Cela dit, j’ajoute: Oui, le mouvement actuel va vers l’art dramatique psychologique. Les auteurs sentent la nécessité de rajeunir les sujetsterriblementusés, et la psychologie est une des sources—pas la seule—où l’on peut puiser.Le public suivra-t-il les auteurs dans cette voie? Ceci est une question que l’avenir décidera.Croyez, cher monsieur, à mes meilleurs sentiments,François deCurel.On ne pourra s’empêcher de remarquer encore une fois ici le refus des auteurs à différencier la formule analytique de la formule synthétique. Tous ou presque tous s’acharnent à vouloir que tout le théâtre confonde et réunisseles deux formules. Il se fût agi, au contraire, de préciser les choses:L’Assommoir, de Zola, etGerminie Lacerteux, de Goncourt, etLa Pêche, de M. Céard, tout le théâtre de Jean Jullien et tant d’autres productions dramatiques contemporaines du même ordre peuvent-ils être appelés des œuvres synthétiques?M. Henri Lavedan.6 août 1897.Mon cher Huret,Je vais donc passer de bonne grâce sous vos Fourches Caudines.1oSi j’ai des pièces en train?—Une seule, dont le titre n’est pas encore fixé—une comédie moderne, en cinq actes que je compte présenter dans le courant de l’année prochaine au Théâtre-Français, après que ce même théâtre aura représenté maCatherinequi doit passer cet hiver. J’ai aussi promis à Antoine de lui donner quelque chose.2oJe crois que la mise en scène, très poussée,peut aider au succès, y contribuer même dans une assez large part, mais à condition qu’elle soit intelligemment, pittoresquement, spirituellement appropriée au milieu social de la pièce, et au caractère, à la nature des personnages. Malgré tout, je ne pense pas qu’elle suffise, même de premier ordre, à tenir lieu d’une pièce absente ou à en sauver une sans valeur. Je suis persuadé aussi qu’un chef-d’œuvre peut s’en passer. Autant vous dire que moi, il m’en faut, et de la très soignée! J’imagine que le souci d’exactitude, le luxe des décors, des ameublements, des toilettes, etc., sont loin d’avoir dit leur dernier mot. On fera de plus en plus fort... jusqu’à l’Exposition. Après, tout se calmera.3oIl n’y a pas de vogue pour tel ou tel genre. Il n’y a de vogue que pour la pièce «réussie». Elleportera, si c’est une pièce à thèse, tout comme une pièce gaie, sentimentale ou dramatique, n’ayant pour objet que l’éternel jeu des passions et la simple observation de la vie. L’action dramatique, à mon avis, doit toujours prendre parti, montrer clairement ce qu’il veut, de quel côté il souhaite faire pencher la balance.4oOui, je pense que les spectacles coupésont chance de redevenir à la mode et que tous les petits théâtres, Grand Guignol, Roulotte, etc., contribueront à accentuer ce mouvement. La courte pièce en un acte, la saynète, le dialogue vont faire beaucoup de mal à la chanson de café-concert.5oComment empêcher les femmes de conserver leurs chapeaux au théâtre?—Je me déclare incompétent.6oDécore-t-on assez d’auteurs dramatiques?—Non! jamais assez! Le nombre des croix à donner sera toujours inférieur à celui de mes confrères dont le talent mérite récompense!7oLes auteurs manquent-ils de débouchés?—Oui.8oLes directeurs manquent-ils de bonnes pièces?—Je ne sais pas. Je ne suis qu’auteur.Cordiale poignée de main, mon cher Huret,HenriLavedan.M. Alexandre Bisson.estconsciencieux. Merci.Les Surprises, 5 août 1897.Cher monsieur Huret,Vous voulez bien me demander mon avis sur un petit tas de questions, aussi diverses qu’intéressantes. Je m’empresse de vous l’envoyer.Vous me demandez:Où je passe mes vacances?Est-ce pour y venir? En ce cas, vous auriez joliment raison, car la plage de La Baule (Loire-Inférieure) est bien la plus jolie qu’il y ait au monde: le pays est charmant et le bon beurre n’y coûte que vingt-deux sous!... Il est vrai qu’il est plutôt mauvais; mais on peut se rattraper sur les œufs, qui sont pour rien...Si je travaille?Hélas? il le faut bien!A quoi?Voici: le matin, je fais des petits trous dans le sable et, comme c’est très fatigant, je me repose généralement l’après-midi.Si je m’amuse?Jeune indiscret!... Non, moi, je ne m’amuse pas: ce sont les autres qui m’amusent!Quel est mon avis sur la signification du développement des cafés-concerts?A mon sens, le développement de ces établissements doit signifier que le public y va beaucoup.Si je crois que les cafés-concerts soient nuisibles aux théâtres?Je vous crois que je le crois! Mais je crois aussi que les théâtres font bien du mal aux cafés-concerts.Si je pense que les directeurs de théâtre ont raison de lutter contre les cafés-concerts?En mon âme et conscience, oui, je le pense!... On a toujours raison de lutter contre ce qui vous est préjudiciable.Si je suis assez renseigné pour deviner ce que jouera le théâtre de l’Œuvre l’année prochaine?Oui, justement, je suis très bien renseigné. M. Lugné-Poe, qui, en ce moment, est en Scandinavie, consacrera sa saison prochaine au vaudeville américain. Quelques minstrels sont également à prévoir.Si je suis sincèrement d’avis que le drame historique manque de débouchés?Non, sincèrement, je ne suis pas d’avis. On le voit partout, le drame historique: aux Français, à l’Odéon, au Château-d’Eau, à la Porte-Saint-Martin, même au Gymnase, où l’on va donnerLa Jeunesse de Louis XIV. Il n’y en a que pour lui! Je croirais plutôt que c’est le drame historique qui manque aux débouchés.Les chapeaux de femmes vont-ils se maintenir cette année à l’orchestre?Oui, mais ils ne gêneront plus personne. Chaque dossier de fauteuil sera orné d’une petite fente verticale. Quand on aura devant soi un chapeau-écran, on n’aura qu’à glisser 10 centimes dans la petite fente verticale, et aussitôt, sans secousse, le fauteuil de la dame s’abaissera de 40 centimètres. Il faudra vraiment ne pas avoir 10 centimes dans sa poche...Si j’ai l’occasion de juger la différence des publics qui voient jouer mes pièces à Paris et dans les tournées?Non. Je n’ai pas l’occasion. Comme théâtre, à La Baule, nous avons une fanfare et pas d’ouvreuses.Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?Moi, je ne demande pas mieux, ayant quelquespièces en réserve pour ce moment béni!... En tout cas, on pourrait toujours commencer par couper, dans les grandes pièces, le troisième acte, qui est généralement le plus difficile à faire.Maintenant que je vous ai répondu avec cette vieille et rude franchise, que l’on ne retrouve plus guère aujourd’hui que dans les classes dirigées, laissez-moi vous poser à mon tour une toute petite question:Quelle influence aura, selon vous, la restauration du théâtre d’Orange sur le développement progressif des saxo-tubas dans les musiques militaires?En attendant votre réponse, que j’espère sincère, croyez-moi, cher monsieur Huret, votre bien cordialement dévoué,AlexandreBisson.M. Léon Gandillotse tient, de parti pris, en dehors des questions posées. Impuissant Torquemada de la Sociétédes auteurs, il pleure l’abolition des bûchers de l’Inquisition. Ecoutons-le:Mardi, 15 août 1897.Mon cher Huret,Pendant que je suis bien sage et bien inoffensif à regarder les petits bateaux qui vont sur l’eau à Etretat, vous avez la cruauté de venir me faire le coup du questionnaire. Et ce sont les problèmes les plus ardus et les plus complexes de la question théâtrale que vous remuez à la fois négligemment du bout de votre plume et dont vous exigez une solution immédiate.Quant à moi, mon cher Huret, pour tout ce qui touche aux choses de théâtre, je n’ai qu’une opinion: c’est la faute à la Société des auteurs dramatiques. C’est mon idée fixe, je ne vois que ça, je ne connais que ça.La multiplication des cafés-concerts et le tort que les bouisbouis font aux scènes plus relevées, le krach du vaudeville, les chapeaux de femmes à l’orchestre, la décoration des actrices et les spectacles coupés, voilà, évidemment, de nombreux objets d’étude et de controverse, et encore on pourrait ne pas oublier lepalpitant billet de faveur et le cas de l’invraisemblable monsieur Bérenger, mais personnellement je suis hypnotisé par l’unique question de la Société des auteurs dramatiques.L’obsédante pensée de cette Société de Nessus, dont il est impossible de rejeter de ses épaules l’implacable tutelle; la constatation de ce fait monstrueux, d’ailleurs universellement ignoré par la magistrature d’abord, que nul en France ne peut exercer la profession d’auteur dramatique s’il n’adhère aux statuts de la corporation, laquelle tient dans les mains de son syndicat par les traités imposés, au mépris du Code civil, tous les théâtres, entendez-vous, tous les théâtres de Paris et de la province, et en interdit de la sorte l’accès à qui refuserait de signer le pacte social; cette servitude inouïe, scandaleuse, immorale et illégale, à laquelle se soumettent tous les auteurs dramatiques, voici le sujet de l’étonnement douloureux dont je ne suis pas revenu depuis que je suis entré dans la carrière (quand mes aînés y étaient encore, hélas!) Et toutes les autres questions, plus ou moins captivantes, intéressant l’avenir du théâtre, me laisseront froid tant qu’on n’aura pas résolu la primordiale, c’est-à-dire celle de l’émancipation de l’auteur dramatique; tantqu’on n’aura pas proclamé le droit de tout citoyen de faire des pièces et d’en vendre, de s’établir enfin vaudevilliste aussi bien qu’ébéniste ou charcutier.Excusez-moi donc, mon cher Huret, etc.,L. Gandillot.M. Georges Feydeauparaît avoir trouvé le moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau à l’orchestre:Paris, 21 août.Mon cher ami,Vous m’avez demandé une lettre à bâtons rompus, à bâtons rompus je vous réponds!Et, d’abord, tâchons de nous ressouvenir de notre questionnaire car, avec le souci d’ordre qui me caractérise, je l’ai tellement bien rangé que je ne puis plus mettre la main dessus.Où je suis?Depuis huit jours à l’étranger, à Paris! Mais pas pour longtemps car j’ai peur d’y oublier lefrançais; la semaine prochaine je pars pour le Midi; l’été est vraiment trop dur à Paris; il n’y a pas, il fait trop froid.Les directeurs de théâtre ont-ils raison de lutter contre les cafés-concerts?Évidemment! Comme les cafés-concerts auront raison de lutter contre les théâtres.Les cafés-concerts font-ils vraiment du tort au théâtre?C’est indiscutable!Champignol malgré luia eu 560 représentations,le Dindon,l’Hôtel du Libre-Echange,Monsieur chasse,le Fil à la patte, quelque chose comme un millier de représentations: «Ah! sans ces sacrés cafés-concerts!...»Quel sera le goût du snobisme au théâtre de «l’Œuvre» cet hiver?Il faudrait d’abord admettre que le snobisme ait un goût, et alors il ne serait plus le snobisme. Or, comme il n’obéit pas à un goût mais à un mot d’ordre, posez la question à ceux qui le donnent.Êtes-vous d’avis que le drame historique et en vers manque de débouchés?Je ne crois pas tant qu’il manque de débouchés, je crois surtout qu’il manque de spectateurs.Trouvez-vous qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?Comme chevaliers, certainement. Maintenant, comme officiers...?Connaissez-vous un moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau au théâtre?Je n’en vois qu’un. Déclarer que seules pourront garder leurs chapeaux les femmes âgées de plus de quarante ans.A vous, quand même,GeorgesFeydeau.M. Georges Courtelinen’envoie pas dire leur fait aux directeurs et appuie ses démonstrations d’une opulente érudition.Mon cher Huret,Mille pardons d’avoir tant tardé à vous répondre. Je n’étais pas à Paris, en sorte que je ne trouve qu’aujourd’hui votre lettre.Est-ce que les directeurs de théâtres vontnous raser encore longtemps? Ils nous assomment avec leurs revendications. Sous le prétexte—d’ailleurs mensonger—que leur commerce ne bat que d’une aile, ils décrètent l’univers entier d’accusation et portent plainte contre les passants. Un jour, c’est l’Assistance publique qui les ruine; le lendemain, c’est le billet de faveur qui est la cause de leurs désastres; il y a un mois, c’était Montmartre qui leur prenait leur clientèle; aujourd’hui c’est le café-concert dont le «développement» les menace. En vérité, on n’a pas idée de ça. Et puis quoi, le café-concert? Qu’est-ce qu’il a fait, le café-concert? Et où est-il le «développement» que ces gens nous signalent du doigt comme une sorte de spectre rouge? Si vous voulez bien vous reporter aux dernières années de l’Empire, c’est-à-dire à trente ans d’ici, vous constaterez, preuves en main, que Paris comptait, pour le moins, une demi-douzaine de beuglants qui ont aujourd’hui disparu et n’ont pas été remplacés. Vous me direz: «Parisiana.» Bon! Eh bien! et la Tertulia? et les Porcherons? et le XIXeSiècle? Sans parler de l’Eldorado devenu théâtre régulier, de l’Alcazar, qu’on a démoli il y a six semaines, et de l’Horloge, que notre ami Bodinier, si j’en crois uneinformation récente, se propose de désaffecter au profit des jeunes