Il faut, ma chère Claire, que vous me disiez au juste la provenance deJonas25. Ces deux vers m'ont tellement tourmentée que j'ai composé la suite, comme Michel-Ange a voulu faire des jambes au fameux torse antique. J'ai donc absolument besoin de savoir d'où vous tenez:Jonas assis dans sa baleine. Si c'est de vous, avouez-le franchement, car c'est très beau et à notre prochaine entrevue je vous dirai la suite, car elle est aussi très belle.
On a retrouvé mon modèle, mais j'ai des... Mystère et discrétion.
«Travaillez, prenez de la peine...»
«Travaillez, prenez de la peine...»
«Travaillez, prenez de la peine...»
Je voudrais déjà le voir ce tableau.
Mille amitiés.
Jonas assis dans sa baleineDisait: Ah! que je voudrais sortir.On a beau avoir des loisirs,Rester ici me fait de la peine.M'y v'là depuis tantôt trois joursJe commence à la trouver sévère.J'suis séparé de mes amours,Je veux m'en aller de ma mère,D'autant plus qu'mon angoisse est énorme,Car enfin si jamais je suis dehors,C'est que cette carcasse difformeM'aura rendu au pis encore.Il en était là d'son monologueQuand un grand bruit se fit soudain,C'étaient de très habiles marins,Qui s'amenaient sur une pirogue.La baleine saisie d'effroiJeta l'prophète à la dérive,Et obligée, mais pleine d'émoiNagea vite vers une autre rive.C'est ainsi que finit l'aventure.Jonas, qui était très fort,Se fit mettre dans les ÉcrituresEt envoya une note au Sport.
Jonas assis dans sa baleineDisait: Ah! que je voudrais sortir.On a beau avoir des loisirs,Rester ici me fait de la peine.M'y v'là depuis tantôt trois joursJe commence à la trouver sévère.J'suis séparé de mes amours,Je veux m'en aller de ma mère,D'autant plus qu'mon angoisse est énorme,Car enfin si jamais je suis dehors,C'est que cette carcasse difformeM'aura rendu au pis encore.Il en était là d'son monologueQuand un grand bruit se fit soudain,C'étaient de très habiles marins,Qui s'amenaient sur une pirogue.La baleine saisie d'effroiJeta l'prophète à la dérive,Et obligée, mais pleine d'émoiNagea vite vers une autre rive.C'est ainsi que finit l'aventure.Jonas, qui était très fort,Se fit mettre dans les ÉcrituresEt envoya une note au Sport.
Jonas assis dans sa baleine
Disait: Ah! que je voudrais sortir.
On a beau avoir des loisirs,
Rester ici me fait de la peine.
M'y v'là depuis tantôt trois jours
Je commence à la trouver sévère.
J'suis séparé de mes amours,
Je veux m'en aller de ma mère,
D'autant plus qu'mon angoisse est énorme,
Car enfin si jamais je suis dehors,
C'est que cette carcasse difforme
M'aura rendu au pis encore.
Il en était là d'son monologue
Quand un grand bruit se fit soudain,
C'étaient de très habiles marins,
Qui s'amenaient sur une pirogue.
La baleine saisie d'effroi
Jeta l'prophète à la dérive,
Et obligée, mais pleine d'émoi
Nagea vite vers une autre rive.
C'est ainsi que finit l'aventure.
Jonas, qui était très fort,
Se fit mettre dans les Écritures
Et envoya une note au Sport.
Note 25:(retour)Voir ci-dessous la fantaisie à laquelle il est fait allusion ici. Les deux premiers vers sont de Mlle C..., les suivants sont de Marie Bashkirtseff.
Voir ci-dessous la fantaisie à laquelle il est fait allusion ici. Les deux premiers vers sont de Mlle C..., les suivants sont de Marie Bashkirtseff.
Dimanche 3 février 1884, Paris, 30, rue Ampère.
Cher Paul,
Il est près de deux heures, et je t'écris de mon lit en revenant des Italiens, où l'on chantaitHérodiadede Massenet. J'étais avec la Maréchale et Claire.
Ô les saintes choses de l'Art, du génie, de ce qui est grand et éternellement beau! Le premier acte surprend par la nouveauté et la largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais... C'est vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Tout l'opéra s'écoute avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est l'absence d'airs et de remplissages; c'est enveloppé, large, magnifique, grandiose... Massenet est certainement un grand artiste et désormais une gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du premier coup... Allons donc, ici on comprend tout de suite que c'est admirable et mélodique, malgré une orchestration très savante.
Il y a à la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beauté que j'en suis restée saisie. Et plusieurs fois, on s'est regardé avec des yeux prêts à pleurer d'enthousiasme. Si les spectateurs étaient sincères, ils auraient pleuré; oui, il y a des beautés si... grandes, si pénétrantes, si fortes.
Du reste, l'enthousiasme est général... C'est un triomphe, et ce Jules Massenet est un homme bien heureux. Sans doute, en l'entendant encore, ce sera encore plus beau, mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de suite la vraie belle musique.
L'apparition de Jean-Baptiste, au premier acte, fait frissonner. L'air d'Hérode et le duo de Jean et de Salomé... On arrive à des explosions de voix où l'exaltation est à son comble.
