M. Edmond Haraucourt.

M. Edmond Haraucourt.Fort des Poulains, Belle-Isle-en-Mer(Morbihan), 28 août 1897.Mon cher Huret,Votre lettre m’arrive avec un long retard: elle m’attendait chez moi, tandis que j’étais sanglé sur un lit lointain, pour y réparer les accrocs faits à ma tendre personne par une chute dans les roches de Belle-Isle.J’ai l’accident chronique, ayant le geste exagéré. Je partage ordinairement mes vacances en deux époques bien distinctes: dans l’une, absolument dénuée de littérature, j’agite mon exubérance, comme une bête lâchée; dans l’autre, je reste au lit, quinze jours, un mois, bordé de bandelettes, comme une momie, car je finis toujours par me casser quelque chose: ma peau a pris l’habitude des trous, et se résigne, en se recollant.Mais, fût-ce au lit, je ne travaille pas: la nature et surtout la mer, loin de «m’inspirer» comme disaient nos aïeux, m’écrasent sous le sentiment de nos ridicules aspirations, et mafaiblesse, en présence de leur force, me rappelle à l’égalité des crabes devant la mer, des crabes, mes frères.Aussi, je ne saurais guère répondre avec sagesse aux questions que vous me posez.Je ne vois, d’ici, aucun inconvénient à ce qu’on porte le vers libre au théâtre, puisqu’il y est depuis plusieurs siècles; cette innovation pourra donc coïncider avec une découverte, bien désirable aussi, et qui passionne de nombreux ingénieurs, découverte d’un fil avec lequel on parviendrait, pense-t-on, à couper le beurre.Je ne vois non plus aucun inconvénient à la création de théâtres nouveaux, où se jouerait le drame en vers: mais la difficulté, sans doute, est de recueillir les éléments divers qui assureraient le succès de l’entreprise, des tragédiens, un directeur désintéressé, des pièces honorables, mais surtout des bailleurs de fonds et du public; car ces deux derniers facteurs sont les plus difficiles à rassembler.Il y aurait pourtant une fortune à faire!—Un directeur, supérieurement lettré, préparé, par de fortes études, à discerner les choses artistiques de celles qui ne le sont pas, renseigné, si vous voulez, par un Comité, non pasde comédiens, mais de personnalités compétentes, dramaturges, poètes, romanciers, et qui, systématiquement, énergiquement, sans consentir aucune faveur, sans écouter aucune sympathie, impitoyable, écarterait toute œuvre et tout homme de talent, pour réserver son théâtre aux Médiocres, celui-là répondrait à un besoin, et le public tout entier l’en récompenserait en foule.Mais, voilà, on n’ose pas! Les directeurs s’en tiennent aux demi-mesures, recherchent les mauvais auteurs sans aller jusqu’aux pires, demandent les vers plats sans oser les vers faux, les maladroits au lieu des nuls, les amateurs, des hommes, il est vrai, sans dotation naturelle, mais pleins de bon vouloir, qui parfois même exercent fort convenablement un art ou une profession, et qui, dans leur partie, sinon dans la nôtre, ont des notions du bien et du mal, ce qui est déjà trop!Parlons franc: celui qui réaliserait aujourd’hui le chef-d’œuvre du drame en vers, c’est l’auteur de café-concert.Mais on ne se risque pas jusqu’à lui. On s’arrête en route. C’est un tort. Il est attendu: c’est le Messie du public moderne.Me voici au bas de la page et je n’en veuxpas commencer d’autres: je vous serre la main, cordialement,EdmondHaraucourt.M. Georges Rodenbachdit ses vérités à la foule:Mon cher Huret,Je rentre de voyage et suis bien en retard pour vous envoyer l’avis que vous me demandiez sur quelques questions de théâtre, par exemple le drame historique et le drame en vers. Certes, on ne saurait trop leur ouvrir de nouveaux débouchés. Ils sont la plus haute forme, le grand art en matière dramatique. Mais ce qui manque, me semble-t-il, ce ne sont point les scènes ni les interprètes, puisque le Théâtre-Français, en tous cas, demeure, incomparable.Ce qui manque, c’est un public. La musique a son auditoire d’initiés: voyez Colonne, voyez Lamoureux. Le grand art dramatique n’a pas le sien: voyez Ibsen, dont aucune pièce ne ferait dix représentations; voyezTorquemada, leThéâtre en liberté, de Victor Hugo; ou cette exquiseFlorise, de Banville; ou cette hauteAbbesse de Jouarrede Renan, qu’on n’a même jamais jouée. Et tant d’œuvres sans beauté vont à la cinquantième et à la centième, parce qu’elles sont sans beauté! C’est ce qui faisait dire à Nietzsche: «Succès au théâtre, on descend dans mon estime jusqu’à disparition complète.» Certes, la boutade est exagérée; mais il est certain que le théâtre, aujourd’hui,vit du nombre, le nombre qui est incompétent et sacre le médiocre. Au contraire, l’œuvre d’art n’est accessible qu’à une élite. Que faudrait-il? Que cette élite fût nombreuse, comme l’élite musicale des concerts du dimanche, qui, elle, ne supporte pas de la musiquette (pas même du Théodore Dubois, qu’elle a sifflé!), mais veut du grand art et du génie. Quand y aura-t-il un public ne voulant aussi que de la vraie littérature? Alors les belles œuvres, peut-être les chefs-d’œuvre, ne manqueront pas. Car beaucoup, qui s’abstiennent aujourd’hui, s’adonneront au théâtre lorsqu’en travaillant pour un public ils ne devront pas travaillercontrela beauté.Cordialement,GeorgesRodenbach.M. Jules Marytraite à fond les questions posées:La Chevrière, par Azay-le-Rideau(Indre-et-Loire),15 août.Mon cher confrère,Exécutons-nous!Où passez-vous vos vacances et comment? Travaillez-vous pour le théâtre en ce moment? Pour qui? Qu’est-ce?Vous rappelez-vous leLys dans la vallée? Eh bien! j’habite Clochegourde—en réalité La Chevrière—perché en haut des falaises de l’Indre, où Balzac a placé les scènes de son roman. De mon cabinet de travail j’aperçois Saché, sur le coteau de l’autre rive, Saché, où Balzac venait tous les étés passer deux ou trois mois. Tous les vieux qui l’ont connu sont morts, le dernier,—son tailleur—il y a deux ans. Il y a bien, paraît-il, à Pont-de-Ruan, un reste de vieux garçon de moulin qui jetait autrefois l’épervier dans l’Indre pour le grand homme,mais rien à en tirer: il est sourd comme un pot.Je pêche, en attendant l’ouverture de la chasse.J’achève en ce moment le drame que Rochard donnera à l’Ambigu aprèsLa Joueuse d’orgue. J’ai, d’autre part, à la Porte-Saint-Martin, un drame à grand spectacle dont le titre provisoire est: lesDerniers Bandits, et qui sera joué aussi dans le courant de la prochaine saison. Enfin, j’ai sur le chantier, vous le savez,Sébastopol, mais la pièce, à laquelle j’ai déjà travaillé six mois, ne sera pas faite avant la fin de l’année. Ç’aura été une dure besogne.Le drame historique est-il mort? A-t-il besoin de se renouveler? Comment?Rien ne meurt. Le drame historique dort. Un beau jour, il se réveillera, tout frais et gaillard, parce qu’il aura bien dormi. Toutefois la quantité de documents publiés depuis quelques années ouvre une voie nouvelle—celle de l’histoire par les petits côtés, la plus vraie pour le public, celle qu’il comprend le mieux—les autres points de vue, plus généraux—étant du domaine spéculatif et lui échappant presque toujours. Ceux qui font l’histoire s’en rendent-ils bien compte? Je ne sais pas si cettevoie nouvelle ne serait pas de montrer les tragédies de l’histoire—ou ses comédies—conduites par leurs héros en robe de chambre. Le panache a fait son temps.Quelle direction prend en ce moment le drame populaire? En quoi la formule d’il y a 50 ou 60 ans diffère-t-elle de celle d’aujourd’hui? En un mot, quelle différence y a-t-il entre les vieux mélos qu’on n’ose plus reprendre et les drames que vous avez signés?La direction du drame populaire? Croyez bien, qu’il n’en prend aucune. Le drame, populaire ou non, restera éternellement, en se conformant, pour des menus détails, aux mœurs qui changent. Voilà tout! Le drame populaire comprend tout—drame et comédie—et c’est une des plus belles expressions de l’art dramatique.Pas de public, dit-on. Non pas. Point de théâtres, oui, à l’exception de ceux de Rochard et de Lemonnier. Et voilà pourquoi le drame a l’air de languir. On cherche bien à fonder un Théâtre lyrique pour faire concurrence aux cafés-concerts—et personne ne songe au drame qui, sous forme de roman-feuilleton, réunit encore et réunira toujours une clientèle formidable, des millions et des millions de lecteurs. Donnez-leurdes drames à ces millions de lecteurs, ils n’iront plus au café-concert.La formule? Mais c’est purement du métier. On n’écrit pas aujourd’hui le dialogue ampoulé, redondant, d’il y a 50 ans. Certaines ficelles—le métier en est plein—sont devenues câbles; ce sont ces ficelles qui rendent une pièce vieillotte. Le drame doit revenir, et revient, forcément, à une simplicité primitive, en se mêlant à la comédie, au débat des sentiments et des situations, mais pouraboutirà la dernière expression de la haine, de la jalousie, de la colère, du mépris, etc.: la comédie reste en chemin; le drame aboutit toujours. Tous les deux sont dans le vrai.La différence? Elle n’est qu’en surface et dans le tour de main.Roger la Honte,Le Régiment,Sabre au clairont réussi parce qu’ils étaient habillés à la moderne. Nous ne pouvons pas inventer des passions nouvelles, mais on peut varier les manières d’en souffrir: voilà pour le fond. Quant aux détails, ils sont de tous les jours et tout autour de nous. Il n’y a qu’à se baisser pour en prendre.N’y a-t-il pas de l’exagération dans les mises en scène actuelles? Un trop grand souci d’exactitude et de luxe dans les toilettes, l’ameublement,etc.? Une réaction n’est-elle pas proche en sens contraire? Le drame populaire peut-il se passer de tant d’exactitude et de minutie? Ou doit-il évoluer vers plus de vérité et de réalité dans la mise en scène?Il y a des pièces—et nombreuses—qui n’ont réussi, en ces derniers temps, que par ce souci d’exactitude. Le pli est pris. C’est une loi: il n’y a guère d’amendements possibles. Les meubles peints sur la toile de fond sont devenus ridicules.Le drame populaire doit évoluer dans le même sens, s’il ne veut pas courir le risque d’être traité de vieux. Et même, un conseil: si vous avez, dans votre pièce, un coin de l’intrigue qui languit, vite, mettez-y un ameublement du plus pur Louis XVI. Le spectateur admire et ne s’aperçoit de rien.A quoi attribuez-vous le succès des cafés-concerts? Le public populaire ne va-t-il pas là plus volontiers qu’au théâtre? Comment l’en détacher?J’ai répondu plus haut: donnez-nous des théâtres de drame! Mais j’ajouterai que les mœurs publiques suivent, au théâtre, undecrescendoqui s’observe autre part.Où sont et que deviennentles grands cafés de luxe, maintenant?Ils sont devenus brasseries. Où sont les restaurants fins? Ils ont rejoint les écrevisses. Il faut aller aux Nouveautés ou au Palais-Royal pour voir des couples d’amoureux en partie fine dans des cabinets particuliers. Le café-concert est un peu, au théâtre, ce que la brasserie est à l’ancien café.Excusez la longueur de cette lettre, mon cher Huret, mais c’est votre faute. Vos questions soulèvent des discussions et des théories sans nombre et il faudrait des volumes pour y répondre.Cordialement à vous,JulesMary.M. Armand Silvestrele confesse: il est embarrassé.Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées), jeudi.Mon cher confrère,Vous voulez bien me demander où je passe mes vacances?—Comme tous les ans, à Argelès où je trouve la montagne et la tranquillité.Si je travaille ou si je m’amuse?—L’un et l’autre: c’est-à-dire que je ne travaille qu’à des choses qui m’amusent, ou du moins, m’intéressent. Je termine un volume de vers, qui paraîtra en novembre et je retouche un drame que j’ai actuellement en répétitions à la Comédie-Française:Tristan de Léonois.Quant à la troisième question, à savoir si je trouve suffisants les débouchés ouverts au drame historique et au drame en vers, je suis plus embarrassé d’y répondre y étant intéressé.—Je crois cependant que les dramaturges et les poètes n’auraient pas à se plaindre si l’Odéon faisait son devoir. Mais il en est si loin!Reste l’emploi du vers libre dans le drame.—Je suis convaincu qu’il y peut ajouter un aliment musical très intéressant et y rompre la monotonie de la forme. Mais je suis encore intéressé ici, puisque j’ai prêché d’exemple dansGrisélidiset continué dansTristan.Croyez, mon cher confrère, à mes sentiments dévoués.ArmandSilvestre.LE DÉPART DE RÉJANE23 septembre 1897.Réjane a quitté Paris hier, par le train de Bruxelles de 6 h. 22, pour sa longue tournée d’Europe qui ne doit prendre fin qu’en décembre.Je l’avais vue chez elle, dans l’après-midi, et j’avais un peu causé avec elle de ce long voyage.«Oh non! je n’aime pas les départs, disait-elle. Quand je suis pour m’en aller, je voudrais être Anglaise! Les Anglaises, elles, s’en vont comme ça:Good bye, et c’est fini.»C’est seulement sa seconde tournée hors de France. La première, c’était en Amérique, il y a quatre ans. Mais, cette fois-là, son mari,M. Porel, et sa fille l’accompagnaient. Alors, aucune tristesse, au contraire, la joie du mouvement, des pays nouveaux, du très lointain, de l’inconnu! Aujourd’hui, ce n’est plus cela... M. Porel est retenu à Paris par la saison commençante, une besogne infernale! Par conséquent, sa fille ne peut pas non plus l’accompagner. Que ferait-elle, toute seule, dans les chambres d’hôtel, durant les longues soirées d’hiver? Aussi, la voilà, la petite, avec sa jolie frimousse, à la fois sérieuse et vive, les yeux rougis, pleins de larmes:«Ne pleure donc pas! lui dit sa mère. Ça rougit le nez.»Le petit garçon de quatre ans, inconscient, esquisse un pas de valse sur le tapis.