Ce qui est incontestable, ma chère Réjane, c’est que vous êtes la première comédienne de ce temps. Et cela me donne une furieuse envie d’écrire pour vous la plus jolie comédie du mois dans lequel elle sera jouée,—une comédie sans patois nidéguisement.—En attendant, comme j’en ai commencé pour vous une avec patois et déguisement, je vais tâcher de la finir et j’irai vous voir lundi 22 novembre, à deux heures.Je vous embrasse.H. Meilhac.La mort anéantit tous ces beaux projets.Les rôles que Meilhac ne pouvait plus faire à Réjane, un autre allait les écrire; un esprit original et délicat, un écrivain brillant, railleur et souple, achevait pour elleLysistrata.J’avais quitté l’Odéon, mon cher et honnête Odéon, pour créer, à côté de l’Opéra, un «grand théâtre» de comédie et de drame à spectacle, avec Réjane pour étoile. L’idée était excellente, les recettes l’ont bien prouvé, mais, pour qu’elle réussit, il fallait une salle confortable, élégante, digne de ce coin vivant de Paris, il me fallait la salle que l’on m’avait louée sur les plans que j’avais approuvés; combien fut différente celle qu’on me livra! Un Sioux à l’Exposition universelle, dans la Galerie des Machines, un dimanche, donnerait assez l’idée de ma stupéfaction devant le théâtre qu’on m’abandonnaitinachevé, disproportionné, manqué en toutes ses parties. J’étais dans le désespoir.Le 23 novembre, le «Grand Théâtre» ouvritses portes avecSapho, d’A. Daudet et A. Belot. Un théâtre nouveau à Paris, c’est toujours un grand événement; le public élégant accourut en foule. Nous avions demandé aux spectatrices de venir en toilette d’opéra, elles avaient gentiment consenti. Par une brise glaciale, sifflante, dans cette salle impossible à chauffer, les hommes, le collet du pardessus relevé, les femmes les épaules nues, frissonnantes, tenant bon pour montrer leurs toilettes claires et fleuries, formaient une réunion plutôt mal disposée. Le talent de Réjane arrangea toutes choses. Elle retint l’attention, calma la mauvaise humeur, provoqua l’applaudissement, arracha le succès. Si la comédie deSaphoreparaît un soir avec elle sur une affiche, je recommande aux amateurs de belles interprétations dramatiques: son entrée au premier acte, la grande scène de dispute qui finit le troisième acte, son quatrième acte, qu’elle n’acheva jamais sans une crise de nerfs, enfin le cinquième acte, où toutes les lassitudes, les duplicités de la femme sont rendues avec des regards, des silences, une mimique d’une extraordinaire intelligence. Ce fut un concert d’éloges dans toutes les presses. Daudet, enthousiasmé, lui dédia la brochure de la pièce dont elle venait de prendre possession d’une façon si triomphante.Gaie, infatigable, Réjane fut alors une collaboratrice admirable; tous les soirs elle jouait de toutes ses forces le rôle écrasant de Sapho; tous les jours, elle répétaitLolotte, la cérémonie duMalade imaginaire, dont, avec l’aide de Saint-Saëns, je venais de reconstituer le curieux spectacle, étudiait et apprenaitLysistrata.Ce début de Maurice Donnay, cette comédie deLysistratafut vraiment un spectacle rare et délicieux. Le jeu des acteurs, la musique, la danse, les décors et les costumes furent dignes de l’œuvre et du poète. Le deuxième acte, par Réjane et Guitry, quelle merveille de grâce, d’esprit, d’ironie railleuse et tendre! quand, à la dernière scène, la belle voix d’Agathos rythme ces jolis vers amoureux, accompagnés par les harpes et les flûtes:Viens, l’inflexible Eros, tendant son arc flexible,Vise le cœur des amantes et des amants,Et dans cette éternelle et pantelante ciblePlante ses flèches aux pointes de diamants.La nature n’est plus qu’un immense hyménée.La fleur de la forêt et la fleur du tombeauAimeront cette nuit: la caresse ajournéeEst sacrilège; oh! Vois là-haut c’est le flambeauD’hymen; ne tremble plus, ô ma Lysis... Je t’aime.Lorsque, à la dernière scène, Lysistrata, pâmée, dans le bleu rayon de la lune, gravit les marches du temple de Vénus, une acclamationde la salle entière salua longuement l’œuvre nouvelle et son interprétation supérieure.A la comédie de Maurice Donnay, qui remplit la salle de la rue Boudreau pendant cent représentations, devait succéder certaineMadame Sans-Gêne, qui fit et fera parler d’elle dans le monde longtemps encore. Pour ne pas déflorer la pièce, les auteurs lurent d’abord le prologue aux comédiens, puis on la répéta dans son décor. Sardou, reposé depuisThermidor, depuis l’injuste interdiction deThermidor, tint, le premier jour, quatre heures, des acteurs à l’avant-scène. Réjane, admirant, ne sentit la fatigue que chez elle. Une création dont on commençait, depuis quelques semaines, à soupçonner l’importance sous l’habile draperie deLysistrata, la força de s’aliter.Elle cessa les répétitions deMadame Sans-Gêneet ne les reprit que six mois après, en septembre, au Théâtre du Vaudeville, où, après la fermeture du «Grand Théâtre», la pièce passa avec le directeur qui l’avait reçue et préparée. Associé avec M. Carré, j’eus la joie, un peu amère, d’apporter au théâtre de la Chaussée d’Antin et à ses actionnaires le galion que j’avais monté et équipé.Le succès des Mémoires du général Marbotavait fait éclore une génération spontanée d’ouvrages sur l’Empereur et l’Empire. Ce mouvement littéraire tout anecdotique donna à l’industrie de la curiosité parisienne une mine qu’elle exploita avec ardeur.Les compacts meubles d’acajou relevés de bronzes solides et éclatants, les lourdes étoffes de soie à ramagesvertset rouges, les armes de toutes sortes, fusils damasquinés, sabres d’honneur, pistolets argentés, ciselés, les uniformes, les plumets, les casques gigantesques sortirent des greniers, des armoires, des fonds de boutiques, pour reparaître triomphalement au grand jour des devantures, ce fut comme une nouvelle invasion militaire. Très illustre collectionneur, Sardou sentit l’occasion de donner sa note personnelle dans ce mouvement napoléonien, et, en collaboration avec E. Moreau, il fitMadame Sans-Gêne.Il m’avait dit souvent: «Je voudrais trouver, pour Réjane, un rôle dans une aventure duXVIIIesiècle.» C’est avec cette idée-là dans l’esprit que, certainement, il écrivit le joli prologue de sa comédie, ce tableau souriant d’une tragique révolution. Le nez au vent, le front bombé égayé par les sourcils arqués si particuliers des petites paysannes de Greuze ou dupère Boilly, habillée d’une robe ancienne, coiffée d’un bonnet de deux sous trouvé chez un antiquaire, la fleur pourpre au corsage, le rire clair sonnant sur tout cela, Réjane, dans ce tableau de la Blanchisserie, fut, de la tête aux pieds, la petite femme de Paris qu’ont si bien rendue les croquis de Saint-Aubin, de Debucourt et de Duplessis-Bertaut. Elle enleva le succès sans hésitation, à la baïonnette. A Compiègne, à l’acte suivant, dans le salon de réception de Catherine, devenue maréchale de France et duchesse de Dantzig, elle sut, avec un art spirituel et délicat, donner l’impression de la paysanne parvenue en restant la femme désirable du prologue. Cette nuance était importante à bien indiquer pour la durée du succès. Le public n’aime pas, en général, vivre toute une soirée avec une mère noble. Après la grande scène du troisième acte, héroïque et gaie comme une fanfare militaire, entre Napoléon et Catherine; après l’ingénieux quatrième acte, l’impression de tous fut que la comédienne et la pièce étaient liées pour d’innombrables représentations.Madame Sans-Gênerétablit la fortune du théâtre, fit pénétrer plus avant le nom de Réjane dans la masse profonde du public, consacra définitivement sa popularité.En Belgique, en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, en Hollande, en Russie, en Autriche, en Roumanie, en Italie, en Espagne, en Portugal, partout où elle joua cette heureuse pièce, elle obtint le même éclatant succès.Madame Sans-Gênefut traduite dans toutes les langues, jouée sur tous les théâtres d’Europe; à Berlin, on la donnait le même soir dans trois théâtres à la fois; à Londres, le plus grand artiste de l’Angleterre, Sir Irving, la joua lui-même sur son beau théâtre, et la chose ne manquait pas de piquant, d’entendre Napoléon gronder en anglais. On fait des meubles, des étoffes, des bijoux, des bonbons, du papier, jusqu’à de la vaisselle, à laMadame Sans-Gêne.En jouant tous les soirs, pendant des années, le même personnage, le talent du comédien risque de prendre des habitudes, un pli, de perdre son originalité; son art devient un métier brillant, contre lequel il est utile qu’il réagisse. Réjane sentit et évita cet écueil par un travail incessant. L’année 1894, qui fut l’année la plus heureuse du théâtre du Vaudeville, fut certainement pour elle l’année où elle étudia le plus. Pour les spectacles d’abonnement des lundis et des vendredis, importés de l’Odéon, elle mit au point: une reprise deLa Parisienne,de Becque;Villégiature, un acte charmant de Henri Meilhac; elle jouaLes Lionnes pauvres, d’Emile Augier, et composa avec une variété, une vérité, une puissance dramatique admirables la Norah, d’Ibsen (Maison de Poupée, traduction du comte Prozor), et cela, en jouant, sans une défaillance, tous les autres soirs et deux fois les dimanches,Madame Sans-Gêne.La Parisienne, créée avec succès au théâtre de la Renaissance, sous l’intelligente direction Samuel, venait d’échouer misérablement à la Comédie-Française. Réjane, qui aimait passionnément cette belle pièce, qui l’avait présentée inutilement à Raymond Deslandes, qui l’avait jouée, dans le salon de MmeAubernon, pour la joie des artistes, était exaspérée de cet insuccès, elle n’y tenait plus, c’était comme une affaire personnelle, elle voulait, pour l’auteur, une revanche; elle l’obtint, éclatante, le 18 décembre 1893.Maison de Poupée, annoncée sur mon programme de l’Odéon dès 1890, parut sur l’affiche du Vaudeville le 20 avril 1894. Comme pour les œuvres étrangères, et les pièces françaises, du reste, la presse fut partagée en deux camps, ceux qui ne veulent pas toujours comprendre et ceux qui comprennent trop vite.Toute la colonie scandinave fut là, le célèbre Thaulow passa la nuit pour peindre des tableaux au décor; le grand compositeur Grieg apporta, pendant un entr’acte, une couronne à la Norah française. Enfin, la pièce, qui ne devait se donner qu’en abonnement, fut reprise et se joua tous les soirs, avant le départ de Réjane pour le Nouveau Monde. Car il arriva alors ce qui arrive toujours aux actrices hors pair. Grau, le grand impresario américain lui offrit un traité de deux cent mille francs pour cent représentations. Elle refusa longtemps, elle craignait l’éloignement, étant de Paris et l’aimant jusque dans ses verrues; mais elle avait deux enfants; avec sa vie de grande artiste, la main ouverte et le goût curieux, elle dépensait sans compter, elle se dit que trois mois passent vite, en somme, et que, étoile maintenant, il lui fallait élargir son horizon. A New-York, devant ce public, parisien comme celui de la Chaussée-d’Antin, elle obtint le plus éclatant succès. Elle fut rappelée, comme il convient, quinze ou vingt fois par soirée. Elle dit «je reviendrai» en anglais, le jour de la dernière, avec, autour d’elle, des gerbes de fleurs amoncelées. A Washington, à Philadelphie, elle fit ce qu’ont fait presque toutes lestournées dans ces deux villes, beaucoup d’effet et peu d’argent. Elle eut des salles magnifiques à la Nouvelle-Orléans, de moins belles à Saint-Louis et à Chicago. A Montréal, on lui fit l’accueil le plus touchant, le plus français. A Boston, pendant deux semaines, elle goûta la joie vive d’avoir un public nombreux, délicat, comprenant à ravir toutes les finesses de notre littérature théâtrale, applaudissant aux bons endroits. Elle revint par Londres, où, avecMadame Sans-Gêne, elle remplit la salle de Garrick-Theatre, pendant de longs soirs encore, puis rentra dans sa petite maison fleurie d’Hennequeville, goûter la joie d’un repos bien gagné.** *Comme les planètes, les «étoiles» dramatiques ont leurs mouvements réglés, leurs déplacements prévus. Notons, de 1895 à 1899, ceux de Réjane, et donnons la nomenclature de ses diverses créations; il nous a semblé inutile d’entrer, à ce sujet, dans le détail de ces représentations, estimant qu’elles sont encore présentes à l’esprit des lecteurs.SAISON THÉATRALE 1895-189620 novembre 1895:Viveurs, comédie en quatre actes, de Henri Lavedan; rôle de MmeBlandain, 31 janvier 1896, pour les spectacles d’abonnement:Lolotte, comédie en un acte, de Henri Meilhac et Ludovic Halévy etLa Bonne Hélène, comédie en deux actes, en vers, de Jules Lemaître; rôle de Vénus. Le 24 mars, reprise d’Amoureuse; le 6 mai, reprise deLysistrata.SAISON THÉATRALE 1896-189728 octobre:Le Partage, comédie en trois actes, de M. Albert Guinon (Réjane avait créé déjà, du même auteur, en mai 1894, dans un bénéfice organisé par elle au théâtre des Variétés, une comédie en un acte:A qui la faute?qu’elle joua avec Coquelin et Baron). 19 décembre, le Vaudeville met à son répertoire la comédie célèbre de Sardou et Najac:Divorçons!où elle joue le rôle de Cyprienne. Le 12 février 1897, elle crée le rôle d’Hélène dansla Douloureuse, la délicieuse comédie de Maurice Donnay, qui resta sur l’affiche jusqu’à la fermeture annuelle du théâtre.SAISON THÉATRALE 1897-1898Après une série de représentations à Londres, Réjane quitte Paris le 22 septembre, sous la direction de l’impresario Dorval, et parcourt, en octobre et novembre, le nord et l’est de l’Europe. A Copenhague, elle est acclamée, dansMaison de Poupée, devant son auteur, le vieil Ibsen. A Berlin, où elle ramène le goût des spectacles français, ce qui lui valut des injures d’une presse disons... exagérée et les félicitations des gens... plus calmes, elle obtint un succès considérable et eut la joie de faire réussirLa Douloureuse, qui avait eu toutes les peines du monde à finir en allemand, quelques jours avant son arrivée. A Saint-Pétersbourg, l’Empereur se souvenant des fêtes franco-russes, où elle avait joué devant lui, à Versailles, lui daignait envoyer un rubis incomparable, après avoir mis généreusement son beau théâtre à sa disposition. A Moscou, à Odessa, à Bucharest, à Budapest, à Vienne, à Munich, à Dresde, même accueil enthousiaste. Le 14 décembre, elle finissait sa tournée par Strasbourg, et, le 16 décembre, elle assistait, au Vaudeville, à la lecture dePaméla, marchande de frivolités, pièce en quatre actes et sept tableaux, queSardou venait de terminer à son intention. Une pièce à spectacle et à costumes exige des répétitions nombreuses; en attendant la première, qui eut lieu le 11 février 1898, elle reparut, le 21 décembre, dansSapho. Daudet n’eut pas la joie de la revoir dans ce rôle, la mort le foudroya le jour de la répétition générale. 