LETTRE XXVIII.

Paris, 1731

Masanté, Madame, se rétablit tout doucement. Ma convalescence est longue; mais ma maladie l'a été. Il n'est point surprenant que j'aie de la peine à réparer mes forces. Vos bontés et vos vœux pour moi me font un bien infini: je vous en remercie de tout mon cœur. Vos lettres m'ont fait un grand plaisir; mais le chagrin de vous causer des inquiétudes diminue ma satisfaction d'être autant aimée. En vérité, rattachement tendre que je vous ai voué, mérite les bontés que vous avez pour moi. Je vous aime et vous estime comme vous le méritez; c'est sans bornes. Continuez, Madame, à me rendre heureuse; car je mourrois de douleur, si vous cessiez d'avoir de l'amitié pour moi.

Madamede Tencinest, comme vous le savez, exilée à Ablons depuis quatre mois. Elle a été très-malade.Astrucest commeRoland. Je ne sais si c'est badinage, ou si c'est tout de bon; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que personne ne la plaint, et bien des gens disent qu'elle n'a rien de mieux à faire qu'à mourir. Voilà de bons propos. M.de Saint-Florentinest à l'extrémité: s'il en revient, il deviendra sage, ou il sera incorrigible. M.de Gesvreset le ducd'Épernonsont toujours exilés. On appelle leur conjuration,la conspiration des marmousets. Tout le monde se moque d'eux. M.de Bedevolleétoit un des conjurés; il laisse une réputation qui ne flaire pas comme baume. On dit que c'est un esprit très-dangereux, d'autant plus qu'il est fripon. Adieu, Madame, je ne puis écrire plus long-temps, je suis trop foible.

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Histoire de mes Amours avec le ducde Gesvres.

