Cette péroraison parut douce au jeune diplomate. Il garda pendant quelques secondes un silence olympien; elle le regardait la lèvre émue, l'œil brillant, oppressée par sa vive émotion, tout son être suspendu à la réponse qu'elle attendait.
—Vraiment charmante, pensa-t-il; comme elle vous a une drôle de petite mine! Il prit une feuille de son grand papier officiel, caressa sa moustache de la main gauche, de la droite sa plume, puis, de sa voix la plus mesurée: Le nom de M. votre mari, madame?
—Théodore Jacob...
Le lorgnon du vicomte de Raffinay tomba avec un petit bruit sec sur la table, et il regarda madame Jacob avec un sourire aimable.
—D'après ce que j'ai cru comprendre, marié depuis quatre jours?
Elle fit un signe affirmatif.
—Cette catastrophe me semble évidemment désolante.
—Ah! monsieur, je le connais, il va mourir dans cette prison,—et bien naïvement,—séparé de moi.
—Je le conçois parfaitement.
Comme la jeune femme était encore très-petite fille, elle se crut forcée d'ajouter, tout en baissant les yeux:
—C'est qu'il m'aime beaucoup!
Une seconde fois, le monocle, qui avait repris sa place, retomba sur la table, et le vicomte de Raffinay prononça, avec un sourire qui sembla impitoyable à madame Jacob:
—Le cas est très-grave!
—Très-grave, ah! ah! ah!... Elle hésita un instant entre une attaque de nerfs et un évanouissement, et finit par sangloter.
Raffinay ne broncha pas.
—Oui, madame, car, enfin, M. votre mari avait en sa possession et essayait de mettre en circulation des billets faux.
—Mais on les lui avait donnés. Nous... nous sommes riches, monsieur.
Elle comprenait que, dans ce cas-là, c'était une bien meilleure défense que de dire: Nous sommes honnêtes.
—Mais, madame, quant à moi, je ne doute point de l'innocence de M. Théodore Jacob, mais il faudra la prouver, il faudra télégraphier en France, prendre des renseignements; cela peut durer trois... quatre jours... une semaine...
—Une semaine, monsieur! une semaine sans voir Théodore! jamais! Je veux partager sa prison, je le veux!
—Ceci est impossible, madame; vous resterez sous la protection de votre légation.—Et Raffinay releva noblement la tête, en pensant qu'il était lui-même cette légation.—M. votre mari sera rendu à la liberté.
Madame Théodore Jacob ne paraissait point parfaitement satisfaite et rassurée par la perspective d'être protégée par la légation; cependant elle avait séché ses larmes, ce qui la rendait infiniment plus jolie.
Le vicomte de Raffinay constata mentalement qu'il ne s'ennuyait plus.
—Madame, il y aura des démarches à faire.
—Oui, monsieur.
—Votre présence sera indispensable.
—J'irai au bout du monde pour mon cher Théodore!...
—Nous allons d'abord nous rendre chez le directeur de la police.
Pour la première fois, madame Théodore Jacob envisagea franchement le vicomte de Raffinay: il lui fit un peu peur; elle se demanda si Théodore trouverait bon qu'elle sortît seule avec ce jeune homme. Puis, la pensée de son mari étendu sur la paille humide d'un cachot lui rendit tout soncourage, et s'armant de sa dignité la plus sérieuse:
—Je suis prête, monsieur...
—Vous me permettrez, madame, d'envoyer chercher une voiture, car il s'agit de ne pas perdre un instant.
—J'en ai une en bas...
—Alors, madame, je suis à vos ordres.
Dans la voiture, la jeune femme eut de nouveau recours aux sanglots; Raffinay sentit qu'il y allait de son honneur d'apaiser un peu son chagrin.
—Mon Dieu, madame, permettez-moi de vous dire que vous vous affligez trop; cette aventure est désagréable, pénible, ennuyeuse, et voilà tout; un jour ou deux de patience, et M. votre mari sera rendu à la liberté; je me mets jusque-là tout à votre disposition, et si je puis vous être bon à quelque chose, j'en serai charmé, croyez-le bien.
—Ah! monsieur, je vous remercie; mais songez qu'il y a seulement quatre jours que nous sommes mariés... Ah! si l'on m'avait prédit une chose pareille!
—Croyez-en ma vieille expérience, madame: quand vous aurez dix ans de mariage, une séparationde deux ou trois jours vous semblera moins effrayante.