30 mars, reprise deDécoré; 20 avril, bénéfice d’Alice Lavigne, dans laquelle elle fit une conférence et joua, entourée des plus grands artistes parisiens,Le Roi Candaule, de Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Aidée du généreuxFigaro, elle fit réussir, au delà des proportions accoutumées, cette représentation qui, en matinée, produisit plus de cent mille francs. Le grand succès deZaza, pièce en cinq actes, de MM. Pierre Berton et Charles Simon, le 12 mai, finit heureusement cette saison laborieuse.ANNÉES THÉATRALES1898-1899 et 190019 novembre: elle joue Simone, dansLe Calice, comédie en trois actes, de F. Vandérem. Le 15 décembre, Georgette Lemeunier, dans la comédie en quatre actes de Maurice Donnay. Le 25 février, Thérèse, dansLe Lys rouge, d’Anatole France, et le 30 mars 1899, Mmede Lavalette, dans la pièce en cinq actesd’Émile Moreau; puis, reprend, en septembre, le chemin parcouru dans la précédente tournée, visite en plus, cette fois, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, est reçue par un empereur, un roi et trois reines.Le 30 décembre 1899, sans tapage, doucement, simplement, comme quelqu’un de spirituel et d’avisé qui rentre dans une maison amie, elle reparaît, souriante, dansMa Cousine, où elle n’a jamais été plus amusante, plus variée et plus jeune; puis en attendant qu’elle présente aux spectateurs variés de l’Exposition divers spectacles préparés pour elle, qu’elle reprenneZaza, un de ses plus beaux rôles, et, naturellement, l’universelleMadame Sans-Gêne, elle créeLe Béguin, comédie en trois actes, de Pierre Wolff, etLa Robe rouge, de Brieux, deux œuvres d’un genre tout à fait différent, tout à fait opposé, l’une continuant la jolie route parcourue depuisMa Camaradejusqu’àViveurs,La DouloureuseetLe Lys rouge, l’autre suivant le chemin tracé parla Glu,Germinie LacerteuxetSapho, un peu plus avant dans la nature et dans la douleur.** *On s’étonnera peut-être que, dans cetteétude de la vie d’une comédienne illustre, on n’a point donné une part plus grande à la partie anecdotique, comme avaient coutume de faire les biographes du siècle dernier et les petits journaux à cancans de la fin du second empire. Les auteurs ont pensé que ce qu’il y avait de plus intéressant à dire d’une grande artiste, c’était ce qui touchait à son art, et que si l’on voulait bien compter le nombre des soirées occupées par ses représentations, des journées prises par ses répétitions, du temps employé à l’étude de ses rôles, à l’essayage de ses costumes, cet essayage qui suffit souvent à occuper toute la vie d’une femme du monde, on verrait qu’il lui reste bien peu de temps pour les bavardages et les inutilités. Ils ne voient cependant aucune difficulté à dire à ceux qui veulent tout savoir, que Réjane est mariée avec un des deux auteurs de cet ouvrage considérable, qu’elle a deux beaux enfants, une fillette: Germaine, intelligente et fine comme elle; un petit garçon: Jacques, bon et tendre comme sa sœur, que, lorsqu’elle n’est pas avec ses petits, ce qui est rare, au théâtre, ce qui n’arrive presque jamais, on est sûr de la rencontrer chez les fleuristes à la mode, les marchands d’étoffes, de tableaux, de bibelots anciens,cherchant un éventail curieux, une dentelle unique, une fleur ou un bijou rare, avec l’ardeur joyeuse qu’elle met en toutes choses, et dépensant la prodigieuse activité de sa vie à conquérir là, comme dans son art, l’exquis et le raffiné, enfin, ce qui fait la joie de travailler et de vivre.CHEZ SARAH BERNHARDTAVANT LE DÉPART17 janvier 1891.Dans huit jours juste, MmeSarah Bernhardt s’embarquera au Havre pour New-York et dira adieu à la France.J’ai sonné plusieurs fois, ces jours-ci, à l’adorable sanctuaire du boulevard Péreire: la grande artiste souffrait du larynx, à peine pouvait-elle parler, et j’allais prendre de ses nouvelles. En attendant que ses couturières, ses médecins, ses hommes d’affaires fussent partis, je me promenais à travers ce fameux hall du rez-de-chaussée qui ne ressemble à rien de ce qu’on peut voir ailleurs... Dans mes incursionsde reporter parmi les logis célèbres de Paris, je me suis vite habitué au faux et froid apparat des salons officiels, à l’austère ameublement de noyer de M. Renan, à la profusion un peu criarde de chez Zola, aux richesses d’art du maître d’Auteuil, au confortable gourmé des milieux académiques; j’ai vu, sans trop broncher, les imposants et somptueux lambris de l’hôtel d’Uzès, le faste épais de financiers archi-millionnaires, la coquetterie vaguement étriquée des intérieurs de comédiennes en vue, les falbalas et les tape-à-l’œil de nos peintres célèbres..., mais chaque fois que je suis entré dans cetatelierdu boulevard Péreire, j’ai été troublé, dès les premiers pas, d’une obscure impression que je ne trouve que là et dont l’agrément est infini... C’est autant physique que cérébral, sans doute; ce doit être en même temps, l’hypnotisme des objets et les parfums de l’air qu’on y respire, l’art idéal de l’arrangement et la diversité inattendue, inouïe des choses, le mystère des tapis sourds, les chants discrets d’oiseaux cachés dans des frondaisons rares, la griserie des chatoiements d’étoffes aussi bien que la caresse silencieuse des bêtes familières,—et, par-dessus tout, quand on l’entend et qu’elle se montre, la voixet l’être tout entier de la maîtresse de ces lieux...Mais elle n’est pas encore là, et je recommence à regarder... Que voit-on? Rien, d’abord: chaos délicieux de couleurs et de lumière, harmonieuse et bizarre orgie d’orientalisme et de modernité. Puis, l’œil s’apprivoisant, les objets se détachent. Sur les murs, tapissés d’andrinople piqué de panaches gracieux, des armes étranges, des chapeaux mexicains, des ombrelles de plumes, des trophées de lances, de poignards, de sabres, de casse-têtes, de carquois et de flèches surmontés de masques de guerre, horribles comme des visions de cauchemar; puis des faïences anciennes, des glaces de Venise aux larges cadres d’or pâli, des tableaux de Clairin: Sarah allongée, ondulante sur un divan, perdue parmi les brocarts et les fourrures, son fils Maurice et son grand lévrier blanc. Sur des selles, des chevalets épars, sur les rebords de meubles bas pullulent desbouddhaset des monstres japonais, des chinoiseries rares, des terres cuites, des émaux, des laques, des ivoires, des miniatures, des bronzes anciens et modernes; dans une châsse, une collection de souvenirs de valeur: des vases d’or, des hanaps, desbuires, des ciboires, des couronnes d’or, admirablement ciselées, des filigranes d’or, et d’argent d’un art accompli. Et puis, partout, des fleurs, des fleurs, des touffes de lilas blanc et de muguets d’Espagne, des hottes de mimosas, des bouquets de roses et de chrysanthèmes, entre des palmiers dont le sommet touche au plafond de verre. A l’extrémité de la salle, se dresse la grande cage construite d’abord pourTigrette, un chat-tigre rapporté de tournée, habitée ensuite par deux lionceaux,ScarpiaetJustinien, élevés en liberté, et reconduits chez Bidel le jour où ils manifestèrent l’intention de se nourrir eux-mêmes. A présent, la haute cage aux barreaux serrés où bondirent les fauves est devenue volière; des oiseaux dont le plumage chatoie volètent en chantant sur les branches d’un arbre artificiel. Dans l’angle faisant face à la cage, du côté droit de la cheminée aux landiers de fer forgé, s’étale le plus magnifique, le plus sauvage, le plus troublant des lits de repos; c’est un immense divan fait d’un amas de peaux de bêtes, de peaux d’ours blanc, de castor, d’élan, de tigre, de jaguar, de buffle, de crocodile; le mur de cette alcôve farouche est fait aussi de fourrures épaisses, qui viennent mourir en des ondulationslascives au pied du lit, et des coussins, une pile de coussins de soie aux tons pâles épars, sur les fourrures; au-dessus, un dais de soie éteinte, brochée de fleurs fanées, soutenu par deux hampes d’où s’échappent des têtes de dragons, fait la lumière plus douce à celle qui repose... Et par terre, d’un bout à l’autre du hall, des tapis d’Orient couverts, toujours, de peaux de bêtes; on se heurte, à chaque pas, à des têtes de chacal et de hyène et à des griffes de panthère.Un domestique vint me tirer de mes réflexions.«Monsieur! Madame vous attend.»Je montai au cabinet de travail.Elle sortait de son bain. Elle me le dit en s’excusant de m’avoir fait attendre. Vêtue d’un ample peignoir de cachemire crème, elle me tendit la main le sourire aux lèvres. Je l’interrogeais sur son départ et son voyage.—Tenez, voici le papier où vous trouverez tout cela noté. Moi, je serais incapable de vous le dire. Il m’arrive souvent, dans ces tournées, de prendre le train ou le bateau sans même m’informer où nous allons... Qu’est-ce que cela peut me faire?Je lus:«Départ de Paris le 23 janvier: du Havre, le lendemain 24 janvier. Arrivée à New-York 1erfévrier. New-York du 1erfévrier au 14 mars. Washington du 16 mars au 21 mars; Philadelphie, du 23 mars au 28 mars; Boston, du 30 mars au 4 avril; Montréal, du 6 au 11 avril; Détroit,Indianapoliset Saint-Louis, du 13 au 18 avril; Denver du 20 au 22 avril; San Francisco du 24 avril au 1ermai. Départ de San Francisco pour l’Australie le 2 mai. Séjour environ trois mois. Début: Melbourne, 1erjuin; puis Sydney, Adélaïde, Brisbane, jusqu’à fin août. Retour à San Francisco à partir du 28 septembre. Ensuite principales villes des États-Unis; puis le Mexique et la Havane. Retour à New-York vers le 1ermars 1892. Si, à cette époque, la situation financière de l’Amérique du Sud s’est améliorée, on fera la République Argentine, l’Uruguay et le Brésil en juin, juillet, août, septembre, octobre 1892. En janvier 1893, Londres. Enfin, la Russie et les capitales de l’Europe».«Deux ans! dis-je. Vous partez pour deux ans! Cela ne vous attriste-t-il pas un peu?—Pas du tout! me répondit cette bohème de génie. Au contraire. Je vais là comme j’irais au Bois de Boulogne ou à l’Odéon!J’adore voyager; le départ m’enchante et le retour me remplit de joie. Il y a dans ce mouvement, dans ces allées et venues, dans ces espaces dévorés, une source d’émotions de très pure qualité, et très naturelles. D’abord, il ne m’est jamais arrivé de m’ennuyer: et puis, je n’aurais pas le temps! Songez que le plus longtemps que je séjourne dans une ville, c’est quinze jours! Et que, durant ces deux ans, j’aurai fait la moitié du tour du monde! Je connais déjà l’Amérique du Nord, c’est vrai, puisque c’est la troisième tournée que j’y fais; mais nous allons en Australie, que je n’ai jamais vue! Nous passons aux îles Sandwich, et nous jouons à Honolulu, devant la reine Pomaré! C’est assez nouveau, cela!—Mais... vos habitudes, vos aises, cet hôtel, ce hall, vos amis?...—Je les retrouve tous en revenant! Et mon plaisir est doublé d’en avoir été si longtemps privée! D’ailleurs, pour ne parler que du confortable matériel, nous voyageons comme des princes; très souvent, on frète un train rien que pour nous et nos bagages. Il y a là-bas tout un énorme «car» qui s’appelle le «wagon-Sarah-Bernhardt». J’y ai une chambre à coucher superbe, avec un lit à colonnes; une salle debain, une cuisine et un salon; il y a, en outre, une trentaine de lits, comme dans les sleepings, pour le reste de la troupe. Vous voyez comme c’est commode: le train étant à nous, nous le faisons arrêter quand nous voulons; nous descendons quand le paysage nous plaît; on joue à la balle dans la prairie, on tire au pistolet, on s’amuse. Et comme le compartiment est immense (ce sont trois longs wagons reliés entre eux), si l’on ne veut pas descendre, on relève les lits sur les parois et on danse au piano. Vous voyez qu’on ne s’ennuie pas!—Vous-même, comment passez-vous votre temps durant ces interminables trajets de huit jours?—Je joue aux échecs, aux dames, au nain jaune! Je n’aime pas beaucoup les cartes, mais quelquefois je joue au bézigue chinois, parce que c’est très long et que ça fait passer le temps. Je suis une très mauvaise joueuse, je n’aime pas à perdre. Cela me met dans des rages folles; c’est d’un amour-propre ridicule, c’est bête, mais c’est comme ça, je ne peux pas souffrir qu’on me gagne!—Les paysages américains, quelles impressions en avez-vous?—Je ne les aime pas. C’est grand, c’est trop grand: des montagnes dont on ne voit pas la cime, des steppes qui se perdent dans des horizons infinis, une végétation monstrueuse, des ciels dix fois plus hauts que les nôtres, tout cela vous a des airs pas naturels, ultra-naturels. De sorte que quand je reviens, Paris me fait l’effet d’un petit bijou joli, mignon, mignon, dans un écrin de poupée...—Et le public?—Le public ne peut me paraître que charmant: il m’adore. Dans les grandes villes d’Amérique tous les gens d’une certaine classe comprennent le français, et comme le prix des places est naturellement fort élevé, il y a beaucoup de ceux-là qui viennent m’entendre. A certains endroits, même, j’ai de véritables salles de «première» où on souligne des effets de mots, des intentions très fines de langue.—Mais ceux qui ne comprennent pas le français?—Il y a les livrets qu’on se procure avant la représentation et qui renferment le texte français avec la traduction en regard. Cela produit même un effet assez curieux: quand on arrive au bas d’une page, mille feuilletsse tournent ensemble; on dirait, dans la salle, le bruit d’une averse qui durerait une seconde.Je m’amusais infiniment à ces détails, et à la façon dont mon interlocutrice me les racontait. Je l’aurais bien interrogée jusqu’à demain; mais il était tard, et je devenais indiscret. Je posai vite ces quelques dernières questions:—Quels sont les artistes qui vous accompagnent?—Ils sont vingt-deux: les principaux sont, pour les hommes: Rebel, Darmon, Duquesnes, Fleury, Piron, Angelo, et un autre artiste dont l’engagement se discute encore; pour les femmes: MmesMéa, Gilbert, Seylor, Semonson, Fournier.—Votre répertoire?—C’est mon répertoire courant:Théodora, laTosca,Cléopâtre, etc., etc.