Achevant, à la suite de Canterel, la traversée de l'esplanade, nous descendîmes, au milieu de riches pelouses, une rectiligne allée de sable jaune en pente douce, qui, devenant avant peu horizontale, s'élargissait tout à coup pour entourer, ainsi qu'un fleuve une île, certaine haute cage de verre géante, pouvant recouvrir rectangulairement dix mètres sur quarante.
Uniquement constituée d'immenses vitres que supportait une solide et fine carcasse de fer, la transparente construction, où la ligne droite régnait seule, ressemblait, avec la simplicité géométrique de ses quatre parois et de son plafond, à quelque monstrueuse boîte sans couvercle posée à l'envers sur le sol, de manière à faire coïncider son axe principal avec celui de l'allée.
Parvenu à l'espèce de large estuaire que formaient, en obliquant avec divergence, les bords de celle-ci, Canterel, nous entraînant du regard, appuya vers la droite et fit halte après avoir contourné l'angle du fragile édifice.
Debout, des gens s'échelonnaient au long de la paroi de verre que nous avions maintenant près de nous et vers laquelle se tourna tout notre groupe.
A nos regards s'offrait, isolément établie sur le sol même, derrière le vitrage, dont la séparait moins d'un mètre, une sorte de chambre carrée, où manquaient, pour qu'on pût bien et clairement la voir, le plafond et celui des quatre murs qui nous eût fait face de tout près en nous montrant son côté extérieur. Elle avait l'aspect de quelque chapelle en ruines, utilisée comme lieu de détention. Munie de deux traverses courbes horizontales très distantes, fixant une rangée de barreaux terminés par de fins piquants, une fenêtre s'ouvrait à mi-longueur de la paroi dressée à notre droite, et deux grabats, un grand et un petit, traînaient sur un dallage effrité, ainsi qu'une table basse et un escabeau. Au fond s'élevaient contre la muraille les restes d'un autel, d'où était tombée, en se cassant, une grande Vierge de pierre,—des bras de laquelle l'accident avait, sans d'ailleurs l'abîmer, arraché l'Enfant Jésus.
Un homme portant paletot et bonnet fourrés, que de loin nous avions vu errer à l'intérieur de l'énorme cage et qu'en deux mots Canterel nous donna pour l'un de ses aides, s'était, à notre approche, introduit par le côté béant dans la chapelle, d'où il venait de ressortir, allant vers la droite.
Allongé sur le plus important grabat, un inconnu, aux cheveux grisonnants, semblait réfléchir.
Bientôt, comme prenant une décision, il se leva pour marcher vers l'autel, ne posant qu'avec précaution sa jambe gauche, manifestement douloureuse.
A côté de nous des sanglots éclatèrent alors, poussés par une femme en voile de crêpe, qui, appuyée au bras d'un jeune garçon, cria: «Gérard… Gérard…», la main désespérément tendue vers la chapelle.
Arrivé près de l'autel, celui qu'elle nommait ainsi ramassa l'Enfant Jésus, qu'il coucha sur ses genoux après s'être assis sur l'escabeau.
Sortie de sa poche du bout de ses doigts, une boîte ronde en métal, quand son couvercle à charnière fut soulevé, laissa paraître une sorte d'onguent rose, dont il se mit à étaler une fine couche sur l'enfantin visage de la statue.
Aussitôt, la spectatrice au voile noir, comme faisant allusion à l'étrange maquillage, dit au jeune garçon, qui hochait affirmativement la tête en pleurant:
«C'était pour toi… pour te sauver…»
Sans cesse aux écoutes, Gérard, semblant talonné par la crainte de quelque surprise, allait vite en besogne, et, avant peu, toute la figure de pierre fut rose d'onguent, ainsi que le cou et les oreilles.
Couchant la statue dans le petit grabat, qui s'allongeait contre le mur de gauche, il l'examina un moment et, remettant dans sa poche la boîte d'onguent refermée, se dirigea vers la fenêtre.
A la faveur de la forme un peu ventrue adoptée, vers l'espace, par l'ensemble des barreaux, il se pencha pour regarder en bas au dehors.
Accomplissant avec curiosité quelques pas à droite, nous vîmes la face opposée du mur. Un peu en retrait, la fenêtre était située entre deux encoignures, dont la plus éloignée servait de réceptacle et d'appui à un amas varié de détritus, comprenant notamment d'innombrables reliefs de poires, parmi lesquels, négligeant les pelures, Gérard, le bras allongé entre deux barreaux, ramassa tous les groupes de filaments intérieurs faisant corps avec les pépins et les queues.
Sa récolte achevée, il rentra, et nous regagnâmes, à gauche, notre ancien poste d'observation.
Prestement ses doigts séparèrent des queues puis des parties à pépins les filaments recueillis, obtenant ainsi de grossiers cordons blanchâtres, qu'ils divisèrent ensuite, avec patience, en un grand nombre de fils ténus.
A l'aide de ces brins, qu'il nouait finement à plusieurs, bout à bout, pour combattre leur défaut de longueur, Gérard, plein d'une ardeur tenace propre à triompher d'une évidente absence de capacités professionnelles, entreprit un curieux travail simultané de tissage et de confection.
Finalement, à force d'enchevêtrements étroits visant sans cesse à une sorte de bombage général de l'article enfanté, il eut en mains un passable bonnet de nourrisson pouvant donner une illusion de linge. Il en coiffa la statue au teint rose, qui, tournée vers la muraille, les couvertures au cou, prit, maintenant que sa chevelure de pierre était cachée, l'aspect d'un poupon réel.
Avec soin il ramassa sur le sol, pour le jeter aussitôt par la fenêtre vers sa gauche, tout le déchet de son travail.
Après quoi, son attitude, pendant un bref instant, sembla trahir un peu de vague et d'absence.
Sa lucidité retrouvée, il abaissa brusquement sa main gauche, le coude haut et les doigts allongés en groupe serré, pour laisser glisser de son poignet jusque dans le creux de sa dextre un bracelet d'or fait d'une chaînette à laquelle pendait un vieil écu.
Rayant longtemps l'antique pièce de monnaie après la pointe inférieure d'un des barreaux de la fenêtre, Gérard obtint, recueillie continuellement sur le plat de sa main gauche inoccupée, une dose conséquente de poudre d'or.
Sur la table, où il contrastait avec quatre in-octavo modernes, un livre ancien, très gros, portant au dos de sa reliure, en larges lettres, ce titre net et lisible:Erebi Glossarium a Ludovico Toljano, voisinait avec une cruche pleine d'eau et une tige de fleur.
Enfouissant le bracelet dans sa poche, Gérard approcha l'escabeau de la table, appuyée, assez près de nous, contre le mur où béait la fenêtre, et s'assit devant leDictionnaire de l'Érèbe, qu'il plaça convenablement, pour l'ouvrir ensuite à son début strict, en ne faisant, vers sa gauche, pivoter autour de son axe horizontal que le carton de la reliure, prompt à entraîner la garde, exempte de tout gondolement.
Bien à plat, la première feuille oufausse gardemontra son recto entièrement blanc.
Gérard, saisissant ainsi qu'un porte-plume la tige sans fleur entre trois doigts, en trempa légèrement l'un des bouts, encore armé d'une longue épine, dans l'eau presque débordante de la cruche.
Puis, avec la pointe de l'épine, il se mit à écrire sur la feuille blanche du dictionnaire en manifestant toujours une sorte de hâte inquiète.
Au bout de quelques lignes, posant la tige, il prit, sur sa main gauche toujours étendue, une pincée de poudre d'or et la répandit peu à peu, en remuant le pouce et l'index, sur sa fraîche écriture invisible, qui aussitôt se colora.
Sous le mot «ODE», tracé en gros caractères de titre, venait une strophe de six alexandrins.
Laissant, après l'accomplissement de sa courte besogne, retomber sur la réserve de sa main gauche ce qui lui restait de sa pincée de poudre, Gérard retrempa dans la cruche la bonne extrémité de la tige et continua d'écrire avec l'épine.
Une seconde strophe fut bientôt couchée sur la feuille puis saupoudrée d'or.
Le même travail alternatif de griffonnage et de poudrement se poursuivit ainsi, et jusqu'au bas de la page des strophes s'étagèrent.
Donnant à l'asséchement le temps de se produire, Gérard souleva momentanément la feuille en la roulant à demi et conduisit de la sorte sur la marge de gauche tous les grains de poudre non captés par l'eau, qui glissèrent sur le tas d'or encore gros de sa main passive prête à les recevoir, quand il eut, en l'agrippant par le haut, dressé le dictionnaire presque verticalement.
Libéré de tous préjudiciables entours déroutants pour l'œil, le fragile texte d'or, jusqu'alors flou, apparut dans son entière pureté.
