LETTRE XVI.

Paris, 1728

Ily a un siècle que vous ne m'avez fait l'honneur de m'écrire. Êtes-vous si exacte avec vos amis, que de ne point leur écrire qu'ils ne vous aient fait réponse? Je devois, Madame, vous remercier de la lettre que j'ai reçue il y a un mois: j'avois commencé ma réponse, j'y voulois mettre plusieurs petites nouvelles; j'ai attendu des dénouemens, ils ont été si chargés d'evénemens que je n'ai plus su où j'en étois. D'ailleurs, madameBolingbrockea été très-mal: ce qui m'a occupée bien tristement; et puis la santé de madamede Ferriol, toujours mauvaise, et son humeur encore plus.Pont-de-Vesleme charge de ses respects pour vous: il est toujours malingre; une mauvaise digestion.D'Argentaln'est plus amoureux de mademoisellede Tencin; elle ne l'occupe plus que par devoir; il n'est point aussi amoureux de laCouvreur, mais aussi prévenu de son mérite que s'il l'étoit encore; elle est très-incommodée depuis quelque temps: on craint qu'elle ne tombe en langueur.

Madamede Parabèrea été quittée, il y a environ quatre ou cinq mois, par M.d'Alincourt: ce dont elle a été au désespoir; et pour s'en consoler, elle a pris, au bout de huit jours, M.de la Mothe-Houdancourt, qui est, à mon sens, le plus vilain homme que je connoisse. Cette précipitation a paru étrange à tout le monde, et sur-tout à moi, qui ne m'en serois pas doutée. Ledit M.de la Mothene la quitte pas d'un pas; il est jaloux comme un tigre. Pour vous faire le portrait tant de sa figure que de son esprit (je commencerai par la figure), il est grand, dégingandé, le visage long; il ressemble beaucoup à un vilain cheval de l'âge de quarante-cinq ans; babillard, ne sachant ce qu'il dit; se contredisant sans cesse, ne parlant jamais que de lui; fat, comme s'il étoit un Adonis, et glorieux par fatuité; assez bon homme dans le fond, mais ayant été gâté par les caillettes de la cour. Il me craint prodigieusement, et ne peut pas s'empêcher de m'estimer: il a vu peu de femmes qui se souciassent moins de se mêler d'intrigues: il m'a dit bien des fois qu'il aimeroit mieux que je fusse amie de sa femme, que de sa maîtresse. J'y vais très-rarement; je crois qu'il ne seroit pas bien de n'y point aller du tout; elle a pour moi des façons touchantes: d'abord que j'ai le moindre mal, elle me vient voir; elle m'accable de galanteries; elle dit à tous ceux qu'elle voit qu'elle m'aime infiniment. Je dois être reconnoissante, Madame, de tant de marques d'amitié. Il y avoit, pendant les huit jours de vacance, plus de vingt prétendans à qui je faisois une peur horrible, étant persuadés que je mettrois tout en usage pour la retirer du désordre. Un des prétendans m'a conté tous leurs manéges; ils s'étoient tous ligués de concert pour la retirer de Paris, et qu'elle fût à la campagne, pour que je ne la visse pas. Celui qui m'a raconté tout cela, est parent du chevalier; il espéroit, par son canal, obtenir de moi que je ne m'opposasse point au voyage de madamede Parabère. Le chevalier lui répondit qu'il avoit tort de me soupçonner, que je ne me parois ni de conseiller les prudes, ni de condamner les autres; que jamais je n'avois su ce que c'étoit que de me mêler de tracasseries; en quoi il me loua beaucoup, connoissant assez bien la dame, pour être persuadé qu'elle ne seroit pas susceptible de conseils.

Je veux vous parler de madamedu Deffant: elle avoit un violent désir pendant long-temps de se racommoder avec son mari; comme elle a de l'esprit, elle appuie de très-bonnes raisons cette envie; elle agissoit dans plusieurs occasions, de façon à rendre ce raccomodement durable et honnête; sa grand'mère meurt, et lui laisse 4,000 liv. de rentes; sa fortune devenant meilleure, c'étoit un moyen d'offrir à son mari un état plus heureux, que si elle avoit été pauvre; comme il n'étoit point riche, elle prétendoit rendre moins ridicule son mari de se raccommoder avec elle, devant désirer des héritiers. Cela réussit, comme nous l'avions prévu; elle en reçut des complimens de tout le monde. J'aurois voulu qu'elle ne se pressât pas autant; il falloit encore un noviciat de six mois, son mari devant les passer naturellement chez son père. J'avois mes raisons pour lui conseiller cela; mais, comme cette bonne dame mettoit de l'esprit, ou pour mieux dire, de l'imagination, au lieu de raison et de stabilité, elle emballa la chose, de manière que le mari amoureux rompit son voyage, et se vint établir chez elle, c'est-à-dire, y dîner et souper; car pour habiter ensemble, elle ne voulut pas en entendre parler de trois mois, pour éviter tout soupçon injurieux pour elle et son mari. C'étoit la plus belle amitié du monde pendant six semaines; au bout de ce temps-là, elle s'est ennuyée de cette vie, et a repris pour son mari une aversion outrée; et sans lui faire de brusqueries, elle avoit un air si désespéré et si triste, qu'il a pris le parti d'aller chez son père; elle prend toutes les mesures imaginables pour qu'il ne revienne point. Je lui ai représenté durement toute l'infamie de ses procédés. Elle a voulu par distances et par pitié, me toucher et me faire revenir à ses raisons; j'ai tenu bon, j'ai resté trois semaines sans la voir; elle est venue me chercher. Il n'y a sorte de bassesses qu'elle n'ait mises en usage pour que je ne l'abandonnasse pas; je lui ai dit que le public s'éloignoit d'elle, comme je m'en éloignois; que je souhaiterois qu'elle prît autant de peine à plaire à ce public qu'à moi; qu'à mon égard, je le respectois trop, pour ne lui pas sacrifier mon goût pour elle. Elle pleura beaucoup; je n'en fus point touchée. La fin de cette misérable conduite, c'est qu'elle ne peut vivre avec personne. Un amant qu'elle avoit avant son raccommodement avec son mari, excédé d'elle, l'avoit quittée; et quand il a appris qu'elle étoit bien avec M.du Deffant, il lui a écrit des lettres pleines de reproches, et il est revenu. L'amour-propre ayant réveillé des feux mal éteints, la bonne dame n'a suivi que son penchant; et sans réflexion, elle a cru un amant meilleur qu'un mari; elle a obligé ce dernier à abandonner la place; il n'a pas été parti, que l'amant l'a quittée. Elle reste la fable du public, blâmée de tout le monde, méprisée de son amant, délaissée de ses amies; elle ne sait plus comment débrouiller tout cela. Elle se jette à la tête des gens, pour faire croire qu'elle n'est pas abandonnée. Cela ne réussit pas; l'air délibéré et embarrassé règnent tour à tour dans sa personne. Voilà où elle en est, et où j'en suis avec elle.

Madamede Tencinest toujours si outrée contre moi, parce que je n'ai fait aucune démarche pour remettre les pieds chez elle, qu'elle m'a déclaré une guerre ouverte. Elle envoie savoir si je dîne ici pour ne pas y venir, si j'y suis. Je ne suis pas plus alarmée de cette nouvelle disgrâce que des autres. On me persécuta l'autre jour pour faire ma paix avec elle: je répondis à cela, que je ne demandois pas mieux; que tout ce qui étoit de la familleFerriol, m'étoit respectable; qu'il n'y avoit que cette raison qui me fît désirer que madamede Tencinne fût pas fâchée contre moi; mais que je ne me sentois pas assez de religion pour présenter ma seconde joue, et que je n'irois jamais demander pardon à madamede Tencinde ce qu'elle m'avoit fait refuser sa porte; que je ne connoissois que madamede Ferrioldans le monde, pour qui je pusse faire cette démarche; que madamede Tencinn'avoit aucun droit sur moi, pour en agir aussi mal; que si elle prétendoit que j'avois tenu de mauvais discours sur elle, je répondrois comme madamede Saint-Aulaire, qui répondit sur la même accusation, que s'il étoit vrai qu'il fût revenu à madamede Tencinqu'elle avoit mal parlé d'elle, elle en étoit bien affligée, parce que cela lui faisoit voir qu'elle avoit des amis perfides. Je suis dans ce cas: j'ai pu dire à mes amis ce que je pensois; mais pour l'amour de moi et de mes devoirs, je n'en ai point parlé ailleurs; et même dans l'accident de laFresnaye, qui est ce qui l'aigrit contre tous les gens dont elle n'a pas besoin, j'ai dit que c'étoit l'affaire du monde la plus malheureuse, qu'il n'y avoit personne qui fût à l'abri d'un fou qui venoit se tuer chez vous.

