LETTRE IX.

Paris, 19 novembre 1694.

Ily a quinze jours, mon amie, que je ne vous ai écrit; je vous en avertis, de peur que vous ne vous en aperceviez pas. Je n'avois point reçu de vos lettres, et cela me faisoit craindre que vous ne voulussiez plus des miennes. Êtes-vous à la noce? y serez-vous bientôt? Je veux savoir ce qui vous regarde tous, parce que j'y prends un véritable intérêt. Toute la troupe de Tonnerre est revenue dans une parfaite santé. M.de Coulangesa trouvé une grande affliction à son retour; il paroît dans le monde un livre imprimé de ses chansons, et à la tête de ce livre un éloge admirable de sa personne; on dit qu'il est né pour les choses solides et pour les frivoles; on montre les preuves des dernières; il est très-touché de cette aventure, que j'ai encore aggravée par ne la pouvoir prendre sérieusement; à tout cela je réponds:Chansons, Chansons. Il est allé à Versailles, et de là à Saint-Martin; il faut espérer qu'il se consolera d'avoir fait ce livre par en faire un second, avant que sa jeunesse se passe. Vous voulez que je vous dise des nouvelles de ma santé; mon amie, elle n'est en vérité point bonne.Caretteme donne tout ce qu'il veut; et j'avale ses remèdes sans confiance et sans succès; mais je crois que ce seroit encore pis de changer tous les jours de médecin; il faut prendre patience, et être bien persuadée qu'on ne meurt que quand il plaît à Dieu. Voilà des vers que l'abbéTêtum'a priée de vous envoyer; ils sont de sa façon. Le bruit court que le marquisde Mouiaura la maison de Pipaut: on dit qu'il fait habiller un de ses laquais en cerf, et qu'il le court toutes les nuits avec un cor; que vous semble de cet équipage de chasse? M.de Harlain'est point encore de retour de ses négociations; tout le monde désire la paix, et l'espère peu. Voilà encore des vers de mademoiselleBernard: malgré toute cette poésie, la pauvre fille n'a pas de jupe; mais il n'importe, elle a du rouge et des mouches. Adieu, ma belle amie, ne m'oubliez pas, je vous en conjure.

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Paris, 26 novembre 1694.

J'aienvoyé à Versailles la lettre que vous m'avez adressée pour M.de Coulanges; il y est établi depuis son retour: j'ai été bien tentée d'ouvrir cette lettre; mais la discrétion l'a emporté sur l'envie que j'ai toujours de voir ce que vous écrivez; tout devient or entre vos mains. Je suis très-obligée à M.de Grignande se souvenir encore de moi; sa chute me met tout-à-fait en peine; et je vous prie, ma belle, de me bien mander de ses nouvelles, parce que j'y prends un très-sincère intérêt. Les vers que j'ai envoyés à la cour ont été fort bien reçus; la personne à qui ces vers s'adressoient m'écrit la plus aimable lettre du monde; vous en jugerez par son effet, puisque, sans ma mauvaise santé, qui me rend si difficile à changer de lieu, je serois partie sur-le-champ pour Versailles. J'avale sans fin des gouttes deCarette; et tout ce que je sais, c'est qu'elle ne font point de mal; il y a peu de remèdes dont on en puisse dire autant. Au reste, j'allai voir hier la maréchaled'Humières; elle demeure dans une vilaine maison, au faubourg Saint-Germain, où il n'y a place que dans la cour pour mettre son dais. La duchessed'Humières, de son côté, occupe une autre maisonnette dans l'Isle. Si la maréchale avoit un peu de courage, en attendant mieux, elle auroit bien donné la préférence à un couvent. M.du Mainevient coucher aujourd'hui à l'Arsenal; il y doit donner à souper à toutes les dames qui l'habitent; la jeune damede la Trochey brillera; car elle est la beauté de ce lieu. Madamede Boisfranca la petite vérole; le fils de M. le premier président l'a aussi; enfin, tout en est rempli. Je vous ai mandé l'affliction de M.de Coulangesau sujet de ses chansons, qui ont été même assez mal choisies à l'impression; on a mis son éloge à la tête du livre. Comme il ne pouvoit plus lui arriver que ce malheur, il y a été aussi sensible que ce capitaine qui, après avoir vu mourir son fils, et perdu la bataille de sang froid, pleura seulement la mort de son esclave. Madamede Montespanest de retour ici: elle a donné un lit de quarante mille écus à M.du Maine, et trois autres encore très-magnifiques. Elle donne ses perles à madame la duchesse. Adieu, ma chère amie; dites bien des choses pour moi à toute votre belle et bonne compagnie, et sur-tout ménagez-moi bien les bonnes grâces de la charmantePauline[52].

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Paris, 10 décembre 1694.

Jeviens de passer encore quinze jours sans vous écrire; mais je garde mes excuses pour quand je vous écris; car mes lettres ne peuvent être que tristes et ennuyeuses; je perds tous mes amis et amies. La mort du maréchalde Bellefond[53]m'a donné une véritable douleur; je suis la dernière visite qu'il ait faite; je le vis en parfaite santé, et six jours après il étoit mort: on dit que c'est d'un abcès dans le genou, et que si l'on le lui avoit percé, on lui auroit sauvé la vie; mais vous n'êtes pas la dupe de ces sortes de repentirs: il faut partir quand l'heure est venue; sa famille est dans une désolation digne de pitié; pour moi, je sens très-vivement cette perte: ajoutez à cette mort celle de mademoisellede Lestranges, qui étoit mon amie depuis vingt-cinq ans, et vous ne serez pas surprise de la noirceur de mes pensées. Ma santé est assez mauvaise.Caretteexerce son art très-inutilement sur ma personne: il me donna, il y a quelques jours, une médecine, qui me fit de très-grands maux; mais il dit, comme donCarlos:Tout est pour mon bien. J'ai des journées assez bonnes, et puis des retours de colique plus violens que jamais; je suis résolue à ne plus faire de remèdes, et à vivre avec ce mal tant qu'il plaira à Dieu. Le pis qu'il en puisse arriver, arrive sitôt même avec une bonne santé, que l'événement ne vaut pas qu'on s'en tourmente; il n'y a que les douleurs qui sont redoutables. Vous voyez, mon amie, par le récit de tous mes ennuis, quelle est ma confiance en votre amitié. Je sens cependant le plaisir de vous savoir tous dans la joie. M. l'abbéde Marsillacme dit hier des biens infinis de M. et de madamede Saint-Amant, et de madame la marquisede Grignanleur fille; il les à vus à Vincennes; il dit que ce sont les plus honnêtes gens qu'il est possible, et qu'ils vous ont élevé un chef-d'œuvre; enfin, il passa bien du temps à me chanter leurs louanges, et je vous assure qu'il ne m'ennuya pas; car je prends un très-sincère intérêt à tout ce qui vous touche: je vous demande en grâce de faire bien des complimens de ma part à M. et à madamede Grignan: je suis trop triste et trop malade pour écrire à tout autre que vous; vous vous passeriez peut-être bien de cette préférence. M.de Coulangesest toujours à la cour. M.de Noyon[54]y fait une figure principale; il est le seul présentement qui y soit, et la cour a toujours besoin d'un pareil amusement. Il sera reçu lundi à l'académie (française); le roi lui a dit qu'il s'attendoit à être seul ce jour-là. L'abbéTestuse trouva ici lorsque je reçus votre dernière lettre; il fut fort touché du bon accueil que vous avez fait à ses stances[55]: il vous envoie une dissertation surMontaigne. Je ne veux pas oublier, mon amie, que l'on m'obligea, il y a quelques jours, en très-bonne compagnie, à dire tout ce que je savois de la charmantePauline; mon cœur avoit tant de part dans le portrait que j'en fis, qu'en vérité je crois qu'il lui ressembloit; au moins dit-on qu'une telle personne devoit être cherchée au bout du monde, par tout ce qu'il y avoit de meilleur. Je crois que nous aurons M. et madamede Chaulnesà la fin de ce mois.