Gérard laissa, en le retenant, doucement retomber le dictionnaire sur la table et, d'une seule main, mit en pile les quatre in-octavo sous le premier plat de la reliure, pour qu'au lieu d'être en pente il reposât horizontalement sur eux.
Tournée, la fausse garde montra son verso blanc, que Gérard, sans changer de procédés, couvrit de strophes en caractères d'or bientôt secs jusqu'au dernier.
Ici ce fut sur la marge de droite qu'un précautionneux ploiement de la feuille amena les grains d'or restés libres, qui, en fine cascatelle, firent retour à la réserve, grâce à un nouveau redressement momentané du pesant livre.
Au terme d'une manœuvre exécutée par Gérard à la façon d'un manchot, les in-octavo empilés se trouvèrent soutenir, à sa droite, l'autre plat de la reliure, sur lequel s'étalaient parfaitement une garde et une fausse garde, celle-ci montrant à côté de la page ultime du dictionnaire—ouvert maintenant, avec tous ses feuillets bien horizontalement tassés, comme un volume qu'on est en train d'achever—son recto vierge qui peu à peu se remplit de strophes nouvelles, une par une écrites à l'eau avec l'épine puis dorées.
Après constat de siccité et routinière récupération de grains d'or, Gérard tourna la fausse garde, sur le verso de laquelle, fidèle jusqu'au bout à ses artifices de scribe étrange, il termina et signa son ode, dont toutes les strophes offraient le même type.
Seuls quelques grains de la poudre précieuse restaient alors dans sa main gauche, qu'il secoua pour les faire tomber.
Quand la signature d'or, située au bas de la page, eut elle-même séché complètement, Gérard laissa cette fois choir au hasard sur la table toute la râpure métallique étrangère au texte, en mettant debout d'emblée l'opulent volume,—pour le fermer ensuite et le poser.
Après un long moment pendant lequel il avait paru se livrer à d'intenses réflexions, Gérard, avisant la pile d'in-octavo, prit le volume du dessus, qui, simplement broché, portait sur sa couverture ce titre: «L'Éocène».
Le plaçant devant lui sur la table après avoir repoussé le dictionnaire, il le feuilleta vers la fin et s'arrêta bientôt à la première page d'un index à deux colonnes. Là se succédaient sous forme de nomenclature, chacun suivi d'une série de chiffres, des mots qu'il toucha rapidement du doigt l'un après l'autre pour les compter.
Puis, sur les pages suivantes, où se continuait l'index, Gérard, sans rien sauter, se livra aux mêmes prompts attouchements numératifs, qu'il cessa, tout en se levant, au dernier mot de l'une d'elles.
S'éloignant de nous en marchant vers la fenêtre, il sortit momentanément de sa poche le bracelet d'or et, rayant de nouveau l'écu à la pointe de barreau déjà utilisée, recueillit dans sa main gauche une dose, minime cette fois, de poudre brillante, pour venir aussitôt se réinstaller devantl'Éocène.
Sur la page où son comptage avait pris fin il écrivit à son habituelle manière, mais uniquement en majuscules d'imprimerie, au milieu tout en haut: «Jours de cellule»,—au-dessus de la colonne gauche: «Actif»,—au-dessous de la droite: «Passif». Ce dernier nom fut directement tracé à l'envers, sans nulle peine grâce à la simplicité géométrique des caractères adoptés.
Ensuite Gérard biffa le mot réellement imprimé par lequel débutait la première colonne.
La provision de poudre avait juste suffi à dorer l'eau des lettres et de la rature. Quand toute humidité eut disparu du papier, Gérard rendit un moment le volume perpendiculaire à la table, où dégringolèrent avec légèreté les grains ayant échappé au fragile engluement.
Après avoir posé son doigt sous le chiffre qui suivait immédiatement le mot biffé, il feuilleta l'ouvrage à son début, semblant chercher une page déterminée.
** *
Canterel nous fit à ce moment marcher un peu vers la droite, au long de l'immense cage transparente, et nous arrêta devant un autel catholique bien décoré, se présentant de face derrière la paroi de verre, avec un prêtre en chasuble devant son tabernacle. L'aide au chaud équipement, qui s'éloignait de là après l'accomplissement de quelque besogne, se dirigea vers la retraite de Gérard, où il entra un instant.
Sur la table sacrée, à droite, un luxueux coffret métallique, d'aspect fort ancien, portait sur sa face principale, au-dessous de la serrure, ces mots: «Étau indu des Noces d'Or», en lettres formées de grenats.
Le prêtre marcha vers lui et, soulevant le couvercle, en retira un étau assez grand, qui, de modèle très simple, fonctionnait au moyen d'un écrou à oreilles.
Descendant les marches de l'autel, il s'arrêta devant un très vieux couple, qui s'était levé à son approche, laissant vides deux fauteuils d'apparat posés côte à côte, dont les dossiers nous présentaient leur envers. L'homme, sans chapeau, était simplement vêtu d'un frac, alors qu'à sa gauche, la tête enveloppée d'un châle noir, la femme, en grand deuil, portait frileusement un lourd manteau bien qu'ayant, comme lui, les mains nues.
Mettant les deux vieilles gens face à face, le prêtre unit leurs mains droites, qu'il plaça bien agrippées entre les mâchoires écartées de l'étau, puis commença de tourner doucement l'écrou, ostensiblement orienté vers nous.
Mais l'homme, en souriant, intervint au moyen de sa main gauche et força le prêtre de lui abandonner les oreilles métalliques, qu'il tourna gaîment lui-même à plusieurs reprises avec une espiègle vigueur intentionnée, tandis que la femme sanglotait en s'attendrissant.
Les mâchoires devaient être faites en quelque souple imitation de fer, car elles cédaient sans infliger aucune torture aux deux dextres entrelacées.
Redevenu libre, l'écrou fut longuement détourné par le prêtre, qui bientôt, emportant l'étau, remonta les marches de l'autel pour se diriger vers le coffret, tandis que se rasseyait le couple, dont la longue et solennelle poignée de main avait pris fin.
** *
Côtoyant la cage géante, Canterel nous conduisit alors, à quelques mètres plus loin, devant un somptueux local, d'où nous vîmes s'échapper, allant avec empressement vers le couple âgé, l'aide aux fourrures, qui tout à l'heure s'était rendu là discrètement par voie indirecte, en passant derrière l'autel.
A très courte distance du mur de verre séparateur, s'offrait de face une scène de théâtre non surélevée, évoquant par son décor quelque luxueuse salle d'un château moyen âge. L'absence de toute rampe avait permis à l'aide d'entrer et de sortir sans peine par devant.
Vers le fond, un peu à gauche, assis à une table placée en biais, un seigneur au cou nu, vu de profil perdu, annotait un ouvrage, vis-à-vis un pan coupé où s'ouvrait une large fenêtre.
Sur sa nuque apparaissait, en gris foncé, un monogramme gothique formé de ces trois lettres:B,T,G.
Au milieu, tout au fond, porteur d'un parchemin, un homme debout, que nous voyions de face devant une porte close, était à la droite précise du seigneur, dont le séparaient quelques pas.
Les costumes des deux acteurs cadraient bien, comme époque, avec le décor.
Sans interrompre ses annotations ni rien changer à son attitude, le seigneur dit, sur un ton nettement ironique:
«Vraiment… une cédule?… Qu'offre-t-elle comme signature?…»
La voix nous atteignait par une ouverture ronde, qui, grande comme une assiette et simplement garnie d'un disque en papier de soie dont les bords, en les dépassant, se collaient extérieurement sur les siens, était ménagée dans la paroi de verre, à deux mètres du sol.
Postée, pour bien entendre, juste au-dessous de cet œil-de-bœuf, une jeune fille en noir dévorait sans cesse du regard, à travers le vitrage, celui qui venait de parler.
A la question posée l'homme au parchemin fit cette brève réponse:
«Un cob.»
Juste à l'instant où résonnait le dernier mot, le seigneur, ouvrant les doigts, tourna la tête à droite avec une prodigieuse brusquerie et porta aussitôt ses deux mains vers sa nuque, comme par l'effet d'une douleur d'ailleurs vite oubliée.
Puis, se mettant debout, il alla en chancelant jusqu'à l'homme, qui lui dressa devant les yeux son parchemin, où le mot «Cédule» servait de titre à quelques lignes suivies d'un nom sous lequel était grossièrement dessiné un cheval à courte encolure épaisse.
Sur un ton de suprême angoisse le seigneur répétait, le doigt tendu vers le croquis équestre:
«Le cob!… le cob!…»
** *
Mais déjà Canterel nous faisait franchir, dans le sens habituel, une brève étape et s'arrêtait devant un enfant de sept ans environ, qui, tête et jambes nues, était assis, en simple costume bleu d'intérieur, sur les genoux d'une jeune femme en deuil très couverte, installée sur une chaise posant à même le sol.
