XII.

Considéré au point de vue de l'art, on peut reprocher à ce morceau de manquer de fermeté. Quant à l'idée principale de la composition, qui était heureuse, David n'a peut-être pas osé la rendre avec assez de franchise. La tête de Napoléon, médiocrement ressemblante, a surtout le défaut d'être rendue d'une manière trop idéale. Tout en conservant à cet homme infatigable l'énergie même corporelle qui lui était propre, il eût été possible cependant d'exprimer la lassitude passagère dont les travaux nocturnes laissaient ordinairement des traces sur sa physionomie; c'était même le seul moyen de faire ressortir l'espèce de poésie qui devait résulter d'un pareil sujet.

Napoléon ayant entendu parler de ce portrait, dont sa vanité fut sans doute intérieurement flattée, en apprenant qu'il avait été commandé par un Anglais, voulut voir l'ouvrage. On rapporte qu'il en parut très-satisfait, et qu'après l'avoir attentivement regardé, il dit à son premier peintre: «Vous m'avez deviné, mon cher David; la nuit je m'occupe du bonheur de mes sujets, et le jour je travaille à leur gloire.»

On a avancé, mais sans preuves, que quelques réponses un peu brusques avaient failli plusieurs fois attirer sur David la disgrâce de Napoléon. Tous les faits connus semblent prouver le contraire; et, sans rappeler ici ce qui a été dit à ce sujet, le brevet de commandant de la Légion d'honneur que David reçut en 1812 suffirait pour prouver que s'il a existé quelques petits dissentiments entre ces deux hommes, ces dissentiments n'ont été que passagers. Tout concourt, au contraire, à faire croire que Napoléon, indépendamment de l'importance qu'il pouvait attacher comme souverain au talent de David, a toujours porté à l'homme une affection sincère. Parlant un jour avec son premier peintre, l'Empereur lui dit «qu'il avait conçu le projet de réunir tous ses tableaux dans le musée impérial. Il y a une galerie de Rubens, ajouta-t-il, je veux que la France me doive la galerie de David.—Sire, répondit David après l'avoir remercié, je crois qu'il est impossible aujourd'hui de former cette collection. Mes ouvrages sont trop dispersés; ils sont entre les mains d'amateurs trop riches pour espérer qu'ils veuillent s'en détacher. Ainsi, par exemple, je sais que le propriétaire dela Mort de Socrate, M. Trudaine, met une grande importance à conserver ce tableau.—Nous l'obtiendrons avec de l'or, lui dit l'Empereur; offrez-en quarante mille francs, et allez s'il le faut jusqu'à soixante mille.» Ce tableau, commandé originairement par M. Trudaine le père, pour le prix de six mille francs, avait été payé dix mille à l'auteur pour lui témoigner la satisfaction que l'on avait eue de l'ouvrage. Cependant, malgré les offres qui furent faites à plusieurs reprises et avec beaucoup d'instances au propriétaire du Socrate, par David lui-même, de quarante et de cinquante mille francs, il ne put l'obtenir. «Ce refus me flatte, dit alors le peintre, mais je dois insister; j'en ai l'ordre de Napoléon. Il m'a autorisé à aller jusqu'à soixante mille francs.—Je les refuse, lui répondit-on, et je vous prie de dire à Napoléon que j'estime votre ouvrage au-dessus de toute offre. Si je lui faisais ce sacrifice, je voudrais qu'il fût gratuit.» On ajoute que lorsque David alla rendre compte, de la commission dont il avait été chargé, Napoléon, se levant brusquement de son fauteuil, dit avec humeur: «Il faut bien que je respecte la propriété; je ne puis forcer cet enthousiaste à nous abandonner sa maîtresse!»

Mais le temps approchait où tous ces rêves de gloire allaient s'évanouir. Les désastres de l'armée de Napoléon à Moscou, l'approche menaçante de celles des étrangers du territoire de l'empire, et les bruits précurseurs de la restauration des princes de la maison de Bourbon sur le trône de France, portèrent un coup terrible dans l'âme de ceux dont les intérêts de tout genre et jusqu'à leur sûreté personnelle dépendaient presque exclusivement de la puissance de Napoléon. Ceux qui, ainsi que David, pouvaient concevoir de justes craintes sur les actes de rigueur et de vengeance même que les Bourbons exerceraient contre les hommes qui avaient pris une part si active à la chute du trône et à la mort du dernier roi tremblèrent pour leur existence.

Dès que le territoire français eut été envahi, et que l'alarme fut donnée jusqu'à Paris, David, craignant que le fruit de ses longs travaux ne devînt la proie de vainqueurs dont on redoutait la furie, fit transporter loin de la capitale menacée tous ceux de ses ouvrages dont il put disposer. Ils furent déposés sur les côtes de l'Ouest, comme le lieu le plus favorable pour leur faire prendre la mer, ainsi qu'à David, si les chances de la guerre et de la nouvelle révolution imminente ne laissaient point d'autre voie de salut[70].