écrivains dramatiques. Cependant, depuis la guerre, je vois surgir la Renaissance, les Nouveautés, la Comédie-Parisienne, le Nouveau-Théâtre, la Bodinière, est-ce que je sais? Alors quoi? Nous avons cinq théâtres de plus, six cafés-concerts de moins, et c’est le concert qui se développe!... Je vous avoue que je ne comprends pas. Et remarquez que, si j’ai oublié involontairement de mentionner les Bouffes-du-Nord, j’ai fait exprès de ne citer ni le Théâtre libre, ni l’Œuvre, ni les Escholiers, ces maisons n’étant pas ouvertes au public payant et ne créant, dès lors, aucune concurrence aux théâtres à bureaux ouverts.Tout ça, c’est des bêtises et des mauvaises raisons. A bonne pièce, bonne recette; toute l’affaire est là. Est-ce queLa Douloureusede Maurice Donnay n’a pas été une grosse affaire d’argent?Le Chemineaude Richepin a-t-il, oui ou non, tenu l’affiche pendant cinq mois?La Samaritaine, de Rostand, a-t-elle réalisé près de 70,000 francs en dix représentations à peine? Prenons les choses de moins haut. Est-ce que Michaut a à se plaindre avecChampignol,La Tortue,L’Hôtel du Libre-Echangeet aussi leSursis, qui en est, aujourd’hui, à la 280e? Il faut peut-être que je m’apitoie sur le sort de l’infortuné Rochard qui se fait des rentes avecLes Deux Gosses, depuis quelque chose comme deux ans. Et l’excellent Léon Marx, directeur du théâtre Cluny et professeur de pourboires aux cochers, il faut aussi que je verse des larmes sur la misérable condition où l’ont réduit les cabarets de Montmartre et les cafés-concerts du centre? Je vous répète, mon cher Huret, que tout cela est enfantin, et que les directeurs de théâtre sont mal fondés dans leurs plaintes. Si Samuel a 3,500 francs de frais par jour et si Baduel, à la Porte-Saint-Martin, remporte une tape avecDon César de Bazanet avec des pièces de Déroulède, j’en suis fâché; mais ce n’est la faute ni de Reschal, ni d’Yvette, ni du grand Brunin.Qu’on ne fasse pas de bêtises; on ne sera pas tenté de les faire payer aux autres.Bien à vous,G. Courteline.M. Maurice Hennequin,tout en se plaignant d’une chaleur torride, développe l’anecdote avec agrément:Spa, 14 août 1897.Ah! mon cher Huret, parler théâtre par une torride matinée d’août! quand tout chante, tout vibre... et que la pêche à la truite vous attend! c’est à vous envoyer à tous les diables!Où je passe mes vacances?Un peu partout; à Spa pour le moment. Et si j’ajoutais que par cette température je travaille toute la journée, vous me traiteriez de fichu blagueur... et vous auriez raison! Je m’amuse donc autant que je peux et je travaille le moins possible: qui n’est pas un peu socialiste à ses heures?Hélas! je songe qu’il me faudra bientôt regagner Paris pour lire aux artistes du Palais-RoyalLes Fêtards, pièce en trois actes et quatre tableaux, écrite en collaboration avec Antony Mars, musique de Victor Roger. Vous parlerai-je aussi d’une comédie dont nous venons,Georges Duval et moi, de terminer le troisième acte et qui en aura quatre? de... et de...? Non! je ne vous en parlerai pas, car j’ai un principe qui, pour ne pas dater de la Révolution, n’en est pas moins excellent: tant qu’une pièce n’est pas entrée en répétition...La liberté des cafés-concerts?Je trouve que les directeurs ont parfaitement raison de se défendre. Quant à mes arguments, les mêmes que les leurs. Je crois donc inutile d’insister et je passe à la question des chapeaux.Ah! ces chapeaux!Eh bien! mon cher Huret, tout me porte à croire que nous en souffrirons encore cette année.Tenez, à propos de cette question, une simple histoire:C’était à Bruxelles, au Vaudeville, on jouaitLe Paradis. A l’orchestre se prélassait une grosse dame au chapeau tour-eiffelesque—avez-vous remarqué que les chapeaux de théâtre sont toujours plus grands que les chapeaux de ville? c’est charmant!—et derrière la dame un malheureux spectateur se penchait tantôt à droite, tantôt à gauche et finalement ne voyait rien du tout.A un moment, n’en pouvant plus:«Madame.—Monsieur?—Votre chapeau m’empêche de voir.—Désolée! Que voulez-vous que j’y fasse?—Mais... ôtez-le!—Oter mon chapeau? Jamais!»Il eut beau insister; la dame était de roc. Alors que fit-il? Il tira de sa poche—vous savez qu’on fume au Vaudeville—un énorme cigare, l’alluma et se mit à envoyer avec grâce toute la fumée dans la figure de la dame.«Monsieur!—Madame?—Faites donc attention!—Votre chapeau, madame!—Mais vous m’asphyxiez!—Votre chapeau, madame!!—Vous êtes un malappris!—Votre chapeau, madame!!!»Et la dame dut s’avouer vaincue: elle ôta son chapeau!Comme nous ne pouvons, à Paris, opposer le cigare aux chapeaux, pourquoi ne pas prendre un moyen mixte? interdire le chapeau à l’orchestre et le tolérer au balcon?Tel est mon plan.Si je suis d’avis qu’il est urgent d’ouvrir de nouvelles salles pour créer des débouchés aux drames en vers et historiques?Mais n’est-ce pas là le programme de Coquelin à la Porte-Saint-Martin?Alors?Si je suis pour le retour aux spectacles coupés?Oui. Mais le public?C’est une erreur, à mon avis, de se baser sur le succès de certaines pièces en un acte dans les petits théâtres à côté pour indiquer un revirement du goût public en ce sens.Question de milieu.Comment je pratique la collaboration?Question embarrassante et délicate!Il y a cent façonsDe couper les joncs...dit la chanson. Il y a également cent façons de collaborer: cela dépend des collaborateurs.O joie! il ne reste plus qu’une question! Décore-t-on assez de gens de théâtre?Mais non... puisque je ne le suis pas!Excusez le décousu de cette lettre, mon cher Huret, mais encore un coup—commedit l’Oncle—la pêche à la truite m’attend.Bien cordiale poignée de main,MauriceHennequin.M. Albin Valabrègueplaisante:Heiden, le 6 août 1897.Mon cher confrère,Vous m’adressez une quinzaine de questions. Heureusement, je suis dans le pays des avalanches:1oJe passe mes vacances, l’hiver, à Paris; l’été, je fais comme la nature, je produis. Cette année, délaissant un peu les fleurs... derhétoriqueet les plates-bandes philosophiques, j’ai particulièrement soigné les vignes qui me donnent ce petit vin clairet, dont les Nouveautés et le Palais-Royal attendent chacun une barrique. Ils l’auront! LeJournal des Débatsnous dira si c’est du vin de derrière lesFaguets;2oJe préfère de beaucoup le théâtre au café-concert,parce que je vais au théâtre gratuitement et qu’au café-concert je paye ma place.Je ne vois qu’un moyen de ruiner l’industrie des cafés-Yvette: c’est de multiplier les entrées de faveur dans les théâtres;3oLe drame historique et en vers ne manque pas de débouchés. Il a:a) La Comédie-Française;b) L’Odéon;c) La Porte-Saint-Coquelin;d) La Renaissance;e) Le Château-d’Eau (qui a joué des vers de M. Jules Barbier).Donc, si l’on construit de nouvelles salles, je demande qu’elles soient affectées à la représentation d’œuvres lyriques de l’école française, d’œuvres étrangères très profondes. (Il n’y a rien qui fasse faire de l’argent aux vaudevilles comme de multiplier, ailleurs, les spectacles ennuyeux);4oLes chapeaux de femme se maintiendront encore à l’orchestre, cette année. Mais qu’importe? Enlevez les chapeaux, il reste les têtes coiffées!... Il faudrait donc n’admettre, à l’orchestre, que de petites femmes chauves!5oJ’ignore complètement ce que voudront, cette année, les abonnés de l’Œuvre. Je conseilleaux auteurs de la maison de nous donner un peu de tout, d’égaler le plus possible Shakespeare, Molière, Victor Hugo, etc., etc., et ce sera très bien;6oIl est désirable que les spectacles coupés reviennent à la mode. Voici, pour mon compte, ce que j’ai imaginé: j’ai créé leBAISSER DE RIDEAU, politique, social, littéraire, artistique, religieux, philosophique, scientifique, etc., etc.J’ai remis à Porel et à Carré un petit acte, modeste et simple, dans lequel je traite, en un quart d’heure, la question de l’éducation de l’âme, de beaucoup supérieure à l’instruction actuelle, c’est-à-dire à l’entassement des connaissances humaines dans des cerveaux d’enfants.Maintenant, voici pourquoi cette innovation doit conquérir Paris, la province et l’étranger: lebaisser de rideauseragratuit; il sera donné en supplément de spectacle. (J’espère que le gouvernement n’y verra pas une loterie.)Si le spectateur s’ennuie, il n’aura rien à réclamer... que son pardessus.L’heure est venue où le théâtre doitprouver quelque chose. Il faut préparer, amorcer, tâter le public, au moyen de petites œuvres d’unedurée de dix à quinze minutes. Si le public accepte et applaudit, on deviendra ambitieux.On va encore dire que je suis un original, mais je voudrais bien faire comprendre à mes contemporains que tout progrès a sa source dans l’originalité et qu’une chose doit être neuve avant d’être ancienne.Sur cette conclusion, dédiée à M. La Palisse, je vous ferai observer que j’ai répondu, en six numéros, à vos quinze questions, et je serre vos mains d’inquisiteur.AlbinValabrègue.M. Ernest Blumaussi:Château de Boisement, 6 août 97.Mon cher Huret,Quelques lignes seulement en réponse à vos nombreuses questions; il fait tellement chaud que, comme dit mon confrère Chose, je vous écris d’une main et transpire de l’autre!Je me plais à la campagne sans m’y plaire beaucoup; mais là, au moins, quand il y a un souffle de vent il est pour moi,—il est vrai que lorsqu’il y en a un grand, j’en profite aussi.Je travaille tant que je peux! j’accumule vaudevilles, comédies, opérettes et mélodrames! Mon rêve est d’accaparer tous les théâtres l’hiver prochain et de gagner deux ou trois millions de droits d’auteur.Vous me demandez si les bouisbouis et les cafés-concerts font du tort aux théâtres: je ne le crois pas; il me semble qu’il y a à Paris place pour tout le monde au soleil—surtout quand celui-ci ne donne pas.Vous me demandez également si les femmes doivent retirer leur chapeau au théâtre: ça, oui, par exemple! je suis pour qu’elles le retirent, et même bien autre chose avec!Enfin, vous voulez savoir si je suis pour le spectacle qui commence tôt et finit de bonne heure, comme du temps de mon frère Molière? Mon idéal, c’est qu’il n’y ait plus à Paris que des matinées, afin de laisser la soirée libre aux gens qui, à mon salutaire exemple, n’aiment pas à se coucher tard.Voilà, mon cher Huret. J’oublie peut-êtrequelque chose, car je n’ai pas votre lettre sous les yeux.—Je vous ai répondu par sympathie pour vous; mais là, entre nous deux, qu’est-ce que vous allez bien faire de mes «opinions»?—les vendre à des femmes du monde?Bien à vous,ErnestBlum.M. Aurélien Schollnous en veut de le faire écrire. Qu’il nous pardonne!Etampes, le 5 août 1897.Mon cher Huret,Si je travaille l’été? Quelquefois, quand un nuage bienfaisant m’en donne le loisir et que, par un jeu de volets, j’ai pu éloigner les mouches et les rendre aux hirondelles et aux fauvettes dont elles relèvent. Mais, par trente degrés de chaleur, je travaille comme la bière, c’est-à-dire que je fermente.Si je fais du théâtre? Oui, pour moi. Et jepuis ajouter que mes pièces ont beaucoup de succès, quand je les raconte.Mon sentiment sur les cafés-concerts est qu’ils font concurrence aux théâtres comme l’avenue de l’Opéra à la rue de la Paix, comme le boulevard Haussmann aux anciens boulevards, comme les établissements de bouillon aux restaurants jadis en vogue.Si j’ai trouvé un moyen d’empêcher les femmes de garder leur chapeau au théâtre? Mais certainement: que les hommes en fassent autant. «Otez votre chapeau, j’ôterai le mien.»Les pièces en un acte vont-elles revenir en vogue? Oui, si Courteline, Tristan Bernard, Pierre Veber, Louis Dumur et Jules Renard trouvent des imitateurs, sinon des égaux.Quand un spectacle coupé aura fourni cinquante bonnes représentations, tous les directeurs y viendront.Le questionnaire étant épuisé, il ne me reste, mon cher ami, qu’à vous serrer cordialement la main.AurélienScholl.M. Antony Marsest gai:Samedi.Mon cher Huret,J’ai trouvé votre lettre, hier, en rentrant d’un court voyage à la mer. Est-il encore temps de répondre à vos questions? Ma foi, au petit bonheur.Où je passe mes vacances?A Montlignon (Seine-et-Oise). Un petit nid de verdure, au pied de la forêt de Montmorency, où il n’y a pas de chemin de fer et presque pas de bicyclistes. Le pays rêvé, quoi!Un seul voisin: le beau-frère de Paul de Choudens, M. Humbert, un homme charmant, que tous les auteurs et compositeurs connaissent bien. Avec lui comme guide et compagnon je fais des promenades exquises en forêt, et je vous assure bien que, dans ces moments-là, je ne pense guère à Paris, ni à ses pompes, ni àmesœuvres.Je travaille cependant...