La Maréchale portait un aigle en diamants, tenant dans son bec une branche d'olivier. L'Empire, c'est la paix. Mais elle trouve l'opéra admirable. Il l'est.
Dame, sans doute,mamusique italienne ne peut pas lutter contre cet éblouissement... Car cet éblouissement est si admirable qu'il est même presque touchant... non, pas ça... Et c'est encore avec une orchestration de deux sous que les romances italiennes vous serreront le cœur, ou vous feront rêver d'amour. Les vieux airs des vieux opéras... EtAïda... Ah! diable, c'est un peu commeHérodiade, mais Massenet est un Wagner mélodique et français... Non, la comparaison la voici. Wagner, c'est Manet. C'est le père incomplet de lanouvelle école, de ceux qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment.... Il y a toujours eu des nouvelles écoles...
Je te demande pardon d'avoir surfaitHérodiade. Le poème, d'abord, n'est pas bon, et puis, et puis...
Je pourrais vous retourner votre: Ce sont des ânes tous.
Ce qui est certain, c'est que les projets admis sont inférieurs au vôtre qui est d'un art très pur et très élevé. Ces imbéciles ont choisi des figures de sculpteurs.
Je sais bien que tout ce qu'on peut dire là-dessus n'est pas une consolation et vous devez être bien près de penser que c'est la fin de tout.
Quand on perd une occasion, on s'imagine qu'il ne s'en trouvera plus jamais d'autre. Et plus on réfléchit, plus c'est enrageant. Puis on se calme, puis on se rattrape, car on se rattrape absolument avec de la volonté. C'est ça qu'il faut bien se mettre dans la tête. Les faibles pensent au passé, les forts et les intelligents prennent leur revanche; ce ne sont pas des phrases, c'est la vérité.
Semez votre chagrin par les portières des wagons et ne regardez pas en arrière. Du reste, ils seront obligés de recommencer. Impossible d'affliger Paris de la colonne D... ou des cubes F... C'est moi qui l'aurai et en revanche vous ferez mon monument quand je serai morte.
En attendant, promenez-vous, ramenez votre peintre guéri et tout ira bien. Faites de la peinture et au prochain Salon nous triompherons tous les trois.
Je ne sais pas faire la ressemblance26.
Note 26:(retour)Voir la lettre manuscrite de Marie Bashkirtseff reproduite ci-après en fac-similé.
Voir la lettre manuscrite de Marie Bashkirtseff reproduite ci-après en fac-similé.
Paris, 30, rue Ampère, mai 1884.
Cher monsieur,
Vous devez avoir des démarches ennuyeuses à faire pour votre concert, permettez-moi de vous avancer cette misérable somme sur les billets que je placerai; seulement, je vous prie de ne pas considérer cette niaiserie comme un service. Je vous serai bien obligée de n'en rien dire à maman. J'aurais un air de bienfaitrice bête, tandis que c'est une chose toute simple entre artistes. Je viens justement de vendre une petite étude. Ainsi c'est entendu, vous n'en direz rien, ou vous vous ferez de moi une ennemie très sérieuse.
Monsieur,
Je vous lis presque avec bonheur27]. Vous adorez les vérités de la nature et vous y trouvez une poésie vraiment grande, tout en nous remuant par des détails de sentiments si profondément humains que nous nous y reconnaissons et vous aimons d'un amour égoïste. C'est une phrase?... Soyez indulgent, le fonds est sincère.
Il est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et frappantes, mais c'est bien difficile, comme ça, tout de suite... Je le regrette d'autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu'on rêve très romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme, si toutefois votre âme est belle.
Si votre âme n'est pas belle et si vous «ne donnez pas dans ces choses-là», je le regrette pour vous d'abord, ensuite je vous qualifie de fabricant de littérature et passe!
Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire, mais... plusieurs fois j'ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine. Lorsque tout à coup, il y a deux jours, je lis dans leGaulois, que quelqu'un vous a honoré d'une épître gracieuse et que vous demandez l'adresse de cette bonne personne pour lui répondre... Je suis devenue tout de suite très jalouse, vos mérites littéraires m'ont de nouveau éblouie et me voici.
Maintenant, écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin—votre tête pourrait me déplaire, qui sait? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous n'êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages.
Mais je vous avertis que je suis charmante, cette douce pensée vous encouragera à me répondre. Il me semble que si j'étais homme je ne voudrais pas de commerce, même épistolaire, avec une vieille Anglaise fagottée, quoiqu'en pense
Miss Hastings.
R. G. D. (Bureau de la Madeleine.)
Note 27:(retour)(édition Gutenberg): Il s'agit très probablement d'une lettre à Guy de Maupassant.
(édition Gutenberg): Il s'agit très probablement d'une lettre à Guy de Maupassant.
Votre lettre, monsieur, ne me surprend pas, et je ne m'attendais pas tout à fait à ce que vous semblez croire.
Mais d'abord, je ne vous ai pas demandé d'être votre confidente; ce serait un peu trop simple et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous verrez que vous n'avez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique et irrévérencieux que j'ai employé à mon égard.