—Vos bagages?—Quatre-vingts caisses environ.—Quatre-vingts?...»Elle rit de mon ahurissement.«Bien sûr! J’ai au moins quarante-cinq malles de costumes de théâtre; j’en ai une pour les souliers qui en contient près de deuxcent cinquante paires; j’en ai une pour le linge, une autre pour les fleurs, une autre pour la parfumerie; restent les costumes de ville, les chapeaux, les accessoires, que sais-je! Vraiment, je ne sais pas comment ma femme de chambre peut s’y reconnaître...—Je suis indiscret peut-être en vous demandant quels sont vos intérêts?—Pas du tout; ce n’est pas un mystère. J’ai trois mille francs par représentation, plus un tiers sur la recette, ce qui me fait une moyenne de 6.000 francs par représentation. Ah! j’oubliais 1.000 francs par semaine pour frais d’hôtel, etc...»Je me levai pour partir. Un grand danois tacheté blanc et noir vint s’allonger près de sa maîtresse.Je demandai:«Vous l’emportez avec vous?Elle caressait le chien, qui s’étirait:—Oh! oui, ma Myrta! et avec elle Chouette et Tosco. Je les aime tant! et elles me le rendent si bien, ces excellentes bêtes...—Vous devriez bien,—insinuai-je,—m’emmener avec elles...»Elle releva sa taille de princesse chimérique, et, fixant sur moi ses yeux d’un bleu changeant,ses yeux qui charmeraient les bêtes de l’Apocalypse, elle répondit:«Pourquoi pas? Si vous voulez. Qu’est-ce que vous serez?—Porte-bouquets. N’en aurai-je pas ma charge?»L’INTERDICTION DE «THERMIDOR»28 janvier 1891.Comme on ne parlait, hier, à Paris, que de sifflets à roulette, de clefs forées et de pommes cuites dont les provisions faites dans la journée devaient être dirigées, le soir, vers le Théâtre-Français, j’ai voulu, dans l’après-midi, aller prendre un peu l’air de ce côté-là...En montant les premières marches de l’escalier de l’administration, j’entends une voix de cuivre qui sonne et je hume une forte odeur de poudre. Je continue à monter. Arrivé sur le palier du premier étage, je reconnais dans un groupe assez nombreux: Coquelin aîné, Jean Coquelin, Laugier, Villain, Mesdames Fayolle, Bartet, Reichenberg, etc. et, adossé à la rampedu palier, M. Georges Laguerre, député. Je demande à un huissier à voir M. Claretie; j’apprends que M. l’administrateur-général est, depuis midi, en grande conférence fermée avec M. Victorien Sardou et avec M. Larroumet, directeur des Beaux-Arts.Je prends le parti d’attendre, d’autant plus volontiers que, sur ce palier, où je fais les cinq pas, la conversation du groupe continue, et que les voix montent, et que, sans indiscrétion, presque malgré moi, j’entends toutes les choses que je voulais savoir. Pourquoi ne les répéterais-je pas?M. Laguerre.—Vous savez qu’il y a cent cinquante siffleurs loués pour ce soir?M. Coquelin, boutonné jusqu’au col, ainsi qu’un pasteur protestant, répond, en haussant les épaules:—Ah bah! alors c’est la bonne cabale! C’est indigne et c’est idiot! Mais que voulez-vous? C’est la lutte, mes enfants, la lutte! Après tout, tant mieux! nous lutterons...MmeFayolleblaguant.—C’est égal, mon vieux, pour tes débuts c’est dommage... C’est peut-être ta carrière brisée... Un jeune homme de si grand avenir!Coquelin.—Hélas!Coquelin fils.—Ça, une pièce réactionnaire?Coquelin.—Ils sont fous, ma parole d’honneur! Mais c’est, au contraire, une pièce républicaine, mais républicaine honnête, mais républicaine modérée. D’un bout à l’autre de mon rôle est-ce que je n’exalte pas la République de 89, la fête de la Fédération célébrant la fin du despotisme, du privilège et du bon plaisir, l’avènement du droit, le triomphe des théories de liberté et de fraternité? C’est superbe, au contraire, et le plus farouche égalitaire de bonne foi n’en retrancherait pas un mot!M. Laguerre.—C’est évident... (Doucement): Est-ce qu’on ne s’en prend pas à vous aussi un peu? Ne dit-on pas que vous êtes enchanté de jouer enfin un rôle politique pour dire son fait à la canaille?...Un temps.M. Coquelin, croisant les bras, fronçant les sourcils, a l’air d’apostropher M. Laguerre:—Bien sûr! à la canaille! (Pompeux): Ce que j’aime dans une démocratie c’est lepeuple! lepeuple, entendez-vous! J’en suis, moi, du peuple, je ne le nie pas, on le sait bien,—et je ne l’ai jamais caché,—et je m’en fais gloire!Je suis un républicain de la première heure... (Sur un ton de récitatif): Je me souviens encore du temps où, avec Gambetta, nous allions dans les faubourgs, lui, faisant des conférences, moi, récitant des poésies populaires... ça signifie quelque chose, ça! (La voix monte): Oui, je connais le peuple! et je l’aime! Mais la canaille, voyez-vous, la canaille, je m’en fous!M. Laguerre.—C’est évident.MlleBartet, délicieusement pâle, assise sur le grand canapé de velours du palier, sourit.M. Laguerre(doucement).—Ils sont capables de faire interdire la pièce.Coquelin(clamant).—Ah! ah! s’ils font cela, je leur fous ma démission! C’est bien simple, je leur fous ma démission! Qu’est-ce que ce serait qu’un théâtre comme ça! un théâtre où on a interditMahometparce qu’on a eu peur d’unTeur!... (M. Coquelin rêve un moment et il ajoute): D’ailleurs, ça n’est pas possible; demain, s’il y a interpellation, comme on le dit, le gouvernement ramassera une grosse majorité. Le gouvernement... il l’a lue, la pièce, tous les ministres l’ont lue, ils seront donc obligés de démissionner en corps, si on leur fait échec... Alors, moi, je les engage, tous, pour une tournée...MmeFayolle.—Il paraît que M. Constans n’est pas content de la pièce...Coquelin.—Ça n’est pas possible... J’ai dîné l’autre jour avec lui, et il m’a dit à moi-même: «J’ai lu la pièce, et elle m’a paru très bien.»M. Laguerre serre les mains et s’en va. Les autres s’en vont aussi. MlleReichenberg, en descendant l’escalier, lance à M. Coquelin, affalé sur le canapé:—Je ne te dis pas: Bon courage! à toi, vieux lutteur!CHEZ M. CLARETIEA ce moment, un huissier m’appelle et me conduit dans le cabinet de M. Claretie. Aimable et accueillant comme toujours, il me dit, en me tendant la main:«Je devine ce qui vous amène!—La tempête!» lui dis-je.Et, souriant de son sourire doux et pâle, il rectifie:«Oh! la bourrasque...—Si vous voulez. Mais encore, comment l’expliquez-vous?—Ne me le demandez pas.—Alors, comment la recevez-vous?—Voici. J’ai fait rentrer, avec une pièce qui allait être jouée à la Porte-Saint-Martin, un artiste éminent pour interpréter l’œuvre d’un maître de la scène. Ce que je pense de cette œuvre? L’ayant reçue avec le comité qui a voté à l’unanimité et dont la majorité est notoirement républicaine—je n’ai pas à la juger, mais je puis vous dire qu’elle contient, entre autres beautés, une scène, celle desDossiers, que j’appelais aux répétitions «desPattes de Mouchedevenues cornéliennes». La critique en a dit autant.»Quant à la pièce, c’est un tableau, le tableau d’unejournéeparticulière, et quand je disais à Sardou, dont les deux héros sont républicains et se déclarent même dantonistes, qu’il pouvait mettre de la lumière à ses ombres, il me répondait:—«C’est une autre pièce, c’est la prise de la Bastille, c’est Valmy, c’est Jemmapes, c’est la frontière délivrée, c’est ce que je dis: les aigles impériales fuyant devant le drapeau tricolore. Mais ce n’est pas un drame où j’essaie de faire parler les gens qui veulent renverser Robespierre, comme ils on pu en parler, comme ils en ont parlé!»«Du reste, ajoute M. Claretie, encore unefois je ne veux pas discuter sur ce point. Je tiens seulement à vous dire que, libéral avant tout et républicain d’avant 70, républicain de toujours (puisque en entrant aux Tuileries j’ai vu mon nom sur des listes de proscription datant de 1859), je ne crois pas qu’on puisse dénier à un homme de lettres le droit de produire une œuvre d’art sur un théâtre...—... Un théâtre subventionné? objectai-je.—... Sur un théâtre où Louis-Philippe a laissé crier:Vive la République!en pleine royauté, et où j’ai, sous l’avant-scène de Napoléon III acclamé la tirade du conventionnel Humbert et demandébisavec une partie de la salle qui regardait, tour à tour, Bressant hésitant et l’Empereur très pâle mais impassible.«En fin de compte, la République peut-elle être moins libérale que Louis XIV qui fit jouerTartuffe, et Louis XVI qui laissa jouer leMariage de Figaro?«Je ne suis pas unprofiteur de révolution, comme a dit Camille Desmoulins. J’ai demandé la liberté à la fois pour moi, et pour les autres. Et j’étais de ceux qui ont conspué les siffleurs d’Henriette Maréchal...»Dans la soirée, me promenant, curieux, par les couloirs du foyer des artistes de la Comédie-Française,je rencontrai M. Claretie, qui me dit:«On vient de siffler une tirade de Camille Desmoulins.»Avant de finir, un mot d’ouvreuse, au moment où la salle tremblait sous les trépignements et les sifflets:«Ma chère, j’en tremble toute... Je n’ai pas vu ça depuisDaniel Rochat.»UN PROJET DE RÉVOLUTION AUTHÉATRE-FRANÇAISCHEZ M. EDMOND DE GONCOURTCHEZ M. BECQUE12 février 1891.Un écho aux allures mystérieuses annonçait ces jours-ci qu’une pétition circulait à huis clos dans le monde des lettres, et tendait à l’annulation ou à la révision du légendaireDécret de Moscouqui régit l’administration de la Comédie-Française depuis 1812. Notre confrère ajoutait, tout aussi mystérieusement, que le promoteur de cette pétition était un député influent qui, dernièrement, avait lui-même attaché le grelot à la Chambre.Une enquête était tout indiquée; je l’ai faite, et en voici le résultat.Le «grelot» a été agité au Palais-Bourbon lors de la discussion sur l’interdiction deThermidor, et le député influent qui l’a mis en branle est M. Clémenceau. Le cheval de bataille des pétitionnaires est l’abolition du fameux comité de lecture du Théâtre-Français; les questions subsidiaires sont les relations de l’art et de l’État, le principe des subventions, etc., etc.J’avais appris que deux des signataires de la pétition étaient M. de Goncourt et M. Henry Becque. Pourquoi avaient-ils signé?CHEZ M. EDMOND DE GONCOURTIl me dit:«Oui, j’ai signé, et j’ai signé les yeux fermés, c’est le cas de le dire, puisque je n’ai seulement pas lu le papier. De même, Daudet, qui est arrivé chez moi quand on me présentait la pétition, y a mis son nom sans plus regarder. On nous a dit qu’il s’agissait de la suppression du décret de Moscou... Comment hésiter? En effet, théoriquement, y a-t-il rien de plus illogique que de voir un écrivain jugé par ses interprètes! C’est l’ouvrier critiqué par son outil, le violon qui fait des remontrances auvirtuose! Et, en pratique, rien est-il plus insupportable pour un homme de lettres que de voir son œuvre épluchée, discutée, censurée par des comédiens? Notez que je ne mets pas la moindre acrimonie dans ces considérations; je sais qu’il y a au Théâtre-Français des artistes d’un grand talent, dont je suis le premier à reconnaître la valeur, parmi lesquels il en est sans doute d’intelligents; mais on me concèdera qu’un écrivain, lorsqu’il s’agit de la destinée d’une pièce qu’il a mis des mois à concevoir, à faire et à parfaire, a le droit de récuser comme juges ceux qui doivent l’interpréter? C’est là une question de dignité très naturelle et très respectable, il me semble.»Voici pour la thèse générale. Les cas particuliers ne sont pas, j’en suis sûr, pour en atténuer la rigueur. Pour ma part, je n’oublierai jamais ce qui nous est arrivé, à mon frère et à moi, lors de la lecture au Comité du Théâtre-Français de notre pièce laPatrie en danger. Mon frère tenait beaucoup à cette pièce; nous y avions mis tout ce que nous pouvions y mettre de conscience et de talent. C’était mon frère qui lisait; moi, pendant ce temps-là, j’étais assis, j’écoutais et je regardais. L’un des sociétaires présents, et non le moins considérable,—jene le nommerai pas—s’amusa durant toute la séance, à dessiner à la plume des caricatures (de qui? je n’en sais rien) qu’il passait ensuite en riant et en chuchotant à ses voisins... Je vis le manège, et je dus le supporter jusqu’au bout. Mais il m’a fallu, je vous l’assure, une patience d’ange pour ne pas me lever, prendre mon frère par le bras et emporter notre manuscrit.—Par quoi, maître, demandai-je, remplacerait-on le Comité?—Par un directeur tout seul! Car, même s’il est incompétent, il l’est toujours six ou sept fois moins que les six ou sept membres du comité de lecture. Ou bien, ce qui pourrait valoir mieux, par un comité de gens de lettres: cela apparaîtrait au moins plus normal et promettrait plus de garanties.—Et, pour passer à un autre ordre d’idées, maître, toujours pas de Censure?—Moins que jamais! me répondit l’illustre écrivain en souriant. LaFille ÉlisaetThermidorsont loin, n’est-ce pas, d’être des arguments en sa faveur... On est venu m’interroger à ce propos, et on m’a fait dire que laPatrie en dangerétait bien plus réactionnaire queThermidor. Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que ma chanoinesseétait plus royaliste que n’importe quel personnage de la pièce de Sardou, et c’est vrai; mais j’ai ajouté que j’avais fait de mon bourreau un fou humanitaire dont le type a évidemment dû exister sous la Terreur. Maintenant, qu’on ait interditThermidorpar mesure d’ordre, c’est possible et c’est soutenable; mais ce que je demanderais, si on consentait à m’écouter, c’est que la Censure une fois supprimée et le théâtre devenu enfin libre, les interdictions de pièces par mesure d’ordre ne soient que provisoires. Au bout de huit jours, par exemple, quand les passions se seraient un peu calmées, que la presse aurait eu le temps d’éclairer le public sur le pour et le contre de l’œuvre en discussion, le théâtre rouvrirait et la pièce reparaîtrait. Alors si, décidément, elle suscite des bagarres, qu’on l’interdise définitivement. Mais pas avant.«Voyez-vous, conclut M. de Goncourt, en me reconduisant, la Censure, l’Art officiel, le décret de Moscou, tout cela est bien malade... Encore un petit coup d’épaule, et je crois bien que nous assisterons à un très significatif écroulement.....CHEZ M. HENRY BECQUEL’auteur desCorbeauxa quitté l’avenue de Villiers; il habite, à présent, rue de l’Université, à deux pas de laRevue des Deux-Mondes, non loin de l’Institut. Toujours la même simplicité spartiate. Là-bas, la concierge vous disait: «Au troisième, à gauche; il n’y a pas de paillasson, vous verrez!» Ici, le concierge vous dit: «Au troisième; cherchez bien, il y a un bout de ficelle pour tirer la sonnette.» M. Becque est le premier à plaisanter de son dédain pour les commodités de l’ameublement; ses amis y voient même une vertu, et ils doivent avoir raison.