«Espèce de gommeux!» lui lance sa mère.Porel est là aussi, tout silencieux. Réjane, coiffée d’un joli chapeau de velours écossais, vert et rouge, en costume de voyage, essaye de les égayer un peu. Elle plaisante, avec son diable d’esprit, son esprit de diable plutôt, et je m’aperçois bientôt que je suis seul à en rire...«Voyons, Bruxelles, c’est un faux départ! Pour une Parisienne, c’est le bout de la jetée, c’est le coup de mouchoir à tout ce qu’on laisse derrière soi... Puis Copenhague, ça c’est plusloin. Ibsen doit y venir voir jouer saMaison de poupée. Il paraît qu’il a déjà retenu ses places à l’hôtel et au théâtre. Vous dire que je n’en suis pas fière, ce serait mentir!... Puis, le 9 octobre, à Berlin...—Vous vous êtes donc décidée à aller à Berlin?—Mais, pourquoi pas? Je vous demande pourquoi il n’y aurait que les artistes qui refuseraient d’aller en Allemagne, quand les auteurs y envoient leurs pièces, les musiciens leur musique, les industriels leurs produits? C’est idiot, ma parole d’honneur! Ridicule et bête! Car, j’ai beau chercher, je ne vois pas ce qui m’empêcherait, en mon âme et conscience, puisque je passe par là, de jouer cinq ou six fois les pièces de mon répertoire devant les Berlinois... Quand ils m’auront applaudie, nous verrons bien s’ils ont du goût!... Et puis vraiment, ajoute Réjane de ce ton de voix grondeur et méprisant qui n’est qu’à elle, la personnalité des comédiens est-elle si importante que nous devions raisonner sur nos déplacements comme pour des voyages diplomatiques? Je comprendrais, au pis aller—et encore!—qu’on n’ait pas de goût à aller à Strasbourg ou à Metz, parce qu’enfin il y a là des gens qui, en vousentendant parler français n’auraient pas le cœur à rire, mais à Berlin, voyons, quelle plaisanterie!—Qu’est-ce que vous leur jouerez aux Berlinois?—Madame Sans-Gêne,Sapho,Maison de Poupée,Froufrouet leDemi-Monde.—Et vous n’y resterez que six jours?—Oui, en passant. On ne dira pas, j’espère, que j’en fais une affaire d’argent!»En quittant Berlin, Réjane s’en ira à Dresde. Elle jouera au théâtre de la Cour. Après Dresde, deux jours de voyage à toute vapeur pour entrer en Russie, non par Pétersbourg, comme elle le voulait, mais par Odessa, Kieff, Karkoff et Moscou, pour «raison d’État»! On sait, en effet, nous l’avons déjà raconté, que l’Empereur étant absent en octobre de sa capitale, et ayant demandé à assister aux représentations de Réjane, il a fallu bouleverser l’itinéraire de fond en comble. L’impresario a passé une semaine dans tous les express imaginables, signant de nouveaux traités, payant des dédits, employant huit jours de fièvre inouïe pour satisfaire au désir impérial qu’avait éveillé, on s’en souvient, la fameuse représentation deLolotte, à Versailles.A Pétersbourg, les représentations n’iront passans faire beaucoup jaser. Pensez donc! Deux théâtres impériaux s’ouvrantpour la première foisà une comédienne étrangère en tournée, sur un signe du maître: le théâtre Alexandre, et surtout le sacro-saint théâtre Michel où jamais, jusqu’à présent, aucune artiste en représentation n’avait posé les pieds!«Alors, vous devez être ravie à l’idée de ces représentations de Russie?—Certes! puisque c’est pour aboutir à ces représentations de Saint-Pétersbourg que j’ai consenti à quitter Paris en pleine saison théâtrale, et à faire cette immense promenade à travers l’Europe. J’y retrouverai, plus que partout ailleurs, des figures de connaissance, toute cette sympathique colonie russe, habituée du Vaudeville et que je voyais, si empressée et si cordiale, venir gentiment m’applaudir à chacune de mes créations.—Qu’est-ce que vous jouerez, devant ce parterre d’Altesses?—Ma Cousinequ’ona spécialement demandée...»S’interrompant, et avec une petite moue attendrie:«Pauvre Meilhac!... ça lui aurait fait tant plaisir, cette attention-là! Je jouerai,naturellement,Madame Sans-Gêne, et même, le dimanche 7, je jouerai, en matinée,Maison de Poupée, et le soir,Madame Sans-Gêne. Ah! je ne flânerai pas sur les bords de la Néva!—Et après la Russie?—Ah! je n’en sais plus rien, avec tous ces bouleversements! Mais, soyez tranquille, vous en serez informé, l’impresario n’y faillira pas... En tout cas, nous pourrons nous revoir dans la première semaine de décembre, voilà qui est sûr.»J’avais laissé Réjane à ses derniers adieux.A la gare elle était entourée de sa famille et de quelques intimes seulement,—la troupe étant déjà partie à midi, la devançant à Bruxelles. Ici on n’essayait même plus de rire. On allait se séparer pour deux longs mois, décidément. Réjane monte dans le train; de la portière du wagon-restaurant, la mère dit une dernière fois adieu aux siens, à sa petite Germaine qui, de ses tendres yeux d’enfant sensible, trempés de larmes, suit le train qui s’ébranle.Son père l’entraîne doucement par la main.UN MARIAGE «BIEN PARISIEN»2 décembre 1897.Il s’agit, d’ailleurs, du mariage de deux Américains: MlleSybil Sanderson, Californienne, avec M. Antonio Terry, Cubain. Mais Esclarmonde, Manon, Phryné ont depuis longtemps naturalisé la mariée, et l’écurie de trotteurs de l’époux et son magnifique haras de Vaucresson l’ont indiscutablement baptisé boulevardier. Sans compter le serment qu’il a fait de ne jamais porter de chapeau haut de forme à Paris, ce qui le classe parmi nos originaux de marque.Quoi qu’il en soit, avec cette réserve américaine bien connue, et cette horreur de laréclame qui la caractérise, le mariage avait été tenu secret. Sinon le mariage lui-même, dont on parlait depuis si longtemps et sur lequel des paris s’étaient même engagés, du moins la date exacte de la cérémonie: on voulait éviter qu’il en fût parlé... Toutes les précautions avaient été prises pour cela, et nous avons été les seuls à l’annoncer hier matin.MlleSybil Sanderson demeure avenue Malakoff: elle devait donc régulièrement se marier à Saint-Honoré d’Eylau, et la cérémonie a eu lieu dans la chapelle des Sœurs du Saint-Sacrement, sur l’avenue, à quelques pas de son domicile. Au moins la lecture des bans devait-elle avoir lieu au prône, comme il est d’usage? Mais cette lecture n’a pas eu lieu. On a passé par-dessus l’autorité paroissiale, et une dispense a été obtenue de l’archevêché. Pourtant, objectera-t-on, le mariage a été fait par un délégué de la cure paroissiale? Non pas! On a complètement ignoré à Saint-Honoré d’Eylau l’union de la paroissienne, et c’est M. l’abbé Odelin, vicaire général, directeur des œuvres diocésaines, qui a donné le sacrement à la belle Esclarmonde.Donc, à onze heures cinq minutes, hier matin,MlleSybil Sanderson, en élégante toilette de ville marron, garnie de fourrure, est sortie de son petit hôtel de l’avenue Malakoff; rougissante et les yeux baissés, on l’a vue! Elle était suivie de sa mère, de ses deux sœurs et de M. Terry, accompagné de quelques-uns de ses compatriotes, fortes moustaches noires et teint basané. Des landaus les attendaient qui les conduisirent à la mairie de Passy, où on arriva dix minutes après.Le docteur Marmottan, maire de Passy, député, attendait le cortège. C’est lui qui lut les articles du Code qui enchaînent les époux. Nous avons pu prendre connaissance de l’acte officiel du mariage qui unit, par des liens légitimes:M. Antonio-Emmanuel-Eusebio Terry, né àCienfuegos(île de Cuba), le 14 août 1857.Et MlleSybil-Swift Sanderson, née à Sacramento, État de Californie (États-Unis), le 7 décembre 1865.L’acte porte cette mention, qui a son intérêt si l’on sait que la mère du futur a refusé son consentement:«Lesdits futurs, citoyens des États-Unis, munis de deux certificats de coutume, desquels il résulte qu’ils sont aptes à contractermariage sans le consentement de leurs ascendants...»En effet, la loi américaine stipule qu’il suffit d’un certificat consulaire établissant que les futurs époux sont âgés de plus de vingt et un ans.Les témoins étaient:Pour le marié: MM. Maurice Travers, avocat; Henri Iscovesco, docteur en médecine, chevalier de la Légion d’honneur. Pour la mariée: MM. Henri Howard, artiste peintre, et Auguste Martell.A la mairie, aucun discours, aucun incident. Les employés remarquent seulement les doigts très chargés de bagues endiamantées des invités, et un imperceptible sourire, vite réprimé, de la mariée, quand M. le maire a prononcé les paroles définitives:«Au nom de la loi, je vous déclare unis par le mariage.»A midi dix minutes, les cinq landaus déposaient les mariés et leur cortège au couvent des Sœurs du Saint-Sacrement, avenue Malakoff. Là, aussi, les mesures les plus sévères avaient été prises pour ne pas ébruiter l’événement. C’est dans ce couvent, l’un des plus aristocratiques de Paris, que des dames du mondefont leur retraite. Or, ni les dames pensionnaires, ni les élèves ne savaient ce qui allait se passer. Leur curiosité était éveillée, cependant! Car les portes de la coquette chapelle étaient restées closes, et on avait pu voir—par hasard—que l’autel et la nef étaient fleuris de chrysanthèmes et d’orchidées.La messe et la cérémonie furent très courtes, M. l’abbé Odelin prononça un délicat et touchant petit discours dont voici la jolie péroraison:«Vous, mademoiselle, vous avez trouvé dans l’affection vigilante d’une mère toute dévouée, dans l’affection douce de deux sœurs bien-aimées la sauvegarde de votre cœur. C’était dans la paix d’une famille respectable que vous récoltiez le bonheur que ne vous donnaient pas les applaudissements et les plus beaux triomphes.»Et, pour que l’union soit complète, pour que l’accord de vos âmes réponde à celui de vos cœurs, vous avez voulu avoir l’unité de croyance comme l’unité d’affection. Vous la demandiez hier à l’Eglise catholique vers laquelle vous vous sentiez depuis longtemps attirée.»Allusion discrète à l’abjuration du protestantismeque la jolie schismatique anglicane avait prononcée, l’avant-veille, devant M. l’abbé Odelin ravi de la bonne volonté et de la ferveur de sa cathéchumène.A midi et demi, tout était fini. Un déjeuner intime, servi à l’hôtel de MmeTerry-Sanderson, réunissait une vingtaine de personnes. Et ce matin les deux époux ont dû s’envoler vers les plages méditerranéennes.On va se demander si la nouvelle épousée a renoncé définitivement au théâtre? Ce n’est pas probable... Car, il y a quinze jours ou trois semaines au plus, elle se trouvait dans le bureau de M. Carvalho qui lui remettait un engagement en blanc qu’elle promettait de signer bientôt. Son rêve, à ce moment, était de créer à Paris lesPagliaccide Leoncavallo.Elle m’en téléphona elle-même la nouvelle que je publiai le lendemain. Son futur l’accompagnait ce soir-là à l’Opéra-Comique. Elle va donc prendre un semestre de congé, travailler le contre-sol aigu qu’elle donnait dansEsclarmonde, il y a six ans, et revenir à Paris, la saison prochaine, pour l’inauguration de la nouvelle salle Favart!PETITE ENQUÊTE SUR L’OPÉRA-COMIQUEAu lendemain de la mort du regretté Carvalho, directeur de l’Opéra-Comique, il n’était pas sans intérêt de s’informer près des musiciens dramatiques notables de Paris—ceux d’hier et ceux de demain—de leurs vues sur ce que doivent être les tendances de ce théâtre subventionné.Nous avons donc adressé à quelques-uns des principaux compositeurs français le questionnaire que voici, auquel ils ont tous répondu avec empressement.Que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction? Quelle part faudra-t-il faire au répertoire ancien, aux étrangers, aux jeunes musiciens français?Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production des compositeurs français? Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire?Voici les réponses que nous avons reçues:M. Théodore DuboisDirecteur du Conservatoire.Paris, le 10 janvier 1898.Monsieur,Voici les réflexions que me suggèrent les questions auxquelles vous voulez bien me prier de répondre:L’Opéra-Comique, depuis longtemps, s’est éloigné sensiblement du genre qui lui valut autrefois ses plus brillants succès. Il doit, selon moi, y revenir dans une certaine mesure et accueillir à bras ouverts la comédie lyrique et les ouvrages d’une gaieté spirituelle.—Nous sommes trop enclins actuellement à la mélancolie, et m’est avis que des œuvres de la nature et de la valeur musicale deFalstaff, duMédecin malgré lui, etc., ne seraient pas pour déplaire.—En un mot, il convient de laisser le drame lyrique à l’Opéra et au Théâtre lyrique dont je parlerai tout à l’heure.Puis, il faut avoir une excellente trouped’ensemble, capable, sans le secours d’étoiles, d’intéresser toujours le public et de provoquer,par une interprétation constamment soignée et artistique, de bonnes recettes, indispensables à la bonne gestion d’un théâtre.On devra remettre en lumière certains ouvrages de la vieille école française, en en faisant un choix judicieux.—On ne devra pas fermer la porte aux étrangers, si leurs ouvrages ont une réelle valeur, mais on l’ouvrira toute grande aux Français,surtout aux jeunes, de manière à favoriser l’éclosion de talents originaux et sérieux, qui ne manqueront pas de se révéler,si on leur en fournit l’occasion.Pour cela, il faudra travailler plus qu’on n’a l’habitude de le faire; de grands efforts et une grande activité seront nécessaires; on ne se contentera plus, comme on l’a fait jusqu’à présent, de monter un ou deux ouvrages nouveaux par an, mais bien le plus grand nombre possible.D’autre part, l’Opéra-Comique ne peut suffire à la production des compositeurs français. Qu’on se souvienne des services immenses rendus à notre école par l’ancien Théâtre lyrique, des ouvrages et des compositeurs célèbres qu’il a fait connaître, et qu’on dise ensuite si un théâtre de ce genre est nécessaire! Il est plus que nécessaire, il est indispensable! Il fautque, si un nouveau Gounod, un nouveau Bizet surgissent, pour ne parler que de ceux-là, il faut, dis-je, qu’ils trouvent comme autrefois une scène pour y produire leurs chefs-d’œuvre.