A LA MÊME.
Paris, 25 septembre 1703.
J'entendsfort bien parler, madame, de la sagessede Chambon; ainsi, j'espère que son ressentiment ne l'obligera point à quitter Paris, où il rétablira mieux le tort que sa prison a fait à ses affaires qu'en lieu du monde. Vous ne connoissez plus la cour, de croire qu'on a pu lire sa justification. On ne liroit pas un billet de deux lignes, de quelque importance qu'il pût être. Vous avez été instruite du beau procédé de M.de Chamillard, à l'égard de M.Desmarest, et des raisonnemens du public. Ainsi, madame, je ne vous parlerai plus de cette vieille nouvelle; mais je ne veux pas perdre un moment à vous dire l'état où est Madamede Lesdiguières, dont je vous croyois bien informée. Son mal a été une dyssenterie très-violente; et son médecin, un suisse qui a tué, ou du moins avancé la mort de M.de Chaulnes, par un breuvage qu'il lui donna. Cependant madamede Lesdiguièresne vouloit voir aucun autre médecin; enfin, il y a six jours que madame la maréchalede Villeroilui mena de son autoritéHelvétius, qui ne la trouva point en état de prendre son remède. Il crut voir des indices certains qu'elle avoit un abcès. Il craignit la gangrène; il lui fait prendre des lavemens d'herbes vulnéraires avec de l'eau d'arquebusade. Elle en est à fendre du pus. Ainsi, on espère qu'elle reviendra de cette maladie; mais on ne la croit pas encore hors de péril. Son mal est trop grand pour s'en prendre au café. Notre maréchal ([134]) l'a abandonné pour le chocolat. Je lui ferai assurément voir ce que vous dites de lui; il me paroît fort touché de votre approbation, madame, et de celle de M. le chevalierde Grignan. C'est le plus aimable homme du monde; nous ne passons pas un jour sans le voir. Je le trouve seul au bout, d'une de nos allées; il y est sans épée, il ne croit pas en avoir jamais porté. Il voit le roi tous les quinze jours, et puis revient dans sa solitude avec un goût qui paroît naturel. Vous avez raison, madame, de me trouver à plaindre, quand je retournerai à Paris. J'ai promis à madamede Louvoisd'aller passer quinze jours à Choisi; mais je vous avoue que j'ai bien de la peine à m'y résoudre. M. et madamede Simianeme firent hier l'honneur de venir dîner ici avec notre fille d'honneur de la reineMarguerite; et madame votre fille me promit qu'elle y reviendroit passer encore quelques jours. C'est en vérité une jolie femme. On ne peut avoir plus d'esprit, ni un esprit plus aimable que le sien; une charmante humeur: il n'est pas possible de se dépêtrer d'elle; mais c'est bien à moi d'aimer une personne de son âge. Cependant je tomberois infailliblement dans cet inconvénient, si je la voyois trop souvent. J'ai bien de l'impatience de vous voir exécuter le projet que vous avez fait de revenir à Paris. Si j'étois en commerce avec les fées, vous me verriez voler àGrignan. Tant que cela ne sera point, croyez que je ne vais que terre à terre.
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A LA MÊME.
Paris, 5 février 1704.
Lacomtessede Grammont, madame, ne se porte pas bien; aussi je la crois moins soutenue que le comte par les charmes de la cour, quoiqu'elle y soit traitée avec toutes les distinctions possibles. M.de l'Hôpitalest mort[135]; c'étoit une de vos conquêtes. Sa femme[136]demeure avec quarante mille écus de rente. Cela change fort son état; car on ne la faisoit vivre que desinfiniment petits[137]. L'abbéTestuest dans un état très-digne de pitié. Ses vapeurs augmentent; au lieu de diminuer. Il y a trois mois qu'il n'a dormi. Il ne mange plus, et son imagination se sent des désordres de son corps. Ajoutez à tous ses maux soixante-dix-huit ans, et vous jugerez que nous aurons bien de la peine à le tirer de l'état où il est. Quelle tristesse, madame, de voir disparoître toutes les personnes avec qui l'on a vécu! j'apprends dans ce moment la mort de madamede Boisdauphin. Je vous quitte avec regret, madame, pour aller au secours de madamede Louvois. Ce ne sera pourtant, qu'après vous avoir suppliée de ne point oublier la manière dont je vous honore, j'ose dire plus, celle dont je vous aime. Je vois quelquefois madamede Lesdiguières; j'ai même été chez elle avec madamede Simiane, qui ne l'avoit point vue depuis la perte de son fils[138]. Cette dernière prétend que ce n'étoit point sa faute; mais il étoit un peu tard, je l'avoue. Elle vous adore (madame de Lesdiguières); mais elle soutient, et je suis de son avis, que ce n'est pas vous voir que de se souvenir de vous. Je crois le printemps revenu à Marseille; car il se laisse entrevoir dans ce pays ci. J'oubliois de vous dire que l'abbéTestua été très-sensible à l'honneur de votre souvenir, malgré la cruauté de tous ses maux.
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A LA MÊME.
Paris, 3 mars 1704.
Jeme suis acquittée des ordres que vous m'avez donnés, madame, et j'ai mille et mille remercîmens à vous faire de madamede Louvois, qui m'a paru fort touchée de votre attention à son égard. La pauvre femme a hérité de cinquante-quatre mille livres de rente. Je ne l'en, crois pas plus heureuse, et je sais bien que je me sens très-éloignée de l'envier. Nous avons eu la duchessedu Ludequatre jours ici. Cela devient ridicule d'être aussi belle qu'elle l'est; les années coulent sur elle, comme l'eau sur la toile cirée. Sa joie est très-grande de l'heureuse grossesse de sa jeune princesse. Le P.Massillonréussit à la cour, comme il a réussi à Paris; mais on sème souvent dans une terre ingrate, quand on sème à la cour; c'est-à-dire que les personnes qui sont fort touchées de sermons, sont déjà converties, et les autres attendent la grâce, souvent sans impatience; l'impatience seroit déjà une grande grâce. En vérité, madame, M. le marquisde Grignanest ce qui s'appelle un homme de bien, sans qu'il lui en coûte de déplaire au monde: au contraire, on, l'en aime davantage. Pour moi, j'avoue que je l'honore au dernier point. Madamede Simianese porte à merveille; elle se dispose à vous aller trouver ce printemps, puisque le duc de Savoie ajoute à tous les maux qu'il nous fait, celui de vous obliger à demeurer en Provence. Nous avons ici un voisin qui vous désire beaucoup à Paris, madame: c'est M. le cardinald'Estrées. Il s'adonne fort à venir ici les soirs; et j'ai été assez peu polie pour le prier de ne les pas pousser aussi loin qu'il faisoit. Mon antiquité ne me permet plus d'entretenir la compagnie au-delà de neuf heures; et notre cardinal, qui est plus vif et plus jeune que jamais, ne s'amuse point à savoir l'heure qu'il est. Je compte m'aller établir dans ma solitude[139]vers les premiers jours de mai. J'y verrai le maréchalde Catinat, qui se trouve toujours à Saint-Gratien, pour y recevoir le premier rossignol. Le maréchalde Villarsnous quitte pour aller habiter le quartier de Richelieu: il est si amoureux de sa belle maréchale, qu'il est difficile qu'il soit heureux. Cette passion est ordinairement suivie d'une autre qui trouble le repos, lors même qu'on a tout lieu de ne se point inquiéter. Le maréchal est souvent plus aise que s'il avoit épousé ma nièce; mais il est bien moins tranquille qu'il ne l'auroit été. La belle-mère de ma nièce se meurt, et le pauvreTermesmourut hier à six heures du matin. L'abbéTestua des maladies bien réelles; il est à craindre maintenant qu'on ne soit obligé de lui faire une opération. Ajoutez à ce mal un cruel rhumatisme, et vous jugerez, madame, que ses vapeurs ne sont pas le plus grand de tous ses maux. Il est commeJobsur son fumier, à la patience près; je suis très-fâchée de son état. C'est, pour ainsi dire, demeurer seule sur la terre, que de voir disparoître tout ce que l'on a connu; ce qui est de certain, c'est que l'on n'y sera pas long-temps. Votre amie, madamede Lesdiguières, fait des merveilles pour la duchessede Lesdiguières, jadis madamede Canaples.
