Le plus affairé et le plus exact entre tous étaitle jeune Ottobini, des princes de ce nom; il avait le privilége exclusif de présider aux commandes délicates des gants et des chaussures. Ce qu'il dépensait à cette tâche de soin, d'attention; ce qu'il y consacrait de journées, justifiait sans doute de fréquentes absences de la chancellerie, absences dont il était de fort mauvais goût de parler au ministre. Le rêve d'avenir d'Ottobini consistait uniquement dans l'espoir de prolonger indéfiniment son séjour à Paris. Après avoir dansé dans tous les bals commeattaché, il espérait mener les cotillons commesecrétaire, et enfin, comme conseiller, dîner finement dans les meilleures maisons. Ses rêves d'avenir s'arrêtaient là, et Ottobini laissait au hasard le soin du parafe final. Cependant, comme ce programme devait être difficile à exécuter,vu les traditions de carrière et autres, Ottobini cultivait avec une suite et une patience bien méritoires les influences dont il espérait tout, et, de plus, savait, sans l'afficher, n'être point exclusif, laissant la porte ouverte à cette éventualité redoutable: un changement de ministère.
Un matin, arrivant à la légation, Ottobini trouva une missive confidentielle de la marquise; l'enveloppe était si bien bourrée de petits échantillons de soie qu'elle avait paru presque suspecte à la poste. La chose était sérieuse. Il fallait, pour les toilettes dont on mandait les nuances délicates, faire confectionner les souliers les plus nouveaux, les plus élégants, les plus séduisants; il s'agissait d'être noblement sous les armes pour la réception de très-hauts princes d'une cour du Nord. Les derniers souliers reçus étaient rococo; on en voyait d'absolument pareils chez les marchands de X... On devait à toute force sortir de cette désolante banalité.
Ottobini, en homme aimable, n'était pas sans avoir des relations dans des mondes ondoyants et divers. La marquise le lui insinuait, ajoutant que, pour la servir, il saurait les mettre à profit et se faire renseigner sur les élégances les plus raffinées. La lettre se terminait par le conseil amical detrouver quelque bonne raison de famille qui nécessitât un congé, la promesse d'en appuyer la requête, et, avant toute chose, des souliers à encadrer.
Le plus joli pied!... pensa Ottobini.
Aussitôt il se mit en campagne, mesura d'un coup d'œil rapide les difficultés de l'entreprise, et se promit de la mener à bien. Tout d'abord, le temps était court; il fallait, à douze jours de date, pouvoir déposer littéralement aux pieds de la marquise des chefs-d'œuvre inédits.
—Elle aura ce qu'on n'a jamais vu, ou je ne m'appelle pas Ottobini.
Il commença par consulter une collection de gravures du dix-huitième siècle, qui ornaient fort galamment sa chambre; mais l'éternelle petite mule des souriantes minaudières est tout ce qu'il y a au monde de plus connu, et un échantillon bleu argentle faisait surtout rêver à quelques pantoufles dignes d'une reine. Après mûres réflexions, il renonça à composer lui-même de l'inédit et s'en alla chez le faiseur habituel de la marquise. On l'entoura dès la porte, on lui exhiba des souliers Louis XIII, Louis XV, Louis XVI, les plus apocryphes; on fit tournoyer devant ses yeux les talons les plus pointus et les plus cambrés, on étala les nœuds les plus enlevés, les plus fringants; rien de tout cela n'était l'idéal entrevu dans sa pensée. Quand la marquise parlait de nouveauté, elle ne voulait point dire un nœud à trois coques au lieu d'un nœud à deux; non, il fallait autre chose, et il vit qu'on ne trouverait pas. Trop poli pour ne laisser rien paraître, il loua, promit d'en écrire à la marquise, prit note des prix, mais se garda de rien commander.
En sortant, il se rendit tout droit chez une des amies qui aidaient à lui faire trouver Paris un si aimable séjour. Il lui fit sa confidence, demanda ses conseils. Les échantillons de la marquise furent exhibés, on lut même une partie de lettre, et la matière jugée digne du plus vif intérêt, il fut décidé que, guidé par les lumières de l'amie qui acceptait de présider à l'importante commande, onse confierait à l'artiste qui avait l'honneur de la servir elle-même. On se rendit chez lui sur l'heure; ce n'était pas dans une vulgaire boutique, mais dans un appartement fermé au profane. L'attaché et l'amie furent reçus comme ils devaient l'être. X... s'empressa de faire à Ottobini les honneurs de souliers qui lui parurent dignes du pied de la marquise, et comme la question du prix ne devait point intervenir pour arrêter l'essor de son génie, l'artistepromit de se surpasser. Pour la robe bleu argent, on convint de sabots mignons, cambrés, effilés à la japonaise et s'attachant sur le cou-de-pied par une patte qui devait troubler toutes les têtes; on ménagerait l'emplacement aux brillants, car sans brillants le soulier était manqué; c'était la condition absolue du genre.
