M. et madame de Glouskine avaient fait exprès le voyage du Righi pour rencontrer le prince. Il s'agissait avant tout de présenter à Son Excellence la nouvelle mariée.
L'Excellence, qui a le cœur abordable, l'accueillit avec une bonté toute paternelle, trouva parfaitement justifiée la folie de Serge de Glouskine, qui,à son âge, déjà sérieux, épousait une jeune fille de dix-huit ans, pauvre et jolie.
Du reste, le prince n'aime pas, pour les missions de première classe, les diplomates célibataires. Il est vrai que Tenheiffen n'est que de deuxième classe; mais la chose pouvait s'amender. M. de Glouskine le souhaitait fort depuis longtemps, et l'entente conjugale était trop parfaite pour que madame ne le souhaitât pas passionnément. Ce fut elle qui affronta la question avec le prince. Il était ce jour-là de parfaite humeur, baisa plusieurs fois en réponse les jolies mains de la suppliante, et convint qu'il était inadmissible qu'une aussi charmante femme demeurât ensevelie à jamais dans une aussi petite légation. Il ne promit rien, mais laissa beaucoup espérer, d'autant qu'il était question, à très-proche échéance, de la retraite d'un ambassadeur depuis un demi-siècle sur la brèche.
Après un si agréable entretien, M. de Glouskine se permit d'offrir au prince l'expression de sa reconnaissance. A sa surprise, il fut arrêté court.
—Madame de Glouskine a-t-elle reçu la croix de Sainte-Odile?
—Non, Excellence.
—Non, et pourquoi? C'est absolument indiqué,à N... on y tiendrait beaucoup. C'est une décoration de famille que l'impératrice elle-même daigne porter; je vous conseille de vous en occuper.
L'entretien finit là. Le lendemain, le prince avait la goutte; M. et madame de Glouskine prenaient congé de Son Excellence et retournaient à T...
La jeune ministresse y était attendue avec impatience: on s'ennuyait mortellement en son absence, et le petit cercle de ses fidèles la reçut avec des transports de joie.
—On ne vivait pas sans vous.
—Vous êtes plus belle que jamais.
—EtFlorimond, l'adoréFlorimond, comment se porte-t-il?
—Florimondva à ravir; mais moi, je vais mal.
A ces mots, MM. Droutzky, Platoff, de Bove et Lynjoice laissèrent éclater leur désespoir.
—Vous allez mal! qu'est-ce qu'on vous a fait?
—Le prince a été désagréable?
Michel Platoff, que Son Excellence recevait toujours détestablement, n'en était pas surpris.
—Non, le prince a été charmant, mon mari est toujours charmant aussi, mais on veut que j'aie la croix de Sainte-Odile.
—Où ça s'achète-t-il? demanda le beau Lynjoice, avec un enthousiasme toujours prêt.
—Lynjoice,çane s'achète pas,çase donne,çase reçoit à genoux; quand on n'a pasça, on n'est rien;çase porte à l'épaule gauche de la grande-duchesse, de madame de Santa-Pierra et de la vieille Teufelsbruck.
—Et c'est sérieusement que vous la désirez? dit Platoff.
—Je ne la désire pas, Michel, il me la faut.
Eh bien, rédigeons une pétition, dit de Bove. Qu'allons-nous devenir si madame de Glouskine a des distractions, si elle est triste? Autant être nommé au Japon tout de suite.
—D'abord, de Bove, je vous défends d'en parler à qui que ce soit.
—C'est convenu: discret comme la tombe.
—Jurez.
—Nous jurons.
—ParFlorimond!
Ils jurèrent.
Deux jours après, S. A. R. la grande-duchesse régnante était de retour dans sa capitale; elle revenait de Friedrichsgluck, et, y ayant fait de sérieuses économies, était d'une humeur charmante.Comme madame de Glouskine avait des amis en bon lieu, la princesse n'était pas là depuis vingt-quatre heures que le Grand-Duc lui demandait incidemment comment il se faisait que la ministresse de Russie n'eût pas encore reçu la croix de Sainte-Odile: c'était indiqué; leurs relations avec la cour impériale, la considération attachée au ministre accrédité près d'eux depuis quinze ans... enfin, c'était une chose qui ne pouvait être retardée plus longtemps. La princesse répondit que là-dessus elle réservait son jugement; qu'il fallait être avant tout une femme sérieuse pour avoir droit à une distinction dont l'impératriceelle-mêmefaisait grand cas. Il y eut une légère insistance, qui força la Grande-Duchesse à déclarer que ce n'était pas lapremièrefois que madame de Glouskine lui causait des ennuis,—ici, Son Altesse Royale regarda sévèrement son époux,—et que, du reste, elle était décidée: madame de Glouskine n'aurait pas la croix.
Il fallut bien rapporter cette réponse, mais mitigée par les regrets les plus sincères, les espérances les plus soutenues. La princesse aurait prochainement son premier petit bal, et madame de Glouskine pourrait alors en personne tenter un effort; le Grand-Duc n'admettait pas qu'on pût lui résister!
