M. Georges Marty.

M. Georges Marty.Mon cher Huret,Si vous le voulez bien, je résumerai vos deux premières questions en une seule.L’Opéra-Comique, sous n’importe quelle direction, aurait dû, et devrait partager équitablement ses spectacles en trois parts:1oLe répertoire ancien, élagué de certains ouvrages par trop démodés;2oLes œuvres modernes françaises des jeunes et des gens arrivés; j’assimile, bien entendu, au répertoire ancien les œuvres classées des musiciens morts, comme par exemple:Mireille,Mignon,Carmen,Lakmé, etc.Et 3oles ouvrages étrangers choisisjudicieusementparmi les plus appréciés et sans souci de la nationalité.Jusqu’à présent, l’Opéra-Comique n’a pas suffi à la production française, c’est incontestable. Combien de compositeurs, déjà vieux à l’heure actuelle, se sont découragés et n’ont plus écrit, parce qu’aucun directeur ne les accueillait!Il en est de même à présent.—Je pourrais vous en citer plusieurs, des jeunes, qui ont des titres sérieux à invoquer et qui vous diront:«A quoi bon travailler? Non seulement on ne nous joue pas, mais on ne veut même pas nous entendre; et il est bien évident que si l’on ne joue pas ceux que l’on entendpar hasard, on jouera encore bien moins un auteur sansaudition de son œuvre.—Il est vrai qu’il y a la contre-partie: les amateurs. Eux obtiennentquelquefoisl’exécution d’un ouvrage, maistoujoursune audition.—Or, l’audition c’est l’espoir! Et l’espoir pour un jeune musicien, si vous saviez quelle grande chose ça peut être!»Résumé: Opéra-Comique insuffisant jusqu’alors; Théâtre lyrique absolument nécessaire.Maintenant, tout dépendra dans l’avenir du nouveau directeur de notre théâtre national.A vous cordialement,GeorgesMarty.«LA VILLE MORTE»AVANT LA PREMIÈRE21 janvier 1898.Ce soir, MmeSarah Bernhardt rentre dans la tradition de son talent, en créant à la Renaissance la tragédie de M. Gabriel d’Annunzio, et elle laisse l’inoubliable caraco en cotonnade bleue de la Madeleine desMauvais Bergers, pour reprendre les lignes drapées de ses robes-peplum.La Ville mortea été composée exprès pour MmeSarah Bernhardt, et ce ne sera pas une des moindres surprises de cette soirée que cette belle langue retentissante et colorée écriteen français, sans le secours d’aucun traducteur, par un poète étranger.L’action se passe en Grèce, à Mycènes. Presque tout le premier acte n’a l’air d’être fait que pour créer l’atmosphère de l’œuvre et de son décor. On se souvient que le principal personnage, Léonard, est un archéologue célèbre, qui vient de découvrir le tombeau des Atrides, au fond de la plaine d’Argos.Or, il faut savoir que le fait est vrai en soi-même: le savant archéologue allemand Schliemann, qui déterra les ruines de Troie, découvrit, en 1876, le tombeau d’Agamemnon, à Mycènes. La nouvelle en fut portée au monde par une dépêche, restée célèbre, qu’il adressait au roi de Grèce, le 28 novembre de cette même année:«J’annonce avec une extrême joie à Votre Majesté que j’ai découvert les tombeaux que la tradition dont Pausanias se fait l’écho désignait comme les sépulcres d’Agamemnon, de Cassandre, d’Eurymédon et de leurs compagnons, tous tués pendant le repas par Clytemnestre et son amant Égisthe. J’ai trouvé dans ces sépulcres des trésors immenses qui suffisent à remplir un grand musée qui sera le plus merveilleux du monde et qui, pendant des siècles à venir, attirera en Grèce des milliers d’étrangers... Que Dieu veuille queces trésorsdeviennent la pierre angulaire d’une immense richesse nationale.»Comme on le verra ce soir, M. d’Annunzio écrit mieux le français que le savant allemand, et l’émotion que Léonard ressent devant sa découverte se traduit en de plus nobles images...J’ai voulu savoir comment le poète italien avait été amené à débuter au théâtre par cette tragédie moderne au souffle antique. Car la connaissance de la genèse des œuvres aide souvent à les mieux comprendre.Un ami de M. Gabriel d’Annunzio, qui l’accompagne à Paris, M. Scarfoglio, écrivain napolitain très renommé en Italie, s’est très aimablement prêté à notre curiosité.Il avait accompagné lui-même son ami dans une croisière qu’il fit, il y a quelques années, dans l’archipel grec, sur le yacht à voilesFantasia, joli et puissant navire bien connu sur les côtes françaises sous le nom deHenrietteet deSainte-Anne. Ils débarquèrent d’abord à Patras, d’où ils allèrent visiter les ruines d’Olympia. M. d’Annunzio se baigna dans l’Alfée, adora à genoux l’Hermès, la seule œuvre authentique de Praxitèle qui nous reste, respira le parfum doux et capiteux des myrtes et deslauriers-roses sauvages qui remplissent la plaine, et s’en alla, son carnet plein de notes. De Patras, laFantasiale mena, à travers le golfe de Corinthe et la baie de Salona, devant Itea, qui est le port de Delphes, puis ils allèrent mouiller à Kalamaki, l’ancienneIsthonia. Quelques heures de chemin de fer les amenaient à Kharvati, petite gare perdue dans la campagne, ou pour mieux dire, dans désert, entre Argos et Nauphé.C’était un étouffant après-midi du mois d’août. Dans la plaine brûlée, un vent impétueux soulevait des tourbillons de poussière aveuglante. Pour se désaltérer, les voyageurs durent avoir recours au chef de gare, qui se mit lui-même à puiser une eau saumâtre d’un puits creusé au ras du sol.L’ascension à Mycènes s’effectua sous un soleil torride, au milieu de vignes souffreteuses et rongées par les poussières. En route, d’Annunzio trouva la dépouille d’un serpent et l’enroula autour de son chapeau. En quelques minutes, toute la bande était arrivée à l’acropole de la ville des Atrides, devant la porte des Lions, parmi ces sépulcres béants, dans l’agora circulaire où les vieillards se réunissaient.Les voyageurs portaient avec eux le livredu docteur Schliemann,Micènes, et suivaient, sur les plans, les traces de ses fouilles. Ils s’essayaient à évoquer l’émotion merveilleuse du savant devant les tombeaux ouverts, au milieu de l’agora circulaire, devant ces cadavres en toilette de parade, recouverts d’or, coiffés de diadèmes d’or, un masque d’or sur la figure, ceinture et baudrier d’or! Au contact de l’air, ces vestiges s’évanouissent, n’étant pas protégés, comme ceux de Pompéï, par l’épaisse couche des cendres du Vésuve. Et Schliemann, dans le délire de sa découverte, au moment où les corps tombaient en poussière, crut réellement voir les faces d’Atrée, de Clytemnestre, d’Agamemnon, de Cassandre!Quoi qu’il en soit, il est indiscutable que les sépulcres de Mycènes recélaient des personnes royales, comme il est désormais indiscutable que l’épithèteriche d’or, attribuée par Homère à Mycènes, était plus que justifiée. Le trésor de Priam, retrouvé par le même Schliemann à Troie, c’était une bagatelle,comparéaux masses d’or des tombeaux de Mycènes.Il resta ainsi acquis à l’histoire de la Grèce que, plus de deux mille ans avant les époques historiques, une grande civilisation fleurit dans le Péloponèse. Cette civilisation, apportéepar les navigateurs qui s’établirent dans l’île de Cythère (Cerigo) pour la pêche du murex, fit tour à tour la grandeur de Tirynthe, de Mycènes et d’Argos.Ce pays a été le sol sacré de la tragédie grecque. C’est à la puissance de Mycènes, c’est aux légendes terribles de ses rois, que les tragédiens grecs ont demandé leurs inspirations les plus grandioses. Et c’est naturellement avec une préparation toute tragique, l’esprit hanté de visions tragiques, récitant des pages entières d’Homère et de Thucydide, que M. d’Annunzio et les autres navigateurs de laFantasiavisitaient la Ville morte...Et, des notes prises au cours de cette excursion, au lieu d’un récit de voyage, M. d’Annunzio eut l’idée de faire une tragédie qui aurait ce lieu comme décor, et qui serait traversée du souffle de la fatalité antique qu’il imagine être sortie des ruines avec les miasmes des crimes monstrueux du passé!On trouvera tout cela dans la pièce de ce soir, de même que les impressions de chaleur étouffante, d’aridité, éprouvées le jour de l’excursion, et aussi le souvenir de l’éblouissement au Musée d’Athènes, devant le trésor des tombeaux de Mycènes.NOVELLI A PARISCONVERSATION AVEC M. JEAN AICARD8 juin 1898.C’est ce soir que commence à la Renaissance la série des représentations que vient donner à Paris M. Novelli, le célèbre artiste italien qui passe, comme on sait, à l’heure actuelle, pour le premier comédien de la Péninsule.Et il commence parle Père Lebonnard, de M. Jean Aicard, ce qui donnera à cette première représentation un caractère doublement sensationnel.Il serait trop long de rappeler ici la douloureuse odyssée de cette pièce célèbre, qui ne fut pourtant jouée qu’une seule fois à Paris!Mais on peut quand même se rappeler qu’en 1886 elle fut reçue à l’unanimité à la Comédie-Française, qu’elle y fut répétée deux ans plus tard pendant un long mois, et que, finalement, l’auteur, lassé par la mauvaise volonté et la «non-confiance» de M. Got, son interprète principal, dut la retirer.Reçue alors d’emblée par M. Antoine, directeur du Théâtre libre, elle eut quand même la chance d’être jouée. C’était en 1889.Le Père Lebonnard, à cette unique représentation, eut un succès retentissant qu’enregistra dans ce journal Auguste Vitu. Depuis, achetée par un impresario italien, elle fut jouée dans toute l’Italie et dans différentes capitales d’Europe par M. Novelli, avec un succès toujours croissant. C’est, à l’heure qu’il est, l’œuvre de prédilection du célèbre acteur. Il la trouve faite, dit-il, «pour sa peau, pour ses nerfs, son caractère et son cœur».Que donnera la représentation de ce soir? Et qu’en adviendra-t-il? L’auteur sacrifié, il y a douze ans, dans de si cruelles conditions, aura-t-il la joie de voir la Comédie-Française lui rouvrir généreusement et équitablement ses portes, en attendant l’Othelloqui, lui aussi, attend depuis vingt ans?J’ai eu la chance de pouvoir causer, hier, avec M. Jean Aicard