Vous savez, madame, que notreSanzeia été fait brigadier.
FIN.
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DE
DE COULANGES,
ET DE LA FAYETTE;
DE NINON DE L'ENCLOS,
ET DE
MADEMOISELLE AÏSSÉ;
Accompagnées de Notices biographiques, de Notes explicatives, et delaCoquetteVengée, par Ninon de l'Enclos.
SECONDE ÉDITION.
A PARIS,
Chez LÉOPOLD COLLIN, Libraire,
Rue Gît-le-cœur, Nº. 18.
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AN XIII.—1805.
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DE
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SUR
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Marie-Magdeleine Pioche de la Vergne, comtessede la Fayette, naquit, en 1632, d'Aymarde la Vergne, maréchal de camp et gouverneur du Hâvre-de-Grâce, et de Mariede Péna, d'une ancienne famille de Provence.
Mademoisellede la Vergneeut le bonheur d'avoir un père en qui le mérite égaloit la tendresse. Il prit soin lui-même de l'éducation de sa fille, et cette éducation fut à la fois solide et brillante. Les lettres et les arts concoururent à embellir un heureux naturel.Ménageet le pèreRapinse chargèrent d'enseigner le latin à mademoisellede la Vergne. Introduite de bonne heure dans la société de l'hôtel de Rambouillet, la justesse et la solidité naturelle de son esprit n'auroient peut-être pas résisté à la contagion du mauvais goût, dont cet hôtel étoit le centre, si la lecture des auteurs latins ne lui eût offert un préservatif, qu'à cette époque elle ne pouvoit encore trouver dans notre littérature. Du reste, elle mit autant de soin à cacher son savoir que d'autres en mettent à l'étaler.
En 1655, âgée de 22 ans, elle épousa François, comtede la Fayette, frère de mademoisellede la Fayette, fille d'honneur d'Anned'Autriche, connue par ses chastes amours avecLouis XIII. Madamede la Fayetteeut de son mari deux fils, dont l'un suivit la carrière des armes, et l'autre embrassa l'état ecclésiastique.
Douée d'un esprit cultivé et du talent d'écrire, madamede la Fayettene pouvoit manquer d'avoir une estime particulière pour ceux en qui les mêmes avantages se faisoient remarquer. Plusieurs gens de lettres furent admis dans sa familiarité. De ce nombre étoitla Fontaine, dont la destinée sembloit être d'avoir les femmes les plus distinguées pour amies et pour bienfaitrices.
Segraisavoit déplu àMademoiselle, au service de laquelle il étoit en qualité de gentilhomme ordinaire, pour avoir blâmé son projet de mariage avecLauzun. Il fut obligé de quitter la maison de cette princesse. Madamede la Fayettele reçut dans la sienne. Ce fut pendant le séjour qu'il y fit qu'elle composaZaydeetla princesse de Clèves. Elle fit paroître le premier de ces romans sous le nom deSegrais. Le succès en fut si prodigieux, que madamede la Fayette, toute modeste qu'elle étoit, dut regretter de n'en pouvoir jouir qu'en secret, et queSegrais, sur-tout, dut désirer de ne pas rester plus long-temps chargé d'une gloire, qui, croissant chaque jour, devenoit un fardeau également incommode pour sa délicatesse et pour son amour-propre. Il en rendit la jouissance à celle qui en avoit la propriété, sans en rien retenir que l'honneur d'avoir donné quelques avis pour la disposition de l'ouvrage. Sa renonciation fut sincère, et l'on y crut.
Le docteHuet, depuis évêque d'Avranches, fut lié d'une amitié très-tendre avec madamede la Fayette. Il composa pour elle sonTraité de l'origine des Romans, qui fut imprimé en tête deZayde. C'est à ce sujet que madamede la Fayettedisoit àHuet: Nous avons marié nos enfans ensemble.
Rien n'est plus connu que l'amitié de madamede la Fayetteet du ducde la Rochefoucauld, l'auteur desMaximes. Elle dura plus de vingt-cinq ans, et la mort seule en rompit les nœuds. Ce ne seroit point assez de dire que M.de la Rochefoucauldet madamede la Fayettese voyoient tous les jours; ils étoient continuellement ensemble; ils ne se quittoient pas. Le ducde la Rochefoucauld, après l'éclat et les agitations de sa jeunesse, condamné à la retraite et au repos, éloigné des places et des honneurs, abandonné de ceux qui ne s'attachent qu'à la faveur, et de plus obsédé de maux très-douloureux, se livroit trop souvent aux accès d'une injuste misantropie. Dans cette position, quelle société pouvoit lui être plus nécessaire que celle d'une femme aimable et bonne, qui embellît sa solitude, remplît le vide de son âme, adoucît son humeur et ses chagrins, dont l'attachement désintéressé fût une continuelle réfutation de son triste système, dont l'entretien fît une agréable diversion aux maux qu'elle ne parviendroit pas à soulager par ses soins, qui attirât chez lui, auprès de qui il pût trouver ce choix d'hommes instruits et de femmes spirituelles, si préférable à la foule des courtisans frivoles et perfides? Telle étoit madamede la Fayettepour M.de la Rochefoucauld. Son ami mourut; elle fut inconsolable. Accablée par le chagrin et les infirmités, ayant perdu ce qui l'attachoit le plus au monde, elle se jeta toute entière dans le sein de Dieu. Les dernières années de sa vie furent consacrées aux pratiques de la piété la plus austère; elle mourut en 1693, dans sa soixantième année.
