LETTRE XXX.

Paris, 18 septembre 1695.

Monsieurde Lamoignonme montra hier une lettre de M. le chevalierde Grignan, qui m'apprit que madame votre fille se portoit bien mieux; j'en ai une joie très-sincère, et je souhaite de tout mon cœur, ma très-chère, d'apprendre la continuation de ce mieux; j'ai la confiance de croire que vous me le ferez savoir; cela me donne aussi des espérances que nous vous reverrons bientôt; il n'y a rien, en vérité, que je désire si vivement: votre retour est nécessaire à bien des choses, dont le changement d'air est une des principales pour madamede Grignan. Madame sa belle-fille est trop abandonnée ici; le retour de M.de Sévignéqui approche; que de raisons, ma très-belle, pour nous revenir voir! Paris est fort rempli à l'heure qu'il est; mais il ne le sera point à ma fantaisie, tant que vous ne serez point avec nous. J'ai bien envie d'apprendre si madamede Grignana fait usage des bouillons d'écrevisse, et si elle s'en est bien trouvée. Il y a tous les jours de bon dîners à l'hôtel de Chaulnes, et une très-bonne compagnie, où vous êtes toujours désirée. M. le marquisde Grignanme fit l'honneur de me venir voir il y a deux jours. Je le remerciai de n'être point grossi; il me paroît fort content du palais qu'il habite. On me mande de Lyon que la charmantePaulineva changer de nom; ne nous l'amenez-vous pas? Il n'y a que madamede Simianeque je puisse jamais autant aimer que mademoisellede Grignan. Hélas! à proposde Simiane; le pauvre monsieurde Langres[94]est à l'extrémité; j'en suis tout-à-fait en peine. Je crois M.Nicolemort; il tomba en apoplexie il y a deux jours.Racinevint en diligence de Versailles lui apporter des gouttes d'Angleterre, qui le ressuscitèrent; mais on vient de me dire qu'il est retombé; c'est une grande perte. Il s'est trop épuisé à écrire: on prétend qu'il s'est cassé la tête à ce dernier livre contre les Quiétistes; ils n'en valoient, en vérité, pas la peine. Adieu, ma très-aimable; j'attends toujours de vos nouvelles avec impatience, mais encore plus à présent, à cause de l'état où est madamede Grignan.

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Paris, 6 avril 1696.

Jeferai voir votre lettre à la maréchalede Créqui[95], madame; le seul plaisir qui lui reste, c'est d'entendre louer on pauvre fils[96]: elle me paroît plus affligée que le premier jour; je n'en passe guère sans la voir. Je l'ai cependant envoyée à M.de Coulangescette aimable et tendre lettre; il est à Saint-Martin d'où il doit revenir mardi. Madamede Saint-Gérana reçu deux visites de madamede Maintenon; vous jugez bien qu'il n'en falloit pas tant pour la consoler: madamede Mornaine quitte point madamede Maintenon; plus cette petite femme paroît insensible aux honneurs qu'elle reçoit, plus on est occupé d'elle. Je suis étonnée de ces sortes de conduites. Le mariage de ma nièce est absolument rompu avec M.de Poissi[97]; elle part dans huit jours pour aller en Flandre. M. et madamede Bagnolsn'ont aucun tort: madamede Maisons[98]a fait aussi ce qu'elle a pu, et nous lui en serons toujours très-sensiblement obligées: je suis ravie de la connoître; elle a un très bon cœur, et une véritable générosité. Il faut espérer que notre grande fille sera bien mariée[99]; mais ce ne peut plus être qu'au retour de la campagne, car rien ne nous convient plus dans la robe. Je m'en vais vîte finir ce petit billet; car madamede Montespanme vient prendre dès la pointe du jour, pour aller entendre le P.de la Ferté(jésuite), qui prêche comme unBourdaloue, et qui ressemble si fort au duc son frère, qu'on ne se peut empêcher de rire des discours qu'ils tiennent tous deux: madamede Fontevrault[100]vient aussi: voilà bien des sermons que j'entends avec cette bonne compagnie, qui part dans huit jours pour aller à Bourbon. Moins madamede Grignanse rétablira où elle est, plus elle se devroit presser de changer d'air. Séparément de l'intérêt que j'ai à donner ce conseil, c'est l'avis de tous les gens habiles. Quand reverrons-nous aussi madamede Simiane? elle ne s'en soucie guère; elle a de quoi s'amuser, pendant que nous soupirons ici après elle. Je ferai vos complimens à la maréchalede Créqui, et ceux de M. et de madamede Grignan, je vous en assure, ma très-aimable. Le roi a donné deux mille louis au maréchalde Choiseulpour l'aider à faire son équipage; je ne sais si le marquisde Grignanira avec lui. Adieu, ma vraie amie, et vîte adieu; on me presse de sortir.

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A MadameDe Simiane[101].

Paris, 2 mai 1696.

Jevous suis sensiblement obligée, madame, de songer encore à moi; je connoissois toutes vos perfections; mais la tendresse de votre cœur, et l'amitié que vous avez su avoir pour une personne[102]aussi digne d'être aimée que celle que vous regrettez, c'est ce qui me paroît fort au dessus de tout ce qu'on en peut dire. Ah! madame, que vous avez raison, de me croire infiniment touchée! Je ne pense à autre chose; je ne parle d'autre chose; j'ignore tous les détails de cette funeste maladie, je les cherche avec un empressement qui fait voir que je ne songe point à me ménager. Je passai hier toute la journée avec le prieur de Sainte-Catherine; vous jugez bien sur quoi roula notre conversation; je lui fis voir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; elle lui fit un vrai plaisir; car ces sortes de gens-là sont si persuadés que cette vie-ci ne doit servir qu'à s'assurer l'autre, que les dispositions dans lesquelles on quitte le monde sont les seules dignes d'attention pour eux; mais on songe à ce que l'on perd, et on le pleure. Pour moi, il ne me reste plus d'amie; mon tour viendra bientôt, cela est raisonnable: ce qui ne l'est guère, c'est d'entretenir une personne de votre âge de si tristes et de si noires pensées; votre raison fait oublier votre jeunesse, madame; et cela, joint à l'inclination naturelle que j'ai pour vous, m'autorise, ce me semble, à vous parler comme je fais.

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A LA MÊME.

Paris, 8 juin 1696.

Ilme paroît qu'il y a bien du temps que vous n'avez reçu de mes lettres; vous ne serez peut-être pas de cet avis: il n'y a pas moyen cependant de pousser ma discrétion plus loin; c'est un bien qui m'est devenu nécessaire, d'avoir de vos nouvelles; et, quelque inégalité qu'il y ait de votre âge au mien, j'éprouve que l'on vous aime très-solidement. Il y a des endroits dans votre cœur, qui font oublier votre jeunesse, sans qu'il y en ait aucun dans votre figure, qui ne présente toute la fleur de ce bel âge.

Je ne m'accoutume point à la perte que nous avons faite[103]; et lorsque j'apprends le retour de la santé de madame votre mère, je ne puis m'empêcher d'être vivement touchée que cette joie n ait point été sentie par une personne qui en eût été si digne[104]. Je vous prie, madame, que je sois informée de la continuation de cette santé, à laquelle je prends plus d'intérêt que je ne puis vous le dire.

Je vis avant-hier M.de Coulangesdans la belle maison de Choisi: madamede Louvoiset lui y sont établis pour tout l'été; on est obligé tous les jours d'y avoir deux tables par la quantité de monde qui s'y trouve; un lansquenet ensuite, et puis des promenades délicieuses; joignez à tout cela les plaisirs qui suivent l'abondance, et vous trouverez que Choisi est un séjour enchanté: il y a trop de ces plaisirs pour moi, et je ne saurois me résoudre à y passer plusieurs jours: mon goût augmente pour la solitude, ou du moins pour une très-petite compagnie. Madamede Mornaine quitte plus madamede Maintenon: elle va à Marli; enfin, madame, je ne trouve rien de si extraordinaire que de la voir de tous les plaisirs, pendant que vous êtes éloignée du monde et du bruit; il est vrai que vous avez de grandes ressources dans vous-même. Adieu, madame, je vous demande en grâce de ne pas négliger l'occasion de dire à M. le comtede Grignancombien je l'honore; mais sur-tout rendez-moi de bons offices auprès de vous, je vous en supplie.

