Chapter 7

Après toute une vie consacrée à l'étude profonde et spéciale de la mythologie, Louis Toljan, fameux érudit duXVIesiècle, avait clairement réuni en deux remarquables dictionnaires, nommés l'unOlympi Glossarium, l'autreErebi Glossarium, les innombrables matériaux sans cesse accumulés par lui durant trente années de patientes recherches.

Là, classés par ordre alphabétique, dieux, animaux, sites ou objets touchant aux deux surnaturels séjours ont leur nom escorté d'un texte copieux, où documents et anecdotes, citations et détails s'entassent judicieusement.

Tout mot étranger à l'Olympe d'une part et de l'autre à l'Érèbe est exclu de la nomenclature.

Imprimés en latin et tenus aujourd'hui encore pour un précieux monument, ces deux ouvrages, fort rares, ne subsistent plus guère que dans telles illustres bibliothèques publiques. Mais depuis longtemps chez les Lauwerys, écrivains de père en fils, on se transmettait un exemplaire du deuxième,—exemplaire intact que Gérard, avec admiration, feuilletait quotidiennement. Pris dans son plus large sens, le mot «Érèbe» se rapporte là au complet ensemble des Enfers.

Or, pour jeter un dernier cri sur le seuil de la tombe, où donc puiser mieux qu'à cette source, dont le seul séjour des morts avait fourni les éléments?

Gérard traça le plan d'une ode, où, poétiquement dotée de survie païenne, son âme, arrivant dans l'Érèbe, aurait maintes visions, qui toutes, en vue de la fusion souhaitée, seraient inspirées par tels passages du livre.

Pour produire, le poète, rebelle à tout travail méthodiquement régulier, procédait toujours par efforts intenses mais éphémères, se privant de repos, de sommeil et de nourriture jusqu'à l'achèvement de sa tâche; après quoi un terrible épuisement le contraignait à s'interdire pour longtemps la moindre pensée créatrice. Doué d'une infaillible mémoire, il terminait tout mentalement avant de prendre la plume.

En soixante heures consécutives, dont chaque seconde fut employée, Gérard composa, suivant les règles adoptées, son ode, qu'il termina au début d'une aurore.

Il recueillit alors soigneusement, à la fenêtre, une dose de poudre d'or que lui donna l'écu, rayé longuement par le piquant inférieur d'un des barreaux d'acier.

Puis, avec l'épine trempée dans l'eau de sa cruche, il commença d'écrire son ode sur la blancheur convenue, saupoudrant de poussière d'or, après chaque strophe, tous les caractères, encore frais.

Peu à peu couverte jusqu'en bas, la véritable première page du dictionnaire, bientôt sèche, montra un clair texte doré, quand Gérard eut, en économe, récupéré, au moyen de deux glissades bien conduites, les grains de poudre non captés par l'eau.

Remplissant de la même façon le verso de la feuille liminaire puis les deux faces de la dernière, le poète acheva son ode et signa.

Jaloux de puiser encore, dans quelque autre absorbante occupation, l'oubli de pensées cruelles qu'il sentait prêtes à l'assaillir de nouveau, Gérard, incapable pour longtemps, après son gigantesque effort, de toute besogne productrice, résolut de se rejeter sur de ternes exercices mnémoniques.

Le dictionnaire de l'Érèbe offrait maints récits attachants bons à se mettre en mémoire, mais dangereux pour le cerveau surmené de Gérard, qui, après chaque formidable accès de travail, allait jusqu'à se défendre tout contact avec les livres imprégnés d'imagination.

Avide, plutôt, de texte froidement scientifique, il choisit dans son stock d'ouvragesl'Éocène, étude savante concernant la seule période géologique désignée par le titre. Poète, il aimait feuilleter souvent cette œuvre, à cause d'une remarquable série de planches en couleurs qui transportaient dans les abîmes du passé planétaire l'esprit saisi de vertige enivrant. Il songea qu'apprendre là, en se cachant les gravures, des alinéas sans étincelle lui octroierait contre ses obsessions un dérivatif exempt de péril.

Mais Gérard sentait bien que, pour triompher d'une tâche aussi ardue, il lui fallait une règle fixe et sévère, sachant le contraindre, jusqu'au dernier jour, à un irrémissible labeur quotidien.

A la fin du livre s'éternisait, partout sur deux colonnes, une fine nomenclature alphabétique de tous les sujets traités,—animaux, végétaux ou minéraux,—chacun fournissant, à la suite de son nom, l'indication des pages qui l'étudiaient.

Cinquante journées, en comptant la présente, le séparant encore de la date immuable de sa mort, Gérard chercha si une page de l'index n'offrait pas juste le même nombre de mots cités. Sur le haut de la quinzième, qui répondait à ses désirs, il écrivit, avec son habile procédé, ces mots: «Jours de cellule», dont le dernier était justifié par la rigueur de son incarcération.

Deux mots nouveaux, «Actif» et «Passif», furent tracés, pour servir de titres, l'un, à l'endroit, au-dessus de la première colonne, l'autre, à l'envers, au-dessous de la seconde. En effaçant quotidiennement à partir du début de la page, toujours avec l'épine, l'eau et la poudre d'or, un des cinquante noms appelés désormais à représenter ses cinquante dernières journées de réclusion, Gérard verrait à la fois augmenter sonactif, constitué par le nombre de jours accomplis, et diminuer sonpassif, ou somme des jours encore à faire.

Il s'imposerait, à chaque rature, la tâche d'apprendre par cœur, entre son lever et son coucher, tout ce qui traiterait du nom biffé dans les pages désignées par l'index.

Ainsi mis par lui-même, de façon saisissante, en possession de la stricte obligation voulue, le prisonnier, commençant sur l'heure, se conforma, sans fléchir, à sa ligne de conduite, trouvant à souhait l'oubli dans ses arides exercices de mémoire.

Trois semaines avant la date fatale, il crut rêver, en recevant dans ses bras Clotilde, qui folle de joie, apportait au camp la somme libératrice. Jadis fort liée avec elle au couvent, une certaine Éveline Bréger, d'origine modeste, avait, grâce à sa grande beauté, fait un splendide mariage. Perdue de vue par Clotilde, qui était restée dans l'ignorance de son changement de fortune, Éveline, en feuilletant un périodique, avait lu les détails du drame de la berline, suivis de notes biographiques sur Gérard—et sur sa femme, dont on nommait la famille. Son cœur s'était ému des angoisses qu'endurait son ancienne camarade, à qui généreusement elle avait envoyé le montant de la rançon exigée.

Remis en liberté sur-le-champ, le poète obtint de Grocco, qui se montra bon prince, la permission de prendre avec lui, en tant que poignants souvenirs de sa captivité, l'enfant de pierre à l'étrange bonnet, les deux livres parés d'écriture d'or et la tige à unique épine. Quant à l'écu, toujours ignoré, il pendait ainsi qu'auparavant à son poignet.

Or, c'étaient les principaux épisodes de cette réclusion, si marquante dans son existence, que Gérard Lauwerys, mort, revivait sous l'influence de la résurrectine et du vitalium.

Le décor voulu fut édifié dans la glacière et complété par les accessoires-souvenirs, que le poète avait religieusement gardés jusqu'à sa fin, provoquée par une affection rénale. On n'oublia pas d'établir un autel en ruines et une gisante statue cassée de la Vierge ayant les bras posés à souhait.

Pour donner le champ libre au défunt, on dut enlever à l'Enfant Jésus l'onguent et le bonnet qui le paraient depuis si longtemps puis effacer des deux livres les fragiles caractères d'or.

Dès lors, le cadavre agit de temps à autre devant Clotilde en larmes. Adolescent déjà, Florent assistait près de sa mère à la troublante résurrection, qui procurait aux deux affligés quelques instants de douce illusion.

On ôtait de nouveau, après chaque séance, à la tête de pierre son enduit rose et sa coiffure, aux deux livres leur texte doré.

**    *

2oMériadec Le Mao, décédé à quatre-vingts ans.

Vite reconnue par Rozik Le Mao, sa veuve, la scène qu'il accomplit était de fort touchant caractère.

Les époux Le Mao avaient passé toute leur vie en Bretagne, dans leur ville natale, Plomeur, qui, pleine encore de couleur locale et fidèle aux vieilles traditions, garde notamment en vigueur une curieuse coutume concernant la célébration des noces d'or.

Là, tout couple arrivant à compter cinquante années de chaîne conjugale va en cérémonie, au jour anniversaire de son lointain hymen, entendre une messe à Sainte-Ursule, la plus ancienne église de la localité.