1731

Jeconviens, Madame, malgré votre colère et le respect que je vous dois, que j'ai eu un goût violent pour M. le ducde Gesvres, et que j'ai même porté à confesse ce grand péché. Il est vrai que mon confesseur ne jugea pas à propos de me donner de pénitence. J'avois huit ans, quand cette passion commença, et à douze ans, je tournois en plaisanterie mon goût; non que je ne trouvasse M.de Gesvresaimable, mais je trouvois plaisans tous les empressemens que j'avois eus d'aller causer et jouer dans les jardins avec lui et ses frères: il a deux ou trois ans plus que moi, et nous étions, à ce qui nous paroissoit, beaucoup plus vieux que les autres. Cela faisoit que nous causions, lorsque les autres jouoient à la cligne-musette. Nous faisions les personnes raisonnables; nous nous voyions régulièrement tous les jours; nous n'avons jamais parlé d'amour, car en vérité, nous ne savions ce que c'étoit ni l'un ni l'autre. La fenêtre du petit appartement donnoit sur un balcon où il venoit souvent; nous nous faisions des mines; il nous menoit à tous les feux de la Saint-Jean, et souvent à Saint-Ouen. Comme on nous voyoit toujours ensemble, les gouverneurs et les gouvernantes en firent des plaisanteries entr'eux, et cela vint aux oreilles de mon Aga[200]qui, comme vous le jugez, fit un beau roman de tout cela. Je le sus: cela m'affligea; je crus, comme une personne raisonnable, qu'il falloit m'observer, et cette observation me fit croire que je pourrois bien aimer M.de Gesvres; j'étois dévote, et j'allois à confesse; je dis d'abord tous mes petits péchés: enfin il fallut dire le gros péché; j'eus de la peine à m'y résoudre; mais en fille bien élevée, je ne voulus rien cacher. Je dis que j'aimois un jeune homme. Mon directeur parut étonné, il me demanda quel âge il avoit. Je dis qu'il avoit onze ans: il me demanda s'il m'aimoit, et s'il me l'avoit dit; je dis que non; il continua ses questions. «Comment l'aimez-vous, me dit-il? Comme moi-même, lui répondis-je. Mais me répliqua-t-il, l'aimez-vous autant que Dieu?» Je me fâchai, et je trouvai fort mauvais qu'il m'en soupçonnât. Il se mit à rire, et me dit qu'il n'y avoit point de pénitence pour un pareil péché; que je n'avois qu'à continuer d'être toujours bien sage, et de n'être jamais seule avec un homme; que c'étoit tout ce qu'il avoit à me dire pour l'heure. Je conviendrai encore qu'un jour, j'avois alors douze ans, lui de quatorze à quinze, il parloit avec transport qu'il feroit la campagne prochaine; je me sentis choquée qu'il n'eût pas de regret de me quitter, et je lui dis avec aigreur: «ce discours est bien désobligeant pour nous». Il m'en fit des excuses, et nous disputâmes long-temps là-dessus. Voilà ce qu'il y a jamais eu de plus fort entre nous. Je crois qu'il avoit autant de goût pour moi, que j'en avois pour lui. Nous étions tous deux très-innocens, moi dévote, lui autre chose. Voilà la fin du roman. Depuis ce temps-là, nous nous sommes rappelé nos jeunes ans, sans cependant nous trop étendre; la matière étoit délicate, soit plaisanterie, soit sérieusement; le sujet et nos âges me justifieront-ils, Madame? voilà la vérité pure. Pour celui qui l'a dit, c'est assurémentBedevolle; il porte son esprit tracassier dans tous les pays qu'il habite. Vous devriez toujours prendre ma défense, et me conserver l'estime du public. Savez-vous bien que je suis réellement piquée et en colère des soupçons que vous avez de moi? Il faut que vous ne m'aimiez pas autant que je m'en étois flattée. Quoi! Madame, vous me croiriez capable de vous tromper! Je vous ai fait l'aveu de toutes mes foiblesses; elles sont bien grandes; mais jamais je n'ai pu aimer qui je ne pouvois estimer. Si ma raison n'a pu vaincre ma passion, mon cœur ne pouvoit être séduit que par la vertu, ou par tout ce qui en avoit l'apparence. Je conviens, avec douleur, que vous ne pouvez arracher de mon cœur l'amour le plus violent; mais soyez assurée que je sens toutes les obligations que je vous ai, et que je ne varierai jamais sur les sentimens tendres que je vous ai voués. Ma reconnoissance égale mon amitié et mon estime pour vous. Vous êtes la personne la plus respectable et la plus aimable que je connoisse. Je vous proteste que l'on est bien éloigné de chercher à rompre cette confiance que j'ai pour vous. Le chevalier vous aime et vous respecte infiniment; il s'attendrit quand je parle du malheur que j'ai d'être séparée de vous, et quelque crainte que l'on ait de me perdre, l'estime est plus forte. Quand je lui ai raconté les conversations que j'avois eues avec vous, je l'ai fait pleurer, et tout ce qu'il disoit étoit: «hélas! j'ai couru de furieux risques.» Il paroissoit très-inquiet que cela n'eût diminué mon goût pour lui, sentant que cela en étoit bien capable; il me remercia après cela, de la façon du monde la plus touchante, de l'aimer encore. Vous n'ignorez pas le fruit des soins que l'on avoit pris pour nous désunir et pour me perdre. Le chevalier a trop de délicatesse, pour que l'aversion et le mépris ne fussent pas la récompense de ces âmes basses. Jugez ce que le contraire a dû faire. On a été bien éloigné de vous attribuer le refroidissement de mes lettres, pendant mon séjour en Bourgogne: il tomboit sur lagentille Bourguignonne, et croyoit que la maréchale me disoit du mal de lui. Son attachement devient tous les jours plus fort: ma maladie l'a mis dans des inquiétudes si terribles, qu'il faisoit pitié à tout le monde, et on venoit me rendre ses discours. En vérité, vous en auriez pleuré, Madame, aussi bien que moi. Il étoit dans des frayeurs énormes que je ne mourusse. Il n'étoit pas possible, disoit-il, qu'il pût résister à ce malheur. Sa douleur et sa tristesse étoient si grandes, que je le consolois, et je cachois mes maux, tant que je le pouvois; il avoit toujours les larmes aux yeux; je n'osois le regarder, il m'attendrissoit trop. Madamede Ferriolme demanda un jour si je l'avois ensorcelé; je lui répondis: «le charme dont je me suis servie, est d'aimer malgré moi, et de lui rendre la vie du monde la plus douce». L'envie lui fit faire la question, et la malice me fit répondre. Voilà, Madame, ce que vous m'avez demandé; mon cœur est à découvert. Je passe sous silence mes remords; ma raison m'en fait naître; lui et ma passion les étouffent. Quelques rayons d'espérance d'une fin, d'une conclusion, aident bien à m'égarer; mais il n'est pas à mon pouvoir de les abandonner. Adieu, Madame, je n'en puis plus. Voilà une longue lettre, pour une personne aussi foible que moi.