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A LA MÊME.

Paris, 20 juillet 1696.

Ily a long-temps, madame, que je n'ai eu l'honneur de vous écrire; mais je ne suis point seule à m'en apercevoir? En vérité, c'est pure discrétion qui m'empêche de vous dire plus souvent ce que je sais penser de vous; il y a une telle disproportion de votre âge au mien, qu'il me paroît de la cruauté à moi de vous aimer comme je fais, et sur-tout de vous en entretenir. Je suis très-persuadée que vous n'enviez point les extrêmes distinctions dont jouit madamede Mornai; mais, madame, n'est-ce point être trop avancée pour votre âge, de vous savoir passer du monde et de la cour? Il me semble qu'il n'y a que l'expérience qui en puisse détromper, et voilà ce que vous n'avez pas jusqu'à présent. Madamede Mornaiest de tous les voyages de Marli, sans être nommée de toutes les promenades du roi; en un mot, madamede Maintenonla traite comme sa fille; et pensez-vous qu'on puisse être insensible à ces honneurs? ma niècede Bagnolsvoit tout cela d'un grand sang-froid. La trêve d'Italie donne ici de grandes espérances de la paix générale; je suis assurée, madame, que cette grande nouvelle ne vous sera pas indifférente. On se tourmente déjà pour être des dames de madamede Bourgogne; car on dit qu'elle n'aura point de filles, et qu'on lui donnera à peu près les dames qu'avoit la reine, excepté madamede Beauvilliers, qui, selon toutes les apparences, sera dame d'honneur. Nous craignîmes beaucoup ayant-hier pour madamede Chaulnes, qui, à la suite d'une mauvaise santé, eut une si grande foiblesse, qu'elle perdit connoissance. On envoya quérir des médecins, un confesseur, enfin un appareil très-propre à épouvanter; elle se porte beaucoup mieux; elle a pris aujourd'hui un peu d'émétique. J'aime cette duchesse de la vraie douleur qu'elle a eue de la perte de madamede Sévigné. Pour moi, madame, je vous avoue avec une sincérité que j'ai pour vous, malgré mon âge, que je ne m'en consolerai jamais; j'y pense sans fin et sans cesse; et quand je songe que tous les retours ne la ramèneront point, je ne puis soutenir une telle idée. Je vous demande des nouvelles de votre santé, madame; on m'a dit qu'elle n'étoit pas absolument bonne, et que vous preniez des eaux: je vous croyois une sorte de maladie, où les eaux n'étoient point propres. La maréchalede Castelnauest morte d'un très-douloureux cancer: les petites-filles espèrent la pension de quatre mille livres, que le roi lui faisoit. Je vous demande pardon, madame, de vous écrire une si longue lettre; mais le goût que j'y trouve, me doit faire espérer que vous ne vous en plaindrez pas.

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A LA MÊME.

Paris, 14 septembre 1696.

J'aiété fort aise, madame, d'apprendre par vous le rétablissement de la santé de madame votre mère; mais je ne puis m'ôter la pensée que la personne du monde, qui s'intéressoit le plus à cette santé, n'ait point partagé notre joie. Ah! madame, je ne m'accoutume point à ne plus espérer qu'aucun retour nous amène ce que nous regrettons avec tant de raison. Je comprends ce que ce sera pour madamede Grignan, de se trouver en ce pays-ci au milieu de ces tristes souvenirs. Je suis fort occupée de ce que vous nous privez de l'espérance de votre retour. Il me semble que vous seriez bien nécessaire à madame votre mère; et je vous avoue que j'aurois plus de joie de vous revoir qu'il ne convient à une personne de mon âge. Vous êtes faite pour charmer tout ce qui est aimable et jeune comme vous; et c'est vous offenser que de vous aimer aussi véritablement que je fais; mais qu'importe? Je ne sens point que je puisse m'empêcher de vous offenser, ni d'espérer que vous me pardonnerez. Que dites-vous, madame, de notre duchessedu Lude? Je l'embarquai mardi avec les dames du palais, dans une santé parfaite: jamais on n'a marqué tant de confiance en une personne, que le roi et madamede Maintenonont fait pour elle dans cette occasion; et je vous assure qu'elle n'y est pas insensible. On dit qu'il sera question encore de quatre dames du palais, et de deux autres, quand la jeune princesse se mariera. Je ne comprendrai jamais qu'on ne vous aille pas chercher au bout du monde pour cela. J'ai assez bonne opinion de votrevoisine[105], pour croire que vous seriez sa favorite. Enfin, je fais de tout ceci un petit château qui vous regarde uniquement, et je ne m'accommoderai jamais que ce château soit en Espagne. A propos d'Espagne, savez-vous que toute l'histoire de cette reine est fausse? Elle n'est point grosse, elle se porte fort bien; le roi en a reçu des nouvelles. On est ici dans lesTe Deum, dans les feux de joie de la paix de Savoie. Grâces à Dieu, le roi continue de se porter de mieux en mieux. On croit que la cour ira à Fontainebleau vers la fin de ce mois, pour y recevoir la princesse. Conservez-moi l'honneur de vos bonnes grâces, madame; j'espère que vous voudrez bien vous souvenir de moi auprès de madame la comtessede Grignanet de M.le Chevalier. Je vous demande pardon de la liberté que je prends; mais tout est permis à une personne qui a la confiance de vous écrire, et que vous honorez de vos aimables lettres. M.de Coulangesest à Vichi avec sa femmede Louvois[106].

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A LA MÊME.

Paris, 25 octobre 1696.

Jesuis fort aise, madame, que vous nous fassiez espérer le retour de madame votre mère; mais, en vérité, pour que la joie fût complète, le vôtre nous seroit bien nécessaire. J'admire que l'on ait pu faire des dames du palais pour madame la duchessede Bourgogne, sans avoir songé à vous envoyer chercher au bout du monde. Je fis part, il y a quelques jours, de mon étonnement à madamede Montchevreuil. A propos de madamede Montchevreuil, madamede Mornaiest accouchée d'un fils. Cet événement donne beaucoup de joie à toute sa maison. Où avez-vous pris, madame, que madame la duchessede Bourgognea eu la rougeole? Est-il possible qu'une deses voisinessoit si peu instruite?[107]Je reçus hier une lettre de madame la duchessedu Lude[108], qui me paroît charmée de sa princesse. Elle me mande qu'elle est grâcieuse, qu'elle a un très-bon air, et que, sans beauté, on ne peut être plus agréable qu'elle est. Le roi etMonsieuriront coucher à Montargis, pour la recevoir, et M. le ducde Bourgogneira jusqu'à Nemours.Madame, toutes les princesses et les femmes de la cour l'attendront toutes parées dans l'appartement qu'on lui destine à Fontainebleau, qui est le même qu'occupoit madamela Dauphine. On dit que l'on nommera encore six dames au mariage de la princesse. Le roi, madamede Maintenon, tout est charmé de madamedu Lude. Elle s'est surpassée elle-même dans toute la bonne conduite qu'elle a eue: j'en suis aussi peu surprise que j'en suis aise. Le pauvre abbéPelletierest mort d'apoplexie. Il y a quatre ou cinq jours que je vois un spectacle bien triste, mais qui commence à le devenir moins. M.d'Harrouistomba dimanche dernier en apoplexie: je volai à son secours; et nous avons si bien fait par nos remèdes et par nos soins, que je le crois hors d'affaire; mais le pauvre homme demeurera paralytique. Tout ce qu'il nous a dit dans son agonie, ne se peut ni croire ni imaginer; je n'ai jamais vu envisager la mort avec tant de courage, ni revenir à la vie avec tant de docilité. Ce pauvre mourant parloit toujours de madamede Sévigné. Il disoit: «si elle étoit au monde, elle seroit de celles qui ne m'abandonneroient pas.» Nous fondions toutes en larmes, et puis il nous disoit des choses qui nous faisoient rire, malgré que nous en eussions. J'ai une vraie impatience de recevoir l'honneur que vous dites que doit me faire un homme, qui a été assez heureux pour vous plaire. J'avoue que cela me prévient en sa faveur; mais, madame, pourquoi le laissez-vous venir tout seul? En vérité, vous êtes trop raisonnable, et nous souffrons trop de votre raison. J'espère que mademoisellede Bagnolsaura un beau palais sans l'aller chercher à Turin, ou, pour parler plus juste, un beau château; j'ai une grande envie qu'elle soit bien établie. Conservez-moi l'honneur de vos bonnes grâces, madame; et, si vous n'êtes point honteuse d'avoir un commerce avec une vieille comme moi, comptez qu'il ne finira point par ma faute. Je vous serai sensiblement obligée, si vous voulez bien me faire la grâce d'assurer madame la comtessede Grignanet M.le Chevalierque j'attends leur retour avec toute l'impatience qu'ils méritent.