—lorsqu’il pleut, par exemple!A quoi?A des vaudevilles.Pour qui?Mais pour les directeurs qui voudront bien m’honorer de leur confiance... et j’espère qu’ils seront beaucoup.Si je suis d’avis qu’il faut ouvrir des salles supplémentaires pour les Frédégondes de nos jours?Sûrement... certainement... tout de suite!... Au bout de huit jours cela ferait un théâtre de plus pour le vaudeville.Si j’ai trouvé un moyen de faire disparaître les chapeaux de dames de l’orchestre?Oui... non... peut-être bien. Voici: chaque dame serait tenue de prendre deux fauteuils, un pour son... usage personnel et l’autre pour son chapeau.Cela ferait monter les recettes... et ce serait toujours un moyen de lutter contre le tort que nous font les cafés-concerts.Si je trouve qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?Non! non!! non!!! On devrait les décorer tous: je ne le suis pas.Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?Je le voudrais bien, mais ce moment est loinencore. Et cependant, c’est là le vrai motif d’insuccès de bien des vaudevilles. Les auteurs ayant un joli sujet à traiter sont obligés de l’écarteler en trois actes, alors que, bien souvent, ledit sujet n’en comporterait qu’un ou deux au plus. Il faut donc allonger la sauce... et, quelquefois elle ne fait pas passer le poisson. Vous imaginez-vousLe Roi Candaule,Le Homard,l’Affaire de la rue de Lourcine, et bien d’autres petits chefs-d’œuvre, en trois actes?Et voilà pourtant les bijoux que nous donneraient, sans doute encore, les spectacles coupés!Ce que je pense de la Duse?Ah! non... pardon... ça ne fait pas partie de votre questionnaire...Cordiale poignée de main,AntonyMars.M. Paul Ferrierpropose justement le même moyen que M. Feydeau, à dix ans près:Mon cher Huret,1oJe suis à Bagnères-de-Luchon, avec Samuel. Nous préparons la reprise duCarnet du diable, cherchant un clou pour substituer aux tableaux vivants dont deux années passées ont quelque peu défraîchi l’actualité.2oEn train? La pièce que nous faisons pour la saison, Blum et moi, musique de Serpette; directeur: Samuel, déjà nommé. Plaisirs? Astiquer mon fusil pour l’ouverture de la chasse que j’attends impatiemment, et préparer, avec les Parisiens de Luchon, une fête de charité au bénéfice des inondés de la vallée.3oJe suis pour beaucoup de libertés: celle des cafés-concerts ne me choque pas exagérément. Je crois bien tout de même que leur... laisser-aller a fait quelque tort à la bonne tenue des théâtres. Mais, quoi? faut-il pas vivre avec ses microbes?4oOui, je crois qu’on va vers la mise en scène, exactitude, luxe et splendeur à l’occasion. Ne pas s’y tromper d’ailleurs: la mise en scène n’est pas le tableau, c’est le cadre.5oSi mes pièces ont en province un succès différent qu’à Paris? J’en ai fait l’expérience, hier. MmeSimon-Girard et Huguenet jouaientla Dot de Brigitte, au Casino. Après le 1eracte, où ils ne font qu’apparaître, j’entendais dire dans les groupes: «C’est assommant!» Après le 3eacte, où on les voit beaucoup, les mêmes groupes disaient: «C’est délicieux!» Tirez votre conclusion!6oQuel moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau au théâtre? Un écriteau: «Les dames au-dessus de trente ans sont seules autorisées à conserver leur chapeau sur la tête.»7oLe marasme de l’opérette n’est pas douteux. L’opérette traverse une période d’attente, je crois. Elle attend: un fils de Meilhac, un fils d’Offenbach, un fils de José Dupuis et une fille d’Hortense Schneider.8oY a-t-il moyen de créer de nouveaux débouchés au drame en vers et au drame historique?—C’est bien possible. S’il n’y avait en souffrance qu’un petit Dumas père et un petit Victor Hugo ça vaudrait la peine!Et bien affectueusement à vous, mon cher Huret,Votre tout dévoué,PaulFerrier.M. Henri Chivotdonne une leçon de critique aux auteurs de sa génération en rendant à la fois justice à la valeur des œuvres passées et aux tendances nouvelles de ses successeurs:Cher monsieur,De retour d’un petit voyage, je trouve, en arrivant à Paris, le questionnaire que vous avez bien voulu m’adresser et auquel je m’empresse de répondre.1oA quoi employez-vous vos vacances? Travaillez-vous? Vous amusez-vous? Si vous travaillez, à quoi—et pour qui?Je suis vieux, puisque mon premier vaudeville a été joué au Palais-Royal il y a 42 ans.—J’ai beaucoup produit, puisque j’ai fait représenter à Paris 96 pièces, il en résulte que je m’accorde généreusement des loisirs bien mérités.—Je passe l’été au Vésinet—je vous recommande le Vésinet, c’est un endroit charmant—et je m’y donne pour consigne fidèlement observée: me reposer beaucoup, travailler très peu. Conformément à ce programme,j’écris en ce moment avec une sage lenteur une comédie en 3 actes que j’ai l’intention de présenter aux directeurs du Palais-Royal.2oSuivez-vous les théâtres?Je suis avec beaucoup d’intérêt le mouvement théâtral, surtout en ce qui concerne le genre auquel je me suis consacré, c’est-à-dire le vaudeville et l’opérette.3oQue pensez-vous de l’évolution présente de ce genre? A-t-il besoin de se rajeunir?Au début de ma carrière je me suis donné pour modèles Scribe, Labiche et Duvert (on pouvait choisir plus mal) qui apportaient un très grand soin à la charpente de leurs pièces et avaient recours, pour obtenir leurs effets, à de nombreuses préparations. Je suis resté fidèle à ce système et je constate que les vaudevilles et opérettes qui ont le mieux réussi dans ces derniers temps, étaient précisément construits d’après ces principes qu’on est convenu d’appeler le vieux jeu. J’en conclus que le vieux jeu a du bon, mais je reconnais que, pour donner satisfaction aux désirs du public, il est nécessaire, même dans les œuvres légères, de serrer la vérité de plus près et de fouiller davantage les caractères des personnages. L’habileté consisterait peut-être à édifier legros œuvre d’après les anciennes traditions, mais à apporter une foule d’idées neuves dans les détails de l’architecture.4oVa-t-on vers plus de mise en scène? Croyez-vous à l’efficacité de la mise en scène, son luxe, son exactitude pour le succès d’une pièce?Je crois qu’une belle mise en scène complète le succès d’une bonne pièce, mais je ne crois pas que le luxe des décors et des costumes puisse apporter un élément de réussite à un ouvrage dramatique qui n’est pas franchement accepté par le public. Quant à l’exactitude de la mise en scène il m’a toujours semblé que la pousser jusqu’au vrai absolu était d’une utilité des plus contestables. A mon avis, il suffit, grâce à l’art du décorateur, de donner au public l’illusion du vrai.Cordialement à vous,HenriChivot.Le Vésinet, 17 août 1897.M. Maurice Ordonneau.Royan, 17 août 1897.Où je passe mes vacances, mon cher confrère?...A vrai dire, je n’ai pas de vacances, car je commence à travailler au moment où les autres vont se reposer. L’hiver, mes répétitions et les «premières» des autres absorbent la plus grande partie de mon temps. L’été, j’écris mes pièces.Cette année, j’ai passé le mois de juillet à Vichy; je suis, en ce moment, à Royan; en septembre, j’irai rater des perdreaux et des lièvres dans la Charente!Je m’adonne, depuis deux mois, à ma coupable industrie: je compose des livrets d’opérettes pour les Folies-Dramatiques, la Gaîté et les Bouffes-Parisiens. Voulez-vous des titres?—L’Agence Crook and Co;Les Sœurs Gaudichard;La Maison hantée; mes compositeurs? Victor Roger, pour la première; Audran, pour la seconde; Varney, pour la troisième.Si je me suis, cette année, occupé exclusivement d’opérettes, c’est vous dire que, personnellement, je ne vois pas ce genre aussi démodé qu’on le dit.Tous les hivers on l’enterre, cette pauvre opérette. Mais il faut croire que l’inhumation est toujours un peu précipitée, car on la voit renaître de ses cendres à chaque saison!Cette année encore n’a-t-on pas fêté des centièmeset même des deux centièmes à la Gaîté, aux Variétés, à Cluny et aux Folies?La vérité, c’est que l’opérette s’est transformée: elle ne doit plus être le vaudeville, agrémentée de musique nouvelle, ou bien... elle est considérée par le public comme un objet d’un autre âge. La vieille opérette est plus que malade, mais il en est né une autre qui se porte fort bien.Les cafés-concerts et les «bouisbouis» nuisent-ils aux théâtres en général? Oui, mais pas autant qu’on le dit (les recettes annuelles des théâtres vont toujours en progressant).On a prétendu que les concerts devaient leur vogue relative au bon marché de leurs places et à la faculté offerte au spectateur d’y fumer et d’y consommer. A mon avis, leur succès tient encore—et surtout—à une autre cause bien plus simple.Qu’est-ce qui fait le vide dans les salles de spectacles? Le «four»! le terrible «four» proclamé le lendemain de la «première» par toute la presse. Eh bien! le café-concert n’a jamais de «four»! Il a même trouvé un moyen infaillible de n’en pas pouvoir éprouver. Il ne donne que des «numéros» qu’il change, du jour au lendemain, s’ils n’ont pas plu à la premièreaudition qui a lieu, généralement, sans tambour ni trompette. Le public, assuré de ne pas tomber sur un spectacle entièrement mauvais, va voir tel bouiboui pour son «ensemble» et non pour un de ses «numéros».Voilà pourquoi le café-concert et le bouiboui qui possèdent une troupe suffisante conservent longtemps leur vogue, alors qu’un théâtre à la mode, faisant le maximum aujourd’hui, tombera demain à 300 fr. avec ses mêmes et excellents artistes, s’il a eu la malchance de tomber sur un «four»!J’ai vu jouer quelquefois mes pièces en tournée. Les mêmes «effets» se reproduisent à peu près partout—même à l’étranger, dans les traductions.Tous les publics sont donc à peu près les mêmes pour les pièces «à situations». Dans les ouvrages «à thèse» ou purement littéraires, il en est tout autrement. Bien des hardiesses et des finesses, applaudies à Paris, restent incomprises d’une certaine partie du public provincial.Vous me demandez aussi d’émettre mon avis sur la question des chapeaux de dames aux fauteuils d’orchestre? Je vous dirai tout net que l’on devrait bien laisser tranquilles nos charmantes spectatrices!Pourquoi confieraient-elles de gracieuses et fragiles coiffures qui sont souvent, à Paris, de véritables objets d’art, à des ouvreuses qui les empilent—n’ayant pas de vestiaires spéciaux—avec les pardessus et les parapluies?«Qu’elles partent sans chapeau de chez elles!—Mais celles qui vont au restaurant?—Qu’elles prennent un cabinet particulier!—Ça ne leur plaît que selon leur cavalier...»Et puis, il y a aussi les «honnêtes femmes qui vont à pied». Voulez-vous qu’elles traversent les carrefours avec des plumes et des fleurs dans les cheveux? Le spectacle serait alors dans la rue—et voilà une concurrence de plus aux théâtres qui se plaignent déjà d’en avoir trop!Pourquoi, d’ailleurs, la mode des hautes coiffures durerait-elle plus que les autres? Un peu de patience, messieurs!...Pour les décorations que l’on accorde aux écrivains dramatiques, il me semble que tout auteur doit désirer très larges—plus larges—les libéralités ministérielles faites à ses confrères—ne serait-ce que dans l’espoir—généralement inavoué—d’attraper, un jour ou l’autre, un petit bout de ce ruban que l’on ne blague qu’à la boutonnière des autres!Ai-je répondu à toutes vos questions, mon cher confrère? Oui, je crois.Je vous autorise à publier l’ouvrage in-octavo que vont former mes réponses. S’il y a deux volumes, vous pourrez ne m’envoyer que le meilleur... le troisième!Bien cordialement à vous,MauriceOrdonneau.Villa Bienvenue, Royan-Pontaillac.M. Henri de Bornierest à la fois, pour les réformes et pour la tradition:Bornier, par Aimargues (Gard), 7 août 1897.Mon cher confrère,Votre lettre m’arrive à la campagne, et, malgré la chaleur torride qui invite à la paresse, je me fais un plaisir de répondre à votre questionnaire.Ce que je fais? Je regarde si les nuages qui arrivent de la mer voudront bien crever unpeu sur mes vignes. C’est rare, car les montagnes et le Rhône attirent les nuages, et je ressemble à un poète dramatique qui se demande si un directeur de théâtre voudra bien jouer sa pièce.Du reste, je connais les deux questions, et si je savais faire des chroniques, je vous en enverrais une, où je démontrerais que viticulteur et auteur dramatique sont deux métiers qui se ressemblent absolument.Vous me demandez si je trouve qu’il y ait assez de théâtres pour le drame historique et le drame en vers? Certes, non! Et je ne pense pas sans tristesse aux jeunes gens qui ont le courage d’écrire des drames en vers—la malice dit tragédies, dans l’espoir de ridiculiser et de nuire.Vous qui touchez de très près, et avec une juste sympathie, aux choses du théâtre, savez-vous bien, cependant, qu’il n’est guère de martyre pareil à celui d’un jeune poète que la vipère dramatique a mordu? D’abord tout homme qui fait des pièces, des pièces en vers particulièrement, semble un ennemi pour les autres hommes, sauf quelques honorables exceptions. Pourquoi? Pour une foule de raisons, entre autres parce que les succès dethéâtre, presque toujours, donnent instantanément la richesse et la renommée: de là les envieux. Faites des romans, des volumes de vers, des sonnets, des poèmes épiques, on sourira doucement ou ironiquement, voilà tout; mais ne tendez pas votre main vers les fruits d’or du théâtre, ou vous aurez tout de suite mille ennemis connus et inconnus. Je pourrais citer tel individu qui passe sa vie à empêcher les autres de faire jouer leurs pièces, c’est son petit plaisir. Et il y réussit par des moyens très ingénieux. Si les poètes qui ont acquis déjà la célébrité trouvent des difficultés pareilles, on peut juger de tous les déboires qui attendent un poète jeune, inconnu et timide. A quelle porte ira-t-il frapper, qui ne soit presque fermée d’avance?C’est pour cela qu’il faut un plus grand nombre de théâtres littéraires, de théâtres où l’on joue des drames en vers, afin que les directeurs se fassent concurrence—ce qui ne les empêchera pas de faire fortune, au contraire! Je réclame mieux encore pour les jeunes auteurs: un Comité de lecture. Non pas seulement des examinateurs qui lisent les manuscrits chez eux, quand il leur plaît, à bâtons rompus, mais, de plus, comme au Théâtre-Français,un Comité qui entende la pièce lue par l’auteur. Un Comité c’est déjà un public qui juge l’œuvre parlée, tandis qu’un examinateur isolé ne reçoit pas l’impression directe du poète. Ceci demanderait de longs développements, mais je vous en ai dit assez pour attirer l’attention et la bienveillance sur mes jeunes confrères.Ainsi donc, augmenter le nombre des théâtres littéraires le plus possible, le plus tôt possible! Quant aux acteurs, vous en trouverez, n’en doutez pas: il en est beaucoup de disponibles, et il en viendra des nouveaux, selon les besoins des théâtres futurs.J’en viens à votre dernière question:Le vers libre doit-il bientôt faire son entrée dans le drame en vers?Je suis très loin de blâmer les tentatives et les nouveautés littéraires. Je me rappelle, j’avais alors dix-huit ans, que Viennet, l’auteur deCloviset d’Arbogaste, écrivait à une de mes parentes: «Votre neveu réussira peut-être, mais ses vers sont trop pleinsd’impuretés romantiques.» Je ne peux donc pas à mon tour, m’indigner des impuretés prosodiques de mes jeunes contemporains; je crois même que ces tentatives peuvent amener quelques bons résultats pour la poésie lyrique, comme leThéâtre libre en a réellement produit pour la comédie et le drame. Mais je ne conseillerai pas l’emploi du vers libre pour le drame, et cela pour une raison fort simple: c’est que le public a dans l’oreille le vers régulier de douze syllabes avec hémistiche; si vous faites des vers de quatorze ou quinze syllabes sans hémistiche et avec un grand nombre d’hiatus, le public, désorienté, passera son temps à chercher si les vers sont plus ou moins longs et il ne suivra plus la pensée de l’auteur, ce qui est la chose importante. Cette raison seule suffirait, selon moi, à ne pas conseiller aux poètes le vers irrégulier. Du reste, le vers régulier de douze syllabes à rimes suivies n’a pas empêché Corneille, Racine, Victor Hugo, et tant d’autres d’écrire des chefs-d’œuvre pour la scène, et on peut se contenter des libertés rythmiques d’Hernaniet deMarion Delorme.Voilà, très sommairement, ce que je pense et ce que je devais vous dire dans l’intérêt des nouveaux poètes. Puisque vous m’avez incité à leur donner un conseil, en voici un autre plus important. Je reçois souvent des lettres dont l’auteur me confie qu’il a l’intention de mettre au théâtre tel grand personnage historique; c’est mal comprendre la mission dudrame moderne. Il ne s’agit pas de faire une pièce sur Charlemagne, César ou Henri IV; l’essentiel est d’avoir, avant tout, une pensée philosophique, juste et simple, de l’examiner sous toutes ses faces. Quant aux personnages et à l’époque, on les trouvera toujours, ou, plutôt, ils se présenteront d’eux-mêmes. Alors, il faut étudier l’époque et les personnages d’après les documents les plus sérieux et les plus nombreux, en un mot,vivre dans le milieu. L’histoire est le naturalisme dramatique.Vous avez raison, mon cher confrère, de poser publiquement ces questions; si je vous ai quelque peu aidé à les résoudre, j’en serai très heureux et très flatté.Henri deBornier.M. Paul Meuricetravaille... pour les autres:Veules, 9 août 97.Mon cher confrère,Vous me faites d’assez nombreuses questions.Permettez-moi de ne répondre qu’à quelques-unes.Si, pendant les vacances, je travaille, ou si je m’amuse?Je m’amuse—en travaillant. Je vis maintenant fort retiré, fort isolé, et je travaille beaucoup, n’ayant plus que ça à faire.A quoi je travaille et pour qui?A plusieurs choses pour plusieurs personnes. Pour mon compte personnel, à un drame en vers et à un livre sur la question sociale (l’objet de votre grande enquête) qui a été la méditation de toute ma vie. Pour Victor Hugo, je rassemble les éléments du tome II de saCorrespondance, qui doit paraître en octobre, et d’une nouvelle série deChoses vues, qui paraîtra au printemps; de plus, je mets au point scénique, pour Coquelin, un curieuxmélodramede l’auteur d’Hernani, qui est la comédie—ou la parodie—la plus amusante du monde. Pour Vacquerie, je prépare une réimpression deProfils et Grimaces, et je vais achever l’arrangement, commencé par lui, de sonTragaldabas. Vous voyez que j’ai de la besogne.Vous voulez bien me demander ensuite ce que je pense de l’état actuel du drame.—A quelle cause j’attribue le ralentissement de savogue?—Uniquement à la cherté des places. Mais peut-on croire et dire que le drame périclite, quand on voit un artiste tel que Jules Lemaître se laisser tenter par cette admirable forme du théâtre? Est-ce que Victorien Sardou, est-ce que Jean Richepin ne sont pas dans toute la force du talent? Et voici M. Rostand qui arrive et dont leCyrano de Bergeracsera, je vous le prédis, un des grands succès de cet hiver.Je vous serre cordialement la main, mon cher confrère,PaulMeurice.M. Edmond Rostandest lapidaire, comme toujours!Boissy-Saint-Léger, 16 août 1897.Mon cher Huret,Je travaille à terminer leCyrano, que Coquelin va jouer à la Porte-Saint-Martin.Je ne pense pas que les pièces en vers manquenten ce moment de théâtre. Comédie-Française, Renaissance, Porte Saint-Martin, Odéon... N’est-ce pas, grâce à Sarah et à Coquelin, le double de ce que nous avions il y a quelques années?Et pour ces théâtres il n’y a déjà pas assez d’artistes sachant dire le vers; qu’adviendrait-il si de nouvelles scènes se créaient? Ah! qu’il serait temps de nommer un poète professeur au Conservatoire!Quant au vers libre, mon cher Huret, je l’aime. On peut s’en servir au théâtre. Si j’en ai envie je l’essayerai. La seule chose que je ne comprendrais plus, ce seraitle vers libre obligatoire. Je suis pour le vers libre, et davantage encore pour le poète libre.Croyez à mes meilleurs sentiments,EdmondRostand.M. Alfred Duboutl’auteur deFrédégonde, ne se fatigue pas:Paris, 16 août 1897.Indiscret... vous ne le serez jamais, mon cher concitoyen.Vous me demandez si je travaille ou si je m’amuse?Je travaille, donc je m’amuse. A quoi?—A une pièce. Pour qui?—Pour... la Critique.Ce que je dis de sa sévérité à l’égard deFrédégonde?—Qu’elle m’a fait beaucoup d’amis.Si je pense que le vers libre doit entrer bientôt au théâtre?—Quand MmeSarah Bernhardt le voudra.Et si je crois, enfin, que la création de nouvelles scènes s’impose pour le drame historique ou le drame en vers?Ici, je m’arrête, obligé de confesser mon incompétence, et je laisse à de plus autorisés le soin d’apprécier le goût et les besoins du public.Ce que je sais seulement, c’est que depuis un quart de siècle environ on réclame la création d’une seconde scène à laComédie-Française, afin d’y pouvoir jouer simultanément le drame et la comédie, et que, commesœur Anne, on ne voit rien venir!Bien cordialement à vous,Alf.Dubout.M. Jean Aicardaprès avoir agréablement plaisanté les poètes et l’Académie, fait une éloquente théorie du vers dramatique:La Garde, près Toulon, 12 août 97.Mon cher confrère,Il est peut-être un peu cruel de demander à un homme qui, le jour, fait exécuter des terrassements dans son enclos, et la nuit, sous des clairs de lune frais, après les torrides journées d’août, dans le Midi, roule sur une bicyclette avec de bons compagnons, il est peut-être un peu cruel de demander à cet homme-là ce qu’il pense du drame historique en vers.Je crois que l’Odéon suffit au drame historique qui se cherche et le Théâtre-Français au drame historique qui s’est trouvé (en vers).Toutefois, je regrette que, à la Comédie-Française, on n’ait pas une scène assez spacieuse pour faire mouvoir de vraies foules.Je ne crois pas que «le public» ait «besoin»de drames en vers, ni de poèmes, ni de poésies. Ça lui est égal.Il y a en France quelques millions de versificateurs. Le dictionnaire des rimes est le livre le plus répandu. Napoléon Landais est aussi connu que Napoléon Ier, et plus populaire.Tous les collégiens, tous les bureaucrates, tous les caissiers, tous les commis voyageurs et tous les poètes font des vers.Toutes les femmes lisent les vers qu’on leur adresse et ne lisent que ceux-là. Celles à qui on n’en adresse point, en demandent.Les albums sont sans nombre, dans l’univers,—comme les sots de l’Ecclésiaste.Mais personne ne lit «des vers».Sully Prudhomme est un quasi-inconnu. C’est pourtant un grand poète,—quoiqu’il soit de l’Académie.Cependant le vers au théâtre est toléré. C’est qu’il fournit au tragédien des sonorités particulières, bien rythmées comme la respiration même, qui lui permettent d’enfler la voix,—de forcer les effets, de les faire «sonner» démesurément,—comme il sied quand on dit en présence de trois ou de six mille spectateurs ce qui ne s’adresse qu’aux personnages du drame.Quant aux interprètes suffisants—en trouverait-on si de nouvelles scènes s’ouvraient au drame en vers? Je crois que oui. Ce qui détourne les tragédiens de la tragédie ou du drame historique en vers, c’est la certitude où ils sont de rester inemployés.Quant au vers libre, il entrera dans le drame en vers triomphalement dès qu’un homme de génie l’aura voulu. Le vers libre permettra, j’imagine, des nouveautés de paroles rimées qui seront les bienvenues pour nos oreilles lasses d’hémistiches tout faits, de tournures prévues. Il permettra, j’espère, une souplesse de naturel qui humanisera et simplifiera la langue poétique dramatique. La difficulté (dès qu’il s’agit de drame historique, non de comédie légère) sera de conserver aux périodes, malgré les brièvetés et les rapidités du vers libre, cette force que leur donne ce qu’on appelle le «grand vers», cet alexandrin dont la puissance propre, dont l’unité même naissent peut-être de ce qu’il est entouré ou précédé de vers tout semblables.Rien de mystérieux comme les nombres.Un bel alexandrin marchant à la fin d’une période d’alexandrins et commandant la halte est accompagné d’un effet de majesté tout particulier.Il y a une force difficile à mesurer. C’est le dernier rang des bataillons carrés bien disciplinés: commandés par Agrippa d’Aubigné ou Corneille, ils sont superbes. Un tas de francs-tireurs ou de vers libres, une armée de volontaires, c’est beau aussi, commandé par Garibaldi.Les théories se font et se défont d’après les œuvres de génie.Croyez-moi cordialement à vous,JeanAicard.M. Eugène Morand.Cher monsieur,Voici la réponse à quelques-unes des questions que vous me posez. Je souhaite, pour le drame historique et le drame en vers, une transformation absolue, demandant à l’un un plus grand respect et une plus large compréhension de l’histoire, à l’autre une pensée supérieure et un renouvellement de forme auquel se prêtera particulièrement bien le vers libre. Nous tournons la meule d’Hugo depuis trop longtemps.Pour la mise en scène? Une partie, l’intellectuelle, étant la moelle même de la pièce, j’y veux tous les soins; pour l’autre, la tangible et décorative, comme elle n’est faite que de lamentables, et coûteux pourtant, oripeaux de toile, j’en voudrais le moins possible. D’ailleurs, parviendrait-elle à donner l’apparence de la vérité qu’elle n’en serait que plus fâcheuse, l’illusion parfaite, le «trompe-l’œil», étant de valeur artistique absolument nulle. Le décor doit être dans l’œuvre même. C’est à l’auteur, au poète surtout, à créer par les mots l’ambiance que sa pièce demande. Ceci dit, pour le peu de toile peinte dont on ne pourra pas se passer, j’exigerai que la qualité y supplée à la quantité et que le décor, au lieu d’une méprisable adresse d’exécution, présente, ce qui n’est jamais, un simple et personnel caractère de beauté.Ce sont là, en littérature et en art, des idées que je suis déjà parvenu à réaliser pour moi dans une certaine mesure; il est possible que les circonstances me permettent de le faire un jour pour les autres.Recevez, je vous prie, mes meilleurs compliments,EugèneMorand.