—Aider à la résurrection du Théâtre lyrique est donc un devoir impérieux pour tous ceux qui aiment l’art du théâtre.Ce ne serait pas selon moi unthéâtre d’essai, mais bien un théâtre de production active, fécondante, jeune, stimulant l’émulation de l’Opéra-Comique et même de l’Opéra, reprenant les chefs-d’œuvre abandonnés, tâchant d’en produire de nouveaux. Je le voudrais enfin—et ce serait très beau—comme il était jadis.—Est-ce trop demander qu’on nous donne aujourd’hui ce que nous avions il y a quarante ans et plus?Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués,Th.Dubois.M. Massenet.Cher monsieur et ami,La nomination de M. Albert Carré et lesidées émises par notre nouveau directeur me paraissent répondre parfaitement à votre première question.J’ajouterai seulement que le rétablissement d’un Théâtre lyrique, dans l’esprit de celui que nous avons connu à l’époque deLa Statue, deFaustet desTroyens, serait certainement bien accueilli par le public et par les auteurs.Alors que ce théâtre existait, il n’entravait nullement la brillante production et les succès du théâtre national de l’Opéra-Comique.A vous, très cordialement,Massenet.M. Reyer.La Favière (Var).Cher monsieur,Je reproduis votre questionnaire—et voici mes réponses que je vous prie de vouloir bien insérer textuellement.D.—Que doit être l’Opéra-Comique dans la prochaine direction?R.—Indépendant de toute attache et de toute influence dont certains compositeurs de ma connaissance auraient vraiment trop à souffrir.D.—Quelle part faudra-t-il faire aux compositeurs étrangers, au répertoire ancien et aux jeunes musiciens français?R.—Une part équitable.D.—Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production des compositeurs français?R.—Non.D.—Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire?R.—Pourquoi d’essai? Que le Théâtre lyrique, si jamais on nous le rend, accueille de temps en temps des ouvrages de jeunes compositeurs, rien de mieux. Mais vouloir faire de ce théâtre l’antichambre de l’Opéra ou de l’Opéra-Comique, et pourquoi? Est-ce que le Théâtre lyrique n’était pas fort au-dessus de ses deux rivaux à l’époque où l’on y représentaitOrphéeetObéron,Les Noces de FigaroetLes Troyens?Votre dévoué,E.Reyer.M. Alfred Bruneau.Ce que doit être l’Opéra-Comique, mon cher Huret? Un théâtre français, tout à fait français. Et, par là, j’entends un théâtre non pas réservé à nos seuls compositeurs, qu’il importe cependant de placer au premier rang, mais mené par un esprit de large et fière générosité française, c’est-à-dire respectueux au même degré de nos vieilles gloires authentiques et des indiscutables gloires universelles; conservateur du génie national tel que nous le transmettent nos vrais maîtres d’aujourd’hui; brave, audacieux, aventureux, ouvert à la jeunesse de chez nous, à l’inconnu, à l’espoir, à l’avenir de notre pays, et aimable aussi, par tradition de galanterie, pour les voyageuses originales et belles. Ah! mon cher Huret, combien je désire que l’Opéra-Comique, qui, vivant de la sorte, n’empêcherait point le Lyrique de renaître, soit ce théâtre si éminemment français, et comme je serai heureux d’honorer en notre journal, la plume à la main, les nobles chefs-d’œuvre du passé et de saluer de mon enthousiasmeles plus vaillants musiciens de ce temps!Mille bons souvenirs de votre collaborateur et ami,AlfredBruneau.M. Gustave Charpentier.Si l’on considère l’Opéra comme un musée restreint où une demi-douzaine de chefs-d’œuvre sont offerts trois fois la semaine à un public spécial, il ne reste aux musiciens anciens et modernes, français ou étrangers, que le seul Opéra-Comique.Alors que dix théâtres s’offrent aux littérateurs, les musiciens ont l’unique débouché d’une scène officielle où le Répertoire règne en maître—et doit régner, car supprimer le Répertoire ce serait nier l’immortalité,—où l’étranger impose ses succès—et doit les imposer, car il nous faut les connaître,—où les auteurs nationaux déjà célèbres se disputent le peu de place qui reste.Si l’Opéra devenait accueillant à la jeunemusique, la situation serait identique, car la musique dramatique subira toujours cette faute énorme des entrepreneurs que, des deux scènes mises à son service,aucune n’est habitable pour le drame lyrique. «Quatre-vingts personnes en scène (!) me disait le regretté Carvalho, où voulez-vous que je les mette?»—«Des actes avec trois personnages, m’objectait M. Gailhard, ce serait ridicule à l’Opéra!»La nouvelle scène de la rue Favart étant, paraît-il,plus petite encore que l’ancienne, l’avenir du drame musical devient problématique.Ah! si nous avions le Lyrique municipal! mais nous ne l’avons pas.L’Opéra livré à l’aristocratie;L’Opéra-Comique livré aux bourgeois;Le peuple livré au café-concert.Tel est le programme artistique des démocrates de la Ville-Lumière!Cependant, avec le répertoire limité que lui imposera cette curieuse situation, le directeur de demain pourra faire encore de belles et bonnes choses. Il n’aura, pour cela, qu’à s’inspirer des théâtres étrangers si actifs, si éclectiques, si courageusement artistiques. Sans doute, il contentera difficilement public, musiciens etactionnaires. Sous l’assaut des manuscrits et des recommandations, il aura de la peine à conserver sa lucidité, son indépendance, mais, s’il devait abandonner une partie de son programme, qu’il n’oublie pas que l’Opéra-Comique doit être, avant tout, le théâtre des jeunes musiciens.Tant pis pour les œuvres étrangères si Wagner accapare toute la place qu’on voudrait leur réserver!Tant pis pour l’ancien répertoire qui nous barra trop longtemps la route!La jeunesse attend enfin un directeur audacieux, un général à batailles! Oui, nous attendons un directeur qui sache utiliser nos forces neuves, nous attendons l’homme qui hospitalisera les musiciens d’avant-garde, de Pierné à Debussy, de Carraud à d’Indy, de Leroux à Erlanger, à Bruneau, nous attendons celui qui accueillera les drames de Descaves, Henri de Régnier, Paul Adam, Verhaeren, La Jeunesse, Saint-Georges de Bouhellier, comme nous attendons la Sarah Bernhardt ou la Duse hardie qui incarneraLa Dame à la faulxde Saint-Pol-Roux.La belle aventure d’Edmond Rostand prouve surabondamment que l’heure est aux poètes,que ces poètes le soient en musique, en peinture, en plastique ou en verbe!GustaveCharpentier.M. André Wormser.Cher Monsieur Huret,Je n’ai pas le temps de vous écrire une longue lettre et vous n’auriez sans doute pas la place de l’insérer.Oui, je suis d’avis qu’il faut jouer beaucoup les compositeurs français!D’abord et avant tout parce que j’en suis un.Puis, toute question personnelle mise à part, parce que je connais dans l’école française contemporaine une quantité de talents de premier ordre qu’il est inique et absurde de laisser végéter sans fruit dans l’obscurité.Une autre raison encore, et qui répond en même temps à vos différentes questions:Le répertoire, si riche qu’il soit, s’use et mourra d’épuisement entre les mains de directeurs qui l’exploitent sans ménagement.On sera donc obligé de le rajeunir. Par quoi?Un ouvrage nouveau, faisant recette, se rencontre-t-il à point nommé au moment même où l’on en a besoin?M. de La Palice avait déjà dit de son temps—mais il faut le répéter puisqu’on semble ne l’avoir pas compris—que toutes les pièces ne peuvent pas réussir et qu’il en faut essayer un grand nombre pour qu’une ou deux aient chance de rester au répertoire.Le jour cependant où les inquiétudes du caissier obligeront les directeurs à renouveler l’affiche, faute d’avoir permis aux auteurs français de prendre sur le public l’action et le crédit qui facilitent la location, comme il faudra bien monter quelque chose, on ira prendre les ouvrages connus là où ils se trouvent et l’heure des étrangers sera venue; d’abord les plus célèbres et ensuite les autres, qui suivront à la faveur.Quant à nous, compositeurs, il nous restera une ressource: nous nous ferons critiques dramatiques et nous rédigerons le compte rendu: comme cela, nous ne perdrons pas tout!Amicalement,AndréWormser.M. Samuel Rousseau.Cher monsieur,«Que doit être l’Opéra-Comique, sous la prochaine direction?» Voilà un paragraphe de votre questionnaire qui me paraît au moins indiscret. Souffrez que je n’y réponde point; d’autant que j’estime bien téméraire d’oser préjuger du sens dans lequel aiguillera l’art musical de demain. Souhaitons simplement qu’un aimable éclectisme soit la principale qualité de notre futur directeur; qu’en son hospitalière maison, toutes les opinions puissent avoir accès: en un mot, souhaitons un directeur qui aide à la production musicale, sans prétendre la diriger.A votre seconde question, réponse est facile. L’Opéra-Comique ne peut pas proscrire les chefs-d’œuvre de l’ancien répertoire qui firent sa gloire, et quelquefois sa fortune. Il nous doit aussi de tenter d’heureuses incursions dans le domaine lyrique étranger que nous neconnaissons pas. Mais l’important, surtout, serait d’ouvrir, et toute grande, la porte aux jeunes musiciens français qui, depuis si longtemps,attendent sous l’orme; et me voici, tout naturellement, en face de votre troisième point d’interrogation.Certes, non, l’Opéra-Comique ne peut pas suffire à la production des compositeurs français. J’en atteste la centaine de drames lyriques qui, à ma connaissance, moisit dans les cartons de nombre de mes collègues. A ce propos, cher monsieur, admirons l’étonnante logique qui consiste à produire à grands frais des compositeurs auxquels, dès que leur talent est reconnu, paraphé, diplômé, on refuse tout moyen de l’utiliser. Un exemple: J’ai eu le prix de Rome en 1878 et c’est seulement cette année qu’à l’Opéra sera jouée maCloche du Rhin. C’est-à-dire qu’il m’aura fallu vingt ans d’efforts, vingt ans d’enragés piétinements, pour arriver enfin au public.«Le génie n’est qu’une longue patience», a dit quelqu’un. Parions que ce quelqu’un est un pauvre musicien vierge et martyr.SamuelRousseau.M. Silver.L’Opéra n’ayant pas pour mission de faire débuter les jeunes compositeurs (si ce n’est parfois avec un ballet), il ne leur reste donc qu’un théâtre: l’Opéra-Comique.C’est cet unique théâtre qui est le point de mire de tous les jeunes auteurs, et cet unique théâtre, jusqu’à ce jour, ne les joue pas, ou peu; de là cette soi-disant décadence de la musique de théâtre en France, actuellement, chez les jeunes.Le nouvel Opéra-Comique devra donc sortir de sa réserve excessive et ouvrir toutes grandes ses portes à la nouvelle génération; c’est son devoir vis-à-vis l’art lyrique français.Jouer les jeunes ne veut pas dire qu’il faille sacrifier nos aînés et le répertoire ancien, loin de là, il s’agit seulement d’augmenter le nombre d’actes à représenter annuellement.Quant aux musiciens étrangers, leur place n’est pas à l’Opéra-Comique, elle est au Grand Opéra si leur œuvre en est digne, ou au futur Lyrique; un besoin impérieux s’impose, celui d’avoir un théâtre où l’éclosion des œuvres françaisesne puisse être retardée par l’audition d’une œuvre étrangère, à moins que la direction de l’Opéra-Comique ne veuille donner cette œuvre étrangère en dehors du nombre d’actes exclusivement réservés aux jeunes qui sont au moins vingt à même de tenir la scène avec leurs œuvres; or, en admettant que l’on ne puisse donner d’eux que trois ouvrages nouveaux par an (soit, huit à dix actes), il faudrait donc attendre sept ans pour qu’une première série d’auteurs nouveaux soit épuisée, et je fais un chiffre minimum. Un second théâtre est donc nécessaire, le besoin d’un Théâtre lyrique s’impose... mais il est à craindre qu’il continue à s’imposer longtemps encore!C’est au nouveau directeur qu’il appartiendra d’ouvrir l’ère musicale d’un nouveau siècle.Je crois la partie belle.Voici, cher monsieur Huret, ce que j’ai à répondre à vos questions.Bien cordialement à vous,CharlesSilver.M. Camille Erlanger.D.—Que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction?R.—Largement ouvert aux idées nouvelles.D.—Quelle part faudra-t-il faire au répertoire ancien?R.—Deux représentations par semaine, dont une matinée.D.—Aux étrangers?R.—Rester le plus possibleThéâtre nationalde l’Opéra-Comique.D.—Aux jeunes musiciens français?R.—Prépondérante!D.—Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production des compositeurs français?R.—Jamais!D.—Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire?R.