XVLe souper de Chaillot

Ce7de Décembre1771.

Je vous ai dit, Monsieur, la bonne grâce de M. Tournay à qui me confia M. Bouret. Il m’avait donné la liberté de me venir enquérir de la suite des démarches qu’il ferait en ma faveur. Je me présentai chez lui.

— Je vous avais prévenu, fit-il, dès qu’il m’aperçut : M. Bouret n’a point trouvé bon votre refus du présent que je vous voulus faire, selon ses intentions. «  — L’orgueil de ce jeune homme, m’a-t-il répondu, quand je lui parlai de vous, ne le servira point. Il eût bien été le premier à qui j’eusse demandé de la reconnaissance. » M. Bouret a une telle habitude de donner qu’il se blesse qu’on n’accepte pas ses libéralités. Je crains qu’il ne s’intéresse pas à vous comme l’eusse souhaité qu’il le fît. Je me suis néanmoins occupé de satisfaire vos désirs, si vous rêvez toujours de grandes actions et d’une large dépense d’énergie et de courage.

Je protestai que mes aspirations ne s’étaient pas modifiées sur ce point-là.

— Eh bien donc, reprit M. Tournay, vous plairait-il d’aller chercher cette gloire au loin ? Après la perte de l’Inde et du Canada, M. de Choiseul avait eu dessein d’élargir notre domination sur la Guyane. La désastreuse expédition de Kourou dégoûta d’une telle entreprise, dont les ennemis du Ministre avaient tiré avantage contre lui. Cependant, bien que M. d’Aiguillon n’ait guère de goût pour les idées de son prédécesseur, ce projet revient sur l’eau. M. Malouet, qui est commissaire général de la marine et secrétaire des commandements de Mme Adélaïde, insiste fort pour qu’on mette à sa disposition des ressources lui permettant de réussir une opération qui fut manquée, faute de justes prévisions. Je puis vous aboucher avec lui. Il y a, là-bas, beaucoup à tenter[4].

[4]M. de Malouet, en dépit de l’activité de ses démarches, ne put partir pour la Guyane qu’en l’année 1776 (note de M. de Quiévelon en marge de la lettre du chevalier).

[4]M. de Malouet, en dépit de l’activité de ses démarches, ne put partir pour la Guyane qu’en l’année 1776 (note de M. de Quiévelon en marge de la lettre du chevalier).

Je remerciai M. Tournay et lui dit qu’il y avait trop longtemps que j’enviais de me jeter dans des aventures pour que je ne me hâtasse pas de saisir l’occasion qui m’était offerte. M. Tournay me frappa amicalement sur l’épaule.

— Je suis prêt, vous le voyez, me dit-il, à seconder vos vues. Mais j’ai de l’amitié pour vous, et je vous dois faire part des scrupules que j’ai à votre égard. C’est la gloire que vous ambitionnez ? — Apparemment. — Mais aurez-vous la patience de l’attendre, si elle doit être longue à venir ? Vous saurez que la Cour et Paris n’ont pas accoutumé de songer beaucoup à ceux qui sont loin. Je ne doute point de votre ardeur à accomplir des exploits, mais le théâtre où vous les consommerez est à une telle distance que l’écho n’en parviendra guère ici. Parlons sans détour. Est-ce le seul dévouement à une noble tâche qui vous amène, ou ne séparez-vous pas vos généreuses conceptions de l’espoir d’une prompte renommée ?

Je convins que, tout décidé que je fusse à courir des risques, j’enviais cette renommée, pour le prestige qu’elle confère à celui qui l’a conquise.

— Il vous faudrait donc vous morfondre pendant des années, en un pays perdu, supposé que vous en revinssiez épargné par les fièvres, ou que l’on ne vous soufflât point le fruit de ce que vous aurez fait de méritoire.

J’avouai que je serais plus pressé de jouir de la récompense de ma conduite, et je ne pense pas, Monsieur, que vous blâmiez en moi cette prétention de vous faire honneur dans un moindre délai.

— Réfléchissez donc, reprit M. Tournay, et, en attendant, donnez-moi le plaisir de venir souper avec moi demain dans la petite maison de Chaillot de M. Bouret, dont il me veut bien laisser la disposition. Je traiterai quelques amis, ou plutôt quelques-uns de ceux qu’on décore facilement de ce nom, trop prodigué, en effet.