de son œuvre. Je lui ai demandé de vouloir bien raconter, pour nos lecteurs, le sujet dePapa Lebonnard, ce qui sera très utile à ceux qui assisteront à la représentation de ce soir, et aussi de me résumer ses impressions sur les trois interprétations qu’il connaît de son œuvre: celle de la Comédie-Française, puisqu’elle y fut répétée durant un mois, celle du Théâtre libre, et enfin celle de M. Novelli.Et d’abord, voici le sujet de la pièce.Lebonnard, vieil horloger retiré des affaires, homme en apparence faible, adore sa fille Jeanne, aime son fils Robert et paraît redouter sa femme. MmeLebonnard, entichée de noblesse, veut marier son fils à la fille d’un marquis, Blanche d’Estrey. Lebonnard entend marier sa fille selon son cœur, à un médecin, le docteur André. MmeLebonnard, le marquis, sa fille et Robert, se liguent contre le désir du père Lebonnard et de Jeanne. Lebonnard résistera. Il est las des tyrannies querelleuses de sa femme et des impertinences de son fils qui, il le sait, n’est pas son fils...Le père Lebonnard rappelle le docteur André, que sa femme a congédié; mais celui-ci,alors, lui avoue qu’il renonce à la lutte. Il a pour cela une raison grave: né d’un adultère, fils d’une femme dont le divorce fit scandale à Paris, il croit qu’il ne peut être accepté par la famille de Lebonnard, par la future famille de Robert surtout. Lebonnard passera outre. Il lutte pour le bonheur de sa fille et cela lui met au cœur des forces centuplées. «Nous sommes majeurs, ma fille!» s’écrie-t-il, avec la bonne humeur d’un bon lutteur, et comme—au troisième acte—sa femme le met en présence d’un refus formel, il commence par lui dire ce qui, depuis quinze années, lui gonfle le cœur d’une colère à toute heure contenue: «Vous avez eu un amant!»Elle proteste, il s’irrite et la menace... Le fils accourt, prend la défense de sa mère, en termes si injurieux que Lebonnard, exaspéré, affolé, aveuglé de rage, éclate à la fin: «Assez! tais-toi, bâtard!» Au quatrième acte, la bonté de Lebonnard triomphe, il se repent d’avoir laissé échapper un mot si terrible. Robert veut partir, s’exiler, aller aux colonies. Lebonnard confesse au marquis son amour invincible, son amour qui résiste à tout, pour le fils ingrat; il lui dit les gentillesses, les premières caresses de l’enfant, les petits bras autour de son cou,lorsqu’il aimait l’innocent...avant de savoir.Robert a écouté de loin. Il a entendu.Saisi de reconnaissance, de vénération, pour la sainteté philosophique de Lebonnard, il s’élance, s’incline, lui baise la main:«Ah! monsieur! s’écrie-t-il.Et Lebonnard:«Dites-lui donc de m’appeler son père!—Vous êtes la bonté même, vous êtes bon, s’écrie le marquis.—Deux fois peut-être, mais pas trois, dit tout bas Lebonnard en souriant. Il faut être bon, oui, mais pas jusqu’à la bêtise.—J’ai donc vu, me dit M. Jean Aicard avec une joie tempérée de mélancolie, troisPère Lebonnard, et ma pièce n’a eu qu’une seule représentation, et trois répétitions bien différentes se rapprochent dans mon esprit.»1oLa dernière d’une série, après plus d’un mois, à la Comédie-Française. M. Got, ennuyé, se refusant plus que jamais à comprendre la pièce et le caractère même de Lebonnard, de ce simple ex-ouvrier, un peu philosophe et libre rêveur, qui, aux théories de la victoire nécessaire de la force, dans la lutte pour la vie, oppose le nom du Christ tôt ou tard triomphant par la seule bonté. Got ne veut pas du petitmarteau de l’ouvrier, Got se refuse à dire à ce fils ingrat qui lui a manqué de respect, et qu’il a dû gourmander sévèrement devant tout le monde: «Ah! je t’ai fait du chagrin? Pardon, mon petit!» Le principal interprète m’abandonnant, la troupe entière se débande et je sors navré du théâtre, pour n’y plus rentrer durant sept années!»Puis, c’est la répétition générale chez Antoine. Lui, combatif, heureux de reprendre et d’imposer une pièce que M. Got déclare impossible à mettre à la scène, a tout commandé comme un général; il a vu du premier coup, pour chacun des acteurs, la place à prendre, le mouvement à exécuter. A côté de lui, MmeLouise France, la vieille nourrice, représente la tendresse naïve et l’absolu dévouement des simples.»La scène entre eux, à la fin du premier acte, quand il avoue connaître le secret qu’elle sait aussi, émeut jusqu’aux larmes. Mais voici le troisième acte; il y a du public à cette répétition. La scène principale arrive. Lebonnard est un timide qui veut cacher son secret et qui le cache pendant quinze ans, dans l’intérêt de sa fille. Mais en ceci sa timidité naturelle aide sa volonté. C’est cette timidité touchantequ’Antoine a développée surtout. Et, quand il lâche, aveugle de colère, le mot terrible: «Assez! tais-toi, bâtard!», il tourne le dos à son fils et frappe, de la main, sur une table... C’est cette table même qu’il regarde à ce moment. L’effet est instantané. Le mot qui renverse le fils et la mère, derrière Lebonnard, traverse tous les cœurs à la fois, dans le public. Je me rappelle que, assis, dans l’ombre d’une loge, je me levai brusquement, d’un mouvement involontaire, heureux, si heureux d’être—enfin—compris! Le cri avait porté juste. Il n’y avait plus à douter.»Et tantôt, à la Renaissance, je viens de voir Novelli. Lui, c’est encore autre chose. Il a développé surtout, dans le personnage, la force qui contient le secret, la volonté. On sent des colères sourdes qui couvent sans cesse, sans cesse près d’éclater. L’effort du personnage est constant. Ses douces malices deviennent des ironies mordantes, pour lui seul, mais mordantes, âpres, cruelles. Il a de vraies rancunes contre tous les pharisiens, ce néo-chrétien. Il est tout près, à tout moment, à prendre l’un d’eux au collet—son fils, son fils surtout! Et, en effet, au troisième acte, au lieu de lâcher le mot en détournant ses regardsde l’effet produit, il bondit au contraire sur Robert, et c’est en plein visage, en le tenant par les épaules, qu’il lui crie: «Assez, bâtard!» Que vous dirai-je? Depuis que je vais au théâtre, je n’ai rien vu de plus magistralement exécuté queLebonnardpar Novelli. Je ne parle pas de mon œuvre ici, bien entendu, mais de l’interprétation d’une œuvre, de la mise en vie d’un personnage. Novelli n’a pas mis seulement le texte deLebonnarden italien, mais aussi le personnage, le caractère même. Que vous dire encore? La troupe est homogène, l’ensemble tout à fait bon. MmeNovelli (Giannini), qui pendant des années a joué la fille de Lebonnard, et qui joue aujourd’hui MmeLebonnard, est la digne partenaire de son mari. La marque spéciale du jeu de Novelli et de ses acteurs me paraît être le naturel—le naturel infini, pour ainsi dire—sans rien de flottant jamais, et, par conséquent, la modernité même qu’on recherche aujourd’hui. Tout cela est d’un dessin ferme, accusé, net, qu’on sent définitif. Pourquoi ne pas vous dire que je viens de goûter une des plus grandes joies de ma vie littéraire? Puisse le public donner raison à mon opinion, à mon enthousiasme si vous voulez!»JEANNE LUDWIG23 juin 1898.On enterrera la dernière Musette deLa Vie de bohèmedemain jeudi au cimetière du Père-Lachaise. Il y aura beaucoup de monde à ses obsèques, et on n’y sera pas gai comme à tant de notoires enterrements parisiens, on y verra même, j’en suis sûr, beaucoup de larmes couler. Car c’est le triste privilège de ces créatures délicieuses qui ont tant aimé la vie, et qui nous l’ont fait aimer pour la joie et la grâce dont elles l’ornèrent, de décupler l’horreur de la mort qui les enlève.Jeanne Ludwig apparaissait sur ces planches de la Comédie-Française, parmi l’artifice et la convention du cadre, comme une fleur de vie,désirable et charmante. Le naturel et l’enjouement de son ton et de ses manières, elle les portait de la ville à la scène. Et son amour de la vie n’eut d’égal que son amour du théâtre. Jusqu’à son agonie, elle n’a eu que le souci de ce qui s’y passait, et, quand on allait la voir, elle ne parlait jamais d’autre chose.Depuis bientôt trois ans elle avait quitté la scène. Je l’avais vue la veille de son premier départ pour Beaulieu, où ses médecins l’envoyaient. Ses amis du théâtre et sa sœur, qui la soignait avec un dévouement pieux et tendre, l’entouraient. Ce n’était pas encore Musette[6]et c’était déjà Mimi: elle était pâle, ses grands yeux enfoncés sous une large cernure bleue étaient pleins de mélancolie: par moments elle se croyait perdue; à d’autres instants, sous la suggestion affectueuse de ses camarades qui exagéraient gentiment leur optimisme, elle se voyait déjà de retour, rejouant sur la scène de ses débuts, guérie, heureuse! Et alors elle avait hâte de partir bien vite, bien vite, vers le soleil et les plages bleues, sûre de vaincre le mal terrible qui ne devait pas pardonner.