Ottobini resta là deux heures, recommandant les nuances, discutant les moindres détails. Il prit dix fois son chapeau et revenait toujours dire quelque chose. Tout parfaitement décidé, il partait définitivement, quand l'artiste s'écria tout à coup: Mais la mesure, monsieur, la mesure, je ne l'ai pas!
Ottobini faillit s'évanouir. La mesure, il ne l'avait pas non plus, le malheureux! On songea aux expédients inadmissibles de l'aller demander chez le fournisseur éconduit; il comprendrait pourquoi on la voulait, et aurait soin de la donner à faux. On pouvait télégraphier, mais où? La marquise était sur les grandes routes, on perdrait un temps précieux. Écrire, cela se pouvait encore moins. Cependant il fallait prendre un parti; l'artiste était consterné, Ottobini désespéré, quand l'amie eut une inspiration: elle entraîna l'attaché dans uncoin de la pièce, lui parla à mi-voix et en souriant; il souriait aussi tout en se défendant.—Vous devez pourtant avoir un gant.
—Un gant? Oui, peut-être. Pourquoi?
L'amie se retourna vers l'artiste:
—Avec un gant, vous pourrez, n'est-ce pas, vous rendre compte du pied?
L'autre répondit bravement: Oui.
—Il me faudrait seulement quelques renseignements complémentaires; par exemple, le cou-de-pied de madame la marquise est-il accentué?
—Extrêmement.
—Le pied est-il gras ou maigre?
—Très-potelé.
—Parfaitement. Et il prenait des notes.
—Madame la marquise aime sans doute une chaussure ajustée?
—Fort ajustée.
—Le talon a-t-il de l'importance?
—Pas autrement que pour la grâce.
—Madame la marquise est d'une belle taille?
—Oui.
—Eh bien! monsieur, avec ces indications et un gant, je crois pouvoir vous promettre de réussir.
Cette formelle assurance ne fut pas sans laisserune légère inquiétude dans l'esprit du jeune attaché.
L'amie le rassura. X... était un homme de génie, il s'en tirerait en maître.
On partit à la recherche du gant; il était gisant, pêle-mêle, avec d'autresmementoparfumés.
Ottobini, le retrouvant, le baisa aussi galamment que si la marquise eût été là pour le voir, et, ne doutant plus du succès, médita seulement la maladie d'un oncle testateur dont la santé chancelante l'avait déjà appelé bien des fois à ses côtés, toujours pour le trouver guéri à l'arrivée.
La demande de congé fut dûment expédiée, et l'autorisation du ministre revint par télégramme. Caressant dès lors les plus doux projets, Ottobini passa quelques jours charmants en attendant celui du départ: il avait reçu uneamabilissimelettre de la belle marquise, et l'avenir lui semblait couleur de rose.
La commande fut livrée à l'heure et au jour dits; soumise à l'inspection sévère de l'amie, elle fut jugée par elle digne de tous les suffrages.
Ottobini était quasi amoureux de ces jolis petits souliers; il leur trouvait presque une personnalité, bien campés, élancés, semblant prêts à se mouvoirtout seuls. Il ne douta pas de l'extrême approbation de la marquise, lui envoya une dépêche rassurante, et se mit en route.
Il trouva la santé de l'oncle très-consolidée, et reçut de lui le conseil d'aller à X... pour les fêtes. Ce fut avec ce petit boniment que le jeune attaché se présenta devant son ministre. Il fut écouté distraitement, Son Excellence étant alors plus occupée de combinaisons européennes que des fortunes du bel Ottobini, lequel annonça l'intention d'aller déposer ses respectueux hommages aux pieds de la marquise et fut approuvé.
La marquise était installée à l'hôtel, sans une minute pour respirer à l'aise; car, entre les majestés, les officieux, les visites officielles, les affaires de cœur et le désordre de ses malles, elle passait des journées qui auraient été écrasantes pour une autre, mais qui ne l'empêchaient point d'être fraîche, reposée, et se mourant surtout d'impatience de voir venir ses souliers. Il faut dire aussi que le souverain attendu lui avait jadis fait force compliments sur son joli pied, et qu'elle avait particulièrement à honneur de maintenir cette admiration.
Elle ne fit donc pas attendre Ottobini, le reçut,coiffée de gala, en robe de chambre garnie d'alençon, son griffon sur les genoux, une tasse de café à la main et son plus divin sourire sur les lèvres.
Après les passes courtoises justifiées par la longue absence, la marquise ouvrit fiévreusement les bienheureux paquets.
—Ce sont des chefs-d'œuvre! Ottobini, tout simplement des chefs-d'œuvre! Et elle montra ses dents blanches.
—Alors, vous êtes contente de votre commissionnaire, marquise?
—Pas contente, enthousiaste!
—Et vous l'emploierez encore?
—Toujours. Ce n'est pas Casanera qui aurait une pareille initiative.
—Pourquoi n'ai-je pas seul votre confiance?
—Cela viendra peut-être, car vous êtes un homme charmant. Ces souliers bleus et argent sont tout ce que j'ai vu de plus réussi; je vais vous montrer leur robe à titre de récompense.
La splendide toilette fut exhibée; on laissa voir même à l'heureux attaché les bas, si fins qu'ils auraient passé à travers une bague, et tout chatoyants de fils argentés.