«Mais non!—me dit M. Becque,—je n’ai rien signé du tout. Mes amis, les jeunes d’avant-garde, chaque fois qu’ils mijotent des projets révolutionnaires, me comptent, de parti-pris, parmi les leurs. Et ils ont raison. J’ai toujours été un peu batailleur, n’est-ce pas? Et ce que je suis le moins, c’est un bénisseur et un routinier. Ils le savent, et vous n’avez pas besoin de le répéter. C’est ce qui me mettra, d’ailleurs, très à mon aise pour dire ma façon de penser. Je n’ai pas vu la pétition, et je n’en ai entenduparler que par l’écho qui vous amène. Mais puisque vous me demandez, dès maintenant, mon avis sur la plus importante des réformes projetées par les pétitionnaires, c’est-à-dire sur la suppression du Comité de lecture du Théâtre-Français, je vais vous le dire, en deux mots.»J’estime qu’il y a plus de garantie à être lu et apprécié par un Comité de six personnes, six artistes, en somme intelligents, et un directeur, que par un directeur tout seul, la plupart du temps tout à fait incompétent; un Comité, c’est déjà un petit public, où chacun apporte son impression, où les avis peuvent se combattre, se discuter, se contre-balancer. Un directeur, au contraire, une fois buté à un préjugé, à un parti-pris, n’a rien qui puisse l’en dégager. Et puis, un directeur ne lit pas de pièces! Il ne joue que celles qu’il a commandées, c’est depuis longtemps prouvé. Combien de fois Perrin ne me l’a-t-il pas dit: «Deux auteurs, deux pièces par an, une d’Augier, une de Dumas, je n’en demande pas plus pour le Théâtre-Français! De temps en temps, oui, un acte à un ami, à Meilhac, à Pailleron,—et c’est tout!» Et tous les directeurs sont pareils à Perrin. Avouez que je suis payé pour le savoir! Aux Français, au contraire, combien de pièces Got n’a-t-il pas fait recevoir en lesapportant lui-même, Got et les autres! Ce n’est pas à moi à défendre la Comédie-Française, et je ne veux pas me poser en champion du décret de Moscou; ce rôle-là ne m’irait pas du tout. Mais, vraiment, je ne vois pas la révolution bienfaisante que viendrait apporter, dans le monde des auteurs dramatiques, la suppression du Comité de lecture. Ah! qu’on supprime ou plutôt qu’on remplace les deux vieux brisquards chargés de déchiffrer les manuscrits en première analyse! Ça, je ne demande pas mieux. Ils ont soixante-dix ans, sont farcis d’Augier et de Dumas, et tout ce qui n’est pas Augier et Dumas ne vaut pas la peine d’être lu par eux. On fend l’oreille aux officiers de soixante-cinq ans, ne pourrait-on pas en faire autant aux critiques surannés qui tiennent la place de plus jeunes et de plus compétents?—Un Comité formé de gens de lettres ne vous paraît point préférable à un Comité d’artistes?—Oh! les Comités de gens de lettres, je les connais! Comme il ne pourrait être composé que de gens de lettres de deuxième ordre, ils seraient tous dans la main du directeur, et cela ne changerait absolument rien. La Rounat en avait institué un à l’Odéon, il le rendaitresponsable des mauvaises pièces qui rataient, que souvent lui-même avait imposées, et jamais le Comité n’a fait accepter un acte qui avait déplu à La Rounat!—Admettez-vous, en principe, l’immixtion de l’État dans les théâtres?—Il ne peut pas y avoir de principe raisonnable à cet égard-là. J’admets l’intervention de l’État, quand le baron Taylor, commissaire du gouvernement, fait représenterHernani; je l’admets quand le représentant officiel s’appelle Édouard Thierry, qu’il est éclairé, compétent et hardi et qu’il ouvre les portes du théâtre à des œuvres de valeur; et, enfin, je l’aime de toutes mes forces quand un ministre, qui s’appelle M. Bourgeois, fait jouer laParisiennemalgré un directeur qui n’en veut pas!»CONVERSATION AVEC M. MAURICE MAETERLINCK17 mai 1893.Depuis qu’Octave Mirbeau présenta, dans l’éclatante et enthousiaste monographie que l’on se rappelle, M. Maurice Maeterlinck aux lecteurs duFigaro, la réputation de l’auteur de laPrincesse Maleinen’a fait que grandir. A l’heure actuelle, aux yeux de presque toute la jeune génération littéraire, il représente, à tort ou à raison, celui qui doit vaincre en son nom; à tort, peut-être, car le poète desAveuglesn’a rien du chef d’école, ni le dogme inébranlable, ni la combativité, ni la vanité ambitieuse; à raison, peut-être aussi, car la lutte peut avoir lieu sans lui et son esthétique est assez largeet assez élevée pour grouper indistinctement toutes les forces idéalistes qui s’apprêtent à la bataille.Or, aujourd’hui, au théâtre des Bouffes-Parisiens, à une heure et demie, par les soins du poète Camille Mauclair et de M. Lugné-Poë, doit être représentée la dernière œuvre deMaeterlinck:Pelléas et Mélisande.Beaucoup de curiosité entoure cette représentation; le nouveau drame trouvera-t-il le succès que l’Intruseet lesAveuglesreçurent d’un public d’élite? Dans tous les cas, les vieilles querelles sur l’art ancien et l’art nouveau vont renaître.J’en profite pour présenter aujourd’hui, à mon tour, M. Maurice Maeterlinckvivant. Car, chose au moins singulière, il n’y pas vingt personnes à Paris qui connaissent le poète gantois! Depuis trois ans qu’on le lit, qu’on le discute, personne ne l’a vu ici jusqu’à ces jours derniers; son nom a rempli les feuilles littéraires et boulevardières et Octave Mirbeau, qui mit si courageusement son nom à côté de celui de Shakespeare, Mirbeau qui lui créa, du jour au lendemain, sa réputation, n’a pas réussi à attirer ce jeune homme modeste et timide à Paris, et il ne l’a jamais vu...Mais dernièrement il céda aux objurgations des organisateurs dePelléas et Mélisandeet consentit à grand’peine à venir surveiller les répétitions. Je l’ai rencontré hier. C’est un grand garçon de trente ans, blond, aux épaules carrées, dont la figure très jeune—une moustache d’adolescent et le teint rose—sérieuse et facilement souriante, est toute de franchise et de sensibilité; seul le front est creusé de rides: quand il parle, les lèvres ont des tressaillements nerveux et, à la moindre animation, les tempes battent et on voit les artères se gonfler. Il parle d’une voix douce et comme voilée (la voix des grands fumeurs de pipe), en phrases très courtes, avec une hésitation qu’on dirait maladive, comme s’il a vraiment peur des mots ou qu’ils lui font mal.«Je voudrais vous parler, ou plutôt vous faire parler un peu de votre pièce,» lui dis-je.Il rit aimablement et répondit par petits morceaux, laborieusement sortis:«Mon Dieu... je n’ai rien à en dire, c’est une pièce quelconque, ni meilleure ni plus mauvaise, je suppose, que les autres... Vous savez, un livre, une pièce, des vers, une fois écrits, cela n’intéresse plus... Je ne comprends pas, je l’avoue, l’émotion vécue pas les auteurs,dit-on, à la première représentation de leurs œuvres. Pour moi, je vous assure que je verrais jouerPelléas et Mélisandecomme si cette pièce était de quelqu’un de ma connaissance, d’un ami, d’un frère,—même pas, car pour un autre, je pourrais ressentir des craintes ou des joies qui me resteront sûrement inconnues tant qu’il s’agira de moi.»C’est sur ce ton de simplicité charmante et de sincère détachement que se continua longtemps la conversation de M. Maeterlinck. J’aurais tant voulu répéter ici les opinions et les jugements du poète-philosophe sur les choses et sur les hommes du présent et du passé! Quelle saveur profonde, quel pittoresque inattendu dans ses moindres propos!... Mais le cadre de cet article hâtif ne se prête pas à de tels développements.Et puisque j’ai enfin réussi à tirer de l’auteur de l’Intruse, dans une heure d’expansion, ce qu’il s’est toujours refusé jusqu’à présent à livrer au public, c’est-à-dire des théories sur l’art dramatique—et presque une préface de son théâtre—je m’empresse de les noter ici.Donc, après s’être longuement fait tirer l’oreille, il dit:«Il me semble que la pièce de théâtre doitêtre avant tout unpoème; mais comme des circonstances, fâcheuses en somme, le rattachent plus étroitement que tout autre poème à ce que des conventions reçues pour simplifier un peu la vie nous font accepter comme des réalités, il faut bien que le poèterusepar moments pour nous donner l’illusion que ces conventions ont été respectées, et rappelle, çà et là, par quelque signe connu, l’existence de cette vie ordinaire et accessoire,la seule que nous ayons l’habitude de voir. Par exemple, ce qu’on appellel’étude des caractères, est-ce autre chose qu’une de ces concessions du poète?»A strictement parler, le caractère est une marque inférieure d’humanité; souvent un signe simplement extérieur; plus il est tranché, plus l’humanité est spéciale et restreinte. Souvent même ce n’est qu’une situation, une attitude, un décor accidentel. Ainsi, enlevez, par exemple, à Ophélie son nom, sa mort et ses chansons, comment la distinguerai-je de la multitude des autres vierges? Donc, plus l’humanité est vue de haut, plus s’efface le caractère. Tout homme, dans la situation d’Œdipe roi, qu’il soit avare, prodigue, amoureux, jaloux, envieux, etc., etc., agirait-il autrement qu’Œdipe?»Ibsen, par endroits, ruse admirablement ainsi. Il construit des personnages d’une vie très minutieuse, très nette et très particulière, etil a l’aird’attacher une grande importance à ces petits signes d’humanité. Mais comme on voit qu’il s’en moque au fond! et qu’il n’emploie ces minimes expédients que pour nous faire accepter et pour faire profiter de la prétendue et conventionnelle réalité des êtres accessoires letroisièmepersonnage qui se glisse toujours dans son dialogue, le troisième personnage, l’Inconnu, qui vit seul d’une vie inépuisablement profonde, et que tous les autres servent simplement à retenir quelque temps dans un endroit déterminé. Et c’est ainsi qu’il nous donne presque toujours l’impression de gens qui parleraient de la pluie et du beau temps dans la chambre d’un mort.»J’interrogeai:«Comment jugez-vous, à ce point de vue, le théâtre antique?—Les Grecs, eux, y allaient plus franchement, parce qu’ils avaient moins que nous d’habitudes mauvaises. Ils s’attardaient peu au choc des hommes entre eux et s’attachaient presque uniquement à étudier le choc de l’homme contre l’angle de l’inconnu quipréoccupait spécialement l’âme humaine en ce temps-là: ledestin. Pourquoi ne pourrait-on pas faire ce qu’ils ont fait, simplifier un peu le conflit des passions entre elles et considérer surtout le choc étrange de l’âme contre les innombrables angles d’inconnu qui nous inquiètent aujourd’hui? Car il n’y a plus seulement le Destin: nous avons fait, depuis, de terribles découvertes dans l’inconnu et le mystère, et ne pourrait-on pas dire que le progrès de l’humanité c’est, en somme, l’augmentation de cequ’on ne sait pas?» N’est-ce pas ce que fait Ibsen? On pourrait lui reprocher seulement de n’avoir pas été assez sévère dans le choix de ces chocs; les Grecs voulaient avant tout le choc de labeauté pure(l’héroïsme, beauté morale et physique) contre le Destin. Mais la beauté pure exige de grands sacrifices et de grandes simplifications que nous n’osons pas encore tenter. Nous sommes tellement imprégnés de la laideur de la vie que la beauté ne nous semble plus ou pas encore la vie; et cependant, même dans un drame en prose, il ne faudrait pas admettre une seule phrase qui serait un prosaïsme dans un drame en vers, parce que le prosaïsme, en soi, n’est pas une chose soi-disant basse, mais une dérogation aux lois mêmes de la vie.—Votre idéal de réalisation, à vous, comment l’expliqueriez-vous? demandai-je.—En somme, répondit-il, de sa voix peureuse toujours égale, en attendant mieux, voici ce que je voudrais faire: mettre des gens en scène dans des circonstances ordinaires et humainement possibles (puisque l’on sera longtemps encore obligé de ruser), mais les y mettre de façon que, par un imperceptible déplacement de l’angle de vision habituel, apparaissent clairement leurs relations avec l’Inconnu.»Tenez, un exemple pour préciser ceci:»Je suppose que je veuille mettre à la scène cette petite légende flamande que je vais vous raconter (ce serait, d’ailleurs, impossible parce qu’elle nous paraît encore trop fabuleuse et que l’intervention de Dieu y est trop visible, et nous avons de si mauvaises habitudes que nous ne voulons admettre l’intervention du mystère que lorsqu’il nous reste un moyen de la nier). Mais je prends cet exemple, parce qu’il est simple et clair et me vient à l’esprit en ce moment.»Un paysan et sa femme sont attablés un dimanche devant leur maisonnette, prêts à manger un poulet rôti. Au loin, sur la route, le paysan voit venir son vieux père, cacheprécipitamment le poulet derrière lui, pour n’être pas obligé de le partager avec ce convive inattendu. Le vieux s’assoit, cause quelque temps et puis s’éloigne sans se douter de rien. Alors le paysan veut reprendre le poulet; mais voilà que le poulet s’est changé en un crapaud énorme qui lui saute au visage, et qu’on ne peut jamais plus arracher et qu’il est obligé de nourrir toute sa vie pour qu’il ne lui dévore pas la figure.»Voilà. L’anecdote est symbolique, comme, d’ailleurs, toutes les anecdotes et tous les événements de la vie. Seulement, ici, et c’est bien le cas de le dire, le symbole saute aux yeux. Qu’en peut-on faire? Irai-je étudier l’avarice du fils, l’horreur de son acte, la complicité de sa femme et la résignation du vieillard? Non! Ce qui m’intéressera avant tout, c’est le rôle terrible que ce vieillard joue à son insu: il a été, là, un moment, l’instrumentde Dieu; Dieu l’employait, comme il nous emploie ainsi, à chaque instant; il ne le savait pas, et les autrescroyaientne pas le savoir; et, cependant, il doit y avoir un moyen de montrer et de faire sentir qu’en ce moment le mystère était sur le point d’intervenir...»
Ce qui est incontestable, ma chère Réjane, c’est que vous êtes la première comédienne de ce temps. Et cela me donne une furieuse envie d’écrire pour vous la plus jolie comédie du mois dans lequel elle sera jouée,—une comédie sans patois nidéguisement.—En attendant, comme j’en ai commencé pour vous une avec patois et déguisement, je vais tâcher de la finir et j’irai vous voir lundi 22 novembre, à deux heures.Je vous embrasse.H. Meilhac.