Vous m'indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant; je vous remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela m'importait peu.
Me répondre par des confidences, serait l'acte d'un écervelé, attendu que vous ne me connaissez point? Serait-ce abuser de votre sensibilité, monsieur, que de vous apprendre, à brûle-pourpoint, la mort du roi Henri IV? Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement de moi, et si j'avais été à votre place, je l'aurais fait, car je suis quelquefois très gaie, tout en étant souvent assez triste, pour rêver des épanchements par lettres avec un philosophe inconnu et pour partager vos impressions sur le carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette chronique, deux colonnes qu'on relit trois fois. Mais en revanche, quelle rengaine que l'histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens! (Ça doit être de l'époque de la lecture de ma lettre.)
Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien; mais moi ça m'amuse follement, je le confesse en toute sincérité, de même que la joie enfantine causée par votre lettre, telle quelle.
Du reste, si ça ne vous amuse pas, c'est que pas une de vos soixante correspondantes n'a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus, je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous en vouloir.
Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsédé... Avez-vous répondu à toutes?
Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir... vous seriez bien difficile... enfin je m'imagine que je vous connais (c'est du reste l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu bêtes). Pourtant vous devez avoir raison...
Comme je vous écris avec la plus grande simplicité, par suite du sentiment, sus-indiqué, il se peut que j'aie l'air d'une jeune personne sentimentale ou même d'une chercheuse d'aventure... Ce serait bien vexant. Ne vous excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie, etc.
Décidément, ma lettre était plate.
À mon très vif regret, en resterons-nous donc là? À moins qu'il me prenne envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le n° 61. Quant à vos raisonnements ils sont bons, mais partis à faux. Je vous les pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens!...
Soyez heureux!!!
Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple: cheveux blonds, taille moyenne. Née entre l'an 1812 et l'an 1863. Et au moral!... non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup que je suis de Marseille.
P.S.—Pardonnez-moi les taches, les ratures, etc. Mais je me suis recopiée déjà trois fois!
Vous vous ennuyez abominablement!
Ah! cruel!! c'est pour ne me point laisser d'illusion sur le motif auquel je dois votre honorée du... qui, du reste, arrivée à un moment propice, m'a charmée.
Il est vrai que je m'amuse, mais il n'est pas vrai que je vous connaisse tant que cela; je vous jure que j'ignore votre couleur et vos dimensions, et que comme homme privé je ne vous entrevois que dans les lignes dont vous me gratifiez et encore à travers pas mal de malice et de pose.
Enfin, pour un pesant naturaliste vous n'êtes pas bête et ma réponse serait un monde si je ne me pondérais par amour-propre. Il ne faut pas vous laisser croire que tout mon fluide passe là.
Nous allons d'abord liquider les rengaines, si vous voulez, ce sera un peu long car vous m'en comblez, savez-vous? Vous avez raison... en gros.
Mais l'art consiste justement à nous faire avaler des rengaines en nous charmant éternellement comme le fait la nature avec son éternel soleil et sa vieille terre, et ses hommes bâtis tous sur le même patron et animés d'à peu près les mêmes sentiments... mais... Il y a ainsi les musiciens qui n'ont que quelques sons et les peintres qui n'ont que quelques couleurs... Du reste, vous le savez mieux que moi et vous voulez me faire poser. Comment donc, trop honorée...
Rengaine, soit! la mère aux Prussiens en littérature et Jeanne d'Arc en peinture.
Êtes-vous vraiment sûr qu'unmalin(est-ce bien ça), n'y trouvera pas un côté neuf et émouvant...
Maintenant il est évident que comme chronique hebdomadaire c'est encore assez bon et ce que j'en dis... Et ces autres rengaines sur votre si pénible métier! Vous me prenez pour une bourgeoise qui vous prend pour un poète et vous cherchez à m'éclairer. George Sand s'est déjà vantée d'écrire pour de l'argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines extrêmes. Allez, le mal qu'il s'est donné se sent. Balzac ne s'est jamais plaint de cela, et il était toujours enthousiaste de ce qu'il allait faire. Quant à Montesquieu, si j'ose m'exprimer ainsi, son goût pour l'étude fut si vif que s'il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle de son bonheur, comme dirait la sous-maîtresse de votre fantastique pensionnat.
Pour ce qui est de vendre cher, c'est très bien, car il n'y a jamais eu de gloire vraiment éclatante sans or, ainsi que le dit le juif Baahrou, contemporain de Job (fragm. conservés par le savant Spitzbube, de Berlin). Du reste tout gagne à être bien encadré, la beauté, le génie et même la foi. Dieu n'est-il pas venu en personne expliquer à son serviteur Moïse les ornements de son arche, recommandant que les chérubins qui devaient la flanquer fussent en or et d'untravail exquis.
Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indifférence et vous n'avez pas pour un sou de poésie?... si vous croyez me faire peur!
Je vous vois d'ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop court en étoffe indécise et le dernier bouton défait. Eh bien, vous m'intéresserez quand même. Je ne comprends pas seulement comment vous pouvez vous ennuyer. Moi, je suis quelquefois triste, découragée ou enragée, mais m'ennuyer... jamais!