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Paris, 1727

J'aiconsulté M.Silvaet M.Gervaispour vous, Madame; ils veulent que vous vous fassiez saigner souvent, et que vous alliez absolument à des bains chauds. Comme votre santé m'est plus chère que ma propre vie, je n'ai pas oublié un mot de ce qu'ils m'ont dit. Au nom de Dieu, faites ce qu'il faut pour vous procurer une bonne santé! Dieu l'ordonne, vos parens le désirent ardemment, et vos amis, à la tête desquels je veux être, se mettent à vos genoux. Ne me donnez point pour raison celle de la dépense. Je connois la noblesse de votre cœur, et je sais les motifs vertueux qui vous rendent si ménagère; mais les hommes, qui ne sont pas capables de sentimens si délicats, qui rapportent tout à eux, vous accuseront d'un goût pour l'épargne. Cela seroit injuste, je l'avoue; mais il faut vivre avec ces hommes. Laissez moins de bien à vos héritiers, et donnez-leur un bien plus précieux, qui est votre santé, votre vie: l'argent que vous économiserez, pour remédier à votre santé, n'est fait que pour s'en servir. Je connois votre famille: ils donneroient tous une partie de leurs jours pour prolonger les vôtres. Je vous dis tout cela avec une vivacité qui ne peut vous déplaire, puisque c'est l'intérêt le plus vif et le plus tendre qui le dicte à ma plume; et il est difficile de se modérer, quand on est occupé, comme je le suis, d'une amie telle que vous, et dont la santé me tient au cœur. Promettez-moi donc que vous ferez les remèdes nécessaires. Songez, et soyez bien convaincue que si vous êtes mieux, je serai indubitablement soulagée. Je me chagrine et m'attendris pour vous; je ne puis penser à vous que je n'aie le cœur gros. La crainte et la douleur étouffent des souvenirs qui me plairoient. Laissez-moi penser à vous doucement. Enfin, si vous m'aimez, faites votre possible pour guérir.

Il faut que je vous parle de mon foible corps; il est bien foible, je ne puis me remettre de ma furieuse maladie, je ne reprends point le sommeil, j'ai été trente-sept heures sans fermer les paupières, et très-souvent je ne m'endors qu'à sept heures du matin. Vous jugez bien si je peux reprendre mes forces; j'ai de la diarrhée depuis quelques jours. Les médecins ne comprennent pas trop mon mal, ils disent que jamais on n'a eu une fluxion de poitrine sans cracher. Il est vrai que j'ai eu de l'oppression, et que j'en ai encore beaucoup. Je suis extrêmement maigrie; mon changement ne paroît pas autant quand je suis habillée. Je ne suis pas jaune, mais fort pâle; je n'ai pas les yeux mauvais: avec une coiffure avancée, je suis encore assez bien; mais le déshabillé n'est pas tentant, et mes pauvres bras, qui, même dans leur embonpoint, ont toujours été vilains et plais, sont comme deux cotterets. Vous auriez été flattée de l'amitié que tout le monde a témoignée pour une personne que vous honorez de votre tendresse, si vous aviez été témoin de tout ce qui s'est passé pendant que je fus en danger: tous mes amis et les domestiques fondoient en larmes; et quand j'ai été hors de danger (j'ignorois y avoir été), ils vinrent tous à la fois, avec des larmes de joie, me féliciter. Je fus attendrie au point qu'ils craignoient d'avoir commis une indiscrétion. Que seriez-vous devenue, vous, Madame, qui avez, tant de bonté pour moi, si vous aviez été là? Il y a deux de mes amies qui étoient dans la chambre, qui n'y purent tenir. Tout cela m'a été conté depuis. La pauvreSophiea souffert tout ce qu'il est possible de souffrir; elle craignoit de m'alarmer, elle vouloit avoir l'air assurée; elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour ne pas pleurer. Vous savez combien elle est pieuse; elle étoit inquiète pour mon âme, d'autant queSilvaétoit furieux que l'on ne m'eût pas confessée. Il est vrai que sans avoir la certitude que j'étois en danger, je l'avois demandé à madamede Ferriol, qui fit une autre scène. Elle radote; elle ne fut occupée que du jansénisme. Dans ce moment, au lieu de chercher un peu à me rassurer, elle saisit avec vivacité la première parole que je lui dis, pour me donner son confesseur, et que je n'en prisse point d'autre; je lui répondis d'une façon qui auroit fait rentrer une autre personne en elle-même. J'avoue que dans ce moment je fus plus indignée qu'effrayée; mais je m'aperçus que tout ce que je lui disois étoit inutile; c'étoit semer des marguerites devant des pourceaux; elle ne sentoit rien que le plaisir d'avoir escamoté ma confession à un janséniste; elle trouva le triomphe si beau, qu'elle en devint insolente, et dit à sa femme de chambre des choses si piquantes surSophie, parce qu'elle ne m'avoit pas parlé de son confesseur, que cette fille fondit en larmes, en lui disant qu'elle etSophieétoient assez affligées, pour qu'elles méritassent plus de consolations que de gronderies; que ma femme de chambre, il est vrai, avoit eu plus d'amour pour ma vie que pour mon âme; qu'elle se reprochoit ces sentimens, et qu'elle étoit très-soulagée de voir que j'aurois les secours de l'âme, sans qu'elle eût eu la douleur de me l'apprendre. Que dites-vous de cette scène et de la tendresse de cette bonne dame? Mais l'on conserve toujours son caractère: s'il avoit fallu aller quatre heures à pied, pour me chercher un remède, elle y auroit été avec joie; mais les réflexions tendres et délicates, les sentimens du cœur nuls; elle étoit fâchée, comme nous le sommes d'un indifférent qui ne nous fait point oublier le reste; elle n'étoit occupée que de la colère qu'elle prétendoit que son frère auroit que je fusse morte entre les mains d'un janséniste: chose dont je crois qu'il se seroit peu soucié; mais elle s'étoit figuré qu'il lui en auroit su mauvais gré, et l'en auroit déshéritée. Vous direz peut-être que je m'imagine tout cela. Non, en vérité, j'ai trop vécu avec elle, pour ne la pas connoître, et d'ailleurs, elle a trop peu de soin de me cacher son âme. J'attribue tout ceci à une âme peu tendre et à un corps apoplectique et qui radote. Cela ne me fera jamais oublier toutes les obligations que je lui ai, et mon devoir; je lui rendrai tous les soins que je lui dois, aux dépens même de mon sang. Mais, Madame, qu'il est différent d'agir par devoir ou par tendresse. Cela a son bien: je serois trop malheureuse, si j'avois pour elle la tendresse que j'ai pour vous. Dans l'état où elle est, il faudroit m'enterrer avec elle.