—Hein! est-ce complet?
—Mais, marquise, vous n'avez pas besoin de tout cela pour être adorable.
—Je le sais, mais la toilette ne m'enlaidira pas non plus. Vous me verrez, très-cher, je veux être belle comme je ne l'ai jamais été. Vous savez que c'est nous qui avons fait l'alliance?
—On ne pourra pas vous approcher pendant les fêtes.
—C'est probable, mais on se retrouvera à R... Ah! mon pauvre Ottobini, vous y trouverez bien des choses différentes de l'an passé; la Sainte-Giacinto a eu la jaunisse du ministère manqué; elleest fort laide.—Adieu, baisez-moi la main, j'ai à aller recevoir les princes à deux heures.
Ottobini sortit radieux; il se vit secrétaire et se considéra dès l'heure comme immuable à Paris. Tranquille sur l'avenir, il se résigna à jouir du présent, se promettant de se trouver souvent sur le chemin de la belle ministresse.
Le lendemain soir eut lieu, au palais, le bal donné aux hôtes princiers; ce bal avait été précédé d'un dîner. Ottobini faisait haie avec le reste, quand entrèrent les illustres personnages suivis des ministres. Il n'eut d'yeux, lui, que poursa marquise, pensant l'apercevoir rayonnante.—Elle apparut, marchant fièrement, portant haut sa tête endiamantée, et le petit pied, que découvrait la robe un peu écourtée, était enchâssé dans le fameux écrin bleu et argent; les intentions de l'artiste parisien avaient été réalisées en leur entier, et la patte s'ajustait par un gros brillant. La marquise passa Ottobini, le frôlant de ses longues jupes sans laisser tomber un seul regard sur lui. Elle souriait, mais avec une certaine contrainte, à l'altesse à barbe blonde qui l'honorait de ses madrigaux.
Ottobini se dit tout de suite: Elle a été contrariée au dîner; puis il songea qu'elle pouvait s'êtrebrouillée dans la journée avec ses plus intimes amis. Seulement, quand cela arrivait, elle le prenait d'habitude fort philosophiquement, et après inspection, tous les fidèles attitrés lui parurent avoir leur mine ordinaire.
Ce n'était donc pas cela.
Ces princes l'ennuient, pauvre marquise, si bonne enfant! Il est de fait que depuis hier elle mène une existence affreuse; elle n'a pas eu une minute de répit.
Il pensa qu'il tâcherait plus tard de l'approcher et de lui offrir quelques consolations affectueuses.—En attendant, on dansait le quadrille d'honneur.—La marquise faisait vis-à-vis à une princesse du sang et avait pour cavalier un prince héritier. En pareille occurrence, elle étalait assez naïvement sa grandeur. Ottobini resta confondu de son attitude glaciale; il nota qu'elle parlait peu, souriait en serrant les lèvres, et au moment précis où, glissant avec sa grâce accoutumée, elle offrait sa main au prince, il la vit pâlir manifestement.
—Grand Dieu! elle va s'évanouir! se dit Ottobini, et autour de lui il entendit qu'on remarquait le trouble de la marquise; on questionnait un aide de camp princier, qui assurait que, fortgaie au début du repas, elle s'était assombrie sans raison vers la fin, et il ajoutait en manière de péroraison:—Elle se sera querellée avec Son Excellence.
Ottobini était inquiet; une brouille de ménage, un accès de mauvaise humeur pouvait lui nuire grandement.—Il souhaita de tout son cœur que la marquise fût malade.
Dans le courant de la soirée, la marquise repassa devant Ottobini. Elle était alors au bras duvieux et galant souverain qui l'avait complimentée dans d'autres temps sur son petit pied: c'était le souverain de l'alliance, et la marquise avait une sorte de droit de lui faire les honneurs du bal, car elle disait vrai, ce voyage était «leur œuvre», et cependant, au lieu des séduisantes coquetteries que chacun s'attendait à lui voir déployer, elle était abattue et triste, et si sa bouche souriait, son front se plissait, et cela dans un tête-à-tête avec une Majesté!
Ottobini n'en pouvait croire ses yeux; il eut un moment une vision du marquis devenu soudain un Othello; mais il chassa cette pensée en le voyant, lui, aussi parfaitement béat, heureux et triomphant qu'il est possible à un ministre de l'être.
A deux heures du matin, Ottobini put enfin s'approcher de la marquise; il essaya quelques plaisanteries complimenteuses, mais elle ne lui en laissa pas le temps et lui tourna le dos.
Était-ce là sa récompense?
Affolé, il eut l'idée malheureuse d'aller ennuyer le ministre: là aussi l'on ne tarda pas à lui faire comprendre qu'on avait autre chose à faire que de l'écouter.
Le reste de la nuit fut affreux, comme un accuséépie les regards de son juge, Ottobini ne pouvait détacher ses yeux de la marquise; il la suivait machinalement, et se trouvant sur ses pas comme elle revenait du souper, il lui parut positivement qu'elle lui jetait un regard courroucé.