[6]Elle recréa en effet le rôle de Musette dans la reprise deLa Vie de Bohèmeà la Comédie-Française (saison 1897-1898).Cette maladie de poitrine, nous avons ditautrefois comment elle en fut atteinte. C’était un soir, après une représentation à la Comédie-Française. Toute brûlante encore de l’ardeur de son jeu, elle avait à peine pris le temps de se démaquiller, et, tentée par la fraîcheur d’une belle nuit, elle avait voulu aller calmer sa fièvre au bois de Boulogne, en Victoria!Depuis, elle passait l’hiver à Beaulieu, l’été à Saint-Germain. Cet été, les médecins l’avaienttrouvéetrop faible pour quitter Paris. Mais elle n’avait pas connaissance de la gravité de son état. Ses camarades ont beaucoup contribué à la maintenir dans cet état d’illusion et de confiance. Elle recevait constamment leurs visites, et c’était une habitude prise parmi eux, quand le hasard d’une tournée ou d’un congé les conduisait l’hiver dans le Midi, d’aller jusqu’à Beaulieu voir la malade.On l’avait également maintenue dans l’exercice de tous ses droits de sociétaire, bien qu’on sût qu’elle ne rentrerait jamais au théâtre.Elle était née en 1867. Élève de Delaunay, et premier prix de comédie au Conservatoire, elle avait débuté, avec succès, à la Comédie-Française, en 1887, dans la Lisette duJeu de l’amour et du hasard, puis dans le rôle d’Agathe desFolies amoureuses. En 1888, elle joueLesBrebis de Panurge, de Meilhac, et la voici au premier rang. Dans Zanetto duPassant, dansL’Autographe, dansPépa, dans Suzanne de Villiers duMonde où l’on s’ennuie, dansRosalindeet, en 1892, dansLes Trois Sultanes, elle déploie le délicat trésor de ses charmantes qualités qui sont la grâce avenante et familière, la fantaisie naturelle, l’esprit moqueur, pétillant et capricieux!Enfin, lasse de trois années de repos, reprise de l’insurmontable désir de jouer, elle obtient cet hiver de réapparaître dans la Musette deLa Vie de bohème, qui sera son dernier rôle! On l’y a vue, un peu changée, un peu vieillie par ces trois dernières années de terribles luttes contre le mal, mais toujours avec l’irrésistible attrait de son naturel exquis et de sa verve piquante. Je me rappelle quelle pitié me prit, à la première représentation, au moment de la mort de Mimi... Ce n’était pas Marie Leconte que je regardais à ce moment-là, c’était Jeanne Ludwig. Je la savais condamnée à mourir bientôt, et je souffrais réellement, comme le témoin d’un supplice injuste et cruel, à voir la vraie malade assister et prendre part aux péripéties de ce simulacre de mort, la répétition générale de la sienne!EMMA CALVÉ29 mai 1899.La grande artiste qui va débuter ce soir à l’Opéra est de l’admirable lignée qui a donné à l’École de chant français les Falcon, les Marie Cabel et les Miolan-Carvalho.C’est à présent la plus connue, la plus célèbre de nos artistes à l’étranger. En Amérique, elle est la reine aimée et fêtée. «La Calvé! la Calvé!» Quand les Américains ont dit cela, ils ont tout dit. Son nom sur une affiche à New-York ou à Philadelphie, ou à Boston, ou à Chicago, c’est 60.000, c’est 80.000 francs de recettes assurés par soirée. Aussi lesimpresariil’entourent-ils de leurs soins! Elle signera demain, si elle le veut, un traité pour soixantereprésentations à raison de 10.000 francs l’une. Mais elle hésite à traverser encore l’Océan; elle a ici sa mère, une admirable paysanne aveyronnaise, et son frère qu’elle adore. Elle a la fortune, elle ne dépend que d’elle-même.Ce rêve!Physionomie d’artiste bien curieuse et bien rare par la complexité et l’intensité de sa nature.Elle est née en Aveyron, dans un village voisin de Milhau. Elle a reçu une éducation religieuse; elle avait presque la vocation du cloître. A dix-huit ans, elle change. Elle vient à Paris avec le goût du théâtre. Elle travaille un an avec le professeur Puget, puis avec MmeMarchesi, et se fait engager à la Monnaie de Bruxelles. Victor Maurel la prend au Théâtre-Italien pour lui faire créerL’Aben Ahmed, de Théodore Dubois; elle passe de là à l’Opéra-Comique, où elle crée leChevalier Jean, de Victorin Joncières; elle y échoue, d’ailleurs. C’est à ce moment qu’elle devient l’élève de MmeRosine Laborde qui la fait beaucoup travailler. Elle part alors pour l’Italie, s’y trouve en contact avec de grands artistes, MmeEléonora Duse, entre autres; elle tombe malade, et, tout à coup, son cerveau s’illumine, elle acompris, elle sera, elle aussi, une véritable artiste. Il faut entendre avec quelle sincérité, quelle modestie charmante et aussi quelle clairvoyance d’esprit elle explique sa transformation:«Je suis devenue une artiste le jour où j’ai oublié que j’avais une jolie voix pour ne penser qu’à l’expression des musiques que je devais interpréter. Et cela m’est venu soudain, après une convalescence! Tant que j’étais une belle fille, bien portante, solide, on s’accordait avec raison pour ne me trouver d’autre talent qu’une voix de qualité. Du jour où j’ai souffert, ma sensibilité, sans doute endormie jusque-là, s’est éveillée; j’ai compris une foule de choses obscures pour moi, et j’ai senti naître en moi le besoin de faire passer dans l’âme des autres l’émotion que la mienne percevait. Je peux même dire que, du même coup, maconsciencemorale s’éveilla; je me sentis devenir meilleure. Je pris la notion de certains devoirs qui n’étaient auparavant pour moi que fariboles! Oui, il m’a semblé que je naissais à l’art en même temps qu’à la souffrance.»Et, de fait, Emma Calvé commence sa réputation en Italie. Aussitôt rétablie, la voilà qui se fait follement applaudir à la Scala de Milan,au San-Carlo de Naples, à l’Argentina de Florence. Elle y chante le répertoire français et crée laCavalleria RusticanaetL’Ami Fritz, au théâtre Costanzi, de Rome. DansHamlet, le rôle d’Ophélie lui vaut un triomphe fantastique; elle en fait une nouvelle création, puissante, farouche, violente, laissant hardiment de côté la tradition pâle, langoureuse, douceâtre de ses devancières.Depuis, elle est venue à Paris en 1892 pour y créer, à l’Opéra-Comique,La Cavalleria Rusticana, puisLa Navarraise, et y reprendreCarmenque personne ne chante comme elle, à présent, en Europe. Elle partit ensuite pour l’Amérique et y retourna trois fois au milieu d’un succès sans cesse grandissant. L’an dernier, elle créait ici cette admirable Sapho, si ardente, si humaine et si belle!Emma Calvé sort d’une nouvelle et longue maladie. Mais elle est superbement en voix. Rosine Laborde nous disait l’autre soir que jamais son organe n’avait été plus pur, plus souple, plus étendu, plus éclatant. C’est donc une soirée de gala que l’Opéra nous donne ce soir. Emma Calvé va nous révéler cette Ophélie qu’elle a chantée partout, excepté à Paris et à Berlin, partout en Italie, à Saint-Pétersbourg,à Madrid, à Londres, dans toute l’Amérique.Et qu’on ne s’attende pas à l’Ophélie avec le sourire figé de la tradition, à l’Ophélie de convention qui vocalise pour le plaisir d’imiter la petite flûte; Emma Calvé voit une Ophélie passionnée, une grande amoureuse devenue folle par amour, et elle entend donner une «expression» aux vocalises du fameux air, ou même n’en pas donner du tout, si telle est son inspiration. En un mot, elle ne chante pas pour chanter, elle chante pour traduire de l’émotion et en créer.La critique parisienne est trop éclairée pour faire reproche à une artiste de son interprétation personnelle. Emma Calvé, en artiste de pure sève qu’elle est, ne peut s’intéresser à ses rôles qu’en s’y donnant toute. A vrai dire, elle les plie à sa personnalité plutôt qu’elle ne s’y soumet. Quoique pourtant, pour Ophélie, elle se soit donné la peine de se faire traduire le mot à mot de son rôle dans le texte original; elle y a découvert, qu’Ophélie, dans sa démence, chantait des chansons de matelot un peu grossières, ce qui l’éloigne passablement du personnage conventionnel et aérien que les précédentes Ophélies nous ont donné.Elle a même, pour défendre sa conceptiondu rôle shakspearien, un argument assez curieux. Se trouvant un jour à Milan, au cours d’une de ses tournées italiennes, elle rencontra un aliéniste célèbre qu’elle fit parler sur le cas de la folie d’Hamlet et de sa fiancée.«Comment la voyez-vous, cette douce fiancée, lui demanda-t-elle.—Mais... pas forcément douce, du tout, répondit l’illustre aliéniste. Et tenez, si cela vous intéresse, je vais vous conduire à l’asile d’aliénés de Milan où se trouve justement en ce moment une jeune fille, blonde et pâle comme une Anglaise, et qui est devenue folle pour avoir été délaissée par son amant: tout le portrait d’Ophélie!»Le savant et l’artiste allèrent, en effet, voir la folle d’amour. Or, la malheureuse avait des violences, des colères, des terreurs surtout, d’un dramatique intense. Emma Calvé emporta de cette visite une impression profonde. Depuis, toujours elle voit la pauvre folle, offrant aux visiteurs tout ce qui lui tombe sous la main pour le retirer soudain avec angoisse. Et, malgré elle, quoi qu’elle fasse, elle ne peut jouer Ophélie sans se revoir dans le préau de l’asile de Milan...SARAH15 mars 1900.Il y a bientôt deux ans, à quelques semaines près, un matin que je déjeunais chez MmeSarah Bernhardt à peine relevée de la terrible opération qui mit ses jours en danger, elle me proposa d’aller visiter avec elle sa «propriété terrienne» de Neuilly, qu’elle n’avait pas vue depuis longtemps.Après le déjeuner nous partîmes.C’était un après-midi d’avril, doux et tiède. Malgré cela, la grande frileuse était, comme toujours, enveloppée de fourrures. Nous arrivâmes à l’ancien parc royal, encore peu habité. Le cab à deux chevaux s’arrêta devant une grille derrière laquelle s’élevait un petit pavillonsolitaire servant de logement au gardien. Nous descendîmes, et nous nous promenâmes à travers des allées contournant une large pelouse et des bouquets de vieux arbres splendides.Le parc était fleuri de ces admirables lilas dont la couleur et le parfum résument tout le printemps et toute la volupté de vivre. J’abaissais vers ma compagne les branches touffues du lilatier, et elle plongeait voluptueusement sa tête dans la fraîcheur et les parfums.Nous moissonnâmes, je m’en souviens, des touffes énormes de ces lilas et nous les fîmes porter dans la voiture. Puis, la pluie, une pluie chaude s’étant mise à tomber, nous nous réfugiâmes sous un champignon de chaume garni d’une balustrade faite en arbres bruts, et de bancs rustiques. Et là, devant la verdure neuve et ruisselante, parmi les parfums délicats des fleurs précoces, nous causâmes. Ou plutôt ce fut elle qui parla, avec le plaisir particulier de s’analyser tout haut devant quelqu’un qui sait écouter et comprendre.Elle me rappela son enfance, ses espiègleries, sa mutinerie, son esprit indépendant et farouche, puis son mysticisme de communiante, sa vocation religieuse... Elle me dit avec quel contre-cœur elle aborda la carrière dramatique.Jamais elle n’allait au théâtre, elle détestait le spectacle... Puis ce fut l’histoire de ses débuts, de ses tâtonnements, de ses fugues; puis l’aurore de ses succès, sa passion combative s’éveillant aux difficultés, et les orages, éclairs et tonnerres des premières grandes luttes de sa vie, ses lubies, ses folies, le tintamarre universel de sa renommée, le fracas des conflits avant de conquérir son indépendance définitive, enfin le triomphe éclatant de sa liberté...