Madame Théodore Jacob leva une seconde fois vers le vicomte de Raffinay son joli visage attristé: cela lui semblait drôle, ce jeune homme qui parlait de vieille expérience; elle ne savait point que MM. les diplomates se piquent d'en être pétris, après deux ans de chancellerie; elle demanda tout bonnement:
—Quel âge avez-vous, monsieur?
—Madame, j'avoue vingt-neuf ans.
—Tiens! c'est l'âge de Théodore; seulement, il est blond.
Cela fit plaisir au diplomate, qui était brun.
—Madame, vous voici chez M. le directeur de la police...
—Ah! j'ai peur!
—Pensez à M. votre mari, madame; n'ayez aucune crainte, je suis là...
—Qu'est-ce qu'on va me demander?...
—Soyez sûre, madame, qu'on vous ménagera infiniment...
Je ne vous quitterai pas, poursuivit-il. Veuillez vous appuyer sur mon bras...
Elle était tremblante comme la feuille, pâlissaitet rougissait sous son voile. L'abord imposant du directeur de la police la terrifia; ses grandes lunettes, sa barbe en broussaille, tout, jusqu'à la poussière qui couvrait son bureau chargé de paperasses, lui sembla indiquer une horrible sévérité. Elle admira l'aisance de son introducteur:
—Mon cher directeur, comment traitez-vous mes nationaux? on les empoigne dans les gares; nous venons vous demander justice.
—Monsieur le chargé d'affaires, je suis plus désolé que vous; c'est un cas très-difficile, très-difficile; je pense que madame va nous expliquer; mais les billets étaient faux, monsieur le chargé d'affaires, et alors, vous comprenez...
—Non, mon cher directeur, je ne comprends rien du tout; on n'a jamais vu arrêter les gens pendant leur voyage de noces.
—Je suis désolé, vraiment désolé, madame!...
—Il y a là une erreur étonnante...
La jeune femme se jeta à la rescousse.
—Monsieur lecommissaire de police, c'est le changeur à Strasbourg, je vous le jure. Ah! rendez-moi mon mari.
—Je veux bien... je veux bien... madame.
Ici, Raffinay reprit son rôle.
—Permettez, madame, que j'explique la chose à M. le directeur de la police...
Et les deux hommes se reculèrent jusqu'à l'embrasure de la croisée. La pauvre petite femme épiait leurs regards, voyait leurs sourires et pensait:
—Ah! Théodore, qu'est-ce qu'on va lui donner pour son déjeuner? Et lui qui s'ennuie s'il reste une heure sans m'embrasser... Comme ce monsieur est bien! Je savais que les diplomates étaient tous distingués... (et un petit soupir, car Théodore est dans les châles en gros)... Jamais Aglaé ne voudra croire que je me suis promenée toute seule avec un jeune homme; il est vicomte! comme il a été bon pour moi, je le dirai à Théodore.—Qu'est-ce qu'ils disent?—Ah! mon Théodore chéri, je pense à toi, va! (Un nouveau soupir.)
Raffinay revint vers elle.
—Madame, je vais être admis à voir M. votre mari.
—Ah! monsieur, ah! où l'a-t-on mis?... Pas dans un cachot?
L'excellent directeur de la police se sentait déjà plein d'intérêt pour cette pauvre jeune femme, quoiqu'il fût persuadé, jusqu'à preuve du contraire, que M. Théodore Jacob était un filou.
—Un cachot! non, non, madame, n'ayez pas peur!... Je regrette beaucoup, croyez, madame, beaucoup, beaucoup, mais il est impossible d'éviter une détention préventive, n'est-ce pas, monsieur le chargé d'affaires?
—Impossible, en effet, d'éviter une détention préventive... et même de quelque durée... ajouta Raffinay, qui commençait à entrevoir une charmante aubaine.
Le directeur de la police les accompagna jusqu'à la seconde porte, toujours en répétant:
—Croyez, madame, que je regrette beaucoup, beaucoup.
Et comme, malgré sa barbe hérissée, M. le directeur de la police était bonhomme au fond, il ajouta:
—Que M. le secrétaire de la légation veuille bien repasser dans une heure; j'aurai examiné l'affaire d'ici là, et nous aviserons tous les deux aux moyens d'une solution prompte.
Dès qu'ils furent dehors, la première parole de Raffinay étonna étrangement madame Jacob.
—Si j'ose vous le demander, madame, vous ne devez pas avoir déjeuné?
Elle avoua, en pleurant, qu'elle avait très-faim.
—Eh bien! madame, les circonstances sont telles, si particulières et si impérieuses à la fois, que je vais vous proposer de venir déjeuner chez un garçon; à l'hôtel, on ferait attendre; dans un restaurant, cela serait d'un effet fâcheux, tandis que, chez moi, vous déjeunerez tranquillement, et un temps précieux ne sera pas perdu.