La première réception de la Grande-Duchesse avait toujours un cachet particulier d'intimité; le corps diplomatique y était plus spécialement reçu, et la princesse se faisait un devoir de s'informer en détail comment chacun avait passé l'été, et il n'y avait pas de meilleur moyen de faire sa cour que de pouvoir accuser un séjour à Hoffnungbad, source iodurée, bromurée, potassée, découverte sous le patronage immédiat de la princesse et où le Grand-Duc allait religieusement, pendant vingt jours, boire le nombre de verres voulu et présider en personne la table d'hôte de l'hôtel duPrince Max. Madame de Glouskine, pour sa part, n'avait pas voulu en entendre parler; aussi de Bove, son confident, lui dit le matin de la réception de la Grande-Duchesse:
—Voilà, si vous aviez été à Hoffnungbad, vous seriez sûre de votre affaire.
—Ah! pourquoi? est-il trop tard? J'irai avec joie; mais, de Bove, j'ai une idée.
—Serait-ce celle de me trouver nécessaire à votre bonheur?
—Non certes; cela vous ennuierait, et moi aussi. Persuadez-vous une bonne fois qu'il n'y a au monde qu'un homme nécessaire à mon bonheur, etque cet homme est mon mari; car, mon cher de Bove, vous seriez ambassadeur demain, qu'est-ce que j'y gagnerais?
—Eh bien! et le cœur, qu'est-ce que vous en faites?
—Je lui fais faire de la diplomatie, et il s'en trouve très-suffisamment occupé.
—Aussi vous serez ambassadrice, vous, si je ne suis pas ambassadeur.
—Je l'espère bien.
En attendant d'autres grandeurs, madame de Glouskine, comme femme du doyen du corps diplomatique, prit ce soir-là rang en tête de ses collègues; elle était parfaitement jolie, droite, sérieuse, avec un petit air hautain, habillée d'une robe violet pâle, toute garnie de plumes bleues légères et molles, et dans les mille boucles de ses cheveux blonds de lin, des turquoises qui étaient l'envie des autres femmes.
Leurs Altesses Royales entrèrent; madame de Glouskine fit une profonde révérence qui s'adressait uniquement à la princesse, pendant qu'un demi-sourire, conduit avec art, allait chercher le prince.
La princesse commença son cercle.
—Madame de Glouskine, vous allez bien, j'espère?
—Je remercie Votre Altesse Royale, parfaitement, madame.
—Et M. de Glouskine?
—Mon mari a eu une légère attaque de goutte.
—Est-ce Krankemauss qui le soigne?
—Il ne veut pas voir de médecin.
—Ah! c'est cela, car Krankemauss l'aurait envoyéà Hoffnungbad, et il serait guéri. Je suis charmée de vous voir si bonne mine, madame.
Et la princesse passa à lady Lot, qui, ayant des filles de l'âge des jeunes princesses Hildegarde et Augusta, était très en faveur. La Grande-Duchesse daigna l'informer que ses filles avaient rapporté à l'intention de leurs jeunesamiesune motte de terre de Friedrichsgluck.
—Ce serabienprécieux, dit l'aimable lady Lot.
Entre temps, madame de Glouskine recevait les compliments du prince, qui la pria pour la première valse, en murmurant quelques mots de sa douleur de n'avoir pu lui être agréable...
Elle lui répondit sur le même ton:
—Je sais, monseigneur, que s'il dépendait de vous...
Il allait protester avec véhémence, mais elle plongea, en saluant, dans sa grande traîne.
—A tout à l'heure... Monseigneur... on vous attend.
Le cercle terminé, madame de Glouskine se mit à la recherche de son mari et lui demanda de faire quelques pas avec elle.
—Serge, vous n'êtes pas impressionnable?
—Non, chère, pas le moins du monde.
—Mais vous savez le paraître?
Ils échangèrent un sourire contenu, et elle était si jolie qu'il ajouta:
—Cependant, s'il s'agissait de vous...
—C'est précisément de moi qu'il s'agit, et vous êtes averti.
—Que va-t-il arriver?
—Comment! vous n'êtes plus discret? bonsoir. Nous nous compromettons trop ouvertement.
Et elle partit dans le salon de danse, pendant que M. de Glouskine allait s'installer au whist d'honneur des diplomates qui ont dépassé la cinquantaine.
Au premier coup d'archet, le Grand-Duc vint réclamer à madame de Glouskine la valse promise; elle s'était levée en le voyant venir, salua profondément en passant devant la princesse, et regarda de Bove avec un air moqueur qu'il ne comprit pas du tout. On faisait place pour Son Altesse Royale et sa danseuse, dont la traîne immense s'épandait démesurément à l'allure rapide de la danse et se repliait sur elle-même, dès que le mouvement se ralentissait, laissant voir la dentelle des jupons, mousseuse et légère, sous la robe sombre.