L'aide, par un détour fait derrière la scène, s'était un instant approché de l'enfant et se dirigeait maintenant à grands pas vers l'acteur au cou dégagé.
Un second œil-de-bœuf, en tout semblable au premier, nous permit d'entendre clairement le garçonnet, d'ailleurs peu éloigné de nous derrière le mur transparent, énoncer ce titre: «Virelai cousu de Ronsard» puis réciter avec justesse toute une pièce de vers, pendant que son regard se mêlait à celui de la jeune femme et que ses gestes, pleins d'à-propos, soulignaient chaque intention contenue dans le texte.
** *
Quand l'enfantine voix se fut tue, nous parcourûmes, dans la direction coutumière, un court espace avec Canterel et stationnâmes bientôt, aux côtés d'un jeune observateur, devant un homme en blouse beige, assis à une table collée intérieurement contre la paroi de verre, à laquelle il faisait face. L'aide s'éloignait de lui pour aller vers le garçonnet, derrière lequel, pendant la récitation, il était passé non sans décrire humblement, afin de ne rien troubler, une courbe assez prononcée.
Montrant une noble tête d'artiste aux longs cheveux gris, l'homme en blouse, penché sur une feuille de papier entièrement noircie d'encre bien sèche, commença d'y faire apparaître du blanc à l'aide d'un fin grattoir, non sans évincer de temps à autre, avec l'extrémité latérale de son auriculaire, la légère râpure produite.
Peu à peu, sous la lame, qu'il maniait avec une suprême habileté, s'indiqua, blanc sur fond noir, le portrait de face d'un pierrot—ou mieux d'un Gilles, vu tels détails imités de Watteau.
Au milieu de nous, le jeune observateur, appuyant presque son front au vitrage, épiait avec grande attention les subtils agissements de l'artiste, qui prononçait parfois, en riant malgré lui, cette phrase: «Une grosse dito», qu'un troisième œil-de-bœuf, identique aux autres, laissait porter au dehors.
Le travail marcha rapidement, et le Gilles, très poussé comme exécution malgré l'étrangeté du procédé purement éliminatoire, se montra finalement plein de vie exubérante, les mains aux hanches et le visage épanoui par le rire.
Les délicats traits d'encre savamment laissés par l'acier constituaient un vrai chef-d'œuvre de grâce et de charme, dont nous pouvions apprécier la valeur, bien qu'obligés, de notre place, à l'apercevoir sens dessus dessous.
Quand tout y fut achevé, le grattoir, prouvant à nouveau la maîtrise de la main qui le tenait, campa plus bas, toujours en blanc sur la feuille préalablement noircie, le même Gilles vu de dos; l'absolue similitude de pose, d'allure et de proportions des deux résultats rendait indubitable le fait d'unicité touchant la conception de l'artiste.
Ici encore, les volontaires oublis de l'astucieuse lame suppressive composaient un admirable ensemble, qui, même contemplé à rebours, nous séduisait par l'élégance de son fini.
La dernière retouche accomplie, l'artiste, lâchant son grattoir, se leva en emportant la feuille, qu'il étendit, un peu plus loin de nous, sur la plate-forme à pivot d'une selle de sculpteur,—où une petite armature en fil de fer, à structure humaine, se dressait près d'une foule d'ébauchoirs et d'une boîte de carton blanc sans couvercle, sur laquelle se lisaient de face, en grosses lettres, ces mots écrits à l'encre: «Cire nocturne».
Manipulant l'armature, fixée par le dos à une solide tige métallique verticale, dont la base, épanouie en rondelle, était assujettie au moyen de vis à une tablette de bois posée sur la plate-forme pivotante, l'artiste lui donna aisément, grâce à la souplesse du fil de fer, l'attitude exacte du Gilles que son grattoir venait de créer.
Puis sa main, plongeant dans la boîte, en sortit un épais bâton de certaine cire noire mouchetée de minuscules grains blancs, qui, faisant penser à une nuit étoilée, justifiait le nom tracé sur le carton.
Avec cettecire nocturneil enveloppa successivement la tête, le tronc et les membres de l'armature et remit ensuite dans la boîte toute la portion restante du bâton.
A l'œuvre ainsi préparée il commença de donner, au moyen de ses doigts seuls, une forme assez précise et continua son travail avec un ébauchoir, qui, choisi dans sa provision nombreuse, était fait évidemment, vu sa teinte blanchâtre, son grain spécial, son aspect de sécheresse et de dureté, en mie de pain pétrie puis rassise.
A mesure que l'ouvrage avançait, nous reconnaissions sans cesse mieux, en la figurine, le Gilles de tout à l'heure, dont elle était la servile copie sculpturale, comme en témoignaient, au reste, de continuels coups d'œil interrogateurs jetés par l'artiste sur la feuille à fond noir.
Les ébauchoirs, de formes variées et très particulières, servaient tous à tour de rôle, constitués, sans exception, uniquement de mie dure.
La cire qu'ôtait l'artiste en modelant s'accumulait entre les doigts de sa main gauche en une boule exiguë, à laquelle il puisait parfois pour divers rajoutages.
Parallèlement à sa besogne de statuaire, l'actif créateur en accomplissait une autre, qui, pure superfétation en soi, semblait lui être, par l'effet de quelque impérieuse routine, d'un indispensable secours; sur la surface de la statuette il cueillait puis alignait, avec chaque ébauchoir, tels grains blancs de la cire nocturne, pour en former des traits reproduisant strictement ceux à l'encre du modèle qui le guidait; même quand vint le tour du visage rieur il s'acquitta de cette tâche singulière, là plus délicate que partout ailleurs.
Parfois il faisait pivoter plus ou moins la plate-forme de la selle, afin de s'attaquer à un autre côté de l'œuvre, déplaçant alors la feuille indicatrice pour avoir toujours bien devant son regard les deux images qui lui servaient tour à tour—et repoussant la boîte de cire en cas de gêne.
Le Gilles avançait vite, acquérant une finesse incomparable. Ici, l'artiste cachait sous la cire des grains blancs de rebut faisant tache; là, au contraire, insuffisamment fourni par la surface, il creusait légèrement pour s'en procurer.
A la fin nous eûmes sous les yeux une exquise figurine noire, parfait négatif en somme, grâce à son discret rehaussement blanc, du Gilles espiègle dont la feuille offrait le positif.
** *
Après une nouvelle pointe faite en même direction sur un signe de Canterel, notre groupe se posta devant une grille de fer circulaire presque haute de deux mètres, formant, à faible distance du mur transparent qui nous séparait d'elle, une étroite cage baignée de lumière bleue, dont le diamètre pouvait égaler un pas.
Deux cercles de fer horizontaux, l'un en haut, l'autre en bas, servaient de liens à l'ensemble, paraissant complètement traversés par tous les barreaux, dont quatre, d'une grosseur particulière, placés aux quatre angles d'un carré imaginaire ayant deux côtés parallèles à la paroi de verre, entraient dans un assez vaste plancher que n'atteignaient pas les autres.
S'éloignant d'un étique malade couché en peignoir et sandales sur un brancard avec une sorte de casque bizarre comme coiffure, l'aide, qui, selon la coutume adoptée, nous avait précédés par un détour, sortit de sa poche une forte clé, qu'il alla introduire dans une serrure établie à mi-hauteur d'un des quatre gros barreaux, celui de gauche le plus distant de nous.
Après fonctionnement de la clé, il ouvrit grande, en tirant vers sa droite, une porte courbe, qui, simplement constituée par le quart de la grille circulaire et jouant grâce à deux charnières mises chacune à l'un des cercles horizontaux, présenta dès lors à nos yeux ces mots désignatifs: «Geôle focale», gravés, pour être lus de l'extérieur, dans une plaque de fer recourbée, tenant assez haut, par son revers, à trois barreaux voisins.