—Indispensable et urgent.CamilleErlanger.8 janvier 1898.M. Alexandre Georges.Cher ami,Vous me demandez ce que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction?Il me semble qu’il doit être ce qu’il a toujours été, c’est-à-dire un théâtre de demi-caractère.Sans remonter bien loin, les auteurs joués sur ce théâtre se sont, presque toujours, conformés à ce genre.Il n’y a guère qu’une dizaine d’années que le drame lyrique y a fait sa première apparition, et encore!... à part quelques rares exceptions, sont-ce bien des drames lyriques, ces œuvres jouées sur notre deuxième théâtre de musique?Pour se différencier des ouvrages du répertoire, il n’y a plus de parlé; mais le genre est toujours le même. La musique est plus ou moins gaie, spirituelle, sentimentale ou dramatique, selon le tempérament du musicien et la qualité du livret qu’il a eu à traiter, mais les moyens, les procédés, ne changent guère.Ce que je ne voudrais pas, à l’Opéra-Comique, c’est la légende, avec ses âpretés et ses côtés tragiques, très belle souvent et de haute envergure;mais aussi, bien plus faite pour un public spécial et un théâtre qui serait, à mon humble avis, le théâtre lyrique.Ce théâtre lyrique ne serait pas, comme vous voyez, un théâtre d’essai; au contraire, il serait le théâtre par excellence, où les maîtres étrangers auraient une large part, et où leurs œuvres serviraient de point de comparaison et d’émulation à la belle et nouvelle école française.A la tête de ce Lyrique, j’y voudrais un maître indépendant, fantaisiste, avec de gros capitaux, et montant à son gré les œuvres qui lui plairaient.Voici, en toute hâte, ma réponse, et, avec ma plus cordiale poignée de main, je vous remercie, cher ami, de l’honneur que vous me faites, en faisant cas de mon opinion dans cette circonstance.VotreAlexandreGeorges.15 janvier 1898.M. Xavier Leroux.Il est impossible que l’Opéra-Comique reste ce qu’il a été jusqu’à ce jour: un musée où l’onallait régulièrement et invariablement admirer quatre ou cinq pièces, tout au plus; une maison où l’on n’avait quelques chances d’être admis que si l’on portait l’habit à palmes vertes; une sorte de vitrine des boutiques de deux ou trois gros éditeurs dont le jeu est de laisser croire aux directeurs de la province et de l’étranger que rien n’est possible en dehors des œuvres dont le succès, s’étant affirmé malgré leur indifférence, suffit à accroître ou maintenir leur fortune, sans leur faire courir de risques nouveaux.La nouvelle direction... celle que nous attendons et espérons, est éclairée sur ces points. Elle amènera des idées indépendantes, délivrée, qu’elle doit être, des entraves qui stérilisèrent les dernières années de la direction Léon Carvalho, et qui firent de l’Opéra-Comique le jouet de quelques influences, et de quelques personnalités.Une grande et intéressante part peut être laissée au répertoire ancien; mais ici encore la nouvelle direction peut et doit rénover.Le musicien qui sera le conseil de cette direction trouvera avec nous, et le public avec lui, que leTableau parlantde Grétry vautLes Noces de Jeannette, quel’Iratode Méhul est aussi amusantqueLe Chalet, et qu’une reprise deFideliovaudra mieux que celle d’une inutileFanchonnette... et qu’on peut rire, être charmé, être ému, en dehors des Adolphe Adam, des Clapisson, dont les vallons helvétiques sont devenus si lamentables, et dont les mélodies sont passées de mode même chez les bourgeois les plus rétrogrades du Marais, qui, faute de mieux, préfèrent maintenant accompagner les balancements de pendule de leurs corps aux accents délirants du café-concert.Certes, on doit nous faire entendre tout ce que l’étranger produit d’intéressant; mais je crois qu’on ne doit pas donner le pas aux œuvres étrangères sur les œuvres françaises. Du reste, récapitulons, et voyons à quoi est réduite la question.Les Lapons, les Turcs, les Kurdes, les Grecs, les Suisses, les Anglais, les Espagnols et les Danois font peu ou pas d’opéras-comiques, de drames lyriques.Les Scandinaves et les Slaves exhalent leurs âmes de musiciens dans d’exquises mélodies, de délicieuse musique de chambre; chez eux, en dehors de feu Tchaïkowski et de bien plus feu Glinka, il y a peu d’œuvres théâtrales.Les Roumains ne produisent que des moustaches et des violonistes.Les Tchèques viennent de lancer un musicien qui fut notre camarade de classe chez notre maître Massenet, où il apprit beaucoup de ce qu’il sait, et qui n’est par conséquent pas une note nouvelle.Restent les Allemands et les Italiens...Les Allemands, en dehors de Wagner, c’est Humperdinck, avecHantzel et Gretzel... et puis voilà... Les Italiens, c’est Leoncavallo, avec sonPaillasse, et Mascagni, avec les rusticaneries qu’il peut lui rester à écouler... Et enfin, c’est surtout le fonds Sonzogno. En somme, on le voit, on peut facilement être très hospitalier pour les étrangers, et avoir encore en réserve des trésors de prodigalités pour les nôtres.Nulle part ailleurs, à l’heure présente, la production n’est aussi ardente et intéressante qu’en France. Nulle part ne peut se produire l’œuvre nécessaire à alimenter ce théâtre auquel on est convenu d’adjoindre l’épithète de «National», mieux que chez nous, où, si on nous encourage, elle peut surgir pétrie par le génie de notre race.Beaucoup attendent qui ont travaillé confiants dans un avenir meilleur... Qu’ils ne soientpas déçus à nouveau!... Et que celui des nôtres qui présidera un peu à nos destinées amène avec lui l’espoir qui soutient, et que son avènement nous ouvre la voie où nous voulons pénétrer à sa suite.Que serait le Théâtre lyrique d’essai? Un théâtre où l’on jouerait les pièces sans décors, sans costumes, avec un orchestre au rabais, des chœurs lamentables, et des artistes épaves de toutes les troupes?... Un piège où l’on étranglerait impitoyablement des œuvres ayant coûté tant de recherches?... Un gouffre où s’effondreraient tant d’efforts sincères?... Si c’est cela qu’on préconise... Dieu nous en préserve!Du reste, essayer quoi?... Si les pièces peuvent oui ou non faire de l’argent?... Eh bien! la preuve ne peut pas être faite par ce moyen. NiFaust, niCarmen, niMireillene furent des succès à leur apparition, et si leur sort avait dépendu de l’impression produite sur un Théâtre d’essai, ces partitions ne seraient pas aujourd’hui les exemples debonnes affairesqu’on vous cite sans cesse.Le théâtre de la Monnaie de Bruxelles, dirigé avec une si grande préoccupation d’art, a essayé plusieurs d’entre nous, et moi-même, ma tentative y fut plus qu’heureuse, et j’étais en droitd’espérer une prompte consécration après cela... Eh bien! j’attends encore.Donc, le Théâtre lyrique d’essai n’avancerait rien.Alors, que l’on nomme vite le directeur qu’on nous promet, et qu’ensuite il refuse ou reçoive nos pièces: mais au moins, qu’il les entende.XavierLeroux.M. Victorin Joncières.Mon cher confrère,Je ne puis que répondre sommairement aux deux questions que vous me posez, me réservant de les traiter plus longuement dans mon prochain feuilleton de laLiberté.La direction de l’Opéra-Comique doit être, avant tout, éclectique et ne s’inféoder à aucune école, à aucune coterie. Tout en suivant la voie du progrès, elle s’efforcera de ne pas rompre avec les traditions que lui impose l’enseigne de la maison.Le répertoire du vieil opéra-comique françaisy a peut-être été trop négligé en ces dernières années, et je voudrais que les ouvrages de Grétry, de Dalayrac, de Monsigny, de Philidor, de Boïeldieu, d’Hérold, d’Auber, d’Halévy et d’Adolphe Adam n’y fussent pas plus abandonnés que ne le sont, à la Comédie-Française, les comédies de Molière, de Regnard, de Musset et de Scribe.La part faite aux compositeurs vivants, français ou étrangers—peu importe,—ne doit pas être diminuée, mais je ne crois pas que l’Opéra-Comique, étant donné son genre spécial, puisse suffire à la production. Il faut absolument un Théâtre lyrique, où les œuvres à tendances modernes auraient plus de chances de réussir qu’à l’Opéra-Comique.Je n’en veux pour preuve que les tentatives de drames lyriques, toutes avortées, faites par la dernière direction.Le Théâtre lyrique serait un véritable théâtre d’avant-garde; l’Opéra-Comique doit rester un théâtre de tradition.Recevez, mon cher confrère, l’assurance de mes sentiments les plus sympathiques,VictorinJoncières.M. Gaston Salvayre.Tombé en désuétude, le genre éminemment national de l’opéra-comique, «l’Éminemment», comme on dit aujourd’hui volontiers, se compromet dans le voisinage folichon de l’opérette; désertant son temple, il s’est éparpillé dans les théâtres de genre où il semble avoir trouvé un refuge propice à ses manifestations, d’ailleurs assez restreintes.«L’Éminemment», délices de nos pères, ne me paraît plus être armé en guerre; je ne lui connais, en effet, ni auteurs, ni musiciens, ni interprètes, en assez grand nombre du moins, ni d’essence assez subjuguante pour favoriser son développement, voire son alimentation.Qui donc, comme on chante dans les opéras d’Auber, pourrait lui prédire un destin prospère?On le sait, les aspirations des jeunes couches n’ont rien à démêler avec les visées esthétiques chères aux auteurs deLa Dame blancheou, même, desMousquetaires de la Reine.A quoi bon, dès lors, maintenir sur le nouvelédifice une étiquette que, sans aucun doute, ne saurait justifier le caractère des ouvrages appelés à y être représentés?... Voyez plutôt la liste de ceux qu’en ces dernières campagnes nous convia à entendre le directeur défunt.Cela ne veut pas dire que le répertoire de l’Opéra-Comique ne contienne point des œuvres dignes d’être maintenues sur l’affiche, et cela en dépit de l’évolution actuelle... Non, loin de moi telle pensée! Ces œuvres, chacun les désigne, chacun a leur nom sur le bout des lèvres.Désireuse de vivre et de prospérer, la direction nouvelle devra donc s’appliquer à faire, dans le vieux répertoire, un choix plein de tact et de discernement, tout en faisant large part aux modernes productions; étayant, pour ainsi dire, les tentatives des contemporains avec les opéras de nos aînés dont le succès semble le plus légitimement acquis et le plus durable.Pour cela faire, il faudra que le nouvel impresario s’outille en conséquence (qui veut la fin veut les moyens!). Agrandissement des cadres des chœurs et de l’orchestre; engagements d’artistes susceptibles, par leurs moyensvocaux comme par leurs qualités dramatiques, de mettre en relief les ouvrages de nos jeunes maîtres: telles sont les modifications qui s’imposent à la vigilance artistique du nouvel élu.J’ajouterai que je ne verrais pas sans plaisir, en ce théâtre si parisien, l’organisation d’un sémillant corps de ballet.Dans un esprit de libéralisme bien compris et s’inspirant du sentiment de générosité chevaleresque qui est le fond de notre race, la nouvelle direction pourrait, de loin en loin, faire une petite place à quelque partition étrangère, surtout lorsque, s’imposant par une valeur indiscutable et par une carrière déjà glorieuse, cette partition mériterait la consécration suprême de notre grand Paris.Mais avec quelle parcimonie le directeur nouveau ne devra-t-il pas exercer cette manière d’hospitalité!... car il doit—et cela avant tout—donner à la production française toute la satisfaction possible.Or, je crains fort que notre école nationale, par l’importance de son effort comme par l’intérêt artistique qui s’y rattache, ne permette qu’à de très rares intervalles l’usage d’un procédé marqué, cependant, au coin de notre légendaire courtoisie.Il ressort, ce me semble, assez clairement de ce qui précède que la création d’une troisième scène lyrique est chose indispensable.Sur ce théâtre essentiellement combatif, et qui dégagerait l’Opéra et l’Opéra-Comique de trop onéreuses obligations, pourraient se livrer librement les luttes si ardentes, si âpres, si suggestives de l’Art nouveau.Là pourraient être représentées des œuvres qui, une fois consacrées par le succès, seraient transportées, sans coup férir, sur notre première scène lyrique, ou sur l’autre, selon que le comporterait leur caractère.G.Salvayre.M. Arthur Coquard.Quelle part faire au répertoire ancien, aux étrangers, aux jeunes musiciens français?Leschefs-d’œuvredu passé doivent garder leur place au répertoire. Qui oserait le contester? Il serait antiartistique et inintelligent de les exclure. La Comédie-Française et l’Odéon n’agissent pas autrement, dans leur domainepropre. Quant aux étrangers, il serait très étroit de prétendre leur fermer nos théâtres. Notre École nationale ne peut que gagner à les accueillir et le goût du public se perfectionne au contact des œuvres produites chez nos voisins. Mais le directeur d’une scène subventionnée doit être particulièrement prudent à l’endroit des étrangers et n’accepter que des ouvrages d’une valeur incontestable et même supérieure. On lui pardonnera de se tromper sur le mérite d’un compositeur français; mais accueillir un étranger sans talent soulèverait les plus vives réclamations.La dernière question: celle du Théâtre lyrique, n’est pas nouvelle. Mais les circonstances présentes lui donnent une actualité toute particulière.Non, certes, l’Opéra-Comique ne saurait suffire à la production des compositeurs français. Considérez le nombre des ouvrages qui ont vu le jour à Bruxelles, à Carlsruhe, à Monte-Carlo, à Lyon, à Angers, à Rouen... et ailleurs; voyez le nombre, plus grand encore, de ceux qui dorment dans les cartons. Plusieurs sont signés de noms consacrés par le succès. On peut affirmer qu’il y a là plus d’une œuvre d’un intérêt très vif. Voilà qui suffit à rendre le Théâtrelyrique nécessaire. Il faut qu’on mette fin à une situation dont l’École française souffre cruellement depuis vingt ans. Toutes les objections tombent devant ce fait qu’il estnécessaire.Et maintenant,que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction?On comprend que son rôle devra être tout différent, suivant que le Théâtre lyrique sera ou non rétabli. Supposez qu’il revive. Ne voyez-vous pas que le plus grand nombre des partitions inédites va s’y diriger et que, dès lors, l’Opéra-Comique sera moins assiégé? Le nouveau directeur pourra se borner à choisir, dans la production contemporaine, ce qui lui semblera mieux convenir au goût de son public. C’est ainsi qu’à prendre les choses d’un peu haut, la direction de l’Opéra-Comique trouvera son profit à la résurrection du Théâtre lyrique.ArthurCoquard.