On jouait une valse de Strauss au rhythme vifet saccadé, et ils le suivaient de si près, que l'uniforme bleu pâle du prince et la robe violette de madame de Glouskine ne se distinguaient plus que dans un tourbillon. Tout à coup, on entendit un cri, un brouhaha indescriptible: on aperçut le Grand-Duc se débattant des pieds au milieu d'un fouillis de gaze et de soie, et madame de Glouskine tout de son long à terre, pâle, évanouie, et à vingt pas, une magnifique turquoise brisée en morceaux.
Tout s'arrêta, le Grand-Duc affolé ne pouvait que répéter:
—Je ne sais pas comment... je ne sais pas comment...
La princesse criait que madame de Glouskine était morte, qu'on allât chercher Krankemauss, et Lynjoice, désespéré, s'élançait à sa recherche, pendant que de Bove, beaucoup plus calme, allait avertir M. de Glouskine, qui, posant ses cartes avec l'émotion la plus convenable, arrivait près de sa femme pour lui voir ouvrir les yeux. On l'avait assise; la bonne lady Lot lui soutenait la tête, et la grande maîtresse de la princesse accourait, suivie d'un plateau chargé de vinaigres et de sels, et de tout ce qu'il fallait pour ranimer plusieurs personnes fortement évanouies.
Madame de Glouskine se plaignait d'une vive douleur au pied et d'un reste d'étourdissement qui lui fit accepter avec reconnaissance l'offre d'être transportée, en attendant Krankemauss, dans les appartements particuliers de la princesse. L'arrivée de Krankemauss, que Lynjoice ramenait triomphalement, rendit quelque calme; il demanda à être laissé seul, pour examiner le pied blessé; il prévoyait une simple foulure... mais enfin il fallait s'assurer...
On rentra dans la salle de danse, et la princesse vit avec horreur remettre à Glouskine les morceaux d'une turquoise brisée...
—Comment! la magnifique turquoise de madame de Glouskine a été jetée à terre... Ah! Excellence, je veux voir cela.
Il fallut montrer les débris, tout en assurant que ce petit malheur était absolument sans importance.
—Pourvu que ma femme ne se ressente pas de cette chute, le reste est égal.
Krankemauss revenait d'un air sérieux et affligé... Le cas n'était pas grave heureusement, la tête n'ayant que légèrement porté; mais il prévoyait que l'entorse de Son Excellence,—car c'était une entorse parfaitement caractérisée,—retiendrait madame de Glouskine au moins quinze jours étendue. On pouvait la ramener chez elle sans aucun inconvénient en soutenant le pied, et il valaitmieux même que madame de Glouskine rentrât le plus tôt possible, afin qu'on pût procéder à un premier pansement; le pied n'était encore que très-légèrement enflé, et il espérait, grâce à un traitementspécial, le maintenir en cet état.
Il n'y avait plus qu'à agir. Lynjoice, qui ce soir-là pensait à tout, sachant que madame de Glouskine avait renvoyé sa voiture, avait la sienne toute prête; lui et de Bove porteraient facilement madame de Glouskine jusqu'en bas. La Grande-Duchesse aida elle-même aux préparatifs. Krankemauss descendit l'escalier en éclaireur, afin de prévenir les secousses et de soutenir à l'occasion le pied malade; il se chargea de revenir annoncer à la princesse comment se serait effectué le trajet. Une heure après, heureusement rassurée sur ce point, il ne restait à la Grande-Duchesse que l'amertume de songer à la turquoise qu'il faudrait de toute nécessité remplacer.
Le Grand-Duc avait légèrement repris ses esprits quand la solitude permit enfin à son auguste épouse de lui faire les plus cruels reproches sur une maladresse dont les conséquences devaient forcément être fort malencontreuses. «Car non-seulement vous avez manqué de la tuer: Krankemaussdit que sa tête a porté; mais vous avez brisé une pierre qu'il faut lui rendre: nous ne pouvons être en reste.» Le prince en convint, mais suggéra qu'il y avait peut-être des accommodements; que madame de Glouskine désirait vivement la croix de Sainte-Odile, et que sans doute elle y attacherait beaucoup plus de prix qu'à une turquoise. Cette idée économique sourit à la princesse, et il fut décidé avec une affectueuse entente que Krankemauss serait chargé de sonder officieusement madame de Glouskine à ce sujet. Il s'en acquitta à merveille, et fut bientôt en mesure d'assurer que la turquoise (qui avait coûté quatre mille roubles) serait plus que compensée par un témoignage aussi précieux de la bienveillance de la princesse.
Pendant les quinze jours qu'elle ne put quitter sa chaise longue, madame de Glouskine reçut les témoignages les plus distingués de la sympathie générale; le Grand-Duc ne manquait pas de venir en personne chaque après-midi prendre de ses nouvelles, et était accueilli sans rancune.
A peine sur pied, marchant difficilement encore, bien que Krankemauss eût conjuré toute espèce d'enflure, madame de Glouskine se hâta d'aller offrir à la Grande-Duchesse l'hommage de sa reconnaissancepour les bontés dont elle avait daigné l'honorer au moment de son accident. La princesse y répondit avec condescendance et déclara vouloir profiter de l'heureuse occasion du rétablissement de madame de Glouskine pour lui offrir une distinction qu'elle lui destinait depuis longtemps,—la croix de Sainte-Odile,—décoration de famille, sans valeur en soi, mais à laquelle elle espérait cependant que madame de Glouskine tiendrait et qu'elle porterait quelquefois, son auguste cousine l'impératrice Hildegarde en faisant un cas particulier.