Je fus exact à me rendre à cette invitation. Je devançai même le moment indiqué. Il était à peine onze heures de nuit quand je fus introduit dans cette maison, dont l’aspect me parut d’abord assez modeste. Mais à peine eus-je franchi la porte que je compris que ce n’était là qu’un moyen de ne pas attirer la curiosité, au cas où le maître du logis souhaitât entourer de discrétion ses affaires galantes. C’était, au contraire, le luxe le plus ingénieux, dès l’antichambre de marbre ornée de trophées, des attributs mythologiques de l’Amour. Une seconde pièce était encore une salle magnifiquement décorée en or et en bleu, avec des bas-reliefs représentant des scènes libertines, mais qui attestaient la perfection de l’Art. Cette pièce donnait accès à un salon dépassant en magnificence tout ce qu’il m’avait été donné de voir jusque-là : des colonnes enrichies d’ornements d’or, une cheminée merveilleuse de jaspe, des panneaux, qui continuent la décoration du plafond et évoquent la défaite des héros antiques par l’Amour ; des consoles aux bronzes les plus finement ciselés, supportant des vases du plus grand prix, des porcelaines d’une grâce exquise ; des statues de déesses, des lustres en cristal de roche, que sais-je ! Je considérais ce superbe ensemble quand M. Tournay parut, et s’excusa aimablement d’avoir été devancé par moi.

— Sans doute, me dit-il, serez-vous curieux de voir ce qui est ici le temple de l’amour, encore que ce temple n’ait pas eu depuis longtemps de desservants, car M. Bouret le délaisse momentanément, las d’y avoir sacrifié, et ayant la fantaisie, pour des plaisirs où il ne saurait plus apporter le feu de la jeunesse, de décors autrement conçus.

Il me conduisit dans une chambre tendue de soie rose glacée d’argent où on a réuni tout ce qui peut inviter aux rêves voluptueux. Du plafond divinement peint de libres allégories, descendent des écharpes d’or et d’argent dont, sur la corniche, de charmants petits satyres semblent disputer à des nymphes de la cour de Vénus le soin de leur disposition. C’est un délicieux enchevêtrement de guirlandes de roses, ce sont des commodes et des chiffonniers en porcelaine de Sèvres sur lesquels se présentent aux yeux des fleurs et des oiseaux, des tapis de toute beauté, des sophas couverts des étoffes les plus rares. Ce sont encore des amours qui soutiennent, en se jouant, le baldaquin du lit en forme de conque, appuyé sur une vaste coquille, formant glace. Tout est fait pour éveiller ou ranimer les désirs des sens. Je contemplais ces splendeurs qui évoquent toutes les jouissances, quand on annonça un des convives.

C’était ce M. Robbé, dont M. Tournay m’avait parlé, qui, me fut-il dit, regrettait fort la fierté que, en une lubie, il avait accusée en narguant M. Bouret, et qui souhaitait reconquérir ses bonnes grâces. Il est en réputation d’avoir écrit, avec verve, des poèmes sur des sujets fort scabreux. Il passe pour un esprit fort, mais est assez habile homme pour se faire attribuer des pensions, à la condition de ne point imprimer ses satires où il se moque de la religion. Apparemment, c’est d’un meilleur calcul que de s’exposer à être logé à la Bastille. D’autant qu’il ne se fait point faute de lire partout ses petits vers libertins.

Il vint ensuite un homme dont l’aspect était fort grave : on le nomma. Ce personnage que j’eusse pris pour quelque magistrat, était un directeur de théâtre, M. Gallier de Saint-Géran. Puis ce fut un avocat au Parlement, M. Coqueley de Chaussepierre, qui sautillait plus qu’il ne marchait. Un officier au régiment de Bouillon, M. de Lauvejols, parut après lui. Un médecin, à la démarche très vive qui paraissait montrer de la combativité, même en souriant, le DrPréval, arriva peu après. Et ce fut, s’étant disputé avec le cocher de son carrosse de louage, et se présentant encore fort bourru, le pas pesant, les traits massifs, un artiste des plus admirables, M. Moreau le Jeune. A la vérité, si les autres reflétaient sur leur visage l’appétit du plaisir, il semblait n’être venu que par obligation. M. Tournay me dit, me prenant à part, que ses manières contrastaient fort avec la délicatesse de son art, et que M. Moreau, à qui l’on doit le plan de si belles fêtes à la cour, aimait peu le monde et ne tenait pas à s’y rendre agréable. Il ne venait, ajouta M. Tournay, que pour juger de la décoration de la maison, dont, connaissant la manière de l’architecte, M. Pierre, il avait contesté le goût. Après M. Moreau parut M. Joliveau, qui est secrétaire perpétuel et inspecteur breveté de l’Opéra, et, en même temps que lui, M. du Rozoy, qu’on salua comme un philosophe venant de payer sa philosophie d’un emprisonnement. A ces hôtes se joignirent un abbé, de fort bonne mine, encore qu’il se plaignît de la délicatesse de sa santé et qu’il assurât qu’il avait fait effort pour ne pas manquer à cette réunion. Au demeurant, il mangea comme quatre. Je ne puis vous parler de tout le monde : les autres, qui ne brillèrent point, faisaient, à mon sens, figure de parasites.