Au milieu de l'office, le prêtre, après une courte allocution, extrayant d'un précieux coffret de métal un grand et vieil étau en feutre couleur fer du plus simple modèle, descend vers les deux époux, qui se lèvent, puis, les postant l'un en face de l'autre, fait s'étreindre leurs mains droites, pour mettre aussitôt le tout bien uni qu'elles composent entre les mâchoires ouvertes du faux outil.

Tous trois en fer véritable, l'écrou, la vis et le ressort, celui-ci très faible, assurent le fonctionnement de l'ensemble.

Tourné par le prêtre, l'écrou, attirant la vis, rapproche les mâchoires, qui, formant en bas, par l'effet d'une jointure à chape, un angle variable, viennent dès lors, sans douleur vu leur mollesse, infliger aux deux patients une pression symbolisant leur solide union cinquantenaire. Libérés au bout d'un moment, les conjoints se rassoient, et la messe s'achève.

Servant de temps immémorial à chaque célébration de noces d'or, l'objet s'appelle «Étau indu», à cause de l'insolite caractère amoureux de son immixtion si tardive dans la vie des vieilles gens. Son nom complet brille explicitement, en lettres de grenats, sur une des faces du coffret qui le renferme.

Mariés jeunes, les Le Mao, avec tout le cérémonial d'usage, avaient récemment fêté leurs noces d'or à Plomeur, et Mériadec s'était permis, par tendre espièglerie, de tourner lui-même à l'aide de sa main gauche, avec une force et une insistance inusitées, l'écrou du faux étau, semblant vouloir par là resserrer encore ses liens conjugaux.

Peu après, atteint de péricardite, Mériadec, venu à Paris pour consulter, était mort entre les bras de Rozik.

Et les moments revécus par lui àLocus Solusétaient ceux où l'étau avait rempli son rôle.

Sur demande circonstanciée, la vieille église de Plomeur consentit à prêter l'étau et son coffret. Rozik, touchée de voir quelle scène entre toutes prédominait, à chaque réveil factice, dans la mémoire du mort, voulut braver malgré son âge le froid de la glacière et jouer elle-même son personnage, pour sentir à nouveau sa main pressée par la main aimée. Un figurant à perruque tonsurée fit le prêtre.

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3oL'acteur Lauze, mort à cinquante ans de congestion pulmonaire—et amené par sa fille Antonine, encore presque enfant.

Poussée par un culte fervent pour le talent de son père vers le désir d'une résurrection momentanée qu'elle considérait, avec raison, comme ayant maintes chances d'être uniquement inspirée par les planches, Antonine vit bientôt le cadavre jouer de nouveau pendant un instant, comblant ainsi ses désirs, le premier rôle d'un drame retentissant intituléRoland de Mendebourg, nom d'un personnage historique dont la vie, bien choisie pour remplir cinq actes, est à bon droit illustre.

Roland de Mendebourg naquit en 1148 d'une noble famille du Bourbonnais, province où, à cette époque, suivant un singulier usage, tout enfant de marque passait à son apparition entre les mains d'un astrologue, qui, cherchant quelle étoile présidait à sa venue au monde, employait un procédé spécial pour lui en graver le nom dans la nuque sous forme de monogramme. Usant de précautionneuse douceur, l'homme de science, avec des instrumentsad hoc, introduisait une à une très avant dans la peau de l'arrière-cou, perpendiculairement à celle-ci, de minuscules aiguilles prodigieusement fines, longues d'une ligne à peine et aimantées à leur pointe,—en s'arrangeant pour qu'à la fin leur masse touffue, visible sous l'épiderme, constituât la figure voulue, dès lors fixée à jamais. Le but de l'opération était de mettre le sujet en contact incessant, pendant sa vie entière, avec l'astre désigné, qui, au moyen de ses effluves magnétiques, attirés par les pointes aimantées, devait le protéger et le guider.

On choisissait la nuque comme emplacement pour qu'en la grande majorité des cas les effluves, tombant du ciel, eussent à traverser le cerveau avant d'aboutir aux aiguilles—et versassent ainsi de précieuses clartés dans le siège de la pensée.

Roland de Mendebourg, dès ses premiers vagissements, fut conduit chez l'astrologue Oberthur, qui, le déclarant né sous l'influence de Bételgeuse, lui grava comme monogramme dans la nuque, en se servant de l'alphabet gothique, un signe réunissant ces trois lettres:B,T,G.

Des relations s'étant créées, à l'occasion de cet événement, entre les Mendebourg et Oberthur, celui-ci fut, plus tard, chargé d'instruire Roland, qui acquit auprès de lui un goût marqué pour les sciences.

A vingt-cinq ans, maître de ses biens, Roland, marié selon son cœur et père de deux garçons, goûtait un calme bonheur dans le château fort de ses aïeux, lorsqu'un événement grave amena sa ruine.

Sans contrôle il confiait la gérance de son domaine à son vieil intendant Dourtois, qui, depuis près d'un demi-siècle, servait sa famille avec la plus stricte honnêteté. Pour toutes sommes à régler ou dispositions à prendre, Dourtois recevait de Roland des blancs-seings à remplir librement.

Toujours, à l'heure du coucher, Dourtois faisait dans le château une tournée d'inspection, afin de vérifier la fermeture de chaque issue. Un soir, après l'accomplissement de ce devoir, il découvrit, en réintégrant sa chambre, les traces d'un incendie restreint, dont la cause lui parut claire. Campée sur une hauteur, l'imposante demeure des Mendebourg subissait parfois de violents coups de vent; une cire allumée, mise sur une table de chêne devant la fenêtre, avait dû enflammer les rideaux, gonflés jusqu'à elle par quelque souffle brusque, assez puissant pour s'immiscer par les joints des battants vitrés; des rideaux, le feu avait gagné la table, vite brûlée, puis, ne rencontrant que des murs de pierre et un sol en dallage, s'était de lui-même éteint.

Or Roland avait, ce jour-là, donné un blanc-seing à Dourtois, qui s'était hâté de mettre la pièce sous clé dans un tiroir de la table en chêne.

Convaincu que le précieux parchemin s'était consumé avant d'avoir pu tomber en des mains étrangères, l'intendant s'inquiéta peu de l'événement et, le lendemain, narra tout à Roland, qui lui remit un nouveau blanc-seing.

En fait, l'embrasement était l'œuvre d'un valet paresseux et vil nommé Quentin, spécialement préposé au service de Dourtois. Ayant, un jour, vu l'intendant remplir un blanc-seing du maître, Quentin s'était dit qu'une pièce de ce genre, dérobée intacte, pourrait le conduire à la fortune. Sans cesse aux aguets depuis lors, il avait aperçu, la veille, Dourtois en train de serrer dans la table un parchemin d'aspect reconnaissable. Forçant le tiroir à la première absence de l'intendant, il s'était saisi du blanc-seing, non sans allumer ensuite, pour assurer sa paix en dissimulant le vol, un incendie rationnellement imputable à quelque attaque du vent.

Pour toute signature le parchemin portait un cob dessiné par Roland.

AuIXesiècle, beaucoup de seigneurs, ne sachant lire ni écrire, apprenaient tant bien que mal à camper un grossier dessin, qui leur servait à signer les actes importants. Ils parvenaient plus facilement, en effet, à créer avec la plume telle forme familière à leur vue que le froid assemblage de lettres composant leur nom. Si pauvre qu'il fût, le croquis identifiait, mieux encore que ne l'eût fait un fragment d'écriture, la main exécutrice. Choisis par ces illettrés à blason que guidaient leurs goûts respectifs, les sujets de vignettes variaient à l'infini: personnages, bêtes ou choses concernant la guerre ou la vénerie, les arts, les sciences ou la nature. Tel sujet, une fois adopté puis officiellement enregistré, constituait à jamais pour toute la famille du seigneur en jeu, dans la suite des générations, une typique signature que les filles conservaient immuable au delà du mariage,—chaque membre se distinguant par son faire personnel dans l'accomplissement du dessin, dont le tracé, même s'il savait écrire, lui était imposé au bas de tous les actes marquants, auxquels l'apposition de son nom dûment paraphé n'eût octroyé aucune valeur.

Plus tard, l'usage de l'écriture se généralisant peu à peu, les familles en cause, à diverses époques, obtinrent chacune la suppression de son seing spécial; certaines, fort rares,—notamment celle des Mendebourg, que le cas en question concernait,—étaient pourvues encore du leur auXIIesiècle.

Or le lointain Mendebourg illettré auquel on devait le choix du sujet de vignette brillait, entre tous, comme cavalier hors ligne rempli de gracieuse maîtrise en selle—et, fort petit, ne montait jamais que certains chevaux moyens de race anglaise déjà nomméscobsde son temps. D'emblée, sa préférence, pour l'adoption d'une signature, s'était portée sur le type de ses montures favorites. Roland, après tant d'autres Mendebourg, ne pouvait donc valider un acte qu'en dessinant un cob au-dessous du texte.