Le maréchalde Choiseula exécuté vos ordres; c'est une vérité, je ne le vois plus: il dit qu'on l'a averti qu'il se rendoit ridicule par aller souvent chez des femmes; je lui ai laissé croire qu'on ne le trompoit pas; et enfin, j'en suis quitte pour une visite la semaine. Il a fait des merveilles pour le pauvre maréchalde Bellefond; il n'y a que lui qui parle au roi pour toute cette famille. Adieu, ma très-chère, embrassez toujours la bellePaulinepour l'amour de moi: voyez comme j'abuse de vous, de vous demander des choses si difficiles.

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Madrid, 14 janvier 1695.

Jevous remercie, mon amie, de m'avoir appris la conclusion de votre roman; car tout ce que vous me mandez, est romanesque. L'héroïne est charmante; le héros, nous le connoissons; ce qui me paroît, c'est que vous ne faites point de légers repas, comme faisoient tous ces princes et princesses. Je suis ravie que M.de Grignanse porte bien; cette circonstance n'a pas été inutile pour l'agrément de la fête. J'appris hier votre mariage[56]à madamede Chaulnes, qui est arrivée en très-bonne santé, et qui n'en dit pas moins,Jésus Dieu! ils sont donc mariés!que si elle n'en avoit jamais entendu parler. Elle avoit couché à Versailles; elle y avoit vu madamede Chevreuseet toutes ses amies. On ne peut être plus remplie qu'elle l'est de tout ce qu'on lui a conté de la mort de M.de Luxembourg; si vous étiez ici, mon amie, elle vous diroit bien:Gouvernante, il est mort bien chrétiennement: Monsieura presque toujours été dans sa chambre. Ce qui est de vrai, c'est que le P.Bourdalouea dit qu'il n'avoit pas vécu comme M.de Luxembourg, mais qu'il voudroit mourir comme lui. Madamede Maintenonse porte bien; elle a été assez mal; elle sort maintenant tous les jours pour aller à Saint-Cyr. J'eus hier unes des Andromaques de ce temps. La maréchaled'Humièresdonna ses rendez-vous dans ma chambre à M.de Trévilleet à l'abbéTestu; elle nous apprit qu'elle ne voyoit plus la duchessed'Humières; qui l'eût cru que les intérêts pusseut faire une telle désunion? Le bruit court ici que la princessed'Orange[57]est morte; mais cette nouvelle auroit besoin d'une plus grande confirmation. La capitation est enfin passée et réglée. J'ai toujours oublié de vous faire les complimens de l'abbéTestu, et à toute la maison de Grignan. Adieu, ma très-aimable; je vous embrasse, je vous aime et vous désire toujours. M.de Coulangesn'habite plus que la cour; on ne dira pas qu'il est mené par l'intérêt; quelque pays qu'il habite, c'est toujours son plaisir qui le gouverne, et il est heureux; en faut-il davantage?

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Paris, 21 janvier 1695.

Comptez, madame, qu'on ne songe point ici qu'il y ait eu un M.de Luxembourg[58]dans le monde. Vous ne me faites pitié où vous êtes, que par les réflexions que vous vous amusez à faire sur des morts, dont on ne se souvient plus du tout. Les meilleurs amis de M.de Luxembourgs'assemblent encore souvent; le prétexte est de le pleurer, et ils boivent, mangent, rient, se trouvent de bonne compagnie,et de Caron, pas un mot. C'est ainsi qu'est fait le monde, ce monde que nous voulons toujours aimer. On parle à peine encore de la princessed'Orange[59], qui n'avoit que trente-trois ans, qui étoit belle, qui étoit reine, qui gouvernoit, et qui est morte en trois jours. Mais une grande nouvelle, c'est que le princed'Orangeest malade très-assurément; la maladie de la reine, sa femme, étoit contagieuse; il ne l'a point quittée, et Dieu veuille qu'elle ne l'ait pas quittée pour long-temps. Il se passa hier une belle et magnifique scène à l'hôtel de Chaulnes.Monsieury passa presque toute la journée avec ses bontés et ses agrémens ordinaires pour la maîtresse de la maison. L'appartement de cette duchesse est dans le point de la perfection; depuis le salon jusques au dernier cabinet, tout est meublé de ces beaux damas galonnés d'or que vous connoissez; on a fait dans la chambre du lit une cheminée d'une beauté et d'une magnificence qui ne peut se dire; et il y avoit de gros feux partout, et des bougies en si grande quantité, qu'elles auroient obscurci le soleil, s'ils s'étoient trouvés ensemble. Madamede Chaulnesest allée ce matin rendre la visite àMonsieur, et ensuite à Versailles pour quelques jours; c'est ce qui l'a empêchée de vous écrire. Il n'y a de plaisir qu'à Grignan, mon amie; mais ce qui est triste, c'est qu'il n'y en a point pour nous à Paris, quand vous êtes à Grignan. Je révère et estime tout ce qui habite ce beau château. M. le marquisde Grignanm'a écrit la plus jolie lettre qu'il est possible; elle a été trouvée telle par les connoisseurs. Rendez-moi de bons offices auprès de madame sa femme; mais, mon amie, rendez-m'en de bons auprès de vous, je vous en supplie. On parle ici tous les jours de l'aimablePauline, et toutes ses amies s'en souviennent si tendrement, qu'elle est une ingrate si elle ne s'en soucie plus; mais pourvu qu'elle ne m'oublie pas; je lui pardonne tout le reste. La petite duchessede Sulli, qui est à mon gré la vieille, vient de m'envoyer prier de vous faire à tous mille complimens de sa part. Aimez-moi toujours, je vous en conjure, ma chère amie.

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Paris, 4 février 1695.

Onvoit bien que vous avez oublié le climat de Paris, mon amie, puisque vous croyez avoir plus froid que nous; jamais il n'y a eu un hiver comme celui-ci. Le soleil se fait voir depuis deux jours; mais il ne se laisse point sentir; c'est un privilége dont vous jouissez à Grignan, j'en suis assurée. Je comprends à merveille que madamede Grignanse fasse un plaisir de ne point faire de visites; c'est un avantage que j'ai au milieu de Paris; mais aussi n'ai-je point de raison pour m'incommoder; point d'enfans, point de famille; grâces à Dieu, assez de dégoût pour ces fatigantes occupations; bien des années et une assez mauvaise santé; tout cela fait demeurer au coin de son feu avec un plaisir pour moi, que je préfère à d'autres, qui paroissent plus sensibles; mais une retraite que j'admire, c'est celle de mademoisellede la Trousse; Dieu lui fait de grandes grâces, et son état est maintenant bien digne d'envie. Madamede Chaulnesveut toujours se reposer, et court incessamment. Il y a chez elle des dîners magnifiques; le chevalierde Lorraine, M.de Marsan, M. le cardinalde Bouillon; cela se soutient de cette sorte tous les jours de la semaine. Madamede Pontchartrainest assez malade. La comtessede Grammontest retournée à la cour en assez bonne santé. L'on ne se souvient plus ici de madamede Meckelbourg, si ce n'est pour parler de son avarice. On dit que M.de Montmorenciva épouser madamede Seignelai; j'ai peine à croire ce mariage-là. M.de Coulangesarriva hier de Saint-Martin et de Versailles; mais c'est chez madamede Louvois[60]qu'il est descendu:A tout seigneur, tout honneur.Je comprends fort bien que l'on s'accommode d'un mari qui a plusieurs femmes; j'en souhaiterois encore une ou deux, comme madamede Louvois, à M.de Coulanges. Le maréchalde Villeroiprêta hier le serment[61], et prit le bâton ensuite; il fit attendre beaucoup le roi, parce qu'il s'ajustoit; il avoit un habit de velours bleu d'une magnificence extraordinaire, et sa bonne mine le paroît plus que son habit. Madame la duchessedu Ludem'a fait promettre que je vous ferois mille coinplimens et mille amitiés bien tendres de sa part. Le roi a donné à madamede Soubisel'appartement que le maréchald'Humièresavoit à Versailles; et celui de madamede Soubiseaux princessesd'Épinoi; celui de ces princesses à M.de Rasilli; et de la duchessed'Humières, pas un mot. Adieu, ma chère amie; je vous embrasse et vous aime beaucoup. J'ai peur que la charmantePaulinene m'oublie à la fin; l'absence laisse tout craindre, même quand on est heureux. Continuez, je vous prie, de faire mes complimens dans le château de Grignan. Je suis fort obligée à M. le chevalier (de Grignan) de l'honneur de son souvenir, et je vous conjure de l'en remercier pour moi; je suis véritablement occupée de ses maux; son ami, le P.de la Tourprêche à St.-Nicolas; et si je suis en état de pouvoir sortir, ce sera mon prédicateur pour ce carême. On vous a sans doute envoyé tous les sonnets qui ont été faits à la louange de la princessede Conti.