Vous n'êtes pas l'homme que je cherche.
Je ne cherche personne, monsieur, et j'estime que les hommes ne doivent être que des accessoires pour les femmes fortes.
La vieille fille sèche: Malheur! La voilà, la concierge: vous seriez bien aimable en m'apprenant comment qu'il est fait celui-là.
Enfin je vais répondre à vos questions, ça avec une grande sincérité, car je n'aime pas me jouer de la naïveté d'un homme de génie qui s'assoupit après dîner en fumant son cigare.
Maigre? Oh! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale, romanesque? Mais comment l'entendez-vous? Il me semble qu'il y a place pour tout cela dans un même individu, tout dépend du moment, de l'occasion, des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime des contagions morales: ainsi il peut m'arriver de manquer de poésie, tout comme vous.
Mon parfum? la vertu.—Vulgo, aucun.
Oui, gourmande, ou plutôt difficile. L'oreille est petite, peu régulière mais jolie. Les yeux gris. Oui, musicienne, mais pas aussi pianiste que doit être votre sous-maîtresse de pensionnat.
Êtes-vous satisfait de ma docilité? Si oui, défaites encore un bouton et pensez à moi pendant que le crépuscule tombe. Si non... tant pis, je trouve qu'en voilà beaucoup en échange de vos fausses confidences.
Oserai-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres!
Et si j'étais un homme?28
Note 28:(retour)À cette lettre était joint un croquis représentant un gros monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer; une table, un bock; un cigare.
À cette lettre était joint un croquis représentant un gros monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer; une table, un bock; un cigare.
Maintenant je vous dirai une chose incroyable et surtout que vous ne croirez jamais et qui venant après coup n'a plus qu'une valeur historique... Eh bien, c'est que moi aussi j'en avais assez. À votre troisième lettre j'étais refroidie. La satiété?...
Du reste je ne tiens qu'à ce qui m'échappe. Je devrais donc venir à vous maintenant.
Pourquoi vous ai-je écrit? On se réveille un beau matin et l'on trouve qu'on est un être rare entouré d'imbéciles. On se lamente sur tant de perles devant tant de cochons...
Si j'écrivais à un homme célèbre, à un homme digne de me comprendre? Ce serait charmant, romanesque, et, qui sait? au bout d'un certain nombre de lettres, ce serait peut-être un ami conquis dans des circonstances peu ordinaires; alors on se demande qui? Et on vous choisit!!
De pareilles correspondances ne seront possibles qu'à deux conditions...
La deuxième est une admirationsans borneschez l'inconnue. De l'admiration sans bornes naît un courant de sympathie qui lui fait dire des choses qui infailliblement touchent et intéressent l'homme célèbre.
Aucune de ces conditions n'existe. Je vous ai choisi avec l'espoir de vous admirer sans bornes plus tard! Car, comme je le pensais, vous êtes très jeune, relativement. Je vous ai donc écrit en me montant la tête à froid et j'ai fini par vous dire des «inconvenances» et même des choses désobligeantes en admettant que vous ayez daigné vous en apercevoir.
Au point où nous en sommes, comme vous dites, je puis bien avouer que votre infâme lettre m'a fait passer une très mauvaise journée.
Je suis froissée comme si l'offense était réelle, c'est absurde.
Adieu, avec plaisir.
Si vous les avez encore, renvoyez-moi mes autographes; quant aux vôtres, je les ai déjà vendus en Amérique un prix fou.
Je comprends vos défiances. Il est peu probable qu'une femme comme il faut, jeune et jolie, s'amuse à vous écrire. Est-ce ça? Mais monsieur... Allons, j'allais oublier que c'est fini nous deux. Je crois que vous vous trompez. Et je suis encore bonne de vous le dire car je vais cesser d'être intéressante, si je l'ai jamais été. Vous allez voir comment. Je me mets à votre place: Une inconnue se dessine à l'horizon; si l'aventure est facile, elle me répugne; si, il n'y arien à faire, elle est inutile et m'ennuie.
Je n'ai pas le bonheur d'être entre les deux et je vous en avertis très gentiment puisque nous avons fait la paix.
Ce que je trouve très drôle, c'est de vous dire simplement la vérité pendant que vous vous imaginez que je vous mystifie.
Je ne vais pas dans le monde républicain, bien que républicaine rouge.
Mais non, je ne veux pas vous voir.
Et vous, vous ne voulez donc pas d'un peu de fantaisie au milieu de vos saletés parisiennes? Pas d'amitié impalpable? Je ne refuse pas de vous voir et je vais même m'arranger pour cela sans vous en prévenir. Si vous saviez qu'on vous regarde,exprèsvous auriez peut-être l'air bête. Il faut éviter ça. Votre enveloppe terrestre m'est indifférente, bien; mais la mienne à vous? Mettez que vous aurez le mauvais goût de ne pas me trouver merveilleuse, croyez-vous que je serais contente, quelque pures que soient mes intentions? Un jour, je ne dis pas,—je compte même vous étonner un peu ce jour-là.