Ce détail était connu de Quentin, qui voulait transformer à son profit la précieuse feuille volée en une donation entièrement autographe des biens globaux de Roland, car il savait qu'en justice une écriture étrangère eût servi de base à de dangereuses plaidoiries invoquant un abus de blanc-seing.

Le valet acheta, moyennant la moitié des futurs bénéfices, le concours d'un certain Ruscassier, chef d'un groupe de maraudeurs qui depuis peu saccageaient le pays. Il s'agissait de capturer Roland, qui faisait chaque jour, en lisant quelque ouvrage de science, une solitaire promenade en forêt, puis de l'amener, par un subterfuge, à écrire en bonne place le texte convoité. On eût pu tenter, même sans le vol préalable, de s'emparer ainsi de lui pour le contraindre, sous menace de torture et de mort, à rédiger l'acte voulu en signant de son cob; mais, sachant que Roland eût enduré supplices et trépas plutôt que de ruiner ses enfants en abandonnant tous ses biens, Quentin avait tenu à user de ruse.

Le cob du blanc-seing se trouvait juste sous le milieu de la feuille, que Quentin plia en deux de façon très coupante, afin de fixer ensuite l'une contre l'autre, avec une colle transparente, les deux moitiés haute et basse du verso.

L'ensemble offrait, dès lors, l'aspect d'une épaisse et courte feuille simple, sur le vierge côté bien offert de laquelle, pour sauver sa vie, Roland écrirait docilement, en le signant de son nom, un acte qu'il croirait nul. En séparant ensuite avec une lame les deux parties collées, facilement lavables, on aurait, en redressant le parchemin, une pièce en règle, grâce au cob favorablement situé,—pièce dont Roland, proverbialement plein de scrupuleuse loyauté, ne songerait pas un instant, Quentin en était sûr, à contester la valeur.

Appréhendé au cours d'une de ses studieuses marches sous bois, Roland fut conduit au campement des maraudeurs. Quentin se garda de paraître, car le captif, songeant qu'un de ses familiers ne pouvait ignorer la particularité du cob, eût, en le voyant, flairé le piège véritable.

S'adressant à Roland en le nommant, Ruscassier lui donna le choix entre la mort et l'immédiate autoruine, désignant le fameux parchemin, préparé avec une écritoire sur un ballot servant de table.

Comme on s'y attendait, le prisonnier, pour avoir la vie sauve, subit sans peine des exigences qu'il jugeait sans portée réelle et, s'agenouillant devant le ballot, se dit prêt à écrire.

Sur une injonction précise, dont Quentin était l'instigateur, Roland, qui, ayant des enfants, ne pouvait légalement faire abandon de ses richesses, reconnut, par cédule, devoir à Ruscassier huit cent mille livres, somme représentant, selon des dires autorisés, la totalité de son avoir. D'avance, dans un écrit en bonne forme, Ruscassier avait déclaré que Quentin possédait moitié de la créance.

Roland signa son nom au bas de l'acte, en tête duquel, guetté par Ruscassier, il avait dû, pour se soumettre à une catégorique prescription de la loi, tracer, en manière de titre, le mot «Cédule».

Après avoir juré, par contrainte, qu'il s'abstiendrait du moindre essai de représailles contre les auteurs du complot, Roland recouvra sa liberté.

Le lendemain, assis à sa table de travail, il annotait un de ses auteurs scientifiques préférés, lorsqu'on lui annonça Ruscassier. Introduit sur son ordre, celui-ci réclama son dû, en parlant de la cédule, qu'il tenait à la main.

Roland voulut, pour prendre une innocente revanche, faire avec quelque moquerie à son oppresseur de la veille, dont il escomptait joyeusement la déconvenue, les révélations concernant le cob traditionnel.

Continuant ses annotations sans même tourner la tête vers Ruscassier, qui, debout devant la porte refermée, se trouvait juste à sa droite, il dit ironiquement:

«Vraiment… une cédule?… Qu'offre-t-elle comme signature?…

—Un cob,» répondit Ruscassier.

Sur ce dernier mot, qui lui notifiait sa ruine complète et celle des siens, Roland tourna la tête vers son interlocuteur avec une formidable violence et ressentit aussitôt, accompagnée d'un rapide et instinctif geste de secours, une fugitive douleur dans la nuque à l'endroit précis de la triple lettre aimantée. Sans en faire cas, il se leva pour marcher, livide, jusqu'à Ruscassier et vit son cob authentique sur le terrible parchemin, qui, bien redressé sans traces de pli ni de colle, lui apparut clairement comme l'un des blancs-seings confiés à Dourtois.

Quoi qu'il en fût, mise sous un texte écrit de sa main, cette signature—que depuis sa fondation, vieille de trois cents ans, aucun des siens n'avait jamais reniée—constituait à son gré un engagement formel, auquel, selon les prévisions de Quentin, il comptait faire aveuglément honneur, sans même invoquer le cas d'obtention par violence.

Congédiant Ruscassier avec promesse de paiement rapide, il manda Dourtois.

Une fois instruit des événements, l'intendant, resongeant à l'incendie d'abord attribué au hasard, soupçonna Quentin, qui, interrogé, avoua tout cyniquement et, rappelant avec arrogance qu'un serment obligeait Roland à rester neutre vis-à-vis des coupables, fut simplement chassé sur l'heure.

Roland, anéanti, réalisa tous ses biens et paya les huit cent mille livres à Ruscassier, forcé de partager avec Quentin.

Retiré avec les siens dans la ville de Souvigny, Roland, pauvre, se livra plus ardemment que jamais à l'étude des sciences et donna, pour vivre, des leçons de physique ou de chimie.

Souvent, intrigué, l'ex-châtelain repensait, non sans en chercher la cause, à cette douleur qu'il avait, pour la première fois de sa vie, éprouvée à la nuque dans la seconde terrible où le motcobétait tombé des lèvres de Ruscassier. En recommençant, avec la même brusquerie fabuleuse, le mouvement de tête effectué alors, il parvenait parfois à s'infliger la mystérieuse souffrance en jeu. Mais nombreux étaient les cas où le tic, malgré toute la violence mise, demeurait indolore. A la longue, Roland découvrit que la venue ou le défaut du mal dépendait du point de l'espace auquel il faisait face. Multipliant dès lors les expériences, il fut contraint d'admettre finalement, malgré les révoltes opiniâtres de sa raison, cette conclusion incroyable: en n'importe quel lieu clos ou découvert, quand, se trouvant vis-à-vis le nord, il tournait subitement la tête soit à l'est, soit à l'ouest, la sensation apparaissait,—alors qu'une orientation initiale de sa personne vers tous autres points cardinaux laissait sans nul effet ses plus prestes pivotements céphaliques.

Roland se rappela qu'effectivement il avait juste devant lui certaine fenêtre en pan coupé donnant au nord, lors de la fatale visite de Ruscassier, debout à sa droite.

Consistant en de nombreux picotements nettement localisés, la douleur provenait évidemment des multitudes de pointes aimantées qu'offrait le monogramme de la nuque. Roland, songeant au mode d'introduction jadis employé par Oberthur, savait que les minuscules aiguilles, quand il se tenait droit, étaient placées dans sa peau perpendiculairement à un plan vertical qui eût touché ses deux épaules. La connaissance de ce fait, jointe à ses observations sans nombre, le conduisit, à force de méditations investigatrices, aux termes de cette hypothèse, qui, bien qu'obstinément rejetée par lui pour son étrangeté inadmissible, s'imposait victorieusement comme cadrant seule avec toutes choses:la pointe aimantée des aiguilles subissait une mystérieuse attirance vers le nord. Quand Roland se postait de manière à fixer le septentrion, toutes les pointes, directement sollicitées en avant, opposaient, dès qu'un brutal mouvement du cou les entraînait ailleurs, une certaine résistance d'où naissait le picotement pénible,—logiquement absent dans chaque autre cas.

Roland avait bien démêlé la cause réelle de sa capricieuse douleur. Ses notions d'homme duXIIesiècle, toutefois, le forçaient à se débattre craintivement contre la nouveauté trop hardie d'une vérité à ce point inouïe, qui le pénétrait d'une secrète joie en s'affermissant de plus en plus dans son esprit, enivré par le pressentiment d'une prodigieuse trouvaille.

Pour éprouver la justesse de sa théorie, il emplit d'eau un récipient—et posa transversalement sur deux petits fétus de paille parallèles, flottant à la surface, une longue aiguille aimantée, dès lors pourvue d'une parfaite liberté d'évolutions.