Elle restait devant lui, effarouchée et craintive, ne sachant pas s'il fallait dire oui ou non.—Il lui en épargna la peine.
—J'étais persuadé, madame, que votre bon sens vous ferait dire oui, tout simplement, et je vous en remercie.
Comme elle était encore très-sérieuse, il ajouta en souriant:
—Ce sera, sans doute, le premier ménage de garçon avec lequel vous ferez connaissance?
—Ah! non, j'ai été avec maman voir l'appartement de Théodore.
—Vraiment? eh bien, vous constaterez si nous avons les mêmes goûts. M. votre mari aime-t-il le bric-à-brac?
—Lui! Oh! c'est un homme tout à fait sérieux et établi; il n'a pas le temps de s'occuper de ces choses-là.
—C'est toujours regrettable pour une femme.
Nouveau silence rempli de méditation de part et d'autre; car, au bout de quelques secondes, elle dit d'une voix tremblante:
—Comme vous êtes bon pour moi, monsieur!
Raffinay souhaita du fond du cœur que M. Théodore Jacob passât plusieurs jours en prison.
Ce déjeuner fut une surprise et un plaisir tels que le pauvre Théodore, dans son cachot, fut légèrement oublié. Le jeune homme fut respectueux, galant, empressé, et cela fit trouver les bons baisers sonores de M. Jacob un peu vulgaires. Elle qui, toute sa vie, n'avait vécu que dans des intérieurs cossus, il est vrai, mais strictement simples et bourgeois; elle dont le nouvel appartement, qui luiavait paru délicieux avant de quitter Paris, était meublé sans l'ombre d'une prétention au bon goût, se trouva soudain parfaitement à l'aise, au milieu de ce fouillis riche et élégant; les gravures, les tableaux, les livres, les armes, les potiches, les soies diverses, les portières baroques lui parurent les accessoires les plus naturels. Son chez elle lui sembla hideux en souvenir, et elle se jura que son appartement ressemblerait à celui qu'elle voyait; on lui en fit connaître tous les trésors; il remua, bouleversa, lui montra tout ce qui pouvait l'amuser; elle y allait avec la bonne foi d'une pensionnaire, répétant naïvement:—Je n'ai jamais rien vu de si joli. Et elle commença à comprendre qu'il y avait des raffinements d'existence que Théodore ne connaîtrait jamais.—Pauvre Théodore! elle ne l'oubliait cependant pas, car, à chaque pause, elle hasardait:
—Mon mari, monsieur, mon mari, n'oubliez pas que dans une heure.....
—Soyez sans crainte, madame, il faut nécessairement attendre les réponses à nos dépêches; vous êtes moins inquiète, j'espère: vous voyez que rien n'est épargné pour arriver au résultat que vous désirez; mais, en attendant, il faut vous distraire...La tristesse pourrait vous rendre malade, et ce n'est pas ce que désire M. votre mari. Certainement cette séparation est pénible, mais elle ne durera pas, tandis qu'il y en a d'autres qui peuvent être bien douloureuses..., et dont il n'est pas donné de voir la fin...
Cette délicate allusion ne fut pas perdue, mais madame Théodore Jacob n'avait encore lu que les romans duJournal des demoiselles, et elle ne sut comment la relever; elle comprenait seulement très-clairement qu'il fallait être triste et malheureuse quand on a son mari en prison et au secret.
—Une promenade à la campagne vous ferait du bien, madame.
—Oui... mais...
—Ce sera absolument comme vous voudrez.
La jolie créature commençait à se trouver mal à l'aise, et pourtant elle n'eût voulu pour rien offenser ce monsieur si aimable.
—Vous aurez la bonté de demander à mon mari ce qu'il veut... ce qu'il désire: je dois lui obéir.—Et prenant courageusement son parti, elle se leva.—Je crois qu'il faut que vous alliez le trouver maintenant, monsieur... Elle avait ressaisi son courage, et sa gaieté commençait à l'embarrasser.Pourtant, M. de Raffinay était bien charmant!... Et comme il la regardait!... Avec quel feu contenu par le respect!... Décidément, madame Théodore ne savait plus trop où elle en était, et il lui fallut un grand effort pour se diriger vers la porte:
—J'irai vous attendre à l'hôtel, monsieur.
Il vit qu'elle le voulait, et l'y ramena avec toute sorte d'égards.
A quoi bon, d'ailleurs, brusquer un dénoûment? N'avait-il pas tout le temps devant lui?...