Ce qui est incontestable, ma chère Réjane, c’est que vous êtes la première comédienne de ce temps. Et cela me donne une furieuse envie d’écrire pour vous la plus jolie comédie du mois dans lequel elle sera jouée,—une comédie sans patois nidéguisement.—En attendant, comme j’en ai commencé pour vous une avec patois et déguisement, je vais tâcher de la finir et j’irai vous voir lundi 22 novembre, à deux heures.
Je vous embrasse.
H. Meilhac.
La mort anéantit tous ces beaux projets.
Les rôles que Meilhac ne pouvait plus faire à Réjane, un autre allait les écrire; un esprit original et délicat, un écrivain brillant, railleur et souple, achevait pour elleLysistrata.
J’avais quitté l’Odéon, mon cher et honnête Odéon, pour créer, à côté de l’Opéra, un «grand théâtre» de comédie et de drame à spectacle, avec Réjane pour étoile. L’idée était excellente, les recettes l’ont bien prouvé, mais, pour qu’elle réussit, il fallait une salle confortable, élégante, digne de ce coin vivant de Paris, il me fallait la salle que l’on m’avait louée sur les plans que j’avais approuvés; combien fut différente celle qu’on me livra! Un Sioux à l’Exposition universelle, dans la Galerie des Machines, un dimanche, donnerait assez l’idée de ma stupéfaction devant le théâtre qu’on m’abandonnaitinachevé, disproportionné, manqué en toutes ses parties. J’étais dans le désespoir.
Le 23 novembre, le «Grand Théâtre» ouvritses portes avecSapho, d’A. Daudet et A. Belot. Un théâtre nouveau à Paris, c’est toujours un grand événement; le public élégant accourut en foule. Nous avions demandé aux spectatrices de venir en toilette d’opéra, elles avaient gentiment consenti. Par une brise glaciale, sifflante, dans cette salle impossible à chauffer, les hommes, le collet du pardessus relevé, les femmes les épaules nues, frissonnantes, tenant bon pour montrer leurs toilettes claires et fleuries, formaient une réunion plutôt mal disposée. Le talent de Réjane arrangea toutes choses. Elle retint l’attention, calma la mauvaise humeur, provoqua l’applaudissement, arracha le succès. Si la comédie deSaphoreparaît un soir avec elle sur une affiche, je recommande aux amateurs de belles interprétations dramatiques: son entrée au premier acte, la grande scène de dispute qui finit le troisième acte, son quatrième acte, qu’elle n’acheva jamais sans une crise de nerfs, enfin le cinquième acte, où toutes les lassitudes, les duplicités de la femme sont rendues avec des regards, des silences, une mimique d’une extraordinaire intelligence. Ce fut un concert d’éloges dans toutes les presses. Daudet, enthousiasmé, lui dédia la brochure de la pièce dont elle venait de prendre possession d’une façon si triomphante.
Gaie, infatigable, Réjane fut alors une collaboratrice admirable; tous les soirs elle jouait de toutes ses forces le rôle écrasant de Sapho; tous les jours, elle répétaitLolotte, la cérémonie duMalade imaginaire, dont, avec l’aide de Saint-Saëns, je venais de reconstituer le curieux spectacle, étudiait et apprenaitLysistrata.
Ce début de Maurice Donnay, cette comédie deLysistratafut vraiment un spectacle rare et délicieux. Le jeu des acteurs, la musique, la danse, les décors et les costumes furent dignes de l’œuvre et du poète. Le deuxième acte, par Réjane et Guitry, quelle merveille de grâce, d’esprit, d’ironie railleuse et tendre! quand, à la dernière scène, la belle voix d’Agathos rythme ces jolis vers amoureux, accompagnés par les harpes et les flûtes:
Viens, l’inflexible Eros, tendant son arc flexible,Vise le cœur des amantes et des amants,Et dans cette éternelle et pantelante ciblePlante ses flèches aux pointes de diamants.La nature n’est plus qu’un immense hyménée.La fleur de la forêt et la fleur du tombeauAimeront cette nuit: la caresse ajournéeEst sacrilège; oh! Vois là-haut c’est le flambeauD’hymen; ne tremble plus, ô ma Lysis... Je t’aime.
Viens, l’inflexible Eros, tendant son arc flexible,
Vise le cœur des amantes et des amants,
Et dans cette éternelle et pantelante cible
Plante ses flèches aux pointes de diamants.
La nature n’est plus qu’un immense hyménée.
La fleur de la forêt et la fleur du tombeau
Aimeront cette nuit: la caresse ajournée
Est sacrilège; oh! Vois là-haut c’est le flambeau
D’hymen; ne tremble plus, ô ma Lysis... Je t’aime.
Lorsque, à la dernière scène, Lysistrata, pâmée, dans le bleu rayon de la lune, gravit les marches du temple de Vénus, une acclamationde la salle entière salua longuement l’œuvre nouvelle et son interprétation supérieure.
A la comédie de Maurice Donnay, qui remplit la salle de la rue Boudreau pendant cent représentations, devait succéder certaineMadame Sans-Gêne, qui fit et fera parler d’elle dans le monde longtemps encore. Pour ne pas déflorer la pièce, les auteurs lurent d’abord le prologue aux comédiens, puis on la répéta dans son décor. Sardou, reposé depuisThermidor, depuis l’injuste interdiction deThermidor, tint, le premier jour, quatre heures, des acteurs à l’avant-scène. Réjane, admirant, ne sentit la fatigue que chez elle. Une création dont on commençait, depuis quelques semaines, à soupçonner l’importance sous l’habile draperie deLysistrata, la força de s’aliter.
Elle cessa les répétitions deMadame Sans-Gêneet ne les reprit que six mois après, en septembre, au Théâtre du Vaudeville, où, après la fermeture du «Grand Théâtre», la pièce passa avec le directeur qui l’avait reçue et préparée. Associé avec M. Carré, j’eus la joie, un peu amère, d’apporter au théâtre de la Chaussée d’Antin et à ses actionnaires le galion que j’avais monté et équipé.
Le succès des Mémoires du général Marbotavait fait éclore une génération spontanée d’ouvrages sur l’Empereur et l’Empire. Ce mouvement littéraire tout anecdotique donna à l’industrie de la curiosité parisienne une mine qu’elle exploita avec ardeur.
Les compacts meubles d’acajou relevés de bronzes solides et éclatants, les lourdes étoffes de soie à ramagesvertset rouges, les armes de toutes sortes, fusils damasquinés, sabres d’honneur, pistolets argentés, ciselés, les uniformes, les plumets, les casques gigantesques sortirent des greniers, des armoires, des fonds de boutiques, pour reparaître triomphalement au grand jour des devantures, ce fut comme une nouvelle invasion militaire. Très illustre collectionneur, Sardou sentit l’occasion de donner sa note personnelle dans ce mouvement napoléonien, et, en collaboration avec E. Moreau, il fitMadame Sans-Gêne.
Il m’avait dit souvent: «Je voudrais trouver, pour Réjane, un rôle dans une aventure duXVIIIesiècle.» C’est avec cette idée-là dans l’esprit que, certainement, il écrivit le joli prologue de sa comédie, ce tableau souriant d’une tragique révolution. Le nez au vent, le front bombé égayé par les sourcils arqués si particuliers des petites paysannes de Greuze ou dupère Boilly, habillée d’une robe ancienne, coiffée d’un bonnet de deux sous trouvé chez un antiquaire, la fleur pourpre au corsage, le rire clair sonnant sur tout cela, Réjane, dans ce tableau de la Blanchisserie, fut, de la tête aux pieds, la petite femme de Paris qu’ont si bien rendue les croquis de Saint-Aubin, de Debucourt et de Duplessis-Bertaut. Elle enleva le succès sans hésitation, à la baïonnette. A Compiègne, à l’acte suivant, dans le salon de réception de Catherine, devenue maréchale de France et duchesse de Dantzig, elle sut, avec un art spirituel et délicat, donner l’impression de la paysanne parvenue en restant la femme désirable du prologue. Cette nuance était importante à bien indiquer pour la durée du succès. Le public n’aime pas, en général, vivre toute une soirée avec une mère noble. Après la grande scène du troisième acte, héroïque et gaie comme une fanfare militaire, entre Napoléon et Catherine; après l’ingénieux quatrième acte, l’impression de tous fut que la comédienne et la pièce étaient liées pour d’innombrables représentations.Madame Sans-Gênerétablit la fortune du théâtre, fit pénétrer plus avant le nom de Réjane dans la masse profonde du public, consacra définitivement sa popularité.En Belgique, en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, en Hollande, en Russie, en Autriche, en Roumanie, en Italie, en Espagne, en Portugal, partout où elle joua cette heureuse pièce, elle obtint le même éclatant succès.Madame Sans-Gênefut traduite dans toutes les langues, jouée sur tous les théâtres d’Europe; à Berlin, on la donnait le même soir dans trois théâtres à la fois; à Londres, le plus grand artiste de l’Angleterre, Sir Irving, la joua lui-même sur son beau théâtre, et la chose ne manquait pas de piquant, d’entendre Napoléon gronder en anglais. On fait des meubles, des étoffes, des bijoux, des bonbons, du papier, jusqu’à de la vaisselle, à laMadame Sans-Gêne.
En jouant tous les soirs, pendant des années, le même personnage, le talent du comédien risque de prendre des habitudes, un pli, de perdre son originalité; son art devient un métier brillant, contre lequel il est utile qu’il réagisse. Réjane sentit et évita cet écueil par un travail incessant. L’année 1894, qui fut l’année la plus heureuse du théâtre du Vaudeville, fut certainement pour elle l’année où elle étudia le plus. Pour les spectacles d’abonnement des lundis et des vendredis, importés de l’Odéon, elle mit au point: une reprise deLa Parisienne,de Becque;Villégiature, un acte charmant de Henri Meilhac; elle jouaLes Lionnes pauvres, d’Emile Augier, et composa avec une variété, une vérité, une puissance dramatique admirables la Norah, d’Ibsen (Maison de Poupée, traduction du comte Prozor), et cela, en jouant, sans une défaillance, tous les autres soirs et deux fois les dimanches,Madame Sans-Gêne.
La Parisienne, créée avec succès au théâtre de la Renaissance, sous l’intelligente direction Samuel, venait d’échouer misérablement à la Comédie-Française. Réjane, qui aimait passionnément cette belle pièce, qui l’avait présentée inutilement à Raymond Deslandes, qui l’avait jouée, dans le salon de MmeAubernon, pour la joie des artistes, était exaspérée de cet insuccès, elle n’y tenait plus, c’était comme une affaire personnelle, elle voulait, pour l’auteur, une revanche; elle l’obtint, éclatante, le 18 décembre 1893.
Maison de Poupée, annoncée sur mon programme de l’Odéon dès 1890, parut sur l’affiche du Vaudeville le 20 avril 1894. Comme pour les œuvres étrangères, et les pièces françaises, du reste, la presse fut partagée en deux camps, ceux qui ne veulent pas toujours comprendre et ceux qui comprennent trop vite.Toute la colonie scandinave fut là, le célèbre Thaulow passa la nuit pour peindre des tableaux au décor; le grand compositeur Grieg apporta, pendant un entr’acte, une couronne à la Norah française. Enfin, la pièce, qui ne devait se donner qu’en abonnement, fut reprise et se joua tous les soirs, avant le départ de Réjane pour le Nouveau Monde. Car il arriva alors ce qui arrive toujours aux actrices hors pair. Grau, le grand impresario américain lui offrit un traité de deux cent mille francs pour cent représentations. Elle refusa longtemps, elle craignait l’éloignement, étant de Paris et l’aimant jusque dans ses verrues; mais elle avait deux enfants; avec sa vie de grande artiste, la main ouverte et le goût curieux, elle dépensait sans compter, elle se dit que trois mois passent vite, en somme, et que, étoile maintenant, il lui fallait élargir son horizon. A New-York, devant ce public, parisien comme celui de la Chaussée-d’Antin, elle obtint le plus éclatant succès. Elle fut rappelée, comme il convient, quinze ou vingt fois par soirée. Elle dit «je reviendrai» en anglais, le jour de la dernière, avec, autour d’elle, des gerbes de fleurs amoncelées. A Washington, à Philadelphie, elle fit ce qu’ont fait presque toutes lestournées dans ces deux villes, beaucoup d’effet et peu d’argent. Elle eut des salles magnifiques à la Nouvelle-Orléans, de moins belles à Saint-Louis et à Chicago. A Montréal, on lui fit l’accueil le plus touchant, le plus français. A Boston, pendant deux semaines, elle goûta la joie vive d’avoir un public nombreux, délicat, comprenant à ravir toutes les finesses de notre littérature théâtrale, applaudissant aux bons endroits. Elle revint par Londres, où, avecMadame Sans-Gêne, elle remplit la salle de Garrick-Theatre, pendant de longs soirs encore, puis rentra dans sa petite maison fleurie d’Hennequeville, goûter la joie d’un repos bien gagné.
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Comme les planètes, les «étoiles» dramatiques ont leurs mouvements réglés, leurs déplacements prévus. Notons, de 1895 à 1899, ceux de Réjane, et donnons la nomenclature de ses diverses créations; il nous a semblé inutile d’entrer, à ce sujet, dans le détail de ces représentations, estimant qu’elles sont encore présentes à l’esprit des lecteurs.
SAISON THÉATRALE 1895-1896
20 novembre 1895:Viveurs, comédie en quatre actes, de Henri Lavedan; rôle de MmeBlandain, 31 janvier 1896, pour les spectacles d’abonnement:Lolotte, comédie en un acte, de Henri Meilhac et Ludovic Halévy etLa Bonne Hélène, comédie en deux actes, en vers, de Jules Lemaître; rôle de Vénus. Le 24 mars, reprise d’Amoureuse; le 6 mai, reprise deLysistrata.
SAISON THÉATRALE 1896-1897
28 octobre:Le Partage, comédie en trois actes, de M. Albert Guinon (Réjane avait créé déjà, du même auteur, en mai 1894, dans un bénéfice organisé par elle au théâtre des Variétés, une comédie en un acte:A qui la faute?qu’elle joua avec Coquelin et Baron). 19 décembre, le Vaudeville met à son répertoire la comédie célèbre de Sardou et Najac:Divorçons!où elle joue le rôle de Cyprienne. Le 12 février 1897, elle crée le rôle d’Hélène dansla Douloureuse, la délicieuse comédie de Maurice Donnay, qui resta sur l’affiche jusqu’à la fermeture annuelle du théâtre.