Les remercîments de madame de Glouskine furent proportionnés à la faveur, et quand la princesse voulut ajouter quelques mots au sujet de la turquoise de quatre mille roubles, elle fut interrompue avec le respect le mieux placé.
Au premier dîner qui se donna à la cour, on invita Son Excellence le ministre de Russie et sa femme; elle y parut plus charmante que jamais, portant à l'épaule sa croix neuve de Sainte-Odile et au cou une broche en rubis qu'elle sortait pour la première fois, disait-elle, afin de faire honneur à sa croix.
La princesse, qui voulait être malicieuse, recommanda au prince, son époux, de ne pas causerquelque nouvelle catastrophe au rubis. Il le promit, d'autant qu'il n'est pas tous les jours en position de disposer d'aussi fortes économies.
Revenant chez eux, madame de Glouskine dit à son mari:
—Eh bien! et mon rubis, vous ne me demandez pas d'où il vient?
—Ma chère, toutes les chancelleries ont des fonds secrets.
A peine arrivée d'Italie, la jeune, jolie et charmante petite princesse Hermann ne fut pas plutôt installée à sa résidence duGrungarten, que chacun se mit en devoir d'exercer sur elle et ses actions une affectueuse surveillance.
Au premier rang, S. Exc. le comte Benparlato, envoyé de l'auguste famille italienne de la princesse et très-particulièrement député pour rendreun compte détaillé de la conduite et de la position prise par la jeune épousée. Mais la jolie petite princesse ne le craignait guère, ce bon Benparlato, et se piquait de lui faire dire ce qu'elle voudrait et croire ce qu'elle entendrait.
Après Son Excellence venait la baronne d'Altenhauss, première dame d'honneur de Son Altesse Royale, ayant en outre toute la confiance de S. M. l'Impératrice; puis l'aimable Sussenlippe, chambellan et secrétaire du commandement de la princesse, et très avant dans les bonnes grâces du souverain. Ceci était la maison particulière. Audehors il y avait encore l'illustre docteur Grossedenke, homme d'un méritesupérieur, chargé officiellement de la santé de Son Altesse Royale, et tenu sous la foi du serment de révéler au prince Hermann les indispositions vraies et celles decaprice, l'indisposition-caprice étant une maladie parfaitement reconnue.
Après lui, venait par accident le maître de musique, fort bonhomme, donnant également des leçons à Son Altesse Royale la princesse héritière, qui tenait à être informée consciencieusement des véritables dispositions de sa belle-sœur, et enfin, mais en sinécure, son époux lui-même, le prince Hermann, le prince de l'Europe le plus aimable, le plus galant, le plus charmant, si facilementamoureux, que, le cas échéant, on pouvait croire qu'il le deviendrait de madame sa femme.
Tous les rapports s'accordaient à déclarer que Son Altesse Royale était une princesse délicieuse. C'était un miracle. Son auguste beau-père le prince régnant lui-même était sous le charme; elle lui donnait fort bien ses petites mains à baiser, lui volait des cigarettes, lui chantait ses plus jolies romances; en un mot, mettait tout à l'envers dans cette cour sérieuse, ce qui ne l'empêchait cependant pas de plaire à son auguste belle-mère, qu'elle gâtait de caresses enfantines, et à qui elle racontait les petites histoires qu'elle apprenait par les dames de service et qu'on n'aurait osé répéter à Sa Majesté Impériale. Avec cela, elle n'avait pas peur de la perruche favorite, personnage assez acariâtre, qu'elle baisait sur le bec sans que l'autre y fît opposition. Quant au prince, son époux, on l'avait entendue le tutoyer en aparté public, mais assez haut pour que le fait fût constaté par vingt personnes et pour scandaliser fortement la princesse héritière.
La petite princesse n'avait réussi si bien qu'en faisant précisément le contraire des officieux conseils qu'on lui avait prodigués; aussi elle demeurait très-décidée à suivre toujours sa propre impulsion,surtout si on la mettait en garde de ne pas le faire.
Entre autres choses, le comte Benparlato ne manquait jamais en temps opportun de la prémunir contre une tendance très-marquée à distinguer une dame plus que l'autre et surtout à s'en défendre vis-à-vis des étrangères du corps diplomatique. Aussi la princesse s'occupait-elle sérieusement de découvrir une personne qu'elle pût admettre au rôle d'amie; car on aurait pu la sermonner longtemps avant de la persuader qu'une intimité composée d'Altenhauss et de Sussenlippe devait lui suffire à tout jamais. Elle montrait déjà une préférence assez vive pour l'aimable madame de Camon. La princesse la trouvait tout à fait à son goût, sauf une petite réserve d'austérité et de respect qui lui faisait peur. Elle avait fait parler ces messieurs et avait découvert que madame de Camon était gaie, mais d'une manière qui n'était pas du tout celle de la jeune princesse, qui ne pouvait s'empêcher de se mourir de rire si quelqu'un tombait, et de compter, à un dîner officiel, les rides du feld-maréchal Blankenass. Elle était persuadée que cette sorte de gaieté n'était pas celle de madame de Camon.