Adieu, Madame, je finis cette longue épître, que je crois très-difficile à déchiffrer. Madamede Tencinm'aime à la folie. Qu'en croyez-vous? Je voudrais bien qu'elle ne s'aperçut pas de l'éloignement que j'ai pour elle: je me crois fausse, et quand je suis avec elle, je suis dans une continuelle contrainte. J'embrasse le mari, les femmes, les enfans. Permettez cette familiarité à votreAïssé.

P.S.J'apprends dans ce moment que le roi vient d'ordonner que le cimetière de Saint-Médard seroit fermé, avec défense de l'ouvrir que pour enterrer. Comprenez-vous, Madame, qu'on ait permis, depuis près de cinq ans, toutes les extravagances qui se sont faites et débitées sur le tombeau de l'abbéPâris? Fontenellenous assuroit l'autre jour, que plus une opinion étoit ridicule, inconcevable, plus elle trouvoit de sectateurs. Les hommes aiment le merveilleux; notre ami, M.Carré de Montgeron[201], jure sur son salut, qu'il a vu des choses surnaturelles. Le gros livre qu'il a présenté au roi, cite des guérisons miraculeuses; aveugles-nés, boiteux, sourds, muets; appuyé de certificats authentiques, signés par des gens de probité reconnue. La postérité aura de la peine à croire, que plus de vingt mille âmes aient donné dans toutes ces extravagances. Le lendemain de la clôture du cimetière, on trouva ces vers:

De par le roi, défense à DieuD'opérer miracle en ce lieu.

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Paris, 1732

J'aiété encore très-incommodée; j'ai eu six jours la fièvre, des douleurs effroyables dans tout le corps; je suis toujours fort oppressée et foible; les genoux et les mains me font mal. Je me trouve mieux aujourd'hui seulement, et je n'épargne pas les ports de lettres, étant persuadée comme je le suis, Madame, de votre amitié et de votre bonté pour moi. J'envoyai, étant encore bien malade, chez M.S....le prier de venir me voir, voulant lui demander de vos nouvelles, et qu'il vous donnât des miennes. On ne me permit pas de lui parler, dont j'étois outrée. Il est venu aujourd'hui; il m'a appris le mariage de mademoiselleDucrestavec M.Pictet. Ah! le bon pays que vous habitez, où l'on se marie, quand on s'est aimé, et quand on s'aime encore. Plût à Dieu qu'on en fît autant ici! Faites-leur, s'il vous plaît, mes complimens de félicitation. M.S....m'a dit que vous vous portiez assez bien, et que vous étiez à votre campagne, où vous vous amusiez. Je me ressouviendrai toujours de tous les plaisirs que j'y ai goûtés. Madamede Ferriolrevient de Sens, où elle a été très-malade, d'une indigestion des plus dangereuses; elle est heureusement mieux; mais si j'avois le malheur de la perdre, et que je lui survécusse, sûrement vous me verriez établie à Pont-de-Vesle. Si je suis un peu mieux, j'irai à Ablons: le changement d'air pourroit contribuer au rétablissement de ma santé.