Toute la royale compagnie s'étant retirée, Ottobini aperçut la marquise faire un signe précipité à Son Excellence, et il les suivait comme ils descendaient l'escalier. Là le voile tomba de ses yeux: la marquise s'appuyait d'une main lasse au balustre et boitait.
Ce fut assez, il s'enfuit, sûr qu'il était inutile d'essayer de se présenter devant elle le lendemain.
Le couple ministériel monté en voiture, la marquise laissa échapper une sorte de plainte, et, arrachant ses souliers:
—Ce que j'ai souffert ce soir est horrible; je ne sais comment je ne me suis pas évanouie vingt fois. Cet Ottobini est un imbécile!
—Comment, Ottobini! que vient-il faire là dedans? Vos souliers vous serraient donc, ma chère? c'est pour cela que vous étiez de si méchante humeur; Sa Majesté elle-même l'a remarqué.
—Je ne sais si elle aurait supporté d'un meilleurfront un pareil supplice; et ce misérable qui n'a pas cessé de se trouver sur mon chemin!
—Vous le traitez durement, vous qui preniez toujours si chaudement son parti, car je n'osais même pas vous dire qu'il est question de l'envoyer à Copenhague.
—Envoyez-le au Japon, et que je ne le revoie de ma vie.
Ottobini y a été!
S. Exc. M. Serge de Glouskine, conseiller d'État actuel, commandeur de plusieurs ordres, et ministre plénipotentiaire de S. M. l'empereur de toutes les Russies, à T..., y jouissait d'une position exceptionnelle. En premier chef, il y était depuis quinze ans, et l'on s'était accoutumé à la pensée qu'il y resterait toujours. Combien en avait-il vu passer deministres, de secrétaires et d'attachés! Lui seul était resté, immuable, choyé, adulé, craint. Doyen du corps diplomatique et despote de la petite société, sur laquelle il régnait en maître, rien n'était bon, ni bien, ni reçu, si M. de Glouskine ne l'avait d'abord approuvé; très-gourmé dans ses cravates de commandeur, son éloge était rare et sa censure fréquente; on lui amenait les jeunes attachés nouveaux venus comme de tendres agneaux à égorger. Son Excellence possédait cet esprit russe qui, quand il est mordant, l'est comme un acide et corrode tout; le cynisme de meilleur ton; il avait une façon à lui d'emporter la pièce, après laquelle il n'y avait plus de raccommodage possible.
Ses collègues le haïssaient courtoisement, et leurs femmes l'adoraient; c'est qu'il était incomparable pour chasser l'ennui: il donnait de si agréables dîners! Il avait des cigarettes si parfumées qu'on osait fumer chez lui, où cela semblait tout naturel. Sous prétexte de jeux innocents, le baccarat y était en honneur. Tout cela de l'air de la bonne compagnie. Il disait tout et toujours si bien! Il mettait à l'aise la plus timide. Quand toutes ces personnes exilées s'ennuyaient par trop, la plus en faveur auprès de Son Excellence lui écrivait pour luidemander un dîner. Il faisait parade de ses préférences, qui rendaient fort glorieuse.
Il ne s'offrait pas une tasse de thé sans qu'il y fût prié, et la baronne de Teufelsbruck, grande maîtresse et très en faveur à la cour, n'en était pas si fière que de l'assiduité avec laquelle Glouskine venait à ses assemblées du dimanche; elle était fort sensible également à sa manière de lui baiser la main quand il entrait, et le bras au-dessus du gant quand il prenait congé.
Personne n'avait jamais tenté de résister à cette domination établie; les collègues anciens apprenaient aux nouveaux ce qu'il en était, et à la première occasion, on faisait sa cour à Son Excellence afin d'être reçu dans ses bonnes grâces. Rien ne mettait une femme plus à la mode que d'être souvent vue dans la loge du ministre de Russie, au Théâtre-Royal, et surtout auThalia theater, où se jouait la comédie, et dont la petite avant-scène était réservée à l'intimité la plus choisie. C'était une note excellente si la femme d'un secrétaire y était vue la semaine de son arrivée à T..., et si c'était une femme d'attaché, elle était mise du coup au même rang que lessecrétairesses.
Son Excellence prêchait la destruction en massedes femmes laides, ce qui équivalait à se croire jolie dès qu'il vous regardait avec une certaine complaisance, et par ce fait de fort jolies, de fort huppées et de fort jeunes n'étaient pas sans avoir éprouvé pour Glouskine une partialité sur laquelle il savait se taire. Ceux qui, du parterre, apercevaient au fond de sa loge ce grand homme, d'une pâleur mate, la moustache rousse, les yeux si clairs qu'ils en étaient transparents, un sourire moqueur sur les lèvres, le trouvaient fort laid, et avec raison; toutes les femmes cependant étaient d'accord pour dire de lui: «Il est charmant», éloge que leshommes ne lui pardonnaient qu'à cause de son cuisinier.