Pendant ces hésitations, on annonça l'arrivée à T... de la belle marquise Della Primavera, contre laquelle tout le monde se hâta de mettre la princesse en garde.
Le comte Benparlato, l'envoyé de la famille, vint le premier l'informer que, tout en devant des égards à une compatriote de fort bonne maison et dont le mari allait faire occuper à T... une position officielle, elle devait cependant se tenir sur la réserve: madame Della Primavera n'était que trop charmante, d'un entrain séduisant, certainement, mais elle acceptait depuis plusieurs années les hommages du jeune Buencasa, garçon d'avenir, qui avait quitté l'armée pour les beaux yeux de la Primavera, disait-on; en un mot, ce n'était point du tout une de ces personnes irréprochables, dignes de l'intimité d'une jeune et illustre princesse.
La petite princesse écouta patiemment l'excellent ministre plénipotentiaire, l'assura qu'elle était toujours ravie de l'entendre, et lui demanda des nouvelles de son cuisinier, lequel cuisinier était la consolation de la vie du comte Benparlato et le lien visible de tout le corps diplomatique, unanime sur ses mérites.
Madame d'Altenhauss, le jour fixé pour la présentation de madame la marquise Della Primavera, représenta vivement à Son Altesse Royale l'honneur de sa haute position et la retenue extrême dont elle devait user vis-à-vis d'une personne... une très-grande dame, sans doute... et charmante, à ce qu'on disait..., mais sur laquelle, malheureusement... enfin, le monde est très-méchant... mais il n'en était pas moins du devoir de la baronne d'Altenhauss d'éclairer l'inexpérience et la jeunesse de Son Altesse Royale, qui savait, du reste, son dévouement, etc., etc. La princesse l'embrassa, lui dit qu'elle était la perle des dames d'honneur, et qu'elle l'adorait.
Le chambellan, secrétaire des commandements Sussenlippe, qui se réservait le domaine intime du scandale, revu et corrigé, et mis à la portée d'une jeune princesse, ne manqua pas de placer plusieurspetites anecdotes charmantes, mais qui prouvaient efficacement que le jeune Buencasa jouait un rôle trop proéminent dans l'existence de la belle marquise.
L'illustre docteur Grossedenke ne l'ayant pas vue, ne put, en faisant sa visite officielle, rien ajouter; mais le bon maître de musique, par contre, fut en mesure d'informer Son Altesse Royale qu'on disait... on lui avait répété que madame la marquise de Primavera chantait comme un ange. En dernier ressort, la princesse interrogea d'elle-même son illustre époux, le prince Hermann: il avait déjà eu l'occasion de rencontrer la marquise; il l'avait vue la veille à l'Opéra.
—Jolie?
—Superbe.
—Ah! tant mieux! Je déteste les femmes laides.
Enfin, la belle Primavera elle-même fit son apparition: des cheveux couleur marron brûlé formant deux nattes immenses qui faisaient plusieurs fois le tour de sa tête, des yeux de velours profonds, avec des cils noirs, courts et drus, des yeux rieurs, passionnés, vivants, qui appelaient tous les cœurs; des traits irréguliers, un teint mat et clair, une grande belle taille un peu charnue, etcette voix gutturale et douce à la fois des Italiennes; elle était mal mise, mais magnifiquement, et ayant ôté respectueusement ses gants, elle montrait ses belles mains couvertes de bagues. D'un premier élan, la marquise baisa celle que lui tendait lajeune princesse, et avec cette aisance charmante des femmes méridionales, parla tout de suite de sa joie d'être à T..., près de sa princesse qu'elleadoraitdéjà et plus que jamais, maintenant qu'elle la trouvait si belle, et si bonne, et si accueillante. Elle souhaita à sa chère princesse mille années, et toutes heureuses, et surtout de beaux enfants: elle n'en avait pas, elle; c'était son chagrin, son inconsolable douleur. La bonne d'Altenhauss en fut attendrie.
Il ne fallut pas longtemps pour que chacun s'aperçût de la haute faveur dont allait jouir madame la marquise Della Primavera. Deux fois dans la même semaine on l'avait vue au théâtre, dans la loge de Leurs Altesses Royales; le prince avait mis une grande bonté à ne pas combattre cette naissante inclination, faisant observer à ses augustes parents qu'il n'était pas juste de priver la princesse d'une société qui lui plaisait, uniquement sur la foi de on dit colportés par de mauvaises langues. D'abord, Buencasa était cousin et ami d'enfance de la marquise; ensuite, il n'était pas à T..., et enfin, étant donné la position du marquis Della Primavera, rien n'était d'un goût plus détestable que ces sortes d'inquisitions. Sa Majesté elle-même futde cette opinion: ces sortes d'inquisitions étaient déplorables.
