on vous réponde que vous êtes lu et que vos lettres ne sont pas livrées à la publicité.
Mai 1879.
Chère amie,
Je dois vous dire qu'ayant fini de peindre à quatre heures, je n'ai cessé de lire leNabab, roman d'Alphonse Daudet. C'est très intéressant, et ce type de nabab ressemblerait à quelqu'un d'autre, si on l'affinait et l'anoblissait. Je sais bien que la ressemblance n'est pas flatteuse, aussi il faut, je le dis, affiner, anoblir, spiritualiser. Ce n'est pas que l'on soit idéal, extra-fin et nobilissime... C'est-à-dire je ne sais au juste... je ne me fie pas à mon jugement; lorsqu'on est idéal je crois que je prends de la fadaise pour de la distinction, et quand on me semble énergique et extraordinaire, je crains que ce ne soit de la rusticité, du commun, du bourgeois. Heureux, heureux, celui qui sait dire comme il pense. Je vous écris comme si j'écrivais dans mon journal.—Non, vrai, si je devais me gêner avec mon journal pour dire toutes les fantaisies qui me passent par la tête, ce serait trop ridicule!
Ainsi, écoutez: quant aux fantaisies, voyez le bonhomme Joyeuse dans leNabab, vous avez sans doute compris que c'est tout à fait moi pour l'imagination. Comme moi il suffit d'un mot pour que je m'imagine tout un roman, dix romans, vingt romans, et tout cela en quelques minutes. Il y en a pourtant qui durent des semaines... Non, il y a des moments de lassitude, pendant lesquels on voudrait en finir avec tout, et pour en finir, il n'y a que deux moyens: mourir ou aimer.
Oh! si vous saviez comme je suis fatiguée de cette vie de tristesse! Quand tout grimace, tout fuit, tout se moque...!
Tout à vous.
Paris, novembre 1879.
Cher Paul,
Aujourd'hui, M. Gavini nous envoie deux billets et nous allons à la nouvelle Chambre. J'aimais mieux Versailles, on se retrouvait mieux étant obligés de partir par le même train. Ici, on s'en va quand on veut et il n'y a pas l'amusante sortie de là-bas. Il y a du monde plus élégant qu'à Versailles, mais les loges sont un peu comme au théâtre, toutes pareilles, et celle du président dans laquelle nous sommes ne diffère en rien des autres.
On retrouve tout le monde aux mêmes places: C. est affaissé et éteint, Gambetta paraît maigre, Bescherelle court toujours. J'examine les magnifiques Gobelins et les affreuses statues.
Rouher a pour la première fois aujourd'hui, depuis la mort de l'infortuné prince, reparu à la Chambre, à la Chambre de Paris, à l'ancien Corps législatif. Il a dû avoir de drôles de visions.
La pensée de cet homme depuis la mort de ce prince m'a fait mal, il doit être bien malheureux. G. me dit qu'il lui en a voulu de ce qu'on ne lui ait pas indiqué la loge où j'étais.
Hier, dîner chez M. M. J'ai complimenté Gaillard sur sonChant des races latinespublié dans la revue de Mme Adam. C'est un jeune homme d'Avignon, à face irrégulière de Sarrasin, avec un épi au sommet de l'occiput qui lui donne l'air cocasse avec son emphase et son calme étrange de méridional. Je cause avec lui et il me propose d'écrire quelque chose pour la Revue, de lui faire des traductions du russe.
Tu penses bien que je suis enchantée et le ferai quand il voudra.
Ah! j'ai oublié de te raconter que ce matin maman a eu un grand succès à l'église russe. Le grand-duc Nicolas l'a saluée et lui a parlé. Le grand-duc lui a demandé si elle avait quelqu'un de sa famille décoré de l'ordre de Saint-Georges (c'était une messe à l'occasion de la fête des chevaliers de Saint-Georges). Alors maman lui a répondu qu'en effet, pendant la guerre de Crimée, à Malakoff, son frère, à peine âgé de seize ans, a été décoré par lui-même sur le champ de bataille. Le grand-duc s'est rappelé du fait et a été extrêmement gracieux en ajoutant que toute la famille était héroïque, puisque maman n'a pas craint de sortir par un temps aussi effroyable.
Au revoir, je t'embrasse.
Vous me demandez, mon ami, comment j'ai accueilli la grande nouvelle.