Le malade, à gauche, venait de se dresser devant le brancard, en ôtant son peignoir, pour apparaître en caleçon de bain. Son casque retenait l'attention. Une petite calotte métallique, posée sur le sommet de la tête et solidement fixée par une jugulaire de cuir passant sous le maxillaire inférieur, était surmontée d'un court pivot, sur lequel s'emmanchait, en son milieu, une mobile et ronde aiguille horizontale, qui, puissamment aimantée suivant Canterel, devait mesurer près de cinq décimètres. Au-dessus de l'épaule droite du malade, un vieux cadre carré se trouvait suspendu par deux petits crochets distants, vissés verticalement dans la portion extrême de son bord supérieur et passés dans deux trous horizontaux qu'offrait l'aiguille perpendiculairement à elle-même. Dans le cadre se présentait, dépourvue de verre protecteur, une gravure sur soie, manifestement très ancienne, montrant, identifié par ces trois mots: «Plan de Lutèce» établis sur trois lignes dans le coin gauche du haut, le tracé détaillé de l'ancien Paris; une large ligne noire, parfaitement droite, traversait le quartier le plus nord-ouest et, véritable sécante, dépassait à chaque bout la courbe, très régulière, formée là par l'enceinte. Également sans verre, un cadre neuf carré, suspendu, identiquement comme le vieux, à l'autre partie de l'aiguille, au-dessus de l'épaule gauche du sujet, offrait aux regards une gravure caricaturale sur papier, qui, soulignée par cette légende: «Nourrit dans le rôle d'Énée», représentait de profil, au milieu de l'espace sans bornes, un chanteur en costume de prince troyen, debout sur le globe terrestre isolé, la figure tournée vers le centre et le cou congestionné par un violent effort vocal; ses pieds foulaient l'Italie, placée au sommet de la sphère, très penchée sur son axe; de sa bouche, colossalement ouverte, partait une verticale ligne de points, qui, après avoir traversé diamétralement la terre, en demeurant sans cesse visible parmi de vagues indications géographiques, descendait longuement sans dévier, pour se terminer, au milieu d'un groupe d'astres où se lisait le mot «Nadir», par une portée à clé de sol montrant un ut aigu accompagné de troisf.
Faisant quelques pas, le malade entra, non sans crainte patente, dans la prison de forme cylindrique s'offrant à lui.
La porte fut fermée à double tour, et le barreau à serrure, auquel, pendant un moment, avait manqué dans le sens de la longueur, d'un cercle de fer à l'autre, une portion de lui-même, se retrouva complet.
Emportant la clé, l'aide, au pas de course, alla vers l'artiste, encore occupé à sa statuette.
En franchissant directement du regard, à partir du malade emprisonné, un espace de trois mètres environ vers la droite, parallèlement au mur de verre, on trouvait, dressée verticalement suivant un plan perpendiculaire au parcours effectué, une immense lentille ronde, qui, juste aussi haute que la grille circulaire, avait son bord entier pris dans un cercle de cuivre soudé en bas au point central d'un disque de même métal solidement appliqué au plancher par de fortes vis.
Intrigués par une source lumineuse existant derrière elle, nous reculâmes de deux pas et pûmes dès lors examiner sans obstacle un cylindre noir, lourd d'apparence, qui, debout sur le plancher, était surmonté d'une grosse ampoule sphérique en verre, d'où émanait une clarté bleue, visible malgré le plein jour.
L'ampoule, en s'éteignant accidentellement pendant une fraction de seconde, montra que son verre n'avait aucune couleur et que la lumière était bleue par elle-même.
Les trois centres respectifs de l'ampoule, de la lentille et de la geôle se trouvaient horizontalement en ligne droite.
Portant lourde pelisse et douillette coiffure, le célèbre docteur Sirhugues, dont les traits populaires s'identifiaient d'eux-mêmes, manœuvrait sur la plate-forme du cylindre noir divers boutons cliquetants, disposés derrière l'ampoule eu égard à la lentille, à laquelle lui-même faisait face. Sans cesse il regardait un miroir rond à orientation spéciale et inchangeable, établi un peu en avant de lui, à sa droite, au sommet d'une verticale tige de métal fixée au plancher.
Ramenés par une progression de deux pas jusqu'à la paroi de verre, nous vîmes le malade donner les signes d'une extrême surexcitation, sans doute causée par l'action de la lumière bleue,—plus intense que partout ailleurs au lieu qu'il occupait, car c'était au centre de la geôle focale, judicieusement nommée, que tombait de façon flagrante le foyer de la lentille.
Derrière la geôle, par rapport à nous qu'il avait pour vis-à-vis, un homme, ganté de laine et frileusement boutonné dans une forte capote dont le capuchon lui enveloppait le chef, tenait horizontalement dans sa main droite levée une courte barre de fer, que, par un mot de Canterel, nous sûmes être un aimant. Épiant le casque du malade, il s'arrangeait pour que les deux gravures fissent constamment face à la source lumineuse, n'ayant pour cela, les pôles étant combinés en conséquence, qu'à toujours tendre de près son aimant à la pointe voulue de l'aiguille pivotante, de telle sorte que celle-ci fût, à n'importe quel moment, dans une ligne perpendiculaire à notre paroi de verre.
Canterel nous fit appuyer un peu sur notre droite, en nous conseillant d'observer la gravure dont Nourrit était le héros. Déjà très pâlie depuis l'incarcération du malade, elle s'effaçait à vue d'œil. C'était, nous apprit le maître, sur la plus ou moins grande rapidité de son abolition graduelle que le docteur Sirhugues, apercevant parfaitement dans son miroir la geôle dont le séparait la lentille, se basait uniquement pour se livrer, sur les boutons du cylindre, à ses manœuvres, qui, paraissait-il, créaient dans l'intensité de la lumière bleue des fluctuations sérieuses bien qu'inappréciables pour le regard. Entendu un certain temps encore, le cliquettement des boutons, à l'instant où le cadre neuf ne montra plus que du papier blanc, prouva, en cessant, que la mise au point de la clarté se trouvait définitivement effectuée. Quant au plan de Lutèce, il gardait sa vigueur primitive.
Atteignant peu à peu au comble de l'agitation, le malade ne se possédait plus. Pressé de fuir quelque souffrance, il cherchait, des pieds et des mains, à ébranler divers barreaux de la geôle; puis il sautait, tournait sur lui-même, s'agenouillait, se relevait, visiblement en proie à d'insupportables angoisses.
En dépit de ces trémoussements et pirouettes, les deux cadres ne cessaient pas de faire face, de loin, à la lentille, grâce à l'homme encapuchonné, qui, portant vers sa droite ou sa gauche sa vigilante main qu'il élevait ou baissait, ne manquait à aucun moment d'amener où il fallait l'impérieux aimant dont l'aiguille pivotante était l'esclave, sans jamais l'entrer dans la geôle ni le laisser accidentellement se coller aux barreaux.
Quelque temps nous regardâmes le malade se démener ainsi en forcené. Sans attendre la fin de l'épreuve, Canterel nous fit reprendre notre marche. En passant à proximité du cylindre noir, nous vîmes le docteur Sirhugues qui, les mains au-dessus des boutons de la plate-forme, fixait toujours son miroir sans avoir changé de posture; le maître nous révéla que depuis la disparition de la gravure-charge il y surveillait le plan de Lutèce, qui, doué d'une grande résistance, lui eût prouvé, s'il se fût mis à pâlir, que son appareil photogène, tout à coup déréglé, fonctionnait avec une force exorbitante réclamant sa brusque intervention.
** *
Continuant d'aller, nous aperçûmes, derrière le docteur Sirhugues, l'envers d'une sorte de décor, que nous dépassâmes avant de nous arrêter et dont l'endroit nous apparut alors sous l'aspect partiel d'une riche façade de plâtre peinte et moulurée,—perpendiculaire au mur de verre, touché par elle un peu à notre gauche.
Tout près de nous, dans cette façade, s'ouvraient grands vers l'intérieur les deux battants véritables d'une porte d'entrée, qui, surmontée de ces mots: «Hôtel de l'Europe», donnait sur une espèce de hall dallé, dont de simples toiles peintes établies sur châssis figuraient les murs.
En haut de l'entrée, juste au-dessus du milieu de la partie horizontale du chambranle, pointait vers l'extérieur, perpendiculairement à la façade, une courte tige en fer forgé, au bout de laquelle pendait une vaste lanterne fixe, montrant, peinte sur celui de ses quatre verres qui s'offrait de face à quiconque marchait droit vers le seuil, une carte toute rouge de l'Europe.
S'avançant, réelle, au-dessus de l'entrée,—non sans contraster avec les fenêtres du soi-disant édifice, simplement peintes en trompe-l'œil,—une grande marquise vitrée laissait passer un vif rais de lumière, qui, parti d'une lampe électrique à réflecteur, fixée, tout en haut, à l'une des traverses en fer du plafond transparent de l'immense cage, tombait obliquement sur la voyante carte géographique. On eût dit que le soleil dardait là un rayon, malgré un nuage qui le cachait en ce moment.
Un homme en grand noir, couvert comme pour sortir par le gel, stationnait devant l'entrée à quelques pas du seuil, auprès d'un très jeune groom ayant, par contraste, une livrée d'été.
L'aide, que tout à l'heure, pendant notre halte devant le malade, nous avions vu passer, assez loin, se dirigeant vers la droite, sortit soudain du hall dallé puis, avançant vite, le dos tourné vers nous dont il s'éloignait directement, longea la façade jusqu'à son extrémité pour s'éclipser à gauche. En reculant la tête nous pûmes l'apercevoir comme il atteignait en courant la geôle focale.