Ma vie est assez douce. Si je vous avois à Paris, le roi ne seroit pas plus heureux que moi. Les étrennes m'affligent un peu: tout le monde m'en donne, et je ne puis en donner à personne. Je prends mon parti sur les gouttières de cette maison; il y a des temps où les choses ne font pas autant d'impression. C'est, suivant l'état du cœur; quand il est satisfait, on glisse facilement sur les épines qui se rencontrent toujours dans la vie; il n'y en a point d'exempte. On radote toujours ici; on se plaint sans cesse: il y a quelques jours qu'elle s'adressa àFontenay, qui lui répondit très-fortement, et l'assura qu'elle ne persuaderoit jamais le public, et qu'elle le révolteroit contre elle-même; qu'il étoit témoin que la veille j'avois été pressée extrêmement de rester à souper chez madamede Parabèreavec le chevalier; que j'avois refusé, et étois revenue à neuf heures à pied et par la pluie. Cette justification m'a affligée les raisons ne font que l'aigrir. J'ai lieu d'être très-contente du chevalier; il a la même tendresse et les mêmes craintes de me perdre. Je ne mésuse point de son attachement. C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prévaloir de la foiblesse des autres: je ne saurois me servir de cette sorte d'art; je ne connois que celui de rendre la vie si douce à ce que j'aime, qu'il ne trouve rien de préférable: je veux le retenir à moi, par la seule douceur de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable; je le vois si content, que toute son ambition est de passer sa vie de même. Peut-être cela nous conduira à ce que nous désirons tant: la nature de son bien est un furieux obstacle. Dieu nous regardera peut-être en pitié: j'ai des mouvemens quelquefois bien durs à combattre. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que je les ai eus toute ma vie: je me reproche... Hélas! que n'étiez-vous madamede Ferriol? vous m'auriez appris à connoître la vertu. Mais passons sur cela; cependant je suis, en fait d'amour, la plus heureuse personne du monde. Matière à réflexions pour de jeunes cœurs! Pardonnez toutes mes foiblesses à l'aveu sincère que je vous en fais; et permettez que je vous parle de la petite. Elle est charmante: tout ce qui m'en revient, m'empêche de me repentir de sa naissance; et je crains que la pauvre petite n'en pleure plus que moi: sa figure embellit tous les jours; j'ai envoyé Sophie sous prétexte d'aller voir sa tante; elle y a été quinze jours; elle en a été enchantée; elle est adorée de tout le couvent; elle a de la raison, de la bonté et de la fermeté: on lui fit arracher quatre dents, elle ne jeta aucun cri; on la loua; elle répondit: à quoi m'auroit-il servi de crier? ne falloit-il pas les arracher? Elle dit à Sophie qu'elle étoit bien fâchée que je n'allasse pas cette année la voir; qu'elle me prioit bien d'y venir l'autre; qu'elle me remercioit de toutes mes bontés, qu'elle savoit que l'on m'importunoit souvent pour elle, et qu'elle feroit tout ce qu'elle pourroit, pour bien apprendre, et être sage; qu'elle ne vouloit pas que je me rebutasse. Elle est très-caressante; la pauvre petite sent déjà, je crois, le besoin qu'elle a de l'être. Son bon ami est au désespoir de ne pouvoir pas la voir; il l'aime à la folie; il lui prend des envies d'aller la voir, que j'ai bien de la peine à combattre. Nous travaillons à lui faire une dot, en cas qu'elle ne voulût pas se faire religieuse: si Dieu nous prête vie, elle pourra avoir 40,000 livres et 400 livres de rente. Elle seroit très-bien mariée en province avec cela; mais gare au pot au lait! si elle avoit le malheur de nous perdre, elle seroit bien à plaindre: je la recommanderai àd'Argental. Le chevalier a déjà placé 2,000 écus pour elle seule. Adieu, Madame, voilà une lettre assez longue pour être écrite de suite; mais je suis seule, et j'ai voulu en profiter pour causer long-temps avec vous. Je vous envoie une petite boîte d'écaille, couleur de feu; je n'ai pu me refuser la satisfaction d'y prendre du tabac un jour, pour que vous disiez, quand vous en prendrez dedans, qu'elle a servi à la personne du monde qui vous aime le plus.

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\

Paris, 1726

Jeboude de votre dernière lettre. Vous m'accusez, avec la dernière injustice, de ne pas vous aimer, et vous ajoutez, que lorsque l'on aime, l'on adopte les sentimens et la façon de penser de nos amis. Hélas! Madame, je vous ai vue malheureusement beaucoup trop tard. Ce que je vous ai dit cent fois, je vous le répéterai: dès le moment que je vous ai connue, j'ai senti pour vous la confiance et l'amitié la plus forte. J'ai un sincère plaisir à vous ouvrir mon cœur; je n'ai point rougi de vous confier toutes mes foiblesses; vous seule avez développé mon âme; elle étoit née pour être vertueuse: sans pédanterie, connoissant le monde, ne le haïssant point, et sachant pardonner suivant les circonstances, vous sûtes mes fautes, sans me mésestimer. Je vous parus un objet qui méritoit de la compassion, et qui étoit coupable, sans trop le savoir. Heureusement c'étoit aux délicatesses, même d'une passion, que je devois l'envie de connoître la vertu. Je suis remplie de défauts; mais je respecte et j'aime la vertu. Ne m'ôtez pas, par un soupçon, ce mérite-là. Que je vous suis obligée d'aimer quelqu'un qui pratique si mal les conseils que vous lui avez donnés, et qui suit encore moins de si bons exemples! mais ma passion est forte, tout me la justifie. Il me semble que je serois ingrate, et que je dois conserver l'amitié du chevalier pour cette chère petite. Elle est un nœud qui entretient notre passion; souvent ce nœud me la fait envisager comme mon devoir. Si vous êtes équitable, croyez qu'il ne m'est pas possible de vous aimer plus que je vous aime. Non, vous n'en doutez point; j'ai pour vous l'amitié la plus tendre. Je vous aime comme ma mère, ma sœur, ma fille, enfin, comme tout ce qu'on doit aimer: mon attachement pour vous renferme tous les sentimens, l'estime, l'admiration et la reconnoissance; et rien ne peut jamais effacer de mon cœur une amie aussi estimable que vous. Ne me dites donc plus des choses qui m'affligent.