Le trait le plus marqué de son caractère, étoit la franchise. M.de la Rochefoucauldlui avoit dit qu'elle étoitvraie. Ce mot qui n'avoit point encore été employé dans cette acception, parut la peindre parfaitement, et dès lors chacun le lui appliqua.
Son caractère et sa conduite ont été attaqués; mais la malignité connue de ses détracteurs suffit presque seule pour réfuter leurs accusations. Il suffit de nommerla Beaumelle, historien infidèle, qui presque toujours mettoit à la place de la vérité les caprices de son humeur ou les saillies de son imagination; etBussy-Rabutin, ce satirique impitoyable qui n'épargna ni le roi ni madamede Sévigné, sa cousine, c'est-à-dire, ce qu'il y avoit de plus puissant et de plus aimable. Aux calomnies de pareils hommes, opposons un témoignage, qui, pour être favorable, n'en est pas moins digne de foi. C'est celui de madamede Sévigné. «Madamede la Fayette, écrivoit-elle à sa fille, est une femme aimable et estimable, que vous aimiez dès que vous aviez le temps d'être avec elle, et de faire usage de son esprit et de sa raison. Plus on la connoît, plus on s'y attache.»
Madamede la Fayetteavoit l'esprit éminemment juste.Segraislui avoit dit:Votre jugement est supérieur à votre esprit.Cette opinion lui avoit paru très-flatteuse. On sent que pour bien goûter une pareille louange, il faut la mériter. Elle ne portoit dans la conversation ni les saillies étincelantes et caustiques de madameCornuel, ni la vivacité spirituelle de madamede Coulanges, ni l'aimable abandon de madamede Sévigné; mais ses discours étoient d'une précision élégante et ingénieuse. On a retenu d'elle plusieurs mots, entr'autres celui-ci:Les sots traducteurs ressemblent à des laquais ignorans qui changent en sottises les complimens dont on les charge.
Il est inutile de s'étendre ici sur ses ouvrages que tout le monde connoît.Zayde, la princesse de Clèves, la comtèsse de Tendeetla princesse de Montpensier, seront lues avec plaisir aussi long-temps qu'on sera sensible à la délicatesse des sentimens, aux grâces et au naturel du style. Outre ses romans, elle avoit composé un assez grand nombre d'ouvrages historiques; mais les manuscrits se sont perdus par la négligence de l'abbéde la Fayette, son fils, qui les prêtoit à tout le monde, et ne les redemandoit pas. On n'a conservé que deux de ces écrits; l'un est intitulé:Mémoires de la cour de France, pour les années 1688 et 1689; l'autre est l'histoire de madame Henriette-Anned'Angleterre, première femme deMonsieur.
On a encore de madamede la Fayetteun portrait de madamede Sévigné, l'un des meilleurs qu'on ait faits dans ce siècle où l'on en fit tant. L'amitié retraça fidèlement les traits d'un modèle qu'elle n'avoit pas besoin d'embellir. Ce portrait a été placé dans le volume que nous publions à la suite des lettres de madamede la Fayette.
Ces lettres, qui sont au nombre de quatorze, sont adressées à cette même madamede Sévigné, dont elles ne dépareroient pas le recueil. On peut croire que, si madamede la Fayettese fût livrée davantage au commerce épistolaire, elle eût approché en ce genre du talent et de la réputation de son amie; «mais, lui écrivoit-elle un jour, le goût d'écrire m'est passé pour tout le monde; et, si j'avois un amant qui voulût de mes lettres tous les patins, je romprois avec lui.»
DE
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Paris, 30 décembre 1672
J'aivu votre grande lettre àd'Hacqueville: je comprends fort bien tout ce que vous lui mandez sur l'évêque de Marseille; il faut que le prélat ait tort, puisque vous vous en plaignez. Je montrerai votre lettre àLanglade, et j'ai bien envie encore de la faire voir à madamedu Plessis; car elle est très-prévenue en faveur de l'évêque. Les Provençaux sont des gens d'un caractère tout particulier.
Voilà un paquet que je vous envoie pour madamede Northumberland. Vous ne comprendrez pas aisément pourquoi je suis chargée de ce paquet; il vient du comtede Sunderland, qui est présentement ambassadeur ici. Il est fort de ses amis; il lui a écrit plusieurs fois; mais n'ayant point de réponse, il croit qu'on arrête ses lettres, et M.de la Rochefoucauld, qu'il voit très-souvent, s'est chargé de faire tenir le paquet dont il s'agit. Je vous supplie donc, comme vous n'êtes plus à Aix, de le renvoyer par quelqu'un de confiance, et d'écrire un mot à madamede Northumberland, afin qu'elle vous fasse réponse, et qu'elle vous mande qu'elle l'a reçu; vous m'enverrez sa réponse. On dit ici que si M.de Montaigun'a pas un heureux succès dans son voyage, il passera en Italie pour faire voir que ce n'est pas pour les beaux yeux de madamede Northumberlandqu'il court le pays: mandez-nous un peu ce que vous verrez de cette affaire, et comment il sera traité.
LaMaransest dans une dévotion et dans un esprit de douceur et de pénitence qui ne se peuvent comprendre: sa sœur[140], qui ne l'aime pas, en est surprise et charmée; sa personne est changée à n'être pas reconnoissable: elle paroît soixante ans. Elle trouva mauvais que sa sœur m'eût conté ce qu'elle lui avoit dit sur cet enfant de M.de Longueville, et elle se plaignit aussi de moi de ce que je l'avois redonné au public; mais ses plaintes étoient si douces, queMontalaisen étoit confondue pour elle et pour moi; en sorte que, pour m'excuser, elle lui dit que j'étois informée de la belle opinion qu'elle avoit que j'aimois M.de Longueville. LaMarans, avec un esprit admirable, répondit que puisque je savois cela, elle s'étonnoit que je n'en eusse pas dit davantage, et que j'avois raison de me plaindre d'elle. On parla de madamede Grignan; elle en dit beaucoup de bien, mais sans aucune affectation. Elle ne voit plus qui que ce soit au monde, sans exception; si Dieu fixe cette bonne tête-là, ce sera un des grands miracles que j'aurai jamais vus.
J'allai hier au Palais-Royal avec madamede Monaco; je m'y enrhumai à mourir: j'y pleuraiMadame[141]de tout mon cœur. Je fus surprise de l'esprit de celle-ci[142]; non pas de son esprit agréable, mais de son esprit de bon sens: elle se mit sur le ridicule de M.de Meckelbourgd'être à Paris présentement; et je vous assure que l'on ne peut mieux dire. C'est une personne très-opiniâtre et très-résolue, et assurément de bon goût; car elle hait madamede Gourdonà ne la pouvoir souffrir.Monsieurme fit toutes les caresses du monde au nez de la maréchalede Clérembault[143]; j'étois soutenuede la Fienne, qui la hait mortellement, et à qui j'avois donné à dîner il n'y a que deux jours. Tout le monde croit que la comtessedu Plessis[144]va épouserClérembault.