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A LA MÊME.

Paris, 7 mars 1697.

Jesuis charmée de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, madame. Comme il y a long-temps qu'on n'a eu celui de vous voir, on est étonné de trouver tant de sagesse, de raison et de bon sens, avec tous les charmes de la jeunesse. Il n'y a que vous qui ayez pu accorder des choses si opposées. Je suis très-fâchée d'avoir ignoré si long-temps le séjour de M.de Simianeen ce pays-ci. Le hasard me l'a fait trouver à dîner chez M.de Saint-Amant; il m'a ensuite fait l'honneur de me venir voir deux fois. Il m'a paru tout comme il vous paroît; je ne crois pas peu dire. Il a bien raison d'être pour vous, comme il est. J'avoue que cela m'a fait un sensible plaisir; je n'aime point qu'on ignore de tels bonheurs. Ah! madame, que ne feroit point notre pauvre madamede Sévignédans une pareille occasion? Le malheur de ne la plus voir m'est toujours nouveau; il manque trop de choses à l'hôtel de Carnavalet. Je ne saurois m'empêcher de vous désirer; et toute votre indifférence pour ce pays-ci ne m'en peut inspirer pour votre retour. Je le souhaite comme si j'étois d'âge à en profiter; mais il me semble que mon inclination si naturelle pour vous, vous fait souffrir mon âge avec quelque bonté. J'ai eu la conduite que vous m'avez prescrite au sujet de votre lettre; cependant je vous avouerai, madame, que je l'ai montrée à madamede Chaulnes, qui m'a fait promettre de vous dire de sa part qu'elle vous approuve autant qu'elle désapprouve, je ne dirai pas qui. Savez-vous que madamede Chaulnesa un nouveau mérite à mon égard? C'est celui de ne se point du tout consoler de la perte de madamede Sévigné. Nous en parlons sans cesse; car, pour moi, c'est ma manière; j'aime à parler de ce que j'ai aimé, et à ne me point ménager sur les souvenirs qui me sont chers.

Je fis une longue réponse à une lettre, que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire avant la dernière; je la donnai à madame votre mère, et ma lettre s'est trouvée perdue. Je vous le dis, madame, afin que vous ne me soupçonniez pas d'une grossièreté pareille à celle d'y avoir, manqué. Au reste, le mariage de ma nièce avec M.de Poissiest rompu. Si j'étois à sa place, j'en serois aussi aise qu'elle en est peut-être fâchée. Il ne la désiroit point autant qu'il convenait pour surmonter les plus petites difficultés: quand cela est ainsi, il me paroît qu'on se doit trouver heureuse de ne point entrer dans une maison où l'on est si peu souhaitée: je suis assurée que c'est là votre avis. Quel bon sens, madame, que le vôtre, de n'être point entêtée de la cour! Songez que madamedu Lude, qui avoit une si bonne santé, est accablée de rhumatismes. Songez qu'il faut qu'elle couche dans la chambre de la princesse; qu'elle se fatigue jour et nuit, et pour qui[109]? Cependant je sais une personne du monde, qui admire les agrémens de la place, et la trouve préférable à tout le repos, dont madamedu Ludepouvoit jouir. J'ai eu quelque escarmouche avec cette personne sur une telle façon de penser, que je vous avoue que je ne comprends point. Continuez-moi toujours un peu de part dans votre amitié, madame. Il faudroit que vous pussiez bien savoir comme je suis pour vous, afin de vous persuader que je n'en suis pas indigne. Permettez-moi de prendre part à la joie de M. le marquisde Simianede se trouver auprès de vous. Sa joie est d'autant plus raisonnable, qu'il n'est pas aise tout seul. J'ai eu assez l'honneur de le voir, pour désirer beaucoup de le voir davantage.

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A madamede Grignan.

Paris, 19 avril 1700.

Ily a si long-temps, madame, que je ne fais rien de ce que je désire, que je n'ai pu trouver le moment de vous remercier de la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Ma mère a depuis quinze jours la fièvre continue avec des redoublemens; et moins elle est en état de penser, plus je suis attachée auprès d'elle: c'est un terrible spectacle. Ce qui se passe en moi dans cette cruelle occasion, ne se peut concevoir; mais en voilà trop sur un si triste sujet. Il vaut mieux vous faire de très-sincères complimens sur le voyage que M. le marquisde Grignanva faire en Lorraine. Toutes les distinctions sont agréables à son âge; et vous ne sauriez croire, madame, combien celle-là a été recherchée. Je me présentai hier à la porte deson excellence; elle étoit à Versailles. Je vis madame votre belle-fille chez madamede Simiane, qui est en vérité bien incommodée de sa grossesse. Je rendis mes devoirs en votre appartement; il est très-beau; la vue m'en paroît charmante. Je le regardai avec un air d'intérêt, qui me le fit bien examiner pour la première fois. Vous serez bien logée, madame; mais vous nous ferez trop languir après votre retour. C'est là votre unique défaut; nous aurions besoin que vous en eussiez d'autres pour nous consoler. On commence aujourd'hui à tirer la loterie de madamede Bourgogne. J'ai eu trente pistoles à la grande, qui s'est faite à l'Hôpital; se peut-il un plus grand malheur dans une pareille occasion? Cependant j'ai eu l'âme assez intéressée pour préférer ce vilain petit billet noir à un billet blanc; ma sœur a trouvé ce sentiment très-indigne d'elle. M.de Bagnolsest ici. Je ne désespère point qu'il n'aille à Grignan rendre à M.de Grignantout ce qu'il lui doit; car pour Paris, ce n'auroit été que la conduite des autres. Madame la duchessedu Ludea eu un mal assez considérable au pied. Elle a quelquefois un rhumatisme; mais elle ne sent point ses maux dans la chaleur du combat. Je pense toujours de la même façon sur ce qui la regarde; et, Dieu merci pour elle, sa façon de penser n'est point changée aussi. La pauvre petite madamed'Aunai, fille de madamede Morangis, est morte à vingt-un ans; lesVilleroisont très-affligés avec raison. On assure que M.de Rochebonneet M.de Saint-Germainont des raisons d'espérer; je souhaite de tout mon cœur pour la chose en elle-même, et par l'intérêt sensible que vous y avez tous, que leurs espérances soient fondées. J'ai appris à l'abbéTestuque vous l'honoriez de votre souvenir; mais je vous avouerai que, quoiqu'il ait reçu cette marque de votre bonté avec beaucoup de reconnoissance, il a voulu voir si je ne le trompois point, car il lui faut des démonstrations; et après avoir été convaincu de la vérité de ce que je lui disois, il a tiré des conséquences qu'il falloit qu'il fût charmé, et il a conclu qu'il l'étoit.

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A LA MÊME.

Paris, 30 juillet 1700.