J'ai retardé de vous écrire, vous l'avouerai-je? dans le dessein de vous punir; mais je me suis assurément punie de ce sentiment de vengeance, en me privant de mon unique plaisir qui est de m'entretenir avec vous.D'Argentalvous assure de ses respects. La mort de laLe Couvreurl'a beaucoup occupé. Je vais vous conter toute cette histoire un peu au long. Madamede Bouillonest capricieuse, violente, emportée, excessivement galante: ses goûts s'étendent depuis le prince jusqu'au comédien. Dans le mois dernier, elle se prit de fantaisie pour le comtede Saxe, qui n'en eut aucune pour elle. Ce n'est point qu'il se piquât de fidélité pour laLe Couvreur, qui est depuis long-temps sa véritable inclination; car il avoit, avec cette passion, mille goûts passagers; mais il n'étoit ni flatté, ni curieux de répondre aux emportemens de madamede Bouillonqui fut outrée de voir ses charmes méprisés, et qui ne mit pas en doute que laLe Couvreurne fût l'obstacle qui s'opposoit à la passion que le comte devoit avoir naturellement pour elle. Pour détruire cet obstacle, elle résolut de se défaire de la comédienne. Elle fit faire des pastilles pour servir à cet horrible dessein, et elle choisit un jeune abbé qu'elle ne connoissoit point, pour être l'instrument de sa vengeance. Cet abbé a le talent de peindre. Il fut abordé par deux hommes, aux Tuileries, qui lui proposèrent, après une conversation assez longue, et qui rouloit sur sa pauvreté, de se tirer de sa misère, et de s'insinuer, à la faveur de son habileté à peindre, chez laLe Couvreur, et de lui faire manger des pastilles que l'on lui donneroit. Le pauvre abbé se défendit beaucoup sur la noirceur du crime. Les deux hommes lui répondirent qu'il ne dépendoit plus de lui de refuser; qu'il lui en coûteroit la vie, s'il n'exécutoit pas ce qu'on lui demandoit. L'abbé, effrayé, promit tout. On le conduisit chez madamede Bouillon, qui lui confirma les promesses et les menaces, et lui remit les pastilles. L'abbé demanda quelques jours pour l'exécution de ses projets. MademoiselleLe Couvreurreçoit un jour, en rentrant chez elle avec un de nos amis, et une comédienne nomméeLa Mothe, une lettre anonyme, par où on la prie instamment de venir seule, ou avec quelqu'un de sûr, au jardin du Luxembourg, et qu'au cinquième arbre d'une des grandes allées, elle trouvera un homme qui a des choses de la dernière conséquence à lui apprendre. Comme c'étoit précisément l'heure du rendez-vous, elle remonte en carrosse, et y va avec les deux personnes qui étoient avec elle. Elle trouve l'abbé qui l'aborde, et lui raconte l'odieuse commission dont il est chargé, et qu'il est incapable d'un crime comme celui-là; mais qu'il est dans une grande perplexité, parce qu'il étoit sûr d'être assassiné. LaLe Couvreurlui dit qu'il falloit, pour la sûreté de l'un et de l'autre, dénoncer toute cette affaire au lieutenant de police. L'abbé répondit qu'il craignoit en le faisant, de se faire des ennemis qui étaient trop puissans, pour qu'il y pût résister; mais que du moment qu'elle croyoit cette précaution nécessaire pour sa vie, il ne balançoit point à soutenir ce qu'il lui avoit dit. LaLe Couvreurle mena dans son carrosse chezM. Hérault, lieutenant de police, qui, sur l'exposition du fait, demanda à l'abbé les pastilles, et les jeta à un chien qui creva un quart d'heure après. Il lui demanda ensuite laquelle des deuxBouillonlui avoit donné cette commission; et, quand l'abbé lui répondit que c'étoit la duchesse, il n'en fut point surpris. M.Héraultcontinua à le questionner, et lui demanda s'il oseroit s'exposer à soutenir cette affaire. L'abbé lui répondit qu'il pouvoit le faire mettre en prison, et le confronter avec madamede Bouillon. Le lieutenant de police les renvoya, et fut instruire le cardinal de cette aventure: celui-ci fut très-irrité; il vouloit, dans les premiers momens, qu'on instruisît cette affaire avec beaucoup de sévérité; mais les parens et les amis de la maisonde Bouillonpersuadèrent au cardinal de ne point mettre au jour une chose aussi scandaleuse que celle-là; et l'on parvint à l'assoupir. Au bout de quelques mois, on ne sait ni par où, ni comment cette aventure fut publique. Elle fit un bruit horrible. Le beau-frère de madamede Bouillonen parla à son frère, et lui dit qu'il falloit absolument que sa femme se lavât d'un pareil soupçon, et qu'il devoit demander une lettre de cachet pour faire enfermer l'abbé; il ne fut point difficile d'obtenir cette lettre de cachet: on arrêta le pauvre malheureux, et on le mena à la Bastille. On le questionna; il soutint avec fermeté ce qu'il avoit dit. On lui fit beaucoup de menaces et bien des promesses, s'il vouloit se dédire. On lui proposa toutes sortes d'expédiens, comme de folie, ou de passion pour laLe Couvreur, qui l'auroit engagé à faire cette fable pour s'en faire aimer. Rien ne l'ébranla, et il ne varia jamais dans ses réponses. On le garda en prison. LaLe Couvreurécrivit au père de l'abbé, qui demeuroit en province, et qui ignoroit le malheur de son fils. Le pauvre homme vint tout de suite à Paris, sollicita et demanda que l'on fît le procès dans les formes à son fils, ou qu'on lui rendît la liberté. Il s'adressa au cardinal, qui demanda à madamede Bouillonsi elle vouloit que l'on instruisît cette affaire, parce que l'on ne pouvoit le retenir en prison sans cela. Madamede Bouillonredoutoit les éclaircissemens; et, comme elle ne pouvoit le faire assassiner à la Bastille, elle consentit à son élargissement. Pendant deux mois que le père est resté à Paris, on n'a rien dit au fils. Le père étant retourné chez lui, l'abbé a eu l'imprudence de rester à Paris. Il a disparu tout à coup: on ne sait s'il est mort; on n'en entend plus parler. Depuis cela, laLe Couvreura été sur ses gardes. Un jour, à la comédie, après la grande pièce, madamede Bouillonlui envoya dire de venir dans sa loge. LaLe Couvreurfut extrêmement surprise, et répondit qu'elle étoit dans un déshabillé qui ne lui permettoit pas de paroître devant elle. La duchesse envoya une seconde fois. A cette seconde semonce, elle répondit que si elle lui pardonnoit de paroître, le public ne le lui pardonneroit pas; mais qu'elle se tiendroit sur son passage, quand elle sortiroit, pour lui obéir. Madamede Bouillonlui fit dire de n'y pas manquer, et en sortant, elle la trouva, lui fit toutes sortes de caresses, lui donna beaucoup de louanges sur son jeu, et l'assura qu'elle avoit eu un plaisir infini à lui voir exécuter aussi bien le rôle qu'elle avoit joué. Quelque temps après, laLe Couvreurse trouva mal, au milieu d'une pièce que l'on ne put achever. Quand le comédien vint en faire compliment, tout le parterre demanda de ses nouvelles avec empressement. Depuis ce jour, elle a dépéri et maigri horriblement. Enfin, le dernier jour qu'elle a joué, elle faisoitJocastedansl'OEdipedeVoltaire.Le rôle est assez fort. Avant de commencer, il lui prit une dyssenterie si forte, que pendant la pièce, elle fut vingt fois à la garde-robe, et rendoit le sang pur. Elle faisoit pitié, de l'abattement et de la foiblesse dont elle étoit; et quoique j'ignorasse son incommodité, je dis deux ou trois fois à madamede Parabère, qu'elle me faisoit grand'pitié. Entre les deux pièces, on nous dit son mal. Ce qui nous surprit, c'est qu'elle reparut à la petite pièce, et joua, dansle Florentin, un rôle très-long et très-difficile, et dont elle s'acquitta à merveille, et où elle paroissoit se divertir elle-même. On lui sut un gré infini d'avoir continué, pour que l'on ne dît pas, comme on l'avoit fait autrefois, qu'elle avoit été empoisonnée. La pauvre créature s'en alla chez elle, et quatre jours après, à une heure après-midi, elle mourut, lorsqu'on la croyoit hors d'affaire: elle eut des convulsions: chose qui n'arrive jamais dans les dyssenteries: elle finit comme une chandelle. On l'a ouverte. On lui a trouvé les entrailles gangrenées. On prétend qu'elle a été empoisonnée dans un lavement. Son testament a été fait quatre mois avant sa mort. On ne doute point qu'elle n'eût quitté la comédie à la clôture. Tout le public a une grande compassion de sa misérable fin. Si la dame soupçonnée fût venue à la comédie, dans ces entrefaites, elle auroit été chassée du spectacle. Elle a eu le front d'envoyer à la porte de laLe Couvreurtous les jours, savoir de ses nouvelles. Elle a faitd'Argentalexécuteur de son testament; il a eu assez d'esprit pour se mettre au-dessus du ridicule, et il a été approuvé des gens sages. M.Bertiedit qu'il a très-bien fait; qu'un honnête homme ne doit jamais refuser les occasions de faire du bien. Vous pouvez être assurée de tout ce que je viens de vous conter, je le tiens d'un ami de laLe Couvreur[195]. Adieu, Madame, ne doutez plus, s'il vous plaît, de tout mon attachement.

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\

J'aireçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en réponse à un gros paquet que je craignois bien qui ne fût perdu. Le nouveau témoignage de votre amitié me comble de joie, et je recevrai votre écran avec transport, puisque c'est de l'ouvrage de ce que j'aime; cependant je me plains des souvenirs trop fréquens qu'il me donnera de vous. Je vous le dis avec vérité; j'ai autant de douleur de vous avoir perdue, que de joie de vous avoir pour amie: ces deux sentimens me combattent furieusement, et si je n'avois pas l'espérance de vous revoir un jour, je ne sais en vérité si je voudrois vous avoir connue. Vous m'avez rendue si difficile, que je suis toujours en colère. Pourquoi tous les cœurs ne sont-ils pas faits comme le vôtre, ou du moins pourquoi n'ont-ils pas une de vos bonnes qualités? Tout leur manque, probité inébranlable, sagesse, douceur, justice; tout n'est qu'apparence chez les hommes: le masque tombe à la plus petite occasion. La probité n'est qu'un nom dont ils se parent; ils paroissent justes, et ce n'est que pour condamner la conduite des autres; de la douceur qui n'est qu'aigreur, de la générosité qui n'est que prodigalité, de la tendresse qui n'est que foiblesse: et toutes ces choses-là me font répéter à tous les instans, que votre âme est capable de vertu dans sa perfection. Je m'aperçois que je blesse votre modestie: mes mouvemens du cœur vous sont connus; vous savez que je dis toutes ces choses, parce que je les pense, et que je n'ai jamais su flatter aux dépens de la vérité: pardonnez en faveur de mon attachement, la petite honte que vous avez eue, en lisant vos louanges. Vous m'avez rendue comme M. le ducd'Orléans, à la différence près que je ne suis pas si perverse que lui, et que je crois qu'il y a une personne dans le monde véritablement raisonnable. Il croyoit tout le monde malhonnêtes gens; je suis bien prête à penser comme lui; cela me met très-souvent de mauvaise humeur, et je finis par vouloir devenir philosophe, trouver tout indifférent, ne m'affliger de rien, et tâcher d'être raisonnable pour ma propre satisfaction et pour la vôtre. Je travaille très-sérieusement à me rendre heureuse, à ne plus me chagriner; je sens que j'ai plus de besoin que jamais d'avoir du courage. La mauvaise humeur règne ici à un point insoutenable; je me suis gendarmée: je vois que cela tourne contre moi. Le public est très-sévère, parce qu'il ne juge que sur l'étiquette du sac, et mes peines lui paroissent petites: il lui semble que ce n'est que des bagatelles; mais hélas! rien n'est bagatelle, quand cela revient tous les jours. Je suis honteuse de me plaindre, quand je vois tant de personnes qui valent bien mieux que moi, et qui sont bien autrement malheureuses. Il est temps de vous amuser un peu: il est arrivé ici deux petites aventures que j'aurai du plaisir à vous conter, parce que vous en aurez à les lire.