M.de la Rochefoucauldvous fait cent mille complimens; il y a quatre ou cinq jours qu'il ne sort point; il a la goutte en miniature. J'ai mandé à madamedu Plessisque vous m'aviez écrit des merveilles de son fils. Adieu, ma belle, vous savez combien je vous aime.
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Paris, 27 février 1673
MadameBayardet M.de la Fayettearrivent dans ce moment; cela fait, ma belle, que je ne vous puis dire que deux mots de votre fils: il sort d'ici, et m'est venu dire adieu, et me prier de vous écrire ses raisons sur l'argent: elles sont si bonnes que je n'ai pas besoin de vous les expliquer fort au long; car vous voyez, d'où vous êtes, la dépense d'une campagne qui ne finit point. Tout le monde est au désespoir et se ruine. Il est impossible que votre fils ne fasse pas un peu comme les autres, et, de plus, la grande amitié que vous avez pour madamede Grignan, fait qu'il en faut témoigner à son frère. Je laisse au grandd'Hacquevilleà vous en dire davantage. Adieu, ma très-chère.
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Paris, 15 avril, 1673
Madamede Northumberlandme vint voir hier; j'avois été la chercher avec madamede Coulanges: elle me parut une femme qui a été fort belle, mais qui n'a plus un seul trait de visage qui se soutienne, ni où il soit resté le moindre air de jeunesse; j'en fus surprise: elle est, avec cela, mal habillée; point de grâce; enfin, je n'en fus point du tout éblouie; elle me parut entendre fort bien tout ce qu'on dit, ou, pour mieux dire, ce que je dis; car j'étois seule. M.de la Rochefoucauldet madamede Thianges, qui avoient envie de la voir, ne vinrent que comme elle sortoit.Montaigum'avoit mandé qu'elle viendroit me voir; je lui ai fort parlé d'elle; il ne fait aucune façon d'être embarqué à son service, et paroît très-rempli d'espérance. M.de Chaulnespartit hier, et le comteTotaussi; ce dernier est très-affligé de quitter la France: je l'ai vu quasi tous les jours, pendant qu'il a été ici; nous avons traité votre chapitre plusieurs fois. La maréchalede Grammonts'est trouvée mal;d'Hacquevilley a été, toujours courant, lui mener un médecin: il est, en vérité, un peu étendu dans ses soins. Adieu, mon amie: j'ai le sang si échauffé, et j'ai tant eu de tracas ces jours passés, que je n'en puis plus; je voudrois bien vous voir pour me rafraîchir le sang.
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Paris, 19 mai 1673
Jevais demain à Chantilli: c'est ce même voyage que j'avois commencé l'année passée jusque sur le Pont-neuf, où la fièvre me prit; je ne sais pas s'il arrivera quelque chose d'aussi bizarre, qui m'empêche encore de l'exécuter: nous y allons, la même compagnie, et rien de plus.
Madamedu Plessisétoit si charmée de votre lettre, qu'elle me l'a envoyée; elle est enfin partie pour sa Bretagne. J'ai donné vos lettres àLanglade, qui m'en a paru très-content; il honore toujours beaucoup madamede Grignan.Montaigus'en va: on dit que ses espérances sont renversées; je crois qu'il y a quelque chose de travers dans l'esprit de la nymphe[145]. Votre fils est amoureux, comme un perdu, de mademoisellede Poussai; il n'aspire qu'à être aussi transi quela Fare. M.de la Rochefoucaulddit que l'ambition deSévignéest de mourir d'un amour qu'il n'a pas; car nous ne le tenons pas du bois dont on fait les fortes passions. Je suis dégoûtée de celle dela Fare: elle est trop grande et trop esclave; sa maîtresse ne répond pas au plus petit de ses sentimens: elle soupa chezLongueilet assista à une musique le soir même qu'il partit. Souper en compagnie quand son amant part, et qu'il part pour l'armée, me paroît un crime capital; je ne sais pas si je m'y connois. Adieu, ma belle.
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Paris, 26 mai 1673
Sije n'avois la migraine, je vous rendrois compte de mon voyage de Chantilli, et je vous dirois que de tous les lieux que le soleil éclair, il n'y en a point un pareil à celui-là. Nous n'y avons pas eu un trop beau temps; mais la beauté de la chasse dans les carosses vitrés a suppléé à ce qui nous manquoit. Nous y avons été cinq ou six jours; nous vous y avons extrêmement souhaitée, non-seulement par amitié, mais parce que vous êtes plus digne que personne du monde d'admirer ces beautés-là. J'ai trouvé ici, à mon retour, deux de vos lettres. Je ne pus faire achever celle-ci vendredi, et je ne puis l'achever moi-même aujourd'hui, dont je suis bien fâchée; car il me semble qu'il y a long-temps que je n'ai causé avec vous. Pour répondre à vos questions, je vous dirai que madamede Brissac[146]est toujours à l'hôtel de Conti, environnée de peu d'amans, et d'amans peu propres à faire du bruit; de sorte qu'elle n'a pas grand besoin dumanteau de sainte Ursule. Le premier président de Bordeaux est amoureux d'elle comme un fou; il est vrai que ce n'est pas d'ailleurs une tête bien timbrée.Monsieurle Premier et ses enfans sont aussi fort assidus auprès d'elle; M.de Montaigune l'a, je crois, point vue de ce voyage-ci, de peur de déplaire à madamede Northumberland, qui part aujourd'hui;Montaigul'a devancée de deux jours; tout cela ne laisse pas douter qu'il ne l'épouse. Madamede Brissacjoue toujours la désolée, et affecte une très-grande négligence. La comtesse duPlessisa servi de dame d'honneur deux jours avant queMonsieursoit parti; sa belle-mère[147]n'y avoit pas voulu consentir auparavant. Elle n'égratigne point M.de Monaco; je crois qu'elle se fait justice, et qu'elle trouve que la seconde place de chezMadameest assez bonne pour la femme deClérembault; elle le sera assurément dans un mois, si elle ne l'est déjà.
Nous allons dîner à Livri; M.de la Rochefoucauld,Morangis,Coulangeset moi; c'est une chose qui me paroît bien étrange, d'aller dîner à Livri, et que ce ne soit pas avec vous. L'abbéTestu[148]est allé à Fontevrault; je suis trompée, s'il n'eût mieux fait de n'y pas aller, et si ce voyage-là ne déplaît à des gens à qui il est bon de ne pas déplaire.