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Paris, 22 février 1695.

J'aiperdu mon petit secrétaire, mon amie, et je ne puis me résoudre à vous faire voir de ma mauvaise écriture. J'essaie un secrétaire nouveau[62]; mandez-moi si vous lisez bien son écriture. La nouvelle qui fait ici le plus de bruit, est le mariage de la bellePauline. On dit que l'abbéde Simianeest parti pour se trouver aux noces. Quand je dis que je n'en sais rien, personne ne me veut croire. La duchessedu Ludedit qu'elle le sait par le chevalierde Grignan. Pour moi, je pardonne tout le secret que vous m'en faites, pourvu que cela soit vrai. Vous croirez par là que j'aime passionnément M.de Simiane. M. le ducde Chaulnesdonne des dîners magnifiques; il en a donné un à madamede Louvois, comme il l'auroit donné à M.de Louvois; un autre au chevalierde Lorraine, et à toute la maison deMonsieur. J'étois du premier; et pour le second, j'y envoyai mon fils, qui s'appelle M.de Coulanges. A mesure qu'il me vient des années, les siennes diminuent, de façon que je me trouve encore bien vieille pour être sa mère. Tous les courtisans sont devenus poètes. L'on ne voit que des bouts-rimés, les uns aussi remplis de louanges, que les autres de médisances. Dieu me garde de vous envoyer ces derniers. Il en court un à la louange du cardinalde Bouillon, qui passe pour une chanson. Qu'en dites-vous, mon amie? Que dites-vous aussi duprince Dauphin? Je laisse à mon secrétaire le soin de vous mander cette histoire; car il se mêle quelquefois d'écrire de son style. On dit que c'est une affaire résolue que le mariage de mademoisellede Croissiavec le comtede Tillières[63]. Madamede Maintenonest encore languissante; mais elle se porte beaucoup mieux. Madamede Grammontparoît à la cour sous la figure d'une beauté nouvelle; elle est parfaitement guérie. M. l'abbéde Fénélona paru surpris du présent que roi lui a fait[64]. En le remerciant, il lui a représenté qu'il ne pouvoit regarder, comme une récompense, une grâce qui l'éloignoit de M. le ducde Bourgogne. Le roi lui a dit qu'il ne prétendoit point qu'il fût obligé à une résidence entière; et, en même temps, ce digne archevêque a fait voir au roi que, par le concile de Trente, il n'étoit permis aux prélats que trois mois d'absence de leurs diocèses, encore pour les affaires qui les pouvoient regarder. Le roi lui a représenté l'importance de l'éducation des princes, et a consenti qu'il demeurât neuf mois à Cambrai, et trois à la cour. Il a rendu son unique abbaye. M.de Reimsa dit que M.de Fénélon, pensant comme il faisoit, prenoit le bon parti; et que lui, pensant comme il fait, il fait bien aussi de garder les siennes. Adieu, ma chère amie; votre absence m'est toujours insupportable. Ne me laissez point oublier dans ce château de Grignan; c'est votre affaire, je vous en avertis. J'embrasse bien tendrement la charmantePauline. Les femmes courent après mademoisellede l'Enclos, comme d'autres gens y couroient autrefois; le moyen de ne point haïr la vieillesse, après un tel exemple! L'abbé et le chevalierde Sanzeipartirent hier pour aller faire carême-prenant avec leur mère. Ce dernier fera son possible pour aller faire la révérence à sa marraine[65], en s'en retournant à son vaisseau.

M. de Coulangescontinue.

Premièrement, madame, comment vous accommodez-vous de ce petit papier[66]? Ne vous trouble-t-il point quelquefois dans votre lecture? Pour moi, j'aime mieux les bonnes feuilles de papier de nos pères, où les détails se trouvent à l'aise. Il y eut hier huit jours que je revins de Saint-Martin et de Versailles, pour passer le reste des jours gras à Paris. Il n'y a rien de pareil aux bons et somptueux dîners de l'hôtel de Chaulnes, à la beauté du grand appartement, qui augmente tous les jours, et au bon air des feux, qui sont dans toutes les cheminées; il n'y a plus en vérité que cette maison, qui représente la maison d'un seigneur. M.de Marsanet le ducde Villeroifurent du dîner du chevalierde Lorraine. Comme je n'ai point entendu le cardinalde Bouillonsur le sujet duprince Dauphin, je ne puis bien vous dire la vérité de ce fait; mais on prétend queMonsieur, pressé par le cardinal, avoit consenti à démembrer la principauté dauphine d'Auvergne, du duché de Montpensier, pour les prétentions que la maison de Bouillon pouvoit avoir sur la succession deMademoiselle; en sorte qu'ils étoient par-là les maîtres de toute l'Auvergne, car le cardinal en a le duché, et M.de Bouillonle comté; et que dans la suite le ducd'Albertse seroit appelé leprince Dauphin; comme on est persuadé qu'il n'y a rien de trop chaud pour ce cardinal, qui n'est occupé que de la grandeur de sa maison, que ne dit-on point de cette vision? Ce qui est vrai, c'est queMonsieur, ayant tout promis, fut parler au roi de ce démembrement, et que le roi s'y opposa. On assure que le cardinal, encore affligé de ce refus, a écrit au chevalierde Lorrainepour lui dire qu'il étoit surpris queMonsieurlui eût manqué de parole, et qu'il ne pouvoit plus désormais être du nombre de ses serviteurs. On ajoute que le chevalierde Lorrainea montré sa lettre àMonsieur, qui l'a gardée, et qui a dit que du moins le cardinal devoit lui savoir gré de ce qu'il ne la montroit point au roi. Quoi qu'il en soit, madame, voilà qui est fort désagréable pour notre cardinal; car, comme il n'est pas universellement aimé et approuvé, tous ses ennemis ne perdent pas une si belle occasion de se déchaîner, et tous ses amis sont fâches qu'une bonne fois pour toutes il ne finisse point sur sa maison, et qu'il ne s'accommode point au temps présent. Jugez, après cela, du succès du bout-rimé, dont madamede Coulangesvous a parlé. Il y a des temps infinis que je ne vous ai écrit; mais je sais toujours de vos nouvelles par madamede Coulanges, qui veut bien quelquefois me faire part de vos lettres. J'ai toujours oublié de vous faire, dans les miennes, les complimens de madamede Louvois, et à tout le château de Grignan: elle me gronda très-sérieusement l'autre jour d'y avoir manqué.

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Paris, 25 mars 1695.