J'ai une tabatière admirable, que madamede Parabèrem'a donnée, et que je voudrois bien vous faire voir; car quand j'ai quelque chose de joli, je souhaiterois bien qu'il eût votre approbation; c'est une boîte de jaspe sanguin, d'une beauté parfaite, montée en or par tout ce qu'il y a de plus habile; la forme en est charmante. Elle l'avoit depuis cinq à six ans, et l'autre jour, elle en parloit comme d'une boîte favorite. Je dis malheureusement qu'elle étoit la mienne, que je n'avois jamais vu un bijou de meilleur goût. Sur cela il n'y a ni prières, ni persécutions qu'elle ne m'ait faites pour me la faire prendre; elle me menaça de la donner au premier venu, si je la refusois: cette boîte vaut plus de cent pistoles. Elle m'entretient, il n'y a point de semaines qu'elle ne me fasse quelque présent, quelque soin que je prenne de l'éviter: je file un meuble, elle m'envoie de la soie, afin que je n'en achète pas; elle ne m'a vu cet été que de vieilles robes de taffetas de l'année précédente, j'en ai trouvé une sur ma toilette, de taffetas broché, charmant; une autre fois, c'est une toile peinte. En un mot, si cela est agréable d'un côté, cela est à charge de l'autre. Elle a une amitié et une complaisance pour moi, telle qu'on l'auroit pour une sœur chérie. Pendant ma maladie, elle quittoit tout, pour venir passer des journées auprès de moi; enfin, elle ne veut pas que j'en puisse aimer d'autres plus qu'elle, hors le chevalier et vous: elle dit qu'il est juste, de toute façon, que vous ayez la préférence, et nous parlons souvent de vous. Je lui ai donné une grande idée de mon amie, et telle qu'elle la mérite. Plût à Dieu qu'elle vous ressemblât, et qu'elle eût quelques-unes de vos vertus! Elle est de ces personnes que le monde et l'exemple ont gâtées, et qui n'ont point été assez heureuses pour s'arracher au désordre. Elle est bonne, généreuse, a un très-bon cœur; mais elle a été abandonnée à l'amour, et elle a eu de bien mauvais maîtres. Adieu, Madame; aimez-moi toujours un peu, et croyez que personne ne vous est plus tendrement, ni plus respectueusement attaché.

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Paris, novembre 1732

Jene vous écris que deux mots, Madame, parce que mes forces sont bien diminuées. J'ai été obligée d'écrire une assez longue lettre d'affaires; mais je n'ai pas voulu tarder à vous donner de mes nouvelles. Je ne doute point de vos bontés pour moi, et que vous seriez en peine, si vous étiez plus long-temps sans en recevoir; j'ai moins de fièvre depuis trois jours, et suis un peu moins foible. Je suis presque toujours sur un lit, et quand je me lève, je me mets sur un canapé. Je prends du lait qui passe assez bien. Si cela pouvoit ne pas aller plus mal pendant une quinzaine de jours,Silvaauroit de l'espérance; ma maladie me ruine, et l'avarice est devenue sordide. Si cela continue, nous verrons le second volume de madameTardieu, qui se faisoit des jupons des thèses que l'on donnoit à son mari. Je vous parlerai dans quelque temps plus amplement sur l'état de mon âme. J'espère que vous serez contente: il faut pourtant que je vous dise que rien n'approche de l'état de douleur et de crainte où l'on est: cela vous feroit pitié; tout le monde en est si touché, que l'on n'est occupé qu'à le rassurer. Il croit qu'à force de libéralités, il rachètera ma vie; il en donne à toute la maison, jusqu'à ma vache, à qui il a acheté du foin; il donne à l'un de quoi faire apprendre un métier à son enfant; à l'autre, pour avoir des palatines et des rubans; à tout ce qui se rencontre et se présente devant lui: cela vise quasi à la folie. Quand je lui ai demandé à quoi tout cela étoit bon, il m'a répondu «à obliger tout ce qui vous environne à avoir soin de vous.» Pour moi, il n'y a sorte de tourment, de persécution qu'il ne me fasse éprouver pour me faire accepter cent pistoles; il a eu recours à mes amis, pour me le persuader; enfin, il me les a fallu prendre; mais je les ai remises à une personne qui les lui rendra après ma mort. Assurément, je n'y toucherai point; je demanderai plutôt l'aumône que de ne pas les rendre. Je vous ferois rire, si je vous contois les frayeurs qu'il a que je ne parle;Silvame l'a défendu sous peine de mort. Ma pauvreSophie, comme vous le jugez bien, ne me quitte ni jour, ni nuit. Cet homme-là la mettroit dans son cœur, s'il pouvoit; il est outré de n'oser lui donner de l'argent; il tourne autour du pot; il trouve cependant quelques expédiens. Si vous le connoissiez, vous en seriez étonnée; car il est naturellement distrait, et ne connoît point les petits soins: pour la générosité, elle est au souverain degré; il se donne la torture pour trouver des moyens de donner, et il finit toujours par vouloir donner de l'argent; il frappe du pied, et se lamente de n'avoir point d'invention; il envie l'imagination du tiers et du quart, qui savent imaginer des galanteries; enfin, il retourne à son quartier, et j'aurai la liberté de parler; les femmes ne peuvent s'en passer, et je l'éprouve. Adieu, Madame, votreAïssévous aime au-delà de l'expression. Vous la trouvez trop sensible et trop peu détachée; mais qu'il est difficile d'éteindre une passion aussi violente, et qui est entretenue par le retour le plus tendre, le plus vif et le plus flatteur! Mais, Madame, les efforts que je fais, aidés de la grâce, me feront surmonter toutes mes foiblesses.