«La liberté, voyez-vous, s’exclamait-elle, la liberté d’abord, la liberté, toujours!...»J’entends encore sa voix énergique, sa voix de métal, autoritaire, affirmative:«Faire ce qu’on veut!...»**  *C’était bien le résumé de sa vie et la synthèse de sa nature impatiente de la moindre entrave, qu’elle me donnait ainsi en quatre mots, de son ton despotique, presque farouche.Elle me communiquait sa fièvre, son inextinguible soif d’indépendance. Et je la regardais, émerveillé, dominé, tyrannisé par la force magnétique que dégageait ce corps d’apparence débile, convalescent et pâli, emmitouflé dansles fourrures, et dont la fine tête volontaire était coiffée d’ailes de papillon!Quelques pièces jouées pour la seule beauté et qui ne pouvaient fructifier, sa maladie, avaient mis un peu d’embarras dans ses affaires de directrice.«Mais baste! j’en ai vu bien d’autres... Et puis, Rostand va me faire le duc de Reichstadt. Avec cet espoir-là, je suis tranquille.»Et son rire clair, son rire d’insouciance bohémienne, chassa en un clin d’œil au delà des verdures mouillées à présent baignées de soleil, les soucis provisoires...Cette admirable énergie, cette incomparable volonté ont donné à Sarah une figure et une destinée presque en dehors de la réalité. Elle n’est plus seulement une artiste dont le génie traducteur s’adapte à toutes les formes de la beauté, elle se présente à son entourage, passionné pour sa nature, et au public, idolâtre de son art, avec la force et l’impersonnalité déconcertantes d’un élément. Et en effet son histoire est unique au monde. La voici au sommet de sa carrière, ayant connu les hauts et les bas de la chance capricieuse, mais familière surtout avec le triomphe, la voici à cinquante ans en possession du plus miraculeuxde ses rôles, apporté sur un plat d’or par un exquis poète qui paraît avoir été créé exprès pour elle!Quand on commençait à dire que jamais son étoile pâlissante ne retrouverait une Dame aux camélias, une Tosca, une Phèdre, une doña Sol, ou un Hamlet, on la voit soudain se transfigurer comme par magie sous l’uniforme blanc du fils de l’Empereur, de ce duc de Reichstadt, de cet Aiglon dont la France, l’Europe et les deux Amériques attendent déjà impatiemment l’essor.**  *J’ai passé la veillée des armes à côté d’elle. Je ne l’ai pas quittée un instant durant la journée et la soirée d’avant-hier. De trois heures après midi à trois heures du matin, je l’ai vue debout, costumée, souriante, sereine, tour à tour rieuse, réfléchie, grondante, fâchée, câline, lyrique, tremblante d’émotion, une minute affaissée sous l’effort d’une scène capitale, la minute suivante redressée et prête de nouveau au combat...Ce qui m’a le plus frappé hier dans sa physionomie, moi qui l’ai vue en tant d’occurrencesdiverses et opposées, c’est la douceur pacifiée de son regard, c’est l’expression de sérénité tranquille et forte de ses traits, illuminée, de temps en temps, d’une sorte de rayonnement joyeux.Jamais je ne l’avais vue ainsi.Dans le décor ravissant et clair de sa loge, située comme on sait dans l’ancien foyer des artistes de l’Opéra-Comique, elle va et vient posément, récitant un instant des vers nouveaux ajoutés par Rostand à son rôle, s’interrompant pour faire rectifier par ses deux caméristes un détail de son costume. Aucune fièvre. L’atmosphère bienfaisante du succès a calmé toute irritation. C’est le camp d’un général d’armée qui doit se battre demain pour la forme, car il ne peut être vaincu.Elle me demande de dépouiller pour elle son courrier. Il y a là un tas de lettres et de dépêches qu’elle n’a pas le temps de lire. Je les ouvre. Tout le monde veut des places... Députés, académiciens, conseillers municipaux, artistes, journalistes traduisent tous à l’avance l’enthousiasme sécrété au dehors par les murs du théâtre et la hardiesse spéculatoire des marchands de billets. Mais il n’y a plus de places, depuis longtemps.«Des gens qui ne m’ont pas même écrit depuis vingt ans, d’autres que je ne connais seulement pas, qui me demandent des loges! Il y a de quoi mourir de rire, parole d’honneur!»Elle ne rit pas d’ailleurs, n’y pensant déjà plus, se regardant dans une glace, arrangeant ses cheveux qu’elle a fait couper courts pourL’Aiglon, faisant jouer sa ceinture, bouffer son jabot de dentelles.Rostand est là aussi, parmi le léger brouhaha des habilleuses, des régisseurs, des amis. Il s’amuse à la regarder, tout prêt à rire, de son rire de collégien. Car quand elle veut, Sarah est d’un comique extraordinaire, par l’outrance de ses images toujours justes et la violence imprévue de ses reparties.Cette gaieté de Sarah est bien caractéristique de sa force. C’est évidemment un trop-plein de sa sève qui se résout en joie. Elle a des trouvailles, des mimiques, des répliques, une verve, des silences même, qui font irrésistiblement éclater le rire autour d’elle. Elle imite certains de ses amis avec une vérité comique incroyable.«C’est une source de gaieté continuelle,» me disait Rostand en la regardant.Il faut l’entendre quelquefois parler à Pitou!Pitou, c’est son secrétaire depuis plusieurs années. Brave garçon à la figure de comique, très dévoué à la «patronne», un peu rêveur et passionné de littérature dramatique. Pitou est responsable de tout. Quand Sarah a tort, c’est Pitou qui «écope». Mais ce n’est jamais bien grave. Et Pitou essuie sans émoi les averses de quolibets et de reproches, sachant bien que le soleil n’est jamais long à reparaître.Car c’est un des phénomènes les plus curieux de ce caractère, que la soudaineté et la succession des impressions. Vous la croyez follement en colère, sa bouche profère abondamment les épithètes de la stupidité: idiot, imbécile, serin, âne! sa voix monte, s’exaspère; si une opposition se produit à ce moment, l’orage se déchaîne en tempête. Mais, soudain, une autre pensée traverse sa tête, quelqu’un entre, le téléphone carillonne, c’est fini, le sourire réapparaît sur ses lèvres, elle a tout oublié, et la voilà qui rit elle-même de sa fureur.Une telle variété, une telle richesse de nature a toujours attiré autour d’elle beaucoup d’amis. Ils viennent près d’elle puiser une force qu’elle est toujours prête à distribuer avec la générosité et l’inconscience d’un élément.Lorsqu’une première représentation approche, les répétitions durent jusqu’à l’aube. Sur le coup de quatre heures du matin, les jeunes femmes de la troupe sont anéanties, brisées, courbées, les hommes grelottent sous leur pardessus au frisson du petit jour. Mais elle, toujours pareille, plus animée même, plus brillante, a l’air étonnée de la fatigue des autres. Combien de fois n’a-t-elle pas électrisé ainsi de son ardeur la troupe tombant de lassitude!**  *Je cause de tout cela avec Rostand, pendant que, le coude appuyé sur un angle de la cheminée de sa loge, elle répète, en les martelant comme pour mieux les fixer dans sa mémoire, les vers des «rajouts» du cinquième acte qu’elle ne sait pas encore bien.Soudain elle l’appelle. Un vers ne va plus, à la suite d’une coupure. Rostand prend un chiffon de papier, va s’asseoir sur le coin d’une table, déplace les fourchettes et les cuillers du couvert qu’on vient de dresser et se met là à fabriquer la soudure.Le régisseur vient appeler:«Quand Madame voudra... Le décor est prêt—C’est bien.»Et, la cravache à la main, en bottes vernies et éperonnées, voilà Napoléon II, le sourire de la confiance sur les lèvres, qui monte en scène.«Jamais, me dit Rostand en la regardant partir, jamais elle n’aura été plus belle. Elle apporte à ce rôle une vie, une jeunesse, un charme, un rayonnement véritablement merveilleux.»Dans ma mémoire, passe la vision du paysage d’avril, les lilas, les grands arbres, la pluie tiède, et j’entends la voix despotique me répéter à trois reprises:—Faire ce qu’on veut!RÉJANE20 mai 1900.Depuis deux jours, l’éblouissante orgie de lumière qui inonde chaque soir le boulevard s’est augmentée d’un nouveau foyer: à la façade du Vaudeville, on voit fulgurer, puis s’éteindre, puis réapparaître, dans le va-et-vient malicieux qu’on dirait inventé par un enfant ingénieux et taquin, ces deux jolis noms d’une seule et même personne:Réjane,Madame Sans-Gêne. Et ces deux noms triomphants qui ont déjà fait ensemble le tour du monde, créent, pour le passant étranger, comme une atmosphère soudaine de gaieté et de sympathie souriante.C’est que, si Sarah Bernhardt représente,devant l’unanime admiration du monde, la force opprimante et tragique, le lyrisme éperdu et chantant de la poésie universelle, l’émotion héroïque de l’éternel Drame; si Coquelin peut, dans la même minute, tordre brusquement en grimace émue le rire qui se dessinait sur vos lèvres, s’il vous tient à son gré, par le mystère miraculeux de sa voix, entre l’attendrissement, le rire ou la peur, Réjane résume, à l’heure qu’il est, aux yeux de l’Europe, la fantaisie et l’esprit du génie français, mêlés à l’humanité débordante et à la sincérité de son tempérament d’artiste.Et alors que MmeSarah Bernhardt, avecL’Aiglon, offre au monde entier, qui se presse aux portes de son théâtre, l’une de ses plus belles incarnations; que Coquelin revivifie, avec le même succès fastueux, le nez lyrique de Cyrano, Réjane devait ressusciter, pour la joie de tous, la figure populaire de la Maréchale de France-blanchisseuse qui a porté son nom aux quatre coins de la terre.Ces trois succès de trois grands artistes français de ce temps, loin de se nuire, vont réciproquement se servir l’un l’autre pendant les cinq mois que le globe habité passera à Paris.