Messecrétaires me manquent au besoin; mais, quand c'est à vous que j'écris, ma chère amie, mes deux doigts sont toujours disposés à écrire,ils ne vont plus que pour Climène. Que dites-vous de ne plus savoir M. le ducde Chaulnesgouverneur de Bretagne? On ne parle que de ce grand événement; les gens modérés croient que ce duc et cette duchesse se doivent trouver heureux de ce changement[67]; les autres les croient désespérés. Pour moi, je dis tout ce que l'on veut, et suis très-persuadée qu'il ne faut point juger de la manière de penser de nos amis par la nôtre. C'est cependant un tort que le monde a toujours, et qu'il ne peut pas ne point avoir; il a plutôt fait de juger par ses dispositions, que d'examiner celles des autres. M.de Chaulnesfait bonne mine. La duchesse se cache si bien, que je ne l'ai point vue: il est vrai qu'il est assez aisé de m'échapper; car je fais naturellement peu de diligence, et j'en fais moins que jamais, dans l'espérance d'avancer toujours dans cette parfaite indifférence, dont vous ne vous apercevrez jamais, ma très-aimable. Au reste, ma santé n'est pas du tout bonne. Il est plus question que jamais de me faire aller à Bourbon; il arrivera ce qu'il plaira à Dieu. Quand je songe que dix ou douze ans de plus ou de moins font la différence de cette affaire-là, je ne trouve pas que cela vaille la peine de la traiter si solidement. Peut-être penserai-je tout d'une autre façon, quand je me trouverai plus proche de la mort; il faut trancher le mot, ne fût-ce que pour s'y accoutumer. J'attends de vous un compliment qui sera bien sincère, sur l'aventure du feu. Cela a paru une occasion digne de m'attirer le monde entier; mais le monde est bien inutile; je l'ai évité avec assez de soin. Au reste, madamede Villarsm'a fait promettre que je vous dirois des choses infinies de sa part, et sur-tout que j'apprendrois qu'elle ne pardonnera point à M.de Villarsde n'avoir point parlé d'elle à madamede Grignan. Cela pourroit bien aller à une séparation, si madame votre fille ne s'y oppose. Comme j'achève ma lettre, voilà un secrétaire qui m'arrive. Il vous apprendra que je viens de voir M.de Chaulnes, qui m'a conté tout ce qui s'étoit passé entre le roi et lui; mais, comme en même temps, il m'a dit qu'il vous alloit écrire, je ne m'embarquerai point dans un récit que vous saurez encore mieux par lui-même: il me paroît tout plein de raison. Madame sa femme m'a envoyé prier qu'elle pût aujourd'hui passer la journée avec moi; je la plains, puisqu'elle est fâchée. Pour moi, qui ne connois point le goût de la représentation, ou, pour mieux dire, qui ne connois que celui du repos, quand on n'est plus jeune, je ne me trouverois pas à plaindre à la place de madamede Chaulnes. M.de Mêmesépouse mademoisellede Broue, à qui on donne trois cent cinquante mille francs en argent, et cinquante mille francs en habits et en pierreries. On dit aussi que M.de Poissiépouse mademoisellede Beaumelet[68], qui aura un jour soixante mille livres de rente;et de ma pauvre nièce, pas un mot. M.de Coulangesarriva hier de Saint-Martin, et il est allé aujourd'hui je ne sais où. Le maréchalde Choiseulpart dimanche. Il a le commandement de la Bretagne joint aux autres. Comme il a le commandement beau, je suis assez aise qu'il commande loin d'ici. Ce n'est pas que je ne sois une ingrate cette année; car je ne l'ai presque pas vu. Adieu, ma vraie amie; ne me laissez pas oublier à Grignan, et sur-tout de l'adorablePauline.

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Paris, 13mai 1695.

Jeme porte beaucoup mieux;Helvétiusne m'a donné que d'un extrait d'absinthe, qui m'a rétabli, ce me semble, mon estomac; je vous assure, ma très-belle, que je suis bien éloignée d'avoir de l'indifférence pour ma santé, et que je supporte mes maux fort impatiemment: ainsi, je ne veux point me parer auprès de vous d'un mérite que je n'ai point. Je crois que si j'eusse imaginé de passer à Grignan le temps d'entre les deux saisons des eaux, je les aurois crues nécessaires pour ma santé: et je pense que si j'y étois une fois arrivée, j'aurois donné la préférence aux vins de Grignan sur les eaux de Bourbon. Je plains bien M. le chevalierde Grignan, et je suis bien honteuse de me plaindre de mes petits maux, quand j'en vois souffrir de si grands, et avec tant de patience. La pauvre madamede Carmanest bien mal; nous verrons la fin de sa vie avant celle de sa patience. Mon Dieu! que je me presse de vous faire des complimens de M.de Tréville; il me gronde tous les jours de l'avoir oublié; il souhaite votre retour très-sincèrement. Il nous dit avant-hier les plus belles choses du monde sur le Quiétisme, c'est-à-dire, en nous l'expliquant; il n'y a jamais eu un esprit si lumineux que le sien. MonsieurDuguet[69], qui n'est pas trop sot, comme vous savez, sur de tels sujets, étoit transporté de l'entendre. Parlons d'autre chose. Les princesses sont ici, et se divertissent si parfaitement bien, qu'on assure qu'elles n'ont nulle impatience du retour de la cour; elles se couchent ordinairement vers onze heures ou midi.Langléedonna hier un souper à M. et à madamede Chartres, madamela Princesse, madamela Duchesse, qui étoit la reine de la fête, madamede Montespan, une infinité d'autres dames, dont madame la maréchale et madame la duchessede Villeroiétoient; M.le Duc, et tous les princes qui sont ici, s'y trouvèrent; mais une autre fête, ce fut celle que M.le Ducdonna, il y a deux jours, dans sa petite maison de madamede la Sablière; tous les princes et princesses y étoient; cette maison est devenue un petit palais de cristal; ne trouvez-vous pas que ce sont les lieux saints aux infidèles[70]? Madamede Montespana acheté Petit-Bourg quarante mille écus; elle le donne après sa mort à M.d'Antin. M.de Sévignénous quitte après-demain; il m'assure qu'il vous retrouvera cet hiver à Paris; cela me fera paroître l'été bien long, malgré la belle saison. M.de Chaulnesreviendra le dix-sept de ce mois; et notre duchesse ne reviendra qu'après les fêtes. M.de Coulangesme mande que plus il a de printemps, plus il sent le printemps; voilà un grand prodige; car sans l'offenser, il a plus de printemps que madamede Brégi. Je vous prie, ma très-aimable, de dire bien des choses de ma part à madamede Grignan, et d'embrasser pour moi bien tendrement la tranquillePauline; on dit que vous nous l'amènerez toute mariée; je sens déjà que je ne l'en aimerai pas moins. L'oraison funèbre de M.de Luxembourg[71]sera achevée d'imprimer dans deux jours; l'on dît qu'on a retranché quelques traits du portrait du princed'Orange[72]. Madamede Grignan[73]va avoir le plaisir de recevoir des lettres tendres de son mari, et de lui en écrire; il est bien joli que tous ses sentimens se développent pour lui. Adieu, ma très-chère.

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Paris, 3 juin 1695.

Commentvous portez-vous, ma très-belle? je n'ai point reçu de vos nouvelles depuis la lettre que vous m'avez fait écrire par votre joli secrétaire. J'ai peur que vous n'ayez gâté votre belle santé par une médecine. Je vis hier monsieurde Chaulnes, qui est le parfait courtisan; il a demeuré dix jours à Marli, où il a 'passé ses journées à jouer aux échecs avec le cardinald'Estrées; et sur ce qu'on lui a dit que cela faisoit ici une nouvelle: il a répondu qu'il en étoit surpris, par la raison qu'il y a long-temps qu'ils cherchoient à se donner échec et mat. Une autre nouvelle est que madamede Louvoisa cédé Meudon au roi, qui l'a pris pourMonseigneur, en donnant quatre cent mille francs à madamede Louvois, et la charmante maison de Choisi, qui étoit la chose du monde qu'elle désiroit le plus; ainsi je crains qu'elle ne puisse plus avoir de désirs. Elle est fort mal contente de monsieurde Coulanges, qui, en arrivant de Chaulnes, partit le lendemain pour Pontoise. Quant à moi, je ne me sens plus de goût que pour le repos; on m'a priée d'aller chez le cardinalde Bouilloncette semaine; cela me paroît comme si l'on me proposoit d'aller faire un petit tour à Rome; je trouve qu'il faut de grandes raisons pour quitter son lit; c'est la mauvaise santé, qui fait penser ainsi, il faut bien le croire; la mienne est cependant meilleure qu'elle n'a été. Je ne suis point contente de celle de madamede Chaulnes; elle a un vilain rhume que je ne n'aime point. Je crois le marché du Ménil-Montant absolument rompu, d'autant que, selon toutes les apparences, le premier président ne le veut plus vendre. Adieu, ma très-aimable, ne me laissez point oublier àGrignan, je vous en prie; et dites à la bellePaulinede songer quelquefois à ce que je suis pour elle.