De plusieurs autres côtés, la chose n'était pas aussi facilement acceptée. S. Exc. le comte Benparlato redoutait fort une influence qui pourrait très-bien suppléer la sienne et enlever quelque mérite à ses éminents services. Madame de Camon aussi fut un peu piquée, car elle vit promptement qu'elle était tout à fait dépassée, et on lui fit officiellement observer que cela était fâcheux, très-fâcheux même; qu'on avait compté sur son concours, car on espérait déjà beaucoup de l'influence que la petite princesse allait avoir. D'autre part, S. Exc. l'ambassadeur de Russie, qui avait été attentif au commencement de faveur de madame de Camon, et qui l'avait redoutée, fut charmé quand il parut bien établi que la marquise était destinée, et elle seule, au rôle d'amie intime, car c'est sur ce pied-là que la princesse Hermann la traitait, et le petit palais de Grunegarten en était tout transformé.
La princesse s'était remise à sa musique. Violante, c'était le prénom de la marquise, chantait divinement, et à propos de tout partait d'un grand rire frais et retentissant qui faisait frémir la baronned'Altenhauss et le correct Sussenlippe; avec cela, d'un étonnant sans façon; ne manquant cependant jamais du respect voulu, mais vraiment, avec le prince, tout à fait camarade.
La vraie partie était d'aller chez la marquise sans madame d'Altenhauss ni l'inévitable Sussenlippe; la belle Primavera les imitait dans une telle perfection, plongeant dans sa jupe et s'asseyant presque à terre pour représenter les révérences de la baronne, qu'on ne s'apercevait de leur absence que ce qu'il fallait pour la rendre délicieuse.
La petite princesse devait avoir en madame Della Primavera une confiance à toute épreuve, car elle faisait très-bonne mine aux premiers symptômes qui, chez le prince Hermann, dénotaient une nouvelle passion à l'horizon. S. Exc. le comte de Benparlato avait cru de son devoir d'en placer quelques mots discrets afin de mettre Son Altesse Royale sur ses gardes; son avis avait été évidemment perdu, mais il se promettait de suivre cette affaire de près et de ne pas ménager à la princesse les révélations même les plus pénibles, car il ne s'agissait pas de laisser auprès d'elle une amie dangereuse. Jusque-là, l'œil de lynx de ce diplomate ne découvrait malheureusement rien dans la conduite de la marquisequi pût justifier son intervention; si par hasard le prince lui disait quelques mots en aparté, on l'entendait bientôt rire aux éclats ou fredonner quelque romance «inconsolée», comme elle les appelait. Sur la princesse, non plus, rien à dire: la vigilance attentive de l'excellente d'Altenhauss en était désespérée; jamais un mot méchant à rapporter, jamais de mystère, et chez la princesse comme chez la marquise, une bonne humeur invariable. Avec cela, la baronne avait conscience qu'on ne la comptait pas plus que la petite chienne de la marquise, qui s'appelaitJollyet dont sa maîtresse portait les poils blancs dans un beau médaillon, prétendant que c'était le souvenir du seul être au monde qui l'aimât véritablement, propos que la baronne d'Altenhauss trouvait scandaleux dans sa légèreté, d'autant qu'elle restait persuadée de l'existence de Buencasa, avec une perspicacité que la marquise facilitait en parlant très-facilement deson ami, promettant son arrivée, et assurant que sa venue leur donnerait à tous de l'entrain. La jeune princesse était déjà parfaitement disposée à l'égard du chevalier Buencasa.
Au milieu de cette aimable tranquillité, le prince Hermann devenait de plus en plus agréablementépris de la belle marquise; en définitive, puisque le marquis ne comptait que très-superficiellement dans la vie de sa femme, et que Buencasa n'arrivait pas, il était permis à Son Altesse Royale de se laisser aller à rêver les combinaisons les plus inattendues.
Cet état de béatitude expectante fut tout à coup troublé d'une manière qui, sans être nouvelle, manque cependant rarement son effet. Le prince reçut des lettres anonymes. On y maltraitait naturellement fort la pauvre marquise, et l'on y conseillait au prince de se défier des coquetteries d'une dangereuse sirène, etc. Il fut, comme le sont tous leshommes malgré eux, troublé et chagrin, et, sans s'en apercevoir, se mit à observer de près la marquise. Il avait bien quelque envie de la faire suivre, de se faire rendre compte de la façon dont elle passait ses journées, mais il n'osait pas encore. Enfin, un beau matin, il reçut deux autres lettres: l'une lui conseillait charitablement de découvrir qui la marquise de Primavera avait été voir le mardi précédent, à onze heures du matin, dans une vieille maison près du quartier juif, habillée et voilée comme une personne qui ne veut pas être reconnue; l'autre suggérait respectueusement, et agissant par un dévouement absolu, que Son Altesse Royale surveillât un peu plus attentivement la conduite de la jeune princesse Hermann, dont les sorties fréquentessans sa dame d'honneur, et avec une noble étrangère, donnaient à parler.