Et Roland, ébloui par la grandeur de sa découverte, dont il entrevoyait les sublimes conséquences maritimes, put constater, le cœur palpitant, que l'aiguille, déplacée en n'importe quel sens, ramenait toujours, pour l'y maintenir fixement, sa pointe vers le nord.

Il porta au roi Louis VII son invention gigantesque, apte à faire réaliser tant de progrès à la navigation, à sauver des flots tant de vies humaines, à conduire au relèvement de tant d'étonnantes terres encore inconnues. Enthousiasmé, le souverain, en récompense, lui donna une fortune.

On eut dès lors, à bord de chaque navire, une aiguille aimantée qui montrait le nord, soutenue par deux fétus de paille sur l'eau d'une fiole à demi pleine. Appelémarinette[3], cet instrument primitif était l'ancêtre du compas véritable, qui n'apparut, muni d'une rose des vents, que trois siècles plus tard.

[3]Marinette,—compagne du marin.

[3]Marinette,—compagne du marin.

Ayant racheté son château, Roland, riche à nouveau, se mit à bénir les étranges circonstances de son désastre, sans lesquelles jamais il n'eût fait sa découverte immortelle. Seul, en effet, un mouvement de tête d'une fantastique brusquerie parvenait à provoquer la douleur de nuque. Or, pour déterminer fortuitement pareille fougue, il ne fallait rien moins que l'annonce brutale, faite à une âme sereine, d'une ruine complète et sans recours. Par un bizarre enchaînement de faits, la perception du monosyllabecobavait, d'un seul coup, plongé Roland, confiant et ironique, jusqu'au fond du plus sombre abîme. Un mot plus long eût peut-être amené moins d'instantanéité dans le phénomène psychique et, partant, dans le fameux pivotement de tête, dès lors incapable d'engendrer le mal révélateur.

Quant aux deux complices, Ruscassier et Quentin, bientôt réduits à rien par le jeu et les bombances, ils s'étaient fait incarcérer pour de nouveaux délits.

Sur ce sujet, le dramaturge Eustache Miécaze avait bâti une vivante pièce. Dans un prologue, le savant Oberthur tirait l'horoscope de Roland nouveau-né tenu par son père—puis préparait, non sans en expliquer les secrets et le but, l'opération sous-occipitale, qui ne commençait qu'au baisser du rideau. Cinq actes, situés un quart de siècle plus tard, évoquaient ensuite, dans leurs moindres détails, la tragique aventure du blanc-seing et ses conséquences d'abord funestes, mais finalement radieuses.

Revêtu d'un costume à col bas, laissant voir en gris foncé dans sa nuque l'interne monogramme stellaire, dû en réalité à un faible maquillage extérieur, Lauze avait maintes fois joué avec grand succès le rôle de Roland,—personnage complexe, tour à tour saturé de calme bonheur familial auprès de son épouse et de ses fils, effondré sous le coup de ses revers, courageux dans le malheur, hanté par la gestation de sa noble découverte,—enfin, ivre de légitime gloire.

Mort, il rejouait facticement le plus marquant épisode du drame, celui où le motcob, jeté par Ruscassier tenant la cédule, devenait la cause indirecte de certaine douleur postérieure du cou, si grosse d'éternelles conséquences mondiales.

Attentif à jeter juste au moment voulu, pour que l'illustre mouvement de tête eût bien l'air d'en résulter, la dernière des deux syllabes composant sa réponse, un figurant se chargea du rôle de Ruscassier, et tout fut mis en œuvre—accessoires et décor, costumes exacts et maquillage spécial de la nuque du cadavre—pour donner à la fille de l'acteur, pleine de fanatisme dans sa piété admirative, la parfaite illusion de revoir son père en scène.

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4oUn enfant de sept ans emporté par la typhoïde, Hubert Scellos, dont la mère, jeune veuve désormais seule au monde et assaillie d'idées de suicide, ne différait l'exécution de ses tragiques projets que pour s'accorder la cruelle joie de voir une existence mensongère déroidir un moment le corps de son fils.

Une émotion poignante s'empara de la malheureuse quand elle comprit que l'enfant revivait les minutes où, pour lui souhaiter sa dernière fête, il avait, assis sur ses genoux, récité, en la fixant tendrement, leVirelai cousude Ronsard.

En cette œuvre qui atteint l'absolue perfection—touchant hymne d'amour filial qu'un oiselet, exaltant les bienfaits reçus à toute heure, est censé adresser à sa mère—le poète obtient d'intensives expressions de pensées, dues à une précision lapidaire dans l'agencement des mots. Or, auXVIesiècle, les termescousuetdécousus'appliquaient tous deux au style, soit marmoréen, soit relâché, alors que le dernier seul, de nos jours, garde encore son sens figuré. De là le surnom admiratif spontanément décerné par les masses, dès son apparition, au célèbre virelai en cause, chef-d'œuvre de cohérente concision.

Tant de recherche et de densité rendant les vers durs à retenir, Hubert Scellos, pour tout se mettre en tête, avait fourni de violents efforts préoccupants, qui expliquaient la réminiscencepost vitam.

Cette récitation, dont le gracieux défunt s'acquittait sans faute en joignant à l'intonation juste des gestes montrés et bien compris, n'avait demandé, comme mise en scène, qu'une simple chaise,—sur laquelle, sans admettre la pensée de se faire remplacer, la pauvre mère, chaudement couverte, venait s'asseoir, pour prêter l'asile de ses genoux et goûter ainsi un plus complet bonheur illusoire.

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5oLe sculpteur Jerjeck, qui, décédé subitement sans famille, était conduit par un jeune homme, Jacques Polge, son assidu élève et chaud admirateur.

Songeant aux dix grandes heures que Jerjeck avait, de temps immémorial, consacrées chaque jour au travail, son unique et obsédante passion, Polge, fort de maintes probabilités, espérait à bon droit voir revivre au cadavre, de préférence à toutes autres, des minutes productives. Curieux, il voulait savoir, au cas où l'événement lui donnerait raison, si son maître, dont tout le talent reposait dans les plus minutieuses finesses de détails, réaliserait une fois mort les mêmes miracles que de son vivant.

Canterel aperçut là un intéressant moyen de montrer, d'une façon particulièrement écrasante, avec quelle rigueur absolue les tranches de vie reconstituées ressemblaient à leurs modèles.

Ce furent bien, comme tout portait à le prévoir, des instants de labeur que revécut le cadavre, efficacement épié par Polge, dès lors amené à instruire Canterel de différents faits.

Six mois avant, Jerjeck avait reçu à Paris la visite d'un nommé Barioulet, commerçant enrichi de Toulouse, qui, resté garçon jusqu'à la cinquantaine, devait épouser, dans un délai encore vague, une jeune fille de chez lui, séduite par sa grosse fortune.

Terriblement épris, comme tout quinquagénaire que trouble une adolescente, le commerçant voulait, à l'occasion de son mariage, donner à chacun de ses amis quelque précieux souvenir, qui, susceptible derester, perpétuerait indéfiniment la mémoire d'une date suprême dont s'illuminait toute sa vie. Un bijou, s'il ne se perd pas, se démode, s'abîme,—et las de sa vue on s'en défait. Seule, aux yeux de Barioulet, une œuvre d'art signée d'un nom illustre avait chance, même petite et, partant, abordable, de tenir bon dans telle famille à travers maintes générations.

Spécialisé dans l'unique production de Gilles en marbre hauts de quelques centimètres, Jerjeck, éminemment célèbre, lui parut désigné pour recevoir sa commande.

Il fut convenu que l'artiste exécuterait comme échantillons trois différents Gilles de marbre, qui, joyeux et rieurs à l'excès en tant qu'évocateurs d'un jour d'ardente félicité, seraient, s'ils agréaient à Barioulet, suivis d'une foule d'autres du même genre,—en attendant que la grande date fût, sitôt fixée, explicitement gravée sur chaque socle.

Le Toulousain parti, Jerjeck se mit à l'œuvre, employant de bizarres procédés dont il avait, dans son enfance, contracté l'habitude.

Orphelin pauvre, auquel des oncles chargés de famille payaient collectivement, au prix de lourds sacrifices, l'internat dans un lycée parisien, Jerjeck avait grandi loin de tout foyer.

Les plus belles joies de sa vie d'enfant étaient les longues visites faites en troupe aux musées par les dimanches pluvieux. Aux lendemains de ces journées bénies, il s'essayait de mémoire à reproduire tel tableau en dessinant sur ses cahiers ou telle statue en pétrissant un bloc de mie distrait de son pain.

Au Louvre, un jour, ses regards furent médusés par leGillesde Watteau, qu'il s'acharna, par la suite, à copier d'après son souvenir. Mais nul croquis ne le contentait. Attribuant avec raison ses déboires à la gênante pénurie de traits de plume qui, exigée par la totale blancheur du personnage enfariné, créait une grave difficulté, il imagina un subterfuge propre à lui donner au moins l'illusion d'une besogne plus copieuse.