On attendait encore une personne : il en vint deux. M. Tournay, qui a un parfait estomac, a le culte de la bonne chère, et prétendait nous faire goûter d’un menu qu’il avait médité lui-même. C’était pourquoi il n’avait pas invité de femmes qui, selon son sentiment, empêchent, en causant des distractions, d’apprécier les mets qui sont servis. Il y eut une femme, cependant, parmi nous. Elle avait été amenée par une sorte d’escogriffe, qu’on nomme M. de Fontpeydrouze, gentilhomme de Catalogne ; il me déplut, tout de suite, par son aplomb excessif et, en même temps, par je ne sais quoi de faux que je trouvais dans son regard. Il dit que, ayant rencontré Mlle Beauvoisin dans un tripot où il avait passé une partie de la soirée, il l’avait, de son chef, invitée aux dépens de M. Tournay. De ce M. de Fontpeydrouze, je sus plus tard des choses horribles. Mes préventions contre lui ne laissaient pas que d’être fondées.

On passa à table, non sans qu’on eût admiré l’ingénieuse décoration de la salle où l’on était introduit. Entre les colonnes bleues à base dorée, les panneaux offrent aux yeux des bas-reliefs qui représentent les fêtes de Comus et de Bacchus. Des trophées ornent les pilastres de leur décoration et désignent la chasse, la pêche, les plaisirs de la table et ceux de l’amour. De chacun d’eux sortent autant de torchères portant des girandoles à dix branches qui rendent ce lieu éblouissant. Le plancher de la salle est fait du plus beau bois des Indes, incrusté d’ivoire et d’ébène. Des consoles sont chargées de vases d’argent et de vermeil.

M. Tournay expliqua que la libéralité de son patron (c’est de cette expression qu’il se servit) lui permettait de faire à ses convives les honneurs de ce beau cadre, et qu’il devait à cette libéralité l’emprunt d’officiers de cuisine qui avaient juré de se surpasser dans leur art, car c’était, en fait, M. Tournay qui avait la haute main sur eux, et il avait paru juste à ces gens qu’ils traitassent, ce soir-là, le secrétaire aussi bien qu’ils eussent fait pour le maître.

On loua fort la générosité de M. Bouret. Le repas fut composé d’une façon admirable. Je sais, Monsieur, que vous êtes contraint à la sobriété, et il serait cruel de vous faire le détail de ce festin, où tout était conçu avec un raffinement merveilleux. Il n’y eut d’abord que des exclamations sur l’ordonnance du service et sur l’excellence des plats qui attestaient le génie de ceux qui les avaient préparés. Ce qu’il y eut de plaisant, ce fut l’outrecuidance de M. de Fontpeydrouze, qui semblait être l’amphitryon, et, tout en dévorant lui-même, faisait mine de s’inquiéter de la satisfaction des convives, comme s’ils eussent été régalés par ses soins. Il prenait les gants des attentions qui leur avaient été prodiguées. On finit par rire d’une attitude qui était, en effet, comique. Encore qu’il n’eût pas désiré sa présence, M. Tournay avait les égards de sa politesse habituelle pour Mlle Beauvoisin ; il paraissait pourtant la connaître, au moins de réputation, et n’avoir point d’illusion sur elle.

La bonne chère et les vins déliaient peu à peu les langues, et la conversation s’engageait, des plus vives. Je n’avais guère encore parlé qu’à mon voisin, M. de Lauvejols et, pour n’être point à court, je lui avais demandé s’il connaissait un officier qui avait appartenu à son régiment, M. de Rocquemont.