En attendant, si cela vous fatigue, ne nous écrivons plus. Je me réserve pourtant le droit de vous écrire, lorsqu'il me passera des atrocités par la tête.
Vous vous défiez, c'est très naturel.
Eh bien, je vais vous donner un moyen de concierge, pour vous assurer que je n'en suis pas une.
Ne riez pas seulement.
Allez chez une somnambule et faites-lui flairer ma lettre, elle vous dira mon âge, la couleur de mes cheveux, ce qui m'entoure, etc.
Vous m'écrirez ce qu'elle aura révélé.
Ennui, farce, misère.
Ah! monsieur, c'est parfaitement juste, même pour moi. Mais moi, c'est parce que je veux des choses énormes que je n'ai pas... encore. Vous, ce doit être pour le même motif.
Pas assez simple pour vous demander quel est votre rêve secret, bien que ma maladie m'ait refait une candeur à la Chérie.
Quel naïf que ce vieux Japonais naturaliste en perruque Louis XV!
Alors vous pensez qu'après avoir écrit, rien n'est plus simple que de venir dire: c'est moi.
Je vous assure que ça me gênerait beaucoup.
On dit que vous n'appréciez que les fortes femmes aux cheveux noirs.
C'est vrai?
Nous voir! Laissez-moi donc vous charmer par ma... littérature, vous y êtes bien arrivé, vous!
En vous écrivant encore je me ruine à jamais dans votre esprit. Mais ça m'est bien égal et puis c'est pour me venger. Oh! rien qu'en vous racontant l'effet produit par votre ruse pour connaître ma nature.
J'avais positivement peur d'envoyer à la poste m'imaginant des choses fantastiques.Cet hommedevait clore la correspondance par... je ménage votre modestie. Et en ouvrant l'enveloppe je m'attendais à tout pour ne pas être saisie.
Je l'ai tout de même été mais agréablement.
Devant les doux accents d'un noble repentir,Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous haïr?
Devant les doux accents d'un noble repentir,Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous haïr?
Devant les doux accents d'un noble repentir,
Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous haïr?
À moins que ce soit une autre ruse: flattée d'être prise pour une femme du monde, elle me la fera à la pose après avoir provoqué un document humain que je suis bien aise d'expliquer comme ça.
Alors parce que je me suis fâchée?.. Ce n'est peut-être pas une preuve concluante, cher monsieur. Enfin adieu, je vous pardonne si vous y tenez, parce que je suis malade et comme cela ne m'arrive jamais, j'en suis tout attendrie sur moi, sur tout le monde, sur vous! qui avez trouvé moyen de m'être si profondément... désagréable. Je le nie d'autant moins que vous en penserez ce qu'il vous plaira.
Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur, ni un ennemi?
Et à quoi bon?
Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous comprendre. Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus agréable que de vous reconnaître toutes les supériorités,—à vous ou à un autre.
Je voudrais avoir à qui parler. Votre dernier article était intéressant et je voulais même à propos de jeune fille vous adresser une question raide.
Mais....
. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .
Pourtant une petite niaiserie très délicate de votre lettre m'a fait rêver.
Vous avez été affligé de m'avoir fait de la peine. C'est bête ou charmant. Plutôt charmant. Vous pouvez vous moquer de moi, je m'en moque. Oui, vous avez eu là une pointe de romantisme à la Stendhal tout bonnement, mais soyez tranquille vous n'en mourrez pas encore cette fois.
Bonsoir.
Avril 1884. 30, rue Ampère.
Cher ami,
Ah! comme je voudrais avoir un salon littéraire et mondain, un salon intéressant, ce serait vivre en travaillant.
Les jours se suivent, le temps passe, la vie s'en va.
Ce n'est pas un talent honorable qui me récompenserait de tous les ennuis; il faudrait un éclat, un triomphe, qui s'appellerait: Revanche.
La vérité, c'est que j'ai toujours éprouvé et que j'éprouve de plus en plus l'impérieux besoin d'écrire, j'invente des histoires, je vois des faits réels et imaginaires. Dumas dit que la qualité maîtresse de la femme, c'est l'intuition. Eh bien par intuition je comprends, je vois, je sais des choses extraordinaires, mais lorsqu'il s'agit de me retrouver au milieu de mon dossier... car il y un gros cahier plein de notes...
En écrivant, mes yeux tombent sur les doigts de ma main gauche qui retiennent la feuille, ces doigts vivants et nerveux font penser à la peinture de Jules Bastien-Lepage, les mains qu'il peint sont vivantes, la peau les enveloppe et on sent les muscles qui vont remuer.
Vous savez que je vais tous les jours à Sèvres. Mon tableau m'empoigne. L'air est embaumé, et la fille qui rêve aux pieds du pommier en fleurs «alanguie et grisée», comme dit André Theuriet. Si je rendais bien l'effet de sève de printemps, de soleil, ce serait beau.
Au revoir, à bientôt.
Vendredi 30 mai 1884.
Paris, rue Ampère, 30.