On ne reviendra pas ici sur les grands événements de la fin de 1813 et du commencement de 1814. Ceux qui en ont été témoins n'ont pas besoin qu'on les leur rappelle, et les jeunes générations en ont sans doute lu le récit. Un seul fait sur lequel il est important d'appuyer pour l'intelligence de cette histoire est la terreur profonde que l'on éprouva à Paris en voyant approcher les armées au 30 mars (1814), et l'espèce de désappointement que reçut l'orgueil national quelques jours après, lorsque l'on fut certain que la prudence des ennemis jointe à une générosité que l'on reconnut plus tard, avait épargné à la capitale de la France les violences, les rapines et les scènes que l'on attendait d'une douzaine d'armées victorieuses après avoir été si longtemps vaincues. Pendant les jours qui précédèrent et suivirent la capitulation de Paris, chacun était tellement préoccupé et des siens et de soi-même, qu'à moins d'habiter le même quartier, les amis avaient suspendu leurs relations habituelles. Étienne était dans ce dernier cas à l'égard de son maître David, logé alors dans la rue d'Enfer, en face du Luxembourg. Cependant il était impatient de le voir, et tout en se rendant chez lui, il se représentait la douloureuse impression qu'avaient dû faire sur cet homme la chute de Napoléon et surtout la présence des troupes étrangères dans Paris. Comme dans beaucoup de quartiers on avait établi des logements militaires, il pensait que David habitant une maison assez vaste, dans une partie moins peuplée de la ville, avait sans doute été compris au nombre de ceux qui payaient cette contribution aux vainqueurs. Alors, chemin faisant, il s'affligeait pour son maître de ce voisinage humiliant, et allait même jusqu'à craindre que quelque rustre vainqueur ne se fît un malin plaisir de reprocher brutalement à l'artiste son dévouement à Napoléon, ou même ses idées républicaines. L'esprit rempli de ces inquiétudes, Étienne entra, non sans que le cœur lui battît, dans la maison de son maître. La vue de soldats russes bouchonnant dans la cour le cheval d'un officier ne fit qu'augmenter cette disposition, et Étienne était réellement mal à son aise quand il ouvrit la porte de la pièce où David se tenait ordinairement.

Près de lui et de sa femme se trouvaient effectivement deux officiers russes, qui se levèrent très-civilement de leurs siéges lorsque Étienne entra et que David le leur eut présenté comme un de ses élèves. Trompés par cette qualification, à laquelle ils attachaient plus d'importance que n'en avait réellement celui à qui le maître l'avait donnée, les jeunes Russes regardèrent Étienne avec la même curiosité respectueuse qu'ils auraient éprouvée s'ils eussent vu Gérard, Girodet ou Gros, tant le seul titre d'élève de Davidavait alors de retentissement en Europe. Cependant la conversation ne tarda pas à reprendre son cours, et Étienne n'éprouva pas un médiocre étonnement en voyant les deux jeunes officiers s'exprimer en français de la manière la plus pure, et prier David d'avoir la complaisance de continuer les récits qu'il leur faisait, soit des habitudes journalières de l'empereur Napoléon, soit des circonstances de son couronnement, ou de la naissance du roi de Rome. En un mot, les vainqueurs étaient les vaincus, ils étaient enthousiastes de la France, se trouvaient particulièrement heureux que le sort les eût conduits chez un de ses plus grands artistes, pour lequel ils avaient dans toutes les circonstances de la vie journalière les égards les plus délicats et les plus flatteurs.

Les tableaux de David ne tardèrent pas à être rapportés à Paris; tous les étrangers s'empressèrent d'aller les voir, et il n'y eut que le portrait équestre de Napoléon, placé à Saint-Cloud, qui fut violemment enlevé par les Prussiens.