Je l'ai accueillie par des murmures. M'étant mise en dehors de tout ce qui fait la vie des femmes, je parle du haut de la montagne n'ayant pas cette pudeur qui empêche de dire sa pensée lorsqu'on est intéressée soi-même.
Que vous arrive-il donc? Est-ce le moment psychologique des chanteuses qui se retirent à l'heure où l'on dira encore: quel dommage! J'aime assez cette idée: pourtant si vous accomplissiez l'acte sans cette raison majeure, je verrais que je m'étais trompée sur vous. Je vous prenais pour un monument public, pour une propriété nationale... Imaginez-vous l'Arc de Triomphe ou le Louvre passés en des mains particulières. Je ne vous le pardonnerais qu'en ma faveur, de même que je trouverais monstrueux si l'on donnait ces monuments à une autre qu'à moi.... Ce qui serait également bizarre, mais excusable à mes yeux.
Vous vous aveuglez, mon ami: souvenez-vous de votre passé.... Je sais bien, que vous vous dites: Moi, c'est autre chose.... Comme tous ceux qui y ont passé.
Je ne vous ménage plus, dans la certitude que j'ai que rien ne pourra vous détourner de la voie nouvelle, c'est-à-dire que c'est la même voie connue, le même morceau de musique, seulement vous ferez la basse cette fois, vous accompagnerez.... au bal, au spectacle. Mais ces avis sont superflus, rien au monde ne saurait empêcher l'événement, un homme qui a inspiré tant de passions, dépravé tant de cœurs, brisé tant de fidélités, doit fatalement se marier. C'est l'expiation.
Paris, mercredi, 10 décembre 1879.
Cher Paul,
Nous sommes allées voir le Père Didon au couvent des Dominicains12.
Ai-je besoin de te dire que le Père Didon est le prédicateur dont la gloire grandit à vue d'œil depuis deux ans et dont en ce moment tout Paris s'occupe. Il était prévenu; aussitôt que nous arrivons, on va l'appeler et nous l'attendons dans une des sortes de stalles-cellules de réception, toute vitrée, avec une table, trois chaises et un bon petit poêle. J'avais déjà vu son portrait hier, et je savais qu'il a des yeux splendides (beauté qui manque à L. P.). Il arrive, très aimable, très homme du monde, très beau avec sa belle robe de laine blanche, qui me rappelle les robes que je porte à la maison. Sans la tonsure, ce serait une tête dans le genre de celle de P. de C., mais plus éclairée, les yeux plus francs, l'attitude plus naturelle, quoique très haute; un visage qui commence à devenir épais et qui a le même quelque chose de désagréablement de travers dans la bouche que C. Mais une grande distinction, pas de charme outré de créole, un teint mat, un beau front, la tête haute, les mains adorablement blanches et belles, un air gai et même autant que possible bon garçon. On voudrait lui voir une moustache. Beaucoup d'esprit, malgré un grand aplomb. On voit tellement qu'il mesure toute l'étendue de sa vogue, qu'il est habitué aux adorations, et qu'il est sincèrement heureux du bruit qui se fait autour de lui!
La mère M. l'a naturellement prévenu par lettre de la merveille qu'il allait voir et nous lui parlons de faire son portrait.
Il n'a pas refusé, tout en disant que ce serait difficile, presque impossible... une jeune fille faisant le portrait du Père Didon... il est si en vue... on s'en occupe tant...
Mais c'est justement pour cela, idiot!...
On m'a présentée comme son admiratrice fervente. Je ne l'avais jamais ni vu ni entendu, mais je le pressentais tel qu'il est, avec ses inflexions de voix, passant des notes caressantes à des éclats presque terribles, même dans la simple conversation.
C'est un portrait que je sens tout à fait et si cela pouvait s'arranger, je serais une bienheureuse personne.
Ce grand diable de moine ne doit pas être sage. Même avant de l'avoir vu, il me faisait un peu peur. Je n'aurais qu'à rougir quand on parlera de lui. Ce serait désagréable, un moine! C'est un être qui pourrait avoir de l'influence sur moi et je n'ai pas envie de cela.
Il a promis de venir nous voir et pendant un instant, j'ai désiré qu'il en restât à sa promesse.
Mais c'est bête, et tout ce que je désire à présent est qu'il consente à poser. Rien au monde ne ferait mieux mon affaire de peintre ambitieux.
Je t'embrasse.
Note 12:(retour)Une partie de cette lettre se trouve reproduite dans le journal de Marie Bashkirtseff (pages 159 et 160 du tome II).