L'on dit que madamede Montespanest demeurée à Courtrai. Je reçois une petite lettre de vous: si vous n'avez pas reçu des miennes, c'est que j'ai bien eu des tracas; je vous conterai mes raisons quand vous serez ici. M.le Ducs'ennuie beaucoup à Utrecht; les femmes y sont horribles: voici un petit conte sur son sujet. Il se familiarisoit avec une jeune femme de ce pays-là, pour se désennuyer apparemment, et, comme les familiarités étoient sans doute un peu grandes, elle lui dit:Pour Dieu! Monseigneur, votre altesse a la bonté d'être trop insolente.C'estBriolequi m'a écrit cela; j'ai jugé que vous en seriez charmée, comme moi. Adieu, ma belle; je suis toute à vous assurément.
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Paris, 30 juin 1673
Hébien! hé bien! ma belle, qu'avez-vous à crier comme un aigle? Je vous demande que vous attendiez à juger de moi quand vous serez ici; qu'y a-t-il de si terrible à ces paroles:Mes journées sont remplies?Il est vrai queBayardest ici, et qu'il fait mes affaires; mais quand il a couru tout le jour pour mon service, écrirai-je? Encore faut-il lui parler. Quand j'ai couru, moi, et que je reviens, je trouve M.de la Rochefoucauldque je n'ai point vu de tout le jour; écrirai-je? M.de la RochefoucauldetGourvillesont ici; écrirai-je? Mais quand ils sont sortis? Ah! quand ils sont sortis! il est onze heures, et je sors, moi; je couche chez nos voisins, à cause qu'on bâtit devant mes fenêtres. Mais l'après-dînée? J'ai mal à la tête. Mais le matin? J'y ai mal encore, et je prends des bouillons d'herbes qui m'enivrent. Vous êtes en Provence, ma belle, vos heures sont libres, et votre tête encore plus; le goût d'écrire vous dure encore pour tout le monde; il m'est passé pour tout le monde, et si j'avois un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprois avec lui. Ne mesurez donc point notre amitié sur l'écriture; je vous aimerai autant, en ne vous écrivant qu'une page en un mois, que vous, en m'en écrivant dix en huit jours. Quand je suis à St.-Maur, je puis écrire, parce que j'ai plus de tête et plus de loisir; mais je n'ai pas celui d'y être: je n'y ai passé que huit jours de cette année. Paris me tue. Si vous saviez comme je ferois ma cour à des gens à qui il est très-bon de la faire, d'écrire souvent toutes sortes de folies, et combien je leur en écris peu, vous jugeriez aisément que je ne fais pas ce que je veux là-dessus. Il y a aujourd'hui trois ans que je vis mourirMadame: je relus hier plusieurs de ses lettres; je suis toute pleine d'elle. Adieu, ma très-chère: vos défiances seules composent votre unique défaut, et la seule chose qui peut me déplaire en vous. M.de la Rochefoucauldvous écrira.
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Paris, 14 juillet 1673
Voicice que j'ai fait depuis que je ne vous ai écrit: j'ai eu deux accès de fièvre: il y a six mois que je n'ai été purgée; on me purge une fois, on me purge deux; le lendemain de la deuxième, je me mets à table: ah! ah! j'ai mal au cœur, je ne veux point de potage: mangez donc un peu de viande; non, je n'en veux point; mais vous mangerez du fruit; je crois qu'oui: hé bien! mangez-en donc; je ne saurois, je mangerai tantôt: que l'on m'ait ce soir un potage et un poulet. Voici le soir, voilà un potage et un poulet; je n'en veux point, je suis dégoûtée, je m'en vais me coucher; j'aime mieux dormir que de manger. Je me couche, je me tourne, je me retourne, je n'ai point de mal, mais je n'ai point de sommeil aussi; j'appelle, je prends un livre, je le referme; le jour vient, je me lève, je vais à la fenêtre; quatre heures sonnent, cinq heures, six heures; je me recouche, je m'endors jusqu'à sept: je me lève à huit, je me mets à table à douze inutilement, comme la veille; je me remets dans mon lit le soir inutilement, comme l'autre nuit. Êtes-vous malade? nenni. Êtes-vous plus foible? nenni. Je suis dans cet état trois jours et trois nuits: je redors présentement; mais je ne mange encore que par machine, comme les chevaux, en me frottant la bouche de vinaigre: du reste, je me porte bien, et je n'ai pas même si mal à la tête. Je viens d'écrire des folies àM. le Duc.Si je puis, j'irai dimanche à Livri pour un jour ou deux. Je suis très-aise d'aimer madamede Coulangesà cause de vous. Résolvez-vous, ma belle, de me voir soutenir toute ma vie, à la pointe de mon éloquence, que je vous aime plus encore que vous ne m'aimez: j'en ferois convenirCorbinellien un demi-quart d'heure: au reste, mandez-moi bien de ses nouvelles; tant de bonnes volontés seront-elles toujours inutiles à ce pauvre homme? Pour moi, je crois que c'est son mérite qui leur porte malheur.Segraisporte aussi guignon; madamede Thiangesest des amies deCorbinelli, madameScarron, mille personnes, et je ne lui vois plus aucune espérance de quoi que ce puisse être. On donne des pensions aux beaux esprits; c'est un fonds abandonné à cela; il en mérite mieux que tous ceux qui en ont; point de nouvelles, on ne peut rien obtenir pour lui. Je dois voir demain madamede Vill......; c'est une certaine ridicule à qui M.d'Ambrea fait un enfant. Elle l'a plaidé, et a perdu son procès. Elle conte toutes les circonstances de son aventure; il n'y a rien au monde de pareil. Elle prétend avoir été forcée: vous jugez bien que cela-conduit à de beaux détails. LaMaransest une sainte; il n'y a point de raillerie: cela me paroît un miracle. LaBonnetotest dévote aussi; elle a ôté son œil de verre; elle ne met plus de rouge, ni de boucles. Madamede Monacone fait pas de même; elle me vint voir l'autre jour, bien blanche: elle est favorite et engouée de cetteMadame-ci tout comme de l'autre: cela est bizarre.Langlades'en va demain en Poitou pour deux ou trois mois. M.de Marsillacest ici: il part lundi pour aller à Barège; il ne s'aide pas de son bras. Madame la comtessedu Plessisva se marier: elle a pensé acheterFrêne. M.de la Rochefoucauldse porte très-bien: il vous fait mille et mille complimens et àCorbinelli. Voici une question entre deux maximes:
On pardonne les infidélités; mais on ne les oublie point.
On oublie les infidélités; mais on ne les pardonne point.