SAISON THÉATRALE 1897-1898
Après une série de représentations à Londres, Réjane quitte Paris le 22 septembre, sous la direction de l’impresario Dorval, et parcourt, en octobre et novembre, le nord et l’est de l’Europe. A Copenhague, elle est acclamée, dansMaison de Poupée, devant son auteur, le vieil Ibsen. A Berlin, où elle ramène le goût des spectacles français, ce qui lui valut des injures d’une presse disons... exagérée et les félicitations des gens... plus calmes, elle obtint un succès considérable et eut la joie de faire réussirLa Douloureuse, qui avait eu toutes les peines du monde à finir en allemand, quelques jours avant son arrivée. A Saint-Pétersbourg, l’Empereur se souvenant des fêtes franco-russes, où elle avait joué devant lui, à Versailles, lui daignait envoyer un rubis incomparable, après avoir mis généreusement son beau théâtre à sa disposition. A Moscou, à Odessa, à Bucharest, à Budapest, à Vienne, à Munich, à Dresde, même accueil enthousiaste. Le 14 décembre, elle finissait sa tournée par Strasbourg, et, le 16 décembre, elle assistait, au Vaudeville, à la lecture dePaméla, marchande de frivolités, pièce en quatre actes et sept tableaux, queSardou venait de terminer à son intention. Une pièce à spectacle et à costumes exige des répétitions nombreuses; en attendant la première, qui eut lieu le 11 février 1898, elle reparut, le 21 décembre, dansSapho. Daudet n’eut pas la joie de la revoir dans ce rôle, la mort le foudroya le jour de la répétition générale. 30 mars, reprise deDécoré; 20 avril, bénéfice d’Alice Lavigne, dans laquelle elle fit une conférence et joua, entourée des plus grands artistes parisiens,Le Roi Candaule, de Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Aidée du généreuxFigaro, elle fit réussir, au delà des proportions accoutumées, cette représentation qui, en matinée, produisit plus de cent mille francs. Le grand succès deZaza, pièce en cinq actes, de MM. Pierre Berton et Charles Simon, le 12 mai, finit heureusement cette saison laborieuse.
ANNÉES THÉATRALES1898-1899 et 1900
19 novembre: elle joue Simone, dansLe Calice, comédie en trois actes, de F. Vandérem. Le 15 décembre, Georgette Lemeunier, dans la comédie en quatre actes de Maurice Donnay. Le 25 février, Thérèse, dansLe Lys rouge, d’Anatole France, et le 30 mars 1899, Mmede Lavalette, dans la pièce en cinq actesd’Émile Moreau; puis, reprend, en septembre, le chemin parcouru dans la précédente tournée, visite en plus, cette fois, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, est reçue par un empereur, un roi et trois reines.
Le 30 décembre 1899, sans tapage, doucement, simplement, comme quelqu’un de spirituel et d’avisé qui rentre dans une maison amie, elle reparaît, souriante, dansMa Cousine, où elle n’a jamais été plus amusante, plus variée et plus jeune; puis en attendant qu’elle présente aux spectateurs variés de l’Exposition divers spectacles préparés pour elle, qu’elle reprenneZaza, un de ses plus beaux rôles, et, naturellement, l’universelleMadame Sans-Gêne, elle créeLe Béguin, comédie en trois actes, de Pierre Wolff, etLa Robe rouge, de Brieux, deux œuvres d’un genre tout à fait différent, tout à fait opposé, l’une continuant la jolie route parcourue depuisMa Camaradejusqu’àViveurs,La DouloureuseetLe Lys rouge, l’autre suivant le chemin tracé parla Glu,Germinie LacerteuxetSapho, un peu plus avant dans la nature et dans la douleur.
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On s’étonnera peut-être que, dans cetteétude de la vie d’une comédienne illustre, on n’a point donné une part plus grande à la partie anecdotique, comme avaient coutume de faire les biographes du siècle dernier et les petits journaux à cancans de la fin du second empire. Les auteurs ont pensé que ce qu’il y avait de plus intéressant à dire d’une grande artiste, c’était ce qui touchait à son art, et que si l’on voulait bien compter le nombre des soirées occupées par ses représentations, des journées prises par ses répétitions, du temps employé à l’étude de ses rôles, à l’essayage de ses costumes, cet essayage qui suffit souvent à occuper toute la vie d’une femme du monde, on verrait qu’il lui reste bien peu de temps pour les bavardages et les inutilités. Ils ne voient cependant aucune difficulté à dire à ceux qui veulent tout savoir, que Réjane est mariée avec un des deux auteurs de cet ouvrage considérable, qu’elle a deux beaux enfants, une fillette: Germaine, intelligente et fine comme elle; un petit garçon: Jacques, bon et tendre comme sa sœur, que, lorsqu’elle n’est pas avec ses petits, ce qui est rare, au théâtre, ce qui n’arrive presque jamais, on est sûr de la rencontrer chez les fleuristes à la mode, les marchands d’étoffes, de tableaux, de bibelots anciens,cherchant un éventail curieux, une dentelle unique, une fleur ou un bijou rare, avec l’ardeur joyeuse qu’elle met en toutes choses, et dépensant la prodigieuse activité de sa vie à conquérir là, comme dans son art, l’exquis et le raffiné, enfin, ce qui fait la joie de travailler et de vivre.
AVANT LE DÉPART
17 janvier 1891.
Dans huit jours juste, MmeSarah Bernhardt s’embarquera au Havre pour New-York et dira adieu à la France.
J’ai sonné plusieurs fois, ces jours-ci, à l’adorable sanctuaire du boulevard Péreire: la grande artiste souffrait du larynx, à peine pouvait-elle parler, et j’allais prendre de ses nouvelles. En attendant que ses couturières, ses médecins, ses hommes d’affaires fussent partis, je me promenais à travers ce fameux hall du rez-de-chaussée qui ne ressemble à rien de ce qu’on peut voir ailleurs... Dans mes incursionsde reporter parmi les logis célèbres de Paris, je me suis vite habitué au faux et froid apparat des salons officiels, à l’austère ameublement de noyer de M. Renan, à la profusion un peu criarde de chez Zola, aux richesses d’art du maître d’Auteuil, au confortable gourmé des milieux académiques; j’ai vu, sans trop broncher, les imposants et somptueux lambris de l’hôtel d’Uzès, le faste épais de financiers archi-millionnaires, la coquetterie vaguement étriquée des intérieurs de comédiennes en vue, les falbalas et les tape-à-l’œil de nos peintres célèbres..., mais chaque fois que je suis entré dans cetatelierdu boulevard Péreire, j’ai été troublé, dès les premiers pas, d’une obscure impression que je ne trouve que là et dont l’agrément est infini... C’est autant physique que cérébral, sans doute; ce doit être en même temps, l’hypnotisme des objets et les parfums de l’air qu’on y respire, l’art idéal de l’arrangement et la diversité inattendue, inouïe des choses, le mystère des tapis sourds, les chants discrets d’oiseaux cachés dans des frondaisons rares, la griserie des chatoiements d’étoffes aussi bien que la caresse silencieuse des bêtes familières,—et, par-dessus tout, quand on l’entend et qu’elle se montre, la voixet l’être tout entier de la maîtresse de ces lieux...
Mais elle n’est pas encore là, et je recommence à regarder... Que voit-on? Rien, d’abord: chaos délicieux de couleurs et de lumière, harmonieuse et bizarre orgie d’orientalisme et de modernité. Puis, l’œil s’apprivoisant, les objets se détachent. Sur les murs, tapissés d’andrinople piqué de panaches gracieux, des armes étranges, des chapeaux mexicains, des ombrelles de plumes, des trophées de lances, de poignards, de sabres, de casse-têtes, de carquois et de flèches surmontés de masques de guerre, horribles comme des visions de cauchemar; puis des faïences anciennes, des glaces de Venise aux larges cadres d’or pâli, des tableaux de Clairin: Sarah allongée, ondulante sur un divan, perdue parmi les brocarts et les fourrures, son fils Maurice et son grand lévrier blanc. Sur des selles, des chevalets épars, sur les rebords de meubles bas pullulent desbouddhaset des monstres japonais, des chinoiseries rares, des terres cuites, des émaux, des laques, des ivoires, des miniatures, des bronzes anciens et modernes; dans une châsse, une collection de souvenirs de valeur: des vases d’or, des hanaps, desbuires, des ciboires, des couronnes d’or, admirablement ciselées, des filigranes d’or, et d’argent d’un art accompli. Et puis, partout, des fleurs, des fleurs, des touffes de lilas blanc et de muguets d’Espagne, des hottes de mimosas, des bouquets de roses et de chrysanthèmes, entre des palmiers dont le sommet touche au plafond de verre. A l’extrémité de la salle, se dresse la grande cage construite d’abord pourTigrette, un chat-tigre rapporté de tournée, habitée ensuite par deux lionceaux,ScarpiaetJustinien, élevés en liberté, et reconduits chez Bidel le jour où ils manifestèrent l’intention de se nourrir eux-mêmes. A présent, la haute cage aux barreaux serrés où bondirent les fauves est devenue volière; des oiseaux dont le plumage chatoie volètent en chantant sur les branches d’un arbre artificiel. Dans l’angle faisant face à la cage, du côté droit de la cheminée aux landiers de fer forgé, s’étale le plus magnifique, le plus sauvage, le plus troublant des lits de repos; c’est un immense divan fait d’un amas de peaux de bêtes, de peaux d’ours blanc, de castor, d’élan, de tigre, de jaguar, de buffle, de crocodile; le mur de cette alcôve farouche est fait aussi de fourrures épaisses, qui viennent mourir en des ondulationslascives au pied du lit, et des coussins, une pile de coussins de soie aux tons pâles épars, sur les fourrures; au-dessus, un dais de soie éteinte, brochée de fleurs fanées, soutenu par deux hampes d’où s’échappent des têtes de dragons, fait la lumière plus douce à celle qui repose... Et par terre, d’un bout à l’autre du hall, des tapis d’Orient couverts, toujours, de peaux de bêtes; on se heurte, à chaque pas, à des têtes de chacal et de hyène et à des griffes de panthère.
Un domestique vint me tirer de mes réflexions.
«Monsieur! Madame vous attend.»
Je montai au cabinet de travail.
Elle sortait de son bain. Elle me le dit en s’excusant de m’avoir fait attendre. Vêtue d’un ample peignoir de cachemire crème, elle me tendit la main le sourire aux lèvres. Je l’interrogeais sur son départ et son voyage.
—Tenez, voici le papier où vous trouverez tout cela noté. Moi, je serais incapable de vous le dire. Il m’arrive souvent, dans ces tournées, de prendre le train ou le bateau sans même m’informer où nous allons... Qu’est-ce que cela peut me faire?
Je lus:
«Départ de Paris le 23 janvier: du Havre, le lendemain 24 janvier. Arrivée à New-York 1erfévrier. New-York du 1erfévrier au 14 mars. Washington du 16 mars au 21 mars; Philadelphie, du 23 mars au 28 mars; Boston, du 30 mars au 4 avril; Montréal, du 6 au 11 avril; Détroit,Indianapoliset Saint-Louis, du 13 au 18 avril; Denver du 20 au 22 avril; San Francisco du 24 avril au 1ermai. Départ de San Francisco pour l’Australie le 2 mai. Séjour environ trois mois. Début: Melbourne, 1erjuin; puis Sydney, Adélaïde, Brisbane, jusqu’à fin août. Retour à San Francisco à partir du 28 septembre. Ensuite principales villes des États-Unis; puis le Mexique et la Havane. Retour à New-York vers le 1ermars 1892. Si, à cette époque, la situation financière de l’Amérique du Sud s’est améliorée, on fera la République Argentine, l’Uruguay et le Brésil en juin, juillet, août, septembre, octobre 1892. En janvier 1893, Londres. Enfin, la Russie et les capitales de l’Europe».
«Deux ans! dis-je. Vous partez pour deux ans! Cela ne vous attriste-t-il pas un peu?
—Pas du tout! me répondit cette bohème de génie. Au contraire. Je vais là comme j’irais au Bois de Boulogne ou à l’Odéon!J’adore voyager; le départ m’enchante et le retour me remplit de joie. Il y a dans ce mouvement, dans ces allées et venues, dans ces espaces dévorés, une source d’émotions de très pure qualité, et très naturelles. D’abord, il ne m’est jamais arrivé de m’ennuyer: et puis, je n’aurais pas le temps! Songez que le plus longtemps que je séjourne dans une ville, c’est quinze jours! Et que, durant ces deux ans, j’aurai fait la moitié du tour du monde! Je connais déjà l’Amérique du Nord, c’est vrai, puisque c’est la troisième tournée que j’y fais; mais nous allons en Australie, que je n’ai jamais vue! Nous passons aux îles Sandwich, et nous jouons à Honolulu, devant la reine Pomaré! C’est assez nouveau, cela!
—Mais... vos habitudes, vos aises, cet hôtel, ce hall, vos amis?...
—Je les retrouve tous en revenant! Et mon plaisir est doublé d’en avoir été si longtemps privée! D’ailleurs, pour ne parler que du confortable matériel, nous voyageons comme des princes; très souvent, on frète un train rien que pour nous et nos bagages. Il y a là-bas tout un énorme «car» qui s’appelle le «wagon-Sarah-Bernhardt». J’y ai une chambre à coucher superbe, avec un lit à colonnes; une salle debain, une cuisine et un salon; il y a, en outre, une trentaine de lits, comme dans les sleepings, pour le reste de la troupe. Vous voyez comme c’est commode: le train étant à nous, nous le faisons arrêter quand nous voulons; nous descendons quand le paysage nous plaît; on joue à la balle dans la prairie, on tire au pistolet, on s’amuse. Et comme le compartiment est immense (ce sont trois longs wagons reliés entre eux), si l’on ne veut pas descendre, on relève les lits sur les parois et on danse au piano. Vous voyez qu’on ne s’ennuie pas!
—Vous-même, comment passez-vous votre temps durant ces interminables trajets de huit jours?
—Je joue aux échecs, aux dames, au nain jaune! Je n’aime pas beaucoup les cartes, mais quelquefois je joue au bézigue chinois, parce que c’est très long et que ça fait passer le temps. Je suis une très mauvaise joueuse, je n’aime pas à perdre. Cela me met dans des rages folles; c’est d’un amour-propre ridicule, c’est bête, mais c’est comme ça, je ne peux pas souffrir qu’on me gagne!
—Les paysages américains, quelles impressions en avez-vous?
—Je ne les aime pas. C’est grand, c’est trop grand: des montagnes dont on ne voit pas la cime, des steppes qui se perdent dans des horizons infinis, une végétation monstrueuse, des ciels dix fois plus hauts que les nôtres, tout cela vous a des airs pas naturels, ultra-naturels. De sorte que quand je reviens, Paris me fait l’effet d’un petit bijou joli, mignon, mignon, dans un écrin de poupée...
—Et le public?
—Le public ne peut me paraître que charmant: il m’adore. Dans les grandes villes d’Amérique tous les gens d’une certaine classe comprennent le français, et comme le prix des places est naturellement fort élevé, il y a beaucoup de ceux-là qui viennent m’entendre. A certains endroits, même, j’ai de véritables salles de «première» où on souligne des effets de mots, des intentions très fines de langue.
—Mais ceux qui ne comprennent pas le français?
—Il y a les livrets qu’on se procure avant la représentation et qui renferment le texte français avec la traduction en regard. Cela produit même un effet assez curieux: quand on arrive au bas d’une page, mille feuilletsse tournent ensemble; on dirait, dans la salle, le bruit d’une averse qui durerait une seconde.
Je m’amusais infiniment à ces détails, et à la façon dont mon interlocutrice me les racontait. Je l’aurais bien interrogée jusqu’à demain; mais il était tard, et je devenais indiscret. Je posai vite ces quelques dernières questions:
—Quels sont les artistes qui vous accompagnent?