Il noircit d'encre une page entière—puis, à l'aide d'un grattoir, quand tout fut sec, fit, dans un coin, apparaître son Gilles par élimination.

D'emblée ce procédé le conduisit au succès, tant l'inspirait la venue progressive sur fond sombre des fascinantes blancheurs constitutives de son héros.

S'écartant alors du modèle, il parsema la page noire de nombreux Gilles en ratures, variant selon sa fantaisie la pose et l'expression.

Averti par son instinct qu'une voie fertile venait de s'ouvrir sous ses pas, il s'ingénia fort assidûment, dans la suite, à confectionner, grattoir en main, sur papier largement maculé, une foule d'esquisses du même personnage, vu sous divers aspects. Il obtenait, avec les rares vestiges d'encre laissés au laiteux visage par sa lame, d'étonnants jeux de physionomie.

Ayant tenté de modeler des Gilles en mie de pain, il crut voir une clarté brusque s'épandre sur sa vie. La statuaire, qu'il avait de tout temps préférée au dessin, faisait mieux encore s'épanouir les mystérieuses facilités que lui donnait son sujet favori.Sculpter des Gilles, cela, il le sentait, lui procurerait gloire et fortune.

Mais comment progresser avec sa mie pour toute argile et ses doigts comme outils—sans un centime pour s'offrir mieux?

Il avait chaque semaine une classe de botanique du professeur Brothelande, qui, célibataire économe fixé dans la banlieue et très épris de sa science, consacrait tout le produit superflu de son traitement et de ses leçons à la culture en serre de végétaux curieux.

Trouvant pour ses démonstrations les meilleures planches insuffisamment claires, souvent Brothelande, sans souci de l'embarras, transportait en personne, de chez lui au lycée, tel spécimen rare sur lequel devait rouler sa classe.

Il dépaqueta un jour devant Jerjeck et ses camarades, pour leur en parler longuement, unepridiana vidua(veuve de la veille), grande fleur annamite qui, ressemblant de forme à la tulipe, doit son nom triste, évocateur de deuil, à ses étamines blanches et à ses pétales noirs.

Lapridiana viduaest surtout remarquable par le fond de sa corolle, qui sécrète une cire noire à nombreux granules blancs—appeléecire nocturnepour son aspect de firmament étoilé.

Ayant, du haut de sa chaire, montré cette cire à toute la classe en penchant la fleur en avant, Brothelande, annonçant qu'elle se reformait lentement après chaque soustraction, en prit une faible dose avec la pointe d'un coupe-papier, qui, passant de main en main, permit aux élèves d'étudier de près, en la palpant, l'attrayante substance molle,—douée d'une rare malléabilité, dont Jerjeck, quand vint son tour, fut subitement frappé.

Heureux de constater que lapridiana viduaavait fort captivé son jeune auditoire, Brothelande promit de donner l'exotique fleur, facile à cultiver longtemps dans son pot, au vainqueur de la plus prochaine composition.

Pensant aux pas de géant qu'un bloc de cire nocturne lui permettrait de faire dans son art, Jerjeck n'eut plus qu'un but: gagner la fleur. A force de travailler sans relâche son cours de botanique, en négligeant au risque de maintes punitions tous autres devoirs ou leçons, il conquit la première place dans l'épreuve désignée—et reçut des mains de Brothelande lapridiana vidua.

Exact dispensateur de soins et d'eau, Jerjeck s'appliqua, jusqu'à la mort de la fleur, à recueillir par intervalles dans la corolle, où elle renaissait toujours, la cire fuligineuse, dont il eut finalement une masse importante, prompte à combler ses vœux, dès le premier essai, par son obéissante souplesse.

Visant à une extrême finesse d'exécution, que ne pouvaient lui donner tels instruments de fortune provenant de son plumier, il songea que sa mie de pain, insuffisante comme argile, lui servirait excellemment, du moins, à façonner avec ses doigts des ébauchoirs de formes infinies et précises, bons à étrenner une fois durs.

Mise en pratique, son idée triompha. Pourvu d'outils conçus par lui et bien rassis, il fit avec son paquet de cire, d'après le dernier dessin dû à son bizarre procédé, un Gilles spirituel et vivace. Se sentant le pied à l'étrier, il passa tout son temps libre à sculpter son héros sous mille formes, commençant par établir—à l'aide d'une silhouette blanche qui, faite au grattoir sur fond d'encre, lui inspirait de fécondes trouvailles—l'attitude, les traits et l'expression de chaque statuette.

Sitôt une œuvre finie, la cire, roulée entre ses mains, devenait une boule unie prête à resservir.

Jerjeck attacha bientôt une importance grandissante à son étrange travail préalable sur papier, voyant qu'il en tirait décidément ses plus lumineuses conceptions. Il fit de chaque Gilles, face et revers, deux études très poussées qui le guidaient pas à pas pour le modelage—et prit même, presque sans le vouloir, trouvant là instinctivement une aide singulière pour sa tâche de sculpteur, l'habitude de reproduire à la surface de la molle statuette noire, en alignant finement tels granules blancs de la cire nocturne, les évocateurs traits d'encre laissés avec tant de talent sur la feuille par son prestigieux grattoir. Ainsi l'œuvre, après achèvement, formait en quelque sorte le négatif exact du Gilles dont le double dessin fournissait le positif. Quand venaient à manquer les granules superficiels, Jerjeck en puisait de sous-jacents dans l'épaisseur même de la cire, enfonçant au contraire en cas de pléthore, pour les recouvrir ensuite, ceux qui l'eussent, inutilisables, empêché d'établir telle vierge unité noire.

Cette tactique plastico-linéaire fut pour Jerjeck féconde en immenses résultats—et l'amena finalement à produire d'exquis chefs-d'œuvre, qui, sans elle, l'artiste le sentait, n'eussent pas atteint le même degré de perfection.

Ainsi, sans maîtres, Jerjeck se fit, dès l'adolescence, un splendide talent, auquel, ses études terminées, il dut un prompt succès.

Or jamais il ne put, malgré diverses tentatives, changer ses originelles façons de travailler. Seul un double dessin au grattoir éclairait bien la genèse de chacun de ses Gilles, et il préférait à l'invariable série d'ébauchoirs offerte par les marchands ses outils en mie de pain, qui, du moins, pouvaient recevoir de lui, suivant tels besoins, mille formes toujours nouvelles aptes à contenter ses plus subtils désirs,—non sans parvenir vite à une dureté suffisante; quant à la cire nocturne, qu'un horticulteur lui fournissait sur commande, elle se prêtait plus commodément que toute autre matière, par la présence naturelle de ses grains blancs dans sa masse noire, au marquage net et saisissant des traits copiés sur le modèle.

Une fois un Gilles achevé, il en faisait exécuter, pour le commerce, des reproductions en marbre où ne figurait nullement le tracé linéaire, qui ne constituait en somme qu'un auxiliaire pour le modelage. Mais cet auxiliaire était puissant et, par son importance, faisait dire à Jerjeck qu'il n'eût, sans lui, jamais conquis une complète maîtrise. L'artiste remerciait donc le hasard grâce auquel était venu jadis jusqu'en ses mains un peu de cette cire nocturne, dont le neigeux mouchetage rare sur fond noir l'avait irrésistiblement incité à sculpter avec traits le négatif exact du dessin justement très blanc qui le guidait; son nom devait un rayonnement supplémentaire à lapridiana viduaprésentée, certain jour mémorable, en classe de botanique.

Jerjeck envoya bientôt à Barioulet trois exultants Gilles de marbre, faits par phases suivant sa méthode habituelle. La réponse l'amusa par son style, où éclatait l'esprit fruste et pratique de l'ancien commerçant non affiné par la fortune. Barioulet lui écrivait naïvement: «Je suis content de vos trois Gilles et vous commande une grosse dito, chacun dans une pose différente.»

Ces mots: «une grosse dito», visant des œuvres d'art citées pour leur délicate perfection, provoquèrent le rire de Jerjeck, qui, la lettre sitôt achevée, se mit à la tâche pour le premier des cent quarante-quatre Gilles requis. Polge, alors en train de modeler à quelques pas, entendait son maître, qui lui avait communiqué l'épître, dire par moments, secoué d'une brusque hilarité: «Une grosse dito!»

Gaîment lancée par le cadavre, cette courte phrase surtout avait permis à Polge de reconnaître la scène reproduite, qui n'était autre, en effet, que celle amenée par la lettre de Barioulet.