Madame Théodore supporta assez bravement la curiosité de son retour, les chuchotements sur son passage; il lui serra la main en la quittant.
—Dans une heure, madame, je suis ici. Courage, courage, je vous en prie; il faut que je dise à M. votre mari que vous n'êtes pas triste.
—Oui, monsieur, oui.
Raffinay sauta en voiture, le cœur léger et l'esprit courant les rêves. Tout en allumant son cigare, il répétait: Pauvre Théodore! pauvre Théodore!...
Comme on pense, il se garda bien de retourner chez M. le directeur de la police.
Ayant bien ruminé son plan, une heure après, il revenait à l'hôtel; il aurait trouvé inutile de pénétrer jusqu'à M. Jacob; il y aurait eu des empêchements... des formalités... mais le soir, il espérait... Et, en attendant, il venait proposer une promenade en voiture...
Le garçon lui ouvrit la porte du nº 33 d'un air allègre... Une jeune femme était assise sur les genoux d'un monsieur quelle embrassait en pleurant; au bruit, elle sauta sur ses pieds.
—Ah! monsieur, merci, merci! Voilà dix minutes que Théodore est là. Ah! nous sommes si heureux! mon mari est si reconnaissant de votre amabilité!
M. de Raffinay fit bonne contenance.
—Je venais vous féliciter, madame... Monsieur, je suis ravi...
Pauvre Théodore, il ne saura jamais tout ce qu'il a dû, ce jour-là, à M. le directeur de la police de X... pour l'avoir mis en liberté sans autre forme de procès.
«S. Exc. le comte de Schongesicht, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de S. M. le roi de Prusse près la république helvétique, est nommé dans les mêmes qualités auprès de S. A. R. le grand-duc de X...»
La nouvelle contenue dans ces lignes de laGazette officiellefut on ne peut mieux accueillie à X..., par le Grand-Duc d'abord, par sa cour, et par l'imposant aréopage qui composait leCorps diplomatique.
Le nouveau ministre arrivait précédé d'une auréole d'amabilité. La comtesse Dorothée de L..., demoiselle d'honneur de S. A. R. la Grande-Duchesse, passait pour avoir éprouvé jadis à son égard la plus vive passion. Cette passion avait vu le jour à Berlin, où la comtesse Dorothée avait séjourné une semaine, époque qui faisait date dans son existence; aussi, oubliant les quinze années écoulées et surtout l'existence d'une comtesse de Schongesicht, la comtesse Dorothée se rappelait avec complaisance certaine valse dont le souvenir lui était toujours très-vif.
L'émotion de la comtesse Dorothée était largement partagée. La venue de S. Exc. le comte de Schongesicht était pour X... un véritable et sérieux événement. Cela intéressait en premier lieu S. A. R. le Grand-Duc lui-même, et on le savait charmé de la nouvelle nomination; puis toutes les femmes jeunes et jolies, ou qui avaient été jeunes et jolies, ou qui se croyaient jeunes et jolies, car Metlieeff,qui pendant longtemps avait eu la spécialité de ravager à X... les cœurs aristocratiques, commençait à se faire vieux et à ne s'intéresser plus qu'aux bons dîners. Enfin, le respectable commerce de X... subissait une attente fiévreuse, car il s'agissait de savoir si S. Exc. la comtesse de Schongesicht patronerait Muller, qui avait toutes les nouveautés de Paris et importait les modes les plus excentriques, ou si elle irait chez Altestein, la maison la plus ancienne et tout allemande; si elle se servirait pour lesdélicatesseschez Siegenfuss, comme le baron de Stolzenheit, ou chez Schivenfuss, comme la majorité duCorps diplomatique. S. Exc. le comte de Schongesicht ferait-il l'honneur de ses commandes au tailleur de Son Altesse Royale? Et enfin, où s'installeraient Leurs Excellences? Dans le vieux quartier, ou près duJardin vert? Depuis le boucher de la cour jusqu'à Son Altesse Royale, tout le monde émettait des avis sur ces graves questions. Les collègues aussi causaient, car il était d'une majeure importance pour MM. les secrétaires et attachés de savoir si la comtesse de Schongesicht était jeune et jolie, prude ou bonne enfant. D'un autre côté, depuis la très-respectable épouse du vieux ministre résident de Belgique,jusqu'à la folâtre madame de Riskoff, de la légation de Russie, pas une femme de tout le petit clan cosmopolite pour qui un nouveau visage masculin ne fût une manne du ciel. Et Schongesicht avait été attaché à Paris; et Schongesicht y avait eu un scandale avec une danseuse! Il devait être charmant.