Mon cher Huret,

Si vous le voulez bien, je résumerai vos deux premières questions en une seule.

L’Opéra-Comique, sous n’importe quelle direction, aurait dû, et devrait partager équitablement ses spectacles en trois parts:

1oLe répertoire ancien, élagué de certains ouvrages par trop démodés;

2oLes œuvres modernes françaises des jeunes et des gens arrivés; j’assimile, bien entendu, au répertoire ancien les œuvres classées des musiciens morts, comme par exemple:Mireille,Mignon,Carmen,Lakmé, etc.

Et 3oles ouvrages étrangers choisisjudicieusementparmi les plus appréciés et sans souci de la nationalité.

Jusqu’à présent, l’Opéra-Comique n’a pas suffi à la production française, c’est incontestable. Combien de compositeurs, déjà vieux à l’heure actuelle, se sont découragés et n’ont plus écrit, parce qu’aucun directeur ne les accueillait!

Il en est de même à présent.—Je pourrais vous en citer plusieurs, des jeunes, qui ont des titres sérieux à invoquer et qui vous diront:

«A quoi bon travailler? Non seulement on ne nous joue pas, mais on ne veut même pas nous entendre; et il est bien évident que si l’on ne joue pas ceux que l’on entendpar hasard, on jouera encore bien moins un auteur sansaudition de son œuvre.—Il est vrai qu’il y a la contre-partie: les amateurs. Eux obtiennentquelquefoisl’exécution d’un ouvrage, maistoujoursune audition.—Or, l’audition c’est l’espoir! Et l’espoir pour un jeune musicien, si vous saviez quelle grande chose ça peut être!»

Résumé: Opéra-Comique insuffisant jusqu’alors; Théâtre lyrique absolument nécessaire.

Maintenant, tout dépendra dans l’avenir du nouveau directeur de notre théâtre national.

A vous cordialement,

GeorgesMarty.

AVANT LA PREMIÈRE

21 janvier 1898.

Ce soir, MmeSarah Bernhardt rentre dans la tradition de son talent, en créant à la Renaissance la tragédie de M. Gabriel d’Annunzio, et elle laisse l’inoubliable caraco en cotonnade bleue de la Madeleine desMauvais Bergers, pour reprendre les lignes drapées de ses robes-peplum.

La Ville mortea été composée exprès pour MmeSarah Bernhardt, et ce ne sera pas une des moindres surprises de cette soirée que cette belle langue retentissante et colorée écriteen français, sans le secours d’aucun traducteur, par un poète étranger.

L’action se passe en Grèce, à Mycènes. Presque tout le premier acte n’a l’air d’être fait que pour créer l’atmosphère de l’œuvre et de son décor. On se souvient que le principal personnage, Léonard, est un archéologue célèbre, qui vient de découvrir le tombeau des Atrides, au fond de la plaine d’Argos.

Or, il faut savoir que le fait est vrai en soi-même: le savant archéologue allemand Schliemann, qui déterra les ruines de Troie, découvrit, en 1876, le tombeau d’Agamemnon, à Mycènes. La nouvelle en fut portée au monde par une dépêche, restée célèbre, qu’il adressait au roi de Grèce, le 28 novembre de cette même année:

«J’annonce avec une extrême joie à Votre Majesté que j’ai découvert les tombeaux que la tradition dont Pausanias se fait l’écho désignait comme les sépulcres d’Agamemnon, de Cassandre, d’Eurymédon et de leurs compagnons, tous tués pendant le repas par Clytemnestre et son amant Égisthe. J’ai trouvé dans ces sépulcres des trésors immenses qui suffisent à remplir un grand musée qui sera le plus merveilleux du monde et qui, pendant des siècles à venir, attirera en Grèce des milliers d’étrangers... Que Dieu veuille queces trésorsdeviennent la pierre angulaire d’une immense richesse nationale.»

Comme on le verra ce soir, M. d’Annunzio écrit mieux le français que le savant allemand, et l’émotion que Léonard ressent devant sa découverte se traduit en de plus nobles images...

J’ai voulu savoir comment le poète italien avait été amené à débuter au théâtre par cette tragédie moderne au souffle antique. Car la connaissance de la genèse des œuvres aide souvent à les mieux comprendre.

Un ami de M. Gabriel d’Annunzio, qui l’accompagne à Paris, M. Scarfoglio, écrivain napolitain très renommé en Italie, s’est très aimablement prêté à notre curiosité.

Il avait accompagné lui-même son ami dans une croisière qu’il fit, il y a quelques années, dans l’archipel grec, sur le yacht à voilesFantasia, joli et puissant navire bien connu sur les côtes françaises sous le nom deHenrietteet deSainte-Anne. Ils débarquèrent d’abord à Patras, d’où ils allèrent visiter les ruines d’Olympia. M. d’Annunzio se baigna dans l’Alfée, adora à genoux l’Hermès, la seule œuvre authentique de Praxitèle qui nous reste, respira le parfum doux et capiteux des myrtes et deslauriers-roses sauvages qui remplissent la plaine, et s’en alla, son carnet plein de notes. De Patras, laFantasiale mena, à travers le golfe de Corinthe et la baie de Salona, devant Itea, qui est le port de Delphes, puis ils allèrent mouiller à Kalamaki, l’ancienneIsthonia. Quelques heures de chemin de fer les amenaient à Kharvati, petite gare perdue dans la campagne, ou pour mieux dire, dans désert, entre Argos et Nauphé.

C’était un étouffant après-midi du mois d’août. Dans la plaine brûlée, un vent impétueux soulevait des tourbillons de poussière aveuglante. Pour se désaltérer, les voyageurs durent avoir recours au chef de gare, qui se mit lui-même à puiser une eau saumâtre d’un puits creusé au ras du sol.

L’ascension à Mycènes s’effectua sous un soleil torride, au milieu de vignes souffreteuses et rongées par les poussières. En route, d’Annunzio trouva la dépouille d’un serpent et l’enroula autour de son chapeau. En quelques minutes, toute la bande était arrivée à l’acropole de la ville des Atrides, devant la porte des Lions, parmi ces sépulcres béants, dans l’agora circulaire où les vieillards se réunissaient.

Les voyageurs portaient avec eux le livredu docteur Schliemann,Micènes, et suivaient, sur les plans, les traces de ses fouilles. Ils s’essayaient à évoquer l’émotion merveilleuse du savant devant les tombeaux ouverts, au milieu de l’agora circulaire, devant ces cadavres en toilette de parade, recouverts d’or, coiffés de diadèmes d’or, un masque d’or sur la figure, ceinture et baudrier d’or! Au contact de l’air, ces vestiges s’évanouissent, n’étant pas protégés, comme ceux de Pompéï, par l’épaisse couche des cendres du Vésuve. Et Schliemann, dans le délire de sa découverte, au moment où les corps tombaient en poussière, crut réellement voir les faces d’Atrée, de Clytemnestre, d’Agamemnon, de Cassandre!

Quoi qu’il en soit, il est indiscutable que les sépulcres de Mycènes recélaient des personnes royales, comme il est désormais indiscutable que l’épithèteriche d’or, attribuée par Homère à Mycènes, était plus que justifiée. Le trésor de Priam, retrouvé par le même Schliemann à Troie, c’était une bagatelle,comparéaux masses d’or des tombeaux de Mycènes.

Il resta ainsi acquis à l’histoire de la Grèce que, plus de deux mille ans avant les époques historiques, une grande civilisation fleurit dans le Péloponèse. Cette civilisation, apportéepar les navigateurs qui s’établirent dans l’île de Cythère (Cerigo) pour la pêche du murex, fit tour à tour la grandeur de Tirynthe, de Mycènes et d’Argos.

Ce pays a été le sol sacré de la tragédie grecque. C’est à la puissance de Mycènes, c’est aux légendes terribles de ses rois, que les tragédiens grecs ont demandé leurs inspirations les plus grandioses. Et c’est naturellement avec une préparation toute tragique, l’esprit hanté de visions tragiques, récitant des pages entières d’Homère et de Thucydide, que M. d’Annunzio et les autres navigateurs de laFantasiavisitaient la Ville morte...

Et, des notes prises au cours de cette excursion, au lieu d’un récit de voyage, M. d’Annunzio eut l’idée de faire une tragédie qui aurait ce lieu comme décor, et qui serait traversée du souffle de la fatalité antique qu’il imagine être sortie des ruines avec les miasmes des crimes monstrueux du passé!

On trouvera tout cela dans la pièce de ce soir, de même que les impressions de chaleur étouffante, d’aridité, éprouvées le jour de l’excursion, et aussi le souvenir de l’éblouissement au Musée d’Athènes, devant le trésor des tombeaux de Mycènes.

CONVERSATION AVEC M. JEAN AICARD

8 juin 1898.

C’est ce soir que commence à la Renaissance la série des représentations que vient donner à Paris M. Novelli, le célèbre artiste italien qui passe, comme on sait, à l’heure actuelle, pour le premier comédien de la Péninsule.

Et il commence parle Père Lebonnard, de M. Jean Aicard, ce qui donnera à cette première représentation un caractère doublement sensationnel.

Il serait trop long de rappeler ici la douloureuse odyssée de cette pièce célèbre, qui ne fut pourtant jouée qu’une seule fois à Paris!Mais on peut quand même se rappeler qu’en 1886 elle fut reçue à l’unanimité à la Comédie-Française, qu’elle y fut répétée deux ans plus tard pendant un long mois, et que, finalement, l’auteur, lassé par la mauvaise volonté et la «non-confiance» de M. Got, son interprète principal, dut la retirer.

Reçue alors d’emblée par M. Antoine, directeur du Théâtre libre, elle eut quand même la chance d’être jouée. C’était en 1889.Le Père Lebonnard, à cette unique représentation, eut un succès retentissant qu’enregistra dans ce journal Auguste Vitu. Depuis, achetée par un impresario italien, elle fut jouée dans toute l’Italie et dans différentes capitales d’Europe par M. Novelli, avec un succès toujours croissant. C’est, à l’heure qu’il est, l’œuvre de prédilection du célèbre acteur. Il la trouve faite, dit-il, «pour sa peau, pour ses nerfs, son caractère et son cœur».

Que donnera la représentation de ce soir? Et qu’en adviendra-t-il? L’auteur sacrifié, il y a douze ans, dans de si cruelles conditions, aura-t-il la joie de voir la Comédie-Française lui rouvrir généreusement et équitablement ses portes, en attendant l’Othelloqui, lui aussi, attend depuis vingt ans?