Ce matin-là, la jeune princesse était précisément d'une gaieté folle, à la profonde surprise de l'excellente baronne, qui croyait savoir que Son Altesse Royale avait reçu une lettre de nature à la rendre plus sérieuse. Jamais, au contraire, elle n'avait paru si rieuse qu'à ce déjeuner princier, dont elle fit à elle seule les frais de conversation, son augusteépoux étant plongé dans une humeur tout à fait sombre. Elle lui offrit, pour le désennuyer, de sortir avec elle ce jour-là, vers quatre heures; elle avait dans sa tête une petite partie qu'elle serait charmée de faire avec lui. Le prince le plus aimable de l'Europe s'excusa en prétextant des ordres de son illustre père et souverain, qui l'envoyaient précisément à cette heure-là au ministère de la guerre. La princesse n'insista pas, et madame d'Altenhauss et le chambellan Sussenlippe échangèrent des regards profonds; ils se préparaient à de grands événements.
Au lever de table, la princesse, en donnant des ordres pour la journée, informa gracieusement la baronne qu'elle n'aurait pas besoin d'elle cette après-midi-là. Elle avait promis à madame de Primavera d'aller prendre le thé sans façon chez elle. Contre l'habitude, la dame d'honneur ne présenta aucune objection, n'invoqua aucune tradition, et Sussenlippe, qui ne prenait jamais grande place et que madame de Primavera prétendait être portatif, au point qu'en voyage on devait pouvoir le plier avec ses châles, fut plus anéanti encore que de coutume. A trois heures, la princesse, dans son petit coupé le plus modeste, se faisait conduire chez la marquisede Primavera, et, arrivée là, partait d'un éclat de rire si joyeux que même la marquise n'en pouvait avoir un plus triomphant. Quelques minutes plus tard, un homme à la mine suspecte prenait faction en face de la maison de la marquise, et deux personnes d'allures distinguées arrivaient en fiacre, chacune d'un côté opposé, dans une vieille rue près du quartier juif.
Pendant ce temps, la jolie petite princesse changeait de chapeau, de manteau, et se laissait encapuchonner par la marquise, qui, en qualité de Génoise, s'y entendait comme personne, et en une demi-heure était transformée au point d'être sûre qu'aucune Altenhauss du monde ne la reconnaîtrait; la marquise, de son côté, ôtait toutes ses belles bagues, et même le fameux médaillon deJolly, et, une grande pelisse noire jusqu'aux pieds, un voile noir sur un voile blanc, ce qui est un fameux masque, elle pouvait espérer passer tout à fait inaperçue, même devant un Sussenlippe.
La princesse était dans une joie folle; jamais, jamais elle ne s'était autant amusée; elle embrassait la marquise, et toutes deux se remettaient à rire en pensant àeux: «Ah! qu'ils sont donc amusants!»
A quatre heures, le monsieur qui faisait une promenade hygiénique en face de la maison de la marquise vit sortir une personne voilée qui alla chercher undrotschkeà la station voisine, lequel drotschke s'engouffrait mystérieusement quelques minutes après sous la porte cochère pour repartir au bout d'un instant et passer assez près du monsieur bon marcheur pour qu'il pût distinguerdeux ombresnoires; le fait constaté, il se trouva qu'il avait pris suffisamment d'exercice, et il disparut dans une autre direction. Nous ne le suivrons pas. Le drotschke, qui marchait bien, arriva assez vite au bout d'une vilaine rue du quartier juif, et son apparition fit se rejeter dans le fond de leur voiture les deux personnages mystérieux, qui, une seconde après, mettaient pied à terre, et rasant les murs, le parapluie ouvert,—il faut toujours se méfier de l'humidité,—jetaient des coups d'œil anxieux vers le nº 15. Ce fut là, en face d'une très-vilaine porte, que le drotschke s'arrêta. Une dame de taille moyenne descendit lestement en portant son manchon au visage, et sa vue fit pousser un cri étouffé de surprise au premier personnage mystérieux, tandis que l'apparence d'une dame noire plus voilée encore, mais d'une taille plus imposante,arrachait une sorte de mugissement douloureux au second personnage mystérieux qui observait l'autre avec fureur, persuadé qu'il allait le voir disparaître à son tour derrière cette porte silencieuse, tandis que celui qu'on soupçonnait ainsi suivait, d'un œil jaloux, les mouvements d'un monsieur qui ne se promenait certes pas pour rien dans unaussi vilain quartier; ils observaient, mais ne bougeaient ni l'un ni l'autre. La pluie commençait pour de bon; une vieille femme apparut un instant au seuil de la maison mystérieuse, constata la présence des deux parapluies, et rentra.
Le temps passait, et l'excellent Benparlato se demandait si au service de sa princesse il allait attraper la mort, et surtout si le prince Hermann l'avait reconnu malgré un déguisement digne d'un congrès, et enfin si Son Altesse Royale ne se déciderait jamais à entrer à ce nº 15 où on l'attendait sûrement avec impatience.