A sa première apparition dans le monde de X..., le comte de Schongesicht fut acclamé de prime abord. En effet, il était impossible de se montrer plus insolemment poli, plus courtoisement conquérant. Il avait peine, évidemment, à porter le poids des lauriers de sa patrie; mais enfin, avec un effort soutenu, il y parvenait. Envers le Grand-Duc, il fut plein d'une affabilité protectrice, toujours prêt à l'assurer que son auguste souverain était parfaitement décidé d'octroyer à S. A. R. le Grand-Duc de vivre encore quelques années encore, et que lui, Schongesicht, s'en portait volontiers garant. Toutes les conseillères particulières raffolèrent de ses galanteries précieuses, car pour Son Excellence les compliments aux femmes faisaient évidemment partie de saligne de conduite.
Le succès des Schongesicht fut complet, et ils acceptèrent avec bonté toutes les invitations. Rien deplus majestueux que leur entrée dans un salon. La comtesse de Schongesicht (née von Tock) n'arborait que les couleurs les plus vives, et avait résolu de faire tenir sur sa volumineuse personne le nombre le plus incalculable de nœuds, de ruches, de doubles jupes, et comme on n'avait pas dans tout X... à lui opposer une personne d'une taille plus majestueuse, ni des épaules plus larges et plus charnues, elle triomphait. Quant à Son Excellence, il représentait la quintessence de la morgue prussienne, ce à quoi rien ne ressemble sous le ciel. Il ne portait pas sa tête, il l'exhibait; un demi-sourire sardonique était figé sur ses lèvres; sa brochette de décorations, longue et fournie, pendait nonchalamment, et comme par faveur, au revers de son habit. Quant à l'Aigle rouge, qu'il portait au col, on comprenait à première vue que ce ruban-là empêcherait seul un homme d'être guillotiné.
Et avec cela, si avenant! La comtesse de Schongesicht fit sa tournée de visites de la façon la plus gracieuse. Elle mit toute la bonne volonté possible à parler d'elle-même et de ses affaires dans le plus grand détail. On sut, au bout de peu de jours, les inquiétudes causées par la croissance de la charmante Hilda, les étonnantes dispositions du précoceWilhelm; on apprit, à un thaler près, ce que recevait par an laMademoiselle française de Bernequi présidait à l'éducation de mademoiselle Hilda. Toute la ville s'occupait à trouver des domestiques à l'aimable comtesse, et les meilleures, les plus entendues ménagères de X..., où l'on se pique de l'être, mettaient à son service leurs lumières et leur expérience.
Mais ce qui occupait en première ligne la comtesse de Schongesicht (née von Tock), c'était le choix d'une maison. D'après tout ce qui était absolument nécessaire, on craignit bientôt que X... ne contînt pas de local disponible répondant même de loin à tant d'exigences. On en était arrivé à engager des paris; c'était la distraction des soirées intimes entre collègues amis: Metlieeff tenait que Schongesicht demanderait à son gouvernement de faire évacuer la caserne; la jolie baronne, lachargée d'affairesde France, tenait pour le palais. On enverrait le Grand-Duc à Ludwigsglück, et tout serait dit. En attendant, les tapis de Smyrne de la comtesse de Schongesicht étaient conservés dans le poivre!
Tout galant qu'il fût, Son Excellence passait pour un époux modèle; la comtesse de Schongesicht (née von Tock) vantait sans cesse les vertus conjugales de sonOtto, car il s'appelaitOtto, comme l'illustre chancelier; car le comte de Schongesicht montrait vis-à-vis de ces pauvres personnes, le chargéd'affaires de France et sa femme, l'attitude la plus conciliante; on disait même qu'il avait promis à la jolie baronne d'écrire en haut lieu au sujet d'un certain caporal bavarois dont elle avait raconté les exploits pendant la guerre. La comtesse de Schongesicht avait assuré avec bonté la chère baronne que son mari lui trouvait beaucoup d'esprit, et que lui, qui avait horreur en général de l'esprit légerdes Français, faisait une exception en sa faveur; ceci avait été raconté par la comtesse de Schongesicht en plusieurs bons endroits, et accueilli avec le respect dû à un jugement aussi compétent.
Son Excellence avait loué également à plusieurs reprises la jolie maison de la baronne; mais la comtesse de Schongesicht ajoutait aussitôt que, quoiquetrès-convenablepour le chargé d'affaires de France, pour eux la maison aurait été beaucoup trop petite! Véritablement, elle désespérait de s'installer jamais à X...