La mansuétude des princes alliés en s'emparant de Paris en 1814 est une des choses qui ont le plus contribué alors à adoucir les rapports de nation à nation et de proche en proche, à détruire ces haines si invétérées et si honteuses qui divisaient instinctivement les peuples de l'Europe. Cet exemple de modération donné par les ennemis de la France fut sans doute aussi ce qui aplanit le chemin du trône aux Bourbons, qui, sans ce précédent, se seraient peut-être cru le droit d'user de plus de rigueur. Pendant la première restauration, les hommes qui concevaient le patriotisme de la manière la plus rude et la plus sauvage furent souvent obligés de supporter avec le plus de sang-froid certaines mortifications qui les eussent fait entrer en fureur quelques mois auparavant. David en fournira un exemple. Les personnes à qui cet artiste témoignait de l'affection avaient l'habitude d'aller lui souhaiter sa fête le jour de la Saint-Louis. Parmi celles qui étaient les plus attentives à lui donner cette marque d'intérêt se faisait remarquer une dame de l'ancienne noblesse, fort âgée en 1814, et à laquelle David, à ce qu'il paraît, avait eu l'occasion de rendre un service très-important, lorsqu'il était membre du comité de sûreté générale. Cette dame, toute dévouée à l'ancienne monarchie, n'en avait pas moins conservé pour David une reconnaissance que le temps semblait rendre toujours plus vive. Aussi, sans compter certaines époques de l'année où elle rendait visite à David et à sa famille, ne manquait-elle pas de se présenter régulièrement le jour de la Saint-Louis avec un fort beau bouquet. À la suite de la première restauration, pendant tout le cours de l'année 1814, les lis qui distinguent l'écu de France avaient mis cette fleur à la mode, et on la cultivait à profusion. Si le lis, symbole de la puissance de la maison de Bourbon, était chéri de ceux qui se rattachaient à l'ancienne monarchie, les partisans de Napoléon et surtout les anciens républicains l'avaient en exécration. Sans faire attention à ces signes d'amour ou de haine politiques, la bonne dame, tout occupée de payer le tribut annuel de sa reconnaissance à David, et voulant lui offrir ce qu'elle avait trouvé de plus beau parmi les fleurs, lui présenta, le 24 août 1814, une tige de lis si grande et si fournie de fleurs, que l'on aurait pu difficilement retrouver la pareille dans Paris. Étienne se trouvait là lorsque Mme de *** entra avec son bouquet, et sa première idée fut d'observer la physionomie de son maître, pour découvrir si la distraction de la vieille dame ne donnerait pas lieu à quelque scène embarrassante. Mais David se levant tout à coup en la voyant entrer, sourit spirituellement à la vue de cette fleur intempestive, et fit à celle qui la lui offrait des remercîments où il parut mettre plus d'effusion que de coutume, comme s'il eût voulu lui tenir compte de son innocente méprise. Lorsque la bonne dame se fut retirée, David pria sa femme de donner ordre d'enlever le lis, en faisant observer que l'odeur pourrait incommoder. Puis se tournant vers Étienne, auquel il fit un sourire en montrant la fleur: «Cette excellente personne, dit-il, m'a donné ce lis avec la même candeur que la vieille femme qui portait son fagot pour brûler Jean de Hus. Il faut que je m'écrie aussi:O sancta simplicitas!»

Pendant la première année de la Restauration, David, peu satisfait comme tous les hommes de son parti qui espéraient mourir tranquilles sous le gouvernement de Napoléon, n'eut cependant pas à se plaindre des princes de la maison de Bourbon ni de leurs ministres. Il vécut retiré chez lui, évitant de se présenter dans les lieux publics et s'occupant à faire plusieurs portraits de personnes de sa famille, entre autres celui de sa femme qui avait redoublé de soins et de tendresse pour lui, depuis que la rentrée des Bourbons semblait donner des craintes pour son avenir. En se livrant à ces travaux, dont il se faisait plutôt une distraction qu'une occupation réelle, il acheva plusieurs compositions parmi lesquelles il soigna particulièrement celle d'Apelles et Campaspequ'il exécuta bientôt après en exil. Cependant cette année de la vie de David fut perdue pour son art, et la seule satisfaction qu'il ait éprouvée alors lui vint des visites de la foule d'étrangers de marque venus à Paris, qui ne voyaient en lui que le grand artiste, le chef d'une école célèbre.

L'année 1815 ne lui fut pas plus favorable sous le rapport de l'art; et lorsque Napoléon rentra à Paris, au 20 mars, il n'est pas certain que ce retour, qui excita si vivement l'enthousiasme chez tous les Français qui portaient les armes, ait produit un effet analogue dans l'esprit des bonapartistes dont l'existence et l'avenir étaient mis en loterie sur la chance, jugée déjà fort douteuse, d'une victoire. Ce grand événement politique du gouvernement de Napoléon pendant les cent-jours compromit le repos d'une foule de gens restés obscurs depuis le 18 brumaire, et qui tout à coup, au 21 mars 1815, se trouvèrent obligés de prendre parti de nouveau dans la lutte qui s'engageait. David était plus qu'un autre dans ce cas. Il avait atteint sa soixante-septième année; non-seulement il était las et dégoûté à tout jamais des affaires publiques, auxquelles il avait renoncé et dont on l'avait éloigné, mais, environné d'une considération qu'il ne devait qu'à son talent, il ne voyait pas sans inquiétude des événements qui menaçaient de le priver de cet avantage sans espoir d'en retrouver aucun qui le compensât.