Cher Paul,
Mme Z... est un drôle de petit corps de femme; son mari est sénateur, en outre un savant, un lettré, un homme supérieur, il a traduit en langues étrangères les chefs-d'œuvre russes et a porté le deuil de Gambetta. Lors de son premier passage à Paris, elle a été voir à l'OdéonSevero Torelli, drame de François Coppée. Enthousiasmée à fond, elle est allée demander au concierge du théâtre l'adresse de l'auteur pour lui exprimer son admiration.
Voilà ce qu'on ne voit pas en France! Un enthousiasme véritable, naïf et ne craignant pas le ridicule.
Elle écrit donc à Coppée, en obtient une audience, lui écrit de Rome, lui apporte un tableau, une copie de madone. Le poète la remercie du tableau en lui exprimant le regret de ne pouvoir lui exprimer ses remerciements de vive voix, n'étant pas libre. Mme Z. ne se décourage pas et ne pense pas que cela peut l'importuner. Elleme chargede rédiger une dépêche à Coppée:
«Monsieur,
«Je reste jusqu'à samedi, j'y suis forcée par quatre jeunes filles enthousiastes qui m'ont fait jurer que je leur ferai voir François Coppée. Quelque habitué que vous soyez aux triomphes vous ne pouvez dédaigner celui-là, qui a pour lui la jeunesse et l'admiration vraie. Dites-nous donc quand il faudra vous attendre.
«E. Z.»
Hier, on recevait la carte de François Coppée de l'Académie française, qui aura l'honneur de se présenter chez Mme Z... vendredi à une heure et demie, deux heures au plus tard.
Et à deux heures il était là, dans notre salon, maman, Mme Z..., Mlle S..., nièce de Mme Z..., Dina et moi.
Tu sais, moi je suis très calme, mais j'ai été englobée dans les quatre jeunes filles enthousiastes, pourtant il a dû voir que je ne suis pas si bête que les autres en avaient l'air. Les Canrobert ont dîné chez la princesse Mathilde avec lui, il a causé avec Claire et je lui en parle.
Il s'installe dans un fauteuil, prend du thé et fume. La table à thé est apportée toute servie comme au théâtre et il y a un moment où nous sommes toutes les six à le regarder boire son thé. Il en fait la remarque, ce grand poète, et pousse la bonté jusqu'à demander à voir mon atelier et à me dire, en partant, de lui faire signe lorsque j'aurai quelque nouveau tableau à voir.
C'est un homme assez agréable mais d'un physique qui surprend un peu. Je suis très contente de le connaître. Il a des yeux bleus et il me regardait à tout instant en parlant, comme s'il cherchait à voir ce que je pense.
En somme, il a dû être très gêné, ce Parisien, au milieu de cette admiration sérieuse.
Au revoir.
Monsieur,
Les étrangers sont comme le grand Molière, ils prennent leur bien où ils le trouvent. Nous aurions imité que ce serait notre excuse. Ce qui est étonnant, c'est qu'un critique d'art de votre valeur dise qu'on suit tel peintre avec tel système, qu'on emploie tel procédé!!! parce qu'on ne se cantonne pas pour toujours dans une spécialité chère aux marchands.
Ni M. Bastien-Lepage, ni le troupeau d'étrangers que vous citez ne songent, je crois, à adopter ou à renier les Japonais, les Primitifs, etc., etc. Ils font ce qu'ils voient avec sincérité, sans malice, avec plus ou moins de talent. Si leur sujet les prend dans la rue ils le font dans la rue, si c'est dans un atelier ils adoptent l'atelier. Vous êtes trop observateur pour ne pas avoir remarqué les différences d'éclairage. Peindre des marins au bord de la mer en plein air où la lumière est difficile, ou des gamins au coin d'une rue à l'endroit même où on les voit, est-ce suivre un système?
Soyez juste. Si on faisait régner dans un salon une atmosphère semblable à celle du dehors, ce serait système et parti pris. Nous ne l'avons pas fait. Nous avons fait ce que nous avons vu et comme nous avons pu. Excusez du peu et ne nous calomniez pas.
Unedes peintres étrangers cités.
Monsieur,
Comme tout le monde j'ai luChérieet, entre nous, ce livre est rempli de pauvretés. Celle qui a l'audace de vous écrire est une jeune fille élevée dans un milieu riche, élégant, parfois excentrique. Cette jeune fille, qui a vingt-trois ans depuis quatre mois, est lettrée, artiste, prétentieuse. Elle possède des cahiers où elle a noté ses impressions depuis l'âge de douze ans. Rien n'y est esquivé. La jeune fille en question est du reste douée d'un orgueil qui fait que dans ses notes elle s'étale tout entière.
Livrer de pareilles choses à quelqu'un, c'est se mettre à nu. Mais elle a l'amour de tous les arts véritables poussé à un point extrême, presque fou si l'on veut! Il lui semble intéressant de vous communiquer ce journal. Vous dites quelque part que les notes vraies vous passionnent. Eh bien! elle qui n'est encore rien, mais qui a déjà la prétention de comprendre les sentiments des grands hommes, pense comme vous et, au risque de vous paraître une toquée et une farceuse, vient vous proposer ses notes. Seulement vous comprenez bien, Monsieur, qu'il faut pour cela une discrétionabsolue. La jeune fille habite Paris, va dans le monde et les gens qu'elle nomme se portent très bien. Cette lettre s'adresse à un grand écrivain, à un artiste, à un savant, elle est donc toute naturelle à mon avis. Mais pour la plupart des gens, pour tous ceux qui m'entourent, je serais une folle et une réprouvée si on venait à apprendre ce que je vous écris.