La baronne, elle, ne trouvait S. Exc. le ministre de Prusse qu'un peu trop aimable. Passe encore de répondre à ses divagations sur la littérature française qu'iladorait. Son Excellence confia, en effet, à la baronne que Béranger était son poëte favori, et, au dîner chez le ministre des affairesétrangères, lui récita des fragments duDieu des bonnes gens. Mais des généralités littéraires, Son Excellence en arriva bientôt à des particularités plus intimes, et elle dut s'écouter révéler en stricte confidence par Schongesicht que son véritable caractère, plein d'ardeur et de fougue, lui rendait bien difficile à porter le harnais diplomatique!
Ajoutez que Son Excellence n'avait nullement besoin d'encouragement: avec la plus exquise assurance, il accaparait la place à côté de la baronne, absolument comme s'il eût été attendu ou désiré. Et de fait, pourquoi ne l'eût-il pas été quelque peu? Loin de nuire à la jolie baronne, ces attentions illustres valaient à la femme du chargé d'affaires de France les meilleurs sourires de toutes les nobles dames de X..., et les Machiavels de l'endroit se demandaient déjà comment on pourrait utiliser cette influence! Jusque-là, cependant, l'amoureux ministre avait été consigné à la porte de la jolie maison du Weisstrasse où demeurait la baronne, et n'entrait présenter ses hommages qu'aux heures les plus officielles. Mais voilà qu'un beau matin il fut admis sans pourparler. Un doux espoir traversa son esprit: elle y venait donc, cette Française jeune et moqueuse!...
Elle était seule, sûrement elle avait deviné sa visite; aussi, très-enhardi, il commença par se plaindre tendrement qu'on ne le recevait jamais, qu'il y avait parti pris.
—Mais non, mon cher ministre; je suis à monspeisse kamer, je pèse le sucre pour les confitures.
—Je ne le crois pas.
—Douteriez-vous, par hasard, de mes vertus domestiques?
—Vous êtes trop jolie et spirituelle pour ces choses-là.
—Vraiment, comme vous arrangez cela! Cependant madame Schongesicht m'a répété que vous aviez horreur du caractère léger des Français.
—Mais pas de celui des Françaises, chère baronne, pas de celui des Françaises.
Ceci avec le plus tendre regard.
—Vous devenez si galant que je vais croire que vous êtes Français, vous aussi.
—Je serai tout ce qu'il faudra pour vous plaire!
Et il devint éloquent sur ses mérites, sur ses sentiments, et fit clairement entendre à la baronne qu'être aimée de lui, Schongesicht, était une part dereine.
On ne lui dit ni oui ni non, et Metlieeff entrant,elle finit sa phrase par un: «Ah! madame de Schongesicht est bien heureuse!»
—Pour le coup, c'est clair! pensa Son Excellence. Et il s'en fut d'un pas si important que, tout habitué que fût le chasseur de Son Excellence à cette allure, il en resta frappé d'admiration.
Quant à madame de Schongesicht, le visage sévère de son époux la persuada qu'il était engagé dans quelque sérieuse négociation, et pour l'en distraire,et avec les meilleures intentions, elle eut recours à de petites mines fringantes qu'elle adoptait volontiers vis-à-vis de son Otto. La tentative lui valut un rappel assez sec au sentiment de sa dignité. Ah! qu'elle était fière de son mari!
Le ministre sortit à huit heures sans donner d'explication, et madame de Schongesicht le suivit en pensée à quelque audience particulière de S. A. R. le Grand-Duc.—Il allait tout simplement au théâtre de Gœthe, et, à huit heures et demie, sa présence était signalée dans la loge duGeschaft-Tragerde France.
Le lendemain, tout heureux, Son Excellence retourna chez la baronne. Elle ne recevait pas; l'ordre était formel, il fallut se résigner à laisser sa carte. Une heure après, un petit billet plié en tricorne était remis à Son Excellence.
«Aimable Excellence, écrivait-on, je ne sais comment on a compris mes ordres ce matin. Venez me voir: je serai chez moi à cinq heures.
«Amicalement.«B.de T.
«Amicalement.
«B.de T.
«J'ai une grande nouvelle à vous annoncer.
«B.»
«B.»
Le comte de Schongesicht vit rose! Il ne chercha pas quelle était la nouvelle: il était attendu!
On n'est pas diplomate pour rien, et il commença par aller prescrire à la comtesse de Schongesicht une tournée de visites à l'autre bout de la ville, lui recommandant de n'en pas manquer une seule. Son Excellence procéda ensuite à la toilette la plus minutieuse et se trouva prête encore trois quarts d'heure trop tôt. Enfin l'heure sonna. En arrivant au Weisstrasse, il remarqua dans l'antichambre une certaine agitation. Au salon, on parlait, et il y trouva le vicomte de Vatoujour écrivant sous la dictée de la baronne; elle ne s'arrêta qu'une seconde pour lui serrer la main, lui fit de la tête signe de s'asseoir, reprit sa dictée et, au bout de deux longues minutes, expédia le jeune attaché, que Son Excellence vit disparaître avec une joie sans mélange.