Toutce que vous me faites la grâce de me dire est vrai, madame; cependant on ne sauroit s'imaginer ce que la nature soutenue du spectacle m'a fait souffrir. L'impression qui m'en est restée est si vive, que je n'en puis revenir, malgré tout ce que la raison peut fournir de consolation. J'espère en la diversion que je n'ai point encore éprouvée; car je n'ai vu personne dans cette triste conjoncture. Je ne vous fais point d'excuses de n'avoir pas fait réponse à votre lettre; vous jugez aisément, madame, de ce qui m'en a empêchée, et combien j'avois renoncé à mes plaisirs, puisque je m'étois retranché celui de vous entretenir. M.de Coulangesest à Versailles; on vient de me dire qu'il vit hier madamede Maintenonchez madamede Saint-Géran, et qu'il en avoit reçu des amitiés infinies. Il a mandé cette heureuse rencontre à madamede Louvois. C'est une chose raisonnable que lessecondes femmessoient mieux traitées que les premières; et je suis assez juste pour ne me point plaindre de la préférence que M.de Coulangesdonne à madamede Louvois. Que dites-vous de la mort de la duchessed'U***? Pour moi, je voudrois qu'on fît un exemple de tels assassinats. On dit cependant que la presse est grande à qui épousera ce joli héros. O grand pouvoir du tabouret! Le roi est à Marli pour dix jours. Je donnai à dîner à madamede Simianeen plein réfectoire le jour de la Madeleine. Nous avions la comtessede Grammontà notre dîner, et ensuite il fut question d'un sermon tout neuf du pèreMassillon. La seule visite que je me suis permise, a été celle de la maréchaled'Humières. En vérité, il n'y a qu'à habiter le faubourg Saint-Jacques pour être une personne au dessus des autres. On ne peut assez admirer la parfaite patience de cette maréchale, sa résignation à la mort, sa piété, son courage; enfin, rien n'est tel que le faubourg Saint-Jacques. Madamede Guitautl'habite aussi; je vous assure que ce quartier fournit une très-bonne compagnie. Je voudrois bien, pour nous venger de la joie que vous avez eue de nous quitter, que votre séjour à Grignan vous ennuyât autant que nous. Si cela étoit, madame, il nous seroit permis d'espérer bientôt votre retour. Une des grandes nouvelles du monde, c'est que madamede Bourgognechangera de confesseur aussi souvent qu'elle voudra, pourvu qu'il soit jésuite.

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A LA MÊME.

Paris, 18 décembre 1700.

Vousn'avez pas eu de peine, madame, à imaginer la raison, je ne dis pas de mon oubli, mais de mon silence, puisque vous m'avez fait la grâce de le remarquer. Votre vie est plus remplie que la mienne; ainsi c'est à moi qu'il convient d'être discrète. Je suis plus solitaire que jamais, et ne le suis pas encore assez à mon gré. Il n'a pas été au pouvoir des grands et prodigieux événemens qui sont arrivés[110], de m'obliger à quitter ma chambre. Les années m'ont tellement mise à la raison, que si j'en avois encore beaucoup à passer, je crois que je me retirerois dans quelque petit désert; mais l'avenir est court pour moi. Vous jugez bien qu'avec de telles dispositions je ne suis pas assez informée des nouvelles du monde, pour avoir la confiance d'espérer vous divertir; et je ne dois pas avoir celle de croire que de ne vous apprendre que des miennes, cela vous suffise. Ce n'est pas que je n'aie véritablement souffert d'ignorer ce qui se passoit dans les lieux que vous habitez, et que je n'en aie été instruite, autant que je l'ai pu, par madamede Simiane. Il faut avouer cependant que les nouvelles considérables n'ont pas manqué depuis quelque temps; maisquiconque ne voit guère, n'a guère à dire aussi. Vous allez avoir bien des affaires, madame, pour recevoir les princes[111]; je suis assurée que vous n'en serez point du tout embarrassée. Madamede Simianetrouva hier au soir ici madame la duchessedu Lude, qui est venu passer deux ou trois jours à Paris, et lui demanda de quelle manière il convenoit que vous fussiez habillée pour recevoir cette belle et grande compagnie. Elle lui répondit que ce n'étoit pas une question; qu'il falloit un grand habit, une coiffure noire, en un mot, comme vous seriez au souper du roi. Je ne vous parle point de plusieurs mariages dont il est question, et dont je suis sûre que vous ne vous souciez guère. Madamede Simianes'embarqua hier au soir pour aller souper chez ma niècede Tillières, où est le rendez-vous du beau monde tous les jours. Vous voyez bien, madame, qu'on a du monde, quand on en veut avoir. M.de Coulangesveut répondre lui-même aux aimables reproches que vous lui faites; il est cause que l'on a fait des chansons sur tous les grands directeurs: il a eu la goutte comme un grand homme. Je le plains, si jamais il est obligé de se croire vieux.

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A LA MÊME.

Paris, 17 juin 1701.

Jevous rends mille grâces, madame, de l'attention que vous avez eue à la subite et violente maladie, dont par les soins deChambonj'ai été délivrée en vingt-quatre heures. Je suis ravie de vous devoir ce médecin; car j'aime fort à être obligée aux personnes pour qui j'ai un sincère attachement; j'espère vivre et mourir de sa façon. Vous aurez été fâchée et surprise de la mort deMonsieur[112], j'en suis assurée. La dernière fois que j'eus l'honneur de le voir, il me demanda tant de vos nouvelles, que je lui fis très-bien ma cour par être en état de lui répondre sur ce qui vous regardoit. En vérité, la mort est un événement trop ordinaire pour pouvoir compter sur cette vie; pour moi, j'avoue que je ris quand je vois traiter solidement quelque chose d'aussi court et d'aussi fragile; c'est ma raison qui a cette conduite; car si c'étoit le sentiment, eh! mon Dieu, on ne feroit rien de tout ce que l'on fait, et on feroit tout ce que l'on ne fait point. On vous aura sans doute mandé, madame, que le roi conserve à M. le ducd'Orléanstous les honneurs et privilègesde Monsieur; des gardes, tous les grands officiers, et même un chancelier. Le roi est très-véritablement affligé. Toutes les femmes ont paru en mante devant S. M., et les cours souveraines vont lundi la haranguer. Les personnes, dont la mort devroit faire le plus d'impression, sont celles qui paroissent le moins regrettées, par la raison que l'on se tourne tout d'un coup à ce qui remplit leurs places. J'avoue, madame, que mon goût ne diminue point pour le repos, et qu'à l'heure qu'il est, je n'y préférerois que ce qui se doit préférer à tout; mais je n'aime point le repos que vous avez; il est trop loin de moi. Ce n'est pas que le séjour de Grignan ne me plût infiniment, si j'y pouvois aller. Au reste, madame, à propos de beau château, je vais avoir celui d'Ormesson; et je suis assez modérée pour n'en point désirer d'autres, ne voyant rien au-dessus que le séjour de Grignan. Nous avons eu ici la duchessedu Ludecinq ou six jours avant la funeste mort deMonsieur. J'ai vu l'abbéde Polignacdepuis son retour, dont il se croit redevable au P.de la Chaise; il est plus aimable que jamais, je dis l'abbéde Polignac. M.de Coulangesest ravi de la fin de cette disgrâce; mais comme il court toujours les champs, je crois qu'il ne l'a point encore vu. M. le cardinalde Bouillonest tranquille dans son abbaye, chose étonnante et difficile à croire? mais, madame, vous n'en serez point surprise, quand vous saurez qu'il est dans une extrême dévotion. Le roi lui a fait la grâce de lui accorder une main-levée pour la jouissance de tous ses revenus; cela fait espérer bien des adoucissemens dans ses malheurs. Il faut que je vous remercie beaucoup de vous être souvenue de mon amie la marquise, dont je ne sais seulement pas le nom, mais qui m'a été recommandée par une de mes véritables amies. On me l'amena hier. Elle dit qu'elle connoissoit fort toute ma famille à Lyon; je ne me souviens point de l'y avoir vue. Tout ce que je sais, c'est que c'est une femme de bonne maison, et que je vous suis très-obligée, madame, et à M.de Grignan, de la bonté que vous avez eue l'un et l'autre d'avoir égard à la très-humble prière que je vous ai faite. Madamede Sulliest assez malade; elle est dans toutes les règles des mauvais médecins,du lait,saignare,purgare, etc. Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison sur cela, quoiqu'elle l'entende si bien sur toute chose. Continuez-moi l'honneur de vos bonnes grâces, madame, et croyez, s'il vous plaît, qu'on ne peut vous honorer plus que je fais. Ma sœur brille à Bruxelles; elle a tous les soirs madame la comtessede Soissonsà souper chez elle. Il me prend quelquefois envie d'aller à Bruxelles représenter madamede Béthune[113]en Pologne. Vous ne sauriez comprendre à quel point je désire votre retour, madame. Plus je suis indifférente pour tout ce qui vient, plus je m'attache à ce qu'il y a quelque temps que je connois. M.de Coulangess'en va en Bourgogne avec madamede Louvois, et moi à Choisi toute seule prendre patience de ne pouvoir être à Ormesson que l'année qui vient; mais le moyen de faire encore des projets avec les exemples qu'on a chaque jour sous les yeux.