—Ils sont vingt-deux: les principaux sont, pour les hommes: Rebel, Darmon, Duquesnes, Fleury, Piron, Angelo, et un autre artiste dont l’engagement se discute encore; pour les femmes: MmesMéa, Gilbert, Seylor, Semonson, Fournier.
—Votre répertoire?
—C’est mon répertoire courant:Théodora, laTosca,Cléopâtre, etc., etc.
—Vos bagages?
—Quatre-vingts caisses environ.
—Quatre-vingts?...»
Elle rit de mon ahurissement.
«Bien sûr! J’ai au moins quarante-cinq malles de costumes de théâtre; j’en ai une pour les souliers qui en contient près de deuxcent cinquante paires; j’en ai une pour le linge, une autre pour les fleurs, une autre pour la parfumerie; restent les costumes de ville, les chapeaux, les accessoires, que sais-je! Vraiment, je ne sais pas comment ma femme de chambre peut s’y reconnaître...
—Je suis indiscret peut-être en vous demandant quels sont vos intérêts?
—Pas du tout; ce n’est pas un mystère. J’ai trois mille francs par représentation, plus un tiers sur la recette, ce qui me fait une moyenne de 6.000 francs par représentation. Ah! j’oubliais 1.000 francs par semaine pour frais d’hôtel, etc...»
Je me levai pour partir. Un grand danois tacheté blanc et noir vint s’allonger près de sa maîtresse.
Je demandai:
«Vous l’emportez avec vous?
Elle caressait le chien, qui s’étirait:
—Oh! oui, ma Myrta! et avec elle Chouette et Tosco. Je les aime tant! et elles me le rendent si bien, ces excellentes bêtes...
—Vous devriez bien,—insinuai-je,—m’emmener avec elles...»
Elle releva sa taille de princesse chimérique, et, fixant sur moi ses yeux d’un bleu changeant,ses yeux qui charmeraient les bêtes de l’Apocalypse, elle répondit:
«Pourquoi pas? Si vous voulez. Qu’est-ce que vous serez?
—Porte-bouquets. N’en aurai-je pas ma charge?»
28 janvier 1891.
Comme on ne parlait, hier, à Paris, que de sifflets à roulette, de clefs forées et de pommes cuites dont les provisions faites dans la journée devaient être dirigées, le soir, vers le Théâtre-Français, j’ai voulu, dans l’après-midi, aller prendre un peu l’air de ce côté-là...
En montant les premières marches de l’escalier de l’administration, j’entends une voix de cuivre qui sonne et je hume une forte odeur de poudre. Je continue à monter. Arrivé sur le palier du premier étage, je reconnais dans un groupe assez nombreux: Coquelin aîné, Jean Coquelin, Laugier, Villain, Mesdames Fayolle, Bartet, Reichenberg, etc. et, adossé à la rampedu palier, M. Georges Laguerre, député. Je demande à un huissier à voir M. Claretie; j’apprends que M. l’administrateur-général est, depuis midi, en grande conférence fermée avec M. Victorien Sardou et avec M. Larroumet, directeur des Beaux-Arts.
Je prends le parti d’attendre, d’autant plus volontiers que, sur ce palier, où je fais les cinq pas, la conversation du groupe continue, et que les voix montent, et que, sans indiscrétion, presque malgré moi, j’entends toutes les choses que je voulais savoir. Pourquoi ne les répéterais-je pas?
M. Laguerre.—Vous savez qu’il y a cent cinquante siffleurs loués pour ce soir?
M. Coquelin, boutonné jusqu’au col, ainsi qu’un pasteur protestant, répond, en haussant les épaules:
—Ah bah! alors c’est la bonne cabale! C’est indigne et c’est idiot! Mais que voulez-vous? C’est la lutte, mes enfants, la lutte! Après tout, tant mieux! nous lutterons...
MmeFayolleblaguant.—C’est égal, mon vieux, pour tes débuts c’est dommage... C’est peut-être ta carrière brisée... Un jeune homme de si grand avenir!
Coquelin.—Hélas!
Coquelin fils.—Ça, une pièce réactionnaire?
Coquelin.—Ils sont fous, ma parole d’honneur! Mais c’est, au contraire, une pièce républicaine, mais républicaine honnête, mais républicaine modérée. D’un bout à l’autre de mon rôle est-ce que je n’exalte pas la République de 89, la fête de la Fédération célébrant la fin du despotisme, du privilège et du bon plaisir, l’avènement du droit, le triomphe des théories de liberté et de fraternité? C’est superbe, au contraire, et le plus farouche égalitaire de bonne foi n’en retrancherait pas un mot!
M. Laguerre.—C’est évident... (Doucement): Est-ce qu’on ne s’en prend pas à vous aussi un peu? Ne dit-on pas que vous êtes enchanté de jouer enfin un rôle politique pour dire son fait à la canaille?...
Un temps.
M. Coquelin, croisant les bras, fronçant les sourcils, a l’air d’apostropher M. Laguerre:
—Bien sûr! à la canaille! (Pompeux): Ce que j’aime dans une démocratie c’est lepeuple! lepeuple, entendez-vous! J’en suis, moi, du peuple, je ne le nie pas, on le sait bien,—et je ne l’ai jamais caché,—et je m’en fais gloire!Je suis un républicain de la première heure... (Sur un ton de récitatif): Je me souviens encore du temps où, avec Gambetta, nous allions dans les faubourgs, lui, faisant des conférences, moi, récitant des poésies populaires... ça signifie quelque chose, ça! (La voix monte): Oui, je connais le peuple! et je l’aime! Mais la canaille, voyez-vous, la canaille, je m’en fous!
M. Laguerre.—C’est évident.
MlleBartet, délicieusement pâle, assise sur le grand canapé de velours du palier, sourit.
M. Laguerre(doucement).—Ils sont capables de faire interdire la pièce.
Coquelin(clamant).—Ah! ah! s’ils font cela, je leur fous ma démission! C’est bien simple, je leur fous ma démission! Qu’est-ce que ce serait qu’un théâtre comme ça! un théâtre où on a interditMahometparce qu’on a eu peur d’unTeur!... (M. Coquelin rêve un moment et il ajoute): D’ailleurs, ça n’est pas possible; demain, s’il y a interpellation, comme on le dit, le gouvernement ramassera une grosse majorité. Le gouvernement... il l’a lue, la pièce, tous les ministres l’ont lue, ils seront donc obligés de démissionner en corps, si on leur fait échec... Alors, moi, je les engage, tous, pour une tournée...
MmeFayolle.—Il paraît que M. Constans n’est pas content de la pièce...
Coquelin.—Ça n’est pas possible... J’ai dîné l’autre jour avec lui, et il m’a dit à moi-même: «J’ai lu la pièce, et elle m’a paru très bien.»
M. Laguerre serre les mains et s’en va. Les autres s’en vont aussi. MlleReichenberg, en descendant l’escalier, lance à M. Coquelin, affalé sur le canapé:
—Je ne te dis pas: Bon courage! à toi, vieux lutteur!
A ce moment, un huissier m’appelle et me conduit dans le cabinet de M. Claretie. Aimable et accueillant comme toujours, il me dit, en me tendant la main:
«Je devine ce qui vous amène!
—La tempête!» lui dis-je.
Et, souriant de son sourire doux et pâle, il rectifie:
«Oh! la bourrasque...
—Si vous voulez. Mais encore, comment l’expliquez-vous?
—Ne me le demandez pas.
—Alors, comment la recevez-vous?
—Voici. J’ai fait rentrer, avec une pièce qui allait être jouée à la Porte-Saint-Martin, un artiste éminent pour interpréter l’œuvre d’un maître de la scène. Ce que je pense de cette œuvre? L’ayant reçue avec le comité qui a voté à l’unanimité et dont la majorité est notoirement républicaine—je n’ai pas à la juger, mais je puis vous dire qu’elle contient, entre autres beautés, une scène, celle desDossiers, que j’appelais aux répétitions «desPattes de Mouchedevenues cornéliennes». La critique en a dit autant.
»Quant à la pièce, c’est un tableau, le tableau d’unejournéeparticulière, et quand je disais à Sardou, dont les deux héros sont républicains et se déclarent même dantonistes, qu’il pouvait mettre de la lumière à ses ombres, il me répondait:
—«C’est une autre pièce, c’est la prise de la Bastille, c’est Valmy, c’est Jemmapes, c’est la frontière délivrée, c’est ce que je dis: les aigles impériales fuyant devant le drapeau tricolore. Mais ce n’est pas un drame où j’essaie de faire parler les gens qui veulent renverser Robespierre, comme ils on pu en parler, comme ils en ont parlé!»
«Du reste, ajoute M. Claretie, encore unefois je ne veux pas discuter sur ce point. Je tiens seulement à vous dire que, libéral avant tout et républicain d’avant 70, républicain de toujours (puisque en entrant aux Tuileries j’ai vu mon nom sur des listes de proscription datant de 1859), je ne crois pas qu’on puisse dénier à un homme de lettres le droit de produire une œuvre d’art sur un théâtre...
—... Un théâtre subventionné? objectai-je.
—... Sur un théâtre où Louis-Philippe a laissé crier:Vive la République!en pleine royauté, et où j’ai, sous l’avant-scène de Napoléon III acclamé la tirade du conventionnel Humbert et demandébisavec une partie de la salle qui regardait, tour à tour, Bressant hésitant et l’Empereur très pâle mais impassible.
«En fin de compte, la République peut-elle être moins libérale que Louis XIV qui fit jouerTartuffe, et Louis XVI qui laissa jouer leMariage de Figaro?
«Je ne suis pas unprofiteur de révolution, comme a dit Camille Desmoulins. J’ai demandé la liberté à la fois pour moi, et pour les autres. Et j’étais de ceux qui ont conspué les siffleurs d’Henriette Maréchal...»
Dans la soirée, me promenant, curieux, par les couloirs du foyer des artistes de la Comédie-Française,je rencontrai M. Claretie, qui me dit:
«On vient de siffler une tirade de Camille Desmoulins.»
Avant de finir, un mot d’ouvreuse, au moment où la salle tremblait sous les trépignements et les sifflets:
«Ma chère, j’en tremble toute... Je n’ai pas vu ça depuisDaniel Rochat.»
CHEZ M. EDMOND DE GONCOURTCHEZ M. BECQUE
12 février 1891.
Un écho aux allures mystérieuses annonçait ces jours-ci qu’une pétition circulait à huis clos dans le monde des lettres, et tendait à l’annulation ou à la révision du légendaireDécret de Moscouqui régit l’administration de la Comédie-Française depuis 1812. Notre confrère ajoutait, tout aussi mystérieusement, que le promoteur de cette pétition était un député influent qui, dernièrement, avait lui-même attaché le grelot à la Chambre.
Une enquête était tout indiquée; je l’ai faite, et en voici le résultat.
Le «grelot» a été agité au Palais-Bourbon lors de la discussion sur l’interdiction deThermidor, et le député influent qui l’a mis en branle est M. Clémenceau. Le cheval de bataille des pétitionnaires est l’abolition du fameux comité de lecture du Théâtre-Français; les questions subsidiaires sont les relations de l’art et de l’État, le principe des subventions, etc., etc.
J’avais appris que deux des signataires de la pétition étaient M. de Goncourt et M. Henry Becque. Pourquoi avaient-ils signé?
Il me dit:
«Oui, j’ai signé, et j’ai signé les yeux fermés, c’est le cas de le dire, puisque je n’ai seulement pas lu le papier. De même, Daudet, qui est arrivé chez moi quand on me présentait la pétition, y a mis son nom sans plus regarder. On nous a dit qu’il s’agissait de la suppression du décret de Moscou... Comment hésiter? En effet, théoriquement, y a-t-il rien de plus illogique que de voir un écrivain jugé par ses interprètes! C’est l’ouvrier critiqué par son outil, le violon qui fait des remontrances auvirtuose! Et, en pratique, rien est-il plus insupportable pour un homme de lettres que de voir son œuvre épluchée, discutée, censurée par des comédiens? Notez que je ne mets pas la moindre acrimonie dans ces considérations; je sais qu’il y a au Théâtre-Français des artistes d’un grand talent, dont je suis le premier à reconnaître la valeur, parmi lesquels il en est sans doute d’intelligents; mais on me concèdera qu’un écrivain, lorsqu’il s’agit de la destinée d’une pièce qu’il a mis des mois à concevoir, à faire et à parfaire, a le droit de récuser comme juges ceux qui doivent l’interpréter? C’est là une question de dignité très naturelle et très respectable, il me semble.
»Voici pour la thèse générale. Les cas particuliers ne sont pas, j’en suis sûr, pour en atténuer la rigueur. Pour ma part, je n’oublierai jamais ce qui nous est arrivé, à mon frère et à moi, lors de la lecture au Comité du Théâtre-Français de notre pièce laPatrie en danger. Mon frère tenait beaucoup à cette pièce; nous y avions mis tout ce que nous pouvions y mettre de conscience et de talent. C’était mon frère qui lisait; moi, pendant ce temps-là, j’étais assis, j’écoutais et je regardais. L’un des sociétaires présents, et non le moins considérable,—jene le nommerai pas—s’amusa durant toute la séance, à dessiner à la plume des caricatures (de qui? je n’en sais rien) qu’il passait ensuite en riant et en chuchotant à ses voisins... Je vis le manège, et je dus le supporter jusqu’au bout. Mais il m’a fallu, je vous l’assure, une patience d’ange pour ne pas me lever, prendre mon frère par le bras et emporter notre manuscrit.
—Par quoi, maître, demandai-je, remplacerait-on le Comité?
—Par un directeur tout seul! Car, même s’il est incompétent, il l’est toujours six ou sept fois moins que les six ou sept membres du comité de lecture. Ou bien, ce qui pourrait valoir mieux, par un comité de gens de lettres: cela apparaîtrait au moins plus normal et promettrait plus de garanties.
—Et, pour passer à un autre ordre d’idées, maître, toujours pas de Censure?
—Moins que jamais! me répondit l’illustre écrivain en souriant. LaFille ÉlisaetThermidorsont loin, n’est-ce pas, d’être des arguments en sa faveur... On est venu m’interroger à ce propos, et on m’a fait dire que laPatrie en dangerétait bien plus réactionnaire queThermidor. Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que ma chanoinesseétait plus royaliste que n’importe quel personnage de la pièce de Sardou, et c’est vrai; mais j’ai ajouté que j’avais fait de mon bourreau un fou humanitaire dont le type a évidemment dû exister sous la Terreur. Maintenant, qu’on ait interditThermidorpar mesure d’ordre, c’est possible et c’est soutenable; mais ce que je demanderais, si on consentait à m’écouter, c’est que la Censure une fois supprimée et le théâtre devenu enfin libre, les interdictions de pièces par mesure d’ordre ne soient que provisoires. Au bout de huit jours, par exemple, quand les passions se seraient un peu calmées, que la presse aurait eu le temps d’éclairer le public sur le pour et le contre de l’œuvre en discussion, le théâtre rouvrirait et la pièce reparaîtrait. Alors si, décidément, elle suscite des bagarres, qu’on l’interdise définitivement. Mais pas avant.