«Aimez-vous mieux avoir fait une infidélité à votre amant, que vous aimez pourtant toujours; ou qu'il vous en ait fait une, et qu'il vous aime aussi toujours?» On n'entend pas par infidélité, avoir quitté pour un autre; mais avoir fait une faute considérable. Adieu: je suis bien en train de jaser; voilà ce que c'est que de ne point manger et ne point dormir. J'embrasse madamede Grignanet toutes ses perfections.
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Paris, 4 septembre 1673
Jesuis à St.-Maur; j'ai quitté toutes mes affaires et tous mes amis. J'ai mes enfans et le beau temps, cela me suffit. Je prends des eaux de Forges; je songe à ma santé: je ne vois personne, je ne m'en soucie point du tout. Tout le monde me paroît si attaché à ses plaisirs, et à des plaisirs qui dépendent entièrement des autres, que je me trouve avoir un don des fées, d'être de l'humeur dont je suis. Je ne sais si madamede Coulangesne vous aura point mandé une conversation d'une après-dînée de chezGourville, où étoient madameScarronet l'abbéTestu, sur les personnesqui ont le goût au-dessus ou au-dessous de leur esprit; nous nous jetâmes dans des subtilités, où nous n'entendions plus rien. Si l'air de la Provence, qui subtilise encore toutes choses, vous augmente, nos visions là-dessus, vous serez dans les nues.Vous avez le goût au-dessus de votre esprit, et M.de la Rochefoucauldaussi, et moi encore; mais pas tant que vous deux.Voilà des exemples qui vous guideront. M.de Coulangesm'a dit que votre voyage étoit encore retardé: pourvu que vous rameniez madamede Grignan, je n'en murmure pas: si vous ne la ramenez point, c'est une trop longue absence. Mon goût augmente à vue d'œil pour la supérieure du Calvaire; j'espère qu'elle me rendra bonne. Le cardinalde Retzest brouillé pour jamais avec moi, de m'avoir refusé la permission d'entrer chez elle; je la vois quasi tous les jours; j'ai vu enfin son visage[149]: il est agréable, et l'on s'aperçoit bien qu'il a été beau. Elle n'a que quarante ans; mais l'austérité de la règle l'a fort changée. Madamede Grignana fait des merveilles d'avoir écrit à laMarans. Je n'ai pas été si sage; car je fus, l'autre jour, chercher madame deSchomberg[150], et je ne la demandai point. Adieu, ma belle; je souhaite votre retour avec une impatience digne de notre amitié.
J'ai reçu les cinq cents livres, il y a long-temps. Il me semble que l'argent est si rare, qu'on n'en devroit point prendre de ses amis. Faites mes excuses à M. l'abbé (de Coulanges), de ce que je l'ai reçu.
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Paris, 8 octobre 1689
Monstyle sera laconique, je n'ai point de tête: j'ai eu la fièvre, j'ai chargé M.du Boisde vous le mander.
Votre affaire est manquée et sans remède; l'on y a fait des merveilles de toutes parts: je doute que M.de Chaulnesen personne l'eût pu faire. Le roi n'a témoigné nulle répugnance pour M.de Sévigné; mais il étoit engagé, il y a long-temps: il l'a dit à tous ceux qui pensoient à la députation; il faut laisser nos espérances jusqu'aux états prochains. Ce n'est pas de quoi il est question présentement: il est question, ma belle, qu'il ne faut point que vous passiez l'hiver en Bretagne à quelque prix que ce soit. Vous êtes vieille; les Rochers[151]sont pleins de bois; les catarrhes et les fluxions vous accableront. Vous vous ennuierez, votre esprit deviendra triste et baissera: tout cela est sûr, et les choses du monde ne sont rien en comparaison de tout ce que je vous dis. Ne me parlez point d'argent ni de dettes: je vous ferme la bouche sur tout. M.de Sévignévous donne son équipage. Vous venez à Malicorne: vous y trouvez les chevaux et la calèche de M.de Chaulnes. Vous voilà à Paris: vous allez descendre à l'hôtel de Chaulnes; votre maison n'est pas prête, vous n'avez point de chevaux, c'est en attendant: à votre loisir, vous vous remettrez chez vous. Venons au fait: vous payez une pension à M.de Sévigné; vous avez ici un ménage: mettez le tout ensemble, cela fait de l'argent; car votre louage de maison va toujours. Vous direz: Mais je dois, et je paierai avec le temps. Comptez que vous trouvez ici mille écus, dont vous payez ce qui vous presse; qu'on vous les prête sans intérêt, et que vous les rembourserez petit à petit, comme vous voudrez. Ne demandez point d'où ils viennent, ni de qui c'est: on ne vous le dira pas; mais ce sont gens qui sont bien assurés qu'ils ne les perdront pas. Point de raisonnemens là-dessus, point de paroles, ni de lettres perdues; il faut venir: tout ce que vous m'écrirez, je ne le lirai seulement pas; et en un mot, ma belle, il faut venir, ou renoncer à mon amitié, à celle de madamede Chaulneset à celle de madamede Lavardin. Nous ne voulons point d'une amie, qui veut vieillir et mourir par sa faute; il y a de la misère et de la pauvreté à votre conduite; il faut venir dès qu'il fera beau.
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Paris, 20 septembre 1690
Vousavez reçu ma réponse avant que j'aie reçu votre lettre. Vous aurez vu, par celle de madamede Lavardinet par la mienne, que nous voulions vous faire aller en Provence, puisque vous ne veniez point à Paris; c'est tout ce qu'il y a de meilleur à faire: le soleil est plus beau, vous aurez compagnie; je dis même, séparée de madamede Grignan, qui n'est pas peu; un gros château, bien des gens; enfin, c'est vivre que d'être là. Je loue extrêmement monsieur votre fils de consentir à vous perdre pour votre intérêt; si j'étois en train d'écrire, je lui en ferois des complimens: partez tout le plutôt qu'il vous sera possible. Mandez-nous par quelles villes vous passerez, et à peu près le temps: vous y trouverez de nos lettres. Je suis dans des vapeurs les plus tristes et les plus cruelles où l'on puisse être; il n'y a qu'à souffrir, quand c'est la volonté de Dieu.
C'est du meilleur de mon cœur que j'approuve votre voyage de Provence: je vous le dis sans flatterie, et nous l'avions pensé, madamede Lavardinet moi, sans savoir en aucune façon que ce fût votre dessein[152].