Pourvu de son matériel exact des derniers temps, Jerjeck, mort, fit, en ratures d'abord, en cire nocturne ensuite, un Gilles identique à celui qui, de son vivant, avait paru dans les minutes en cause. L'expérience, renouvelée, fut chaque fois concluante, touchant l'extraordinaire finesse de l'œuvre ainsi créée.

**    *

6oLe sensitif écrivain Claude Le Calvez, qui, peu de temps avant sa fin, atteint à son su d'une affection d'estomac sans recours et nerveusement terrifié par l'approche de la mort, avait demandé lui-même à être, dès son dernier soupir, accommodé à souhait dans la glacière deLocus Solus, trouvant un peu d'adoucissement à ses angoisses devant le néant dans la pensée d'agir encore après le grand moment redouté.

L'heure venue, on s'aperçut que les façons du défunt se rapportaient à un traitement médical récemment suivi par lui.

L'année précédente, un illustre praticien, le docteur Sirhugues, avait trouvé le moyen d'émettre certaine lumière bleue qui, bien que très faible d'éclat, contenait une merveilleuse puissance thérapeutique et se chargeait, intensifiée par une immense lentille, de rendre promptement de la vigueur à tout valétudinaire soumis après dévêtement, soit de jour, soit de nuit, à ses mystérieux rayons.

Placé au foyer de la lentille, le sujet, en proie à une folle surexcitation et souffrant d'une cruelle brûlure générale, s'efforçait de fuir. Aussi l'enfermait-on étroitement dans une sorte de cage cylindrique à forts barreaux, qui, établie juste au lieu indiqué, avait reçu le nom degeôle focale.

D'un maniement encore précaire la rendant souverainement dangereuse, l'étrange lumière, à peine agissante sur la vue et rebelle à toute photométrie, eût pu tuer le turbulent détenu, en cas de soudaine prodigalité fortuite et insoupçonnée de l'appareil qui la créait; comme toute marque tracée sur une surface quelconque mise près du foyer de la lentille s'effaçait vite à son terrible contact, Sirhugues songea que, par sa contenance dans la geôle aux moments voulus, quelque gravure déjà ancienne ayant fait preuve d'exceptionnelle résistance pourrait jouer le rôle d'avertisseur.

Grâce à d'actives recherches, il trouva chez un antiquaire, en réponse à ses désirs, un plan de Lutèce gravé sur soie, qui, remontant au roi Charles III le Simple, était le fruit d'un fait émouvant.

Visitant un jour, proche la partie nord-ouest de l'enceinte, un des plus pauvres quartiers de Lutèce, Charles III avait frémi de dégoût devant d'inextricables dédales de petites ruelles sombres et puantes.

Rentré dans son palais, il demanda un plan de la ville puis, avec un large trait de plume, traversa le quartier en cause d'une ligne strictement droite, qui, dépassant de ses deux bouts, afin de mieux attirer l'attention, l'enceinte, régulièrement courbe à cet endroit, avait l'aspect d'une sécante.

Ordre fut donné de percer une spacieuse avenue suivant l'exacte indication fournie par la portion intra-muros de la ligne, pour assainir le triste coin où, faute d'air et de clarté, sévissaient de nombreuses maladies.

Le lendemain, Charles III fit exposer au centre du quartier intéressé le plan à la marque prometteuse, pour que les habitants pussent d'avance se réjouir.

On indemnisa ceux que lésaient les démolitions, et l'œuvre s'accomplit.

Vers le premier tiers des travaux, un pauvre ouvrier graveur nommé Yvikel, habitant une ruelle obscure et infecte entre toutes, avait vu soudain la brise et le soleil entrer à flots dans sa maison, dont la façade, par chance, était sur l'alignement de la nouvelle avenue.

Or Yvikel, veuf, n'avait au monde que sa fille unique Blandine, adolescente de fragile nature, qui, depuis un an, pâle et secouée par la toux, déclinait de jour en jour, clouée en son lit par la faiblesse.

S'épuisant de travail pour payer soins et remèdes, Yvikel avait résolu de se tuer après le décès de son enfant, qui seule l'attachait à la vie,—quand l'enivrante transformation de son logis lui fit concevoir l'espoir d'une guérison.

Le printemps commençait. Blandine, de son lit, traîné contre la fenêtre ouverte, se grisa éperdument d'oxygène et de rayons. Pleurant de bonheur, son père la vit reprendre des forces et du teint, tandis que les quintes s'espaçaient. La victoire était complète au moment où s'achevait l'avenue.

Dans son délire de joie, Yvikel voulut témoigner par un hommage divin sa reconnaissance au roi, dont l'œuvre louable était la cause de son ardente félicité.

C'était l'usage alors, quand par des prières à telle adresse on obtenait quelque merveilleuse guérison, de faire graver sur soie, en réservant le parchemin aux seuls textes religieux, un sujet naïf où l'auteur du miracle, auréole au front, tendait sa main puissante vers le chevet occupé par l'être cher sauvé de la mort. L'œuvre, encadrée, servait d'ex-voto et venait accroître tel groupe de ses pareilles, qui partout ornaient en foule les autels de Jésus, de la Vierge et des saints.

Yvikel, qui, fort habile en son art, avait plusieurs fois, sur commande, exécuté des ex-voto de ce genre, projetait d'en offrir un au roi.

Or, tel que ceux qui, le front nimbé, allongeaient le bras, sur les soyeuses gravures, vers le lit de souffrance, Charles III avait eu nettement, en créant d'un rigide trait de plume la fameuse artère, son geste guérisseur, qu'il fallait évoquer pour obéir à la coutume.

Avec sa meilleure encre, Yvikel, prodigue de temps et de soins, grava sur soie, en s'inspirant de l'original toujours exposé au cœur même du quartier, un plan de Lutèce traversé, en place voulue, par une large sécante—puis fit encadrer l'œuvre pour l'envoyer au roi, expliquant son action dans une lettre enthousiaste, où, non sans en montrer longuement la cause, il relatait la guérison de sa fille.

Touché, Charles III pensionna Yvikel et fit mettre au dos de l'ex-voto l'épître lisible en partie derrière une vitre.

Or, après tant de siècles, le plan et la sécante avaient encore une surprenante vigueur, due aux mille soins exceptionnels apportés dans l'exécution de la gravure ainsi qu'au choix spécial de l'encre et à la présence de la soie, plus apte que toute autre matière à garder sans altération une effigie reçue.

Retirant la lettre de l'objet pour la lire toute, Sirhugues avait appris l'anecdote puis complété ses informations par des recherches.

Il mit à diverses reprises le plan dans la geôle focale—et le vit résister victorieusement aux attaques de la lumière bleue.

Comme chaque fois un léger affaiblissement des lignes, inexistant pour l'œil nu, se produisait néanmoins, prouvant que les puissants effluves avaient quand même une certaine prise sur elles, on pouvait être sûr qu'en cas d'effervescence subite de la source lumineuse l'œuvre pâlirait vite, annonçant ainsi le danger.

Sirhugues tirait grand profit de l'aventure d'Yvikel, dans laquelle tout s'était allié pour inciter l'honnête graveur, armé de procédés perdus depuis, à établir sur soie, avec des soins inusités dont sa lettre au roi faisait mention, cette gravure prodigieusement durable, si utile maintenant pour l'emploi de la geôle focale.

Il fallait en outre à Sirhugues, pour chaque séance, une gravure moins solide, dont l'effacement progressif dans la geôle lui permît de régler son courant.

Seuls ceux restés bons, après l'épreuve d'un grand demi-siècle au moins, parmi des exemplaires quelconques, tirés en un stock unique le même jour et de même façon, pouvaient lui donner des indications fixes.

Fort en peine pour trouver dans le passé quelque abondante édition ni dispersée ni détruite, Sirhugues fit paraître en note, dans divers périodiques spéciaux, son desideratum—et reçut bientôt la visite du grand éditeur de gravures Louis-Jean Soum, qui lui apportait mille exemplaires d'une caricature de Nourrit datée de 1834.

Au début de cette année-là, l'éminent chanteur s'était couvert de gloire en prodiguant généreusement sa voix au timbre énorme dans sa belle création d'Énéeà l'Opéra.

Au troisième acte, penché, parmi des roches, sur une sorte de puits qui devait le conduire aux enfers, Énée appelait Caron par plusieurs «hôô» sans cesse plus élevés et plus forts. Le dernier, très perché, fournissait à Nourrit, par une habile attention du compositeur, l'occasion d'émettre, avec sa puissance maxima, son fameux ut aigu, cité dans toute l'Europe. Or cette note, suivie d'une explosion d'enthousiasme, était le clou de chaque représentation et faisait beaucoup parler d'elle.