Cela dit, j’ajoute: Oui, le mouvement actuel va vers l’art dramatique psychologique. Les auteurs sentent la nécessité de rajeunir les sujetsterriblementusés, et la psychologie est une des sources—pas la seule—où l’on peut puiser.
Le public suivra-t-il les auteurs dans cette voie? Ceci est une question que l’avenir décidera.
Croyez, cher monsieur, à mes meilleurs sentiments,
François deCurel.
On ne pourra s’empêcher de remarquer encore une fois ici le refus des auteurs à différencier la formule analytique de la formule synthétique. Tous ou presque tous s’acharnent à vouloir que tout le théâtre confonde et réunisseles deux formules. Il se fût agi, au contraire, de préciser les choses:L’Assommoir, de Zola, etGerminie Lacerteux, de Goncourt, etLa Pêche, de M. Céard, tout le théâtre de Jean Jullien et tant d’autres productions dramatiques contemporaines du même ordre peuvent-ils être appelés des œuvres synthétiques?
6 août 1897.
Mon cher Huret,
Je vais donc passer de bonne grâce sous vos Fourches Caudines.
1oSi j’ai des pièces en train?—Une seule, dont le titre n’est pas encore fixé—une comédie moderne, en cinq actes que je compte présenter dans le courant de l’année prochaine au Théâtre-Français, après que ce même théâtre aura représenté maCatherinequi doit passer cet hiver. J’ai aussi promis à Antoine de lui donner quelque chose.
2oJe crois que la mise en scène, très poussée,peut aider au succès, y contribuer même dans une assez large part, mais à condition qu’elle soit intelligemment, pittoresquement, spirituellement appropriée au milieu social de la pièce, et au caractère, à la nature des personnages. Malgré tout, je ne pense pas qu’elle suffise, même de premier ordre, à tenir lieu d’une pièce absente ou à en sauver une sans valeur. Je suis persuadé aussi qu’un chef-d’œuvre peut s’en passer. Autant vous dire que moi, il m’en faut, et de la très soignée! J’imagine que le souci d’exactitude, le luxe des décors, des ameublements, des toilettes, etc., sont loin d’avoir dit leur dernier mot. On fera de plus en plus fort... jusqu’à l’Exposition. Après, tout se calmera.
3oIl n’y a pas de vogue pour tel ou tel genre. Il n’y a de vogue que pour la pièce «réussie». Elleportera, si c’est une pièce à thèse, tout comme une pièce gaie, sentimentale ou dramatique, n’ayant pour objet que l’éternel jeu des passions et la simple observation de la vie. L’action dramatique, à mon avis, doit toujours prendre parti, montrer clairement ce qu’il veut, de quel côté il souhaite faire pencher la balance.
4oOui, je pense que les spectacles coupésont chance de redevenir à la mode et que tous les petits théâtres, Grand Guignol, Roulotte, etc., contribueront à accentuer ce mouvement. La courte pièce en un acte, la saynète, le dialogue vont faire beaucoup de mal à la chanson de café-concert.
5oComment empêcher les femmes de conserver leurs chapeaux au théâtre?
—Je me déclare incompétent.
6oDécore-t-on assez d’auteurs dramatiques?
—Non! jamais assez! Le nombre des croix à donner sera toujours inférieur à celui de mes confrères dont le talent mérite récompense!
7oLes auteurs manquent-ils de débouchés?
—Oui.
8oLes directeurs manquent-ils de bonnes pièces?
—Je ne sais pas. Je ne suis qu’auteur.
Cordiale poignée de main, mon cher Huret,
HenriLavedan.
estconsciencieux. Merci.
Les Surprises, 5 août 1897.
Cher monsieur Huret,
Vous voulez bien me demander mon avis sur un petit tas de questions, aussi diverses qu’intéressantes. Je m’empresse de vous l’envoyer.
Vous me demandez:
Où je passe mes vacances?
Est-ce pour y venir? En ce cas, vous auriez joliment raison, car la plage de La Baule (Loire-Inférieure) est bien la plus jolie qu’il y ait au monde: le pays est charmant et le bon beurre n’y coûte que vingt-deux sous!... Il est vrai qu’il est plutôt mauvais; mais on peut se rattraper sur les œufs, qui sont pour rien...
Si je travaille?
Hélas? il le faut bien!
A quoi?
Voici: le matin, je fais des petits trous dans le sable et, comme c’est très fatigant, je me repose généralement l’après-midi.
Si je m’amuse?
Jeune indiscret!... Non, moi, je ne m’amuse pas: ce sont les autres qui m’amusent!
Quel est mon avis sur la signification du développement des cafés-concerts?
A mon sens, le développement de ces établissements doit signifier que le public y va beaucoup.
Si je crois que les cafés-concerts soient nuisibles aux théâtres?
Je vous crois que je le crois! Mais je crois aussi que les théâtres font bien du mal aux cafés-concerts.
Si je pense que les directeurs de théâtre ont raison de lutter contre les cafés-concerts?
En mon âme et conscience, oui, je le pense!... On a toujours raison de lutter contre ce qui vous est préjudiciable.
Si je suis assez renseigné pour deviner ce que jouera le théâtre de l’Œuvre l’année prochaine?
Oui, justement, je suis très bien renseigné. M. Lugné-Poe, qui, en ce moment, est en Scandinavie, consacrera sa saison prochaine au vaudeville américain. Quelques minstrels sont également à prévoir.
Si je suis sincèrement d’avis que le drame historique manque de débouchés?
Non, sincèrement, je ne suis pas d’avis. On le voit partout, le drame historique: aux Français, à l’Odéon, au Château-d’Eau, à la Porte-Saint-Martin, même au Gymnase, où l’on va donnerLa Jeunesse de Louis XIV. Il n’y en a que pour lui! Je croirais plutôt que c’est le drame historique qui manque aux débouchés.
Les chapeaux de femmes vont-ils se maintenir cette année à l’orchestre?
Oui, mais ils ne gêneront plus personne. Chaque dossier de fauteuil sera orné d’une petite fente verticale. Quand on aura devant soi un chapeau-écran, on n’aura qu’à glisser 10 centimes dans la petite fente verticale, et aussitôt, sans secousse, le fauteuil de la dame s’abaissera de 40 centimètres. Il faudra vraiment ne pas avoir 10 centimes dans sa poche...
Si j’ai l’occasion de juger la différence des publics qui voient jouer mes pièces à Paris et dans les tournées?
Non. Je n’ai pas l’occasion. Comme théâtre, à La Baule, nous avons une fanfare et pas d’ouvreuses.
Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?
Moi, je ne demande pas mieux, ayant quelquespièces en réserve pour ce moment béni!... En tout cas, on pourrait toujours commencer par couper, dans les grandes pièces, le troisième acte, qui est généralement le plus difficile à faire.
Maintenant que je vous ai répondu avec cette vieille et rude franchise, que l’on ne retrouve plus guère aujourd’hui que dans les classes dirigées, laissez-moi vous poser à mon tour une toute petite question:
Quelle influence aura, selon vous, la restauration du théâtre d’Orange sur le développement progressif des saxo-tubas dans les musiques militaires?
En attendant votre réponse, que j’espère sincère, croyez-moi, cher monsieur Huret, votre bien cordialement dévoué,
AlexandreBisson.
se tient, de parti pris, en dehors des questions posées. Impuissant Torquemada de la Sociétédes auteurs, il pleure l’abolition des bûchers de l’Inquisition. Ecoutons-le:
Mardi, 15 août 1897.
Mon cher Huret,
Pendant que je suis bien sage et bien inoffensif à regarder les petits bateaux qui vont sur l’eau à Etretat, vous avez la cruauté de venir me faire le coup du questionnaire. Et ce sont les problèmes les plus ardus et les plus complexes de la question théâtrale que vous remuez à la fois négligemment du bout de votre plume et dont vous exigez une solution immédiate.
Quant à moi, mon cher Huret, pour tout ce qui touche aux choses de théâtre, je n’ai qu’une opinion: c’est la faute à la Société des auteurs dramatiques. C’est mon idée fixe, je ne vois que ça, je ne connais que ça.
La multiplication des cafés-concerts et le tort que les bouisbouis font aux scènes plus relevées, le krach du vaudeville, les chapeaux de femmes à l’orchestre, la décoration des actrices et les spectacles coupés, voilà, évidemment, de nombreux objets d’étude et de controverse, et encore on pourrait ne pas oublier lepalpitant billet de faveur et le cas de l’invraisemblable monsieur Bérenger, mais personnellement je suis hypnotisé par l’unique question de la Société des auteurs dramatiques.
L’obsédante pensée de cette Société de Nessus, dont il est impossible de rejeter de ses épaules l’implacable tutelle; la constatation de ce fait monstrueux, d’ailleurs universellement ignoré par la magistrature d’abord, que nul en France ne peut exercer la profession d’auteur dramatique s’il n’adhère aux statuts de la corporation, laquelle tient dans les mains de son syndicat par les traités imposés, au mépris du Code civil, tous les théâtres, entendez-vous, tous les théâtres de Paris et de la province, et en interdit de la sorte l’accès à qui refuserait de signer le pacte social; cette servitude inouïe, scandaleuse, immorale et illégale, à laquelle se soumettent tous les auteurs dramatiques, voici le sujet de l’étonnement douloureux dont je ne suis pas revenu depuis que je suis entré dans la carrière (quand mes aînés y étaient encore, hélas!) Et toutes les autres questions, plus ou moins captivantes, intéressant l’avenir du théâtre, me laisseront froid tant qu’on n’aura pas résolu la primordiale, c’est-à-dire celle de l’émancipation de l’auteur dramatique; tantqu’on n’aura pas proclamé le droit de tout citoyen de faire des pièces et d’en vendre, de s’établir enfin vaudevilliste aussi bien qu’ébéniste ou charcutier.
Excusez-moi donc, mon cher Huret, etc.,
L. Gandillot.
paraît avoir trouvé le moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau à l’orchestre:
Paris, 21 août.
Mon cher ami,
Vous m’avez demandé une lettre à bâtons rompus, à bâtons rompus je vous réponds!
Et, d’abord, tâchons de nous ressouvenir de notre questionnaire car, avec le souci d’ordre qui me caractérise, je l’ai tellement bien rangé que je ne puis plus mettre la main dessus.
Où je suis?
Depuis huit jours à l’étranger, à Paris! Mais pas pour longtemps car j’ai peur d’y oublier lefrançais; la semaine prochaine je pars pour le Midi; l’été est vraiment trop dur à Paris; il n’y a pas, il fait trop froid.
Les directeurs de théâtre ont-ils raison de lutter contre les cafés-concerts?
Évidemment! Comme les cafés-concerts auront raison de lutter contre les théâtres.
Les cafés-concerts font-ils vraiment du tort au théâtre?
C’est indiscutable!Champignol malgré luia eu 560 représentations,le Dindon,l’Hôtel du Libre-Echange,Monsieur chasse,le Fil à la patte, quelque chose comme un millier de représentations: «Ah! sans ces sacrés cafés-concerts!...»
Quel sera le goût du snobisme au théâtre de «l’Œuvre» cet hiver?
Il faudrait d’abord admettre que le snobisme ait un goût, et alors il ne serait plus le snobisme. Or, comme il n’obéit pas à un goût mais à un mot d’ordre, posez la question à ceux qui le donnent.
Êtes-vous d’avis que le drame historique et en vers manque de débouchés?
Je ne crois pas tant qu’il manque de débouchés, je crois surtout qu’il manque de spectateurs.
Trouvez-vous qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?
Comme chevaliers, certainement. Maintenant, comme officiers...?
Connaissez-vous un moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau au théâtre?
Je n’en vois qu’un. Déclarer que seules pourront garder leurs chapeaux les femmes âgées de plus de quarante ans.
A vous, quand même,
GeorgesFeydeau.
n’envoie pas dire leur fait aux directeurs et appuie ses démonstrations d’une opulente érudition.
Mon cher Huret,
Mille pardons d’avoir tant tardé à vous répondre. Je n’étais pas à Paris, en sorte que je ne trouve qu’aujourd’hui votre lettre.
Est-ce que les directeurs de théâtres vontnous raser encore longtemps? Ils nous assomment avec leurs revendications. Sous le prétexte—d’ailleurs mensonger—que leur commerce ne bat que d’une aile, ils décrètent l’univers entier d’accusation et portent plainte contre les passants. Un jour, c’est l’Assistance publique qui les ruine; le lendemain, c’est le billet de faveur qui est la cause de leurs désastres; il y a un mois, c’était Montmartre qui leur prenait leur clientèle; aujourd’hui c’est le café-concert dont le «développement» les menace. En vérité, on n’a pas idée de ça. Et puis quoi, le café-concert? Qu’est-ce qu’il a fait, le café-concert? Et où est-il le «développement» que ces gens nous signalent du doigt comme une sorte de spectre rouge? Si vous voulez bien vous reporter aux dernières années de l’Empire, c’est-à-dire à trente ans d’ici, vous constaterez, preuves en main, que Paris comptait, pour le moins, une demi-douzaine de beuglants qui ont aujourd’hui disparu et n’ont pas été remplacés. Vous me direz: «Parisiana.» Bon! Eh bien! et la Tertulia? et les Porcherons? et le XIXeSiècle? Sans parler de l’Eldorado devenu théâtre régulier, de l’Alcazar, qu’on a démoli il y a six semaines, et de l’Horloge, que notre ami Bodinier, si j’en crois uneinformation récente, se propose de désaffecter au profit des jeunes écrivains dramatiques. Cependant, depuis la guerre, je vois surgir la Renaissance, les Nouveautés, la Comédie-Parisienne, le Nouveau-Théâtre, la Bodinière, est-ce que je sais? Alors quoi? Nous avons cinq théâtres de plus, six cafés-concerts de moins, et c’est le concert qui se développe!... Je vous avoue que je ne comprends pas. Et remarquez que, si j’ai oublié involontairement de mentionner les Bouffes-du-Nord, j’ai fait exprès de ne citer ni le Théâtre libre, ni l’Œuvre, ni les Escholiers, ces maisons n’étant pas ouvertes au public payant et ne créant, dès lors, aucune concurrence aux théâtres à bureaux ouverts.