Fort des Poulains, Belle-Isle-en-Mer(Morbihan), 28 août 1897.

Mon cher Huret,

Votre lettre m’arrive avec un long retard: elle m’attendait chez moi, tandis que j’étais sanglé sur un lit lointain, pour y réparer les accrocs faits à ma tendre personne par une chute dans les roches de Belle-Isle.

J’ai l’accident chronique, ayant le geste exagéré. Je partage ordinairement mes vacances en deux époques bien distinctes: dans l’une, absolument dénuée de littérature, j’agite mon exubérance, comme une bête lâchée; dans l’autre, je reste au lit, quinze jours, un mois, bordé de bandelettes, comme une momie, car je finis toujours par me casser quelque chose: ma peau a pris l’habitude des trous, et se résigne, en se recollant.

Mais, fût-ce au lit, je ne travaille pas: la nature et surtout la mer, loin de «m’inspirer» comme disaient nos aïeux, m’écrasent sous le sentiment de nos ridicules aspirations, et mafaiblesse, en présence de leur force, me rappelle à l’égalité des crabes devant la mer, des crabes, mes frères.

Aussi, je ne saurais guère répondre avec sagesse aux questions que vous me posez.

Je ne vois, d’ici, aucun inconvénient à ce qu’on porte le vers libre au théâtre, puisqu’il y est depuis plusieurs siècles; cette innovation pourra donc coïncider avec une découverte, bien désirable aussi, et qui passionne de nombreux ingénieurs, découverte d’un fil avec lequel on parviendrait, pense-t-on, à couper le beurre.

Je ne vois non plus aucun inconvénient à la création de théâtres nouveaux, où se jouerait le drame en vers: mais la difficulté, sans doute, est de recueillir les éléments divers qui assureraient le succès de l’entreprise, des tragédiens, un directeur désintéressé, des pièces honorables, mais surtout des bailleurs de fonds et du public; car ces deux derniers facteurs sont les plus difficiles à rassembler.

Il y aurait pourtant une fortune à faire!—Un directeur, supérieurement lettré, préparé, par de fortes études, à discerner les choses artistiques de celles qui ne le sont pas, renseigné, si vous voulez, par un Comité, non pasde comédiens, mais de personnalités compétentes, dramaturges, poètes, romanciers, et qui, systématiquement, énergiquement, sans consentir aucune faveur, sans écouter aucune sympathie, impitoyable, écarterait toute œuvre et tout homme de talent, pour réserver son théâtre aux Médiocres, celui-là répondrait à un besoin, et le public tout entier l’en récompenserait en foule.

Mais, voilà, on n’ose pas! Les directeurs s’en tiennent aux demi-mesures, recherchent les mauvais auteurs sans aller jusqu’aux pires, demandent les vers plats sans oser les vers faux, les maladroits au lieu des nuls, les amateurs, des hommes, il est vrai, sans dotation naturelle, mais pleins de bon vouloir, qui parfois même exercent fort convenablement un art ou une profession, et qui, dans leur partie, sinon dans la nôtre, ont des notions du bien et du mal, ce qui est déjà trop!

Parlons franc: celui qui réaliserait aujourd’hui le chef-d’œuvre du drame en vers, c’est l’auteur de café-concert.

Mais on ne se risque pas jusqu’à lui. On s’arrête en route. C’est un tort. Il est attendu: c’est le Messie du public moderne.

Me voici au bas de la page et je n’en veuxpas commencer d’autres: je vous serre la main, cordialement,

EdmondHaraucourt.

dit ses vérités à la foule:

Mon cher Huret,

Je rentre de voyage et suis bien en retard pour vous envoyer l’avis que vous me demandiez sur quelques questions de théâtre, par exemple le drame historique et le drame en vers. Certes, on ne saurait trop leur ouvrir de nouveaux débouchés. Ils sont la plus haute forme, le grand art en matière dramatique. Mais ce qui manque, me semble-t-il, ce ne sont point les scènes ni les interprètes, puisque le Théâtre-Français, en tous cas, demeure, incomparable.

Ce qui manque, c’est un public. La musique a son auditoire d’initiés: voyez Colonne, voyez Lamoureux. Le grand art dramatique n’a pas le sien: voyez Ibsen, dont aucune pièce ne ferait dix représentations; voyezTorquemada, leThéâtre en liberté, de Victor Hugo; ou cette exquiseFlorise, de Banville; ou cette hauteAbbesse de Jouarrede Renan, qu’on n’a même jamais jouée. Et tant d’œuvres sans beauté vont à la cinquantième et à la centième, parce qu’elles sont sans beauté! C’est ce qui faisait dire à Nietzsche: «Succès au théâtre, on descend dans mon estime jusqu’à disparition complète.» Certes, la boutade est exagérée; mais il est certain que le théâtre, aujourd’hui,vit du nombre, le nombre qui est incompétent et sacre le médiocre. Au contraire, l’œuvre d’art n’est accessible qu’à une élite. Que faudrait-il? Que cette élite fût nombreuse, comme l’élite musicale des concerts du dimanche, qui, elle, ne supporte pas de la musiquette (pas même du Théodore Dubois, qu’elle a sifflé!), mais veut du grand art et du génie. Quand y aura-t-il un public ne voulant aussi que de la vraie littérature? Alors les belles œuvres, peut-être les chefs-d’œuvre, ne manqueront pas. Car beaucoup, qui s’abstiennent aujourd’hui, s’adonneront au théâtre lorsqu’en travaillant pour un public ils ne devront pas travaillercontrela beauté.

Cordialement,

GeorgesRodenbach.

traite à fond les questions posées:

La Chevrière, par Azay-le-Rideau(Indre-et-Loire),15 août.

Mon cher confrère,

Exécutons-nous!

Où passez-vous vos vacances et comment? Travaillez-vous pour le théâtre en ce moment? Pour qui? Qu’est-ce?

Vous rappelez-vous leLys dans la vallée? Eh bien! j’habite Clochegourde—en réalité La Chevrière—perché en haut des falaises de l’Indre, où Balzac a placé les scènes de son roman. De mon cabinet de travail j’aperçois Saché, sur le coteau de l’autre rive, Saché, où Balzac venait tous les étés passer deux ou trois mois. Tous les vieux qui l’ont connu sont morts, le dernier,—son tailleur—il y a deux ans. Il y a bien, paraît-il, à Pont-de-Ruan, un reste de vieux garçon de moulin qui jetait autrefois l’épervier dans l’Indre pour le grand homme,mais rien à en tirer: il est sourd comme un pot.

Je pêche, en attendant l’ouverture de la chasse.

J’achève en ce moment le drame que Rochard donnera à l’Ambigu aprèsLa Joueuse d’orgue. J’ai, d’autre part, à la Porte-Saint-Martin, un drame à grand spectacle dont le titre provisoire est: lesDerniers Bandits, et qui sera joué aussi dans le courant de la prochaine saison. Enfin, j’ai sur le chantier, vous le savez,Sébastopol, mais la pièce, à laquelle j’ai déjà travaillé six mois, ne sera pas faite avant la fin de l’année. Ç’aura été une dure besogne.

Le drame historique est-il mort? A-t-il besoin de se renouveler? Comment?

Rien ne meurt. Le drame historique dort. Un beau jour, il se réveillera, tout frais et gaillard, parce qu’il aura bien dormi. Toutefois la quantité de documents publiés depuis quelques années ouvre une voie nouvelle—celle de l’histoire par les petits côtés, la plus vraie pour le public, celle qu’il comprend le mieux—les autres points de vue, plus généraux—étant du domaine spéculatif et lui échappant presque toujours. Ceux qui font l’histoire s’en rendent-ils bien compte? Je ne sais pas si cettevoie nouvelle ne serait pas de montrer les tragédies de l’histoire—ou ses comédies—conduites par leurs héros en robe de chambre. Le panache a fait son temps.

Quelle direction prend en ce moment le drame populaire? En quoi la formule d’il y a 50 ou 60 ans diffère-t-elle de celle d’aujourd’hui? En un mot, quelle différence y a-t-il entre les vieux mélos qu’on n’ose plus reprendre et les drames que vous avez signés?

La direction du drame populaire? Croyez bien, qu’il n’en prend aucune. Le drame, populaire ou non, restera éternellement, en se conformant, pour des menus détails, aux mœurs qui changent. Voilà tout! Le drame populaire comprend tout—drame et comédie—et c’est une des plus belles expressions de l’art dramatique.

Pas de public, dit-on. Non pas. Point de théâtres, oui, à l’exception de ceux de Rochard et de Lemonnier. Et voilà pourquoi le drame a l’air de languir. On cherche bien à fonder un Théâtre lyrique pour faire concurrence aux cafés-concerts—et personne ne songe au drame qui, sous forme de roman-feuilleton, réunit encore et réunira toujours une clientèle formidable, des millions et des millions de lecteurs. Donnez-leurdes drames à ces millions de lecteurs, ils n’iront plus au café-concert.

La formule? Mais c’est purement du métier. On n’écrit pas aujourd’hui le dialogue ampoulé, redondant, d’il y a 50 ans. Certaines ficelles—le métier en est plein—sont devenues câbles; ce sont ces ficelles qui rendent une pièce vieillotte. Le drame doit revenir, et revient, forcément, à une simplicité primitive, en se mêlant à la comédie, au débat des sentiments et des situations, mais pouraboutirà la dernière expression de la haine, de la jalousie, de la colère, du mépris, etc.: la comédie reste en chemin; le drame aboutit toujours. Tous les deux sont dans le vrai.

La différence? Elle n’est qu’en surface et dans le tour de main.Roger la Honte,Le Régiment,Sabre au clairont réussi parce qu’ils étaient habillés à la moderne. Nous ne pouvons pas inventer des passions nouvelles, mais on peut varier les manières d’en souffrir: voilà pour le fond. Quant aux détails, ils sont de tous les jours et tout autour de nous. Il n’y a qu’à se baisser pour en prendre.

N’y a-t-il pas de l’exagération dans les mises en scène actuelles? Un trop grand souci d’exactitude et de luxe dans les toilettes, l’ameublement,etc.? Une réaction n’est-elle pas proche en sens contraire? Le drame populaire peut-il se passer de tant d’exactitude et de minutie? Ou doit-il évoluer vers plus de vérité et de réalité dans la mise en scène?

Il y a des pièces—et nombreuses—qui n’ont réussi, en ces derniers temps, que par ce souci d’exactitude. Le pli est pris. C’est une loi: il n’y a guère d’amendements possibles. Les meubles peints sur la toile de fond sont devenus ridicules.

Le drame populaire doit évoluer dans le même sens, s’il ne veut pas courir le risque d’être traité de vieux. Et même, un conseil: si vous avez, dans votre pièce, un coin de l’intrigue qui languit, vite, mettez-y un ameublement du plus pur Louis XVI. Le spectateur admire et ne s’aperçoit de rien.

A quoi attribuez-vous le succès des cafés-concerts? Le public populaire ne va-t-il pas là plus volontiers qu’au théâtre? Comment l’en détacher?

J’ai répondu plus haut: donnez-nous des théâtres de drame! Mais j’ajouterai que les mœurs publiques suivent, au théâtre, undecrescendoqui s’observe autre part.Où sont et que deviennentles grands cafés de luxe, maintenant?Ils sont devenus brasseries. Où sont les restaurants fins? Ils ont rejoint les écrevisses. Il faut aller aux Nouveautés ou au Palais-Royal pour voir des couples d’amoureux en partie fine dans des cabinets particuliers. Le café-concert est un peu, au théâtre, ce que la brasserie est à l’ancien café.

Excusez la longueur de cette lettre, mon cher Huret, mais c’est votre faute. Vos questions soulèvent des discussions et des théories sans nombre et il faudrait des volumes pour y répondre.

Cordialement à vous,

JulesMary.

le confesse: il est embarrassé.

Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées), jeudi.

Mon cher confrère,

Vous voulez bien me demander où je passe mes vacances?

—Comme tous les ans, à Argelès où je trouve la montagne et la tranquillité.

Si je travaille ou si je m’amuse?

—L’un et l’autre: c’est-à-dire que je ne travaille qu’à des choses qui m’amusent, ou du moins, m’intéressent. Je termine un volume de vers, qui paraîtra en novembre et je retouche un drame que j’ai actuellement en répétitions à la Comédie-Française:Tristan de Léonois.

Quant à la troisième question, à savoir si je trouve suffisants les débouchés ouverts au drame historique et au drame en vers, je suis plus embarrassé d’y répondre y étant intéressé.

—Je crois cependant que les dramaturges et les poètes n’auraient pas à se plaindre si l’Odéon faisait son devoir. Mais il en est si loin!

Reste l’emploi du vers libre dans le drame.

—Je suis convaincu qu’il y peut ajouter un aliment musical très intéressant et y rompre la monotonie de la forme. Mais je suis encore intéressé ici, puisque j’ai prêché d’exemple dansGrisélidiset continué dansTristan.

Croyez, mon cher confrère, à mes sentiments dévoués.

ArmandSilvestre.

23 septembre 1897.

Réjane a quitté Paris hier, par le train de Bruxelles de 6 h. 22, pour sa longue tournée d’Europe qui ne doit prendre fin qu’en décembre.

Je l’avais vue chez elle, dans l’après-midi, et j’avais un peu causé avec elle de ce long voyage.

«Oh non! je n’aime pas les départs, disait-elle. Quand je suis pour m’en aller, je voudrais être Anglaise! Les Anglaises, elles, s’en vont comme ça:Good bye, et c’est fini.»

C’est seulement sa seconde tournée hors de France. La première, c’était en Amérique, il y a quatre ans. Mais, cette fois-là, son mari,M. Porel, et sa fille l’accompagnaient. Alors, aucune tristesse, au contraire, la joie du mouvement, des pays nouveaux, du très lointain, de l’inconnu! Aujourd’hui, ce n’est plus cela... M. Porel est retenu à Paris par la saison commençante, une besogne infernale! Par conséquent, sa fille ne peut pas non plus l’accompagner. Que ferait-elle, toute seule, dans les chambres d’hôtel, durant les longues soirées d’hiver? Aussi, la voilà, la petite, avec sa jolie frimousse, à la fois sérieuse et vive, les yeux rougis, pleins de larmes:

«Ne pleure donc pas! lui dit sa mère. Ça rougit le nez.»

Le petit garçon de quatre ans, inconscient, esquisse un pas de valse sur le tapis.