Un gentilhomme de Périgord, fort riche, se maria, il y a plusieurs années, avec une demoiselle qui mourut, sans lui laisser d'enfans. Les parens de sa femme le pensèrent ruiner pour la dot, et eurent des procédés si infâmes avec lui, qu'il en eut beaucoup de chagrin, et en fut malade. Cet homme avoit du goût pour le sacrement; mais ce qu'il avoit essuyé le fit résoudre de prendre une femme sans parens. Il écrivit à l'Hôtel-Dieu, et pria l'un des directeurs de lui chercher une fille trouvée, de 17 à 22 ans, grande, bien faite, brune, les yeux noirs, les dents belles, et qu'il l'épouseroit. Le directeur montra cette lettre à M.d'Argenson, lieutenant de police, qui lui dit de faire sa commission. Il la fait: on dresse le contrat de mariage; le gentilhomme l'épouse; il en a eu trois enfans. Au bout de quelques années, elle meurt. Son deuil fini, il récrit à un autre des directeurs de l'Hôtel-Dieu, le précédent étant mort. Il le prie de lui chercher une fille de 38 à 40 ans, blonde, grasse, fraîche et d'un bon tempérament; qu'il avoit passé les jours du monde les plus heureux avec celle qu'on lui avoit déjà choisie, et qu'il ne doutoit pas qu'il ne choisît aussi bien que l'ancien directeur, auquel il s'étoit adressé la première fois. Celui-ci va chez M.Hérault, lieutenant de police, et montre la lettre qu'il vient de recevoir. M.Héraultlui dit comme M.d'Argenson, de faire sa commission, qui étoit difficile, parce que toutes les filles sont établies à cet âge-là. Il trouva enfin une sœur grise qui étoit telle qu'on la lui demandoit. Une des princessesde Contia signé au contrat de mariage, il y a un mois. Voici l'autre histoire.

Il y a un homme qui demeure aux environs des quais, qui, depuis sept à huit ans, se promène dès une heure jusqu'à six, sur un des quais, sans jamais y avoir manqué d'un jour, quelque temps qu'il fît. M.Héraulten ayant été averti, lui envoya dire qu'il vînt lui parler. Cet homme lui fit répondre qu'il n'iroit point, n'ayant rien à faire avec la police. M.Héraults'y transporta, monta dans une chambre au quatrième, y trouva cet homme assis contre une table, qui lisoit, sa chambre garnie de livres. Il lui demanda pourquoi il n'étoit pas venu chez lui, quand il le lui avoit fait dire. «Monsieur, lui répondit cet homme, je n'ai point l'honneur d'être de vos amis; et, Dieu merci! je n'ai rien à démêler avec la justice.—Il est vrai, lui répondit M.Hérault, qu'il ne m'est point revenu que vous fissiez du mal; mais pourquoi vous promener régulièrement, à la même heure, tous les jours, sur le quai?—Parce que cela me fait du bien, lui repartit le promeneur. Pour vous éclaircir ma conduite, ajouta-t-il, je vous dirai, Monsieur, que je suis très-bon gentilhomme (il lui dit son nom); je jouissois de 25,000 livres de rente; le système est venu, et il ne m'est resté que 500 livres de rente. J'ai pris un genre de vie proportionné à mon revenu; j'ai gardé mes livres, l'air de la rivière me convient, et je suis venu m'établir dans cette chambre. Un peu de vanité m'a engagé à changer de nom; je dîne tous les jours à midi avec du bœuf à la mode, qui est excellent dans ce quartier; je me lève de bonne heure; j'emploie ma matinée à lire; et, quand j'ai dîné, je vais prendre l'air sur le quai. Je suis très-heureux, je ne dépends de personne, et je ne dérange point ma santé par cet exact régime.» M.Héraulttrouva cet homme de très-bon sens. Il conta un jour cela au cardinal, qui lui dit: «Mais si cet homme tomboit malade, il n'auroit pas de quoi se faire soigner; dites-lui que le roi lui donne 300 livres de pension.» M.Héraultlui envoya dire de venir chez lui, se faisant beaucoup de plaisir de lui apprendre cette bonne nouvelle; mais l'homme lui fit répondre qu'il ne pouvoit y aller, demeurant trop loin de chez lui. M.Héraulty retourna pour la seconde fois, et lui dit que le roi lui donnoit 300 livres. Il les refusa, disant qu'il s'étoit arrangé avec 500 livres, et qu'il n'en vouloit pas davantage. Malgré ce genre de vie qui paroît triste, cet homme est fort gai. Il a deux amis, gens d'esprit, qui vont sur le quai pour causer avec lui. Il a beaucoup de connoissance du monde, du savoir, l'esprit simple et un talent singulier pour connoître, à la physionomie, le métier des gens qui passent. Il dira, par exemple: «Voilà le maître d'hôtel d'un évêque, en voilà un d'un financier; voici un chevalier d'industrie; celui-là est Gascon, celui-ci est Breton,» ainsi des autres. Adieu, ma chère madame; en voilà assez pour aujourd'hui. Je vous baise les mains mille fois.

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\

Paris, 1729

Jeviens d'apprendre, Madame, la perte que vous avez faite de M.de Cambiac. Sans savoir ses dispositions, je prends part à votre affliction. Je connois la bonté de votre cœur; vous serez toujours affligée, de quelque façon qu'il en agisse avec vous. J'espère que je n'aurai rien à reprocher à sa mémoire, et qu'il vous aura rendu justice; j'en attends la nouvelle avec impatience. J'ai couru risque de me trouver à sa mort. Si le projet que l'on avoit fait d'aller à Pont-de-Vesle n'avoit pas été renvoyé, je l'aurois vu mourir. J'attendois d'être sûre de mon voyage; c'est la raison qui m'a empêchée de vous écrire. Je voulois vous le mander positivement; mais il y a trois mois que l'on en parle, et il n'y a pas de jour depuis ce temps-là que le projet ne change quatre ou cinq fois. Voilà où nous en sommes. Il est vrai que le temps de notre départ a été fixé au dix du mois prochain; il seroit temps de se préparer pour les paquets. Vous devez juger de l'empressement que j'ai que ce projet s'exécute, puisque j'aurois le bonheur de vous voir, et de vous assurer de mon respectueux attachement. Il n'y a rien de si joli que mon écran; je ne permets pas à tout le monde de s'en servir. Je vis avec madame votre fille qui est infiniment aimable; sa vertu, sa douceur, sa gaîté la rendent charmante; sa figure est toujours très-belle, et, en vérité, vous la trouverez encore mieux. Son teint est plus démêlé, et elle a des couleurs à croire qu'elle met du rouge; et toute connoisseuse que je suis pour cet ornement, j'y ai été trompée au point que je n'ai pu m'empêcher de lui frotter les joues, pour voir si elle n'en mettoit point. Elle a fait raccommoder son portrait qui est à merveille à présent: elle est tentée d'en faire faire une copie pour vous la porter. Si je ne vais pas à Genève cette année, je la prierai de se charger du mien que je fais faire pour vous. Il sera en petit, c'est-à-dire, d'un pied-de-haut, sur neuf pouces environ de large. Nous sommes en guerre ouverte, madamede Tencinet moi, c'est-à-dire, elle me l'a déclarée; pour moi, je me tiens coite; et quand je suis forcée d'en parler, mes discours sont tranquilles et humbles; mais je tiens bon pour ne pas demander pardon, parce que je suis offensée, et que j'ai assez de maîtres, sans m'en donner de gaîté de cœur. Je la fais plus enrager par cette conduite, que si je me déchaînois contre elle. M. son frère a tenu bon à toutes les attaques qu'elle a faites contre moi. Je ne lui en ai pas ouvert la bouche, excepté une fois qu'il m'en parla devant madamede Ferriol. Je lui répondis avec toute la modération imaginable, et je finis par lui dire que j'avois espéré que toutes ces tracasseries n'iroient point jusqu'à ses oreilles; que j'étois étonnée qu'on lui en eût parlé; qu'il pouvoit bien me rendre la justice, que jamais je ne m'étois plainte à lui de tout ce qu'on me faisoit. Cette conversation produisit une scène très-vive entre le frère et la sœur. Cette dernière eut beau se plaindre, et tourner mes discours malignement, il la fit taire. Madame votre fille vous contera tout cela qui seroit trop long à écrire. Je suis enfin contente de l'archevêque. Je connois bien son cœur; je l'aimerai et l'estimerai toute ma vie. A propos, il y a long-temps que vous me demandez des vers que vous m'aviez prêtés, relatifs à la mort de madame votre mère. Je les trouvai l'autre jour dans ma cassette; je les joins à cette lettre. La poste part; il ne me reste que le temps de vous assurer de mon très-humble respect.