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Paris, 20 juin 1695.

Vousjouissez présentement des beautés de la campagne, ma très-belle; le printemps paroît dans tout son triomphe. Je m'en vais faire un grand excès; car je compte partir dimanche pour aller à Saint-Martin avec M. et madamede Chaulnes, et y passer trois jours; les plaisirs que j'y espère seront bien troublés par une mauvaise santé; je suis arrivée à un tel excès de délicatesse, que la vue d'un bon dîner me fait malade; ainsi je suis intimidée, et dans cet état les plus petites choses paroissent considérables. Madamede Louvoisalla hier remercier le roi; il lui donna une audience particulière chez madamede Maintenon; elle sent plus que jamais la joie d'être défaite de Meudon. Le roi est allé à Trianon, où il demeurera jusqu'au voyage de Fontainebleau. Je crois vous avoir mandé que M.de Montchevreuilmarie son fils à la cousine-germaine de la maréchalede Lorges, qui est une petite personne que vous avez souvent vue avec elle; on lui donne trois cent quatre vingt mille livres. C'est vous qui me manderez que M.de Vendômeva commander en Catalogne, et que M.de Noaillesen revient malade. M.de Coulangesa toujours plus d'affaires que jamais, et toutes de la même importance; mais elles sont agréables, quand elles le rendent heureux; c'est de cela qu'il est question. J'ai trouvé les couplets du comtede Niccifort jolis; c'est un aimable enfant; aussi rien ne laisse des idées plus agréables que de ne le point voir; ce petit comte-là parviendra à l'immortalité. J'ai remarqué, comme vous, mon amie, le temps de la mort de notre pauvre madamede la Fayette. Madamede Caylusse divertit à merveille chez elle; la cour ne lui paroît pas un séjour de plaisir; elle ne quitte plus madamede Leuville, qui donne tous les jours les plus jolis soupers qu'il est possible. Je ne crois pas le marché de Ménil-Montant rompu sans ressource; et, n'en déplaise à madamede Chaulnes, c'est la plus jolie acquisition que puisse faire M.de Chaulnes. La maréchaled'Humièresse retire aux Carmélites; elle a loué la maison de feue mademoisellede Porte; elle gouverne entièrement le faubourg Saint-Jacques; et, ce qui est le plus étonnant, c'est que le P.de la Tourla gouverne. Vous savez que M.de Lauzuna l'appartement de Versailles du maréchald'Humières: il fait faire pour sa femme un collier de diamans de deux cent mille francs. Adieu, ma chère amie; je souhaite bien plus votre retour que je ne l'espère. Je vous prie de dire des choses infinies de ma part à madamede Grignan. Priez la bellePaulinede ne me point jeter dans la nécessité d'aimer une ingrate. Madamede Mêmesparoît dans un carrosse de mille louis. Lisez un peu, dans leMercure Galant, la généalogie deF***, et vous verrez qu'il n'y a que cette maison-là de noble et d'illustre dans le monde, et que le feu grand-maître[74]s'est trompé, quand il a cru ne pas tirer de là tout son éclat.

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Paris, 24 juin 1695.

Madamede Louvoisn'avoit point attendu l'approbation du monde pour désirer Choisi; ça été la seule maison qu'elle ait souhaitée. Le roi et elle ont fait un très-bon marché; ils en paroissent fort contens aussi. Cela se passe, de part et d'autre, avec des honnêtetés que l'on voit quelquefois entre les particuliers, mais que l'on éprouve rarement avec son maître. Le roi est à Marli pour neuf jours; la duchessedu Ludeest de ce grand voyage; et, pour comble de bonheur, elle mène et ramène demain madamede Maintenonde Pontoise, où cette dernière va voir une fille de Saint-Cyr. Le roi donna une fête, lundi dernier, à Trianon, au roi et à la reine d'Angleterre. Il y eut un opéra où le roi alla; madamede Maintenonn'y parut point du tout. Il est grand bruit de la faveur de M.de la Rochefoucauld. On prétend qu'il s'est rendu maître de l'espritde Monseigneur, et qu'il se sert de son crédit, tout comme le roi le peut désirer. Sa majesté mena, il y a quelques jours, madamede Maintenonsuivie de ses dames, souper dans une maison de campagne de ce nouveau favori, qui se nommela Selle, et je vous le dis ainsi, pour ne vous point dire qu'il les mena à la selle. Il doit, aller (le roi) un de ces jours à l'Étang, chez M.de Barbesieux, afin d'avoir l'air de partager ses faveurs. Une autre grande nouvelle: les princesses ont mené dîner et souper, à Trianon, avec le roi, la comtessede la Chaise, les marquisesde la Chaiseetde la Luzerne. Je crois que cette distinction les a fort touchées; car jusqu'alors elles n'en avoient eu qu'au salut. M.de Coulangesarriva avant-hier de Saint-Martin. Il fut tout de suite à Choisi, le lendemain à Versailles, et part enfin aujourd'hui pour Evreux, avec M.de Bouillon. Je lui propose de ne plus tant perdre de temps en chemin, et de se mettre tout d'un coup dans une escarpolette, qui le jetera tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, afin de ne pas mettre au moins les pieds à terre. J'attends aujourd'hui une compagnie qui ne vous déplairoit pas, ma très-belle; c'est M.de Tréville, qui vient lire à deux ou trois personnes un ouvrage qu'il a composé. C'est un précis des Pères, qu'on dit être la plus belle chose qui ait jamais été. Cet ouvrage ne verra jamais le jour, et ne sera lu que cette fois seulement de tout ce qui sera chez moi; je suis la seule indigne de l'entendre, c'est un secret que je vous confie au moins:

......N'abusez pas, prince, de mon secret;Au milieu de ma lettre, il m'échappe à regret.

mais enfin, il m'échappe. M.de Bagnolsest parti pour l'armée; et ma sœur sera, je crois, bientôt de retour. Cependant elle ne me parle point encore du jour de son départ. Avez-vous bien chaud à Grignan, ma très-belle? Je me souviens d'y avoir été par un temps pareil à celui-ci. L'affaire du Ménil-Montant paroît tout-à-fait rompue; cependant j'ai dans la tête qu'elle se raccommodera. Adieu, ma chère amie.

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Paris, 8 juillet 1695.