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Paris, 1732

Ondit que je suis mieux: non que je trouve du soulagement; je crache des horreurs, et je ne dors que par art; je suis tous les jours plus maigre et plus foible. Le lait commence, non pas à me dégoûter, car je le prends toujours avec plaisir, mais il me surcharge. Je ne puis dire que l'état de mon corps soit bien douloureux; car je ne souffre presque pas: un peu d'oppression et des malaises. D'ailleurs, je n'ai point de ces maladies aiguës. Je me trouve anéantie. Pour les douleurs de l'âme, elles sont cruelles. Je ne puis vous dire combien me coûte le sacrifice que je fais: il me tue; mais j'espère en la miséricorde de Dieu; il me donnera des forces. On ne peut le tromper; ainsi, comme il sait ma bonne volonté et tout ce que je sens, il me tirera d'embarras. Enfin, mon parti est pris: aussitôt que je pourrai sortir, j'irai rendre compte de mes fautes. Je ne veux aucune ostentation, et je ne changerai que très-peu de chose à ma conduite extérieure. J'ai des raisons pour en agir avec tout le secret du monde: premièrement pour madamede Ferriol, qui me feroit tourner la tête pour un directeur moliniste; et madamede Tencin, qui intrigueroit pour cela. D'ailleurs, madame iroit de maison en maison ramasser toutes les dévotes de profession qui m'accableroient; et, outre tout cela, j'ai des ménagemens à garder avec qui vous savez. Il m'a parlé là-dessus avec toute la raison et l'amitié possibles. Tous ses bons procédés, sa façon délicate de penser, m'aimant pour moi-même, l'intérêt de la pauvre petite, à qui on ne pourroit donner un état: tout cela m'engage à beaucoup de ménagement avec lui. Mes remords, depuis long-temps, me tourmentent; l'exécution me soutiendra. Si le chevalier ne me tient pas ce qu'il m'a promis, je ne le verrai plus. Voilà, Madame, mes résolutions, que je tiendrai. Je ne doute pas qu'elles n'abrègent ma vie, s'il en faut venir aux extrémités. Jamais passion n'a été si violente, et je puis dire qu'elle est aussi forte de son côté. Ce sont des inquiétudes et des agitations si vraies, si touchantes, que cela fait venir les larmes aux yeux à tous ceux qui en sont témoins. Adieu, Madame, je me flatte, comme vous voyez, en vous contant tout cela, de vos bontés et de votre indulgence. Mais soyez persuadée que, si votreAïssévit, elle se rendra digne d'une amitié dont elle sent bien tout le prix.

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Paris, 1733

Vousm'avez ordonné de vous donner souvent de mes nouvelles. J'obéis de bon cœur; car il n'y a rien dans le monde que je révère, que j'estime et que j'honore autant que vous. Rien ne m'empêche de me livrer à ce goût-là: il est innocent, il est juste. Comment n'aimerois je pas quelqu'un qui m'a appris à connoître la vertu, et qui a fait ses efforts pour me la faire pratiquer; qui a balancé en moi la passion la plus forte? Enfin, Madame, soyez récompensée de vos bonnes œuvres. Je me rends à mon créateur; je travaille de très-bonne foi à me défaire de ma passion, et je suis très-résolue à abandonner mes erreurs. Si vous perdez la personne du monde qui vous est le plus attachée, songez que vous avez travaillé à la rendre heureuse dans l'autre vie. Après vous avoir parlé des dispositions de mon âme, je vous rendrai compte de l'état de mon corps. Je continue de cracher, de tousser et de maigrir. Le lait passe assez bien; mais il ne fait pas les progrès que, depuis près de deux mois, il devoit faire. Je viens de me ressouvenir qu'une religieuse des Nouvelles-Catholiques de mon âge, et pour laquelle j'avois beaucoup d'amitié, est morte de la même maladie. Cette idée de la mort m'afflige moins que vous ne pensez. Je me trouve trop heureuse que Dieu m'ait fait la grâce de me reconnoître, et je vais travailler à mettre à profit le temps qui me reste. Après tout, ma chère amie, un peu plutôt, un peu plus tard, qu'est-ce que la vie? Personne ne devoit être plus heureuse que moi, et je ne l'étois point. Ma mauvaise conduite m'avoit rendue misérable: j'ai été le jouet des passions, emportée et gouvernée par elles. Mes remords, les chagrins de mes amies, leur éloignement, une santé presque toujours mauvaise; enfin personne ne sait mieux que vous, Madame, combien une vie douloureuse est pénible. Adieu, chère amie, aimez-moi, et priez pour le repos de mon âme, soit en ce monde ou en l'autre. J'embrasse mesdames vos filles.