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\

Pont-de-Vesle, 1729

Nousvoilà enfin arrivés à Pont-de-Vesle. Jugez, Madame, de ma joie. J'aurai donc le plaisir de vous voir et de vous embrasser bientôt: j'ignore encore le moment où je jouirai de ce bonheur. J'attends que M.de Pont-de-Veslesoit ici, et les lettres de l'archevêque, pour m'arranger. D'ailleurs madame votre fille est actuellement avec vous: cela vous partageroit trop; je veux la laisser établir. Nous avons tous eu bien du regret de ne l'avoir pas eue ici quelques jours. Monsieur son mari me vint voir le lendemain de son départ. Il m'attendrit beaucoup; je le trouvai si touché, et en même temps si raisonnable, si rempli de considération et d'estime pour madame votre fille, que me connoissant, vous devez juger si je fondis en larmes. Il faut dédommager cette aimable femme de tous ses malheurs. Elle trouvera des parens, des amies qui l'aiment bien tendrement. Mais, hélas! il en feroit plus de cas, si elle revenoit avec une fortune brillante. On pense de cette façon à Paris; et je crois que les hommes sont partout les mêmes. Pour vous, Madame, votre tendresse et votre bonté vous la feront recevoir avec bien de la joie. C'est une grande douceur pour une mère de vivre avec une fille telle que la vôtre. Je vous la recommande comme ma sœur bien aimée. Plaisante recommandation, penserez-vous! en a-t-elle besoin? n'est-elle pas ma fille, et une fille que j'aime tendrement?

J'avois laissé ma lettre pour recevoir M.de Pont-de-Veslequi vient d'arriver dans ce moment; il vous assure de ses respects. Je suis libre, et je serai bientôt auprès de vous. Préparez-vous à me trouver changée; je ne m'en soucie que pour vous que j'aime, et respecte de tout mon cœur.

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\

Pont-de-Vesle, 1729

Jene puis vous dire, Madame, la douleur où je suis de vous avoir quittée. J'ai le cœur si gros et si serré, que j'ai cru étouffer; la crainte de vous trop attendrir, m'a fait me contraindre, en me séparant de vous; j'ai fait ce que j'ai pu, pour que vous ne vissiez pas couler mes larmes; mais j'en ai gagné un mal de tête affreux. Si je n'avois pas la certitude de vous revoir, je ne sais pas, en vérité, de quoi je serois capable: les réflexions morales m'accablent. La vie me paroît si courte, pour essuyer de si grandes peines, que je ne veux plus faire de connoissances, dans la crainte de m'exposer à la peine où je suis; mais tout cela se détruit à mesure que je le pense. Je me dis que je ne trouverai jamais d'amie qui mérite d'être aimée sur tous les points, comme vous; je ne pense plus à la retraite: mes idées là-dessus sont évanouies. Je me priverois par là absolument de l'espérance de vous aller voir souvent: et d'ailleurs, Madame, je sens trop les conséquences de ce parti-là. Depuis que nous en avons parlé ensemble, je puis me conduire aussi bien dans le monde, et même mieux. Plus ma tâche est difficile, plus il y a de mérite à la remplir, et je dois, par reconnoissance, rester auprès de madamede Ferriol, qui a besoin de moi. Hélas! Madame, je me rappelle sans cesse notre conversation dans votre cabinet: je fais des efforts qui me tuent. Tout ce que je puis vous promettre, c'est de ne rien épargner pour que l'une des choses arrive; mais, Madame, il m'en coûtera peut-être la vie; car pour les espérances, elles sont si éloignées, que je mourrai peut-être de vieillesse avant qu'elles arrivent. On m'a chargée de cent mille jolies choses pour vous; il est juste que je vous en fasse part. Voici deux articles de ses lettres.

«Mille respects à votre amie: assurez-la qu'il y a tant de sympathie entre votre façon de penser et la mienne qu'il ne me seroit pas possible de ne pas partager avec vous les sentimens que vous avez pour elle.»

Dans une précédente, que je reçus à Lyon.

«Je vous félicite du plaisir que vous avez eu de voir et d'embrasser madameSaladin. Je connois votre cœur, et je ne suis pas surpris des larmes que la joie vous a fait répandre. J'en ai répandu aussi, ma chèreAïssé, en lisant votre lettre, et je n'ai pas été plus touché de la peinture que vous faites de vos transports, que de l'empressement avec lequel madameSaladinvous a reçue. Dites-lui bien, je vous prie, que j'ai une extrême reconnoissance des marques de son souvenir: le goût que l'on a pour la vertu, doit être la mesure du respect que l'on a pour elle. Je la crois trop juste, et je lui crois trop de sentimens, pour condamner l'amitié que vous avez pour moi. Si vous pouviez lui peindre l'attachement que j'ai pour vous, ma chèreSilvie! dites-lui bien qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura jamais un moment dans ma vie où je cesse de de vous aimer. Demeurez à Genève tout le temps que vous pourrez; je regrette moins votre absence; j'imagine que votre santé y est en sûreté. Je suis en peine des fatigues du retour Conservez-vous, ma chèreAïssé. Aimez-moi; c'est là le véritable fondement du bonheur de ma vie.»

Voilà, Madame, bien des choses qui blessent ma modestie; mais aussi je serai plus excusable à combattre si lentement. Hélas! que l'on est heureuse, quand on a assez de vertu pour surmonter de pareilles foiblesses; car, enfin, il en faut infiniment pour résister à quelqu'un que l'on trouve aimable, et quand on a eu le malheur de n'y pouvoir résister. Couper au vif une passion violente, une amitié la plus tendre et la mieux fondée! Joignez à tout cela de la reconnoissance, c'est effroyable! La mort n'est pas pire. Cependant vous voulez que je fasse des efforts: je les ferai; mais je doute de m'en tirer avec honneur, ou la vie sauve. Je crains de retourner à Paris. Je crains tout ce qui m'approche du chevalier, et je me trouve malheureuse d'en être éloignée. Je ne sais ce que je veux. Pourquoi ma passion n'est-elle pas permise? pourquoi n'est-elle pas innocente?

Mandez-moi au plutôt de vos nouvelles. Permettez que je vous embrasse mille fois, et de tout mon cœur. Beaucoup d'amitiés à mesdames vos filles. Je les embrasse toutes; souvenez-vous de votreAïssé, et soyez persuadée de tout son attachement, et de tout son respect pour vous; il est extrême.

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\

Pont-de-Vesle, 1729

J'airetardé de vous écrire, parce que j'ai été assez incommodée; j'ai eu une colique très-violente. Je n'ai pas manqué de dire que c'étoit vous qui m'aviez préservée; car je n'ai eu aucun mal à Genève, mes maux ont respecté ma joie; ils feroient bien mieux de ne pas se mêler à ma douleur. Je vous ai quittée, Madame, avec un chagrin extrême. Vos lettres m'ont serré le cœur et ont renouvelé mes larmes. A chaque instant, je me rappelle la douceur, la tranquillité, la candeur avec laquelle j'ai passé ce peu de temps auprès de vous. J'ai trouvé les personnes avec qui je vivois à Genève, selon les premières idées que j'avois des hommes, et non pas selon mon expérience. Je me retrouve presque moi-même, comme dans le moment que j'entrois dans le monde, sans humeur, sans peines, sans chagrins. Combien tout a changé! que les habitans de ces lieux sont différens de ceux des vôtres! je n'ai pas eu un moment de bonne humeur depuis notre séparation. J'ai retrouvé ici des coliques, le serein, les concerts, les puces, les rats, et qui pis est, des hommes, non pas de l'ancienne roche, mais de la nouvelle. Tenons-nous-en aux réflexions générales. Vous me pardonnerez bien de ne pas entrer sur cette matière dans des détails.

Vous m'affligez beaucoup de m'apprendre que madame votre belle-sœurP....est malade: je sais combien vous l'aimez, et je l'estime et l'aime de tout mon cœur. J'ai fait vos complimens à l'archevêque[196], et aux autres qui vous en remercient. Ce premier m'a fait beaucoup de questions sur mon séjour auprès de vous, sur la douleur de nous séparer, et sur votre ville; il se flatte qu'on l'aime un peu dans ce pays. Je n'ai pas manqué de lui dire que l'on m'avoit demandé de ses nouvelles. J'ai nommé les gens qu'il dit ses amis. Il m'a grondée de ne lui avoir pas emprunté sa litière pour vous aller voir, qu'il y seroit allé lui-même très-volontiers, vous aimant beaucoup. Il me fit faire la description de votre maison de campagne, de la façon dont vous viviez en ville, en un mot, il s'informa de tout, soit par amitié pour vous, soit pour me dire de choses obligeantes. Il y réussit très-bien; car je lui sus le meilleur gré du monde de toutes ses questions. Pour sa sœur, elle ne m'en fit que très-peu: elle cherchoit des discours pour elle, et rien autre chose. M.de Pont-de-Veslepartage de tout son cœur mon enthousiasme.