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A LA MÊME.

Paris, 12 septembre 1701.

Jesuis dans le monde, madame, et si peu instruite de ce qui s'y passe, que je n'oserois vous agacer; mais quand vous m'honorez de votre souvenir, j'y réponds avec un empressement, qui vous doit faire connoître la sensible joie que j'en ai, et juger en même temps que mon silence doit s'appeler de la discrétion toute pure. Il est vrai, madame, que vous êtes bien exposée aux grandeurs de ce monde. Vous réussissez si bien, qu'il seroit malheureux que vos talens ne parussent point. Vous ne payez pas seulement d'invention; on n'a parlé ici que de la magnificence avec laquelle vous avez reçu les princes; ce n'étoit qu'en attendant la reine d'Espagne. Madamede Braccianesera ravie de vous présenter à sa jeune reine. Je la trouve, comme vous, bien digne de l'emploi qu'elle a; mais la façon de penser de quelqu'un qui n'est plus jeune, ne laisse rien imaginer d'agréable[114]. J'ai déjà tant vécu, qu'il me paroît peu possible d'envisager un long avenir; ainsi ce peu qui me reste, j'aimerois à le passer dans le repos. Je n'ai jamais eu de goût pour les personnages, qui n'étoient point les jeunes dans les comédies. Cela m'est demeuré pour le théâtre du monde. Ma paresse naturelle, une foible santé sans doute, me donnent de telles pensées, qui s'accommodent si bien avec ma médiocre fortune, que je n'en puis assez remercier Dieu. J'ai trop aimé le monde. Il me semble cependant que je n'ai pas perdu le temps que j'ai passé à m'en détromper; car il est certain que je préfère la vieillesse aux belles années, par la grande tranquillité dont elle me laisse jouir: mais je veux répondre à vos questions, madame. Le voyage que madamede Louvoisdevoit faire en Bourgogne, est rompu; elle est à Choisi pour toute l'automne: monsieurde Coulangesy est avec elle, et je compte y aller dans sept ou huit jours. Comme je n'ai point encore de maison de campagne, je prends patience à Paris. Si je vis jusqu'à l'année qui vient, j'aurai Ormesson, qui n'est plus reconnoissable que par le bois. La maison est aussi blanche qu'elle étoit noire. Les fenêtres sont coupées jusques en bas; enfin, il y aura pour se coucher, pour se promener; et, grâce à Dieu, je n'en désire pas davantage. Pardonnez-moi, je désire passionnément de vous y recevoir; les cabarets plaisent quelquefois, quand on est accoutumé aux délices des grands palais. Oui, madame, M.de Coulangesira voir M. le cardinalde Bouillon, lequel, à ce que j'apprends, est bien plus heureux qu'il n'a jamais été. Je suis tout-à-fait sensible au malheur qui vient d'arriver à madamede Chatelux. Son fils, bien fait, bien riche, qu'elle alloit marier à une héritière de Bourgogne, a été tué à cette dernière occasion[115]. Je crois que le maréchalde Villeroijustifiera tout-à-fait la conduite de M. le maréchalde Catinat. Il est si honnête, qu'il ne dira que des vérités. Votre amie madamede Lesdiguièresa été bien heureuse. Vous ne m'aviez jamais confié que ce qu'elle a pour vous, madame, est une passion très-vive. Madamede Louvoiset moi, passâmes avec elle, il y a quelques jours, une partie de l'après-dinée. Elle nous montra un assortiment pour prendre du café d'une magnificence et d'une perfection comme il n'y en a point. On proposa d'en faire usage; elle nous assura que personne ne s'en serviroit avant votre retour. Elle l'attend avec une impatience que je comprends mieux que personne; en un mot, madame, vous lui avez inspiré des sentimens qui lui seroient inconnus sans vous. Son palais est plus beau et plus tranquille que jamais. Je m'y trouve à merveille; il me paroît qu'on ne se peut ennuyer dans un lieu où vous êtes si chérie. L'abbéTestua été ravi de l'honneur de votre souvenir, aussi bien que madameFrontenacet mademoiselled'Outrelaise. Ce premier est plus jeune que jamais; il seroit tout prêt à conduire le roi d'Espagne[116]. Chaque année lui en ôte deux, de façon qu'il est assurément trop jeune. Il y a long-temps que je n'ai vu madame votre belle-sœur. Elle a des vapeurs; et quand cela est ainsi, elle est seule sur son lit. Je lui ferai vos reproches. Je crois que M.de Sévignéreviendra bientôt de Bretagne. A propos de Bretagne, personne ne doute que M.de Beaumanoirn'épouse mademoisellede Noailles. Madamede Simianeaccouchera bientôt. Je voudrais bien pouvoir lui être bonne à quelque chose; mais je suis très-peu habile sur les accouchemens; et comme vous savez que je ne joue point, vous voyez bien qu'il m'arrive encore de lui être inutile, quand elle se porte bien. J'aurai cependant l'honneur de la voir, et de vous mander de ses nouvelles, quand elle ne sera point en état de vous écrire. Madamede Sanzeiest à Autri. La cour est à Marli jusqu'à samedi. Elle partira mardi pour Fontainebleau; elle séjournera deux jours à Sceaux; Meudon, Chaville, Sceaux, Lestang, admirez; madame, comme tout cela a changé en peu de temps: il n'y a que madamede Braccianeet l'abbéTestuqui ne changent point. Je vous demande pardon de la longueur de ma lettre. Je me laisse aller au plaisir de vous entretenir; je crains qu'il ne m'en coûte d'être long-temps sans recevoir de vos nouvelles. Seroit-il possible, madame, que je vous pusse recevoir à Ormesson? Vous ne me parlez jamais de votre retour, et cela m'afflige. Madamede Lesdiguièresassure qu'il est décidé pour le printemps. Je la verrai aujourd'hui, et ce ne sera pas sans qu'il soit bien parlé de vous. J'aime fort à lui plaire; mais il n'est pas aisé de démêler qui est la complaisante de nous deux, quand il est question de vous, madame.

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A LA MÊME.

Paris, 4 avril 1702.