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Paris, 1733

J'aireçu cet après-midi votre lettre, Madame, qui m'a donné un vrai plaisir. Ma santé est toujours de même; et la saison est très-peu propre pour attendre des succès des remèdes. Vous me demandez si je suis changée; je le suis très-fort: mes yeux sont d'un gris brun jaune, le tour de ma bouche maigri et marqué, pâle et abattue. Pour le corps, je n'ai plus que la peau et les os; si je mettois du rouge, cela me ranimeroit: la physionomie est moins changée qu'elle ne devroit être; mes lèvres ne sont pas pâles: en un mot, c'est une vilaine chose qu'un corps maigre. A l'égard de mon âme, j'espère que dimanche prochain, elle sera délivrée de toutes ses impuretés; je m'accuserai de toutes mes fautes. J'ai eu une scène bien touchante hier. Je vous envoie une copie d'une lettre que l'on m'a rendue en réponse d'une que j'avois écrite, remplie de sentimens d'amitié, de détachement et de ma résolution. Comme on me la rendit soi-même, je ne la lus pas sur-le-champ. Nous parlâmes sur cette matière; vous auriez fondu en larmes aussi bien que nous; mais cette scène ne dérange point mes projets, et on ne cherche pas à les déranger. Vous serez étonnée, quand je vous dirai que mes confidentes et les instrumens de ma conversion sont mon amant, mesdamesde Parabèreetdu Deffant, et que celle dont je me cache le plus, c'est celle que je devrois regarder comme ma mère. Enfin, madamede Parabèrel'emmène dimanche, et madamedu Deffantest celle qui m'a indiqué le P.Bourceaux, dont je ne doute pas que vous n'ayez entendu parler; il a beaucoup d'esprit, bien de la connoissance du monde et du cœur humain; il est sage, et ne se pique point d'être un directeur à la mode. Vous êtes surprise, je le vois, du choix de mes confidentes; elles sont mes gardes, et sur-tout madamede Parabèrequi ne me quitte presque point, et a pour moi une amitié étonnante; elle m'accable de soins, de bontés et de présens. Elle, ses gens, tout ce qu'elle possède, j'en dispose comme elle, et plus qu'elle; elle se renferme chez moi toute seule et se prive de voir ses amis; elle me sert sans m'approuver, ni me désapprouver, c'est-à-dire, elle m'a écoutée avec amitié, m'a offert son carrosse pour envoyer chercher le P.Bourceaux, et comme je vous l'ai dit, elle emmène madamede Ferriol, pour que je puisse être tranquille; madamedu Deffant, sans avoir ma façon de penser, m'a proposé elle-même son confesseur; je ne doute point que ce qui se passe sous leurs yeux ne jette quelqu'étincelle de conversion dans leur âme. Dieu le veuille! Adieu, madame: j'ai tant de joie à causer avec vous, que je ne puis vous quitter. Hélas! il faudra bien.

Lettre du Chevalier à mademoiselleAïssé.

«Votre lettre, ma chèreAïssé, me touche bien plus qu'elle ne me fâche; elle a un air de vérité, et une odeur de vertu à laquelle je ne puis résister; je ne me plains de rien, puisque vous me promettez de m'aimer toujours. J'avoue que je ne suis pas dans les principes où vous êtes; mais, Dieu merci, je suis encore plus éloigné de l'esprit de prosélytisme, et je trouve très-juste que chacun se conduise suivant les lumières de sa conscience. Soyez tranquille, soyez heureuse, ma chèreAïssé, il ne m'importe des moyens: ils me paroîtront tous supportables, pourvu qu'ils ne me chassent pas de votre cœur. Vous verrez par ma conduite que je mérite vos bontés. Eh! pourquoi ne m'aimeriez-vous plus, puisque c'est votre sincérité, c'est la pureté de votre âme qui m'attache à vous? Je vous l'ai dit mille fois, et vous verrez que je ne vous trompe pas; mais est-il juste que vous attendiez que les effets vous aient prouvé ce que je dis, pour le croire? Ne me connoissez-vous pas assez pour avoir en moi cette confiance qu'inspire toujours la vérité aux gens qui sont capables de la sentir. Soyez, dès ce moment, persuadée que je vous aime, ma chèreAïssé, aussi tendrement qu'il est possible, aussi purement que vous pouvez le désirer; croyez sur-tout que je suis plus éloigné que vous-même, de prendre jamais d'autre engagement. Je trouve qu'il ne doit rien manquer à mon bonheur, tant que vous me permettrez de vous voir, et de me flatter que vous me regarderez comme l'homme du monde qui vous est le plus attaché. Je vous verrai demain, et ce sera moi-même qui vous rendrai cette lettre. J'ai mieux aimé vous écrire que de vous parler, parce que je sens que je ne pourrois traiter avec vous la matière, sans perdre contenance. Je suis encore trop sensible; mais je ne veux être que ce que vous voulez que je sois; et dans le parti que vous avez pris, il suffit de vous assurer de ma soumission et de la constance de mon attachement, dans tous les termes où il vous plaira de le réduire, sans vous laisser voir des larmes que je ne pourrois empêcher de couler, mais que je désavoue, puisque vous m'assurez que vous aurez toujours pour moi de l'amitié. J'ose le croire, ma chèreAïssé, non-seulement parce que je sais que vous êtes sincère, mais encore parce que je suis persuadé qu'il est impossible qu'un attachement aussi tendre, aussi fidèle, aussi délicat que le mien, ne fasse pas l'impression qu'il doit faire sur un cœur comme le vôtre.»