J’ai eu la chance de pouvoir causer, hier, avec M. Jean Aicard de son œuvre. Je lui ai demandé de vouloir bien raconter, pour nos lecteurs, le sujet dePapa Lebonnard, ce qui sera très utile à ceux qui assisteront à la représentation de ce soir, et aussi de me résumer ses impressions sur les trois interprétations qu’il connaît de son œuvre: celle de la Comédie-Française, puisqu’elle y fut répétée durant un mois, celle du Théâtre libre, et enfin celle de M. Novelli.

Et d’abord, voici le sujet de la pièce.

Lebonnard, vieil horloger retiré des affaires, homme en apparence faible, adore sa fille Jeanne, aime son fils Robert et paraît redouter sa femme. MmeLebonnard, entichée de noblesse, veut marier son fils à la fille d’un marquis, Blanche d’Estrey. Lebonnard entend marier sa fille selon son cœur, à un médecin, le docteur André. MmeLebonnard, le marquis, sa fille et Robert, se liguent contre le désir du père Lebonnard et de Jeanne. Lebonnard résistera. Il est las des tyrannies querelleuses de sa femme et des impertinences de son fils qui, il le sait, n’est pas son fils...

Le père Lebonnard rappelle le docteur André, que sa femme a congédié; mais celui-ci,alors, lui avoue qu’il renonce à la lutte. Il a pour cela une raison grave: né d’un adultère, fils d’une femme dont le divorce fit scandale à Paris, il croit qu’il ne peut être accepté par la famille de Lebonnard, par la future famille de Robert surtout. Lebonnard passera outre. Il lutte pour le bonheur de sa fille et cela lui met au cœur des forces centuplées. «Nous sommes majeurs, ma fille!» s’écrie-t-il, avec la bonne humeur d’un bon lutteur, et comme—au troisième acte—sa femme le met en présence d’un refus formel, il commence par lui dire ce qui, depuis quinze années, lui gonfle le cœur d’une colère à toute heure contenue: «Vous avez eu un amant!»

Elle proteste, il s’irrite et la menace... Le fils accourt, prend la défense de sa mère, en termes si injurieux que Lebonnard, exaspéré, affolé, aveuglé de rage, éclate à la fin: «Assez! tais-toi, bâtard!» Au quatrième acte, la bonté de Lebonnard triomphe, il se repent d’avoir laissé échapper un mot si terrible. Robert veut partir, s’exiler, aller aux colonies. Lebonnard confesse au marquis son amour invincible, son amour qui résiste à tout, pour le fils ingrat; il lui dit les gentillesses, les premières caresses de l’enfant, les petits bras autour de son cou,lorsqu’il aimait l’innocent...avant de savoir.

Robert a écouté de loin. Il a entendu.

Saisi de reconnaissance, de vénération, pour la sainteté philosophique de Lebonnard, il s’élance, s’incline, lui baise la main:

«Ah! monsieur! s’écrie-t-il.

Et Lebonnard:

«Dites-lui donc de m’appeler son père!

—Vous êtes la bonté même, vous êtes bon, s’écrie le marquis.

—Deux fois peut-être, mais pas trois, dit tout bas Lebonnard en souriant. Il faut être bon, oui, mais pas jusqu’à la bêtise.

—J’ai donc vu, me dit M. Jean Aicard avec une joie tempérée de mélancolie, troisPère Lebonnard, et ma pièce n’a eu qu’une seule représentation, et trois répétitions bien différentes se rapprochent dans mon esprit.

»1oLa dernière d’une série, après plus d’un mois, à la Comédie-Française. M. Got, ennuyé, se refusant plus que jamais à comprendre la pièce et le caractère même de Lebonnard, de ce simple ex-ouvrier, un peu philosophe et libre rêveur, qui, aux théories de la victoire nécessaire de la force, dans la lutte pour la vie, oppose le nom du Christ tôt ou tard triomphant par la seule bonté. Got ne veut pas du petitmarteau de l’ouvrier, Got se refuse à dire à ce fils ingrat qui lui a manqué de respect, et qu’il a dû gourmander sévèrement devant tout le monde: «Ah! je t’ai fait du chagrin? Pardon, mon petit!» Le principal interprète m’abandonnant, la troupe entière se débande et je sors navré du théâtre, pour n’y plus rentrer durant sept années!

»Puis, c’est la répétition générale chez Antoine. Lui, combatif, heureux de reprendre et d’imposer une pièce que M. Got déclare impossible à mettre à la scène, a tout commandé comme un général; il a vu du premier coup, pour chacun des acteurs, la place à prendre, le mouvement à exécuter. A côté de lui, MmeLouise France, la vieille nourrice, représente la tendresse naïve et l’absolu dévouement des simples.

»La scène entre eux, à la fin du premier acte, quand il avoue connaître le secret qu’elle sait aussi, émeut jusqu’aux larmes. Mais voici le troisième acte; il y a du public à cette répétition. La scène principale arrive. Lebonnard est un timide qui veut cacher son secret et qui le cache pendant quinze ans, dans l’intérêt de sa fille. Mais en ceci sa timidité naturelle aide sa volonté. C’est cette timidité touchantequ’Antoine a développée surtout. Et, quand il lâche, aveugle de colère, le mot terrible: «Assez! tais-toi, bâtard!», il tourne le dos à son fils et frappe, de la main, sur une table... C’est cette table même qu’il regarde à ce moment. L’effet est instantané. Le mot qui renverse le fils et la mère, derrière Lebonnard, traverse tous les cœurs à la fois, dans le public. Je me rappelle que, assis, dans l’ombre d’une loge, je me levai brusquement, d’un mouvement involontaire, heureux, si heureux d’être—enfin—compris! Le cri avait porté juste. Il n’y avait plus à douter.

»Et tantôt, à la Renaissance, je viens de voir Novelli. Lui, c’est encore autre chose. Il a développé surtout, dans le personnage, la force qui contient le secret, la volonté. On sent des colères sourdes qui couvent sans cesse, sans cesse près d’éclater. L’effort du personnage est constant. Ses douces malices deviennent des ironies mordantes, pour lui seul, mais mordantes, âpres, cruelles. Il a de vraies rancunes contre tous les pharisiens, ce néo-chrétien. Il est tout près, à tout moment, à prendre l’un d’eux au collet—son fils, son fils surtout! Et, en effet, au troisième acte, au lieu de lâcher le mot en détournant ses regardsde l’effet produit, il bondit au contraire sur Robert, et c’est en plein visage, en le tenant par les épaules, qu’il lui crie: «Assez, bâtard!» Que vous dirai-je? Depuis que je vais au théâtre, je n’ai rien vu de plus magistralement exécuté queLebonnardpar Novelli. Je ne parle pas de mon œuvre ici, bien entendu, mais de l’interprétation d’une œuvre, de la mise en vie d’un personnage. Novelli n’a pas mis seulement le texte deLebonnarden italien, mais aussi le personnage, le caractère même. Que vous dire encore? La troupe est homogène, l’ensemble tout à fait bon. MmeNovelli (Giannini), qui pendant des années a joué la fille de Lebonnard, et qui joue aujourd’hui MmeLebonnard, est la digne partenaire de son mari. La marque spéciale du jeu de Novelli et de ses acteurs me paraît être le naturel—le naturel infini, pour ainsi dire—sans rien de flottant jamais, et, par conséquent, la modernité même qu’on recherche aujourd’hui. Tout cela est d’un dessin ferme, accusé, net, qu’on sent définitif. Pourquoi ne pas vous dire que je viens de goûter une des plus grandes joies de ma vie littéraire? Puisse le public donner raison à mon opinion, à mon enthousiasme si vous voulez!»

23 juin 1898.

On enterrera la dernière Musette deLa Vie de bohèmedemain jeudi au cimetière du Père-Lachaise. Il y aura beaucoup de monde à ses obsèques, et on n’y sera pas gai comme à tant de notoires enterrements parisiens, on y verra même, j’en suis sûr, beaucoup de larmes couler. Car c’est le triste privilège de ces créatures délicieuses qui ont tant aimé la vie, et qui nous l’ont fait aimer pour la joie et la grâce dont elles l’ornèrent, de décupler l’horreur de la mort qui les enlève.

Jeanne Ludwig apparaissait sur ces planches de la Comédie-Française, parmi l’artifice et la convention du cadre, comme une fleur de vie,désirable et charmante. Le naturel et l’enjouement de son ton et de ses manières, elle les portait de la ville à la scène. Et son amour de la vie n’eut d’égal que son amour du théâtre. Jusqu’à son agonie, elle n’a eu que le souci de ce qui s’y passait, et, quand on allait la voir, elle ne parlait jamais d’autre chose.

Depuis bientôt trois ans elle avait quitté la scène. Je l’avais vue la veille de son premier départ pour Beaulieu, où ses médecins l’envoyaient. Ses amis du théâtre et sa sœur, qui la soignait avec un dévouement pieux et tendre, l’entouraient. Ce n’était pas encore Musette[6]et c’était déjà Mimi: elle était pâle, ses grands yeux enfoncés sous une large cernure bleue étaient pleins de mélancolie: par moments elle se croyait perdue; à d’autres instants, sous la suggestion affectueuse de ses camarades qui exagéraient gentiment leur optimisme, elle se voyait déjà de retour, rejouant sur la scène de ses débuts, guérie, heureuse! Et alors elle avait hâte de partir bien vite, bien vite, vers le soleil et les plages bleues, sûre de vaincre le mal terrible qui ne devait pas pardonner.

[6]Elle recréa en effet le rôle de Musette dans la reprise deLa Vie de Bohèmeà la Comédie-Française (saison 1897-1898).

[6]Elle recréa en effet le rôle de Musette dans la reprise deLa Vie de Bohèmeà la Comédie-Française (saison 1897-1898).

Cette maladie de poitrine, nous avons ditautrefois comment elle en fut atteinte. C’était un soir, après une représentation à la Comédie-Française. Toute brûlante encore de l’ardeur de son jeu, elle avait à peine pris le temps de se démaquiller, et, tentée par la fraîcheur d’une belle nuit, elle avait voulu aller calmer sa fièvre au bois de Boulogne, en Victoria!

Depuis, elle passait l’hiver à Beaulieu, l’été à Saint-Germain. Cet été, les médecins l’avaienttrouvéetrop faible pour quitter Paris. Mais elle n’avait pas connaissance de la gravité de son état. Ses camarades ont beaucoup contribué à la maintenir dans cet état d’illusion et de confiance. Elle recevait constamment leurs visites, et c’était une habitude prise parmi eux, quand le hasard d’une tournée ou d’un congé les conduisait l’hiver dans le Midi, d’aller jusqu’à Beaulieu voir la malade.