Pendant qu'il délibérait,ellesreparurent; elles se parlaient et riaient si haut que Benparlato en frémissait; il aurait reconnu le rire de la marquise à cent lieues, et était suffoqué de sa hardiesse;ellesremontèrent en drotschke, et à son ébahissement il vit la voiture se diriger de son côté, et une voix qui n'était pas celle de la Primavera lui crier: «Bonsoir, Excellence!» et de la même haleine, toujours en français: «Bonsoir, Hermann; allez donc avec le ministre au nº 15.» Et le drotschke disparut.
S. A. R. le prince Hermann et S. Exc. le comte Benparlato faisaient en ce moment ce qu'on appelleune sotte figure; ils hésitèrent, puis le diplomate prit le premier son parti.
—Ah! Altesse Royale, nous étions jaloux, voilà. Si nous allions voir ce qui se découvre au nº 15?
Le prince le plus aimable de l'Europe était tellement étonné, qu'il aurait été incapable d'une réponse. Son Excellence sonna donc à la porte, et demanda à la respectable vieille qui vint ouvrir:—«Est-ce que nous pouvons entrer?—Oui, messieurs;il dortencore. Si vous voulez montertrois marches...» Et se retournant: «Hauts-nés, messieurs, c'est quatre thalers..., on paye d'avance. Vos Excellences seront satisfaites, il ne se trompe jamais.» Et le prince et Benparlato furent introduits dans le sanctuaire d'unsomnambuleextralucide, qui ne fit aucune difficulté pour leur révéler l'amour qu'ils inspiraient à diverses personnes également charmantes, dont ils devaient dans l'année épouser la plus riche et la plus jolie.
Les huit thalers dûment payés, et ravis des horizons qui leur étaient entr'ouverts, ils prirent le parti de terminer en hommes d'esprit leur petite aventure. Et une heure après, de sa propre main et sur le conseil de son auguste époux, la princesse priait Son Excellence de venir dîner ce soir-là sans faute. Ils auraient la marquise Della Primavera et personne autre.
A l'heure moins dix et la princesse encore dans sa chambre, l'excellente madame d'Altenhauss vit avec stupeur arriver d'abord M. le marquis et madame la marquise Della Primavera; puis, à leur suite, S. Exc. le comte de Benparlato, enfin le prince véritablement, avec la mine du plus galant de l'Europe, et après lui la princesse, radieusement gaie et quoique avec une petitepointe de fierté hautaine qu'on ne lui connaissait pas. Malgré sa suffocation intérieure, le modèle des dames d'honneur fut parfaite toujours, surtout vis-à-vis de l'aimable marquise.
Au plus beau moment de la soirée, le prince demanda gracieusement à la marquise Della Primavera ce que le monsieur extralucide lui avait prédit.
—Ah! prince, vous êtes curieux, et comme j'y crois, je ne vous le dirai pas; demandez plutôt à Son Altesse Royale ce qu'on nous a annoncé; dites, princesse chérie, dites au prince.
—Eh bien, mon cher Hermann, je sais ce que Grossedenke n'a pu me dire: ce sera un fils.
Le premier jour de l'année, le palais prend sa mine des grandes solennités: les factionnaires sont choisis avec soin parmi les beaux hommes d'un régiment d'honneur; à la grille, deux cuirassiers montés sont immobiles sur leurs lourds chevaux noirs; leur éclatant uniforme, le miroitement deleurs cuirasses fait une tache claire sur le fond sombre de l'atmosphère brumeuse...
Le long de l'allée qui mène de la Grande-Place à la grille du palais, les curieux stationnent, et chaque voiture qui apparaîtra sera reconnue et saluée tout de suite. Partout le peuple a ses préférences parmi les diplomates, et la personne des ambassadeurs est pour beaucoup dans ces sympathies inconscientes. A N..., le corps diplomatique est nombreux et bien représenté. D'abord:
Personnel d'ambassade nombreux sans l'être trop, tous de jeunes hommes avec un chef qui n'a pas atteint la cinquantaine; l'ambassadeur est diplomate de race; fils d'un ambassadeur, il a été élevé dans les chancelleries et se pique, malgré les temps, de maintenir entières toutes les bonnes traditions. Il sait fort bien que rien n'est détail là où tout le monde vous observe, et est à la fois préoccupé des plus graves questions et de la tenue de son chasseur: il le veut aussi étincelant et pourtant aussi sérieux que possible; lui-même s'est étudié longtemps pour apprendre à porter l'uniforme avec laperfection à laquelle il était arrivé: être en gala, n'en avoir pas la mine tout en ayant la tenue. De sa personne, notre ambassadeur est un peu court et trapu; les cheveux et la barbe noirs, coupés presque ras; l'œil à fleur de tête, ouvert et intelligent; une figure enfin qui fait dire à l'étranger: Voilà un Français; a grand air sous l'uniforme. Une pelisse fourrée, posée en arrière sur les épaules, fait ressortir le brillant des plaques et le rouge vifdu grand cordon qu'il porte au col. Son Excellence tient à la main son chapeau à plumes et s'en sert comme personne.