Une partie de cette lettre se trouve reproduite dans le journal de Marie Bashkirtseff (pages 159 et 160 du tome II).
Paris, samedi, 3 juillet.
34, avenue Montaigne.
J'ai longtemps hésité avant d'envoyer ceci. Vous même avez si bien compris que je ne pouvais vous écrire que vous en avez déguisé, même à vos yeux, le souhait sous un appel à mes bons sentiments en général, délicatesse involontaire, mais dont je vous sais gré.
S'il ne s'agissait que de réponse à un jeune homme amoureux, je ne répondrais pas.
Aussi, entendons-nous bien:Ceci n'est point une lettre.
Je ne sais si je vous flatte en vous jugeant assez fin pour saisir cette nuance. Vous êtes jeune et vous semblez en proie à un sentiment vrai. (On verra plus tard s'il est vrai.) Avec cela on va loin. Je voudrais rendre meilleure une créature humaine en exploitant l'influence que je puis avoir sur elle. Entreprise grave et intéressante. Expérience élevée qui me tentera toujours. Voilà donc ce qui me fait parler, et aussi une envie irrésistible de me moquer un peu de vos finasseries; pourtant c'est un triomphe facile.
Écoutez donc: le manque de franchise dans une circonstance solennelle ou dans un rien me répugne également. Ce qui me fait aussi douter de votre sentiment, c'est que ce sentiment vous aurait donné comme une révélation d'un monde supérieur et vous aurait, momentanément du moins, doué de facultés, qui vous permettraient de comprendre que devant des natures comme la mienne on ne trouve grâce qu'en dépouillant tout artifice, à moins d'être.... ne l'essayez pas,—en mettant son âme et sa vie à nu comme devant Dieu.
Et vous, que faites-vous?
Vous croyez donc que des faits vrais, quoique vulgaires, m'amuseraient moins que vos petites inventions? Quand ils ne m'intéresseraient qu'à titre de documents humains! Et maintenant encore vous me parlez de me confier vos peines comme si je vous l'avais défendu, vous citez ce manuel que vous ne comprenez pas.
Vous n'êtes qu'un enfant.
Du moment où je vous montrais assez de bienveillance pour vous donner à choisir entre un congé immédiat et un délai de six mois, vous deviez me faire la flatterie de me prendre pour votre patronne et conseillère. C'est un rôle, auquel on ne se refuse jamais, quelque orgueilleuse qu'on soit.
Vous auriez même pu me mettre au courant de tout, afin d'éviter à mon esprit la fatigue de chercher le vrai dans le cas où il le chercherait.
Voilà bien des mots, n'est-ce pas, pour des niaiseries comme ces dépêches qui vous appellenttout de suite, cette lettreultérieure(que vous avez le temps d'attendre), à je ne sais où, et qui vous retient; innocent anachronisme.
J'admets que vous n'avez eu pour vous en aller aucune raison de force majeure et que tout en ayant le cœur sensible vous songiez aux affaires, rien de plus naturel. Mais pourquoi dissimuler cette prose, fort honnête en somme, sous ce grand amour? Voilà qui n'est pas délicat pour vous-même... Car enfin c'est étonnant que tout coïncide pour que vous vous trouviez là justement pour les commissions de vos parents.
Grand innocent que vous êtes! Le mensonge, quand il n'est pas manié par quelqu'un de très adroit, est une guenille aux couleurs criardes. Et le mensonge futile est écœurant comme une vilenie.
Pourquoi, par exemple, dire que l'appartement de X. est immense? Il n'y a qu'un salon de grandeur moyenne, je le sais. Cette futilité vous prouve qu'il n'y a pas de futilités. Il suffit d'analyser une seule goutte d'eau pour connaître les propriétés de toute la source.
Je ne déchirerai pas votre lettre.
Si vous voulez que j'entreprenne votre amélioration, j'ai besoin de documents pour voir si je réussis. Si vous êtes bon élève, vous vous ferez de moi une amie véritable et, si vous avez compris mon caractère, vous savez que mon amitié sera bonne.
Mais êtes-vous digne de tout cela? Et les choses ne tournant pas selon vos désirs, ne m'en voudrez-vous pas bêtement de m'avoir aimée?
Vous avez écrit des bêtises, comme vous dites, mais recommencez. Ici il ne s'agit que de votre moral et point du tout de vos projets terrestres.... Je vous trouve audacieux de porter les regards à la hauteur où je me suis placée, mais le proverbe ne dit-il pas que le soldat qui n'aspire pas à devenir maréchal de France n'est qu'un mauvais soldat.