Nous passons d'ailleurs notre temps ici assez tristement. Le matin, après la messe, l'archevêque s'enferme avec un jésuite jusqu'à dîner. Après le dîner, une partie de quadrille, pleine de rapine et d'aigreur: le tout pour cinq sous que l'on ne paie point; toujours une compagnie de la ville peu divertissante, et à qui il faut faire autant de cérémonies qu'à des intendans. Sur le soir, on va se promener. La maîtresse du logis et moi, nous restons, l'une à lire, l'autre à tricoter, ou à découper. Après la promenade, un concert qui arrache les oreilles. On soupe très-mal; on n'a ni bons poissons, ni des amies. Songez-vous bien à la différence de ce séjour à Genève pour moi, et combien j'ai de raisons de vous regretter?

Vous pouvez m'écrire en toute sûreté: on me rend directement mes lettres. La personne qui les retire a ordre de les remettre à moi seule, pas même à ma fidèleSophie. La peur que l'on a de payer les ports de lettres, fait que l'on n'ose pas demander si j'en ai eu. L'archevêque paie mes places, et celles deSophiedans la diligence: c'est bien honnête à lui assurément. Malgré toutes les avarices de madamede Ferriol, sa mauvaise humeur et ses discours, souvent désobligeans; elle étoit dans une grande inquiétude de ma santé pendant mon séjour auprès de vous. Elle disoit: «elle est partie malade; elle a la fièvre ou la petite vérole.» Elle paroissoit aussi en peine de moi que de son fils. Sa femme de chambre disoit àSophieque sa maîtresse ne pouvoit passer l'hiver auprès de son frère à Embrun, sans moi, et que la crainte que je ne voulusse pas y aller, l'empêcheroit d'y penser. Concevez-vous, Madame, à la façon dont elle agit avec moi, qu'elle puisse regarder comme un malheur de ce que je serois séparée d'elle?D'Argentalm'a écrit: je reçus sa lettre, en revenant de chez vous. Il y avoit cent mille choses pour vous; je vous les laisse imaginer. Ma lettre seroit trop longue, si je vous les répétois. Nous partons d'ici dans quinze jours, pour aller à Ablons. Madamede Ferrioly sera dix ou douze jours. Pour moi, j'irai à Sens, voir qui vous savez[197]. J'y resterai le plus que je pourrai. Madamede Ferriolm'y viendra joindre. Vous aurez des détails de mon entrevue: j'aurai vu cette année tout ce qui m'est cher. Adieu, Madame, mes sentimens et mon âme vous sont dévoués.

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\

Pont-de-Vesle, 1729.

Voulàenfin le bienheureux jour arrivé! Je pars d'ici demain matin, et je n'ai que la nuit à passer. Madamede Ferriolavoit bien raison de dire que je ne pouvois tenir ici. En revenant de chez vous, je suis morte d'ennui; et ma santé, d'accord avec l'ennui, m'a très-mal traitée. Je me suis fait saigner: cela ne m'a pas réussi; mes maux de tête et mes coliques sont toujours aussi fréquens; peut-être est-ce l'air du pays et les eaux.

J'attendois une réponse de vous, avant de partir, mais j'espère que vous aurez la bonté de m'écrire à Sens. J'y serai le 15 de ce mois. Mon adresse est chez madame deV....., abbesse de Notre-Dame. Madamede Bolingbrockea pensé mourir à Reims d'une colique à quoi elle est sujette. Elle a été à l'extrémité; elle est mieux, et je la trouverai à Sens. Mandez-moi de vos nouvelles et de celles de madameP.....Sa sciatique m'inquiète. Vous êtes, je crois, de retour en ville, assise sur ce bon canapé, avec vos aimables filles autour de vous, et toute votre famille empressée à vous voir. Vous jouissez de l'estime et de l'amitié de tout ce qui est auprès de vous, et vous n'avez aucun sentiment pénible à combattre. Que je souhaiterois passer mes jours ainsi! Vous savez à qui je dois des complimens. Voulez-vous bien les faire à votre choix? Pour M. votre mari, je ne vous en charge pas; j'ai remarqué que vous aviez toujours un peu de jalousie. Madame votre fille voudra bien lui faire quelques agaceries de ma part, et me rendre ce petit service; en reconnoissance, je l'embrasse de tout mon cœur.

Madamede Nesleest morte, dit-on, de la rougeole; mais les amies particulières, et qui sont par conséquent au fait, disent qu'il y avoit complication de maux, et que de plus robustes qu'elle y auroient succombé. M.de Richelieuest dans le même cas, excepté qu'il n'est pas mort; mais on me mande qu'il se meurt. Madamed'Aumontet son mari, qui n'ont que la rougeole, s'en tirent très-bien. Je ne sais si je vous ai mandé que M.de la Ferrièremarie sa fille à un homme qui a vingt mille livres de rente, et qui demeure à Lyon. C'est une grande joie pour la mère d'avoir sa fille auprès d'elle. Ils méritent bien tous deux de trouver ce beau parti; car ils avoient refusé pour leur fille un homme fort riche, mais vieux, et qu'elle n'auroit pu aimer. Ils lui donnent dix mille écus, et vingt mille francs après leur mort. C'est une très-aimable fille. Adieu, Madame; j'ai bien de la peine à vous quitter. Plût à Dieu que je fusse avec vous réellement! je ne pourrois plus m'en séparer. Il m'en a trop coûté, et il m'en coûte trop tous les jours, en m'en souvenant. Adieu, Madame, je vous aime de tout mon cœur. Je vais encore m'éloigner de vous, et ce n'est pas sans regrets. Vous aurez de mes lettres, quand je serai à Paris. Je serai trop occupée à Sens, pour avoir le temps de vous écrire.

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\

Paris, 1729

Vousm'avez demandé un compte exact de mon retour à Paris et de mon séjour à Sens. J'ai trouvé la petite très-grande, mais fort pâle. Sa figure est noble. Elle est bien faite; elle a les plus beaux yeux que vous ayez vus, l'air délicat. Elle a de l'esprit, de la douceur, de la raison, mais d'une distraction inouie, le caractère et le cœur à souhait. Je crois sans prévention que ce sera un bon sujet. La pauvre petite m'aime à la folie: elle fut si saisie de joie de me voir, qu'elle fut prête à se trouver mal. Vous devez juger de tout ce que je sentis en la voyant. Mon émotion étoit bien vive, d'autant plus qu'il falloit la cacher. Elle me dit cent fois que c'étoit un bien heureux jour pour elle que celui de mon arrivée. Elle ne pouvoit me quitter; et cependant, dès que je la renvoyois, elle s'en alloit avec une douceur extrême; elle écoutoit mes avis, et paroissoit appliquée à en profiter. Elle ne cherchoit point à s'excuser de ses fautes, comme les enfans. Hélas! la pauvre petite, quand je suis partie, étoit si pénétrée de douleur, que je n'osai la regarder, tant elle m'attendrissoit; elle ne pouvoit parler. J'emmenai l'abbesse avec moi, pour voir madamede Bolingbrocke, qui étoit à Reims, où elle avoit été très-mal, et qui comptoit de là aller à Paris. Tout le couvent étoit en pleurs du départ de l'abbesse, et la pauvre petite disoit: «Pour moi, Mesdames, je suis aussi fâchée que les autres de vous voir partir; mais je crois que cela est nécessaire, et que madamede Bolingbrockesera bien aise de vous voir, et que votre vue lui fera du bien; c'est ce qui me console un peu de votre départ;» et puis la pauvre petite étouffoit. Elle s'assit sur une chaise, n'ayant pas la force de se soutenir, et elle m'embrassoit et me disoit: «Voilà un furieux contre-temps, ma bonne amie; car vous seriez restée ici davantage. Je n'ai ni père ni mère: soyez, je vous prie, ma mère; je vous aime autant que si vous l'étiez». Vous jugez, ma chère madame, dans quel embarras ce discours me mettoit; mais je me suis très-bien conduite. J'y ai resté quinze jours, et mon rhumatisme m'a prise là. Je fus perclue de tout mon corps. Pendant deux jours, elle ne me quitta pas. Elle resta cinq heures d'horloge au chevet de mon lit, sans qu'elle voulût me quitter; elle me lisoit pour m'amuser et puis elle m'entretenoit, et je m'assoupissois un moment. Elle craignoit de me réveiller, et n'osoit respirer. Une personne de trente ans n'auroit pas été plus capable d'attentions. Mademoisellede Noaillesvouloit qu'elle vînt jouer avec elle. Elle la pria de l'en dispenser, ne voulant point me quitter. Enfin, Madame, je suis persuadée que, si elle avoit le bonheur d'être connue de vous, vous l'aimeriez beaucoup. Madamede Bolingbrockela veut emmener avec elle; et avoir soin de sa fortune: ce qui afflige terriblement qui vous savez; il en est fou. Je ne puis exprimer toute la joie qu'il a eue de mon retour; tout ce que la vivacité d'une passion violente peut faire faire et dire, il l'a fait et dit. Si c'est jeu, il est bien joué. Il est revenu plusieurs fois, après de longues et pénibles chasses: enfin, le roi lui dit la dernière fois, quand, il demanda congé (car il faut le demander toujours au roi directement), ce qu'il avoit tant à faire à Paris; il fut déconcerté de la demande, et rougit; il ne put dire autre chose, sinon qu'il avoit des affaires.