«Espèce de gommeux!» lui lance sa mère.

Porel est là aussi, tout silencieux. Réjane, coiffée d’un joli chapeau de velours écossais, vert et rouge, en costume de voyage, essaye de les égayer un peu. Elle plaisante, avec son diable d’esprit, son esprit de diable plutôt, et je m’aperçois bientôt que je suis seul à en rire...

«Voyons, Bruxelles, c’est un faux départ! Pour une Parisienne, c’est le bout de la jetée, c’est le coup de mouchoir à tout ce qu’on laisse derrière soi... Puis Copenhague, ça c’est plusloin. Ibsen doit y venir voir jouer saMaison de poupée. Il paraît qu’il a déjà retenu ses places à l’hôtel et au théâtre. Vous dire que je n’en suis pas fière, ce serait mentir!... Puis, le 9 octobre, à Berlin...

—Vous vous êtes donc décidée à aller à Berlin?

—Mais, pourquoi pas? Je vous demande pourquoi il n’y aurait que les artistes qui refuseraient d’aller en Allemagne, quand les auteurs y envoient leurs pièces, les musiciens leur musique, les industriels leurs produits? C’est idiot, ma parole d’honneur! Ridicule et bête! Car, j’ai beau chercher, je ne vois pas ce qui m’empêcherait, en mon âme et conscience, puisque je passe par là, de jouer cinq ou six fois les pièces de mon répertoire devant les Berlinois... Quand ils m’auront applaudie, nous verrons bien s’ils ont du goût!... Et puis vraiment, ajoute Réjane de ce ton de voix grondeur et méprisant qui n’est qu’à elle, la personnalité des comédiens est-elle si importante que nous devions raisonner sur nos déplacements comme pour des voyages diplomatiques? Je comprendrais, au pis aller—et encore!—qu’on n’ait pas de goût à aller à Strasbourg ou à Metz, parce qu’enfin il y a là des gens qui, en vousentendant parler français n’auraient pas le cœur à rire, mais à Berlin, voyons, quelle plaisanterie!

—Qu’est-ce que vous leur jouerez aux Berlinois?

—Madame Sans-Gêne,Sapho,Maison de Poupée,Froufrouet leDemi-Monde.

—Et vous n’y resterez que six jours?

—Oui, en passant. On ne dira pas, j’espère, que j’en fais une affaire d’argent!»

En quittant Berlin, Réjane s’en ira à Dresde. Elle jouera au théâtre de la Cour. Après Dresde, deux jours de voyage à toute vapeur pour entrer en Russie, non par Pétersbourg, comme elle le voulait, mais par Odessa, Kieff, Karkoff et Moscou, pour «raison d’État»! On sait, en effet, nous l’avons déjà raconté, que l’Empereur étant absent en octobre de sa capitale, et ayant demandé à assister aux représentations de Réjane, il a fallu bouleverser l’itinéraire de fond en comble. L’impresario a passé une semaine dans tous les express imaginables, signant de nouveaux traités, payant des dédits, employant huit jours de fièvre inouïe pour satisfaire au désir impérial qu’avait éveillé, on s’en souvient, la fameuse représentation deLolotte, à Versailles.

A Pétersbourg, les représentations n’iront passans faire beaucoup jaser. Pensez donc! Deux théâtres impériaux s’ouvrantpour la première foisà une comédienne étrangère en tournée, sur un signe du maître: le théâtre Alexandre, et surtout le sacro-saint théâtre Michel où jamais, jusqu’à présent, aucune artiste en représentation n’avait posé les pieds!

«Alors, vous devez être ravie à l’idée de ces représentations de Russie?

—Certes! puisque c’est pour aboutir à ces représentations de Saint-Pétersbourg que j’ai consenti à quitter Paris en pleine saison théâtrale, et à faire cette immense promenade à travers l’Europe. J’y retrouverai, plus que partout ailleurs, des figures de connaissance, toute cette sympathique colonie russe, habituée du Vaudeville et que je voyais, si empressée et si cordiale, venir gentiment m’applaudir à chacune de mes créations.

—Qu’est-ce que vous jouerez, devant ce parterre d’Altesses?

—Ma Cousinequ’ona spécialement demandée...»

S’interrompant, et avec une petite moue attendrie:

«Pauvre Meilhac!... ça lui aurait fait tant plaisir, cette attention-là! Je jouerai,naturellement,Madame Sans-Gêne, et même, le dimanche 7, je jouerai, en matinée,Maison de Poupée, et le soir,Madame Sans-Gêne. Ah! je ne flânerai pas sur les bords de la Néva!

—Et après la Russie?

—Ah! je n’en sais plus rien, avec tous ces bouleversements! Mais, soyez tranquille, vous en serez informé, l’impresario n’y faillira pas... En tout cas, nous pourrons nous revoir dans la première semaine de décembre, voilà qui est sûr.»

J’avais laissé Réjane à ses derniers adieux.

A la gare elle était entourée de sa famille et de quelques intimes seulement,—la troupe étant déjà partie à midi, la devançant à Bruxelles. Ici on n’essayait même plus de rire. On allait se séparer pour deux longs mois, décidément. Réjane monte dans le train; de la portière du wagon-restaurant, la mère dit une dernière fois adieu aux siens, à sa petite Germaine qui, de ses tendres yeux d’enfant sensible, trempés de larmes, suit le train qui s’ébranle.

Son père l’entraîne doucement par la main.

2 décembre 1897.

Il s’agit, d’ailleurs, du mariage de deux Américains: MlleSybil Sanderson, Californienne, avec M. Antonio Terry, Cubain. Mais Esclarmonde, Manon, Phryné ont depuis longtemps naturalisé la mariée, et l’écurie de trotteurs de l’époux et son magnifique haras de Vaucresson l’ont indiscutablement baptisé boulevardier. Sans compter le serment qu’il a fait de ne jamais porter de chapeau haut de forme à Paris, ce qui le classe parmi nos originaux de marque.

Quoi qu’il en soit, avec cette réserve américaine bien connue, et cette horreur de laréclame qui la caractérise, le mariage avait été tenu secret. Sinon le mariage lui-même, dont on parlait depuis si longtemps et sur lequel des paris s’étaient même engagés, du moins la date exacte de la cérémonie: on voulait éviter qu’il en fût parlé... Toutes les précautions avaient été prises pour cela, et nous avons été les seuls à l’annoncer hier matin.

MlleSybil Sanderson demeure avenue Malakoff: elle devait donc régulièrement se marier à Saint-Honoré d’Eylau, et la cérémonie a eu lieu dans la chapelle des Sœurs du Saint-Sacrement, sur l’avenue, à quelques pas de son domicile. Au moins la lecture des bans devait-elle avoir lieu au prône, comme il est d’usage? Mais cette lecture n’a pas eu lieu. On a passé par-dessus l’autorité paroissiale, et une dispense a été obtenue de l’archevêché. Pourtant, objectera-t-on, le mariage a été fait par un délégué de la cure paroissiale? Non pas! On a complètement ignoré à Saint-Honoré d’Eylau l’union de la paroissienne, et c’est M. l’abbé Odelin, vicaire général, directeur des œuvres diocésaines, qui a donné le sacrement à la belle Esclarmonde.

Donc, à onze heures cinq minutes, hier matin,MlleSybil Sanderson, en élégante toilette de ville marron, garnie de fourrure, est sortie de son petit hôtel de l’avenue Malakoff; rougissante et les yeux baissés, on l’a vue! Elle était suivie de sa mère, de ses deux sœurs et de M. Terry, accompagné de quelques-uns de ses compatriotes, fortes moustaches noires et teint basané. Des landaus les attendaient qui les conduisirent à la mairie de Passy, où on arriva dix minutes après.

Le docteur Marmottan, maire de Passy, député, attendait le cortège. C’est lui qui lut les articles du Code qui enchaînent les époux. Nous avons pu prendre connaissance de l’acte officiel du mariage qui unit, par des liens légitimes:

M. Antonio-Emmanuel-Eusebio Terry, né àCienfuegos(île de Cuba), le 14 août 1857.

Et MlleSybil-Swift Sanderson, née à Sacramento, État de Californie (États-Unis), le 7 décembre 1865.

L’acte porte cette mention, qui a son intérêt si l’on sait que la mère du futur a refusé son consentement:

«Lesdits futurs, citoyens des États-Unis, munis de deux certificats de coutume, desquels il résulte qu’ils sont aptes à contractermariage sans le consentement de leurs ascendants...»

En effet, la loi américaine stipule qu’il suffit d’un certificat consulaire établissant que les futurs époux sont âgés de plus de vingt et un ans.

Les témoins étaient:

Pour le marié: MM. Maurice Travers, avocat; Henri Iscovesco, docteur en médecine, chevalier de la Légion d’honneur. Pour la mariée: MM. Henri Howard, artiste peintre, et Auguste Martell.

A la mairie, aucun discours, aucun incident. Les employés remarquent seulement les doigts très chargés de bagues endiamantées des invités, et un imperceptible sourire, vite réprimé, de la mariée, quand M. le maire a prononcé les paroles définitives:

«Au nom de la loi, je vous déclare unis par le mariage.»

A midi dix minutes, les cinq landaus déposaient les mariés et leur cortège au couvent des Sœurs du Saint-Sacrement, avenue Malakoff. Là, aussi, les mesures les plus sévères avaient été prises pour ne pas ébruiter l’événement. C’est dans ce couvent, l’un des plus aristocratiques de Paris, que des dames du mondefont leur retraite. Or, ni les dames pensionnaires, ni les élèves ne savaient ce qui allait se passer. Leur curiosité était éveillée, cependant! Car les portes de la coquette chapelle étaient restées closes, et on avait pu voir—par hasard—que l’autel et la nef étaient fleuris de chrysanthèmes et d’orchidées.

La messe et la cérémonie furent très courtes, M. l’abbé Odelin prononça un délicat et touchant petit discours dont voici la jolie péroraison:

«Vous, mademoiselle, vous avez trouvé dans l’affection vigilante d’une mère toute dévouée, dans l’affection douce de deux sœurs bien-aimées la sauvegarde de votre cœur. C’était dans la paix d’une famille respectable que vous récoltiez le bonheur que ne vous donnaient pas les applaudissements et les plus beaux triomphes.

»Et, pour que l’union soit complète, pour que l’accord de vos âmes réponde à celui de vos cœurs, vous avez voulu avoir l’unité de croyance comme l’unité d’affection. Vous la demandiez hier à l’Eglise catholique vers laquelle vous vous sentiez depuis longtemps attirée.»

Allusion discrète à l’abjuration du protestantismeque la jolie schismatique anglicane avait prononcée, l’avant-veille, devant M. l’abbé Odelin ravi de la bonne volonté et de la ferveur de sa cathéchumène.

A midi et demi, tout était fini. Un déjeuner intime, servi à l’hôtel de MmeTerry-Sanderson, réunissait une vingtaine de personnes. Et ce matin les deux époux ont dû s’envoler vers les plages méditerranéennes.

On va se demander si la nouvelle épousée a renoncé définitivement au théâtre? Ce n’est pas probable... Car, il y a quinze jours ou trois semaines au plus, elle se trouvait dans le bureau de M. Carvalho qui lui remettait un engagement en blanc qu’elle promettait de signer bientôt. Son rêve, à ce moment, était de créer à Paris lesPagliaccide Leoncavallo.

Elle m’en téléphona elle-même la nouvelle que je publiai le lendemain. Son futur l’accompagnait ce soir-là à l’Opéra-Comique. Elle va donc prendre un semestre de congé, travailler le contre-sol aigu qu’elle donnait dansEsclarmonde, il y a six ans, et revenir à Paris, la saison prochaine, pour l’inauguration de la nouvelle salle Favart!

Au lendemain de la mort du regretté Carvalho, directeur de l’Opéra-Comique, il n’était pas sans intérêt de s’informer près des musiciens dramatiques notables de Paris—ceux d’hier et ceux de demain—de leurs vues sur ce que doivent être les tendances de ce théâtre subventionné.Nous avons donc adressé à quelques-uns des principaux compositeurs français le questionnaire que voici, auquel ils ont tous répondu avec empressement.

Au lendemain de la mort du regretté Carvalho, directeur de l’Opéra-Comique, il n’était pas sans intérêt de s’informer près des musiciens dramatiques notables de Paris—ceux d’hier et ceux de demain—de leurs vues sur ce que doivent être les tendances de ce théâtre subventionné.

Nous avons donc adressé à quelques-uns des principaux compositeurs français le questionnaire que voici, auquel ils ont tous répondu avec empressement.

Que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction? Quelle part faudra-t-il faire au répertoire ancien, aux étrangers, aux jeunes musiciens français?

Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production des compositeurs français? Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire?

Voici les réponses que nous avons reçues:

Directeur du Conservatoire.

Paris, le 10 janvier 1898.

Monsieur,

Voici les réflexions que me suggèrent les questions auxquelles vous voulez bien me prier de répondre:

L’Opéra-Comique, depuis longtemps, s’est éloigné sensiblement du genre qui lui valut autrefois ses plus brillants succès. Il doit, selon moi, y revenir dans une certaine mesure et accueillir à bras ouverts la comédie lyrique et les ouvrages d’une gaieté spirituelle.—Nous sommes trop enclins actuellement à la mélancolie, et m’est avis que des œuvres de la nature et de la valeur musicale deFalstaff, duMédecin malgré lui, etc., ne seraient pas pour déplaire.—En un mot, il convient de laisser le drame lyrique à l’Opéra et au Théâtre lyrique dont je parlerai tout à l’heure.

Puis, il faut avoir une excellente trouped’ensemble, capable, sans le secours d’étoiles, d’intéresser toujours le public et de provoquer,par une interprétation constamment soignée et artistique, de bonnes recettes, indispensables à la bonne gestion d’un théâtre.

On devra remettre en lumière certains ouvrages de la vieille école française, en en faisant un choix judicieux.—On ne devra pas fermer la porte aux étrangers, si leurs ouvrages ont une réelle valeur, mais on l’ouvrira toute grande aux Français,surtout aux jeunes, de manière à favoriser l’éclosion de talents originaux et sérieux, qui ne manqueront pas de se révéler,si on leur en fournit l’occasion.