Tout ça, c’est des bêtises et des mauvaises raisons. A bonne pièce, bonne recette; toute l’affaire est là. Est-ce queLa Douloureusede Maurice Donnay n’a pas été une grosse affaire d’argent?Le Chemineaude Richepin a-t-il, oui ou non, tenu l’affiche pendant cinq mois?La Samaritaine, de Rostand, a-t-elle réalisé près de 70,000 francs en dix représentations à peine? Prenons les choses de moins haut. Est-ce que Michaut a à se plaindre avecChampignol,La Tortue,L’Hôtel du Libre-Echangeet aussi leSursis, qui en est, aujourd’hui, à la 280e? Il faut peut-être que je m’apitoie sur le sort de l’infortuné Rochard qui se fait des rentes avecLes Deux Gosses, depuis quelque chose comme deux ans. Et l’excellent Léon Marx, directeur du théâtre Cluny et professeur de pourboires aux cochers, il faut aussi que je verse des larmes sur la misérable condition où l’ont réduit les cabarets de Montmartre et les cafés-concerts du centre? Je vous répète, mon cher Huret, que tout cela est enfantin, et que les directeurs de théâtre sont mal fondés dans leurs plaintes. Si Samuel a 3,500 francs de frais par jour et si Baduel, à la Porte-Saint-Martin, remporte une tape avecDon César de Bazanet avec des pièces de Déroulède, j’en suis fâché; mais ce n’est la faute ni de Reschal, ni d’Yvette, ni du grand Brunin.
Qu’on ne fasse pas de bêtises; on ne sera pas tenté de les faire payer aux autres.
Bien à vous,
G. Courteline.
tout en se plaignant d’une chaleur torride, développe l’anecdote avec agrément:
Spa, 14 août 1897.
Ah! mon cher Huret, parler théâtre par une torride matinée d’août! quand tout chante, tout vibre... et que la pêche à la truite vous attend! c’est à vous envoyer à tous les diables!
Où je passe mes vacances?
Un peu partout; à Spa pour le moment. Et si j’ajoutais que par cette température je travaille toute la journée, vous me traiteriez de fichu blagueur... et vous auriez raison! Je m’amuse donc autant que je peux et je travaille le moins possible: qui n’est pas un peu socialiste à ses heures?
Hélas! je songe qu’il me faudra bientôt regagner Paris pour lire aux artistes du Palais-RoyalLes Fêtards, pièce en trois actes et quatre tableaux, écrite en collaboration avec Antony Mars, musique de Victor Roger. Vous parlerai-je aussi d’une comédie dont nous venons,Georges Duval et moi, de terminer le troisième acte et qui en aura quatre? de... et de...? Non! je ne vous en parlerai pas, car j’ai un principe qui, pour ne pas dater de la Révolution, n’en est pas moins excellent: tant qu’une pièce n’est pas entrée en répétition...
La liberté des cafés-concerts?
Je trouve que les directeurs ont parfaitement raison de se défendre. Quant à mes arguments, les mêmes que les leurs. Je crois donc inutile d’insister et je passe à la question des chapeaux.
Ah! ces chapeaux!
Eh bien! mon cher Huret, tout me porte à croire que nous en souffrirons encore cette année.
Tenez, à propos de cette question, une simple histoire:
C’était à Bruxelles, au Vaudeville, on jouaitLe Paradis. A l’orchestre se prélassait une grosse dame au chapeau tour-eiffelesque—avez-vous remarqué que les chapeaux de théâtre sont toujours plus grands que les chapeaux de ville? c’est charmant!—et derrière la dame un malheureux spectateur se penchait tantôt à droite, tantôt à gauche et finalement ne voyait rien du tout.
A un moment, n’en pouvant plus:
«Madame.
—Monsieur?
—Votre chapeau m’empêche de voir.
—Désolée! Que voulez-vous que j’y fasse?
—Mais... ôtez-le!
—Oter mon chapeau? Jamais!»
Il eut beau insister; la dame était de roc. Alors que fit-il? Il tira de sa poche—vous savez qu’on fume au Vaudeville—un énorme cigare, l’alluma et se mit à envoyer avec grâce toute la fumée dans la figure de la dame.
«Monsieur!
—Madame?
—Faites donc attention!
—Votre chapeau, madame!
—Mais vous m’asphyxiez!
—Votre chapeau, madame!!
—Vous êtes un malappris!
—Votre chapeau, madame!!!»
Et la dame dut s’avouer vaincue: elle ôta son chapeau!
Comme nous ne pouvons, à Paris, opposer le cigare aux chapeaux, pourquoi ne pas prendre un moyen mixte? interdire le chapeau à l’orchestre et le tolérer au balcon?
Tel est mon plan.
Si je suis d’avis qu’il est urgent d’ouvrir de nouvelles salles pour créer des débouchés aux drames en vers et historiques?
Mais n’est-ce pas là le programme de Coquelin à la Porte-Saint-Martin?
Alors?
Si je suis pour le retour aux spectacles coupés?
Oui. Mais le public?
C’est une erreur, à mon avis, de se baser sur le succès de certaines pièces en un acte dans les petits théâtres à côté pour indiquer un revirement du goût public en ce sens.
Question de milieu.
Comment je pratique la collaboration?
Question embarrassante et délicate!
Il y a cent façonsDe couper les joncs...
Il y a cent façons
De couper les joncs...
dit la chanson. Il y a également cent façons de collaborer: cela dépend des collaborateurs.
O joie! il ne reste plus qu’une question! Décore-t-on assez de gens de théâtre?
Mais non... puisque je ne le suis pas!
Excusez le décousu de cette lettre, mon cher Huret, mais encore un coup—commedit l’Oncle—la pêche à la truite m’attend.
Bien cordiale poignée de main,
MauriceHennequin.
plaisante:
Heiden, le 6 août 1897.
Mon cher confrère,
Vous m’adressez une quinzaine de questions. Heureusement, je suis dans le pays des avalanches:
1oJe passe mes vacances, l’hiver, à Paris; l’été, je fais comme la nature, je produis. Cette année, délaissant un peu les fleurs... derhétoriqueet les plates-bandes philosophiques, j’ai particulièrement soigné les vignes qui me donnent ce petit vin clairet, dont les Nouveautés et le Palais-Royal attendent chacun une barrique. Ils l’auront! LeJournal des Débatsnous dira si c’est du vin de derrière lesFaguets;
2oJe préfère de beaucoup le théâtre au café-concert,parce que je vais au théâtre gratuitement et qu’au café-concert je paye ma place.
Je ne vois qu’un moyen de ruiner l’industrie des cafés-Yvette: c’est de multiplier les entrées de faveur dans les théâtres;
3oLe drame historique et en vers ne manque pas de débouchés. Il a:
Donc, si l’on construit de nouvelles salles, je demande qu’elles soient affectées à la représentation d’œuvres lyriques de l’école française, d’œuvres étrangères très profondes. (Il n’y a rien qui fasse faire de l’argent aux vaudevilles comme de multiplier, ailleurs, les spectacles ennuyeux);
4oLes chapeaux de femme se maintiendront encore à l’orchestre, cette année. Mais qu’importe? Enlevez les chapeaux, il reste les têtes coiffées!... Il faudrait donc n’admettre, à l’orchestre, que de petites femmes chauves!
5oJ’ignore complètement ce que voudront, cette année, les abonnés de l’Œuvre. Je conseilleaux auteurs de la maison de nous donner un peu de tout, d’égaler le plus possible Shakespeare, Molière, Victor Hugo, etc., etc., et ce sera très bien;
6oIl est désirable que les spectacles coupés reviennent à la mode. Voici, pour mon compte, ce que j’ai imaginé: j’ai créé leBAISSER DE RIDEAU, politique, social, littéraire, artistique, religieux, philosophique, scientifique, etc., etc.
J’ai remis à Porel et à Carré un petit acte, modeste et simple, dans lequel je traite, en un quart d’heure, la question de l’éducation de l’âme, de beaucoup supérieure à l’instruction actuelle, c’est-à-dire à l’entassement des connaissances humaines dans des cerveaux d’enfants.
Maintenant, voici pourquoi cette innovation doit conquérir Paris, la province et l’étranger: lebaisser de rideauseragratuit; il sera donné en supplément de spectacle. (J’espère que le gouvernement n’y verra pas une loterie.)
Si le spectateur s’ennuie, il n’aura rien à réclamer... que son pardessus.
L’heure est venue où le théâtre doitprouver quelque chose. Il faut préparer, amorcer, tâter le public, au moyen de petites œuvres d’unedurée de dix à quinze minutes. Si le public accepte et applaudit, on deviendra ambitieux.
On va encore dire que je suis un original, mais je voudrais bien faire comprendre à mes contemporains que tout progrès a sa source dans l’originalité et qu’une chose doit être neuve avant d’être ancienne.
Sur cette conclusion, dédiée à M. La Palisse, je vous ferai observer que j’ai répondu, en six numéros, à vos quinze questions, et je serre vos mains d’inquisiteur.
AlbinValabrègue.
aussi:
Château de Boisement, 6 août 97.
Mon cher Huret,
Quelques lignes seulement en réponse à vos nombreuses questions; il fait tellement chaud que, comme dit mon confrère Chose, je vous écris d’une main et transpire de l’autre!
Je me plais à la campagne sans m’y plaire beaucoup; mais là, au moins, quand il y a un souffle de vent il est pour moi,—il est vrai que lorsqu’il y en a un grand, j’en profite aussi.
Je travaille tant que je peux! j’accumule vaudevilles, comédies, opérettes et mélodrames! Mon rêve est d’accaparer tous les théâtres l’hiver prochain et de gagner deux ou trois millions de droits d’auteur.
Vous me demandez si les bouisbouis et les cafés-concerts font du tort aux théâtres: je ne le crois pas; il me semble qu’il y a à Paris place pour tout le monde au soleil—surtout quand celui-ci ne donne pas.
Vous me demandez également si les femmes doivent retirer leur chapeau au théâtre: ça, oui, par exemple! je suis pour qu’elles le retirent, et même bien autre chose avec!
Enfin, vous voulez savoir si je suis pour le spectacle qui commence tôt et finit de bonne heure, comme du temps de mon frère Molière? Mon idéal, c’est qu’il n’y ait plus à Paris que des matinées, afin de laisser la soirée libre aux gens qui, à mon salutaire exemple, n’aiment pas à se coucher tard.
Voilà, mon cher Huret. J’oublie peut-êtrequelque chose, car je n’ai pas votre lettre sous les yeux.—Je vous ai répondu par sympathie pour vous; mais là, entre nous deux, qu’est-ce que vous allez bien faire de mes «opinions»?—les vendre à des femmes du monde?
Bien à vous,
ErnestBlum.
nous en veut de le faire écrire. Qu’il nous pardonne!
Etampes, le 5 août 1897.
Mon cher Huret,
Si je travaille l’été? Quelquefois, quand un nuage bienfaisant m’en donne le loisir et que, par un jeu de volets, j’ai pu éloigner les mouches et les rendre aux hirondelles et aux fauvettes dont elles relèvent. Mais, par trente degrés de chaleur, je travaille comme la bière, c’est-à-dire que je fermente.
Si je fais du théâtre? Oui, pour moi. Et jepuis ajouter que mes pièces ont beaucoup de succès, quand je les raconte.
Mon sentiment sur les cafés-concerts est qu’ils font concurrence aux théâtres comme l’avenue de l’Opéra à la rue de la Paix, comme le boulevard Haussmann aux anciens boulevards, comme les établissements de bouillon aux restaurants jadis en vogue.
Si j’ai trouvé un moyen d’empêcher les femmes de garder leur chapeau au théâtre? Mais certainement: que les hommes en fassent autant. «Otez votre chapeau, j’ôterai le mien.»
Les pièces en un acte vont-elles revenir en vogue? Oui, si Courteline, Tristan Bernard, Pierre Veber, Louis Dumur et Jules Renard trouvent des imitateurs, sinon des égaux.
Quand un spectacle coupé aura fourni cinquante bonnes représentations, tous les directeurs y viendront.
Le questionnaire étant épuisé, il ne me reste, mon cher ami, qu’à vous serrer cordialement la main.
AurélienScholl.
est gai:
Samedi.
Mon cher Huret,
J’ai trouvé votre lettre, hier, en rentrant d’un court voyage à la mer. Est-il encore temps de répondre à vos questions? Ma foi, au petit bonheur.
Où je passe mes vacances?
A Montlignon (Seine-et-Oise). Un petit nid de verdure, au pied de la forêt de Montmorency, où il n’y a pas de chemin de fer et presque pas de bicyclistes. Le pays rêvé, quoi!
Un seul voisin: le beau-frère de Paul de Choudens, M. Humbert, un homme charmant, que tous les auteurs et compositeurs connaissent bien. Avec lui comme guide et compagnon je fais des promenades exquises en forêt, et je vous assure bien que, dans ces moments-là, je ne pense guère à Paris, ni à ses pompes, ni àmesœuvres.
Je travaille cependant...—lorsqu’il pleut, par exemple!
A quoi?