Portant une élégante et légère tenue de plage, une belle jeune femme, dont les ongles, fascinants, étincelaient ainsi que des miroirs à chaque mouvement de doigts, sortit à son tour du hall, poursuivie par un vieillard en livrée d'hôtel, qui, le seuil à peine franchi, l'arrêta par la remise d'un pli.
Malgré une rose-thé qu'elle y tenait par le milieu de la tige, ce fut avec sa main droite, moins encombrée que l'autre où se réunissaient ombrelle et gants, que la jeune femme prit la lettre, sur laquelle, grâce à notre proximité, nous remarquâmes le mot «pairesse» écrit, seul entre tous, à l'encre rouge.
Visiblement troublée par quelque détail de la suscription, la séduisante personne, semblant soudain prendre racine, eut un tressaillement qui la fit se piquer à une épine subsistant sur la tige, placée alors entre l'enveloppe et son pouce.
Comme si la vue de son sang, qui macula subitement tige et papier, l'eût, pour une cause secrète, impressionnée plus que de raison, elle lâcha, horrifiée, les deux objets humectés de rouge—puis, immobile, hypnotisée, se prit à fixer son pouce, maintenant dressé à demi.
Dites par elle, ces paroles: «Dans la lunule… l'Europe entière… rouge… tout entière…» nous parvinrent grâce à un œil-de-bœuf, qui, ne différant en rien des précédents, était, ici encore, ménagé dans la paroi transparente; elles provenaient de ce que la carte sur verre, étincelant en l'air derrière son dos sous le pseudo-rayon de soleil, s'offrait à sa vue dans la lunule de son ongle, si prodigieusement réfléchissant.
Immédiatement après leur chute, le vieillard avait essayé de saisir à terre le pli et la fleur ensanglantés. Or, au moins octogénaire d'aspect, il ne put, faute d'élasticité, se baisser suffisamment pour les atteindre. Braquant alors ses regards sur le groom, il jeta ce romantique mot d'appel: «Tigre», en désignant le trottoir du doigt.
Docilement l'adolescent vint ramasser les deux choses légères, qu'il voulut rendre à l'intéressée.
Mais cette dernière, après avoir frémi à l'audition du terme, suranné dans l'acception en jeu, dont s'était servi le vieillard, exécutait maintenant, sous l'empire de quelque hallucination, une série de gestes d'épouvante, en prononçant des phrases entrecoupées, où ces trois mots:père,tigreetsangrevenaient sans cesse.
Puis elle versa manifestement dans l'absolue démence, tandis que, volant à son secours, l'homme aux vêtements noirs, qui, depuis le début, avait suivi la scène avec émotion, l'entraînait à petits pas vers l'intérieur de l'hôtel.
** *
Ébranlé une fois encore par Canterel dans le sens accoutumé, notre groupe, après quelques secondes de cheminement, s'immobilisa, près d'un homme et d'une femme du peuple, devant une chambre rectangulaire sans plafond, dont l'un des deux plus longs murs, totalement absent, se trouvait remplacé par la paroi de verre, à travers laquelle nous étions à même de l'observer facilement tout entière. On y voyait l'aide, qui, à la fin de notre précédente halte, était passé au loin sous nos regards, se dirigeant vers elle. Allant au mur dressé à notre droite, il ouvrit une porte, sortit et la referma. Presque aussitôt, en rejetant légèrement le corps en arrière, nous pouvions l'aviser à gauche, au moment où, se lançant, après le contournement de la chambre suivi d'une course oblique, sur les traces de la jeune démente à peine disparue, il s'engouffrait dans le hall dallé de l'hôtel.
La pièce livrée à nos regards avait l'aspect d'un cabinet de travail.
Au mur du fond s'adossaient, à droite, une grande bibliothèque pleine, à gauche, une spacieuse étagère noire dont chaque tablette portait une rangée de têtes de morts. Sur une cheminée sans feu située entre ces deux meubles, un globe de verre abritait une tête de mort supplémentaire, coiffée d'une sorte de toque d'avocat taillée dans quelque vieux journal.
Dans le mur se trouvant à notre gauche, une large fenêtre faisait face à la porte qu'avait franchie l'aide. Installé à une grande table rectangulaire dont l'un des deux plus étroits côtés se collait entièrement à ce mur, un homme, tournant le dos de tout près à la paroi de verre, classait des paperasses.
Bientôt, comme lassé de cette occupation, il se leva, en mettant à sa bouche une cigarette prise dans un étui de cuir sorti un moment de sa poche.
En quelques pas il atteignit la cheminée, sur laquelle une boîte partiellement garnie de papier de verre offrait, tout ouverte, son contenu à son présent désir. Un moment après, voluptueusement environné de fumée, il éteignait, en l'agitant, une allumette que ses doigts projetèrent dans l'âtre.
Mais, au cours de ses derniers agissements, quelque particularité du crâne à curieuse coiffure avait, son attitude l'indiquait, frappé puis retenu son regard.
Sous l'empire d'un soudain intérêt, il souleva haut le globe de verre pour le reposer plus à droite et, s'emparant du macabre objet, dont ses mains ne dérangèrent pas la toque, revint vers la table,—non sans se révéler, en s'offrant à nous de face pour la première fois, comme ayant environ vingt-cinq ans.
L'homme et la femme du peuple qui se trouvaient mêlés à notre groupe—un gars avec sa mère, on le devinait de suite à la ressemblance et aux âges—l'observaient avidement à travers la paroi de verre.
Le fumeur, réinstallé à la table, nous tournait le dos de nouveau et regardait longuement le crâne, qu'il avait placé de face devant lui. Sur toute la portion visible du front squelettique, une sorte d'entre-croisement de fines raies, creusées légèrement dans l'os même avec quelque pointe de métal, imitait, comme avec une enfantine maladresse, les mailles d'un fragment de résille.
Canterel appela notre attention sur des lettres runiques de manuscrit, fac-similées sur certain bord vertical en papier faisant partie de la toque d'avocat, confectionnée, dit-il, avec des morceaux duTimes. Puis il nous montra qu'une ressemblance existait entre elles et les réticulaires marques frontales, qui, on le découvrait en les examinant bien, constituaient toutes, sauf les dernières d'en bas, à droite, des runes de forme bizarre, inclinées de maintes façons et jointes les unes aux autres; deux mots du texte sans espaces créé ainsi par les pseudo-mailles étaient placés chacun entre des guillemets gravés de la même manière que le reste.
La chose qu'avait remarquée subitement tout à l'heure le jeune homme épié par nous n'était autre, évidemment, que le rapport mystérieux associant les signes du front et ceux du bord de la coiffure.
Maintenant il avisait sur la table une petite ardoise, pourvue d'un crayon à mine blanche, et s'en servait pour transcrire en lettres de notre alphabet le texte frontal, constamment effleuré par son index gauche, qui lui en désignait tour à tour chaque morceau.
Lorsqu'il eut fini, nous ne pûmes guère, de notre poste, distinguer sur l'ardoise que deux mots: «BIS» et «RECTO», qui, plus lisibles que les autres pour être exclusivement composés de majuscules, devaient correspondre, vu les places respectives qu'ils occupaient dans l'ensemble, aux deux termes que des guillemets signalaient dans l'original.
Se conformant à quelque injonction contenue dans les lignes qu'il avait écrites à l'instant, le jeune homme, traversant la pièce, prit dans la bibliothèque un important volume, dont le dos montrait, à la suite d'un titre fort long, ce sous-titre: «Tome XXIV—Roture».
Après être venu se rasseoir à la table, en face du crâne, que sa main recula pour faire du champ libre, il posa le livre devant lui et l'ouvrit à la première page, constituée par plusieurs alinéas bien distincts, imprimés sur du riche papier de couleur bise. Ensuite il se mit à compter les lettres d'un d'entre eux, en les touchant légèrement l'une après l'autre avec la pointe du crayon blanc. Parfois, arrivant à quelque nombre déterminé, il reproduisait sur le bas de l'ardoise la lettre touchée en dernier lieu—puis continuait l'opération, après s'être un instant, comme pour y puiser une indication nécessaire, désigné à lui-même, du bout fraîchement utilisé de son crayon blanc, tel point de la transcription du texte frontal.
On remarquait à l'endroit choisi par lui dans le livre, imprimés avec du caractère très gras qui les faisait trancher sur le reste de l'alinéa en jeu, d'une part ce fragment: «…cédille figurant un aspic…» et d'autre part celui-ci: «…évêque portant la subtunique…»
Quand le jeune homme eut terminé son nouveau travail, une série de lettres blanches, qui, ayant été moulées une à une, se montraient toutes fort nettes, composait, au bas de l'ardoise, ces trois mots: «Vedette en rubis», qui se suivaient sans que les deux espaces voulus existassent entre eux.