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Paris, 20 septembre 1691
Masanté est un peu meilleure qu'elle n'a été, c'est-à-dire que j'ai un peu moins de vapeurs; je ne connois point d'autre mal; ne vous inquiétez pas de ma santé; mes maux ne sont pas dangereux; et quand ils le deviendroient, ce ne seroit que par une grande langueur et par un grand desséchement, ce qui n'est pas l'affaire d'un jour: ainsi, ma belle, soyez en repos sur la vie de votre pauvre amie; vous aurez le loisir d'être préparée à tout ce qui arrivera, si ce n'est à des accidens imprévus, à quoi sont sujettes toutes les mortelles, et moi plus qu'une autre, parce que je suis plus mortelle qu'une autre; une personne en santé me paroît un prodige. M. le chevalierde Grignana soin de moi; j'en ai une reconnoissance parfaite, et je l'aime de tout mon cœur. Madame la duchessede Chaulnesme vint voir hier; elle a mille bontés pour moi; mon état lui fait pitié. Ma belle-fille a eu une fausse couche huit jours après être accouchée; il y a assez de femmes à qui cela arrive; c'est avoir été bien près d'avoir deux enfans; sa fille se porte bien; ils n'en auront que trop. Notre pauvre amiCroisilles[153]est toujours à Saint-Gratien: il me mande qu'il se porte fort bien à la campagne; il faudroit que vous vissiez comme il est fait, pour admirer qu'il se vante de se porter fort bien; nous en sommes véritablement en peine, le chevalierde Grignanet moi. L'abbéTestuest allé faire un voyage à la campagne; nous le soupçonnons, M.de Chaulneset moi, d'être allé à la Trappe. La bonne femme, madameLavocat, est bien malade; il y a aussi bien long-temps qu'elle est au monde. Je suis toute à vous, ma chère amie, et à toute votre aimable et bonne compagnie.
L'on vient de me dire que M.de la Feuillade[154]étoit mort cette nuit; si cela est véritable, voilà un bel exemple pour se tourmenter des biens de ce monde.
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Paris, 26 septembre 1691
Venirà Paris pour l'amour de moi, ma chère amie! la seule pensée m'en fait peur. Dieu me garde de vous déranger ainsi! et, quoique je souhaite ardemment le plaisir de vous voir, je l'acheterois trop cher, si c'étoit à vos dépens. Je vous mandai, il y a huit jours, la vérité de mon état; j'étois parfaitement bien, et j'ai été comme par miracle, quinze jours sans vapeurs, c'est-à-dire, guérie de tous maux. Je ne suis plus si bien depuis trois ou quatre jours, et c'est la seule vue d'une lettre cachetée, que je n'ai point ouverte, qui a ému mes vapeurs. Je ressemble, comme deux gouttes d'eau, à une femme ensorcelée; mais, l'après-dînée, je suis assez comme une autre personne; je vous écrivis, il y a un mois ou deux, que c'étoit ma méchante heure, et c'est à présent la bonne. J'espère que mon mal, après avoir tourné et changé, me quittera peut-être; mais je demeurerai toujours une très-sotte femme; et vous ne sauriez croire comme je suis étonnée de l'être; je n'avois point été nourrie dans l'opinion que je le pusse devenir. Je reviens à votre voyage, ma belle, comptez que c'est un château en Espagne pour moi, que de m'imaginer le plaisir de vous voir, mais mon plaisir seroit troublé, si votre voyage ne s'accordoit pas avec les affaires de madamede Grignanet avec les vôtres. Il me paroît cependant, tout intérêt à part, que vous feriez fort bien de venir l'une et l'autre; mais je ne puis assez vous dire à quel point je suis touchée de la pensée de revenir uniquement à cause de moi. Je vous écrirai plus au long au premier jour.
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Paris, mercredi 10 octobre 1691
J'aieu des vapeurs cruelles qui me durent encore, et qui me durent comme un point de fièvre qui m'afflige. En un mot, je suis folle, quoique je sois assurément une femme assez sage. Je veux remercier madamede Grignanpour me calmer l'esprit; elle a écrit des merveilles pour moi à monsieur le chevalierde Grignan.
A madamede Grignan.
Je vous en remercie, Madame, et je vous prie d'ordonner à M. le chevalierde Grignande m'aimer; je l'aime de tout mon cœur: c'est un homme que cet homme-là. Ramenez madame votre mère; vous avez mille affaires ici; prenez garde de voir vos affaires domestiques de trop près, et que les maisons ne vous empêchent de voir la ville. Il y a plus d'une sorte d'intérêt en ce monde. Venez, Madame, venez ici pour l'amour des personnes qui vous aiment, et songez qu'en travaillant pour vous, c'est me donner en même temps la joie de voir madame votre mère.
A Madamede SÉVIGNÉ.
Mon dieu! ma chère amie, que je serai aise de vous voir! vraiment je pleurerai bien; tout me fait fondre en larmes. J'ai reçu ce matin des lettres de mon fils l'abbé, qui étoit en Poitou, à deux lieues de madamede la Troche. Un gentilhomme d'importance; gendre de madamede la Rochebardon, chez qui madamede la Trocheest actuellement, vint dire adieu à mon fils, et c'est là qu'il apprit la mort dela Troche[155], par la gazette, s'il vous plaît; car je n'en avois point parlé à mon fils, qui me fait une peinture de la désolation de ce gentilhomme d'avoir à donner chez lui une telle nouvelle, ce qui m'a rejetée dans les larmes: j'y retombe bien toute seule. M.de Pomponnecroyoit madamede la Trocheriche, je lui ai écrit, et il m'a mandé que la duchessedu Ludel'avoit détrompé, et qu'ils avoient présenté un placet pour elle.Croisillessort d'ici; il m'est venu voir de Saint-Gratien; je lui ai fait vos complimens; il est fort bien. Ma petite fille est louche comme un chien: il n'importe; madamede Grignanl'a bien été; c'est tout dire. Me voilà à bout de mon écriture, et toute à vous plus que jamais, s'il est possible.
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Paris, 24, janvier 1692.
Hélas! ma belle, tout ce que j'ai à vous dire de ma santé est bien mauvais; en un mot, je n'ai repos ni nuit ni jour, ni dans le corps ni dans l'esprit; je ne suis une personne, ni par l'un ni par l'autre; je péris à vue d'œil; il faut finir quand il plaît à Dieu, et j'y suis soumise. L'horrible froid qu'il fait m'empêche de voir madamede Lavardin. Croyez, ma très-chère, que vous êtes la personne du monde que j'ai le plus véritablement aimée.
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Madamede la Fayettese moque des ridicules manières de parler de quelques personnes de son temps. Elle fait parler un amant jaloux à sa maîtresse.
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Cesont de ces sortes de choses qu'on ne pardonne pas en mille ans, que le trait que vous me fîtes hier. Vous étiez belle comme un petit ange. Vous savez que je suis alerte sur le compte deDangeau; je vous l'avois dit de bonne foi; et cependant vous me quittâtes franc et net pour le galoper; cela s'appelle rompre de couronne à couronne; c'est n'avoir aucun ménagement et manquer à toutes sortes d'égards. Vous sentez que cette manière de peindre m'a tiré de grands rideaux. Vous avez oublié qu'il y a des choses dont je ne tâte jamais, et que je suis une espèce d'homme que l'on ne trouve pas aisément sur un certain pied. Sûrement ce n'est point mon caractère que d'être dupe et de donner dans le panneau tête baissée. Je me le tiens pour dit; j'entends le françois. A la vérité, je ne ferai point de fracas; j'en userai fort honnêtement; je n'afficherai point; je ne donnerai rien au public; je retirerai mes troupes; mais comptez que vous n'avez point obligé un ingrat.
