Est-ce pour éprouver ma docilité que vous m’écrivez comme vous faites ? ou s’il est possible que vous pensiez tout ce que vous me mandez pour me croire capable d’en aimer un autre ? Patience : bien que cette opinion blesse mortellement ma délicatesse, je l’ai souvent eue de vous, moi qui vous aime plus qu’on n’a jamais aimé ! Mais de croire cette infidélité consommée, de me dire des injures et de vouloir me persuader que je ne vous verrai jamais, ah ! c’est là ce que je ne saurois supporter. J’ai été jalouse, et quand on aime parfaitement on n’est point sans jalousie ; mais je n’ai jamais été brutale, je n’ai jamais perdu votre idée de vue ; et dans le plus fort de mon dépit, je me suis toujours souvenue que vous étiez celui que je soupçonnois. Ah ! que je vois de défauts dans votre passion ! que vous savez mal aimer, et qu’il est aisé de concevoir que vous n’avez point d’amour dans le cœur, puisque tout ce que vous laissez échapper sans étude est si peu digne du nom d’amour ! Quoi ! ce cœur que j’ai acheté de tout le mien, ce cœur que tant de transports et tant de fidélité m’ont fait mériter, et que vous m’avez assuré que je possédois, est capable de m’offenser de cette sorte ! Ses premiers mouvemens sont des injures ; et quand vous le laissez agir sur sa foi, il ne m’exprime que des outrages ! Allez, ingrat que vous êtes, je veux vous laisser vos soupçons, pour vous punir de les avoir conçus ; il vous devoit être assez doux de me croire tendre et fidèle pour faire votre tourment d’en douter. Il me seroit aisé de vous guérir, et la liberté de vous offenser ne m’est que trop interdite pour mon repos. Mais je veux vous laisser une erreur qui me venge ; et si vous en croyez mon ressentiment, toutes vos conjectures sont justes, et je suis la plus infidèle de toutes les femmes. Je n’ai pourtant point vu l’homme qui cause votre jalousie ; la lettre qu’on prétend être de moi n’en est pas, et il n’y a point d’épreuve où je ne pusse me soumettre sans crainte, s’il me plaisoit de vous donner cette satisfaction. Mais pourquoi vous la donnerois-je ? Est-ce par des invectives qu’on l’obtient ? et n’auriez-vous pas sujet de me croire aussi lâche que vous me dépeignez si vous deviez ma justification à vos menaces ? Vous ne me verrez plus, dites-vous ; vous sortez de Lisbonne, de peur d’être assez malheureux pour me rencontrer, et vous poignarderiez le meilleur de vos amis s’il vous faisoit la trahison de vous amener chez moi. Cruel ! que vous a donc fait ma vue pour vous être si insupportable ? Elle ne vous a jamais annoncé que des plaisirs, vous n’avez jamais rencontré dans mes yeux que de l’amour et de l’empressement de vous le témoigner ; est-ce là de quoi vous obliger à quitter Lisbonne pour ne plus me voir ? Ne partez point si vous n’avez que cette raison qui vous y oblige. Je vous épargnerai la peine de m’éviter ; aussi bien c’est à moi à fuir et non pas à vous. Ma vue ne vous a coûté que l’indulgence de vous laisser aimer, et la vôtre me coûte toute la gloire et tout le repos de ma vie ! J’avoue qu’elle en a souvent fait la joie aussi. Quand je me représente l’émotion secrète que je ressentois, lorsque je croyois discerner vos pas dans une promenade ; la douce langueur qui s’emparoit de tous mes sens, quand je rencontrois vos regards, et le transport inexprimable de mon âme, lorsque nous avions la liberté d’un moment d’entretien : je ne sais comme j’ai pu vivre avant que de vous voir, et comment je vivrai quand je ne vous verrai plus. Mais vous avez dû sentir ce que j’ai senti ; vous étiez aimé, et vous disiez que vous aimiez, et cependant vous êtes le premier à me proposer de ne me voir plus ! Ah ! vous serez satisfait, et je ne vous verrai de ma vie ! J’aurois pourtant un plaisir extrême à vous reprocher votre ingratitude, et il me semble que ma vengeance seroit plus entière si mes yeux et toutes mes actions vous confirmoient mon innocence. Elle est si parfaite, et le mensonge qu’on vous a fait si aisé à détruire, que vous ne pourriez me parler un quart d’heure sans être persuadé de votre injustice et sans mourir de regret de l’avoir commise. Cette pensée m’a déjà sollicitée deux ou trois fois de courir chez vous ; je ne sais même si elle ne m’y conduira point malgré moi avant la fin de la journée ; car mon dépit est assez violent pour m’ôter la raison. Mais je m’étois fait une si douce habitude de vous étudier, que je crains de vous déplaire par cet éclat. Je vous ai toujours vu pratiquer une discrétion sans égale ; vous avez eu plus de soin de ma réputation que moi-même, et vous avez quelquefois porté vos précautions jusqu’à me forcer de m’en plaindre. Que diriez-vous si je faisois quelque chose qui découvrît notre intrigue, et qui me scandalisât parmi les gens d’honneur ? Vous auriez du mépris pour moi, et je mourrois si je vous en croyois capable ; car, quoi qu’il arrive, je veux toujours être estimée de vous. Plaignez-vous, dites-moi des injures, faites-moi des trahisons, haïssez-moi, puisque vous le pouvez ! mais ne me méprisez jamais. Je puis vivre sans votre amour, dès l’instant que cet amour ne fera plus votre félicité ; mais je ne puis vivre sans votre estime, et je crois que c’est par cette raison que j’ai tant d’impatience de vous voir ; car il n’est pas possible que ce soit par un effet de tendresse ; je serois bien insensée d’aimer un homme qui me traite comme vous me traitez ! Cependant à bien prendre votre colère, ce n’est qu’un excès de passion qui la cause, vous ne seriez pas si transporté si vous étiez moins amoureux. Ah ! que ne puis-je me persuader cette vérité ! que les outrages que vous m’avez faits me seroient chers ! Mais non, je ne veux point me flatter de cette erreur agréable. Vous êtes coupable. Quand vous ne le seriez pas ; je veux le croire, afin de vous punir de me l’avoir laissé penser. Je n’irai d’aujourd’hui dans aucun lieu où vous puissiez me voir, je passerai l’après-midi chez la marquise de Castro, qui est malade, et que vous ne voyez point. Enfin, je veux être en colère, et voici la dernière lettre que vous verrez jamais de moi.