Son Excellence aimait lacuisineet lafemmefrançaises; il mettait après l'Italienne, parce qu'elle fait du sentiment de bonne foi, ce qui est drôle quand on ne croit à rien. Pour ses compatriotes, il était cruel, mais elles ne lui en tenaient pas rigueur. Une surtout lui était particulièrement bienveillante: c'était l'aimable madame Michaïloff, femme de son premier secrétaire, et dont le samowar avait toutes ses préférences. C'était chez elle qu'on ménageait les présentations. Son Excellence y buvantson thé dans unverreétait toujours mieux disposée.
D'habitude, il n'était que poli pour les femmes d'attaché, et ce fut une nouvelle pour T... quand on raconta que très-positivement Glouskine avait, chez Olga Michaïloff, fait la cour à madame de Camon, jeune et assez austère personne avec un mari débutant dans la carrière. Elle n'avait d'abord paru que médiocrement sensible aux attentions de Son Excellence, qui lui parlait avec une galanterie slave des plus humbles de ses beaux yeux bruns; au bout de trois semaines, elle lui avait même dit à brûle-pourpoint, en plein salon de la Légation de France: «Mon cher ministre, ma vie commence à s'organiser; je vais prendre des habitudes et y serai le mardi pour mes amis; les autres jours, mes bébés, mon ménage et ma correspondance me réclament.»—Sans broncher, Son Excellence la complimenta de cet heureux arrangement, fut éloquent sur les félicités de l'état conjugal, plaignit les maris qui ont des femmes légères, et surtout les femmes qui ont des maris volages. Sur ce dernier point, il insista assez pour que la pauvre madame de Camon en vînt à regretter amèrement ses paroles: hélas!son mari papillonnait volontiers, et, à cet instant-là, beaucoup plus qu'il n'aurait fallu avec la belle Olga Michaïloff.
M. de Camon était, en matière de bienséance, d'une sévérité excessive, ne permettant pas à madame de Camon ni ce plaisir, ni celui-là, comme ne convenant point à une honnête femme: mais sans doute parce qu'il ne rangeait pas madame Michaïloff dans cette catégorie, il se prêtait volontiers à toutes ses fantaisies, et l'accompagnait sans scrupule dans quelque petit boui-boui, dont ilparlait le lendemain avec une vertueuse horreur; pourvu que, pendant ce temps, madame de Camon fût à s'ennuyer chez sa ministresse, il trouvait la morale parfaitement sauvée. Du reste, tout se faisait ouvertement, et madame de Camon était toujours priée de se joindre à la bande qui prenait à T... la vie aussi gaiement que possible. Sur les ordres absolus de son mari, elle refusait invariablement, et alors l'aimable Russe ajoutait: «Oui, chère madame, nous savons que vous êtes austère, vous, mais M. de Camon peut se permettre cette petite récréation: vous le voulez bien, n'est-ce pas?»
Et, si la pauvre femme tentait sur son mari quelques reproches, quelques prières, il se déclarait méconnu, insulté dans l'immense respect et la tendre adoration qu'il lui portait, ajoutant que lui-même détestait tous ces plaisirs de mauvais aloi, mais qu'entrecollèguesil était impossible de fronder sans nuire à la carrière, et avec ce simple mot il lui fermait la bouche.
Madame de Camon commençait à la trouver bien rude, la carrière; tout y semblait triste; peu à peu, elle prenait T... en horreur; les dîners officiels la faisaient pleurer d'ennui; cette existence au milieu d'indifférents, sans un souvenir, un visage familier, toutes ces nouvelles connaissances, ces devoirs d'une société étroite et exigeante, les petites tracasseries entre collègues, les jalousies cachées, cette fausse intimité de commande, sans épanchement ni réalité, cette langue étrangère qu'on entend de toute part, cetexilenfin, cette vie nomade du diplomate, sans attache ni foyer, tout cela lui pesait d'une cruelle tristesse, et il suffisait de la vue de son grand poêle de faïence pour lui rendre insupportable une soirée solitaire. M. de Camon dînait fort régulièrement chez lui, mais considérait comme un devoir de prendre à neuf heures son chapeau pour aller à la recherche des nouvelles qui devaient bouleverser l'Europe, et ayant baisé au front sa femme et sa vertu, il s'en allait fort tranquille. Toujours dans l'intention de se rendre au cercle, ils'arrêtait souvent pour dire bonsoir à madame Michaïloff, qu'on était sûr de trouver au théâtre et qui était la personne du monde la mieux informée.
Madame de Camon, privée des causeries de femmes auxquelles elle était habituée, sans l'ombre d'intérêt pour les potins de l'endroit, sans personne à qui aller dire tant de choses qui prenaient vie dans son cœur, se réveilla un jour très-malheureuse et horriblement jalouse de madame Michaïloff. Sans qu'elle s'en doutât, la première idée luien avait été donnée par l'aimable ministre de Russie; elle le voyait fréquemment, soit dans le monde, soit chez elle, où il continuait à venir plus souvent que le mardi de rigueur; comme elle était triste et ennuyée, peu à peu elle s'était prise à le regarder comme un ami; il était si discret, si sûr, du moins le disait-il volontiers. Un soir, ils étaient tous chez madame Michaïloff; on discutait bruyamment l'organisation d'un cotillon d'amis, chez un jeune célibataire autrichien, aimable garçon, brillant attaché militaire et parfait valseur, qui offrait volontiers des petites fêtes de famille, dont une collègue de bonne volonté faisait les honneurs; mais ces plaisirs n'étaient point pour madame de Camon, son mari ne les trouvant point d'assez bon ton pour elle, au juste tolérables pour madame Michaïloff et autres; elle n'écoutait donc pas et s'était assise un peu à l'écart, en face d'un album.