Je m'aperçois, à la fin, que ce que j'exige de vous est insensé. Ce serait changer tout l'homme.
On dit, et je n'y crois pas, que l'amour fait des miracles... La façon facile dont vous avez accepté cette absence m'a choquée... enfin.
Si vous nesentezpas la vérité de mes prédications, j'y renonce, et vous, allez en paix.
Chaque fois que vous vous impatienterez ou trouverez, en homme ordinaire, votre rôle ridicule, consultez ce petitManuel du parfait amoureux; il vous donnera la mesure de vos sentiments.
Posons comme principe indéniable qu'il n'y a pas de vilenie dans la personne aimée qu'on ne tâche de s'expliquer favorablement; qu'il n'y a pas au monde de chose qu'on ne fasse pour la personne aimée en éprouvant un réel contentement; qu'il n'y a pas de ce qu'on appellesacrificequ'on ne s'impose avec joie. Car en somme l'amour est un sentiment égoïste, et la preuve c'est qu'on est plus heureux d'aimer que d'être aimé. Mais tout cela ne se demande et ne se commande pas: l'homme qui aime l'accomplit tout naturellement, parce qu'il éprouve une satisfaction personnelle. Quand il y a la moindre hésitation, la moindre impatience, on ne doit pas ou ne peut pas croire qu'on aime.
Vous verrez donc si les quelques mois d'épreuve,au bout desquels il n'y a en somme qu'une incertitude, vous les supporterez facilement et surtout avec plaisir.
Tout celaad libitum.
Amen.
Nouméa—Mont-Dore, juillet, août 1880.
Oui, citoyen Directeur, tout y est jusqu'au costume spécial qui vous est imposé comme à des galériens, et c'est vêtus de ce costume que nous subissons le mauvais traitement de cinq à sept heures du matin. Le docteur des Eaux assure qu'il est bon, mais tous ces gens en place.... des accapareurs, quoi! Bien, bien dommage que T. ne vienne pas. Vous, je ne vous invite pas. Paris a besoin de vous. Mais quel bien immense vous ferait un peu d'exil par ici.
Figurez-vous qu'il n'y a rien à manger. Ce n'est pas d'une âme élevée que de songer à la nourriture; mais hélas! Si je ne craignais de devenir anémique! le docteur a essayé de me faire croire que je l'étais: Vous êtes très faible, Mademoiselle?—Mais non, Monsieur.—Habituellement pâle?—Au contraire.—Facilement fatiguée?—Mais pas du tout!—Cela ne fait rien, vous êtes faible.—Pourtant, Monsieur, comment expliquer?... C'est impossible à expliquer, mais cela est.
Donc si je n'avais peur de devenir très faible, j'avalerais encore moins que ce que j'avale, tellement c'est répugnant. Ô succulente cuisine du lac Saint-Fargeau, tu m'as donné comme un avant-goût des produits des Trompette du Mont-Dore. Mais combien tu étais préférable!
Que je n'omette pas de rendre justice à l'équité avec laquelle vous avez jugé mon dessin.
Ma tante vous envoie ses meilleurs souvenirs... ce n'est pas aux miens que vous devez cette épître illustre avant que son auteur le devienne (style Rochefort), c'est que j'ai besoin de vous ménager.
Qui est-ce qui remonterait la vis dans les moments critiques? Ce que vous me dites des cinquante ouvriers travaillant, cet emploi exagéré des bras, n'est-ce pas une de ces manœuvres d'abrutissement populaire, dont le régime à jamais exécrable des Césars s'est servi pour annihiler les intelligences ouvrières? Vous avez aussi écrit le motaboutir, un mot suspect, ayant été prononcé par le grand enjôleur qui se cache encore sous les fleurs républicaines.
Un instant j'ai pensé que vous rachetiez toutes ces choses qu'il m'est douloureux de reprocher à un bon patriote; oui, j'ai pris un instant ce mariage des deux silhouettes pour cette alliance tant désirable avec la patrie de l'Inquisition et je m'en réjouissais. Tous les peuples latins sont frères et il me serait doux de voir la France extirpant le dernier vestige de... dans le pays en question. Je me trompais.
Laissez-moi espérer.
Donc, quelles que soient nos préférences, que nous aimions la République athénienne, spartiate, collective, socialiste, orthopédique, artistique, médailleuse, Tonyfiante et même Rodolphiphobe.
Vive la République!