J'ai voulu nouer des relations par lettres avec un jeune écrivain de talent afin de lui léguer mon journal par testament (à ce moment-là on croyait que je ne vivrais pas longtemps); j'aime mieux vous le donner à vous et de mon vivant.
Si vous croyez que je désire un autographe, vous pouvez ne pas signer ce que vous me ferez l'honneur de m'écrire.
J. R. I. (poste restante).
Monsieur,
J'ai lu tout ce que vous avez écrit sans passer une parole. Si vous avez seulement un peu conscience de votre valeur, vous comprendrez mon enthousiasme. Et pour que cet enthousiasme ne vous paraisse pas un emballement naïf, je vous dirai que je suis très gâtée, très prétentieuse, ayant lu à peu près tout, après avoir étudié les classiques, quoique femme.
Vous êtes un grand savant et un grand artiste, mais ce qui fait que je suis particulièrement à vos pieds, c'est votre passion de la Vérité. J'ai l'audace de la partager; n'est-ce pas une audace que d'oser partager quelque chose avec un grand génie comme vous.
Je sais bien que vous êtes au-dessus de lettres d'inconnues, vous ne pouvez pas être flatté d'un misérable hommage de femme venu à vous, etc. Mais le sentiment qui me force à vous écrire est insurmontable, et si je savais m'exprimer vous en seriez touché.
J'aurais voulu que vous fussiez seul et à plaindre. Voilà un sentiment très féminin, très romanesque et très ordinaire que j'imagine éprouver autrement que les autres.
N'allez pas penser que je sois remplie de tendresses ridicules. Je ne suis ni une aventurière ni même une femme qui pourrait avoir des aventures, quoique jeune. Seulement j'avoue que je suis assez folle pour avoir fait le rêve impossible d'une amitié par lettres avec vous. Et si vous saviez quel être formidable vous êtes à mes yeux, vous ririez de mon courage.
Je ne crois pas que vous me répondrez, on dit que vous êtes dans la vie un bourgeois fini.
Ça me ferait de la peine, mais agréez dans tous les cas, monsieur, l'hommage de la plus grande, de la plus raisonnée et de la plus pure des admirations.
Est-il possible que dans tout Paris et parmi les milliers de journaux qui y foisonnent il ne s'en trouve pas un seul où un homme n'appartenant à aucun parti ou plusieurs hommes appartenant à des partis différents puissent dire ce que bon leur semble, défendre ou attaquer un homme, une idée, sans pour cela s'inféoder dans un clan quelconque et subir une étiquette qui les range dans tel ou tel tiroir et les contraint à des réserves ou à des devoirs? Un journal indépendant en un mot et sansparti pris. Hélas! presque tous affirment ne pas avoir de parti pris et tous sont intolérants, routiniers et obstinés.
Où est la feuille républicaine qui rendra justice à une idée intelligente d'un clérical? On me dira que ces gens-là n'ont pas ces idées-là. Mais supposez qu'ils en aient.
Où est la feuille réactionnaire qui n'attaque pas tous les jours, bêtement, platement, ennuyeusement la République?
Il y a les feuilles dites ministérielles qui approuvent tout ou se taisent quand il faut blâmer. Celles-là manquent de patriotisme.
Il y a la feuille intransigeante qui est le comble de l'exagération, mais qui a pour elle l'esprit diabolique de M. de Rochefort.
Il y a des feuilles clérico-bonapartistes, il y a des feuilles de choux, il y a des feuilles de vigne. Mais un journal indépendant, où chacun apporterait son idée pourvu qu'elle soit bonne, son plaidoyer pourvu qu'il fût fait avec talent, il n'y en a pas!
Haïssez la folie des gens qui veulent à tout prix un maître, et dites qu'il faut une âme de valet pour aimer la monarchie.—Vous êtes républicain. Bon, sans doute, après?
Alors sous peine de déchéance vous êtes forcé de trouver mauvais tout ce que feront ou diront les autres.
Vous approuvez un acte du gouvernement? Vendu aux ministres!
Vous parlez en termes flatteurs de Gambetta? Opportunistes alors! attristants, mais qui ne comprennent seulement pas le mot!—L'opportuniste est un homme qui fait tout à propos. Que pouvez-vous me proposer de mieux? Mais vous haïssez c'est-à-dire enviez Gambetta et vous entendez par opportuniste un homme qui a toutes les mauvaises tendances que vous lui octroyez.
Trouvez juste, par hasard, une réclamation à la Ruggieri de M. Rochefort et l'on vous bombarde intransigeant radical. Voilà encore un mot excellent dénaturé comme opportunisme. Qui est-ce qui n'est pas radical parmi ceux qui veulent bien une chose.
Alors il n'y a pas moyen d'être un honnête citoyen qui s'exprime librement sur ce qu'il voit, et qui traduit ses impressions sans songer quelles lunettes il doit mettre pour envisager l'événement? Il paraît que non.