Glouskine vint l'y rejoindre.
—La fête de Droutzky vous donne donc des regrets, madame?
—Des regrets? Oh! nullement; on s'y amuserait sans doute autant qu'on le fait ici ce soir.
Et en parlant, ses yeux inquiets s'arrêtaient surson mari et la belle Olga, riant et causant de trop bonne amitié pour la tranquillité de ce pauvre petit cœur d'épouse. Son Excellence avait suivi ce regard.
—La belle Olga commence à montrer ses trente-huit ans, ne trouvez-vous pas? Elle danse trop cet hiver; ma parole, on verrait ses rides d'un côté à l'autre de la Perspective.
—Ah! l'aimable ministre, et pas méchant... Un excellent garçon, tout au contraire, se dit madame de Camon, et de tous le seul qui veuille être mon ami... Si je disais oui, vous me croiriez jalouse.
—De qui? d'Olga? Oh! pouvez-vous supposer? Jamais!... Et comme cela, votre porte est toujours close le soir à neuf heures? Est-ce un vœu, ou est-ce le mari qui l'ordonne?
—Ni l'un ni l'autre, mon cher ministre; vous me trouverez quand vous voudrez, à cette heure-là, en compagnie d'un livre et du mal du pays.
—Il faudra vous guérir alors de l'un et de l'autre; vous n'imaginez pas, chère madame, quel homme de ressource je suis. Je bats les cartes, je dis la bonne aventure, je fais de la magie blanche, j'excelle aux ombres chinoises, et je suis incomparable pour représenter la vieilleTeufelsbruckperdant au whist; si, avec un pareil répertoire, je ne vousdéride pas, je renonce à porter jamais un chapeau à claque: par exemple, je ne danse pas comme M. de Camon! L'autre dimanche, chez Droutzky, il a fait vis-à-vis à l'Olga de mon cœur avec une verve qui a fait monter madame Santa-Pierra sur une chaise, afin de le mieux admirer. Il y a longtemps que la légation de France ne nous avait offert un entrain pareil; vous savez qu'après le cotillon chez Droutzky, on ira au bal du théâtre; toutes ces dames en sont... On ne vous l'a pas dit?... Ne le regrettez pas: ils seront tous bêtes; l'intrigue, soit dit entre nous, est le plus sot des plaisirs; mais madame Michaïloff a la fureur du masque, et, tous les ans, elle se fait un cas de conscience d'entraîner quelques collègues. On prend d'habitude les plus vieilles, cela prête à l'équipée un vernis de convenance qui y manquerait sans cela; vous vous ferez raconter par Camon ce qu'on aura dit, la couleur du masque de madame de Santa-Pierra qui compte mettre une perruque blonde pour déguiser sa voix, et surtout les bons mots d'Olga Michaïloff, qui, entre nous soit dit, n'a peur d'aucun.
Madame de Camon interrogea son mari sur les plaisirs qu'on se promettait pour le mardi gras. Il fut muet comme le Destin. Elle parla des bals masqués du théâtre; il en fit un tableau sinistre. On pourrait y aller dans une loge?... insinua-t-elle. Il s'empressa de répondre qu'elle mourrait d'ennui... Mais elle en était fort curieuse, et avec une de ces dames?... M. de Camon ne voulut rien comprendre, et madame Michaïloff et celles qui lui avaient confié leur secret auraient été contentes de lui.
Ce soir-là même, Glouskine profita de la permission qui lui avait été accordée; il fut réservé, aimable, sut s'en aller sur le coup de onze heures...
Décidément, les soirées où il lui tenait compagnie étaient pour madame de Camon un véritable délassement; il l'amusait sans lui demander autre chose que de l'écouter. Elle le dit à son mari, qui avait pour Glouskine et ses prétentions un dédain dont il ne faisait pas secret, le considérant au plus comme une pièce rare, comme un fossile bienconservé, mais se moquant de ses mots, de ses calembours et de ses airs vainqueurs.
—Si ce vieux diplomate a le don de te plaire, j'en suis charmé; cela prouve que tu t'amuses à bon marché. Seulement, permets-moi de réserver mon enthousiasme.
Madame de Camon eut au bord des lèvres: «pour Olga». Elle n'osa pas, mais fit toutes sortes de réflexions philosophiques qu'elle crut lui appartenir en propre, bien que M. de Glouskine en fût l'unique auteur.