Sur la table, un écrin tout ouvert contenait un curieux objet d'art, un peu plus haut que large, qui n'était autre qu'un fac-similé d'affiche théâtrale, grand comme les cartes de visite du plus important modèle. Il consistait en une plaque d'or dans laquelle s'incrustaient d'innombrables petites pierres précieuses qui en garnissaient toute la surface. Des émeraudes claires formaient le fond, alors que le texte était fait d'émeraudes sombres. Douze noms de grosseurs variées, en caractères de saphirs, ressortaient chacun sur un partiel fond rectangulaire en diamants, dont les dimensions s'appropriaient aux siennes. Au-dessus d'eux flamboyait un nom fait de maints rubis, qui, se détachant sur une bande en diamants suffisamment spacieuse pour lui, les écrasait tous par sa taille prédominante. On lisait, avant d'atteindre le titre, qu'il s'agissait d'une centième.
Bientôt, l'objet d'art dans la main gauche, le jeune homme examinait avec minutie, à travers une loupe prise sur la table, lavedette en rubis.
Au bout d'un temps assez long, semblant avoir fait une remarque, il enfonça, par une pesée risquée avec l'ongle, un des innombrables rubis, qui se releva aussitôt lâché.
Ne conservant plus entre les doigts que l'objet d'art, il essaya, l'ongle appuyé de nouveau sur le rubis à ressort, diverses manœuvres,—dont une aboutit soudain au glissement, vers la droite, de la surface aux pierreries, mince couvercle à coulisses qui laissa voir, dans l'intérieur de la plaque, très évidée, quelques feuilles de papier presque impalpables formant une liasse pliée en quatre.
Il prit et déploya ces feuilles, couvertes de fin texte manuscrit, puis en commença la lecture, après avoir, de sa place même, lancé dans la cheminée sa cigarette finie.
Aux manières qu'il eut bientôt on put deviner que chaque ligne le faisait pénétrer plus avant dans les profondeurs de quelque hideux secret insoupçonné.
C'était avec difficulté, en tremblant, qu'il tournait les pages, sans cesse plus avidement dévorées par lui.
Parvenu au bout de l'écrit, il s'immobilisa, en proie à une inconsciente stupeur.
Puis une réaction se produisit, et, se tordant les mains, il parut envahi par un flot de pensées effroyables.
Enfin, reconquérant son calme, il se prit, les coudes sur le bord de la table, à réfléchir longuement, le front appuyé dans ses paumes.
Il sortit de sa méditation avec la froide assurance que donne la possession d'un plan immuablement arrêté.
Le verso de la dernière feuille manuscrite portait en son milieu, tracée fort gros sous la ligne finale du texte, cette signature: «François-Jules Cortier», que ne suivait aucun post-scriptum.
Trempant une plume dans l'encre, le jeune homme se mit, en serrant, à écrire sur la demi-page blanche que ce verso lui offrait. Après l'avoir noircie presque entièrement, il signa ce nom: «François-Charles Cortier» en forçant son écriture—puis, sous le premierc, non pourvu encore d'annexe, dessina vite dans la position voulue, avec l'aisance que procure une longue routine, un serpent recourbé qui servit de cédille.
En reportant, avec un brusque soupçon, les yeux sur l'autre signature, on découvrait que celui qui en était l'auteur avait aussi, en guise de cédille, exécuté avec sa plume un serpent exigu.
L'encre une fois sèche, le jeune homme, après en avoir refait une liasse, replia en quatre toutes les feuilles ensemble puis les serra dans leur cachette d'or, dont le couvercle à pierreries, toujours engagé dans ses coulisses, fut refermé par un soigneux effort de son pouce—jusqu'au probant bruit sec final, que nous perçûmes un peu malgré l'absence de tout nouvel œil-de-bœuf.
Bientôt la mignonne affiche précieuse, exactement remise en place, brilla comme au début dans son écrin ouvert.
Après être allé ranger dans la bibliothèque le livre dont il s'était servi, le jeune homme, revenant à la table, frotta du bout de l'index, pour n'y rien laisser subsister, la surface entière de l'ardoise—puis retransporta la tête de mort, qui, par ses soins, finit, toujours coiffée de sa toque, par faire derechef, sous son globe de verre, le principal ornement de la cheminée.
Un instant plus tard, sa main droite, fouillant une de ses poches, en ressortait armée d'un revolver, tandis que l'autre défaisait promptement tous les boutons de son gilet.
Appuyant, à l'endroit du cœur, le canon sur la chemise, il pressa la détente, et, saisis par le bruit du coup de feu qui retentit incontinent, nous le vîmes tomber raide sur le dos.
A ce moment Canterel nous emmena, pendant que l'aide, ouvrant brusquement la porte, pénétrait dans la chambre.
La femme du peuple et son fils, qui n'avaient pas perdu un détail de la scène, se tenaient maintenant embrassés avec émotion.
** *
Nous continuâmes, dans le sens ordinaire, à longer le mur transparent, derrière lequel n'apparaissait plus que du terrain libre, qui semblait attendre de nouveaux personnages.
Parvenu à l'extrémité de l'immense cage, Canterel tourna une première fois à gauche—puis une deuxième, après avoir suivi d'un bout à l'autre la paroi de verre, longue d'une dizaine de mètres, qui formait là un angle droit avec chacun des deux murs principaux; maintenant, nous marchions lentement auprès du maître, dans la direction de l'esplanade, contre celui de ces deux derniers murs en vitres qui, pour nous, était encore nouveau.
S'arrêtant bientôt, Canterel, le doigt tendu vers l'intérieur de la cage, nous désigna, dressée à trois pas du vitrage qui nous empêchait de l'atteindre et garnie de diverses manettes, une importante masse cylindrique en métal sombre, pouvant mesurer deux pieds de diamètre sur cinq d'élévation. Le maître nous apprit que c'était là un appareil électrique de sa façon, dont la mission consistait à rayonner, sitôt qu'il fonctionnait, un froid d'une grande intensité. Six autres appareils, identiques à ce dernier, constituaient avec lui, sur toute la longueur intérieurement disponible et suivant une symétrie parfaite, une rangée parallèle au nouveau mur fragile, dont le milieu était marqué par une vaste porte vitrée à deux battants, actuellement close, montrant une structure exactement conforme à celle du restant de la cage.
Après nous avoir révélé que le concours des sept grands appareils cylindriques suffisait à établir dans la cage entière une basse température continuelle, Canterel revint un moment sur ses pas—puis, laissant en arrière la transparente encoignure contournée en dernier lieu, se mit, avec notre groupe, à continuer de suivre l'allée de sable jaune, qui, rigoureusement rectiligne jusqu'à certain coude obtus assez lointain, faisait, à l'endroit que nous foulions, obliquer régulièrement ses deux bords l'un vers l'autre afin de reprendre sa largeur normale.
Pendant que chaque pas nous éloignait davantage de la géante cage de verre et de l'esplanade, le maître éclairait notre esprit par ses paroles sur tout ce que nos yeux et nos oreilles venaient de percevoir.
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Voyant quels réflexes merveilleux il obtenait avec les nerfs faciaux de Danton, immobilisés dans la mort depuis plus d'un siècle, Canterel avait conçu l'espoir de donner une complète illusion de la vie en agissant sur de récents cadavres, garantis par un froid vif contre la moindre altération.
Mais la nécessité d'une basse température empêchait d'utiliser l'intense pouvoir électrisant de l'aqua-micans, qui, se congelant rapidement, eût emprisonné chaque trépassé, dès lors impuissant à se mouvoir.
S'essayant longuement sur des cadavres soumis à temps au froid voulu, le maître, après maints tâtonnements, finit par composer d'une part duvitalium, d'autre part de larésurrectine, matière rougeâtre à base d'érythrite, qui, injectée liquide dans le crâne de tel sujet défunt, par une ouverture percée latéralement, se solidifiait d'elle-même autour du cerveau étreint de tous côtés. Il suffisait alors de mettre un point de l'enveloppe intérieure ainsi créée en contact avec du vitalium, métal brun facile à introduire sous la forme d'une tige courte dans l'orifice d'injection, pour que les deux nouveaux corps, inactifs l'un sans l'autre, dégageassent à l'instant une électricité puissante, qui, pénétrant le cerveau, triomphait de la rigidité cadavérique et douait le sujet d'une impressionnante vie factice. Par suite d'un curieux éveil de mémoire, ce dernier reproduisait aussitôt, avec une stricte exactitude, les moindres mouvements accomplis par lui durant telles minutes marquantes de son existence; puis, sans temps de repos, il répétait indéfiniment la même invariable série de faits et gestes choisie une fois pour toutes. Et l'illusion de la vie était absolue: mobilité du regard, jeu continuel des poumons, parole, agissements divers, marche, rien n'y manquait.