Jepuis répondre pour M.de Trévillequ'il auroit été ravi que vous eussiez augmenté la bonne compagnie qui l'entendit; et je suis assurée, ma chère amie, que vous auriez été contente de votre journée; mais vous nous regardez du haut en bas de votre château de Grignan, et je m'amuse à vous désirer toujours sans m'en pouvoir empêcher. On est fort alerte ici sur le grand événement du siège de Namur; car c'est tout de bon, et apparemment ce siège sera meurtrier; vous savez que le maréchalde Boufflerss'est jeté dedans avec six régimens de dragons à pied, et celui du roi à cheval; ainsi le pauvreSanzeiest dans Namur tout comme un grand homme. M. le maréchalde Boufflersa la fièvre double-tierce; mais il aura bien d'autres affaires qu'à l'écouter. Le maréchalde Lorgesest hors de danger. Tout retentit ici des louanges du maréchalde Villeroi; il n'y a guère de jours que le roi n'en parle avec éloge, et tous les guerriers qui composent son armée, n'écrivent ici que pour chanter ses louanges. Je crois qu'à la fin M. le ducde Chaulnesva acheter Putaut, qui est une maison près du pont de Neuilli, située sur le bord de la rivière; il y a de quoi faire des merveilles, et il les fera; car il a une extrême envie d'une maison de campagne. Le roi va à Marli pour quinze jours. Si la duchessedu Ludeest de ce voyage, ce sera pour la troisième fois de suite; ces distinctions charment quand on est en ces pays-là: heureux qui peut voir cela du point de vue où il faut l'envisager! Je n'ai point vu la lettre du P.Quesnel; on dit qu'il la désavoue, et il ne sauroit mieux faire. Vous savez, ma très-belle, que M.de la Trappe[75]a remis son abbaye entre les mains de donZozime, supérieur de sa maison, avec la permission du roi, et qu'il se va trouver simple religieux; cette fin est bien digne de lui, et couronne parfaitement une si belle vie. Pour l'oraison funèbre du P.de la Rue, on n'en parle non plus présentement, que de celle que l'on fit pour la reine mère. On ne sait pas qu'il y ait eu un M.de Luxembourgdans le monde. Est bien fou qui compte sur la gloire qui suit la mort; ce n'est en vérité pas de cela qu'il faut être occupé dans cette vie; mais les hommes auront toujours leurs erreurs et les chériront. M.de Coulangesarriva avant-hier au soir ici, plus charmé de M.de Bouillon, de mademoisellede Bouillonet de Navarre, que de tous ses anciens amis; il partit hier pour Choisi, où il sera jusqu'à ce que notre voyage de Saint-Martin s'accomplisse; je ne me sens pour ces sortes de parties que la force du projet; l'exécution est fort au-dessus de moi. Ma sœur monte dimanche sur l'hippogriffe, et arrive lundi à Paris. M.de Bagnols[76]ne perd pas de vue le maréchalde Villeroi; cela me fait craindre pour sa vie. M.de Reimsa acheté la maison d'Erval deux cent vingt-une mille livres. Adieu, ma très-aimable; n'oubliez pas de m'aimer, je vous en conjure, et ne me laissez point oublier dans le lieu que vous habitez; mandez-moi si la charmantePaulineaura été bien contente du portrait mystérieux que vous lui avez donné. Madamede Caylusme vint voir hier plus jolie qu'un ange; elle me demanda en grâce de venir voir l'arrangement de sa maison; j'aurois plus de peine à rendre cette visite, que je n'en montrerai; ce que je sens là-dessus ne peut être confié qu'à vous, ma chère amie.

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Paris, 29 juillet 1695.

Iln'est plus question, ma chère amie, ni de M.Arnauldni du P.Quesnel; toutes les pensées sont détournées du côté de Namur. Ces derniers tués ont jeté une consternation qui ne laisse plus de joie ici. Madamede Morsteinest inconsolable. La bonne chancelière[77]pleure amèrement son petit-filsde Vieuxbourg; et madamede Maulevrierrenvoie bien loin tous les gens qui lui veulent parler de consolation, jusqu'au P.Bourdaloue. On ne sait point de nouvelles du comted'Albert, sinon qu'on le croit trépané; et, depuis cela, pas un mot. M. et madamede Chaulnesen sont dans une extrême inquiétude. Vous savez que M. le princede Contia la petite vérole; elle est sortie avec abondance, et commence à suppurer sans aucun accident; ainsi on espère qu'il s'en tirera heureusement. On fait des détachemens de tous côtés pour envoyer au secours de Namur.Sanzeiest dans la place, et il n'y a que sa mère qui soit plus à plaindre que lui. Madame la duchessedu Lude, qui est de retour de Versailles m'a conté qu'elle avoit mené ma petite niècede la Chaisedîner à Trianon avec le roi. S. M. etMonsieurne parlèrent que de l'agrément de cette petite personne, et de son peu d'embarras. Pour moi, je crois qu'elle confesseroit[78]fort bien le roi. M. le premier président[79]a eu une manière d'apoplexie; on l'a saigné quatre fois; sa bouche est demeurée un peu tournée. Il doit partir incessamment pour Bourbon. Voilà une épigramme que l'on a faite sur son mal.

Ne le saignez pas tant; l'émétique est meilleur.Purgez, purgez, purgez; le mal est dans l'humeur.

Je crois que je ferois bien de prendre le même chemin que ce magistrat; car mon estomac ne se rétablit point du tout. Au reste, ma très-belle, j'ai consulté si l'on pouvoit prendre du café deux heures après la germandrée. On en peut prendre en toute sûreté, et même ils s'accordent fort bien ensemble. Adieu, ma très-aimable; je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui; je vous supplie seulement de faire mes complimens àtutti quanti, et sur-tout de vous, faire la violence d'embrasser pour moi bien tendrement la charmantePauline. Ma sœur[80]vous rend mille grâces de l'honneur de votre souvenir; elle en a été fort touchée; elle est à Versailles pour quelques jours.

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Paris, 13 août 1695.

Lamort de M.de Paris[81], ma très-belle, vous aura infailliblement surprise; il n'y en eut jamais de si prompte. Madamede Lesdiguièresa été présente à ce spectacle; on assure qu'elle est médiocrement affligée. L'on ne parle point encore du successeur; mais bien des gens croient que ce sera M.de Cambrai[82], et ce sera certainement un bon choix; d'autres disent M. le cardinalde Janson. Nous saurons lundi ce grand événement; la chose mérite bien qu'on y pense. Il s'agit maintenant de trouver quelqu'un qui se charge de l'oraison funèbre du mort. On prétend qu'il n'y a que deux petites bagatelles qui rendent la chose difficile; c'est la vie et la mort. On vous aura sans doute envoyé les articles de la capitulation de Namur; vous aurez vu qu'on fait la guerre fort poliment, et qu'on se tue avec beaucoup d'honnêteté. Nous bombardons Bruxelles[83]à l'heure qu'il est; les chansons, les madrigaux, les bons mots pleuvent sur le maréchalde Villeroi, qui peut-être n'a aucun tort: c'est le malheur des places; heureux qui n'en a point; mais peu de gens sentent ce bonheur-là. La comtessede Grammontest de retour; je la vis hier si fatiguée des eaux de Bourbon, qu'elle me confirma plus que jamais dans ma paresse; elle est revenue dans une litière, et elle dit qu'elle aimeroit mieux être revenue à pied. Le roi doit aller samedi à Meudon pour deux jours; les distinctions vont rouler présentement sur Meudon, et point sur Marli. Tout y a été cette semaine, jusqu'à M.de Busenvalet M.de Saint-Germain. Comme je me sens incapable de prendre la résolution d'aller à Bourbon, je m'en vais essayer à Paris des eaux de Forges. Cela s'appelle aller du chaud au froid. Depuis que madamede Fontevrault[84]est ici; Saint-Joseph, où elle est presque toujours, est le rendez-vous du beau monde, mais non pas de la galanterie[85]. Adieu, ma très-aimable. Tous les marchés de M.de Chaulnessont rompus. Madamede Chaulnesse console de tout avec madamede Saint-Germain; elle ne se peut passer d'elle, et cela apprend à se passer de madamede Chaulnes.

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Paris, 2 septembre 1695.

Hélas! mon amie, il n'est non plus question de M. l'archevêque, que s'il n'avoit jamais été; on a dit bien du mal de lui après sa mort; on a parlé du successeur[86]; depuis qu'il est nommé, on ne parle plus ni de l'un ni de l'autre; ceci est un tourbillon qui ne permet pas les réflexions. Tout le monde étoit fou hier à Paris; on ne voyoit que des femmes désespérées; les unes couroient les rues, les autres se faisoient enfermer dans les églises; on entendoit: «je n'ai plus de mari, je n'ai plus de fils»; d'autres ne disoient pas ce qu'elles n'avoient plus, mais elles ne s'en désespéroient pas moins. La comtessede Fiesquedisoit que la bataille étoit donnée, et par conséquent gagnée; elle ajoutoit que le princed'Orangeétoit prisonnier; je me trouvai le soir chez madamede Carman, où étoit madamede Sulli, la duchessedu Lude, madamede Chaulnes, et une douzaine d'autres femmes, dont étoit la comtessede Fiesque. Quand elles eurent bien discouru, j'entrepris de leur remettre l'esprit (chose bien difficile) par un petit raisonnement, qui concluoit qu'il n'y auroit point de bataille; elles se moquoient toutes de moi; aujourd'hui que l'événement justifie mes raisons, elles croient que d'ici je conduis l'armée: on ne parle que de ma pénétration; et sur cela je conclus qu'on ne sait presque jamais pourquoi on loue ni pourquoi on blâme. J'étois hier folle, et aujourd'hui je suis la plus habile personne du monde; et la vérité est que je ne suis ni folle ni habile; mais que par un courrier qui étoit arrivé, on avoit appris qu'il étoit impossible de donner une bataille sans hasarder toute l'armée. M.de Contil'a mandé au roi, aussi bien que monsieur le ducdu Maine, et tout ce qu'il y a de principal dans l'armée.