—Eh bien! vous savez déjà la nouvelle, n'est-ce pas? Nous partons: mon mari est nommé à Athènes!
Elle dit cela tout en arrangeant son bureau, mais du coin de l'œil elle ne perdit rien de la confusion de Son Excellence.
Il ne trouva qu'un mot dans son trouble:
—C'est un avancement...
—Oui, et je vous remercie d'y penser.
—Et depuis quand cette nomination?
—Elle est officielle de ce matin.
Il avait eu le temps de se ressaisir, et, avec conviction, il reprit:
—C'est une triste nouvelle pour moi!
—Et pour moi; j'ai encore un bail de deux ans.
—Mais en dehors de cela...
—Il y a les pour et les contre.
Elle avait l'air si clément, que Son Excellence demanda:
—Ah! si j'osais croire!...
—Croyez que je vous dirai adieu avec beaucoup de regret.
Schongesicht se rapprocha, et prenant la main de la baronne pour la baiser, on le laissa faire.
—Mais vous ne partez pas tout de suite?
—Dans quinze jours: c'est l'ordre supérieur. Ne prenez pas l'air tragique: on se retrouve toujours dans notre carrière.
—Comme vous êtes indifférente!
—C'est vrai; en ce moment je n'ai pas d'autreidée que ce malheureux bail; je viens d'envoyer Vatoujour chez tous les agents.
—Puis-je vous être bon à quelque chose? Vous savez que je ferai tout pour vous être agréable.
—Alors, prenez ma maison.
Il la regarda pétrifié.
—C'est que... que... madame de Schongesicht...
—Je sais, il lui faut un palais; quelle folie! Est-ce que vous resterez ici, vous? Je parie qu'avant un an vous êtes nommé à un grand poste; vous auriez bien tort de prendre une installation sérieuse; réservez-vous donc pour une ville qui en vaille la peine.
Soit que la raison lui parût juste, soit qu'il eût tout de suite entrevu le parti qu'il allait pouvoir tirer d'une petite complicité d'intérêts, Son Excellence répondit, rassérénée:
—Certainement... Et puis, à vrai dire, je trouve cette maison charmante.
—Voulez-vous que je vous la fasse visiter?
—Avec plaisir, baronne.
—Je commence. Ceci, monsieur le comte, est le petit salon: vous voyez, il est joli, clair, bien décoré...
—J'y ai passé de bien doux moments, soupira Son Excellence.
—J'en suis charmée. Voyons, prenez ces bougies et éclairez-moi. Ceci est le salon de réception: je prie Son Excellence d'en observer les proportions... Et il y a un parquet...
La baronne fit une petite glissade pour démontrer la bonté du parquet.
—Comment voulez-vous que je regarde autre chose que vous?
—Trop aimable, mais regardez d'abord ma salle à manger; y en a-t-il une plus agréable à X...?
—C'est vous qui la rendiez agréable.
—Ne renversez pas de bougie sur le tapis... Nous allons monter maintenant, et je vais vous faire pénétrer dans mes appartements particuliers.
Et, arrivés à l'étage supérieur:
—Voici une très-belle chambre à coucher; je ne vous cacherai pas que c'est celle où je respire. Tenez donc ces bougeoirs, je vous en conjure.
Son Excellence se préparait à s'en débarrasser pour mieux souligner ses phrases.
—Après... après, les déclarations; soyons sérieux un instant, Excellence, et visitons la maison. Une... deux... trois... quatre chambres à coucher... et des armoires... je vous prie de noter mes armoires. Maintenant nous allons monter au grenier, et je vous mènerai à la cave. Ah! vous savez, les affaires sont les affaires.
Si les douces espérances de Son Excellence ne se réalisèrent pas positivement ce jour-là, c'est qu'à coup sûr le temps manqua pour visiter la cave etle grenier. Mais, en homme sûr de son fait, le lendemain, Son Excellence écrivait:
«Chère baronne,
«Chère baronne,
«Si vous avez la bonté de me le permettre, je passerai chez vous aujourd'hui pour visiter une seconde fois la maison. Je ne me suis pas bien rendu compte du second étage.
«Votre respectueux et bien dévoué serviteur,«Comtede Schongesicht.»