Quand la découverte fut connue, Canterel reçut maintes lettres émanant de familles alarmées, tendrement désireuses de voir quelqu'un des leurs, condamné sans espoir, revivre sous leurs yeux après l'instant fatal. Le maître fit édifier dans son parc, en élargissant partiellement certaine allée rectiligne afin de se fournir un emplacement favorable, une sorte d'immense salle rectangulaire, simplement formée d'une charpente métallique supportant un plafond et des parois de verre. Il la garnit d'appareils électriques réfrigérants destinés à y créer un froid constant, qui, suffisant pour préserver les corps de toute putréfaction, ne risquait cependant pas de durcir leurs tissus. Chaudement couverts, Canterel et ses aides pouvaient sans peine passer là de longs moments.
Transporté dans cette vaste glacière, chaque sujet défunt agréé par le maître subissait une injection crânienne de résurrectine. L'introduction de la substance avait lieu par un trou mince, qui, pratiqué au-dessus de l'oreille droite, recevait bientôt un étroit bouchon de vitalium.
Résurrectine et vitalium une fois en contact, le sujet agissait, tandis qu'auprès de lui un témoin de sa vie, emmitouflé à souhait, s'employait à reconnaître, aux gestes ou aux paroles, la scène reproduite,—qui pouvait se composer d'un faisceau de plusieurs épisodes distincts.
Durant cette phase investigatrice, Canterel et ses aides entouraient de près le cadavre animé, dont ils épiaient tous les mouvements afin de lui porter parfois un secours nécessaire. En effet la réédition exacte de tel effort musculaire fait pendant la vie pour soulever quelque lourd objet—alors absent—entraînait une rupture d'équilibre qui, faute d'intervention immédiate, eût provoqué une chute. En outre, au cas où les jambes, n'ayant qu'un sol plat devant elles, se fussent mises à monter ou à descendre un escalier imaginaire, il eût fallu empêcher le corps de tomber soit en avant, soit en arrière. Une main prompte devait se tenir prête à remplacer tel mur inexistant où fût venue s'appuyer l'épaule du sujet, disposé par moments à s'asseoir dans le vide si des bras ne l'eussent reçu.
Après identification de la scène, Canterel, se documentant soigneusement, effectuait en un point de la salle de verre une reconstitution fidèle du cadre voulu, en se servant le plus souvent possible des objets originaux eux-mêmes. Dans les cas où il y avait des paroles à entendre, le maître faisait pratiquer, à un endroit favorable du vitrage, un très petit œil-de-bœuf, simplement fermé à la colle par un disque en papier de soie.
Livré à lui-même et habillé conformément à l'esprit de son rôle, le cadavre, trouvant en place meubles, points d'appui, résistances diverses, affaires à soulever, s'exécutait sans chutes ni gestes faussés. On le ramenait à son point de départ après l'achèvement de son cycle d'opérations, qu'il recommençait indéfiniment sans nulle variante. Il retrouvait l'immobilité de la mort dès qu'on lui retirait, en la saisissant par un minuscule anneau mauvais conducteur, la tige de vitalium, qui, introduite à nouveau dans son crâne, sous l'abri dissimulateur des cheveux, lui faisait toujours reprendre son rôle au point initial.
Quand les scènes l'exigeaient, le maître payait des figurants pour y tenir tels emplois. Le corps enveloppé de forts tricots sous le costume réclamé par leur personnage et le chef garanti par une épaisse perruque, ils étaient à même de séjourner dans la glacière.
Tour à tour les huit morts suivants, amenés àLocus Solus, subirent le traitement nouveau et revécurent des scènes qui résumaient divers enchaînements de faits.
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1oLe poète Gérard Lauwerys, conduit par sa veuve, que soutenait seul, dans sa folle douleur, l'espoir de la résurrection factice promise par Canterel.
Pendant les quinze dernières années écoulées, Gérard avait publié avec succès à Paris une série de remarquables poèmes, où il excellait à rendre la couleur locale des contrées les plus diverses.
La nature de son talent le contraignant à voyager sans cesse, le poète emmenait à ses côtés par le monde, pour éviter de continuelles séparations déchirantes, sa jeune femme Clotilde—qui, ainsi que lui, maniait passablement chacune des principales langues européennes—et son fils Florent, enfant robuste que ne fatiguait nullement la vie errante.
Traversant un jour en berline les sauvages défilés calabrais de l'Aspromonte, Gérard subit l'attaque d'une troupe de brigands, menés par le fameux chef Grocco, dont on citait les coups d'audace envers maints voyageurs qu'il rançonnait chèrement.
Atteint d'un coup de poignard à la jambe gauche dès son premier essai de résistance, Gérard fut capturé ainsi que Florent, alors âgé de deux ans.
Grocco avertit aussitôt Clotilde, laissée libre, qu'elle ne pouvait sauver les deux captifs de la mort qu'en lui apportant, avant une date qu'il fixa pour leur exécution capitale, une somme de cinquante mille francs. Puis il prit dans sa ceinture une écritoire munie de feuilles timbrées et força le poète, auquel pas un mot de la sentence n'avait échappé, d'établir en faveur de Clotilde une procuration apte à faciliter tous déplacements de fonds.
Conduits avec leurs bagages sur le sommet d'un mont abrupt, Gérard et Florent furent écroués dans une ancienne chapelle faisant partie d'une vieille forteresse abandonnée où Grocco campait tant bien que mal.
Le poète, à la réflexion, n'entrevit aucune chance de salut. Grocco, le prenant à grand tort pour un oisif riche en train de voyager par goût, avait fixé bien trop haut le prix de la rançon, dont le cinquième à peine se trouvait susceptible d'être réalisé par Clotilde. Et, quand l'argent n'arrivait pas, jamais le fameux bandit ne retardait d'un seul instant l'heure d'une exécution.
Pourtant, après de longues méditations, Gérard découvrit un moyen hasardeux de sauver au moins la vie de Florent. Par la promesse de quelques milliers de francs, que Clotilde, il le savait, était à même de réunir sans peine, le poète gagna son geôlier, un certain Piancastelli, qui, passant pour le plus astucieux de la bande, résolut de tenter un coup hardi avec la seule aide de sa concubine Marta.
Plusieurs bandits avaient ainsi au camp une amante qui, étrangère à toute discipline, allait à son gré aux villes proches pour y effectuer divers achats. Marta, libre comme ses compagnes, enlèverait secrètement Florent pour le rendre à Clotilde en échange de la somme convenue, qu'elle rapporterait à Piancastelli. Dès lors, les deux complices, pour éviter toutes représailles, quitteraient promptement le repaire de Grocco.
Le poète renonçait à sa propre évasion pour assurer celle de son fils. Fréquemment Grocco passait devant la chapelle, située au niveau du sol, et, par la fenêtre, apercevait Gérard, dont le départ eût à l'instant provoqué une poursuite acharnée. Au contraire, en demeurant à son poste, le père ne pouvait manquer de protéger la fuite de l'enfant, fuite chanceuse que la nature du pays promettait de rendre longue et difficile.
Craignant de voir ceux qu'il faisait prisonniers établir, en vue de lui échapper, des communications avec le dehors, Grocco, toujours, leur interdisait formellement la possession de plumes ou de crayons.
Piancastelli, bravant pour quelques moments ce décret, mit le reclus en mesure de prescrire par lettre à Clotilde la remise d'une somme déterminée à l'inconnue qui lui rendrait Florent.
Le lendemain, avant l'aube, Marta, munie de la lettre, partit avec l'enfant dissimulé sous son manteau.
Mais, ce jour-là, Grocco, apprenant soudain l'imminent passage d'un groupe de riches voyageurs bons à capturer, emmena en expédition Piancastelli, dont il prisait fort, pour toute occasion d'importance, l'aide et les conseils.
Un nouveau geôlier, Luzzatto, fut donné à Gérard, qui trembla dès lors à la pensée de voir l'évasion de Florent découverte et comprise,—car il était grand temps de rattraper Marta.
En apportant le premier repas, Luzzatto, par bonheur, ne s'était pas soucié de Florent, qu'il devait croire endormi encore dans certain petit grabat mis en un coin de pénombre. Mais le père songeait que ce remplaçant, à sa prochaine visite, remarquerait sûrement l'absence de l'enfant et que tout se saurait, hélas! avant que Marta ne fût à l'abri des poursuites.
Gérard chercha un subterfuge propre à conjurer le danger.
Contre un des murs de la chapelle où on le détenait, gisait en plusieurs morceaux, parmi les vestiges d'un autel, une statue grandeur nature de la Vierge, près de laquelle, séparé des bras maternels qui le soutenaient jadis, l'Enfant Jésus était demeuré intact.