Ce 2 décembre

Depuis seize jours que cette lettre est écrite, le chevalier est revenu de Marly avec la fièvre, une attaque d'asthme et un rhumatisme sur les reins; il souffre beaucoup. Je suis dans un état violent, il faut que je vous écrive pour me distraire; je n'ai de consolation que celle de penser à vous. Si j'étois plus raisonnable, j'oserois vous faire part de toutes mes réflexions. J'ai beaucoup de chagrins; il n'y auroit que vous qui pourriez entrer dans mes peines: le résultat de tous mes regrets, c'est que je vous aime tendrement, que vous méritez de l'être, et qu'il n'y a que vous dans le monde qui en êtes digne. Vous me répondrez à cela qu'il y a bien, de l'orgueil et de l'amour-propre dans ce que je dis. Il peut y en avoir un peu; mais ce n'est point dans le sens que vous l'entendez. Je suis très-imparfaite; mais j'exige des autres ce que je n'ai pas moi-même. Toutes vos qualités me sont agréables, quoique je n'ait pas le bonheur de les posséder. La vertu, l'esprit, la douceur, la délicatesse, l'honnête sensibilité, la pitié pour les malheureux et pour ceux qui ne sont pas dans le bon chemin, sont des qualités utiles pour les autres, quoiqu'on ne les possède pas soi-même. Encore une chose qui satisfait mon cœur, c'est que je sens que je puis dire tout ce que je pense de vous, sans pouvoir être accusée de prévention, ni de flatterie. Vous êtes enfin, selon mon cœur et mon âme. L'amour partage mon cœur avec vous, Madame; mais si je ne trouvois pas dans l'objet ces vertus que j'aime en vous, il ne subsisteroit pas. Vous m'avez rendue délicate sur cet article. Je l'avoue à la honte de l'amour; il cesseroit, s'il n'étoit pas fondé sur l'estime. Adieu, Madame.

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\

Paris, 1728

Vousêtes surprise, Madame, que j'aie été si long-temps sans avoir eu l'honneur de vous écrire: ce n'est pas assurément que je n'en eusse une grande envie; mais j'ai été assez incommodée d'un très-gros rhume qui m'a fait garder le lit. J'ai voulu plusieurs fois me lever de bonne heure, pour me mettre à mon écritoire, pour causer avec vous, et toutes les fois, j'ai été interrompue soit par des visites, ou par des invitations. J'ai été premièrement nichée dans un galetas, pendant quinze jours, que madamede V....et sa compagnie se sont emparées de ma chambre et de tous mes ustensiles. Après cela, madamede Bolingbrockeest arrivée de Reims, malade, et dans un grand besoin de nous tous, pour l'aider à se ranger dans sa maison, et à recevoir ses visites; elle est un peu mieux. Toutes les personnes qui ont des bontés pour moi, se relayent pour ne pas me laisser un instant tranquille; je ne suis pas rentrée pour me coucher, avant trois heures du matin. Je vis hier M. votre neveu, que j'ai trouvé beau et bien fait. Je viens d'apprendre quelque chose qui m'a surprise. M.de Bellegardea dit à M.de Marcieuxque madame votre cousine n'avoit jamais voulu l'écouter comme amant; qu'elle lui avoit dit que ses discours ne lui convenoient pas, et que, s'il continuoit, elle ne le verroit plus; qu'un, homme de sa naissance et de son âge devoit mieux faire que l'amour; qu'il devoit aller dans les pays étrangers chercher du service; qu'elle lui prêteroit 10,000 écus, et que s'il avoit besoin de davantage, elle le lui feroit tenir; qu'elle ne disconvenoit pas qu'elle n'eût beaucoup d'estime et d'amitié pour lui, mais qu'elle ne vouloit point d'amour. Il a assuré M.de Marcieux, à qui il a raconté cette conversation telle qu'elle étoit, qu'il partoit tout de suite pour la Pologne, et que n'ayant aucun secours de sa famille, il se trouvoit dans le cas d'accepter les offres de madameV...., et qu'il devoit aux procédés généreux et désintéressés de cette dame, la plus grande reconnoissance. Je ne puis m'empêcher, je vous l'avoue, de trouver cela très-bien, si cela est[198].

Je suis si lasse des humeurs de mademoiselleBideau, que je suis résolue de me tirer de ses pattes, à quelque prix que ce soit. Je vendrai ce qui me reste de pierreries, me défaisant, sans regret, de ces joyaux qui me divertissent, mais qui me seroient insupportables, si je continuois d'avoir un fardeau si pesant. Elle exige beaucoup de moi; elle trouve trop que je lui ai des obligations, pour que ma reconnoissance soit bien grande. Elle traite de manie et de sottise ce qu'elle a pratiqué toute sa vie. La dévotion, qui est à présent sa seule ressource, sert encore à me tyranniser. Rien n'est si difficile que de faire son devoir auprès de gens que l'on n'aime point, et que l'on n'estime point. Madamede Ferriolest d'une avarice sordide; elle ne fait plus que végéter, mais d'une façon si triste, elle est si aigre, que personne n'y peut tenir. Tout le monde l'abandonne.D'Argentalm'a tant parlé de vous et des vôtres et avec tant d'attachement, que je lui en sais un gré infini, et l'en aime davantage.

Le maréchald'Uxellesa quitté la cour avec courage; mais il est commeCharles-Quint; il s'en repent. Il se flatte, dit-on, que le roi lui ordonnera de revenir; mais il ne lui a rien dit: on assure que c'est à l'occasion du traité, qu'il l'a quitté. Cela lui fait honneur; car le public n'en a pas été content.

Le chevalier est mieux. Je voudrois bien qu'il n'y eût plus de combat entre ma raison et mon cœur, et que je pusse goûter parfaitement le plaisir que j'ai de le voir. Mais hélas! jamais. Mon corps succombe à l'agitation de mon esprit: j'ai de grandes coliques d'estomac; ma santé est furieusement dérangée. Adieu, Madame, je finis cette lettre qui n'est qu'une rapsodie; je ne sais comment vous vous en tirerez.

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\

Paris, 1730

Jevis hier M.de Villars[199], qui me dit qu'il vous enverroit son portrait incessamment. Il a été assez incommodé; je lui sus bien bon gré de ce qu'il passa deux heures dans ma chambre; nous fûmes seuls, et nous parlâmes de Genève tout à notre aise. Depuis trois mois, je suis garde-malade. Madamede Bolingbrockea été très-mal. Je l'ai vue beaucoup souffrir; j'ai cru plusieurs fois qu'elle resteroit dans mes bras; elle est actuellement dans un état très-languissant. Elle ne mange presque point, et son dégoût seul seroit capable de mettre aux abois une personne en santé: elle a toujours une fièvre lente. Il y a des momens où l'on craint qu'elle ne s'éteigne comme une chandelle. Elle a bien du courage, et c'est ce qui la soutient. Vous ne croiriez pas, en l'entendant causer quelquefois, qu'elle fût malade, à la maigreur près, qui est extrême. La machine s'affoiblit tous les jours; elle a un peu mieux mangé ces deux jours.SilvaetChirac, ses médecins, ne connoissent point son mal, et ne travaillent pas avec connoissance de cause. Madamede Ferriolrefuse opiniâtrement de remédier à une bouffissure qui est répandue sur son visage. Elle est d'un changement si grand, que, si vous la rencontriez, vous ne la reconnoîtriez pas: elle est menacée d'appoplexie et d'hydropisie. Elle est engourdie au point que, quand elle reste une demi-heure assise, elle ne peut se relever; elle dort partout. La maladie de son maréchal la tient un peu alerte; elle en est très-affligée.