Pour cela, il faudra travailler plus qu’on n’a l’habitude de le faire; de grands efforts et une grande activité seront nécessaires; on ne se contentera plus, comme on l’a fait jusqu’à présent, de monter un ou deux ouvrages nouveaux par an, mais bien le plus grand nombre possible.

D’autre part, l’Opéra-Comique ne peut suffire à la production des compositeurs français. Qu’on se souvienne des services immenses rendus à notre école par l’ancien Théâtre lyrique, des ouvrages et des compositeurs célèbres qu’il a fait connaître, et qu’on dise ensuite si un théâtre de ce genre est nécessaire! Il est plus que nécessaire, il est indispensable! Il fautque, si un nouveau Gounod, un nouveau Bizet surgissent, pour ne parler que de ceux-là, il faut, dis-je, qu’ils trouvent comme autrefois une scène pour y produire leurs chefs-d’œuvre.—Aider à la résurrection du Théâtre lyrique est donc un devoir impérieux pour tous ceux qui aiment l’art du théâtre.

Ce ne serait pas selon moi unthéâtre d’essai, mais bien un théâtre de production active, fécondante, jeune, stimulant l’émulation de l’Opéra-Comique et même de l’Opéra, reprenant les chefs-d’œuvre abandonnés, tâchant d’en produire de nouveaux. Je le voudrais enfin—et ce serait très beau—comme il était jadis.—Est-ce trop demander qu’on nous donne aujourd’hui ce que nous avions il y a quarante ans et plus?

Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués,

Th.Dubois.

Cher monsieur et ami,

La nomination de M. Albert Carré et lesidées émises par notre nouveau directeur me paraissent répondre parfaitement à votre première question.

J’ajouterai seulement que le rétablissement d’un Théâtre lyrique, dans l’esprit de celui que nous avons connu à l’époque deLa Statue, deFaustet desTroyens, serait certainement bien accueilli par le public et par les auteurs.

Alors que ce théâtre existait, il n’entravait nullement la brillante production et les succès du théâtre national de l’Opéra-Comique.

A vous, très cordialement,

Massenet.

La Favière (Var).

Cher monsieur,

Je reproduis votre questionnaire—et voici mes réponses que je vous prie de vouloir bien insérer textuellement.

D.—Que doit être l’Opéra-Comique dans la prochaine direction?

R.—Indépendant de toute attache et de toute influence dont certains compositeurs de ma connaissance auraient vraiment trop à souffrir.

D.—Quelle part faudra-t-il faire aux compositeurs étrangers, au répertoire ancien et aux jeunes musiciens français?

R.—Une part équitable.

D.—Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production des compositeurs français?

R.—Non.

D.—Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire?

R.—Pourquoi d’essai? Que le Théâtre lyrique, si jamais on nous le rend, accueille de temps en temps des ouvrages de jeunes compositeurs, rien de mieux. Mais vouloir faire de ce théâtre l’antichambre de l’Opéra ou de l’Opéra-Comique, et pourquoi? Est-ce que le Théâtre lyrique n’était pas fort au-dessus de ses deux rivaux à l’époque où l’on y représentaitOrphéeetObéron,Les Noces de FigaroetLes Troyens?

Votre dévoué,

E.Reyer.

Ce que doit être l’Opéra-Comique, mon cher Huret? Un théâtre français, tout à fait français. Et, par là, j’entends un théâtre non pas réservé à nos seuls compositeurs, qu’il importe cependant de placer au premier rang, mais mené par un esprit de large et fière générosité française, c’est-à-dire respectueux au même degré de nos vieilles gloires authentiques et des indiscutables gloires universelles; conservateur du génie national tel que nous le transmettent nos vrais maîtres d’aujourd’hui; brave, audacieux, aventureux, ouvert à la jeunesse de chez nous, à l’inconnu, à l’espoir, à l’avenir de notre pays, et aimable aussi, par tradition de galanterie, pour les voyageuses originales et belles. Ah! mon cher Huret, combien je désire que l’Opéra-Comique, qui, vivant de la sorte, n’empêcherait point le Lyrique de renaître, soit ce théâtre si éminemment français, et comme je serai heureux d’honorer en notre journal, la plume à la main, les nobles chefs-d’œuvre du passé et de saluer de mon enthousiasmeles plus vaillants musiciens de ce temps!

Mille bons souvenirs de votre collaborateur et ami,

AlfredBruneau.

Si l’on considère l’Opéra comme un musée restreint où une demi-douzaine de chefs-d’œuvre sont offerts trois fois la semaine à un public spécial, il ne reste aux musiciens anciens et modernes, français ou étrangers, que le seul Opéra-Comique.

Alors que dix théâtres s’offrent aux littérateurs, les musiciens ont l’unique débouché d’une scène officielle où le Répertoire règne en maître—et doit régner, car supprimer le Répertoire ce serait nier l’immortalité,—où l’étranger impose ses succès—et doit les imposer, car il nous faut les connaître,—où les auteurs nationaux déjà célèbres se disputent le peu de place qui reste.

Si l’Opéra devenait accueillant à la jeunemusique, la situation serait identique, car la musique dramatique subira toujours cette faute énorme des entrepreneurs que, des deux scènes mises à son service,aucune n’est habitable pour le drame lyrique. «Quatre-vingts personnes en scène (!) me disait le regretté Carvalho, où voulez-vous que je les mette?»—«Des actes avec trois personnages, m’objectait M. Gailhard, ce serait ridicule à l’Opéra!»

La nouvelle scène de la rue Favart étant, paraît-il,plus petite encore que l’ancienne, l’avenir du drame musical devient problématique.

Ah! si nous avions le Lyrique municipal! mais nous ne l’avons pas.

L’Opéra livré à l’aristocratie;

L’Opéra-Comique livré aux bourgeois;

Le peuple livré au café-concert.

Tel est le programme artistique des démocrates de la Ville-Lumière!

Cependant, avec le répertoire limité que lui imposera cette curieuse situation, le directeur de demain pourra faire encore de belles et bonnes choses. Il n’aura, pour cela, qu’à s’inspirer des théâtres étrangers si actifs, si éclectiques, si courageusement artistiques. Sans doute, il contentera difficilement public, musiciens etactionnaires. Sous l’assaut des manuscrits et des recommandations, il aura de la peine à conserver sa lucidité, son indépendance, mais, s’il devait abandonner une partie de son programme, qu’il n’oublie pas que l’Opéra-Comique doit être, avant tout, le théâtre des jeunes musiciens.

Tant pis pour les œuvres étrangères si Wagner accapare toute la place qu’on voudrait leur réserver!

Tant pis pour l’ancien répertoire qui nous barra trop longtemps la route!

La jeunesse attend enfin un directeur audacieux, un général à batailles! Oui, nous attendons un directeur qui sache utiliser nos forces neuves, nous attendons l’homme qui hospitalisera les musiciens d’avant-garde, de Pierné à Debussy, de Carraud à d’Indy, de Leroux à Erlanger, à Bruneau, nous attendons celui qui accueillera les drames de Descaves, Henri de Régnier, Paul Adam, Verhaeren, La Jeunesse, Saint-Georges de Bouhellier, comme nous attendons la Sarah Bernhardt ou la Duse hardie qui incarneraLa Dame à la faulxde Saint-Pol-Roux.

La belle aventure d’Edmond Rostand prouve surabondamment que l’heure est aux poètes,que ces poètes le soient en musique, en peinture, en plastique ou en verbe!

GustaveCharpentier.

Cher Monsieur Huret,

Je n’ai pas le temps de vous écrire une longue lettre et vous n’auriez sans doute pas la place de l’insérer.

Oui, je suis d’avis qu’il faut jouer beaucoup les compositeurs français!

D’abord et avant tout parce que j’en suis un.

Puis, toute question personnelle mise à part, parce que je connais dans l’école française contemporaine une quantité de talents de premier ordre qu’il est inique et absurde de laisser végéter sans fruit dans l’obscurité.

Une autre raison encore, et qui répond en même temps à vos différentes questions:

Le répertoire, si riche qu’il soit, s’use et mourra d’épuisement entre les mains de directeurs qui l’exploitent sans ménagement.

On sera donc obligé de le rajeunir. Par quoi?

Un ouvrage nouveau, faisant recette, se rencontre-t-il à point nommé au moment même où l’on en a besoin?

M. de La Palice avait déjà dit de son temps—mais il faut le répéter puisqu’on semble ne l’avoir pas compris—que toutes les pièces ne peuvent pas réussir et qu’il en faut essayer un grand nombre pour qu’une ou deux aient chance de rester au répertoire.

Le jour cependant où les inquiétudes du caissier obligeront les directeurs à renouveler l’affiche, faute d’avoir permis aux auteurs français de prendre sur le public l’action et le crédit qui facilitent la location, comme il faudra bien monter quelque chose, on ira prendre les ouvrages connus là où ils se trouvent et l’heure des étrangers sera venue; d’abord les plus célèbres et ensuite les autres, qui suivront à la faveur.

Quant à nous, compositeurs, il nous restera une ressource: nous nous ferons critiques dramatiques et nous rédigerons le compte rendu: comme cela, nous ne perdrons pas tout!

Amicalement,

AndréWormser.

Cher monsieur,

«Que doit être l’Opéra-Comique, sous la prochaine direction?» Voilà un paragraphe de votre questionnaire qui me paraît au moins indiscret. Souffrez que je n’y réponde point; d’autant que j’estime bien téméraire d’oser préjuger du sens dans lequel aiguillera l’art musical de demain. Souhaitons simplement qu’un aimable éclectisme soit la principale qualité de notre futur directeur; qu’en son hospitalière maison, toutes les opinions puissent avoir accès: en un mot, souhaitons un directeur qui aide à la production musicale, sans prétendre la diriger.

A votre seconde question, réponse est facile. L’Opéra-Comique ne peut pas proscrire les chefs-d’œuvre de l’ancien répertoire qui firent sa gloire, et quelquefois sa fortune. Il nous doit aussi de tenter d’heureuses incursions dans le domaine lyrique étranger que nous neconnaissons pas. Mais l’important, surtout, serait d’ouvrir, et toute grande, la porte aux jeunes musiciens français qui, depuis si longtemps,attendent sous l’orme; et me voici, tout naturellement, en face de votre troisième point d’interrogation.

Certes, non, l’Opéra-Comique ne peut pas suffire à la production des compositeurs français. J’en atteste la centaine de drames lyriques qui, à ma connaissance, moisit dans les cartons de nombre de mes collègues. A ce propos, cher monsieur, admirons l’étonnante logique qui consiste à produire à grands frais des compositeurs auxquels, dès que leur talent est reconnu, paraphé, diplômé, on refuse tout moyen de l’utiliser. Un exemple: J’ai eu le prix de Rome en 1878 et c’est seulement cette année qu’à l’Opéra sera jouée maCloche du Rhin. C’est-à-dire qu’il m’aura fallu vingt ans d’efforts, vingt ans d’enragés piétinements, pour arriver enfin au public.

«Le génie n’est qu’une longue patience», a dit quelqu’un. Parions que ce quelqu’un est un pauvre musicien vierge et martyr.

SamuelRousseau.

L’Opéra n’ayant pas pour mission de faire débuter les jeunes compositeurs (si ce n’est parfois avec un ballet), il ne leur reste donc qu’un théâtre: l’Opéra-Comique.

C’est cet unique théâtre qui est le point de mire de tous les jeunes auteurs, et cet unique théâtre, jusqu’à ce jour, ne les joue pas, ou peu; de là cette soi-disant décadence de la musique de théâtre en France, actuellement, chez les jeunes.

Le nouvel Opéra-Comique devra donc sortir de sa réserve excessive et ouvrir toutes grandes ses portes à la nouvelle génération; c’est son devoir vis-à-vis l’art lyrique français.

Jouer les jeunes ne veut pas dire qu’il faille sacrifier nos aînés et le répertoire ancien, loin de là, il s’agit seulement d’augmenter le nombre d’actes à représenter annuellement.

Quant aux musiciens étrangers, leur place n’est pas à l’Opéra-Comique, elle est au Grand Opéra si leur œuvre en est digne, ou au futur Lyrique; un besoin impérieux s’impose, celui d’avoir un théâtre où l’éclosion des œuvres françaisesne puisse être retardée par l’audition d’une œuvre étrangère, à moins que la direction de l’Opéra-Comique ne veuille donner cette œuvre étrangère en dehors du nombre d’actes exclusivement réservés aux jeunes qui sont au moins vingt à même de tenir la scène avec leurs œuvres; or, en admettant que l’on ne puisse donner d’eux que trois ouvrages nouveaux par an (soit, huit à dix actes), il faudrait donc attendre sept ans pour qu’une première série d’auteurs nouveaux soit épuisée, et je fais un chiffre minimum. Un second théâtre est donc nécessaire, le besoin d’un Théâtre lyrique s’impose... mais il est à craindre qu’il continue à s’imposer longtemps encore!

C’est au nouveau directeur qu’il appartiendra d’ouvrir l’ère musicale d’un nouveau siècle.

Je crois la partie belle.

Voici, cher monsieur Huret, ce que j’ai à répondre à vos questions.

Bien cordialement à vous,

CharlesSilver.

D.—Que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction?

R.—Largement ouvert aux idées nouvelles.

D.—Quelle part faudra-t-il faire au répertoire ancien?

R.—Deux représentations par semaine, dont une matinée.

D.—Aux étrangers?

R.—Rester le plus possibleThéâtre nationalde l’Opéra-Comique.

D.—Aux jeunes musiciens français?

R.—Prépondérante!

D.—Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production des compositeurs français?

R.—Jamais!

D.—Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire?

R.—Indispensable et urgent.

CamilleErlanger.

8 janvier 1898.

Cher ami,

Vous me demandez ce que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction?

Il me semble qu’il doit être ce qu’il a toujours été, c’est-à-dire un théâtre de demi-caractère.

Sans remonter bien loin, les auteurs joués sur ce théâtre se sont, presque toujours, conformés à ce genre.

Il n’y a guère qu’une dizaine d’années que le drame lyrique y a fait sa première apparition, et encore!... à part quelques rares exceptions, sont-ce bien des drames lyriques, ces œuvres jouées sur notre deuxième théâtre de musique?