Madame Michaïloff était ravie de voir Son Excellence faire la cour à madame de Camon; ravie de toute sorte de méchantes façons, car rien ne l'humiliait plus que d'entendre louer le mérite sérieux d'une femme jeune et jolie; en revanche, dès qu'il y avait un mot à dire, elle avait des trésors d'indulgence. Quand Glouskine se sentit bien accepté comme ami, il tenta de se faire mieux venir, et hasarda une déclaration assez vive. Il choisit bien son heure. Madame de Camon, le jour même, avait pleuré au sujet d'Olga Michaïloff; elle avait dîné seule, tandis que son mari était à un repas officiel dont Glouskine faisait aussi naturellement partie. Elle ne pensait donc pas le voir dans lasoirée et fut surprise d'éprouver que cette pensée l'attristait. Elle revint pour la centième fois sur ses chagrins, fit un retour sur la séparation qui s'était établie entre son mari et elle depuis qu'ils connaissaient madame Michaïloff, et en vint à se dire qu'elle faisait un métier de dupe; que toute sa tendresse, tout son dévouement ne lui valaient pas même d'être à l'abri d'une Michaïloff sans jeunesse et avec des restes de beauté fort contestée.
Elle avait les yeux rouges quand S. Exc. le ministre de Russie apparut à son heure accoutumée, paré de toutes ses plumes de geai; il demandapardon et se moqua de son uniforme, de ses panaches, de ses cravates multicolores; mais il avait absolument voulu lui baiser la main,—les deux mains,—et plus tard que dix heures, il n'aurait osé se présenter. Elle était si sévère dans ses habitudes, et chez madame Michaïloff on pouvait sonner à onze heures sans que cela surprenne personne.
—Ils vont tous prendre le thé chez elle, ce soir.
—Qui, tous?
—Les victimes du dîner dont je viens; il faut cela pour se dérider.
—Mon mari aussi, alors?
—Certainement; c'est même lui qui l'a proposé à Droutzky, car ce n'est pas une chose arrangée; mais ils sont sûrs de faire plaisir à Olga.
Il partit de là pour lui exprimer son admiration passionnée; elle l'écouta beaucoup plus patiemment qu'il ne l'espérait, le laissant parler tout à l'aise. Quand il eut tout dit, elle leva vers lui ses yeux bruns:
—Eh bien! je crois que vous m'aimez beaucoup, et je vais vous donner un témoignage de ma confiance.
—Seulement de votre confiance?
—La partie chez Droutzky tient toujours?
—Certainement, les accessoires du cotillon sont même arrivés de Paris.
—Et ils vont au bal du théâtre?
—Je le crois bien.
—Alors, je veux y aller aussi, et ce sera avec vous, si vous ne dites pas non.
Il dissimula son triomphe pour ne point l'effrayer.
—Trop heureux de vous servir de chaperon... et vous verrez si je sais me taire. Voyons, combinons cela.
—Je ne veux pas naturellement qu'on le sache ici.
—Rien de plus facile: vous viendrez mettre votre domino chez moi... Pourquoi pas? vous y êtes déjà venue dix fois.
—Oui, mais... et puis comment arriverai-je chez vous?
—Rien de plus simple: invitez l'excellente petite Van Beck au théâtre avec vous; je viendrai vous y saluer. Vous vous trouverez fatiguée; je vous offrirai le bras; nous prendrons le premier drotschke venu pour rentrer chez vous, et, ma foi, nous irons au bal.—Pour votre camériste, vous serez chez madame Van Beck.
Tant de mensonges que cela! Ils lui firent horreur un instant; mais Glouskine sut vite les habiller d'un air d'excellente plaisanterie. Comme elle voulait être persuadée, elle le fut.
—Je vous enverrai ma loge auThalia theaterpour après-demain. Camon sera charmé de penser que, pendant qu'il danse, vous vous amusez vertueusement.
Il avait dit juste, le billet du ministre arriva pendant leur déjeuner; elle le lut à son mari.
—Ah! tant mieux; comme cela, tu ne passeras pas ton mardi gras au coin du feu.
—Je vais écrire à madame Van Beck, qui n'a pas non plus un carnaval bien gai.
—Tu as raison, elle n'est pas amusante, mais c'est une très-honnête petite femme; je te verrais avec plaisir te lier avec elle; vous pourrez vous faireune gentille existence toutes deux en vous rapprochant un peu plus.
—Oh! oui, une petite vie bien tranquille, dit-elle amèrement.
—Il est de fait que je ne te verrais pas avec plaisir marcher sur les brisées de certaines collègues.
Après un silence—ils étaient souvent silencieux depuis quelque temps:
—Alors, tu ne veux absolument pas me mener au bal du théâtre?
—Ma pauvre petite, qu'est-ce qu'un oiseau de ton joli plumage y ferait?
—En ce cas, n'y va pas.
—Je t'en conjure, ne joue pas à la femme jalouse; un homme qui a une carrière est forcé de faire au monde, à ses sottises, à ses plaisirs, quelques sacrifices. Tu sais combien je t'aime et je te respecte.
—Au point que tu ne me ferais pas même l'honneur d'être jaloux.
—Non, car je suis trop sûr de toi.
—En effet, tu l'es extraordinairement.