Supposez un écrivain qui a exprimé des sentiments républicains et qui se permet le lendemain de rendre justice à... au prince Napoléon, par exemple, de trouver qu'il a de l'esprit ou du talent. Et de suite on dira:
Par qui est-il payé?
N'est-ce pas une manœuvre pour discréditer X... en l'inféodant malgré lui au parti Z...
Triste, triste.
Le journal après lequel vous soupirez serait une feuille d'amateurs alors? Précisément! Des amateurs d'indépendance. Un journal qui pourrait défendre les capacités de M. Jules Simon, du prince Napoléon, ou le talent de Gambetta ou l'esprit de Rochefort et constater l'impuissance de M. Clémenceau. Un journal qui ne flatte aucune passion en un mot. Mais cela n'est pas possible, dit-on, car si vous trouvez des amateurs pour écrire vous n'en trouverez pas pour lire, et dès notre plus tendre enfance les mots lire et écrire tendrement unis sonnent à nos oreilles comme deux inséparables.
Ah! bah! Il n'y a donc pas en France une poignée de gens dégoûtés comme nous du parti pris et qui se disent comme nous qu'il n'y a qu'une France, qu'un parti et que tout homme utile doit être employé, tout talent défendu et toute diffusion attaquée. Comment! Il ne se trouverait pas une poignée d'hommes méprisant les accusations bêtes qu'on pourra leur jeter au visage et se disant simplement, honnêtement, amoureux de la grandeur de leur pays, et prêts à soutenir les hommes de talent dans quelque tiroir qu'ils soient classés par les amateurs d'étiquettes, prêts également à blâmer ce qui leur semble mauvais quelle qu'en soit la provenance sacrée.
Un journal idéal où l'on pourrait dire par exemple qu'on aime la République et admire Gambetta, mais qui s'étonnerait qu'un homme aussi éminent laisse faire des inepties comme la dispersion des jésuites. Les jésuites et autres religieux sont dangereux, eh bien! débarrassez-vous-en. À vous de trouver le bon moyen, vous êtes le gouvernement, vous êtes nos intelligences. M. Gambetta laisse faire des bêtises pour prouver peut-être qu'il n'est pas tout-puissant? Et où est le mal de l'être par la persuasion, comme l'a dit M. Ranc?
Un journal où l'on pourrait s'étonner de l'injustice avec laquelle on juge les qualités éminentes du prince Napoléon sans être soupçonné d'être à la solde de Plon-plon, où l'on pourrait mépriser le parti bonapartiste et regretter que le susdit citoyen soit entouré d'hommes qui le débinent et qui croient le servir. La seule bonne politique est celle qui réussit, disent-ils. Réussir à quoi?
Mettez le citoyen Jérôme aux affaires ou débarrassez-le par miracle du nom compromettant et compromis qu'il porte, sans cela comment saurez-vous qu'il réussit. Quel que soit devenu le parti bonapartiste, un peu avant la mort du petit prince il avait des élections, maintenant il n'a plus rien.
Allez expliquer aux électeurs les intentions du prince, celles du moins qu'il affiche et il aura des élections, mais pas comme vous voulez. Ou il ment, ou il est largement libéral et grandement intelligent. Il ne doit pas croire à ses droits. S'il y croit, nous retirons tout ce que nous avons dit.
Expliquer aux électeurs le prince Napoléon! Mais nous nous en garderions bien! il faut continuer Napoléon III. Oh! alors!! Et l'attitude du prince pendant la nuit du coup d'État et sa politique est-elle assez en opposition avec celle de son cousin! Ingratitude. Oh! le joli mot et qu'il fait bien dans le paysage. Nous sommes loin, hélas! de la rigidité des anciens Romains et quel est le frère ou le cousin qui ne bénéficie pas un peu, un tout petit peu, de la situation de son proche? Il ne sera peut-être pas content d'être défendu par nous, le prince. Car nous jetons carrément à l'eau et ses droits et le parti bonapartiste; lui n'a pas de parti, ce parti qui dit: qu'il soit ce qu'il veut, pourvu qu'il arrive. Ah! les misérables!
Et le progrès, et le patriotisme et l'honnêteté? Il n'y a rien pour eux. Il y a un homme qui arrive et qui donne des places. Leurs convictions sont des préjugés de salon et l'espoir de retrouver des situations perdues. Les plus en vue, les plusfortsvous déclarent sérieusement que leurs habitudes, leur éducation leur défendent de se trouver avec des gens qui ne se lavent pas les mains. Innocent cliché! Comme s'il n'était pas prouvé depuis longtemps que ce sont les cléricaux qui se lavent le moins, et dans les couvents les malheureuses enfants prennent un bain par mois et dans l'obscurité.
Mais nous avons beaucoup parlé de M. Jérôme Bonaparte...
Ah! ma foi, tant pis! C'est un commencement logique.
Qui doutera de notre indépendance, en nous voyant faire un quasi-éloge de l'homme le plus impopulaire de France... à moins qu'on nous accuse d'être subventionnés par lui?
Horrible vanité de la décomposition sociale.