Josolyne, l'un des premiers caricaturistes de l'époque, résolut d'exploiter la vogue de ce son transcendant.

Il fit une charge où l'on voyait le célèbre do sortir de la bouche de Nourrit, penché vers les enfers, et parvenir au nadir, après s'être propagé à travers toute la terre.

Par là, Josolyne voulait indiquer que la note renommée, sans se soucier d'aucun obstacle, résonnait jusqu'aux régions stellaires.

La maison Soum, alors tenue par le bisaïeul de Louis-Jean, tira de l'œuvre mille exemplaires, dont la vente devait, à chaque représentation d'Énée, accompagner celle du programme.

Josolyne offrit l'original même à Nourrit, en lui exposant ses projets, certain de le voir flatté par une telle glorification de sa voix.

Mais le ténor, connu d'ailleurs pour son esprit lunatique et violent, vit seulement le côté burlesque de l'œuvre, qu'il déchira nerveusement, révolté d'être ainsi tourné en ridicule. Il s'opposa formellement, en outre, à la sortie des mille reproductions.

Josolyne, nature indulgente, prit en philosophe son parti de la chose et régla le graveur, en le priant de garder chez lui l'édition malchanceuse, pour le cas où il serait un jour possible de la mettre en circulation.

Peu après, Josolyne disparut subitement un soir, sans donner prise à aucune recherche.

Au bout de trente-cinq ans, il fut légalement considéré comme mort et on exécuta ses volontés testamentaires.

Alors octogénaire, le bisaïeul de Louis-Jean Soum apprit officiellement que la fatale édition jadis invendue lui était léguée sans réserve—mais, par délicatesse, décréta péremptoirement que ni lui ni ses successeurs, tant que manquerait la preuve certaine du trépas de l'illustre caricaturiste, ne se permettraient de toucher à ce qui, en somme, pouvait continuer à n'être qu'un dépôt.

Sous l'aïeul puis sous le père de Louis-Jean, nul incident ne survint.

Or, dernièrement, en démolissant une vieille maison dans un des bas quartiers de Paris, on avait trouvé, muré dans un retrait de la cave, un cadavre non dévêtu, facile à identifier grâce au nom inscrit par le tailleur dans chaque pièce d'habillement.

C'était le corps de Josolyne, qui, artiste névropathe et bohème, grand amateur de crapuleuses orgies, auxquelles imprudemment il se livrait paré de bijoux et portefeuille en poche, avait dû, le soir de sa disparition, se laisser entraîner par une fille dans un repaire où l'attendaient la mort et le dépouillement.

La prescription couvrant le crime, on n'ouvrit pas d'enquête.

Désormais Louis-Jean Soum pouvait, sans arrière-pensée, disposer de l'édition si longtemps inutilisée.

Il se demandait encore quel parti en tirer, quand la note de Sirhugues avait frappé son regard et déterminé sa démarche.

Sirhugues acheta le stock sans marchander, ébloui par la rare aubaine qu'il devait à la fois au caractère ombrageux de Nourrit, au mystère qui si longtemps avait plané sur la disparition de Josolyne et au scrupuleux excès de probité des Soum.

Huit cent seize exemplaires de ton identique lui restèrent, après élimination de ceux dont le temps irremplaçable, se chargeant d'accomplir un indispensable office, avait, en les altérant, dévoilé l'infériorité, originairement inconnaissable.

Il fut décidé qu'une caricature de Nourrit, mise en la geôle focale, serait sacrifiée, pendant le début de chaque séance, au difficile réglage du courant, que Sirhugues modérerait ou pousserait tour à tour suivant telles manifestations de hâte ou de paresse observées par lui dans l'escamotage de l'œuvre.

Dès lors, Sirhugues chercha quel était le meilleur subterfuge à employer pour que, durant chaque emprisonnement de malade dans la grille cylindrique, le plan de Lutèce et la charge astronomique fissent avec continuité, comme il importait, rigoureusement face à la lumière bleue, sans pouvoir, même passagèrement, recevoir de l'ombre du sujet, au détriment de leur mission, ni lui en donner, au préjudice du traitement,—malgré la turbulente mobilité qui, là, s'emparait des plus calmes.

Après de longues réflexions, il fit exécuter, en le destinant au patient, un casque étrange, surmonté d'une pivotante aiguille aimantée après laquelle devaient pendre les deux gravures,—qu'on exposerait à nu, sans même admettre l'obstacle d'un verre protecteur. Offrant juste, pour avoir été fabriqué sur commande bien déterminée, le poids nécessaire au parfait équilibre de l'aiguille, un cadre neuf, dans lequel chaque fois le fortuit élu des exemplaires caricaturaux viendrait prendre place pour garder la tension voulue, fut, ainsi que celui du plan de Lutèce, muni de deux crochets suspenseurs. Un aimant, intelligemment manié à côté de la geôle par un homme attentif, forcerait l'aiguille, sans même la toucher, à conserver, en dépit de tout, la bonne orientation. Grâce à cet ensemble d'artifices, les deux gravures demeureraient toujours vis-à-vis le rayonnement bleu, sans que le malade et elles courussent le risque réciproque de se faire de l'ombre.

Un miroir, convenablement situé et tourné, permettrait au manipulateur de l'appareil photogène d'épier chacune des deux gravures malgré l'obstacle de la lentille.

C'est alors qu'on avait amené à Sirhugues l'infortuné Claude Le Calvez, dans l'espoir qu'un énergique reconstituant externe suppléerait quelque temps à l'alimentation, déjà devenue, dans son cas, à peu près impossible.

De quotidiens séjours dans la geôle focale rendirent en effet du nerf au pauvre condamné, dont ils retardèrent la mort de plusieurs semaines.

Or Le Calvez, pendant sa première incarcération, avait donné les signes d'une exaltation terrible, qui s'était peu à peu atténuée au cours des épreuves suivantes. Et c'étaient les minutes angoissantes de cette séance initiale—à partir de l'instant où, sur un brancard, on l'avait conduit, plein d'appréhension, devant la geôle focale—qui, vu l'ébranlement profond qu'elles avaient causé en lui, revenaient facticement au jour depuis sa mort.

Sirhugues apprit ce fait, qui lui suggéra une idée. Il voulut voir si sa lumière bleue pourrait avoir quelque effet régénérateur sur un corps maladif doué par Canterel de vie artificielle—et vint pour cela, à l'intention de son défunt client, tout agencé lui-même en lieu désigné comme s'il se fût agi d'un sujet ordinaire,—en maintenant même la précaution relative au plan de Lutèce, pour supprimer toute chance de détérioration photogénique du cadavre. A son point de vue spécial l'événement fut négatif, mais, dans l'espoir d'un résultat futur, il tint à multiplier les essais.

**    *

7oUne jeune beauté d'outre-Manche, accompagnée de son mari le riche lord Alban Exley, pair d'Angleterre, qui, tendrement impatient de voir la trépassée renaître un moment auprès de lui, eut le cœur serré, à la réalisation de son rêve, par certains côtés tragiques du moment revécu.

Épousée pauvre par amour et devenue ainsi lady et pairesse, Ethelfleda Exley, esprit léger grisé par l'argent et les titres, n'avait jamais songé, depuis son mariage, qu'à sa parure et à la perfection vantée de sa personne physique.

Elle avait notamment adopté, à l'instar des premières élégantes de Londres, une mode récente concernant certain étamage des ongles, qui, supérieur à tous systèmes de polissage, créait au bout de chaque doigt une sorte d'étincelant petit miroir.

Opérateur adroit, l'inventeur du procédé, après complète insensibilisation locale, séparait avec une drogue spéciale la chair et l'ongle, dont il étamait la face interne, avant de le recoller solidement à l'aide d'un second produit de sa façon. L'étain employé, savamment doué d'une demi-transparence, laissait, non sans atténuation, à la lunule sa blancheur et à tout le reste, moins la portion réservée aux ciseaux, sa discrète nuance rosée.

A mesure que l'ongle poussait, il fallait, de temps à autre, que l'inventeur le décollât de nouveau, pour étamer, à sa base, la mince bande neuve.

Cerveau naturellement vain et fragile, Ethelfleda se montrait en outre faible de raison depuis une grave émotion ressentie en son enfance au fond de l'Inde, où son père, jeune colonel, était mort sous ses yeux au cours d'une excursion, la gorge broyée par la mâchoire d'un tigre dont l'attaque subite n'avait pu être prévenue. D'intarissables flots vermeils coulant de la carotide ouverte avaient, pour jamais, donné à Ethelfleda l'horreur nerveuse du sang et, jusqu'à un certain point, des objets de couleur rouge. Incapable d'habiter une chambre tendue de rouge ou de revêtir une robe rouge, elle avait toujours, depuis lors, incliné vers la bizarrerie.