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Paris, 1733

Jene puis causer long-temps avec vous aujourd'hui; mais je vous dirai ce qui mettra le comble à vos souhaits; j'ai, Dieu merci, exécuté ce que je vous avois mandé, je suis comblée; ma tranquillité n'est plus que trop grande; car je ne me sens pas assez repentante de mes fautes; mais je suis dans la ferme résolution de ne plus succomber, si Dieu ne me retire pas sitôt à lui. Je ne souhaite plus la vie que pour remplir mes devoirs, et me conduire d'une façon qui puisse mériter la miséricorde de ce bon père. Il y aura demain huit jours que le PèreBourceauxa reçu ma confession. La démarche que j'ai faite a donné à mon âme un calme que je n'aurois point, si j'étois restée dans mes égaremens; j'aurois avec l'objet d'une mort présente, les remords, qui m'auroient rendue bien malheureuse dans ces derniers instans: je suis dans un tel état de foiblesse, que je ne puis sortir de mon lit; je m'enrhume à tous les momens. Mon médecin a pour moi des attentions étonnantes, il est mon ami, je suis bienheureuse en tout: tout ce qui est autour de moi, me sert avec affection: la pauvreSophiea des soins étonnans de mon corps et de mon âme; elle m'a donné de si bons exemples, qu'elle m'a presque forcée à devenir plus sage; elle ne m'a point prêchée; son exemple et son silence ont eu plus d'éloquence que tous les sermons du monde; elle est affligée jusqu'au fond du cœur; elle ne manquera jamais de rien, quand elle m'aura perdue[202]. Tous mes amis l'aiment beaucoup, et en auront soin. J'espère qu'elle n'en aura pas besoin. J'ai la consolation de lui laisser du pain. Je ne vous parle point du chevalier; il est au désespoir de me voir aussi mal; jamais on n'a vu une passion aussi violente, plus de délicatesse, plus de sentiment, plus de noblesse et de générosité. Je ne suis point inquiète de la pauvre petite: elle a un ami et un protecteur, qui l'aime tendrement. Adieu, ma chère Madame, je n'ai plus la force d'écrire. C'est encore pour moi une douceur infinie de penser à vous; mais je ne puis m'occuper de cette joie, sans m'attendrir, ma chère amie. La vie que j'ai menée, a été bien misérable: ai-je jamais joui d'un instant de joie? je ne pouvois être avec moi-même, je craignois de penser; mes remords ne m'ont jamais abandonnée depuis le moment où j'ai commencé à ouvrir les yeux sur mes égaremens. Pourquoi serois-je effrayée de la séparation de mon âme, puisque je suis persuadée que Dieu est tout bon, et que le moment où je jouirai du bonheur, sera celui où je quitterai ce misérable corps?

FIN.

C'estd'après de faux renseignemens que dans cette édition et dans la précédente, nous avons avancé que les lettres de mademoiselleAïsséétoient adressées à madameSaladin, femme du résident de Genève à Paris. Au moment où l'on achevoit l'impression de ce recueil, nous avons appris que la personne à qui mademoiselleAïsséécrivoit, étoit madameCalendrini, de Genève, dont le mari avoit habité Paris pour ses affaires, et non pas pour celles de la république. Ce fait est confirmé par le passage d'une lettre deVoltaireà M.d'Argental, (v. laCorrespondance généraledeVoltaire, tome 6, page 96 de l'édition de Kelh, in-12.) Le lecteur voudra donc bien substituer le nom deCalendriniouCalendrin, comme l'écritVoltaire, au nom deSaladin, partout où ce dernier se trouve écrit, soit dans la notice qui précède les lettres de mademoiselleAïssé, soit dans les lettres mêmes.


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