M. de Camon était de si bonne foi que le ton aigre-doux de sa femme ne lui fit pas perdre une bouchée; c'était l'homme le plus parfaitement heureux,jouissant de tout son cœur de son bonheur conjugal et n'ayant cependant perdu le goût pour aucun autre; il dînerait avec sa jolie et chère petite femme, la conduirait au théâtre, et la laissant en bonne compagnie, l'esprit tranquille sur son compte, irait s'amuser chez Droutzky et oublier qu'il était chargé de chaînes.
La pauvre madame de Camon s'était lancée désespérément dans son équipée; Glouskine venait la voir deux ou trois fois le jour au sujet du domino qu'il lui faisait préparer.
Le dîner du mardi gras fut pour elle une douloureuse épreuve: la peur, la jalousie, une sorte de désir de connaître le péril, tout cela bouillonnait dans son cœur; dix fois elle eut envie de raconter tous ses projets à son mari, de lui dire combien il la faisait souffrir, de faire appel à son ancien amour; mais la figure d'Olga Michaïloff surgissait soudain, et les bonnes, les consolantes paroles de Glouskine... sur l'amitiéduquel ellepouvait, elledevaitcompter... Cependant se hasarder seule, la nuit, chez lui, dans sa voiture... ah! le cœur lui battait bien fort. Elle eut quasi envie de se découvrir une migraine terrible, puis elle railla sa propre faiblesse.
—«J'irai, je veux l'y voir, c'est mon droit enfin.»Ils se quittèrent au théâtre; comme il la menait à sa loge, elle lui dit indifféremment:—C'est ce soir, n'est-ce pas, que vous cotillonnez chez Droutzky?
—Il paraît que oui; aussi je rentrerai tard probablement.
—Alors, bonsoir.
—Bonsoir. Madame Van Beck vous reconduit?
—Oui, c'est convenu, amusez-vous.
—Bonne soirée; je t'assure que j'irais volontiers me coucher de bonne heure.
Madame Van Beck était une excellente jeune femme, ne parlant jamais que de ses enfants et de ceux des autres; aussi, pendant le premier acte, elle et madame de Camon s'attendrirent ensemble sur les perfections de leur petite famille... De temps en temps, madame de Camon se disait: «Je vais au bal masqué... avec Glouskine», puis elle reparlait des dernières dents de sa fillette.
A neuf heures, Glouskine entra dans la loge, salua ces dames et regarda madame de Camon d'une façon si significative, souriante et hardie à la fois, qu'elle en fut horriblement troublée. Elle pressentait un danger et ne savait si elle désirait le connaître ou si elle le redoutait.
M. Van Beck, qui copiait toutes les dépêches de sa chancellerie, sommeillait invariablement dans le monde; sa femme n'avait aucune malice, ils n'étaient point gênants, et Son Excellence put, en termes discrets, faire allusion au bonheur qu'il éprouvait: le domino était prêt, rien ne manquait, tout irait à ravir.
Madame de Camon était si obstinément silencieuse que Son Excellence en devenait inquiet; il sut à temps placer quelques mots sur Olga.
Tout d'un coup, à son étonnement douloureux, il entendit dite par madame de Camon ces paroles qui lui firent perdre contenance, lui qui se croyait prêt à tout:
—Ma chère amie, j'ai une envie folle d'aller au bal du théâtre. Mon mari ne veut pas, mais je suis résolue à lui désobéir; prêtez-moi M. Van Beck, vous me sauverez d'une folie, je vous assure.
Madame Van Beck, fort étonnée, essaya les remontrances. Son Excellence s'offrit en vain pour faciliter les projets de madame de Camon.
—Non, je vous en prie, permettez à M. Van Beck de venir. Et pourquoi ne viendriez-vous pas aussi? Son Excellence vous donnerait le bras. Nous irons nous habiller chez lui, il se trouvera bien des dominos à passer, allons; rendez-moi ce service d'amie.
La jeune Hollandaise n'était pas très-clairvoyante, mais elle entendait une voix vraiment émue, et faisant signe à son mari littéralement étouffé de surprise:—J'en avais grande envie aussi sans l'oser dire. Arnaud, faisons cette partie, je vous en prie; notre cher ministre voudra bien me prendre sous sa protection, et je vous confie madame de Camon.
Et ils y allèrent, madame Van Beck se mourant depeur, suffoquée, sans une parole à dire, et madame de Camon si tremblante que l'excellent Van Beck craignait qu'elle ne fût sur le point de s'évanouir. Quant à Son Excellence, on ne l'avait pas vu de si méchante humeur depuis la mort d'un cheval qu'il aimait fort.
M. de Camon brillait, le chapeau sur la tête, quand une voix de femme lui dit tout à coup:
—André, j'ai trop peur, ramène-moi.
M. de Glouskine appelle madame de Camonune coquettedangereuse. M. de Camon n'a été jaloux qu'une demi-seconde, mais la sensation a été si vive que le souvenir suffit pour le garder d'Olga Michaïloff. Madame de Camon espère que son mari sera nommé à Berne. D'un commun accord, tout le monde a oublié le bal du théâtre, excepté M. Van Beck, qui y rêve en fumant de gros cigares.