A des vaudevilles.
Pour qui?
Mais pour les directeurs qui voudront bien m’honorer de leur confiance... et j’espère qu’ils seront beaucoup.
Si je suis d’avis qu’il faut ouvrir des salles supplémentaires pour les Frédégondes de nos jours?
Sûrement... certainement... tout de suite!... Au bout de huit jours cela ferait un théâtre de plus pour le vaudeville.
Si j’ai trouvé un moyen de faire disparaître les chapeaux de dames de l’orchestre?
Oui... non... peut-être bien. Voici: chaque dame serait tenue de prendre deux fauteuils, un pour son... usage personnel et l’autre pour son chapeau.
Cela ferait monter les recettes... et ce serait toujours un moyen de lutter contre le tort que nous font les cafés-concerts.
Si je trouve qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?
Non! non!! non!!! On devrait les décorer tous: je ne le suis pas.
Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?
Je le voudrais bien, mais ce moment est loinencore. Et cependant, c’est là le vrai motif d’insuccès de bien des vaudevilles. Les auteurs ayant un joli sujet à traiter sont obligés de l’écarteler en trois actes, alors que, bien souvent, ledit sujet n’en comporterait qu’un ou deux au plus. Il faut donc allonger la sauce... et, quelquefois elle ne fait pas passer le poisson. Vous imaginez-vousLe Roi Candaule,Le Homard,l’Affaire de la rue de Lourcine, et bien d’autres petits chefs-d’œuvre, en trois actes?
Et voilà pourtant les bijoux que nous donneraient, sans doute encore, les spectacles coupés!
Ce que je pense de la Duse?
Ah! non... pardon... ça ne fait pas partie de votre questionnaire...
Cordiale poignée de main,
AntonyMars.
propose justement le même moyen que M. Feydeau, à dix ans près:
Mon cher Huret,
1oJe suis à Bagnères-de-Luchon, avec Samuel. Nous préparons la reprise duCarnet du diable, cherchant un clou pour substituer aux tableaux vivants dont deux années passées ont quelque peu défraîchi l’actualité.
2oEn train? La pièce que nous faisons pour la saison, Blum et moi, musique de Serpette; directeur: Samuel, déjà nommé. Plaisirs? Astiquer mon fusil pour l’ouverture de la chasse que j’attends impatiemment, et préparer, avec les Parisiens de Luchon, une fête de charité au bénéfice des inondés de la vallée.
3oJe suis pour beaucoup de libertés: celle des cafés-concerts ne me choque pas exagérément. Je crois bien tout de même que leur... laisser-aller a fait quelque tort à la bonne tenue des théâtres. Mais, quoi? faut-il pas vivre avec ses microbes?
4oOui, je crois qu’on va vers la mise en scène, exactitude, luxe et splendeur à l’occasion. Ne pas s’y tromper d’ailleurs: la mise en scène n’est pas le tableau, c’est le cadre.
5oSi mes pièces ont en province un succès différent qu’à Paris? J’en ai fait l’expérience, hier. MmeSimon-Girard et Huguenet jouaientla Dot de Brigitte, au Casino. Après le 1eracte, où ils ne font qu’apparaître, j’entendais dire dans les groupes: «C’est assommant!» Après le 3eacte, où on les voit beaucoup, les mêmes groupes disaient: «C’est délicieux!» Tirez votre conclusion!
6oQuel moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau au théâtre? Un écriteau: «Les dames au-dessus de trente ans sont seules autorisées à conserver leur chapeau sur la tête.»
7oLe marasme de l’opérette n’est pas douteux. L’opérette traverse une période d’attente, je crois. Elle attend: un fils de Meilhac, un fils d’Offenbach, un fils de José Dupuis et une fille d’Hortense Schneider.
8oY a-t-il moyen de créer de nouveaux débouchés au drame en vers et au drame historique?—C’est bien possible. S’il n’y avait en souffrance qu’un petit Dumas père et un petit Victor Hugo ça vaudrait la peine!
Et bien affectueusement à vous, mon cher Huret,
Votre tout dévoué,
PaulFerrier.
donne une leçon de critique aux auteurs de sa génération en rendant à la fois justice à la valeur des œuvres passées et aux tendances nouvelles de ses successeurs:
Cher monsieur,
De retour d’un petit voyage, je trouve, en arrivant à Paris, le questionnaire que vous avez bien voulu m’adresser et auquel je m’empresse de répondre.
1oA quoi employez-vous vos vacances? Travaillez-vous? Vous amusez-vous? Si vous travaillez, à quoi—et pour qui?
Je suis vieux, puisque mon premier vaudeville a été joué au Palais-Royal il y a 42 ans.—J’ai beaucoup produit, puisque j’ai fait représenter à Paris 96 pièces, il en résulte que je m’accorde généreusement des loisirs bien mérités.—Je passe l’été au Vésinet—je vous recommande le Vésinet, c’est un endroit charmant—et je m’y donne pour consigne fidèlement observée: me reposer beaucoup, travailler très peu. Conformément à ce programme,j’écris en ce moment avec une sage lenteur une comédie en 3 actes que j’ai l’intention de présenter aux directeurs du Palais-Royal.
2oSuivez-vous les théâtres?
Je suis avec beaucoup d’intérêt le mouvement théâtral, surtout en ce qui concerne le genre auquel je me suis consacré, c’est-à-dire le vaudeville et l’opérette.
3oQue pensez-vous de l’évolution présente de ce genre? A-t-il besoin de se rajeunir?
Au début de ma carrière je me suis donné pour modèles Scribe, Labiche et Duvert (on pouvait choisir plus mal) qui apportaient un très grand soin à la charpente de leurs pièces et avaient recours, pour obtenir leurs effets, à de nombreuses préparations. Je suis resté fidèle à ce système et je constate que les vaudevilles et opérettes qui ont le mieux réussi dans ces derniers temps, étaient précisément construits d’après ces principes qu’on est convenu d’appeler le vieux jeu. J’en conclus que le vieux jeu a du bon, mais je reconnais que, pour donner satisfaction aux désirs du public, il est nécessaire, même dans les œuvres légères, de serrer la vérité de plus près et de fouiller davantage les caractères des personnages. L’habileté consisterait peut-être à édifier legros œuvre d’après les anciennes traditions, mais à apporter une foule d’idées neuves dans les détails de l’architecture.
4oVa-t-on vers plus de mise en scène? Croyez-vous à l’efficacité de la mise en scène, son luxe, son exactitude pour le succès d’une pièce?
Je crois qu’une belle mise en scène complète le succès d’une bonne pièce, mais je ne crois pas que le luxe des décors et des costumes puisse apporter un élément de réussite à un ouvrage dramatique qui n’est pas franchement accepté par le public. Quant à l’exactitude de la mise en scène il m’a toujours semblé que la pousser jusqu’au vrai absolu était d’une utilité des plus contestables. A mon avis, il suffit, grâce à l’art du décorateur, de donner au public l’illusion du vrai.
Cordialement à vous,
HenriChivot.
Le Vésinet, 17 août 1897.
Royan, 17 août 1897.
Où je passe mes vacances, mon cher confrère?...A vrai dire, je n’ai pas de vacances, car je commence à travailler au moment où les autres vont se reposer. L’hiver, mes répétitions et les «premières» des autres absorbent la plus grande partie de mon temps. L’été, j’écris mes pièces.
Cette année, j’ai passé le mois de juillet à Vichy; je suis, en ce moment, à Royan; en septembre, j’irai rater des perdreaux et des lièvres dans la Charente!
Je m’adonne, depuis deux mois, à ma coupable industrie: je compose des livrets d’opérettes pour les Folies-Dramatiques, la Gaîté et les Bouffes-Parisiens. Voulez-vous des titres?—L’Agence Crook and Co;Les Sœurs Gaudichard;La Maison hantée; mes compositeurs? Victor Roger, pour la première; Audran, pour la seconde; Varney, pour la troisième.
Si je me suis, cette année, occupé exclusivement d’opérettes, c’est vous dire que, personnellement, je ne vois pas ce genre aussi démodé qu’on le dit.
Tous les hivers on l’enterre, cette pauvre opérette. Mais il faut croire que l’inhumation est toujours un peu précipitée, car on la voit renaître de ses cendres à chaque saison!
Cette année encore n’a-t-on pas fêté des centièmeset même des deux centièmes à la Gaîté, aux Variétés, à Cluny et aux Folies?
La vérité, c’est que l’opérette s’est transformée: elle ne doit plus être le vaudeville, agrémentée de musique nouvelle, ou bien... elle est considérée par le public comme un objet d’un autre âge. La vieille opérette est plus que malade, mais il en est né une autre qui se porte fort bien.
Les cafés-concerts et les «bouisbouis» nuisent-ils aux théâtres en général? Oui, mais pas autant qu’on le dit (les recettes annuelles des théâtres vont toujours en progressant).
On a prétendu que les concerts devaient leur vogue relative au bon marché de leurs places et à la faculté offerte au spectateur d’y fumer et d’y consommer. A mon avis, leur succès tient encore—et surtout—à une autre cause bien plus simple.
Qu’est-ce qui fait le vide dans les salles de spectacles? Le «four»! le terrible «four» proclamé le lendemain de la «première» par toute la presse. Eh bien! le café-concert n’a jamais de «four»! Il a même trouvé un moyen infaillible de n’en pas pouvoir éprouver. Il ne donne que des «numéros» qu’il change, du jour au lendemain, s’ils n’ont pas plu à la premièreaudition qui a lieu, généralement, sans tambour ni trompette. Le public, assuré de ne pas tomber sur un spectacle entièrement mauvais, va voir tel bouiboui pour son «ensemble» et non pour un de ses «numéros».
Voilà pourquoi le café-concert et le bouiboui qui possèdent une troupe suffisante conservent longtemps leur vogue, alors qu’un théâtre à la mode, faisant le maximum aujourd’hui, tombera demain à 300 fr. avec ses mêmes et excellents artistes, s’il a eu la malchance de tomber sur un «four»!
J’ai vu jouer quelquefois mes pièces en tournée. Les mêmes «effets» se reproduisent à peu près partout—même à l’étranger, dans les traductions.
Tous les publics sont donc à peu près les mêmes pour les pièces «à situations». Dans les ouvrages «à thèse» ou purement littéraires, il en est tout autrement. Bien des hardiesses et des finesses, applaudies à Paris, restent incomprises d’une certaine partie du public provincial.
Vous me demandez aussi d’émettre mon avis sur la question des chapeaux de dames aux fauteuils d’orchestre? Je vous dirai tout net que l’on devrait bien laisser tranquilles nos charmantes spectatrices!
Pourquoi confieraient-elles de gracieuses et fragiles coiffures qui sont souvent, à Paris, de véritables objets d’art, à des ouvreuses qui les empilent—n’ayant pas de vestiaires spéciaux—avec les pardessus et les parapluies?
«Qu’elles partent sans chapeau de chez elles!
—Mais celles qui vont au restaurant?
—Qu’elles prennent un cabinet particulier!
—Ça ne leur plaît que selon leur cavalier...»
Et puis, il y a aussi les «honnêtes femmes qui vont à pied». Voulez-vous qu’elles traversent les carrefours avec des plumes et des fleurs dans les cheveux? Le spectacle serait alors dans la rue—et voilà une concurrence de plus aux théâtres qui se plaignent déjà d’en avoir trop!
Pourquoi, d’ailleurs, la mode des hautes coiffures durerait-elle plus que les autres? Un peu de patience, messieurs!...
Pour les décorations que l’on accorde aux écrivains dramatiques, il me semble que tout auteur doit désirer très larges—plus larges—les libéralités ministérielles faites à ses confrères—ne serait-ce que dans l’espoir—généralement inavoué—d’attraper, un jour ou l’autre, un petit bout de ce ruban que l’on ne blague qu’à la boutonnière des autres!
Ai-je répondu à toutes vos questions, mon cher confrère? Oui, je crois.
Je vous autorise à publier l’ouvrage in-octavo que vont former mes réponses. S’il y a deux volumes, vous pourrez ne m’envoyer que le meilleur... le troisième!
Bien cordialement à vous,
MauriceOrdonneau.
Villa Bienvenue, Royan-Pontaillac.
est à la fois, pour les réformes et pour la tradition:
Bornier, par Aimargues (Gard), 7 août 1897.
Mon cher confrère,
Votre lettre m’arrive à la campagne, et, malgré la chaleur torride qui invite à la paresse, je me fais un plaisir de répondre à votre questionnaire.
Ce que je fais? Je regarde si les nuages qui arrivent de la mer voudront bien crever unpeu sur mes vignes. C’est rare, car les montagnes et le Rhône attirent les nuages, et je ressemble à un poète dramatique qui se demande si un directeur de théâtre voudra bien jouer sa pièce.
Du reste, je connais les deux questions, et si je savais faire des chroniques, je vous en enverrais une, où je démontrerais que viticulteur et auteur dramatique sont deux métiers qui se ressemblent absolument.
Vous me demandez si je trouve qu’il y ait assez de théâtres pour le drame historique et le drame en vers? Certes, non! Et je ne pense pas sans tristesse aux jeunes gens qui ont le courage d’écrire des drames en vers—la malice dit tragédies, dans l’espoir de ridiculiser et de nuire.