Jesuis bien récompensée du soin que j'ai pris pour le chocolat de M.de Grignan, madame, puisque cela m'a attiré une marque d'honneur de votre souvenir. Il me semble que je vous aurois importunée, si je vous avois écrit dans toutes les occasions où il a été question de vous en ce pays-ci. Vous avez fait les honneurs de la France avec une telle magnificence et une telle profusion que l'on en parle encore tous les jours. Vous allez avoir le roi d'Espagne. J'avoue que tous ces honneurs ne me laissent point oublier mes intérêts, et je crains toujours que cela ne retarde votre retour, que je ne puis m'empêcher de désirer très-vivement. Je ne doute point que vous n'ayez été fort sensible à la perte de notre pauvre duchessede Sulli[117]. Elle vous aimoit véritablement, et c'étoit une très-aimable femme. Ah! madame, je la vis la veille de sa mort. Elle se croyoit bien malade; mais elle étoit bien éloignée de penser que le terme fût aussi court. Sa docilité pour les médecins l'a tuée; cependant s'il est vrai que nos jours sont comptés, pourquoi ne nous pas désaccoutumer de nos ridicules raisonnemens? Quant à moi, qui me trouve seule de toutes les personnes avec qui j'ai passé ma vie, je demeure dans ma solitude sans vouloir faire aucune nouvelle connoissance; cela n'en vaut pas en vérité la peine. Ma vie est très-éloignée de celle du monde. Je ne m'y trouve plus du tout propre. Ces nouveautés qu'il me présente ne sont plus à mon usage; et mon antiquité n'est plus au sien. Ainsi, grâce à Dieu, nous nous passons à merveille l'un de l'autre. Vous jugez bien, madame, que cela me rend peu digne du commerce que je pourrois avoir avec madamede Simiane. Son âge[118]et le mien sont trop disproportionnés. Je sais cependant qu'elle va habiter notre quartier, et je la plains beaucoup. Je suis assurée que quand elle auroit tort à votre égard, vous chercheriez toujours à la justifier. Ainsi, j'espère que vous l'aimerez toujours par la raison qu'elle vous est fort attachée, et que vous l'aimez naturellement. Elle est aussi très-aimable; cela est constant. Mais, madame, savez-vous bien que votre amie, madamede Lesdiguières, n'est point du tout en bonne santé? elle a une jambe qu'elle ne sent point, et qui est enflée. Elle n'imagine point d'autre remède que la saignée, qui est le seul, je crois, qui peut rendre son mal dangereux. Il faudroit fournir des esprits, et elle se veut épuiser, ce qui n'est assurément pas raisonnable. Je vous en avertis comme la seule personne qui peut lui faire entendre raison. La maréchalede Villeroia commencé à être affligée du jour que le maréchal partit pour l'Italie. L'événement n'a que trop justifié sa douleur; il étoit plus heureux, étant le marquisde Villeroi. Mais, madame, vous nous avez envoyé un prisonnier, qui l'est, je crois, présentement de mademoisellede Bellefond. Il soupa avec elle le jour de son arrivée à Vincennes; il fut charmé avec raison de sa beauté. Il a gagné le donjon depuis, avec l'idée de cette jolie fille, qui est toute des plus aimables. Enfin, elle n'a desMancinique la beauté. J'ai si peu de commerce avec M.de Richelieu[119], que je ne l'ai point vu depuis son mariage. Si on le voyoit toutes les fois qu'il se marie, on passeroit sa vie avec lui. Il est trop jeune pour moi; je ne sais pas si madamede Richelieului trouvera ce défaut. On ne peut trop louer sa modération; elle n'a pas encore pris son tabouret. L'hôtelde Richelieuest à vendre. Pour l'abbéTestu, je le crois très-fâché de ne pouvoir suivre l'exemple de M.de Richelieu. Sa jeunesse augmente tous les ans; et vous croyez bien, madame, qu'avec un tel privilège il est assurément trop jeune pour se marier. Il m'a priée de vous dire des choses très-passionnées de sa part. La princesse dela Cisterne[120], à qui j'ai appris que vous vous étiez souvenue d'elle, m'a fait promettre, madame, que je vous dirois combien elle est véritablement affligée de ne vous avoir point trouvée en ce pays-ci. Elle y a réussi à merveilles; la cour lui en a fait. Elle a tourné l'esprit de sa mère à tout ce qu'elle a désiré. Sa petite fille est morte; et c'est un bien pour faire réussir ses projets. Elle a un fils aîné, qui est fort grand seigneur dans son pays; et un petit, beau comme le jour, qu'elle prétend établir en France sous le nom de marquisde la Trousseavec ses deux belles terres de la Trousse et de Lisi. Elle ne trouve nul obstacle du côté de sa mère, qui lui a, je crois, assuré tout son bien. C'est une très-habile femme que madamede la Cisterne. Je la regrette; elle nous quitte après un voyage de huit jours qu'elle va faire à la Trousse. Elle vous plairoit, madame; elle a un esprit bon et naturel: je pense qu'elle pourra bien se venir établir en France dans quelques années; mais je ne prends plus aucune part dans les projets éloignés. Nous sommes ici dans l'agitation du Jubilé. Cette dévotion n'est point dans les principes du Quiétisme; car il se faut donner bien du mouvement. Le roi viendra trois jours de suite à Notre-Dame, à commencer jeudi, et s'en retournera à Meudon;Monseigneury est venu ces jours-ci. Enfin, madame, tout le monde est dans la ferveur, jusqu'à M.de Coulanges, qui, avant que d'aller courir les rues, m'a fort priée de vous assurer de ses respects. Je ne puis vous dire, madame, à quel point je sais vous honorer et vous aimer; mais les absences sont trop longues. Je ne les trouve point proportionnées à la brièveté de la vie; et vous jugez bien, madame, par la tristesse de cette réflexion, de tout l'ennui que me cause votre éloignement.

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A LA MÊME.

Paris, 10 mai 1703.