On l’avait également maintenue dans l’exercice de tous ses droits de sociétaire, bien qu’on sût qu’elle ne rentrerait jamais au théâtre.

Elle était née en 1867. Élève de Delaunay, et premier prix de comédie au Conservatoire, elle avait débuté, avec succès, à la Comédie-Française, en 1887, dans la Lisette duJeu de l’amour et du hasard, puis dans le rôle d’Agathe desFolies amoureuses. En 1888, elle joueLesBrebis de Panurge, de Meilhac, et la voici au premier rang. Dans Zanetto duPassant, dansL’Autographe, dansPépa, dans Suzanne de Villiers duMonde où l’on s’ennuie, dansRosalindeet, en 1892, dansLes Trois Sultanes, elle déploie le délicat trésor de ses charmantes qualités qui sont la grâce avenante et familière, la fantaisie naturelle, l’esprit moqueur, pétillant et capricieux!

Enfin, lasse de trois années de repos, reprise de l’insurmontable désir de jouer, elle obtient cet hiver de réapparaître dans la Musette deLa Vie de bohème, qui sera son dernier rôle! On l’y a vue, un peu changée, un peu vieillie par ces trois dernières années de terribles luttes contre le mal, mais toujours avec l’irrésistible attrait de son naturel exquis et de sa verve piquante. Je me rappelle quelle pitié me prit, à la première représentation, au moment de la mort de Mimi... Ce n’était pas Marie Leconte que je regardais à ce moment-là, c’était Jeanne Ludwig. Je la savais condamnée à mourir bientôt, et je souffrais réellement, comme le témoin d’un supplice injuste et cruel, à voir la vraie malade assister et prendre part aux péripéties de ce simulacre de mort, la répétition générale de la sienne!

29 mai 1899.

La grande artiste qui va débuter ce soir à l’Opéra est de l’admirable lignée qui a donné à l’École de chant français les Falcon, les Marie Cabel et les Miolan-Carvalho.

C’est à présent la plus connue, la plus célèbre de nos artistes à l’étranger. En Amérique, elle est la reine aimée et fêtée. «La Calvé! la Calvé!» Quand les Américains ont dit cela, ils ont tout dit. Son nom sur une affiche à New-York ou à Philadelphie, ou à Boston, ou à Chicago, c’est 60.000, c’est 80.000 francs de recettes assurés par soirée. Aussi lesimpresariil’entourent-ils de leurs soins! Elle signera demain, si elle le veut, un traité pour soixantereprésentations à raison de 10.000 francs l’une. Mais elle hésite à traverser encore l’Océan; elle a ici sa mère, une admirable paysanne aveyronnaise, et son frère qu’elle adore. Elle a la fortune, elle ne dépend que d’elle-même.

Ce rêve!

Physionomie d’artiste bien curieuse et bien rare par la complexité et l’intensité de sa nature.

Elle est née en Aveyron, dans un village voisin de Milhau. Elle a reçu une éducation religieuse; elle avait presque la vocation du cloître. A dix-huit ans, elle change. Elle vient à Paris avec le goût du théâtre. Elle travaille un an avec le professeur Puget, puis avec MmeMarchesi, et se fait engager à la Monnaie de Bruxelles. Victor Maurel la prend au Théâtre-Italien pour lui faire créerL’Aben Ahmed, de Théodore Dubois; elle passe de là à l’Opéra-Comique, où elle crée leChevalier Jean, de Victorin Joncières; elle y échoue, d’ailleurs. C’est à ce moment qu’elle devient l’élève de MmeRosine Laborde qui la fait beaucoup travailler. Elle part alors pour l’Italie, s’y trouve en contact avec de grands artistes, MmeEléonora Duse, entre autres; elle tombe malade, et, tout à coup, son cerveau s’illumine, elle acompris, elle sera, elle aussi, une véritable artiste. Il faut entendre avec quelle sincérité, quelle modestie charmante et aussi quelle clairvoyance d’esprit elle explique sa transformation:

«Je suis devenue une artiste le jour où j’ai oublié que j’avais une jolie voix pour ne penser qu’à l’expression des musiques que je devais interpréter. Et cela m’est venu soudain, après une convalescence! Tant que j’étais une belle fille, bien portante, solide, on s’accordait avec raison pour ne me trouver d’autre talent qu’une voix de qualité. Du jour où j’ai souffert, ma sensibilité, sans doute endormie jusque-là, s’est éveillée; j’ai compris une foule de choses obscures pour moi, et j’ai senti naître en moi le besoin de faire passer dans l’âme des autres l’émotion que la mienne percevait. Je peux même dire que, du même coup, maconsciencemorale s’éveilla; je me sentis devenir meilleure. Je pris la notion de certains devoirs qui n’étaient auparavant pour moi que fariboles! Oui, il m’a semblé que je naissais à l’art en même temps qu’à la souffrance.»

Et, de fait, Emma Calvé commence sa réputation en Italie. Aussitôt rétablie, la voilà qui se fait follement applaudir à la Scala de Milan,au San-Carlo de Naples, à l’Argentina de Florence. Elle y chante le répertoire français et crée laCavalleria RusticanaetL’Ami Fritz, au théâtre Costanzi, de Rome. DansHamlet, le rôle d’Ophélie lui vaut un triomphe fantastique; elle en fait une nouvelle création, puissante, farouche, violente, laissant hardiment de côté la tradition pâle, langoureuse, douceâtre de ses devancières.

Depuis, elle est venue à Paris en 1892 pour y créer, à l’Opéra-Comique,La Cavalleria Rusticana, puisLa Navarraise, et y reprendreCarmenque personne ne chante comme elle, à présent, en Europe. Elle partit ensuite pour l’Amérique et y retourna trois fois au milieu d’un succès sans cesse grandissant. L’an dernier, elle créait ici cette admirable Sapho, si ardente, si humaine et si belle!

Emma Calvé sort d’une nouvelle et longue maladie. Mais elle est superbement en voix. Rosine Laborde nous disait l’autre soir que jamais son organe n’avait été plus pur, plus souple, plus étendu, plus éclatant. C’est donc une soirée de gala que l’Opéra nous donne ce soir. Emma Calvé va nous révéler cette Ophélie qu’elle a chantée partout, excepté à Paris et à Berlin, partout en Italie, à Saint-Pétersbourg,à Madrid, à Londres, dans toute l’Amérique.

Et qu’on ne s’attende pas à l’Ophélie avec le sourire figé de la tradition, à l’Ophélie de convention qui vocalise pour le plaisir d’imiter la petite flûte; Emma Calvé voit une Ophélie passionnée, une grande amoureuse devenue folle par amour, et elle entend donner une «expression» aux vocalises du fameux air, ou même n’en pas donner du tout, si telle est son inspiration. En un mot, elle ne chante pas pour chanter, elle chante pour traduire de l’émotion et en créer.

La critique parisienne est trop éclairée pour faire reproche à une artiste de son interprétation personnelle. Emma Calvé, en artiste de pure sève qu’elle est, ne peut s’intéresser à ses rôles qu’en s’y donnant toute. A vrai dire, elle les plie à sa personnalité plutôt qu’elle ne s’y soumet. Quoique pourtant, pour Ophélie, elle se soit donné la peine de se faire traduire le mot à mot de son rôle dans le texte original; elle y a découvert, qu’Ophélie, dans sa démence, chantait des chansons de matelot un peu grossières, ce qui l’éloigne passablement du personnage conventionnel et aérien que les précédentes Ophélies nous ont donné.

Elle a même, pour défendre sa conceptiondu rôle shakspearien, un argument assez curieux. Se trouvant un jour à Milan, au cours d’une de ses tournées italiennes, elle rencontra un aliéniste célèbre qu’elle fit parler sur le cas de la folie d’Hamlet et de sa fiancée.

«Comment la voyez-vous, cette douce fiancée, lui demanda-t-elle.

—Mais... pas forcément douce, du tout, répondit l’illustre aliéniste. Et tenez, si cela vous intéresse, je vais vous conduire à l’asile d’aliénés de Milan où se trouve justement en ce moment une jeune fille, blonde et pâle comme une Anglaise, et qui est devenue folle pour avoir été délaissée par son amant: tout le portrait d’Ophélie!»

Le savant et l’artiste allèrent, en effet, voir la folle d’amour. Or, la malheureuse avait des violences, des colères, des terreurs surtout, d’un dramatique intense. Emma Calvé emporta de cette visite une impression profonde. Depuis, toujours elle voit la pauvre folle, offrant aux visiteurs tout ce qui lui tombe sous la main pour le retirer soudain avec angoisse. Et, malgré elle, quoi qu’elle fasse, elle ne peut jouer Ophélie sans se revoir dans le préau de l’asile de Milan...

15 mars 1900.

Il y a bientôt deux ans, à quelques semaines près, un matin que je déjeunais chez MmeSarah Bernhardt à peine relevée de la terrible opération qui mit ses jours en danger, elle me proposa d’aller visiter avec elle sa «propriété terrienne» de Neuilly, qu’elle n’avait pas vue depuis longtemps.

Après le déjeuner nous partîmes.

C’était un après-midi d’avril, doux et tiède. Malgré cela, la grande frileuse était, comme toujours, enveloppée de fourrures. Nous arrivâmes à l’ancien parc royal, encore peu habité. Le cab à deux chevaux s’arrêta devant une grille derrière laquelle s’élevait un petit pavillonsolitaire servant de logement au gardien. Nous descendîmes, et nous nous promenâmes à travers des allées contournant une large pelouse et des bouquets de vieux arbres splendides.

Le parc était fleuri de ces admirables lilas dont la couleur et le parfum résument tout le printemps et toute la volupté de vivre. J’abaissais vers ma compagne les branches touffues du lilatier, et elle plongeait voluptueusement sa tête dans la fraîcheur et les parfums.

Nous moissonnâmes, je m’en souviens, des touffes énormes de ces lilas et nous les fîmes porter dans la voiture. Puis, la pluie, une pluie chaude s’étant mise à tomber, nous nous réfugiâmes sous un champignon de chaume garni d’une balustrade faite en arbres bruts, et de bancs rustiques. Et là, devant la verdure neuve et ruisselante, parmi les parfums délicats des fleurs précoces, nous causâmes. Ou plutôt ce fut elle qui parla, avec le plaisir particulier de s’analyser tout haut devant quelqu’un qui sait écouter et comprendre.