Pour se différencier des ouvrages du répertoire, il n’y a plus de parlé; mais le genre est toujours le même. La musique est plus ou moins gaie, spirituelle, sentimentale ou dramatique, selon le tempérament du musicien et la qualité du livret qu’il a eu à traiter, mais les moyens, les procédés, ne changent guère.

Ce que je ne voudrais pas, à l’Opéra-Comique, c’est la légende, avec ses âpretés et ses côtés tragiques, très belle souvent et de haute envergure;mais aussi, bien plus faite pour un public spécial et un théâtre qui serait, à mon humble avis, le théâtre lyrique.

Ce théâtre lyrique ne serait pas, comme vous voyez, un théâtre d’essai; au contraire, il serait le théâtre par excellence, où les maîtres étrangers auraient une large part, et où leurs œuvres serviraient de point de comparaison et d’émulation à la belle et nouvelle école française.

A la tête de ce Lyrique, j’y voudrais un maître indépendant, fantaisiste, avec de gros capitaux, et montant à son gré les œuvres qui lui plairaient.

Voici, en toute hâte, ma réponse, et, avec ma plus cordiale poignée de main, je vous remercie, cher ami, de l’honneur que vous me faites, en faisant cas de mon opinion dans cette circonstance.

Votre

AlexandreGeorges.

15 janvier 1898.

Il est impossible que l’Opéra-Comique reste ce qu’il a été jusqu’à ce jour: un musée où l’onallait régulièrement et invariablement admirer quatre ou cinq pièces, tout au plus; une maison où l’on n’avait quelques chances d’être admis que si l’on portait l’habit à palmes vertes; une sorte de vitrine des boutiques de deux ou trois gros éditeurs dont le jeu est de laisser croire aux directeurs de la province et de l’étranger que rien n’est possible en dehors des œuvres dont le succès, s’étant affirmé malgré leur indifférence, suffit à accroître ou maintenir leur fortune, sans leur faire courir de risques nouveaux.

La nouvelle direction... celle que nous attendons et espérons, est éclairée sur ces points. Elle amènera des idées indépendantes, délivrée, qu’elle doit être, des entraves qui stérilisèrent les dernières années de la direction Léon Carvalho, et qui firent de l’Opéra-Comique le jouet de quelques influences, et de quelques personnalités.

Une grande et intéressante part peut être laissée au répertoire ancien; mais ici encore la nouvelle direction peut et doit rénover.

Le musicien qui sera le conseil de cette direction trouvera avec nous, et le public avec lui, que leTableau parlantde Grétry vautLes Noces de Jeannette, quel’Iratode Méhul est aussi amusantqueLe Chalet, et qu’une reprise deFideliovaudra mieux que celle d’une inutileFanchonnette... et qu’on peut rire, être charmé, être ému, en dehors des Adolphe Adam, des Clapisson, dont les vallons helvétiques sont devenus si lamentables, et dont les mélodies sont passées de mode même chez les bourgeois les plus rétrogrades du Marais, qui, faute de mieux, préfèrent maintenant accompagner les balancements de pendule de leurs corps aux accents délirants du café-concert.

Certes, on doit nous faire entendre tout ce que l’étranger produit d’intéressant; mais je crois qu’on ne doit pas donner le pas aux œuvres étrangères sur les œuvres françaises. Du reste, récapitulons, et voyons à quoi est réduite la question.

Les Lapons, les Turcs, les Kurdes, les Grecs, les Suisses, les Anglais, les Espagnols et les Danois font peu ou pas d’opéras-comiques, de drames lyriques.

Les Scandinaves et les Slaves exhalent leurs âmes de musiciens dans d’exquises mélodies, de délicieuse musique de chambre; chez eux, en dehors de feu Tchaïkowski et de bien plus feu Glinka, il y a peu d’œuvres théâtrales.

Les Roumains ne produisent que des moustaches et des violonistes.

Les Tchèques viennent de lancer un musicien qui fut notre camarade de classe chez notre maître Massenet, où il apprit beaucoup de ce qu’il sait, et qui n’est par conséquent pas une note nouvelle.

Restent les Allemands et les Italiens...

Les Allemands, en dehors de Wagner, c’est Humperdinck, avecHantzel et Gretzel... et puis voilà... Les Italiens, c’est Leoncavallo, avec sonPaillasse, et Mascagni, avec les rusticaneries qu’il peut lui rester à écouler... Et enfin, c’est surtout le fonds Sonzogno. En somme, on le voit, on peut facilement être très hospitalier pour les étrangers, et avoir encore en réserve des trésors de prodigalités pour les nôtres.

Nulle part ailleurs, à l’heure présente, la production n’est aussi ardente et intéressante qu’en France. Nulle part ne peut se produire l’œuvre nécessaire à alimenter ce théâtre auquel on est convenu d’adjoindre l’épithète de «National», mieux que chez nous, où, si on nous encourage, elle peut surgir pétrie par le génie de notre race.

Beaucoup attendent qui ont travaillé confiants dans un avenir meilleur... Qu’ils ne soientpas déçus à nouveau!... Et que celui des nôtres qui présidera un peu à nos destinées amène avec lui l’espoir qui soutient, et que son avènement nous ouvre la voie où nous voulons pénétrer à sa suite.

Que serait le Théâtre lyrique d’essai? Un théâtre où l’on jouerait les pièces sans décors, sans costumes, avec un orchestre au rabais, des chœurs lamentables, et des artistes épaves de toutes les troupes?... Un piège où l’on étranglerait impitoyablement des œuvres ayant coûté tant de recherches?... Un gouffre où s’effondreraient tant d’efforts sincères?... Si c’est cela qu’on préconise... Dieu nous en préserve!

Du reste, essayer quoi?... Si les pièces peuvent oui ou non faire de l’argent?... Eh bien! la preuve ne peut pas être faite par ce moyen. NiFaust, niCarmen, niMireillene furent des succès à leur apparition, et si leur sort avait dépendu de l’impression produite sur un Théâtre d’essai, ces partitions ne seraient pas aujourd’hui les exemples debonnes affairesqu’on vous cite sans cesse.

Le théâtre de la Monnaie de Bruxelles, dirigé avec une si grande préoccupation d’art, a essayé plusieurs d’entre nous, et moi-même, ma tentative y fut plus qu’heureuse, et j’étais en droitd’espérer une prompte consécration après cela... Eh bien! j’attends encore.

Donc, le Théâtre lyrique d’essai n’avancerait rien.

Alors, que l’on nomme vite le directeur qu’on nous promet, et qu’ensuite il refuse ou reçoive nos pièces: mais au moins, qu’il les entende.

XavierLeroux.

Mon cher confrère,

Je ne puis que répondre sommairement aux deux questions que vous me posez, me réservant de les traiter plus longuement dans mon prochain feuilleton de laLiberté.

La direction de l’Opéra-Comique doit être, avant tout, éclectique et ne s’inféoder à aucune école, à aucune coterie. Tout en suivant la voie du progrès, elle s’efforcera de ne pas rompre avec les traditions que lui impose l’enseigne de la maison.

Le répertoire du vieil opéra-comique françaisy a peut-être été trop négligé en ces dernières années, et je voudrais que les ouvrages de Grétry, de Dalayrac, de Monsigny, de Philidor, de Boïeldieu, d’Hérold, d’Auber, d’Halévy et d’Adolphe Adam n’y fussent pas plus abandonnés que ne le sont, à la Comédie-Française, les comédies de Molière, de Regnard, de Musset et de Scribe.

La part faite aux compositeurs vivants, français ou étrangers—peu importe,—ne doit pas être diminuée, mais je ne crois pas que l’Opéra-Comique, étant donné son genre spécial, puisse suffire à la production. Il faut absolument un Théâtre lyrique, où les œuvres à tendances modernes auraient plus de chances de réussir qu’à l’Opéra-Comique.

Je n’en veux pour preuve que les tentatives de drames lyriques, toutes avortées, faites par la dernière direction.

Le Théâtre lyrique serait un véritable théâtre d’avant-garde; l’Opéra-Comique doit rester un théâtre de tradition.

Recevez, mon cher confrère, l’assurance de mes sentiments les plus sympathiques,

VictorinJoncières.

Tombé en désuétude, le genre éminemment national de l’opéra-comique, «l’Éminemment», comme on dit aujourd’hui volontiers, se compromet dans le voisinage folichon de l’opérette; désertant son temple, il s’est éparpillé dans les théâtres de genre où il semble avoir trouvé un refuge propice à ses manifestations, d’ailleurs assez restreintes.

«L’Éminemment», délices de nos pères, ne me paraît plus être armé en guerre; je ne lui connais, en effet, ni auteurs, ni musiciens, ni interprètes, en assez grand nombre du moins, ni d’essence assez subjuguante pour favoriser son développement, voire son alimentation.

Qui donc, comme on chante dans les opéras d’Auber, pourrait lui prédire un destin prospère?

On le sait, les aspirations des jeunes couches n’ont rien à démêler avec les visées esthétiques chères aux auteurs deLa Dame blancheou, même, desMousquetaires de la Reine.

A quoi bon, dès lors, maintenir sur le nouvelédifice une étiquette que, sans aucun doute, ne saurait justifier le caractère des ouvrages appelés à y être représentés?... Voyez plutôt la liste de ceux qu’en ces dernières campagnes nous convia à entendre le directeur défunt.

Cela ne veut pas dire que le répertoire de l’Opéra-Comique ne contienne point des œuvres dignes d’être maintenues sur l’affiche, et cela en dépit de l’évolution actuelle... Non, loin de moi telle pensée! Ces œuvres, chacun les désigne, chacun a leur nom sur le bout des lèvres.

Désireuse de vivre et de prospérer, la direction nouvelle devra donc s’appliquer à faire, dans le vieux répertoire, un choix plein de tact et de discernement, tout en faisant large part aux modernes productions; étayant, pour ainsi dire, les tentatives des contemporains avec les opéras de nos aînés dont le succès semble le plus légitimement acquis et le plus durable.

Pour cela faire, il faudra que le nouvel impresario s’outille en conséquence (qui veut la fin veut les moyens!). Agrandissement des cadres des chœurs et de l’orchestre; engagements d’artistes susceptibles, par leurs moyensvocaux comme par leurs qualités dramatiques, de mettre en relief les ouvrages de nos jeunes maîtres: telles sont les modifications qui s’imposent à la vigilance artistique du nouvel élu.

J’ajouterai que je ne verrais pas sans plaisir, en ce théâtre si parisien, l’organisation d’un sémillant corps de ballet.

Dans un esprit de libéralisme bien compris et s’inspirant du sentiment de générosité chevaleresque qui est le fond de notre race, la nouvelle direction pourrait, de loin en loin, faire une petite place à quelque partition étrangère, surtout lorsque, s’imposant par une valeur indiscutable et par une carrière déjà glorieuse, cette partition mériterait la consécration suprême de notre grand Paris.

Mais avec quelle parcimonie le directeur nouveau ne devra-t-il pas exercer cette manière d’hospitalité!... car il doit—et cela avant tout—donner à la production française toute la satisfaction possible.

Or, je crains fort que notre école nationale, par l’importance de son effort comme par l’intérêt artistique qui s’y rattache, ne permette qu’à de très rares intervalles l’usage d’un procédé marqué, cependant, au coin de notre légendaire courtoisie.

Il ressort, ce me semble, assez clairement de ce qui précède que la création d’une troisième scène lyrique est chose indispensable.

Sur ce théâtre essentiellement combatif, et qui dégagerait l’Opéra et l’Opéra-Comique de trop onéreuses obligations, pourraient se livrer librement les luttes si ardentes, si âpres, si suggestives de l’Art nouveau.

Là pourraient être représentées des œuvres qui, une fois consacrées par le succès, seraient transportées, sans coup férir, sur notre première scène lyrique, ou sur l’autre, selon que le comporterait leur caractère.

G.Salvayre.

Quelle part faire au répertoire ancien, aux étrangers, aux jeunes musiciens français?

Leschefs-d’œuvredu passé doivent garder leur place au répertoire. Qui oserait le contester? Il serait antiartistique et inintelligent de les exclure. La Comédie-Française et l’Odéon n’agissent pas autrement, dans leur domainepropre. Quant aux étrangers, il serait très étroit de prétendre leur fermer nos théâtres. Notre École nationale ne peut que gagner à les accueillir et le goût du public se perfectionne au contact des œuvres produites chez nos voisins. Mais le directeur d’une scène subventionnée doit être particulièrement prudent à l’endroit des étrangers et n’accepter que des ouvrages d’une valeur incontestable et même supérieure. On lui pardonnera de se tromper sur le mérite d’un compositeur français; mais accueillir un étranger sans talent soulèverait les plus vives réclamations.

La dernière question: celle du Théâtre lyrique, n’est pas nouvelle. Mais les circonstances présentes lui donnent une actualité toute particulière.

Non, certes, l’Opéra-Comique ne saurait suffire à la production des compositeurs français. Considérez le nombre des ouvrages qui ont vu le jour à Bruxelles, à Carlsruhe, à Monte-Carlo, à Lyon, à Angers, à Rouen... et ailleurs; voyez le nombre, plus grand encore, de ceux qui dorment dans les cartons. Plusieurs sont signés de noms consacrés par le succès. On peut affirmer qu’il y a là plus d’une œuvre d’un intérêt très vif. Voilà qui suffit à rendre le Théâtrelyrique nécessaire. Il faut qu’on mette fin à une situation dont l’École française souffre cruellement depuis vingt ans. Toutes les objections tombent devant ce fait qu’il estnécessaire.

Et maintenant,que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction?

On comprend que son rôle devra être tout différent, suivant que le Théâtre lyrique sera ou non rétabli. Supposez qu’il revive. Ne voyez-vous pas que le plus grand nombre des partitions inédites va s’y diriger et que, dès lors, l’Opéra-Comique sera moins assiégé? Le nouveau directeur pourra se borner à choisir, dans la production contemporaine, ce qui lui semblera mieux convenir au goût de son public. C’est ainsi qu’à prendre les choses d’un peu haut, la direction de l’Opéra-Comique trouvera son profit à la résurrection du Théâtre lyrique.

ArthurCoquard.


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