M.de Coulangesest toujours à Navarre, il me prie par toutes ses lettres de vous dire des choses infinies de sa part. Le roi doit partir le 24 de ce mois pour aller à Fontainebleau. M. et madamede Chaulnespartent incessamment pour Chaulnes, et le bruit court que je vais avec eux. Je prends des eaux de Forges, dont je me trouve assez bien. Je suis ravie que la santé de madamede Grignansoit bonne; je m'en réjouis avec vous et avec elle. Faites-vous la violence d'embrasser la charmantePaulinepour l'amour de moi; je vous en conjure, ma très-aimable.

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Paris, 9 septembre 1695.

Qued'événemens, madame! que de discours! que de chansons! que d'épigrammes! que de dignités! Le maréchalde Boufflersest duc; vous le savez déjà. Le même courrier, qui a apporté la réduction de Namur, lui a été renvoyé pour lui apprendre que le roi le faisoit duc, et lui dire en même temps qu'il pouvoit prendre le chemin de la cour. Quand il s'est trouvé pressé par sa reconnoissance de venir remercier le roi, le princed'Orangelui a dit qu'il le faisoit son prisonnier. On prétend qu'il a pris cette conduite sur celle que nous avons eue à Dixmude. Il a bien voulu cependant le laisser revenir à la cour sur sa parole; mais le maréchal a cru devoir attendre les ordres du roi. La maréchalede Boufflersest transportée de joie de sa nouvelle dignité, et ne sait point encore ce malheur, qui, selon les apparences, ne sera pas long. Revenons aux épigrammes. Le maréchalde Villeroien est chamarré; il a pourtant la consolation de savoir que le roi est persuadé qu'il n'a aucun tort; et je sais bien ce que je dis. Mais le monde veut juger de ce qu'il ignore; et, comme on juge par l'opinion des autres, on est assez fou pour se croire malheureux, malgré sa bonne conduite. Le roi va aujourd'hui à Marli pour dix jours. M. et madamede Chaulnespartiront dans peu pour Chaulnes, et moi-avec eux. Que dites-vous de cette résolution? Ne me trouvez-vous pas grande femme tout-à-fait? M.de Coulangesest toujours à Evreux; madamede Louvoisle boude; mademoisellede Bouillonl'aime de passion, et le retient malgré lui. Moi, je lui écris régulièrement, et lui mande toutes les nouvelles. A qui donneriez-vous la préférence? Les passions sont horribles; je ne les ai jamais tant haïes que depuis qu'elles ne sont plus à mon usage: cela est heureux. Notre dragon[87]est sorti tout couvert de gloire, et tout nourri de cheval. Il a écrit une très-plaisante lettre à sa sœur. Dans toutes les relations, il a été nommé au roi avec distinction; et, pour dire plus, c'est de madamede Montchevreuilque je le sais. Vous jugez bien, ma très-aimable, de la joie de madamede Sanzei, qui sait a cette heure que son fils se porte bien. Songez que, de douze mille hommes qu'ils étoient dans Namur, il n'en est resté que trois mille trois cents. J'oubliois de vous dire que c'est M.de Guiscardqui étoit venu apprendre à la cour que le maréchalde Boufflersest prisonnier. Madamede Sullia la même maladie que madamede Grignan. Elle prend des eaux de Forges, dont elle se trouve à merveille. Mais Forges est un peu trop loin de Grignan: il faudroit s'en approcher, mon amie. Je pardonne à madamede Sullicette maladie; mais madamede Grignanest trop avancée pour son âge. On prétend que, de toutes les façons d'être malade, c'est la moins fâcheuse. Je vous demande toujours des nouvelles de madamede Grignan, dont je suis très-sincèrement en peine. Ne me laissez point oublier dans le château que vous habitez, et baisez, pour l'amour de moi, la charmantePauline. Vous m'avouerez que j'exige des choses bien difficiles de votre amitié.

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Paris, 16 septembre 1695.

Cen'est que pour marquer la cadence que je vous écris aujourd'hui, madame; car je n'ai point reçu de vos lettres, cette semaine, et je suis toute honteuse de n'avoir pas de grands événemens à vous mander; depuis quelque temps, ils ne nous ont pas manqué; de vous dire que le roi est à Marli depuis huit jours, voilà une belle affaire; la duchessedu Ludey est; le roi en revient demain, et doit partir jeudi 22 de ce mois pour aller à Fontainebleau. Une assez grande nouvelle; c'est que je crois que j'irai dimanche à Versailles pour deux ou trois jours: Il sera question incessamment du voyage de Chaulnes; j'espère encore que j'en serai; mais j'ai une santé qui me dérange si aisément, que je n'ose plus faire de projets. M.de Coulangesdoit revenir aujourd'hui d'Evreux pour rompre avec madamede Louvois, et aller à Chaulnes. Encore faut-il bien vous apprendre, mon amie, que c'est le P.Gaillard, qui ne doit point faire l'oraison funèbre de feu M. l'archevêque (de Paris). Voici ce que je veux dire. M. le président et le P.de la Chaisese sont adressés au P.Gaillardpour ce grand ouvrage; le P.Gaillarda répondu qu'il y trouvoit de grandes difficultés; il a imaginé de faire un sermon sur la mort au milieu de la cérémonie, de tourner tout en morale, d'éviter les louanges et la satire, qui sont des écueils bien dangereux. Tout le prélude des oraisons funèbres n'y sera point. Il se jetera sur les auditeurs pour les exhorter; il parlera de la surprise de la mort, peu du mort; et puis, Dieu vous conduise à la vie éternelle. Adieu, ma belle amie; ne me laissez jamais oublier à Grignan, je vous en conjure; et sur-tout de la charmantePauline. Je crois que M.de Chaulnesva acheter Villeflit de M.de Fiaubet, dont madamede Chaulnesparoît peu contente. Le confesseur extraordinaire de madamede Grignanme doit demain lire l'oraison funèbre qu'il a faite de ce saint homme.

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Paris, 30 septembre 1695.

Jem'en vais vous parler bien habilement du mal de madamede Grignan, c'est-à-dire du mal d'estomac, qui n'est autre chose, mon amie, que le mien. J'ai éprouvé, par mon impatience, toute sorte de remèdes; trop heureuse si ces expériences lui peuvent être utiles.Carettem'a donné, pendant neuf mois, de ses gouttes, qui ne m'ont point fait un mal sensible, mais qui m'avoient grésillée à un tel point sans me raccommoder l'estomac, que je vous avouerai confidemment qu'elles m'ont fait une seconde maladie. Venons àHelvétius: il m'a donné une préparation d'absinthe, qui m'a tout-à-fait rétabli l'estomac. Comme cela fait quelqu'impression de chaleur, très-légère pourtant, il m'a fait prendre des eaux de Forges, dont je me trouve à merveille. Je commence à engraisser; je mange du fruit, je dîne et je soupe; en un mot, mon amie, je ne suis plus la même personne que j'étois il y a deux mois. Vous voyez bien pourquoi je vous conte tous ces détails. Ramenez-nous donc madamede Grignanà Paris; je vous promets qu'en trois semaines,Helvétiuset moi lui rétablirons l'estomac. C'est la cause de presque tous les maux. Je me suis même raccommodée avec le café; et, comme je ne sais point user d'une chose que je n'en abuse, j'en prends dans l'excès. Ma petite absinthe est le remède à tous maux. Vous me demanderez, mon amie, pourquoi me portant aussi-bien que je vous le dis là, je ne suis point allée à Chaulnes? Et je vous répondrai que je me trouve comme les personnes qui deviennent avares par être riches. Depuis que j'ai un peu de santé, je la ménage beaucoup. Le vilain temps m'avoit alarmée; si j'avois prévu qu'il pût faire aussi beau qu'il fait présentement, je crois que je me serois embarquée pour ce grand voyage; mais je me garde pour Dampierre, et je fais très-facilement de ma maison une maison de campagne. Je me promène les matins sur mon rempart, et je passe les après-dînées assez solitairement. La cour d'Angleterre est à Fontainebleau. Ils ont des comédies, des fêtes, et s'ennuient, à ce qu'ils disent; et tant pis pour eux. Madame la marquisede Grignanne veut voir personne; c'est ce qui m'a empêchée de me présenter à sa porte aussi souvent que j'aurois fait. M.de Chaulnes, qui sait forcer les portes, dit qu'elle est très-aimable. M.de Coulangesest allé à Chaulnes; ils reviendront tous dans un mois, et c'est tout-à-l'heure. L'abbé et moi ne laisserons point ignorer à madamede Sanzeitout ce que vous dites pour elle. Je vous demande mille complimens pour madamede Grignan, ma très-aimable: je vous demande aussi d'embrasser la bellePaulinepour l'amour de moi, tout comme si vous n'aviez point de sujet de vous plaindre d'elle.