«Voyez-vous, conclut M. de Goncourt, en me reconduisant, la Censure, l’Art officiel, le décret de Moscou, tout cela est bien malade... Encore un petit coup d’épaule, et je crois bien que nous assisterons à un très significatif écroulement.....
L’auteur desCorbeauxa quitté l’avenue de Villiers; il habite, à présent, rue de l’Université, à deux pas de laRevue des Deux-Mondes, non loin de l’Institut. Toujours la même simplicité spartiate. Là-bas, la concierge vous disait: «Au troisième, à gauche; il n’y a pas de paillasson, vous verrez!» Ici, le concierge vous dit: «Au troisième; cherchez bien, il y a un bout de ficelle pour tirer la sonnette.» M. Becque est le premier à plaisanter de son dédain pour les commodités de l’ameublement; ses amis y voient même une vertu, et ils doivent avoir raison.
«Mais non!—me dit M. Becque,—je n’ai rien signé du tout. Mes amis, les jeunes d’avant-garde, chaque fois qu’ils mijotent des projets révolutionnaires, me comptent, de parti-pris, parmi les leurs. Et ils ont raison. J’ai toujours été un peu batailleur, n’est-ce pas? Et ce que je suis le moins, c’est un bénisseur et un routinier. Ils le savent, et vous n’avez pas besoin de le répéter. C’est ce qui me mettra, d’ailleurs, très à mon aise pour dire ma façon de penser. Je n’ai pas vu la pétition, et je n’en ai entenduparler que par l’écho qui vous amène. Mais puisque vous me demandez, dès maintenant, mon avis sur la plus importante des réformes projetées par les pétitionnaires, c’est-à-dire sur la suppression du Comité de lecture du Théâtre-Français, je vais vous le dire, en deux mots.
»J’estime qu’il y a plus de garantie à être lu et apprécié par un Comité de six personnes, six artistes, en somme intelligents, et un directeur, que par un directeur tout seul, la plupart du temps tout à fait incompétent; un Comité, c’est déjà un petit public, où chacun apporte son impression, où les avis peuvent se combattre, se discuter, se contre-balancer. Un directeur, au contraire, une fois buté à un préjugé, à un parti-pris, n’a rien qui puisse l’en dégager. Et puis, un directeur ne lit pas de pièces! Il ne joue que celles qu’il a commandées, c’est depuis longtemps prouvé. Combien de fois Perrin ne me l’a-t-il pas dit: «Deux auteurs, deux pièces par an, une d’Augier, une de Dumas, je n’en demande pas plus pour le Théâtre-Français! De temps en temps, oui, un acte à un ami, à Meilhac, à Pailleron,—et c’est tout!» Et tous les directeurs sont pareils à Perrin. Avouez que je suis payé pour le savoir! Aux Français, au contraire, combien de pièces Got n’a-t-il pas fait recevoir en lesapportant lui-même, Got et les autres! Ce n’est pas à moi à défendre la Comédie-Française, et je ne veux pas me poser en champion du décret de Moscou; ce rôle-là ne m’irait pas du tout. Mais, vraiment, je ne vois pas la révolution bienfaisante que viendrait apporter, dans le monde des auteurs dramatiques, la suppression du Comité de lecture. Ah! qu’on supprime ou plutôt qu’on remplace les deux vieux brisquards chargés de déchiffrer les manuscrits en première analyse! Ça, je ne demande pas mieux. Ils ont soixante-dix ans, sont farcis d’Augier et de Dumas, et tout ce qui n’est pas Augier et Dumas ne vaut pas la peine d’être lu par eux. On fend l’oreille aux officiers de soixante-cinq ans, ne pourrait-on pas en faire autant aux critiques surannés qui tiennent la place de plus jeunes et de plus compétents?
—Un Comité formé de gens de lettres ne vous paraît point préférable à un Comité d’artistes?
—Oh! les Comités de gens de lettres, je les connais! Comme il ne pourrait être composé que de gens de lettres de deuxième ordre, ils seraient tous dans la main du directeur, et cela ne changerait absolument rien. La Rounat en avait institué un à l’Odéon, il le rendaitresponsable des mauvaises pièces qui rataient, que souvent lui-même avait imposées, et jamais le Comité n’a fait accepter un acte qui avait déplu à La Rounat!
—Admettez-vous, en principe, l’immixtion de l’État dans les théâtres?
—Il ne peut pas y avoir de principe raisonnable à cet égard-là. J’admets l’intervention de l’État, quand le baron Taylor, commissaire du gouvernement, fait représenterHernani; je l’admets quand le représentant officiel s’appelle Édouard Thierry, qu’il est éclairé, compétent et hardi et qu’il ouvre les portes du théâtre à des œuvres de valeur; et, enfin, je l’aime de toutes mes forces quand un ministre, qui s’appelle M. Bourgeois, fait jouer laParisiennemalgré un directeur qui n’en veut pas!»
17 mai 1893.
Depuis qu’Octave Mirbeau présenta, dans l’éclatante et enthousiaste monographie que l’on se rappelle, M. Maurice Maeterlinck aux lecteurs duFigaro, la réputation de l’auteur de laPrincesse Maleinen’a fait que grandir. A l’heure actuelle, aux yeux de presque toute la jeune génération littéraire, il représente, à tort ou à raison, celui qui doit vaincre en son nom; à tort, peut-être, car le poète desAveuglesn’a rien du chef d’école, ni le dogme inébranlable, ni la combativité, ni la vanité ambitieuse; à raison, peut-être aussi, car la lutte peut avoir lieu sans lui et son esthétique est assez largeet assez élevée pour grouper indistinctement toutes les forces idéalistes qui s’apprêtent à la bataille.
Or, aujourd’hui, au théâtre des Bouffes-Parisiens, à une heure et demie, par les soins du poète Camille Mauclair et de M. Lugné-Poë, doit être représentée la dernière œuvre deMaeterlinck:Pelléas et Mélisande.
Beaucoup de curiosité entoure cette représentation; le nouveau drame trouvera-t-il le succès que l’Intruseet lesAveuglesreçurent d’un public d’élite? Dans tous les cas, les vieilles querelles sur l’art ancien et l’art nouveau vont renaître.
J’en profite pour présenter aujourd’hui, à mon tour, M. Maurice Maeterlinckvivant. Car, chose au moins singulière, il n’y pas vingt personnes à Paris qui connaissent le poète gantois! Depuis trois ans qu’on le lit, qu’on le discute, personne ne l’a vu ici jusqu’à ces jours derniers; son nom a rempli les feuilles littéraires et boulevardières et Octave Mirbeau, qui mit si courageusement son nom à côté de celui de Shakespeare, Mirbeau qui lui créa, du jour au lendemain, sa réputation, n’a pas réussi à attirer ce jeune homme modeste et timide à Paris, et il ne l’a jamais vu...
Mais dernièrement il céda aux objurgations des organisateurs dePelléas et Mélisandeet consentit à grand’peine à venir surveiller les répétitions. Je l’ai rencontré hier. C’est un grand garçon de trente ans, blond, aux épaules carrées, dont la figure très jeune—une moustache d’adolescent et le teint rose—sérieuse et facilement souriante, est toute de franchise et de sensibilité; seul le front est creusé de rides: quand il parle, les lèvres ont des tressaillements nerveux et, à la moindre animation, les tempes battent et on voit les artères se gonfler. Il parle d’une voix douce et comme voilée (la voix des grands fumeurs de pipe), en phrases très courtes, avec une hésitation qu’on dirait maladive, comme s’il a vraiment peur des mots ou qu’ils lui font mal.
«Je voudrais vous parler, ou plutôt vous faire parler un peu de votre pièce,» lui dis-je.
Il rit aimablement et répondit par petits morceaux, laborieusement sortis:
«Mon Dieu... je n’ai rien à en dire, c’est une pièce quelconque, ni meilleure ni plus mauvaise, je suppose, que les autres... Vous savez, un livre, une pièce, des vers, une fois écrits, cela n’intéresse plus... Je ne comprends pas, je l’avoue, l’émotion vécue pas les auteurs,dit-on, à la première représentation de leurs œuvres. Pour moi, je vous assure que je verrais jouerPelléas et Mélisandecomme si cette pièce était de quelqu’un de ma connaissance, d’un ami, d’un frère,—même pas, car pour un autre, je pourrais ressentir des craintes ou des joies qui me resteront sûrement inconnues tant qu’il s’agira de moi.»
C’est sur ce ton de simplicité charmante et de sincère détachement que se continua longtemps la conversation de M. Maeterlinck. J’aurais tant voulu répéter ici les opinions et les jugements du poète-philosophe sur les choses et sur les hommes du présent et du passé! Quelle saveur profonde, quel pittoresque inattendu dans ses moindres propos!... Mais le cadre de cet article hâtif ne se prête pas à de tels développements.
Et puisque j’ai enfin réussi à tirer de l’auteur de l’Intruse, dans une heure d’expansion, ce qu’il s’est toujours refusé jusqu’à présent à livrer au public, c’est-à-dire des théories sur l’art dramatique—et presque une préface de son théâtre—je m’empresse de les noter ici.
Donc, après s’être longuement fait tirer l’oreille, il dit:
«Il me semble que la pièce de théâtre doitêtre avant tout unpoème; mais comme des circonstances, fâcheuses en somme, le rattachent plus étroitement que tout autre poème à ce que des conventions reçues pour simplifier un peu la vie nous font accepter comme des réalités, il faut bien que le poèterusepar moments pour nous donner l’illusion que ces conventions ont été respectées, et rappelle, çà et là, par quelque signe connu, l’existence de cette vie ordinaire et accessoire,la seule que nous ayons l’habitude de voir. Par exemple, ce qu’on appellel’étude des caractères, est-ce autre chose qu’une de ces concessions du poète?
»A strictement parler, le caractère est une marque inférieure d’humanité; souvent un signe simplement extérieur; plus il est tranché, plus l’humanité est spéciale et restreinte. Souvent même ce n’est qu’une situation, une attitude, un décor accidentel. Ainsi, enlevez, par exemple, à Ophélie son nom, sa mort et ses chansons, comment la distinguerai-je de la multitude des autres vierges? Donc, plus l’humanité est vue de haut, plus s’efface le caractère. Tout homme, dans la situation d’Œdipe roi, qu’il soit avare, prodigue, amoureux, jaloux, envieux, etc., etc., agirait-il autrement qu’Œdipe?
»Ibsen, par endroits, ruse admirablement ainsi. Il construit des personnages d’une vie très minutieuse, très nette et très particulière, etil a l’aird’attacher une grande importance à ces petits signes d’humanité. Mais comme on voit qu’il s’en moque au fond! et qu’il n’emploie ces minimes expédients que pour nous faire accepter et pour faire profiter de la prétendue et conventionnelle réalité des êtres accessoires letroisièmepersonnage qui se glisse toujours dans son dialogue, le troisième personnage, l’Inconnu, qui vit seul d’une vie inépuisablement profonde, et que tous les autres servent simplement à retenir quelque temps dans un endroit déterminé. Et c’est ainsi qu’il nous donne presque toujours l’impression de gens qui parleraient de la pluie et du beau temps dans la chambre d’un mort.»
J’interrogeai:
«Comment jugez-vous, à ce point de vue, le théâtre antique?
—Les Grecs, eux, y allaient plus franchement, parce qu’ils avaient moins que nous d’habitudes mauvaises. Ils s’attardaient peu au choc des hommes entre eux et s’attachaient presque uniquement à étudier le choc de l’homme contre l’angle de l’inconnu quipréoccupait spécialement l’âme humaine en ce temps-là: ledestin. Pourquoi ne pourrait-on pas faire ce qu’ils ont fait, simplifier un peu le conflit des passions entre elles et considérer surtout le choc étrange de l’âme contre les innombrables angles d’inconnu qui nous inquiètent aujourd’hui? Car il n’y a plus seulement le Destin: nous avons fait, depuis, de terribles découvertes dans l’inconnu et le mystère, et ne pourrait-on pas dire que le progrès de l’humanité c’est, en somme, l’augmentation de cequ’on ne sait pas?
» N’est-ce pas ce que fait Ibsen? On pourrait lui reprocher seulement de n’avoir pas été assez sévère dans le choix de ces chocs; les Grecs voulaient avant tout le choc de labeauté pure(l’héroïsme, beauté morale et physique) contre le Destin. Mais la beauté pure exige de grands sacrifices et de grandes simplifications que nous n’osons pas encore tenter. Nous sommes tellement imprégnés de la laideur de la vie que la beauté ne nous semble plus ou pas encore la vie; et cependant, même dans un drame en prose, il ne faudrait pas admettre une seule phrase qui serait un prosaïsme dans un drame en vers, parce que le prosaïsme, en soi, n’est pas une chose soi-disant basse, mais une dérogation aux lois mêmes de la vie.
—Votre idéal de réalisation, à vous, comment l’expliqueriez-vous? demandai-je.
—En somme, répondit-il, de sa voix peureuse toujours égale, en attendant mieux, voici ce que je voudrais faire: mettre des gens en scène dans des circonstances ordinaires et humainement possibles (puisque l’on sera longtemps encore obligé de ruser), mais les y mettre de façon que, par un imperceptible déplacement de l’angle de vision habituel, apparaissent clairement leurs relations avec l’Inconnu.
»Tenez, un exemple pour préciser ceci:
»Je suppose que je veuille mettre à la scène cette petite légende flamande que je vais vous raconter (ce serait, d’ailleurs, impossible parce qu’elle nous paraît encore trop fabuleuse et que l’intervention de Dieu y est trop visible, et nous avons de si mauvaises habitudes que nous ne voulons admettre l’intervention du mystère que lorsqu’il nous reste un moyen de la nier). Mais je prends cet exemple, parce qu’il est simple et clair et me vient à l’esprit en ce moment.
»Un paysan et sa femme sont attablés un dimanche devant leur maisonnette, prêts à manger un poulet rôti. Au loin, sur la route, le paysan voit venir son vieux père, cacheprécipitamment le poulet derrière lui, pour n’être pas obligé de le partager avec ce convive inattendu. Le vieux s’assoit, cause quelque temps et puis s’éloigne sans se douter de rien. Alors le paysan veut reprendre le poulet; mais voilà que le poulet s’est changé en un crapaud énorme qui lui saute au visage, et qu’on ne peut jamais plus arracher et qu’il est obligé de nourrir toute sa vie pour qu’il ne lui dévore pas la figure.
»Voilà. L’anecdote est symbolique, comme, d’ailleurs, toutes les anecdotes et tous les événements de la vie. Seulement, ici, et c’est bien le cas de le dire, le symbole saute aux yeux. Qu’en peut-on faire? Irai-je étudier l’avarice du fils, l’horreur de son acte, la complicité de sa femme et la résignation du vieillard? Non! Ce qui m’intéressera avant tout, c’est le rôle terrible que ce vieillard joue à son insu: il a été, là, un moment, l’instrumentde Dieu; Dieu l’employait, comme il nous emploie ainsi, à chaque instant; il ne le savait pas, et les autrescroyaientne pas le savoir; et, cependant, il doit y avoir un moyen de montrer et de faire sentir qu’en ce moment le mystère était sur le point d’intervenir...»