Composé de phrases où il n'y a point de sens,et que bien des gens de la cour mettent dans leurs discours.
Jevous assure, Monseigneur, qu'on est bien chagrin de ne pouvoir faire son devoir, et il est fort honnête de le pardonner. Je vous écris cette missive pour vous donner des nouvelles de M.Domdtel; j'espère qu'il sera bientôt hors d'affaire, et que sa maladie ne sera pas longue. Je me suis trouvé depuis peu à un grand repas où l'on a mangé une bonne soupe, et où vous avez été bien célébré. Vous savez, Monseigneur, que vous inspirez la joie. L'on fit mille plaisanteries; vous me ferez bien la justice de croire que l'on a eu le dernier déplaisir de ne vous y avoir pas. J'ai bien envie d'avoir l'honneur de vous voit pour vous entretenir sur mon gazon. Mes fermiers sont cause que je ne puis m'aller rabattre chezFredole; mais je vas souvent en un lieu où l'on aime à se réjouir, et où l'on met les plats en bataille. Il y a une personne qui désire fort le tête-à-tête avec vous. Vous connoîtrez dans son dialogue qu'elle a du savoir-faire, et que l'on vous trouve furieusement aimable; je vous dis tout ceci, parce que je suis engoué de vous; car votre caractère me réjouit; et, de bonne foi, il est vrai que je me suis coulé de mon pied en un lieu où j'ai vu de beaux esprits qui ne peuvent se passer de vous à cause de votre génie. Je m'étonne que vous ne veniez pas dialoguer avec les demoiselles; c'est à coup sûr que vous les réjouissez quand elles vous voient; car, assurément, vous êtes du bel air, et vous distinguez bien dans le beau monde, où l'on vous rend justice. Il est vrai que je m'en allai hier au bal dans un grand embarras, dont j'eus bien de la peine de me tirer; il est vrai que je n'y demeurai pas long-temps; j'ouïs la bonne femme qui me parla bien de vous, qui me dit que vous faisiez figure. Elle vous aime autant que les demoiselles; sûrement vous êtes aujourd'hui la coqueluche de tout le monde; il est vrai que votre mérite n'est pas postiche. Les demoiselles en rendent sûrement de bons témoignages.
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DE
PAR MADAME
SOUS LE NOM D'UN INCONNU.
Tousceux qui se mêlent de peindre des belles, se tuent de les embellir pour leur plaire, et n'oseroient leur dire un seul de leurs défauts; mais pour moi, Madame, grâce au privilège d'inconnu que j'ai auprès de vous, je m'en vais vous peindre bien hardiment, et vous dire toutes vos vérités tout à mon aise, sans craindre de m'attirer votre colère; je suis au désespoir de n'en avoir que d'agréables à vous conter; car ce me seroit un grand déplaisir si, après vous avoir reproché mille défauts, je voyois cet inconnu aussi bien reçu de vous, que mille gens qui n'ont fait toute leur vie que de vous louer. Je ne veux point vous accabler de louanges, et m'amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint a une beauté et une fleur qui assurent que vous n'avez que vingt ans, que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont incomparables; je ne veux point vous dire toutes ces choses; votre miroir vous les dit assez; mais comme vous ne vous amusez pas à lui parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable et charmante quand vous parlez; et c'est ce que je veux vous apprendre.
Sachez donc, Madame, si par hasard vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si fort votre personne, qu'il n'y en a point au monde de si agréable. Lorsque vous êtes animée dans une conversation dont la contrainte est bannie, tout ce que vous dites a un tel charme, et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et à vos yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux, et que, lorsqu'on vous écoute, l'on ne voit plus qu'il manque quelque chose à la régularité de vos traits, et l'on vous croit la beauté du monde la plus achevée. Vous pouvez juger, par ce que je viens de vous dire, que, si je vous suis inconnu, vous ne m'êtes pas inconnue, et qu'il faut que j'aie eu plus d'une fois l'honneur de vous voir et de vous entretenir, pour avoir démêlé ce qui fait en vous cet agrément dont tout le monde est surpris; mais je veux encore vous faire voir, Madame, que je ne connois pas moins les qualités solides qui sont en vous, que je sais les agréables dont on est touché. Votre âme est grande, noble, propre à dispenser des trésors, et incapable de s'abaisser au soin d'en amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition, et vous ne l'êtes pas moins au plaisir. Vous paroissez née pour eux, et il semble qu'ils soient faits pour vous. Votre présence augmente les divertissemens, et les divertissemens augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent; enfin la joie est l'éaât véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à personne du monde. Vous êtes naturellement tendre et passionnée; mais, à la honte de notre sexe, cette tendresse nous a été inutile, et vous l'avez renfermée dans le vôtre, en la donnant à madamede la Fayette. Ah! Madame, s'il y avoit quelqu'un au monde assez heureux pour que vous ne l'eussiez pas trouvé indigne de ce trésor dont elle jouit, et qu'il n'eût pas tout mis en usage pour le posséder, il mériteroit toutes les disgrâces dont l'amour peut accabler ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d'être le maître d'un cœur comme le vôtre, dont les sentimens fussent expliqués par cet esprit galant et agréable que les dieux vous ont donné! et votre cœur, Madame, est sans doute un bien qui ne se peut mériter; jamais il n'y en eut un si généreux, si bien fait et si fidèle. Il y a des gens qui vous soupçonnent de ne le montrer pas toujours tel qu'il est; mais, au contraire, vous êtes si accoutumée à n'y rien sentir qu'il ne vous soit honorable de montrer, que même vous y laissez voir quelquefois ce que la prudence du siècle vous obligeroit de cacher. Vous êtes née la plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été, et, par un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples complimens de bienséance paroissent, en votre bouche, des protestations d'amitié, et tous ceux qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance, sans qu'ils se puissent dire à eux-mêmes quelle marque vous leur avez donnée de l'une et de l'autre. Enfin, vous avez reçu des grâces du ciel qui n'ont jamais été données qu'à vous; et le monde vous est obligé de lui être venu montrer mille agréables qualités qui, jusqu'ici, lui avoient été inconnues. Je ne veux point m'embarquer à vous les dépeindre toutes; car je romprois le dessein que j'ai de ne vous pas accabler de louanges, et, de plus, Madame, pour vous en donner qui fussent
Dignes de vous et de paroître,Il faudroit être votre amant,Et je n'ai pas l'honneur de l'être[156].
Fin des lettres de Madame de la Fayette.
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