— Hé, pardieu, fit-il, Rocquemont-la-Duègne ! Je ne suis point d’âge à avoir servi en même temps que lui, mais une tradition s’est si bien établie qu’il est impossible d’ignorer son histoire.

Je répliquai que j’avais eu l’honneur de m’entretenir avec lui, et qu’il ne méritait point de moqueries. M. de Lauvejols le voulut bien concéder, puisque, me répondit-il courtoisement, je me portais garant de la dignité du caractère du major. Il ajouta, néanmoins, qu’il eût fallu avoir en soi bien du sérieux, pour ne pas trouver l’aventure risible. Je pensai que M. de Rocquemont ne se fâchait point à tort, puisque son mariage forcé, à Minorque, alimentait une légende. Mais on cessa les propos de voisin à voisin, et la causerie devint générale, s’animant de plus en plus. Je ne saurais, Monsieur, que vous en donner un imparfait reflet, tant les ripostes et les plaisants commentaires avaient de feu et se croisaient avec promptitude. Je ne vous dirai, sans le brillant de ces reparties, que ce que je retins.

M. Gallier de Saint-Géran, qui est directeur des théâtres de Bourgogne, n’est point aussi grave qu’il m’avait paru l’être. On sent qu’il a la pratique de la scène. Il fit une imitation des plus amusantes de M. de Voltaire, avec lequel il a la bonne fortune d’être en relations assez suivies, car, à l’instigation de ce grand homme, il a donné des représentations au théâtre de Châtelaine qui, tout près de Genève, est en territoire français, de sorte que les magistrats de la République ne peuvent que protester vainement contre le goût des spectacles qu’ils réprouvent. Il est en pourparlers avec M. de Voltaire pour la construction d’un théâtre, à Ferney. Il fut vraiment à peindre quand il reproduisit la démarche, le ton, la voix, du vieillard illustre qui se donne toujours comme moribond et fait, cependant, des projets pour une longue suite d’années. M. de Saint-Géran se piqua de faire passer devant nous des images évoquant l’extrême mobilité des manières de patriarche. C’était M. de Voltaire, assistant à une de ses tragédies, applaudissant comme un possédé, frappant le plancher avec sa canne, s’attendrissant, s’essuyant les yeux avec son mouchoir, s’écriant, sans se soucier des spectateurs :

— Ah ! que c’est bien ; mon Dieu, que c’est bien !

Il court vers Le Kain, qui est venu de Paris jouer la pièce, il le prend par la main, il le serre contre sa poitrine, il l’embrasse, se baissant soudain avec effort pour réajuster un de ses bas, roulé sur son genou, qui s’est détaché. Puis, avec cette feinte modestie qu’il aime à affecter, il s’écrie :

— Ce n’est pas moi qui ai fait mes tragédies ; c’est lui !

Ou bien, c’est M. de Voltaire qui se coiffe du bonnet que lui a offert une Genevoise, ou il écume en recevant des nouvelles de Paris qui l’alarment, ou il se plaint de ses infirmités en disant qu’il a les yeux rouges comme un ivrogne, bien qu’il n’ait pas l’honneur de l’être, ou encore — et ceci fut de la plus grande bouffonnerie — il simule, pour désarmer ses ennemis, une extrême dévotion, se rend à l’église en portant un gros cierge, reçoit la communion et, dans sa démangeaison de discourir, se substitue au curé de Ferney et, malgré la surprise de celui-ci, prêche à sa place. M. de Saint-Géran a bien des talents pour donner la comédie des travers des gens qui jouissent de la plus grande célébrité.