Vous qui touchez de très près, et avec une juste sympathie, aux choses du théâtre, savez-vous bien, cependant, qu’il n’est guère de martyre pareil à celui d’un jeune poète que la vipère dramatique a mordu? D’abord tout homme qui fait des pièces, des pièces en vers particulièrement, semble un ennemi pour les autres hommes, sauf quelques honorables exceptions. Pourquoi? Pour une foule de raisons, entre autres parce que les succès dethéâtre, presque toujours, donnent instantanément la richesse et la renommée: de là les envieux. Faites des romans, des volumes de vers, des sonnets, des poèmes épiques, on sourira doucement ou ironiquement, voilà tout; mais ne tendez pas votre main vers les fruits d’or du théâtre, ou vous aurez tout de suite mille ennemis connus et inconnus. Je pourrais citer tel individu qui passe sa vie à empêcher les autres de faire jouer leurs pièces, c’est son petit plaisir. Et il y réussit par des moyens très ingénieux. Si les poètes qui ont acquis déjà la célébrité trouvent des difficultés pareilles, on peut juger de tous les déboires qui attendent un poète jeune, inconnu et timide. A quelle porte ira-t-il frapper, qui ne soit presque fermée d’avance?
C’est pour cela qu’il faut un plus grand nombre de théâtres littéraires, de théâtres où l’on joue des drames en vers, afin que les directeurs se fassent concurrence—ce qui ne les empêchera pas de faire fortune, au contraire! Je réclame mieux encore pour les jeunes auteurs: un Comité de lecture. Non pas seulement des examinateurs qui lisent les manuscrits chez eux, quand il leur plaît, à bâtons rompus, mais, de plus, comme au Théâtre-Français,un Comité qui entende la pièce lue par l’auteur. Un Comité c’est déjà un public qui juge l’œuvre parlée, tandis qu’un examinateur isolé ne reçoit pas l’impression directe du poète. Ceci demanderait de longs développements, mais je vous en ai dit assez pour attirer l’attention et la bienveillance sur mes jeunes confrères.
Ainsi donc, augmenter le nombre des théâtres littéraires le plus possible, le plus tôt possible! Quant aux acteurs, vous en trouverez, n’en doutez pas: il en est beaucoup de disponibles, et il en viendra des nouveaux, selon les besoins des théâtres futurs.
J’en viens à votre dernière question:
Le vers libre doit-il bientôt faire son entrée dans le drame en vers?
Je suis très loin de blâmer les tentatives et les nouveautés littéraires. Je me rappelle, j’avais alors dix-huit ans, que Viennet, l’auteur deCloviset d’Arbogaste, écrivait à une de mes parentes: «Votre neveu réussira peut-être, mais ses vers sont trop pleinsd’impuretés romantiques.» Je ne peux donc pas à mon tour, m’indigner des impuretés prosodiques de mes jeunes contemporains; je crois même que ces tentatives peuvent amener quelques bons résultats pour la poésie lyrique, comme leThéâtre libre en a réellement produit pour la comédie et le drame. Mais je ne conseillerai pas l’emploi du vers libre pour le drame, et cela pour une raison fort simple: c’est que le public a dans l’oreille le vers régulier de douze syllabes avec hémistiche; si vous faites des vers de quatorze ou quinze syllabes sans hémistiche et avec un grand nombre d’hiatus, le public, désorienté, passera son temps à chercher si les vers sont plus ou moins longs et il ne suivra plus la pensée de l’auteur, ce qui est la chose importante. Cette raison seule suffirait, selon moi, à ne pas conseiller aux poètes le vers irrégulier. Du reste, le vers régulier de douze syllabes à rimes suivies n’a pas empêché Corneille, Racine, Victor Hugo, et tant d’autres d’écrire des chefs-d’œuvre pour la scène, et on peut se contenter des libertés rythmiques d’Hernaniet deMarion Delorme.
Voilà, très sommairement, ce que je pense et ce que je devais vous dire dans l’intérêt des nouveaux poètes. Puisque vous m’avez incité à leur donner un conseil, en voici un autre plus important. Je reçois souvent des lettres dont l’auteur me confie qu’il a l’intention de mettre au théâtre tel grand personnage historique; c’est mal comprendre la mission dudrame moderne. Il ne s’agit pas de faire une pièce sur Charlemagne, César ou Henri IV; l’essentiel est d’avoir, avant tout, une pensée philosophique, juste et simple, de l’examiner sous toutes ses faces. Quant aux personnages et à l’époque, on les trouvera toujours, ou, plutôt, ils se présenteront d’eux-mêmes. Alors, il faut étudier l’époque et les personnages d’après les documents les plus sérieux et les plus nombreux, en un mot,vivre dans le milieu. L’histoire est le naturalisme dramatique.
Vous avez raison, mon cher confrère, de poser publiquement ces questions; si je vous ai quelque peu aidé à les résoudre, j’en serai très heureux et très flatté.
Henri deBornier.
travaille... pour les autres:
Veules, 9 août 97.
Mon cher confrère,
Vous me faites d’assez nombreuses questions.Permettez-moi de ne répondre qu’à quelques-unes.
Si, pendant les vacances, je travaille, ou si je m’amuse?
Je m’amuse—en travaillant. Je vis maintenant fort retiré, fort isolé, et je travaille beaucoup, n’ayant plus que ça à faire.
A quoi je travaille et pour qui?
A plusieurs choses pour plusieurs personnes. Pour mon compte personnel, à un drame en vers et à un livre sur la question sociale (l’objet de votre grande enquête) qui a été la méditation de toute ma vie. Pour Victor Hugo, je rassemble les éléments du tome II de saCorrespondance, qui doit paraître en octobre, et d’une nouvelle série deChoses vues, qui paraîtra au printemps; de plus, je mets au point scénique, pour Coquelin, un curieuxmélodramede l’auteur d’Hernani, qui est la comédie—ou la parodie—la plus amusante du monde. Pour Vacquerie, je prépare une réimpression deProfils et Grimaces, et je vais achever l’arrangement, commencé par lui, de sonTragaldabas. Vous voyez que j’ai de la besogne.
Vous voulez bien me demander ensuite ce que je pense de l’état actuel du drame.—A quelle cause j’attribue le ralentissement de savogue?—Uniquement à la cherté des places. Mais peut-on croire et dire que le drame périclite, quand on voit un artiste tel que Jules Lemaître se laisser tenter par cette admirable forme du théâtre? Est-ce que Victorien Sardou, est-ce que Jean Richepin ne sont pas dans toute la force du talent? Et voici M. Rostand qui arrive et dont leCyrano de Bergeracsera, je vous le prédis, un des grands succès de cet hiver.
Je vous serre cordialement la main, mon cher confrère,
PaulMeurice.
est lapidaire, comme toujours!
Boissy-Saint-Léger, 16 août 1897.
Mon cher Huret,
Je travaille à terminer leCyrano, que Coquelin va jouer à la Porte-Saint-Martin.
Je ne pense pas que les pièces en vers manquenten ce moment de théâtre. Comédie-Française, Renaissance, Porte Saint-Martin, Odéon... N’est-ce pas, grâce à Sarah et à Coquelin, le double de ce que nous avions il y a quelques années?
Et pour ces théâtres il n’y a déjà pas assez d’artistes sachant dire le vers; qu’adviendrait-il si de nouvelles scènes se créaient? Ah! qu’il serait temps de nommer un poète professeur au Conservatoire!
Quant au vers libre, mon cher Huret, je l’aime. On peut s’en servir au théâtre. Si j’en ai envie je l’essayerai. La seule chose que je ne comprendrais plus, ce seraitle vers libre obligatoire. Je suis pour le vers libre, et davantage encore pour le poète libre.
Croyez à mes meilleurs sentiments,
EdmondRostand.
l’auteur deFrédégonde, ne se fatigue pas:
Paris, 16 août 1897.
Indiscret... vous ne le serez jamais, mon cher concitoyen.
Vous me demandez si je travaille ou si je m’amuse?
Je travaille, donc je m’amuse. A quoi?—A une pièce. Pour qui?—Pour... la Critique.
Ce que je dis de sa sévérité à l’égard deFrédégonde?—Qu’elle m’a fait beaucoup d’amis.
Si je pense que le vers libre doit entrer bientôt au théâtre?—Quand MmeSarah Bernhardt le voudra.
Et si je crois, enfin, que la création de nouvelles scènes s’impose pour le drame historique ou le drame en vers?
Ici, je m’arrête, obligé de confesser mon incompétence, et je laisse à de plus autorisés le soin d’apprécier le goût et les besoins du public.
Ce que je sais seulement, c’est que depuis un quart de siècle environ on réclame la création d’une seconde scène à laComédie-Française, afin d’y pouvoir jouer simultanément le drame et la comédie, et que, commesœur Anne, on ne voit rien venir!
Bien cordialement à vous,
Alf.Dubout.
après avoir agréablement plaisanté les poètes et l’Académie, fait une éloquente théorie du vers dramatique:
La Garde, près Toulon, 12 août 97.
Mon cher confrère,
Il est peut-être un peu cruel de demander à un homme qui, le jour, fait exécuter des terrassements dans son enclos, et la nuit, sous des clairs de lune frais, après les torrides journées d’août, dans le Midi, roule sur une bicyclette avec de bons compagnons, il est peut-être un peu cruel de demander à cet homme-là ce qu’il pense du drame historique en vers.
Je crois que l’Odéon suffit au drame historique qui se cherche et le Théâtre-Français au drame historique qui s’est trouvé (en vers).
Toutefois, je regrette que, à la Comédie-Française, on n’ait pas une scène assez spacieuse pour faire mouvoir de vraies foules.
Je ne crois pas que «le public» ait «besoin»de drames en vers, ni de poèmes, ni de poésies. Ça lui est égal.
Il y a en France quelques millions de versificateurs. Le dictionnaire des rimes est le livre le plus répandu. Napoléon Landais est aussi connu que Napoléon Ier, et plus populaire.
Tous les collégiens, tous les bureaucrates, tous les caissiers, tous les commis voyageurs et tous les poètes font des vers.
Toutes les femmes lisent les vers qu’on leur adresse et ne lisent que ceux-là. Celles à qui on n’en adresse point, en demandent.
Les albums sont sans nombre, dans l’univers,—comme les sots de l’Ecclésiaste.
Mais personne ne lit «des vers».
Sully Prudhomme est un quasi-inconnu. C’est pourtant un grand poète,—quoiqu’il soit de l’Académie.
Cependant le vers au théâtre est toléré. C’est qu’il fournit au tragédien des sonorités particulières, bien rythmées comme la respiration même, qui lui permettent d’enfler la voix,—de forcer les effets, de les faire «sonner» démesurément,—comme il sied quand on dit en présence de trois ou de six mille spectateurs ce qui ne s’adresse qu’aux personnages du drame.
Quant aux interprètes suffisants—en trouverait-on si de nouvelles scènes s’ouvraient au drame en vers? Je crois que oui. Ce qui détourne les tragédiens de la tragédie ou du drame historique en vers, c’est la certitude où ils sont de rester inemployés.
Quant au vers libre, il entrera dans le drame en vers triomphalement dès qu’un homme de génie l’aura voulu. Le vers libre permettra, j’imagine, des nouveautés de paroles rimées qui seront les bienvenues pour nos oreilles lasses d’hémistiches tout faits, de tournures prévues. Il permettra, j’espère, une souplesse de naturel qui humanisera et simplifiera la langue poétique dramatique. La difficulté (dès qu’il s’agit de drame historique, non de comédie légère) sera de conserver aux périodes, malgré les brièvetés et les rapidités du vers libre, cette force que leur donne ce qu’on appelle le «grand vers», cet alexandrin dont la puissance propre, dont l’unité même naissent peut-être de ce qu’il est entouré ou précédé de vers tout semblables.
Rien de mystérieux comme les nombres.
Un bel alexandrin marchant à la fin d’une période d’alexandrins et commandant la halte est accompagné d’un effet de majesté tout particulier.Il y a une force difficile à mesurer. C’est le dernier rang des bataillons carrés bien disciplinés: commandés par Agrippa d’Aubigné ou Corneille, ils sont superbes. Un tas de francs-tireurs ou de vers libres, une armée de volontaires, c’est beau aussi, commandé par Garibaldi.
Les théories se font et se défont d’après les œuvres de génie.
Croyez-moi cordialement à vous,
JeanAicard.
Cher monsieur,
Voici la réponse à quelques-unes des questions que vous me posez. Je souhaite, pour le drame historique et le drame en vers, une transformation absolue, demandant à l’un un plus grand respect et une plus large compréhension de l’histoire, à l’autre une pensée supérieure et un renouvellement de forme auquel se prêtera particulièrement bien le vers libre. Nous tournons la meule d’Hugo depuis trop longtemps.
Pour la mise en scène? Une partie, l’intellectuelle, étant la moelle même de la pièce, j’y veux tous les soins; pour l’autre, la tangible et décorative, comme elle n’est faite que de lamentables, et coûteux pourtant, oripeaux de toile, j’en voudrais le moins possible. D’ailleurs, parviendrait-elle à donner l’apparence de la vérité qu’elle n’en serait que plus fâcheuse, l’illusion parfaite, le «trompe-l’œil», étant de valeur artistique absolument nulle. Le décor doit être dans l’œuvre même. C’est à l’auteur, au poète surtout, à créer par les mots l’ambiance que sa pièce demande. Ceci dit, pour le peu de toile peinte dont on ne pourra pas se passer, j’exigerai que la qualité y supplée à la quantité et que le décor, au lieu d’une méprisable adresse d’exécution, présente, ce qui n’est jamais, un simple et personnel caractère de beauté.
Ce sont là, en littérature et en art, des idées que je suis déjà parvenu à réaliser pour moi dans une certaine mesure; il est possible que les circonstances me permettent de le faire un jour pour les autres.
Recevez, je vous prie, mes meilleurs compliments,
EugèneMorand.