Elle me rappela son enfance, ses espiègleries, sa mutinerie, son esprit indépendant et farouche, puis son mysticisme de communiante, sa vocation religieuse... Elle me dit avec quel contre-cœur elle aborda la carrière dramatique.Jamais elle n’allait au théâtre, elle détestait le spectacle... Puis ce fut l’histoire de ses débuts, de ses tâtonnements, de ses fugues; puis l’aurore de ses succès, sa passion combative s’éveillant aux difficultés, et les orages, éclairs et tonnerres des premières grandes luttes de sa vie, ses lubies, ses folies, le tintamarre universel de sa renommée, le fracas des conflits avant de conquérir son indépendance définitive, enfin le triomphe éclatant de sa liberté...

«La liberté, voyez-vous, s’exclamait-elle, la liberté d’abord, la liberté, toujours!...»

J’entends encore sa voix énergique, sa voix de métal, autoritaire, affirmative:

«Faire ce qu’on veut!...»

**  *

C’était bien le résumé de sa vie et la synthèse de sa nature impatiente de la moindre entrave, qu’elle me donnait ainsi en quatre mots, de son ton despotique, presque farouche.

Elle me communiquait sa fièvre, son inextinguible soif d’indépendance. Et je la regardais, émerveillé, dominé, tyrannisé par la force magnétique que dégageait ce corps d’apparence débile, convalescent et pâli, emmitouflé dansles fourrures, et dont la fine tête volontaire était coiffée d’ailes de papillon!

Quelques pièces jouées pour la seule beauté et qui ne pouvaient fructifier, sa maladie, avaient mis un peu d’embarras dans ses affaires de directrice.

«Mais baste! j’en ai vu bien d’autres... Et puis, Rostand va me faire le duc de Reichstadt. Avec cet espoir-là, je suis tranquille.»

Et son rire clair, son rire d’insouciance bohémienne, chassa en un clin d’œil au delà des verdures mouillées à présent baignées de soleil, les soucis provisoires...

Cette admirable énergie, cette incomparable volonté ont donné à Sarah une figure et une destinée presque en dehors de la réalité. Elle n’est plus seulement une artiste dont le génie traducteur s’adapte à toutes les formes de la beauté, elle se présente à son entourage, passionné pour sa nature, et au public, idolâtre de son art, avec la force et l’impersonnalité déconcertantes d’un élément. Et en effet son histoire est unique au monde. La voici au sommet de sa carrière, ayant connu les hauts et les bas de la chance capricieuse, mais familière surtout avec le triomphe, la voici à cinquante ans en possession du plus miraculeuxde ses rôles, apporté sur un plat d’or par un exquis poète qui paraît avoir été créé exprès pour elle!

Quand on commençait à dire que jamais son étoile pâlissante ne retrouverait une Dame aux camélias, une Tosca, une Phèdre, une doña Sol, ou un Hamlet, on la voit soudain se transfigurer comme par magie sous l’uniforme blanc du fils de l’Empereur, de ce duc de Reichstadt, de cet Aiglon dont la France, l’Europe et les deux Amériques attendent déjà impatiemment l’essor.

**  *

J’ai passé la veillée des armes à côté d’elle. Je ne l’ai pas quittée un instant durant la journée et la soirée d’avant-hier. De trois heures après midi à trois heures du matin, je l’ai vue debout, costumée, souriante, sereine, tour à tour rieuse, réfléchie, grondante, fâchée, câline, lyrique, tremblante d’émotion, une minute affaissée sous l’effort d’une scène capitale, la minute suivante redressée et prête de nouveau au combat...

Ce qui m’a le plus frappé hier dans sa physionomie, moi qui l’ai vue en tant d’occurrencesdiverses et opposées, c’est la douceur pacifiée de son regard, c’est l’expression de sérénité tranquille et forte de ses traits, illuminée, de temps en temps, d’une sorte de rayonnement joyeux.

Jamais je ne l’avais vue ainsi.

Dans le décor ravissant et clair de sa loge, située comme on sait dans l’ancien foyer des artistes de l’Opéra-Comique, elle va et vient posément, récitant un instant des vers nouveaux ajoutés par Rostand à son rôle, s’interrompant pour faire rectifier par ses deux caméristes un détail de son costume. Aucune fièvre. L’atmosphère bienfaisante du succès a calmé toute irritation. C’est le camp d’un général d’armée qui doit se battre demain pour la forme, car il ne peut être vaincu.

Elle me demande de dépouiller pour elle son courrier. Il y a là un tas de lettres et de dépêches qu’elle n’a pas le temps de lire. Je les ouvre. Tout le monde veut des places... Députés, académiciens, conseillers municipaux, artistes, journalistes traduisent tous à l’avance l’enthousiasme sécrété au dehors par les murs du théâtre et la hardiesse spéculatoire des marchands de billets. Mais il n’y a plus de places, depuis longtemps.

«Des gens qui ne m’ont pas même écrit depuis vingt ans, d’autres que je ne connais seulement pas, qui me demandent des loges! Il y a de quoi mourir de rire, parole d’honneur!»

Elle ne rit pas d’ailleurs, n’y pensant déjà plus, se regardant dans une glace, arrangeant ses cheveux qu’elle a fait couper courts pourL’Aiglon, faisant jouer sa ceinture, bouffer son jabot de dentelles.

Rostand est là aussi, parmi le léger brouhaha des habilleuses, des régisseurs, des amis. Il s’amuse à la regarder, tout prêt à rire, de son rire de collégien. Car quand elle veut, Sarah est d’un comique extraordinaire, par l’outrance de ses images toujours justes et la violence imprévue de ses reparties.

Cette gaieté de Sarah est bien caractéristique de sa force. C’est évidemment un trop-plein de sa sève qui se résout en joie. Elle a des trouvailles, des mimiques, des répliques, une verve, des silences même, qui font irrésistiblement éclater le rire autour d’elle. Elle imite certains de ses amis avec une vérité comique incroyable.

«C’est une source de gaieté continuelle,» me disait Rostand en la regardant.

Il faut l’entendre quelquefois parler à Pitou!Pitou, c’est son secrétaire depuis plusieurs années. Brave garçon à la figure de comique, très dévoué à la «patronne», un peu rêveur et passionné de littérature dramatique. Pitou est responsable de tout. Quand Sarah a tort, c’est Pitou qui «écope». Mais ce n’est jamais bien grave. Et Pitou essuie sans émoi les averses de quolibets et de reproches, sachant bien que le soleil n’est jamais long à reparaître.

Car c’est un des phénomènes les plus curieux de ce caractère, que la soudaineté et la succession des impressions. Vous la croyez follement en colère, sa bouche profère abondamment les épithètes de la stupidité: idiot, imbécile, serin, âne! sa voix monte, s’exaspère; si une opposition se produit à ce moment, l’orage se déchaîne en tempête. Mais, soudain, une autre pensée traverse sa tête, quelqu’un entre, le téléphone carillonne, c’est fini, le sourire réapparaît sur ses lèvres, elle a tout oublié, et la voilà qui rit elle-même de sa fureur.

Une telle variété, une telle richesse de nature a toujours attiré autour d’elle beaucoup d’amis. Ils viennent près d’elle puiser une force qu’elle est toujours prête à distribuer avec la générosité et l’inconscience d’un élément.

Lorsqu’une première représentation approche, les répétitions durent jusqu’à l’aube. Sur le coup de quatre heures du matin, les jeunes femmes de la troupe sont anéanties, brisées, courbées, les hommes grelottent sous leur pardessus au frisson du petit jour. Mais elle, toujours pareille, plus animée même, plus brillante, a l’air étonnée de la fatigue des autres. Combien de fois n’a-t-elle pas électrisé ainsi de son ardeur la troupe tombant de lassitude!

**  *

Je cause de tout cela avec Rostand, pendant que, le coude appuyé sur un angle de la cheminée de sa loge, elle répète, en les martelant comme pour mieux les fixer dans sa mémoire, les vers des «rajouts» du cinquième acte qu’elle ne sait pas encore bien.

Soudain elle l’appelle. Un vers ne va plus, à la suite d’une coupure. Rostand prend un chiffon de papier, va s’asseoir sur le coin d’une table, déplace les fourchettes et les cuillers du couvert qu’on vient de dresser et se met là à fabriquer la soudure.

Le régisseur vient appeler:

«Quand Madame voudra... Le décor est prêt

—C’est bien.»

Et, la cravache à la main, en bottes vernies et éperonnées, voilà Napoléon II, le sourire de la confiance sur les lèvres, qui monte en scène.

«Jamais, me dit Rostand en la regardant partir, jamais elle n’aura été plus belle. Elle apporte à ce rôle une vie, une jeunesse, un charme, un rayonnement véritablement merveilleux.»

Dans ma mémoire, passe la vision du paysage d’avril, les lilas, les grands arbres, la pluie tiède, et j’entends la voix despotique me répéter à trois reprises:

—Faire ce qu’on veut!

20 mai 1900.

Depuis deux jours, l’éblouissante orgie de lumière qui inonde chaque soir le boulevard s’est augmentée d’un nouveau foyer: à la façade du Vaudeville, on voit fulgurer, puis s’éteindre, puis réapparaître, dans le va-et-vient malicieux qu’on dirait inventé par un enfant ingénieux et taquin, ces deux jolis noms d’une seule et même personne:Réjane,Madame Sans-Gêne. Et ces deux noms triomphants qui ont déjà fait ensemble le tour du monde, créent, pour le passant étranger, comme une atmosphère soudaine de gaieté et de sympathie souriante.

C’est que, si Sarah Bernhardt représente,devant l’unanime admiration du monde, la force opprimante et tragique, le lyrisme éperdu et chantant de la poésie universelle, l’émotion héroïque de l’éternel Drame; si Coquelin peut, dans la même minute, tordre brusquement en grimace émue le rire qui se dessinait sur vos lèvres, s’il vous tient à son gré, par le mystère miraculeux de sa voix, entre l’attendrissement, le rire ou la peur, Réjane résume, à l’heure qu’il est, aux yeux de l’Europe, la fantaisie et l’esprit du génie français, mêlés à l’humanité débordante et à la sincérité de son tempérament d’artiste.

Et alors que MmeSarah Bernhardt, avecL’Aiglon, offre au monde entier, qui se presse aux portes de son théâtre, l’une de ses plus belles incarnations; que Coquelin revivifie, avec le même succès fastueux, le nez lyrique de Cyrano, Réjane devait ressusciter, pour la joie de tous, la figure populaire de la Maréchale de France-blanchisseuse qui a porté son nom aux quatre coins de la terre.

Ces trois succès de trois grands artistes français de ce temps, loin de se nuire, vont réciproquement se servir l’un l’autre pendant les cinq mois que le globe habité passera à Paris.


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