Il dérida M. Moreau, tout bourru qu’il fût, qui, bien qu’il ne cherchât point un succès pareil à celui d’un homme dont le métier est de provoquer le rire, eut des traits si ramassés et si justes qu’il s’imposa à l’assemblée, en peignant (et c’est vraiment l’expression qui convient) les dessous des grandes cérémonies, vues, pour ainsi dire, de la coulisse. Dessinateur des Menus plaisirs, et, comme tel, se trouvant mêlé à tous les préparatifs des fêtes, il conta, en mettant quelque philosophie dans ce tableau, les perpétuelles inquiétudes, allant parfois jusqu’au désespoir, de M. Papillon de la Ferté, l’intendant des Menus, tiraillé entre les quatre ducs dont il a à recevoir les ordres contradictoires ; ayant affaire aux chanteurs et aux comédiens qui sont les gens les plus indociles du monde ; rabroué par le contrôleur général des Finances, qui ne paye point volontiers les dépenses dont il est fait état, obligé, cependant, d’après de hautes volontés, d’en engager d’autres ; discutant avec les fournisseurs, les cajolant ou les grondant dans la peur de leur inexactitude, ayant à veiller aux voyages de la Cour, à l’entretien de la garde-robe du roi, du Dauphin, de Mesdames, au choix des présents faits par la famille royale ; examinant avec le sérieux d’un général prêt à livrer bataille, le projet d’un feu d’artifice ou d’illuminations et de cordons de lumière ; regardant comme un devoir de sa charge malgré tous ses tracas, de plaire à tout le monde, tyrannisé en outre par sa maîtresse, Mlle Rosetti. Pendant les fêtes du mariage du dauphin, M. de la Ferté pensa devenir fou.

— Vit-on jamais, dit M. Moreau, de si grands tourments pour tant de futilités ! Pour moi, à contribuer, le crayon à la main, aux plaisirs des Grands, je n’en aime que mieux ma médiocrité. — Un peu dorée, fit l’avocat, M. de Chaussepierre. — Argentée, seulement, ce qui me suffit, répondit M. Moreau ; j’ai quatre bouches à nourrir.

Il dit ces mots avec une telle dignité que personne, bien qu’on commençât à être échauffé par le vin, ne songea à s’étonner de cette austérité.

Cependant, la conversation n’avait pas encore pris un tour graveleux. Ce fut M. de Chaussepierre qui la mit insensiblement sur ce ton-là. On s’était d’abord récrié quand il avait parlé de son idée de publier un journal qui parût tous les jours, dont il avait même le titre tout prêt, leJournal de Paris. Il est, en effet, bien invraisemblable qu’une feuille puisse s’alimenter quotidiennement d’une matière suffisante, mais j’appris que cet avocat est renommé pour ses paradoxes et ses bouffonneries. Je ne saurais vous dire comment il en vint à parler du mariage et des obligations conjugales ; je crois, pourtant, que ce fut à l’occasion d’un procès en séparation, qui a fait quelque scandale. Quelqu’un dit en riant qu’il voudrait bien qu’on lui montrât des époux vraiment unis.

— J’en sais un exemple, fit M. de Chaussepierre, mais je ne puis m’empêcher de le trouver assez comique.

— Il est vrai, dit l’abbé, ayant encore la bouche pleine, que la fidélité est comique en elle-même, comme tout ce qui est contraire aux lois de la nature ; ne sont-ce pas les bêtes, s’appariant selon leur instinct, qui leur obéissent le mieux ?

— Écoute cela, dit M. de Fontpeydrouze à Mlle Beauvoisin, non sans quelque grossièreté.

— Nommeriez-vous ces époux singuliers ? demanda M. Tournay.

— Il ne s’agit de rien moins que de M. le duc et de Mme la duchesse de Saint-Aignan, qui ne sont pas loin, aujourd’hui, d’être nonagénaires, et qui ont procréé un grand nombre de petits et de petites Saint-Aignan. Mais ils furent des modèles de pudicité. Je tiens de source certaine que leur dévotion leur inspirait de tels scrupules que, en leur beau temps, lorsqu’ils se sentaient aiguillonnés par la chair, ils se gardaient bien de s’abandonner aux élans impétueux d’une volupté brutale. Ils sanctifiaient leurs ardeurs, et conservaient de la décence jusque dans le moment où on a le moins à s’en préoccuper. «  — Préparons-nous, m’amour, disait M. le duc à la duchesse, à faire un chrétien. » — Alors, pour faire ce chrétien avec prudence…

— Et comment donc ? interrompit M. de Fontpeydrouze.

— M. le duc avait simplement une œillère dans sa chemise, et la chemise de la duchesse était pareillement disposée. Ils ignorèrent toujours leur nudité réciproque.

On s’amusa fort de ce récit, conté le plus plaisamment du monde. L’officier opina que cette bigoterie ne faisait que prouver la chaleur de leur sang, puisque avec tant de réserves, avec des voiles ne laissant passer que l’indispensable, ils n’en avaient pas moins réussi à s’assurer une postérité !