Il faut vous parler de nouvelles. Vous savez apparemment la mort du pape. Le cardinalAlbéronise flatte de l'être. Les Sauvages de la Louisiane ont égorgé une colonie françoise. Une sauvagesse aimoit un françoise, et l'avertit de ce qu'on tramoit contre sa nation. Celui-ci le dit au commandant qui fit comme le maréchalde Villars, et crut que l'on n'oseroit point l'attaquer. Il a été puni comme son modèle; car il a été le premier égorgé. La question est de savoir lequel a été le plus puni. L'exil pour un homme ambitieux est pire que la mort. Le commandant auroit peut-être préféré la vie. On prétend que les Anglois ont animé les Sauvages. On est très-embarrassé sur le parti à prendre avec eux. Cela a fait baisser les actions et a causé bien des alarmes. Pour moi, j'en ai une très-petite, parce que j'y suis bien peu intéressée, n'ayant que la moitié d'une action; mais mes amis en ayant, cela suffiroit pour que j'en fusse inquiète. J'en ai parlé à une personne assez au fait, qui m'a assurée que l'on feroit mal de les vendre. La vie est si mêlée de chagrins, qu'il faut, Madame, n'être pas si sensible. Moi qui vous parle, je me tue de sensibilité. M.Orry, intendant deQuimper-Corentin, vient d'être fait contrôleur général. On a remercié M.des Forts. On dit que le nouveau ministre a de l'esprit et de la capacité. Cela a pourtant surpris tout le monde. Mes chères sœurs, permettez-moi ce nom avec mesdames vos filles; j'ai pour elles les sentimens que l'on a pour d'aimables sœurs. Embrassez-les, je vous prie, pour moi, aussi bien que votre mari, pour qui j'aurai toute ma vie de la coquetterie et de la reconnoissance.

Je suis très-incommodée depuis six semaines. J'ai de la diarrhée qui m'a débarrassée de mon rhumatisme et de mes coliques; mais le remède pourroit être plus dangereux que le mal. Je suis maigrie, et très-foible: je vais prendre de l'émétique. Adieu, Madame; aimez-moi toujours un peu. Soyez persuadée que personne ne vous aime plus tendrement, ne vous estime et ne vous honore plus parfaitement. Vous feriez le bonheur de ma vie, si je pouvois vivre avec vous. Notre séparation me paroît tous les jours plus cruelle et m'afflige sensiblement. Quelque malheur qu'il y ait à sentir, mes sentimens pour vous seront toujours de la dernière vivacité.

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\

Décembre, 1730

Ily a mille ans, Madame, que je ne vous ai fait ma cour; ce n'est pas assurément que je ne pense bien à vous, et que je ne me rappelle tous les plaisirs que j'ai goûtés à Genève. La mémoire, soutenue par le sentiment, me représente tout jusqu'aux moindres choses bien vivement: mes idées font bien du chemin. Arrivée chez vous, je vous vois, je vous embrasse, je pleure de joie; et mon cœur se serre, lorsque je vois que ce n'est qu'en idée. Permettez que j'embrasse mes chères sœurs, mes chères bonnes amies; j'ai bien du plaisir à vous aimer, et vous manquez ici à mon bonheur. Madamede Ferriolme flatte encore, d'un voyage à Pont-de-Vesle; elle se porte mieux. Pour ma santé, elle n'est pas bien merveilleuse. J'ai l'estomac fort dérangé, de grands maux de tête, souvent des rhumes, et beaucoup de foiblesse.

Je veux vous rendre compte de l'état de mes finances. Vous savez qu'il y a long-temps que je dois, et dépensois, sans trop savoir ce que je pouvois dépenser. Enfin, lassée de ce désordre, j'ai emprunté 2,000 écus pour payer mes dettes criardes, que je rendrai dans quatre ans, en donnant par année 1,800 livres de mes rentes; je me réduis alors à 1,200 livres: je serai bien à l'étroit, mais bien soulagée de ne devoir plus que 4,400 livres à M.Pâris de Montmartel, à qui je donnerai 1,000 livres par année. J'aurai le bonheur de ne plus voir de créanciers; ils ne seront pas si aises d'être débarrassés de moi, que je le serai de l'être d'eux; car ils sont bonnes gens, et ne m'ont point tourmentée. J'ai eu le plaisir d'arranger les affaires deSophie, de façon qu'elle est à proportion plus riche que moi. J'espère que nous mangerons notre revenu ensemble. Je ne puis assez vous exprimer la joie que j'ai d'avoir pris mon parti de payer, pour n'avoir obligation à personne. MadameP.....se ressouvient-elle de moi? Elle seroit bien ingrate, si elle ne m'aimoit pas un peu; car je la respecte et l'honore infiniment. Ne m'oubliez point, s'il vous plaît, auprès de M.de Caze. Madame la duchessede Saint-Pierrem'a beaucoup demandé de ses nouvelles, et m'a chargée de lui faire ses complimens. Elle l'aime bien, à ce qu'elle m'a dit. Dites-lui que cette dame est toujours plus belle: elle a conservé un beau teint, une belle gorge. Elle est comme à vingt ans; elle est très-aimable: elle a vu bonne compagnie; et un mari sévère, et qui connoissoit le monde, l'a rendue d'une politesse charmante. Elle sait conserver l'air d'une grande dame, sans humilier les autres. Elle n'a point du tout cette politesse haute qui protège; elle a bien de l'esprit, elle sait dire des choses flatteuses, et sait mettre les gens à leur aise.

Je fis, il y a quelques jours, vos complimens à madamede Tencinmoi-même. Vous êtes surprise; mais écoutez, et vous le serez davantage. J'étois dans la chambre de madame sa sœur. Elle entra, je voulus m'en aller. C'est ce que je faisois ordinairement, parce qu'elle me refusoit le salut. Elle étoit d'un embarras horrible; elle m'attaqua de conversation, loua d'abord la robe que je portois, me parla de la santé de madame sa sœur, et enfin elle resta deux heures à toujours causer et de très-bonne humeur. Nous vînmes à parler de notre voyage en Bourgogne, à Pont-de-Vesle, à Genève. Je pris cette occasion, et lui dis que j'avois reçu dernièrement votre lettre où vous me chargiez de lui faire des complimens. Elle me dit que cela la surprenoit, qu'il y avoit des temps infinis qu'elle n'avoit entendu parler de vous. Je l'assurai que ce n'étoit pas votre faute; que, presque dans toutes vos lettres, vous faisiez des complimens pour elle, et que, comme je n'avois pas l'honneur de la voir, j'en avois chargé plusieurs personnes, entr'autresd'Argental; que, sur-tout à mon départ de Genève, vous m'aviez recommandé de lui faire bien des amitiés de votre part. Elle me dit que ce ressouvenir lui faisoit bien du plaisir, parce qu'elle vous aimoit beaucoup. Elle me fit bien des questions sur votre santé et sur vos affaires. Je lui rendis compte de l'arrangement que vous aviez fait; elle dit à cela qu'elle vous reconnoissoit bien, et que personne n'étoit plus capable que vous, de bons et nobles procédés. Depuis ce temps-là, nous nous sommes revues. Nous avons fait la conversation comme si nous n'avions pas été mal ensemble et sans éclaircissement. J'en veux rester à ce point. Je ne vais point chez elle. Il me sera difficile de l'éviter; mais si j'y vais, fiez-vous-en à moi, ce sera sobrement.

On ne parle ici que de l'abbéPâris, des miracles et des convulsions qui s'opèrent sur son tombeau. Les uns disent qu'il fait des miracles; les autres, que ce sont des friponneries. Les partis s'exercent à outrance. Les neutres et les bons catholiques, c'est-à-dire, les vrais, sont peu édifiés. On n'entend que calomnie, fureur, emportement et friponnerie. Les mieux sont ceux qui ne sont que fanatiques, et ceux-là se croient tout permis. Voilà ce qui fait le sujet de toutes les conversations, et messieursde B.....les chansonnent. Il y a des couplets sur la duchesse douairière; ils sont trop grossiers pour que je vous les envoie. On joue à l'opéraCallirhoë, qui ne réussit pas, quoique cet opéra soit intéressant et joli; mais le grand air à présent est de n'aller que le vendredi à l'opéra; et d'ailleurs, comme tout est esprit de parti, les partisans de laLe Mauresont en plus grand nombre à présent que ceux de laPellissier. M.d'Argentalest amoureux de cette dernière; il est aimé, et il s'en cache beaucoup. Il croit que je l'ignore, et je n'ai garde de lui en parler. Elle en est folle; elle est tout aussi impertinente que laLe Couvreur; mais elle est sotte, et ne lui fera point faire de folie. C'est un furieux ridicule à un homme sage et en charge, que d'être toujours attaché à une comédienne. Tous les partisans de laLe Mauretrouvent laPellissieroutrée et peu naturelle. Ils disent que c'est M.d'Argentalet ses amis qui la gâtent. Cela m'afflige; mais, connoissant son abandon pour ce qu'il aime, je me console de cela, parce qu'il s'en cache, et que par conséquent, il vit plus avec le monde pour dépayser. Pour M.de Pont-de-Vesle, il se porte à merveille; il est galant au possible; il me demande souvent de vos nouvelles. M.de Ferriolest assez bien, mais horriblement sourd et gourmand. Voilà un compte exact de toutes les nouvelles, mais je ne vous ai pas encore rendu compte de mon cœur. Pour vous, je vous aime parfaitement. Cette amitié fait le bonheur de ma vie, et souvent la peine; car j'ai le cœur serré, quand je pense qu'une personne que j'aime si tendrement, je ne la vois point. Aimez-moi, Madame, comme je vous aime.

/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\


Back to IndexNext