Lord Alban Exley, fils affectueux autant que prévenant époux, ne se séparait jamais de sa vieille mère, dont la santé précaire l'inquiétait. C'était avec elle et Ethelfleda qu'il avait passé en France le précédent mois d'août, dans un vasteHôtel de l'Europedominant une des brillantes plages de la côte normande.

Sportsman accompli, fervent d'équitation et de menage, Alban s'était fait suivre là d'une partie de ses écuries.

Une après-midi, devançant sa femme qui achevait de s'apprêter, il venait de s'installer, guides en mains, dans sonspider—ou léger phaéton de campagne. Ambrose, son jeune groom, attendait à la tête des chevaux le moment de gravir, au départ, l'étroit siège de derrière.

Bientôt Ethelfleda, confuse de son retard, parut, pleine de hâte, ses gants encore pliés, tenant en main, par tendre attention conjugale, une rose-thé distraite d'un bouquet exempt de toute nuance voisine du rouge, dont son mari, le matin même, lui avait fait hommage.

Interrompant son élan, un certain Casimir, vieillard octogénaire portant la livrée de l'hôtel, la rattrapa pour lui présenter un pli.

Depuis soixante ans en service dans l'établissement, Casimir, maintenant gratifié d'une sinécure, ne s'occupait plus que du classement et de la remise des lettres.

L'enveloppe offerte par lui montrait, dans sa suscription noire, le motpairessetracé à l'encre rouge au-dessous du nom:Lady Alban Exley.

Mort un an avant un frère aîné célibataire, le père d'Alban—nommé Alban aussi—n'avait jamais été quelord de courtoisieétranger à la pairie. Aussi, pour distinguer les deux ladies Alban Exley, avait-on respectivement recours aux termesdouairièreetpairesse.

Or l'épître en question émanait d'une jeune femme qui, demandant à regret un secours d'argent, suppliait Ethelfleda, son amie d'enfance, de lui garder le plus grand secret. La crainte spéciale d'une confusion entre belle-mère et bru avait amené la signataire, en quête de tel voyant soulignement, à un emploi partiel d'encre rouge.

Son ombrelle et ses gants dans la main gauche, Ethelfleda tendit, pour prendre la lettre, sa main droite armée de la rose, dont la tige, pressée par son pouce, s'appliqua sur l'enveloppe.

Voyant ressortir, en cette couleur rouge redoutée, le mot qui entre tous, justement, servait à la désigner de façon sûre, elle se fixa sur place, impressionnée, et, ne pouvant réprimer une crispation nerveuse, se piqua le pouce à une épine oubliée par le fleuriste.

Par sa vue abhorrée, le sang tachant la tige et le papier accrut son trouble, et, prise de répulsion, elle ouvrit instinctivement les doigts pour laisser choir hors de son regard les deux objets rougis.

Mais son ongle de pouce, depuis que le mouvement accompli en avait changé l'orientation, lui dardait dans la prunelle, par sa large et claire lunule dont la blancheur était particulièrement favorable, un reflet rouge crûment lumineux provenant de certaine vieille lanterne célèbre dans le pays.

C'est à la fin duXVIIIesiècle qu'un Normand, Guillaume Cassigneul, avait fondé sous le nom d'Hôtel de l'Europel'établissement en jeu, encore exploité de nos jours par ses descendants.

Au-dessus de l'entrée il avait fait suspendre, en guise d'enseigne diurne et nocturne, une lanterne large et haute, dont le côté en façade portait, peinte sur verre, une carte de l'Europe où chaque pays offrait une nuance spéciale, le rouge, couleur attirante, se trouvant réservé à la patrie.

Quand vinrent les campagnes de l'Empire, Cassigneul, rempli d'enthousiasme et très occupé de sa lanterne, fit, date par date, mettre en un rouge identique à celui de la France chaque contrée subjuguée, sans excepter l'Angleterre, qu'il jugea réduite par le blocus continental.

Dès la nouvelle de l'entrée dans Moscou, la Russie, à son tour, subit l'unifiante opération, et l'Europe entière fut alors gagnée par la pourpre de l'état suzerain.

Orgueilleusement, Cassigneul, inspiré par la monochromie de cette partie du monde sans frontières, nomma sa maison, par l'addition d'un seul mot:Hôtel de l'Europe française.

Il dut reprendre, à l'heure des revers, l'appellation primitive—mais garda intacte la carte unicolore, comme un précieux et parlant souvenir de l'apogée napoléonienne.

Lors d'une récente reconstruction de l'hôtel, on avait soigneusement remis à son ancien poste la lanterne légendaire, dont l'histoire, de tout temps répétée de bouche en bouche, constituait une efficace réclame.

Ethelfleda, qui, à son arrivée, avait remarqué cette provocante rougeur, s'était contentée depuis lors, chaque fois qu'elle passait là, d'en détourner ses regards.

Or, c'est illuminée par un ardent rayon de soleil, en train de luire à travers une vaste marquise abritant le seuil, que l'Europe se reflétait maintenant dans la lunule de son ongle.

Cruellement bouleversée déjà, la jeune femme resta hypnotisée par cette brillante tache rouge, dont la forme caractéristique était pour elle nettement reconnaissable malgré l'interversion de l'occident et de l'orient.

Immobile, angoissée, elle dit, sans accent, choisissant d'instinct, sous l'empire de l'ambiance, le français, qu'elle parlait comme sa langue maternelle:

«Dans la lunule… l'Europe entière… rouge… tout entière…»

Dur d'oreille vu son âge, Casimir ne l'entendit pas.

N'ayant rien remarqué de ce qui se passait d'insolite, il s'était mis en devoir de ramasser lettre et rose-thé. Mais la raideur de ses vieux reins arrêta ses doigts à mi-chemin, et, d'une voix forte et brève qui intimait la hâte, il appela, pour être suppléé, le groom de lord Exley.

Casimir, qui, dans sa lointaine adolescence, avait servi commetigrechez un dandy parisien de l'époque romantique, ne s'était jamais déshabitué, pour s'adresser aux valets de pied jouvenceaux, du terme, caduc depuis longtemps, auquel tant de fois il avait répondu.

Ce fut donc ce seul mot: «Tigre» qu'alors il prononça le verbe haut, en fixant le jeune domestique, son doigt tendu vers le trottoir.

Obéissant au regard et au geste plutôt qu'au substantif, pour lui dénué de sens, le groom, quittant la tête des chevaux, vint agripper fleur et missive pour les tendre à Ethelfleda.

Mais celle-ci, ayant, du fond de son hypnose douloureuse, perçu, non sans un frémissement, le vocable émis par Casimir avec une sèche puissance, crut à un cri d'alarme et, soudain hallucinée, vit devant elle—ainsi qu'en témoignèrent ses attitudes hagardes et ses paroles, françaises comme les précédentes—son père aux prises avec le fauve qui l'avait jadis égorgé.

Ajoutée aux trois secousses déséquilibrantes qui s'étaient si vite succédé, la sanglante réapparition maladive de la scène même d'où découlait sa faiblesse mentale assena le coup de grâce à la malheureuse.

Elle se prit à donner des signes de complète folie, sans reconnaître Alban, éperdu d'inquiétude, qui, accourant aussitôt, tandis qu'Ambrose retournait devant les chevaux, la reconduisit doucement à leur appartement.

A dater de ce jour, son état ne fit qu'empirer. Dans son délire tout lui apparaissait revêtu d'une couleur rouge sang.

Transportée à Paris, elle fut examinée par un grand spécialiste, qui, bien documenté par Alban, trouva la cause de la forme spéciale prise par sa vésanie. Rencontrant, à une minute d'ébranlement aigu, un terrain depuis si longtemps mauvais sous certains rapports déterminés, la fameuse tache pourpre ensoleillée contenue en un reflet d'ongle avait, par ses contours évocateurs, conduit la fragile Ethelfleda à la vision démesurée d'une Europe réelle totalement rouge. Ainsi engagée sur une dangereuse pente, elle avait, en sombrant quelques secondes plus tard dans la folie, franchi brusquement d'elle-même une série d'étapes extensives, jusqu'au moment où l'univers entier était devenu rouge à ses yeux.

Combinée avec son érythrophobie, cette absolue généralisation de la couleur qui, pour elle, s'associait si douloureusement avec l'idée du sang fit de sa vie un perpétuel enfer.

Tous traitements échouèrent, et, minée par le martyre qu'elle endurait, la pauvre folle dépérit et mourut.

Accablé de chagrin et songeant à l'immense part qu'avaient prise dans le drame, au fatal instant, la puissance et la netteté du reflet hypnotiseur, Alban exécra l'étameur d'ongles, dont l'invention était en somme la principale cause de son deuil.


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