Le poète résolut d'utiliser cet enfant de pierre pour donner le change à Luzzatto.
Afin d'adoucir la plaie que sa jambe gauche offrait depuis l'attaque de la berline, il avait reçu de Grocco un onguent dont la teinte se confondait sans heurt avec celle de la chair.
Il prit l'enfant divin et, recouvrant d'une couche d'onguent visage, oreilles et cou, l'étendit dans le grabat de Florent. Satisfait de l'illusion obtenue, il ne songea plus qu'à dissimuler entièrement les cheveux de pierre. Seul un petit bonnet blanc pouvait sembler naturel. Mais comment fabriquer un pareil article? Gérard, suivant une habitude adoptée pour tous ses voyages, n'avait sur lui que du linge de couleur, qui, assez voyant, eût fourni un bonnet suspect.
Une fenêtre seulement éclairait la chapelle. Munie d'une forte grille mise là jadis contre les envahisseurs nocturnes, elle marquait le fond d'une étroite alcôve extérieure créée par un enfoncement de la façade. Contre un des coins de ce retrait s'entassaient maintes bribes de rebut,—rognures, croûtes, trognons ou épluchures.
A tout hasard, le détenu, en vue de son projet, chercha quelque élément propice dans cette réserve, que la grille, formant un peu ventre vers le dehors, lui permettait d'examiner.
Apercevant au sommet du tas force épluchures de poires, il se souvint que, la veille, un des bandits avait volé dans une charrette de paysan un plein panier de crassanes dont tout le camp s'était régalé. Il tenait le fait de Piancastelli, qui lui avait servi un de ces fruits à souper.
Gérard, traversé par une idée soudaine, recueillit, en passant le bras entre deux barreaux, tous les filaments blancs constituant le prolongement des queues, dont il les sépara. Otant les pépins et leur entourage, il eut d'épais cordons primitifs, bientôt divisés soigneusement en de nombreux fils minces, dont ses doigts novices, tissant et nouant sans relâche, firent, à force de persévérance, un bonnet acceptable. Parée de cette coiffure et couverte jusqu'au cou, le visage vers le mur, la statue donna l'illusion d'un enfant véritable. L'onguent imitait bien la chair, et le bonnet semblait être en linge.
Le poète eut soin de restituer au tas mis par lui à contribution tout le compromettant résidu tombé de ses mains pendant sa tâche.
Quand Luzzatto vint avec le repas de midi, Gérard, domptant une terrible émotion, le pria de faire silence, pour respecter, dit-il, le sommeil de Florent, souffrant depuis le matin. Le geôlier, jetant un coup d'œil vers le coin sombre du grabat, fut dupe du stratagème. La même scène se renouvela le soir avec succès à l'entrée du souper.
Dans la première partie de la nuit, des bruits de serrure éveillèrent Gérard. La nouvelle expédition de Grocco avait dû réussir, car on enfermait des prisonniers dans les salles voisines.
Le lendemain, Piancastelli, reprenant ses fonctions de geôlier, admira l'expédient du poète, dont le récit calma en lui d'obsédantes inquiétudes éprouvées depuis le précédent matin. Par prudence la statue fut maintenue intacte à sa place, pour leurrer, le cas échéant, tels visiteurs inattendus.
Marta revint après cinq jours d'absence. Clotilde, découverte sans peine, lui avait remis, en échange de Florent, la somme stipulée—plus une tendre lettre pour Gérard, parlant de mille audacieux projets de délivrance.
Un matin, chargé par Grocco de se renseigner sur la prochaine présence dans l'Aspromonte d'une opulente voyageuse, Piancastelli, dont la mission devait durer deux jours, vit là une occasion de quitter le camp pour jamais avec Marta et l'argent.
Gérard approuva son dessein et lui fit de reconnaissants adieux.
Grâce à l'habileté du poète, soucieux d'assurer à Piancastelli une désertion sans entraves, Luzzatto, redevenu geôlier, prit pour Florent, pendant un jour encore, la statue du grabat; mais ses soupçons s'éveillèrent le lendemain, et, s'approchant de la couchette, il comprit tout. Grocco, averti, fit une enquête et devina le rôle joué par Piancastelli et Marta, qui, maintenant hors d'atteinte sans idée de retour, échappaient à ses représailles.
Voulant tromper par le travail son attente d'une mort proche et certaine, Gérard chercha quelque moyen d'écrire malgré la défense de Grocco.
Le jour même du drame, comme la berline, au sortir d'un village, montait une côte en compagnie d'enfants pauvres tendant tous à l'envi leurs mains pleines de fleurs fraîches cueillies, Gérard avait acheté un bouquet pour Clotilde, qui, prenant aussitôt une rose dans l'ensemble, s'était plu à la passer au revers du donateur. Prisonnier, le poète avait pieusement conservé ce doux souvenir de celle qu'il n'espérait plus revoir.
Gérard, songeant maintenant à employer comme plume une des épines de cette rose, les arracha toutes sauf la plus longue, au-dessus de laquelle, avec son ongle, il trancha la tige, se trouvant ainsi en possession d'un instrument commode.
On lui accorda, sur sa demande, la jouissance de quelques livres trouvés dans son bagage; parmi eux, un grand dictionnaire fort ancien commençait et finissait par une feuille blanche qu'avait ajoutée le relieur—et offrait ainsi quatre vastes pages intactes, prêtes à recevoir un travail important.
Gérard savait que son sang, amené par une piqûre de l'épine, eût pu lui servir d'encre; mais il craignait de faire deviner sa ruse en tachant malgré lui son linge ou ses habits.
Il se dit que, réduite en poudre, une matière durable, telle qu'un métal par exemple, pourrait, en colorant des caractères tracés à l'eau, seul liquide disponible, donner, après asséchement naturel, un texte lisible et stable.
Mais quel métal pulvériser?
Tout en acier, les barreaux de la fenêtre étaient inattaquables, et la chapelle, dont seuls des verrous extérieurs fermaient la porte, montrait une complète nudité. Par bonheur, lorsque avant de l'incarcérer on avait pris à Gérard bijoux et monnaies, une antique pièce d'or de touchante provenance était restée inaperçue.
Pendant un été passé jadis en Auvergne, Clotilde, enfant, jouait souvent, non loin d'une ruine féodale, sous d'épais ombrages constituant un classique but de promenade. Un jour, en creusant le sol avec sa bêche pour entourer de fossés une forteresse de sable due à son labeur, elle fit sauter une pièce d'or, qui fut reconnue, à l'examen, pour unécu à la chaiseduXIVesiècle. Fière de sa trouvaille, Clotilde voulut porter en bracelet l'écu pendu à une chaînette d'or. Jeune fille, elle continua de mettre le frêle bijou, dont on allongea la chaînette. En recevant sa bague de fiançailles elle en fit présent à Gérard, pour qu'il ceignît à son poignet cet objet qui, depuis l'enfance, ne l'avait pas quittée. Nuit et jour le poète garda au bras l'émotionnante relique, dont les bandits, en le fouillant, n'avaient pu deviner la présence, grâce à l'abri de la manchette.
Tenus par deux traverses courbes scellées dans le mur, les barreaux de la fenêtre se terminaient par des piquants, dont l'acier pouvait, en usant l'écu, fournir une poudre d'or.
Cet écu, si précieux pour le couple au point de vue affectif, serait ainsi détérioré. Mais plus tard, aux yeux de Clotilde veuve, la valeur spéciale en jeu ne pourrait qu'être accrue par des marques intimement liées au chant du cygne de son poète, dont elle rachèterait sans nul doute à Grocco les bijoux et le bagage complet.
Vu la fragilité présumable des futurs caractères, que le moindre frottement devait suffire à brouiller, Gérard, pour profiter du solide abri de la reliure, se promit de remplir les deux feuilles blanches sans les détacher du volume. Son œuvre, en outre, parviendrait plus sûrement ainsi à Clotilde, qui, son rachat de souvenirs conclu, vérifierait à coup sûr la présence de chaque chose, celle d'un livre ancien plus que toute autre.
Pour éviter de dégrader le volume, qui, représentant un prix élevé, méritait mieux que de simplement servir à procurer quelques pages vierges, le prisonnier résolut d'associer étroitement ses vers à la prose de l'auteur. Étranger à l'ouvrage, le futur poème eût déparé l'ensemble, qu'il enrichirait, au contraire, si son sujet en découlait. Constituant pour les deux feuilles en cause une garantie contre le déchirement expulseur, cette intimité substantielle donnerait aux strophes autographes des chances d'infinie durée en assurant à l'écriture précaire l'éternelle protection de la reliure. De plus, le poète embellirait ainsi son œuvre, tant le livre, intituléErebi Glossarium a Ludovico Toljano, était fait pour alimenter et conduire la plainte suprême d'un condamné.