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Paris, 28 octobre 1695.

Vousavez eu la colique, ma chère amie; et quoique je sache que vous vous en portez bien présentement, je ne saurois être rassurée que je ne le sois par vous-même. Je vous demande aussi des nouvelles de madamede Grignan; si vous saviez combien l'air subtil est contraire à ses maux, vous l'obligeriez de se mettre dans une litière bien faite et bien commode, et vous gagneriez Paris; l'air de Lyon lui feroit connoître qu'il n'y a point de meilleur remède pour elle que de changer de climat; c'est l'avis de mon oracle (Helvétius). La maréchalede Boufflersa été fort malade d'une pareille maladie, elle se-porte très-bien aujourd'hui. Le roi est de retour dans une parfaite santé. Je vis hier la duchessedu Lude, qui est venue à Paris pour se faire saigner et purger, sans autre raison, je crois, que d'avoir trop de santé. Il s'est fait de grands changemens à Chaulnes. M.de Chaulnesaime son château comme sa vie, et ne le peut quitter. Madamede Chaulnespasse les jours, et peut-être une bonne partie des nuits à jouer. M.de Coulangesest devenu délicat et précieux; les visites de province l'ennuient. Je vois souvent notre petite accouchée (la duchesse de Villeroi)[88]; elle a un fils un peu plus grand que son père, et un peu moins grand que le maréchal (de Villeroi); il n'y a point de jour qu'elle ne me demande des nouvelles de mademoisellede Grignan, et qu'elle ne lui souhaite tous les biens et les maux qu'elle a. L'on dit que le maréchalde Lorgesse porte mieux, et on n'appelle plus sa maladie une apoplexie; la maréchale, qui l'est allé trouver, va avec lui aux eaux de Plombières. Tout le monde croit le mariage de M.de Lesdiguièresfait avec mademoisellede Clérembault[89]; le charme que madamede Lesdiguièrestrouve dans ce mariage, c'est qu'elle n'aura point son fils avec elle. Le monde dit aussi celui de mademoiselled'Aubignéavec le fils[90]de M.de Noailles; et je crois qu'en cette occasion le monde dit vrai. Au reste, ma très-belle, j'ai à vous apprendre que l'abbéTestuest charmé de madamede Carman, et qu'il se plaint hautement de toutes ses amies de ne lui avoir pas fait connoître ce mérite-là plutôt. On parle fort ici de la solitude de madame la marquisede Grignan; on dit que sa vie n'est pas soutenable, parce qu'il ne faut voir personne, ou voir bonne compagnie. Vous voyez combien votre retour et celui desa belle-mère[91]sont nécessaires; mes conseils sur cela vous paroîtront bien intéressés; je souhaite que cette raison ne vous empêche pas de les suivre, et que vous me croyez aussi tendrement à vous que j'y suis. Je vous demande en grâce de dire bien des choses de ma part à madamede Grignan, et de ne pas oublier la belle et charmantePauline.

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Paris, 7 novembre 1695.

Aprèsavoir réfléchi avec toute l'application possible sur tout ce que vous me mandiez, ma chère amie,Helvétiusa encore voulu emporter votre lettre afin d'y penser à loisir; il ne me rapporta qu'hier ce que je vous envoie; il est persuadé que l'air subtil est fort contraire à madamede Grignan, et que s'il étoit possible qu'elle se mît dans une litière bien commode, et quelle fit de petites journées, elle ne seroit pas plutôt arrivée à Lyon qu'elle se trouveroit fort soulagée; c'est un remède que nous approuvons fort ici. Notre oracleHelvétiusa sauvé la vie à la pauvreTourte; il a un remède sûr pour arrêter le sang, de quelque côté qu'il vienne; c'est un très joli homme et très-sage. Sa physionomie ne promet pas tant de sagesse; car il ressemble àDuprécomme deux gouttes d'eau. Je vous demande des nouvelles de madamede Grignan, ma très-aimable, pour me récompenser de toutes mes consultations. M. le marquisde Grignanm'est venu voir; il est assurément moins gras qu'il n'étoit; je lui en ai fait des complimens très-sincères: madame sa femme me fit l'honneur de venir ici hier; je la trouvai si considérablement embellie, qu'elle me parut une autre personne que celle que j'avois vue; c'est qu'elle est engraissée, et qu'elle a bien meilleur visage, de beaux yeux si brillans, que j'en fus éblouie; elle vint ici sur les deux heures avec madame sa mère et mademoiselle sa sœur. Malheureusement pour moi, madamede Neverss'étoit levée aussi matin qu'elles; elle arriva un moment après ces dames, qui s'en allèrent quand elle entra; et madamede Neversqui me parla très-sincèrement, trouva madame la marquisede Grignantoute des plus jolies. M. et madamede Chaulneset M.de Coulangesarrivent mercredi pour dîner à Paris; je me dois trouver à l'hôtel de Chaulnes pour les y recevoir. Le roi est à Marli pour jusqu'à lundi; la comtessede Grammonty est aussi; mais quoiqu'elle ait rattrapé à la cour les grâces de la nouveauté, la pauvre femme ne s'en porte pas mieux. Tous ses maux sont revenus; elle les soutient avec un courage et une gaieté qui m'étonnent, ayant perdu, je crois, jusqu'à l'espérance de guérir. La duchessede Villeroireçoit ses visites dans son lit, jolie tout ce qu'on peut l'être; je fis, il y a deux jours, les honneurs de sa chambre avec la maréchalede Villeroi; j'ai découvert à cette petite duchesse un mérite qui lui fait bien de l'honneur dans mon esprit, c'est qu'elle a un goût si naturel pour mademoisellede Grignan[92], qu'elle en est sincèrement occupée; elle m'en demande continuellement des nouvelles. Elle lui souhaite tout le bonheur qu'elle mérite; mais elle ne veut consentir à aucun mariage, qu'elle ne soit assurée de la revoir ici. Enfin, elle a des sentimens, elle a des pensées; c'est un des miracles dePauline. Je sais de ses nouvelles; on dit que vous vous allez encore marier[93]; j'en suis ravie, mon amie; revenez donc toutes; la vie est trop courte pour de si longues absences. Par rapport à la vie, les plus longues ne devroient être que de deux heures. Je vous envoie une lettre de M.de Vannes, qu'il y a en vérité trois mois qui est dans mon écritoire. Je lui en demande pardon; car pour vous, je suis assurée que vous l'aimez autant à l'heure qu'il est, que quand elle a été écrite. Adieu, ma très-aimable; mandez-moi vîtement que vous allez revenir, et que vous ne pouvez plus souffrir la solitude de cette jeune marquise, qui, comme moi, soupire après votre retour.

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