— Oh ! reprit M. de Chaussepierre, notre ami le docteur, n’eut point, un certain soir, tant de scrupules, lui, qui convia un public à constater son entrain et sa vigueur.

— Mais, répondit M. Préval, c’était une expérience pour le bien de l’humanité.

— Elle vous a coûté cher.

—Medicorum invidia et discordia !Il est vrai que la Faculté a prétendu me priver de mon titre de docteur-régent, mais je plaide contre elle, et il faudra bien que j’aie raison de cette cabale.

La plupart des convives semblaient instruits de cette mésaventure du docteur, mais d’autres souhaitèrent être éclairés de tous ses détails. Au demeurant, M. Préval, qui fait figure d’un homme n’étant point prêt à céder facilement, protesta qu’il avait été victime de la jalousie de ses confrères, et qu’il aurait sa revanche contre les Dessessart, les Barguer, les de Lépine, les du Petit et autres chefs, de l’insulte qui lui avait été faite. Il tenait pour admirable sa découverte d’un remède contre un fléau qui empêche de se livrer avec sécurité aux plaisirs de l’amour, et n’aurait de repos qu’il en eût imposé le bienfait.

— Il est vrai, dit M. Joliveau, que vous avez prouvé on ne peut plus nettement la confiance en ce remède. Il se trouva pourtant des gens pour douter de l’impureté de la fille que vous vous élûtes pour cette épreuve ?

— N’était-ce point pour prévenir cette malignité de l’opinion que je voulus des témoins, M. le duc de Chartres, M. le comte de la Marche, des seigneurs de leur suite et leurs médecins et chirurgiens, qui avaient constaté que cette fille était complètement gâtée.

— Et vous fûtes cependant en verve ? fit, avec un gros rire, M. de Fontpeydrouze.

— Il le fallait bien, pour la science, dit le docteur.

— Sans que cette assistance de curieux vous troublât ? demanda l’abbé, qui, poussant loin l’indiscrétion, s’inquiéta de savoir si M. Préval avait éprouvé, en fournissant sa course, les effets habituels du commerce des sexes.

— J’obéis à la nature, certain de la vertu de mon Eau Fondante, qui me rendait invulnérable.

— Monsieur, dit M. de Rozoy, je vous consacrerai une place dans mon livre,le Nouvel ami des hommes, quand j’en pourrai imprimer une autre édition sans risquer un second séjour à la Bastille, où je fus, d’ailleurs, assez bien traité, et où, sans s’approcher, assurément, de la délicatesse de ce festin, la chère était des plus choisies. Le souper que l’on m’apporta, le premier jour, m’avait paru fort bon. Je me hâtai trop de l’accepter, car ce n’était que le repas de mon domestique. Ce fut lui qui mangea les mets qui m’étaient destinés. Mais, l’obligeance du gouverneur n’alla point jusqu’à me permettre de libres entretiens avec ma maîtresse, ce dont je fus fort privé, à ce point que, sans prétendre à une expérience, et certain que je n’aurais point de dangers à courir, j’eusse peut-être consenti, si c’eût été là une condition expresse à supporter, comme le fit M. Préval, tant mon sang bouillonnait, d’insolites présences.

— Il est de fait, dit M. de Fontpeydrouze, en se tournant vers Mlle Beauvoisin et en lui caressant la gorge sans ménagements, bien qu’elle se défendît, qu’il est des moments où, pour éteindre le feu de la passion, on ne se soucierait point d’être entouré, fût-ce par une foule.

Le ton de cet hôte de M. Tournay qui, lui, ne saurait se départir de la plus exacte politesse, me rebutait, et je me demandais la raison pour laquelle, dans cette compagnie de gens d’esprit, il avait été convié. Je sus, plus tard, que, loin d’être prié, il avait sollicité, d’une façon pressante, cette invitation.

M. Préval s’indigna de nouveau contre la Faculté qui avait déclaré, selon les termes de sa sentence, qu’il avait commis un acte monstrueux et infâme en se prostituant publiquement, et dit qu’il voudrait voir périr ses détracteurs du mal qu’il a su conjurer. Mais cette lettre est longue déjà, Monsieur, et j’aurais encore beaucoup à vous conter. Ce sera pour le prochain ordinaire.


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