J'espéroisn'avoir aujourd'hui qu'à vous rendre mille très-humbles grâces d'une très-aimable lettre que je reçus hier de vous, madame, et je me trouve obligée de vous faire un triste compliment sur la mort du petit marquisde Simiane. La jeunesse et la fertilité du père et de la mère doivent donner de grandes espérances de voir bientôt cette perte réparée; mais enfin il étoit tout venu, et je prends un véritable intérêt à tout ce qui vous regarde. Je suis ravie, madame, que vous approuviez les dernières connoissances que j'ai faites; car je n'ose encore traiter d'amis des personnes avec qui j'ai eu aussi peu de commerce. J'ai bien de quoi m'annoncer auprès d'eux par leur conter comme vous parlez de leur mérite; c'est par-là que je suis bien sûre de leur plaire. Ils m'ont déjà confié ce qu'ils pensoient de vous et de tout ce qui s'appelle Grignan. M.de Marsinest malade; il attend le retour de sa santé pour aller où son devoir l'appelle. Le maréchal (de Catinat) est dans sa campagne plus philosophe qu'on ne peut vous le dire. Il a raison de se plaindre que je le fais trop attendre. Nous n'avons plus de temps à perdre tous deux; mais aussi nous sommes trop avancés, pour que le temps nous puisse faire tort ni à l'un ni à l'autre. Ma sœur doit partir pour Bruxelles le lendemain des fêtes; et voilà-ce qui m'a empêchée jusqu'à présent de m'aller établir à Ormesson, où je compte passer une partie de l'été; mais je serai bien honteuse, si j'y reçois jamais M.de Grignan, de ne lui présenter qu'un grand bois, lui qui est accoutumé, comme vous dites, madame, aux délices de Capoue. Il n'importe, je désire très-vivement d'avoir cette honte; car si je ne lui présente point les objets charmans, dont il jouit à Mazargues[121], et les belles eaux que je crois qui surpassent en beauté celles de Versailles, je lui présenterai une antique personne très-touchée des charmes de la solitude, et qui, sans avoir aucune aigreur contre le monde, en est fort dégoûtée. J'espère que, par ses conversations, il me tiendra moins de rigueur, et qu'il me pardonnera mes bois très-dénués de vue. Pour vous, madame, j'ose dire que vous serez surprise de l'arrangement de cette vieille maison, si vous pouvez faire un assez grand effort de mémoire pour vous en souvenir. Que dites-vous du parfait bonheur de M. le maréchalde Villars? Il est bien heureux de n'être pas désabusé du monde; car assurément le monde est tourné bien agréablement pour lui; et le moyen alors de penser qu'il n'y ait pas de plaisir dans cette vie? On dit qu'il a des inquiétudes qui le troublent, et que je crois cependant très-peu fondées. Si ma nièce avoit bien voulu me croire, le maréchal seroit heureux, et elle grande dame. Son insensibilité va jusqu'à n'être pas touchée de la conduite qu'elle a eue. J'avoue que je ne reconnois point mon sang à cette indolence. M.de Coulangesarriva hier de Versailles avec un portrait qu'il tenoit de la libéralité de M. le ducde Bourgogne. Il est aussi content que le peut être le maréchalde Villars. Tout Paris dit qu'il va être duc, je ne dis pas M.de Coulanges. Je conterai àSanzeique vous savez de ses nouvelles; il est si discret, qu'il ne nous a point parlé de ses bonnes fortunes. Il est aide de camp de M. le ducde Bourgogne; et il me paroît encore plus attaché à son maître qu'à sa maîtresse. Je ne vous puis rien dire deChambon; j'en suis désolée. Moins il est coupable, plus sa prison sera longue. Il n'oseroit dire ce qui pourroit le justifier: cela vous paroîtra un peu énigme; mais je n'ose en dire davantage, de peur d'être à la Bastille. Je vis, il y a deux jours, madame la duchessede Lesdiguières. La manière dont je désire votre retour, me fait un mérite auprès d'elle; mais je ne suis point contente que vous me parliez de ce retour avec si peu de certitude. Nous attendons la Saint-Jean avec autant de crainte que d'impatience; car si vous ne donnez point congé à M.de Rezé, nous ne tenons rien. Ainsi cet événement-là ne nous est pas assurément indifférent. Si Vous saviez ce que c'est que la calèche de velours jaune que madamede Lesdiguièresvient de faire paroître, vous ne pourriez pas résister au plaisir de vous promener dedans; on ne parle d'autre chose. Elle est singulière, magnifique, mais très-éloignée d'être ridicule, comme on l'avoit dit. On me l'avoit faite semée demores; et cela est faux. Les roues sont bleues, et paroissent de lapis. Cela fait un effet charmant avec ce jaune. Il y a trois mois que je n'ai vu madame votre belle-sœur[122]; elle n'a plus aucun commerce avec les profanes. J'ai été des dernières avec qui elle a rompu; mais elle ne veut plus de moi, il ne faut point s'en faire accroire: la maison qu'elle va habiter est laide; mais son jardin, qui est triste par la hauteur des murailles, ne laisse pas d'être grand. Vraiment, madame, une maison de campagne n'est pas une retraite digne d'une dévote. On ne trouve point le P.Gaffarel[123]à la campagne; et il est vis-à-vis de la porte où habitera M.de Sévigné. Je suis en peine de ce dernier. Sans sa docilité, ce seroit un homme perdu; mais aussi, sans sa docilité, n'iroit-il point habiter le faubourg Saint-Jacques. Pardonnez, madame, la longueur de cette lettre en faveur de la joie que j'ai de vous entretenir, et croyez, s'il vous plaît, qu'on ne peut être plus sensible que je le suis aux bontés dont vous m'honorez. Ne laissez plus aller M. le chevalierde Grignandans sa solitude, et entretenez M. le comte dans l'envie qu'il a de venir faire sa cour. Je ne crois personne plus propre que lui à convertir les Huguenots; il a bien de la douceur, bien de la raison, et n'est point du tout hérétique. Voilà, de grands talens pourOrange; mais il en a aussi pour le monde, qui le font bien désirer ici. Ne savez-vous pas, madame, que M. le maréchalde Villeroia été voir madame la comtessede Soissonsà Bruxelles? Il lui a mené son fils; et madame la comtessede Soissonsavoue qu'il y a long-temps qu'elle n'a eu une si grande joie. J'ai lu leTraité de l'Amitié[124], qui m'a paru rempli d'esprit; mais je ne l'aime point. Je donne ce goût pour le mien, et point du tout pour bon. Je hais les règles dans l'amitié, et je ne laisserai jamais mourir mon ami. J'aime cent fois mieux manquer à mon serment.

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A LA MÊME.

Paris, 17 juin 1703.

J'aieu la même conduite pour vous, madame, que j'ai eue pour moi; c'est celle aussi qu'ont observée toutes les personnes qui, par discrétion, n'ont pas cru devoir écrire à madamede Maintenon. Elles ont fait passer leurs complimens par madame la duchessedu Lude. J'ai écrit à cette dernière, et je me suis chargée de tout. Vous verrez par sa réponse que je dis vrai; et je suis même assurée que vous me croiriez, quand je ne vous l'enverrois point. Il est impossible d'être plus touchée que madamede Maintenonl'a été de la mort de M.d'Aubigné[125]. Pour moi, je le suis fort de celle deGourville, avec lequel j'avois renouvelé un commerce très-vif. J'y ajouterai que son esprit étoit si parfaitement revenu, que jamais lumière n'a tant brillé avant que de s'éteindre. Je n'ai point été à la campagne, comme je l'avois espéré; je me suis amusée à marier le frère de madamede Mornaiavec mademoisellede Menars. Cette pensée-là me vint; je la proposai à M. l'abbéDuguet, qui voulut bien entrer dans cette affaire. Elle est enfin conclue, et les noces se sont passées avec toute la magnificence possible. Nous espérons de la bonté du roi l'agrément pour la charge de président à mortier. Mademoisellede Menarsa tant de parens considérables, qu'il y a lieu de croire que cette espérance n'est pas chimérique. On présenta hier la nouvelle mariée au roi et à toute la cour. Madamede Maintenonlui fit des prodiges. Ma complaisance n'a point été jusqu'à aller à Versailles, quoiqu'on l'eût désiré. J'ai renoncé au monde, et je n'ai pas l'humilité d'aller dans un pays où je n'ai que faire, et où je n'ai rien d'agréable, ni de nouveau à montrer. Je cours ce soir à Ormesson, où M. le maréchalde Catinatet M.de Coulangesm'attendent. Je vous manderai des nouvelles de la vie que nous allons faire ce maréchal et moi. Je suis ravie d'apprendre que vous avez enfin donné congé à M.de Rezé; j'en tire la conséquence que vous revenez cet hiver. Je vous assure qu'il y a long-temps qu'aucun évènement ne m'a fait un plaisir si sensible. Je vous prie, madame, que je sois rassurée sur votre rhumatisme, dont je suis très en peine. Vous vous traitez si durement, que je ne vous trouve point bien entre vos mains. Je vis avant-hier madamede Simiane, que je trouvai consolée de la perte qu'elle a faite. Elle l'a réparée, car elle est grosse; mais il en coûte quelque chose à sa jolie figure. M.de Sévignénous a quittés pour sa Bretagne; et madame votre belle-sœur va jeudi habiter la maison de ma grand'mère. Je me suis trouvée attendrie en leur disant adieu; il me paroît qu'ils vont changer et de vie et d'amis. C'est, en vérité, une vraie sainte que madame votre belle-sœur, plus aisée à admirer qu'a imiter. Je me plains, madame, de n'avoir point appris par vous votre retour; mais j'en pardonnerons bien d'autres, si vous reveniez, comme je le veux espérer.

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A LA MÊME.

Paris, 7 juillet 1703.