«Votre respectueux et bien dévoué serviteur,
«Comtede Schongesicht.»
On lui répondit immédiatement:
«Mais oui; venez après onze heures et demie, on vous laissera entrer.
«B.de T.»
«B.de T.»
Son Excellence visita une seconde fois la maison du haut en bas, mais cette fois respectueusement escorté par le maître d'hôtel de la baronne. L'inspection consciencieusement faite, Son Excellence reparut au salon, espérant un léger dédommagement; mais il n'y avait pas à placer une phrase.—M. Levy était là pour parler à madame la baronne au sujet de la maison; il n'était pas parti queM. Schwartz apparaissait pour le même motif.—Son Excellence s'en alla désespérée et décidée à tout.
De la comtesse de Schongesicht à la baronne de T...
«Chère madame la baronne,
«Chère madame la baronne,
«J'apprends avec le plus grand regret la nouvelle de votre départ. J'ai étévraimentdésolée d'être sortie quand vous êtes venue hier. Voulez-vous me permettre de venir visiter votre maison? je l'aitoujourstrouvéesi jolie! et maintenant que j'ai le regret de penser qu'elle va être libre, je crois qu'elle pourrait peut-être me convenir.
«Votre dévouée,«Comtessede Schongesicht,«néevon Tock.»
«Votre dévouée,
«Comtessede Schongesicht,«néevon Tock.»
On ne saura jamais comment Son Excellence parvint à persuader à la comtesse de Schongesicht qu'elle avait toujours désiré la maison du Weisstrasse. La baronne fut modeste, du reste, et dénigra sa maison avec la meilleure grâce, en signala tous les défauts, et répéta à satiété que la comtesse Schongesicht ne pouvait, naturellement, y voirqu'un pied-à-terre, en attendant le grand poste qui était certain. Madame de Schongesicht elle-même expliqua la chose ainsi, quand, à la surprise générale, on apprit à X... que S. Exc. le ministre de Prusse prenait le bail du chargé d'affaires de France.
Le comte de Schongesicht à la baronne de T...
«Le vieux Levy a mes ordres pour vous porter le bailsignéce matin. J'espère qu'on pourra maintenant vous parler d'autre chose que de votre location.
«Vous savez que je vous adore.«Schongesicht.
«Vous savez que je vous adore.
«Schongesicht.
«Je serai chez vous à une heure.»
La baronne de T... au comte de Schongesicht.
«Mon cher comte,
«Mon cher comte,
«Je suis renfermée dans ma chambre par une grippe affreuse; défense de voir qui que ce soit; mon mari recevra Levy.
«Mille amitiés.«Baronnede T...»
«Mille amitiés.
«Baronnede T...»
Le lendemain.
«Que de remercîments à vous faire pour ce bail si obligeamment signé! J'ai été désolée de vous manquer encore hier; nous partons huit jours plus tôt, c'est l'ordre. Adieu et au revoir! je me mets en route ce soir à six heures.
«Baronnede T...»
«Baronnede T...»
Le ministre des affaires étrangères à X... était l'heureux mari d'une femme charmante. Son Excellence approchait de la soixantaine, tandis que madame la marquise abordait à peine une florissante trentaine. Le ministre était fort aimable, la ministresse ne l'était pas moins, seulement quelque peu capricieuse; la plus serviable amie, toute pleine d'un zèle militant, mais une assez rancunière ennemie, et, malheureusement, les plus en faveur la veille n'étaient pas sûrs le lendemain de la même fortune.Une coterie intime entourait invariablement la marquise, mais les personnages changeaient, ce qui aurait pu expliquer bien des avancements de carrière, bien des changements de destination, dont la cause était restée voilée aux yeux du profane. Aussi les secrétaires du plus bel avenir, les jeunes attachés les plus aimables, ne prenaient-ils jamais un congé sans venir déposer aux pieds de la marquise l'humble hommage de leurs respects. Quelques esprits frondeurs avaient voulu, en vérité, tenir tête à cette occulte influence; mais, le plus souvent, ils finissaient par aller rafraîchir leur mauvaise humeur dans quelque poste de l'extrême Orient.
En revanche, les serviteurs empressés étaient l'objet de sa vigilante protection, et il était patent que ces messieurs de la légation de Paris jouissaient d'une considération toute particulière. Pas un, du reste, qui ne se déclarât compétent à exécuter les plus difficiles commissions féminines; celui-là allait quérir des plumes à la rue du Caire (on croit encore à la rue du Caire par delà la frontière), l'autre se chargeait d'assortir les rubans et de transmettre au couturier les plus minutieuses indications.