Jene suis point contente, madame, de la manière dont vous me parlez de votre retour. Il me paroît que la saison de Noël vous fait peur; pour moi, je suis persuadée que le printemps et l'été n'arriveront qu'alors. Depuis trois semaines que j'habite ma solitude, je n'ai eu qu'un seul beau jour. Les vents sont déchaînés; les pluies continuelles; tous les biens de la terre perdus; voilà les événemens qui nous occupent le plus. Cependant celui de la petite victoire[126]de M. le maréchalde Boufflersest venu jusques à nous. Il étoit temps qu'il fit parler de lui, et que l'on se souvînt que le maréchalde Villarsn'est pas le seul conquérant que nous ayons. Nul bonheur sans mélange dans ce monde. La passion de ce dernier pour sa femme est au dessus de celle qu'il a pour la gloire, et sa délicatesse lui persuade que la gloire le traite mieux. Sa mère est charmante par ses mines, et par les petits discours qu'elle commence, et qui ne sont entendus que des personnes qui la connoissent. Mais, madame, je m'amuse à vous parler des maréchaux de France employés, et je ne vous dis rien de celui[127]dont le loisir et la sagesse sont au dessus de tout ce que l'on en peut dire. Il me paroît avoir bien de l'esprit, une modestie charmante; il ne me parle jamais de lui, et c'est par là qu'il me fait souvenir du maréchalde Choiseul. Tout cela me fait trouver bien partagée à Ormesson[128]; c'est un parfait philosophe, et philosophe chrétien; enfin, si j'avois eu un voisin à choisir, ne pouvant m'approcher de Grignan, j'aurois choisi celui-là. Il vous honore beaucoup, et nous parlons souvent de vous et de M.de Grignan. Il ne lui arrive point aussi d'oublier M. le chevalier.

Madame votre belle-sœur est établie au faubourg Saint-Jacques; et M. votre frère ira y descendre en arrivant de Bretagne. Je suis persuadée qu'il va être compagnon du P.Massillon[129]; c'est son premier métier que celui d'être dévot. Les dévots sont en vérité plus heureux que les autres. Je les envie, et je voudrois bien les imiter. Une des premières visites que je ferai, sera celle d'aller dans la maison de ma grand'mère; car c'est la même qu'occupe madame votre belle-sœur.

L'esprit deGourvilleétoit plus solide et plus aimable qu'il n'avoit jamais été. Il étoit revenu d'une manière, qui a fait sentir bien vivement le regret de le perdre. Ses mémoires sont charmans; ce sont deux assez gros manuscrits de toutes les affaires de notre temps, qui sont écrits, non pas avec la dernière politesse, mais avec un naturel admirable. Vous voyezGourvillependu en effigie, et gouverner le monde. Tout ce qui m'en a déplu (car je les ai entièrement lus), c'est un portrait, ou plutôt un caractère de madamede la Fayette, très-offensant par la tourner très-finement en ridicule. Je le trouvai quatre jours avant sa mort avec la comtessede Grammont; et je l'assurai que je passois toujours cet endroit de ses mémoires. Les caractères de tous les ministres y sont merveilleux; l'histoire de madamede Saint-Loupetde la Croixy est narrée dans le point de la perfection. Vous m'allez demander si l'on ne peut point avoir un aussi aimable ouvrage[130]; non, madame, on ne le verra plus, et en voici la raison:Gourvilley parle de sa naissance avec une sincérité parfaite; et son neveu n'est pas un assez grand homme pour soutenir une chose aussi estimable à mon gré.

Ma sœur est présentement à Bruxelles. Je lui manderai que vous lui faites l'honneur de vous souvenir d'elle. Notre nouvelle mariée me vint voir hier. C'est une femme très-vertueuse, et qui donne de très-agréables alliances à son mari, et une charge de président à mortier après la mort de M.de Menars. Je vous réponds sur toutes les questions que vous me faites, madame, à mesure qu'il m'en souvient, et je n'y cherche point de liaison. On ne vous a pas bien informée de la santé, ou plutôt de la maladie de madamede Maintenon. Depuis cette fièvre de l'hiver passé, elle en a toujours eu des accès précédés de grands frissons, sans marquer aucune règle; mais quand ses accès sont passés, elle se porte à merveille. Point de dégoût, point d'insomnie, très-peu de changement; voilà de bonnes marques, et qui font espérer qu'elle aura assez de force pour supporter cette bizarre fièvre. Madame la duchesse de Bourgogne s'est baignée à Marli; il faut espérer au retour de M. le duc deBourgogne. Je suis persuadée que M. le comtede Grignanest entièrement délivré de sa fièvre tierce. C'est une petite maladie faite pour le quinquina; et il me paroît qu'il n'a rien à hasarder à le continuer. Ma galerie est bien honorée d'être le modèle de la belle et magnifique galerie du château de Grignan; mais la mienne est auprès de vos palais; comme ces petits trous par où l'on fait voir Versailles. Telle qu'elle est, je voudrois bien vous y tenir, madame. Quant à M. le chevalier, j'espère queSaint-Gratien[131]l'attirera dans nos bois, et je le désire beaucoup. Je ne puis souffrir que madame deSal...ait des garçons tous les ans, toujoursGar....et jamaisGrignan; on n'y peut résister.

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A LA MÊME.

Paris, 5 août 1703.

Jesuis ravie, madame, que la bonne santé de monsieur le comtede Grignancontinue; le quinquina l'a bien mieux servi que madamede Maintenon, qui, malgré tout l'usage qu'elle en a fait, a toujours la fièvre. On l'en avoit crue guérie pendant quelques jours; mais la est revenue avec assez de violence, et peu de règle. Son état rend le voyage de Fontainebleau fort incertain. Elle est cependant à Marli; mais elle ne s'en porte pas mieux.

L'affaire du pauvreChambonn'avance point. J'allai hier à la Bastille; je fis tout mon possible pour le voir. Jamais mon amiJoncas[132]n'y voulut consentir. Je le regarde comme un homme ruiné sans ressource, d'autant qu'on ne voit point la fin de ses malheurs: sa petite femme me fait une extrême pitié.

Je crois que vous regrettez présentement l'hiver du mois de juillet; car voici un été bien chaud. Cependant il ne faut pas s'en plaindre; je crois ce temps-là bon pour M. le chevalierde Grignanet pour les vignes. J'allai, il y a deux jours, à Choisi. J'y laissai M.de Coulanges, qui doit incessamment venir voir votre maison pour y exécuter vos ordres. Madamede Lesdiguières, que je vis hier, ne parle que de la joie que lui donne votre retour; et c'est moi qu'elle choisit pour en parler. Elle a, en vérité, raison; car je ne le désire pas moins vivement qu'elle. Nous allâmes hier, madamede Simianeet moi, chercher le maréchalde Catinat. Il étoit déjà reparti. Il a passé quelques jours à Paris, où il m'avoit cherchée aussi; mais on ne se voit point à Paris. Je retourne incessamment dans la maisonde Polémon, où je serai ravie de le trouver; un héros chrétien est bien plus à mon usage maintenant qu'un héros romanesque. La maison que je vais habiter m'a vue dans ces deux goûts; car, en vérité, je n'y étois soutenue dans ma jeunesse que par des idées très-romanesques. Ce temps-là est bien éloigné. Les pensées solides sont assurément plus raisonnables; et c'est par-là qu'elles sont assez tristes. Au reste, madame, le bel air de la cour est d'aller à la jolie maison que le roi a donnée à la comtessede Grammontdans le parc de Versailles. Le comte dit que cela jette dans une si grande dépense, qu'il est résolu de présenter au roi des parties de tous les dîners qu'il y donne. C'est tellement la mode, que c'est une honte de n'y avoir pas été. La comtesse va tous les jours dîner à Marli, et le soir revient dans sa jolie maison vaquer à sa famille.

Madame votre belle-sœur[133]est fort joliment logée. J'allai chez elle en dernier lieu; je la trouvai dans une très-parfaite santé, mademoisellede Grignanet le P.Gaffarelavec elle; charmée de la vie qu'elle mène; bien des prières, bien des lectures, et une société de personnes qui sont toutes occupées de l'éternité, indifférentes pour les nouvelles du monde, peu sensibles à tout ce qui passe. En vérité, madame, ce ne sont pas eux qui ont tort.

La comtessede Grammontse porte très-bien. Il est certain que le roi la traite, à merveille; et c'en est assez pour que le monde se tourne fort de son côté. Mais, comme vous savez, madame, le monde est bien plaisant. Permettez-moi de vous supplier de me conserver l'honneur de vos bonnes grâces, et d'assurer M. le comtede Grignanet M. le chevalier de mes très-humbles services. Je conterai à notre maréchal tout ce que vous pensez de son mérite, et c'est par-là que je prétends me faire valoir auprès de lui.

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