Néanmoins, lié par la reconnaissance, par des serments et par l'imminence même du danger auquel Napoléon se trouvait exposé ainsi que ses partisans, David alla faire visite à l'Empereur, et l'Empereur, malgré la complication de ses travaux et de ses inquiétudes, témoigna l'intention de voir leLéonidas aux Thermopyles, tableau dont il avait condamné le sujet, mais qu'il voulut connaître d'après ce qu'il en avait entendu dire. Cette fois la visite de Napoléon à l'atelier de David ne fut pas si pompeuse que quand, dans toute sa puissance, il était allé voir leCouronnement; et quoique ce fût bien plus un acte de souverain qu'il prétendait faire qu'une fantaisie d'amateur qu'il voulût contenter, en cette occasion, Napoléon mit à cette visite la réserve et la brièveté que la gravité des circonstances commandait. Bien qu'en entrant chez le peintre, il lui eût dit qu'il connaissait le tableau avant de l'avoir vu, et qu'il en avait entendu faire un grand éloge, cependant, après avoir considéré l'ouvrage, lui qui s'était toujours attendu à la représentation de l'attaque des Perses et de la défense vigoureuse des Spartiates, il témoigna son étonnement sur la disposition de la scène telle que David l'avait composée. L'artiste toujours plein de sa première pensée, expliqua alors son intention, fit connaître en détail son sujet tel qu'il l'avait conçu, mais Napoléon ne put jamais se faire à l'idée de David, qui, au lieu de peindre le combat même, avait choisi le moment qui le précède.

Quoi qu'il en soit, l'Empereur témoigna sa satisfaction à son premier peintre, et lui dit au moment de le quitter: «Continuez, David, à illustrer la France par vos travaux.J'espèreque des copies de ce tableau ne tarderont pas à être placées dans les écoles militaires; elles rappelleront aux jeunes élèves les vertus de leur état.»

Cette visite de Napoléon dans le malheur faite au peintre rappelait celle dont il avait honoré l'artiste dans tout l'éclat de sa puissance; cela seul eût engagé David. Bientôt le fils aîné de l'artiste fut nommé préfet, et le plus jeune obtint le grade de chef d'escadron dans les cuirassiers de la garde. Quant à ses deux gendres, généraux de Bonaparte, ils étaient rentrés sous les drapeaux de Napoléon.

C'est dans de telles circonstances que se trouva David, lorsque, à la suite de la constitution de l'empire, furent présentésles actes additionnels, par lesquels, en jurant de la maintenir, on excluait les Bourbons du trône. L'acceptation de ces actes additionnels fut sans doute, pour une grande partie de ceux qui se rallièrent à Napoléon pendant les cent-jours, une résolution des plus hasardeuses, mais pour les hommes qui, ainsi que David, ayant voté la mort de Louis XVI, n'avaient eu à se plaindre cependant d'aucune vengeance particulière ou juridique du gouvernement de Louis XVIII, il est clair qu'à la veille de la bataille de Waterloo, c'était pour eux une question de vie ou de mort.

Sans parler des intérêts de l'avenir de sa famille, liés au sort de Napoléon, David avait à peser, pour ce qui le touchait personnellement en cette affaire, si l'indulgence du gouvernement de Louis XVIII à son égard pouvait entrer en comparaison avec la protection de Bonaparte, qui lui avait offert un asile dans son armée, à la suite de la terreur; qui, premier consul, l'avait rétabli honorablement dans le monde et l'avait enfin comblé de faveurs et d'honneurs pendant son règne. La comparaison était évidemment tout en faveur du dernier souverain, pour lequel d'ailleurs il est inutile de dire que David avait une prédilection aussi marquée qu'il avait d'aversion pour l'autre.

Ce qui fit honneur à David en signant lesactes additionnels, en s'exposant à la vengeance des Bourbons et en restant fidèle à Napoléon, c'est que dans les premiers jours de juin (1815), lorsque tout le parti militaire s'enivrait d'avance de la victoire sur laquelle il comptait, l'artiste faisait partie du grand nombre de ceux qui regardaient la destinée de Napoléon comme accomplie, et d'autre part, qu'en outre il était certain que s'abstenir de signer lesactes additionnels, c'était assurer la tranquillité du reste de ses jours. Mais vaincu à Waterloo, Napoléon abdiqua l'empire, et David n'eut plus d'autre protection que celle de son talent. Ainsi que les régicides signataires desactes additionnels, il fut donc condamné à l'exil cinq mois après, en vertu d'une loi rendue par les deux chambres le 12 janvier 1816.

Pendant l'espace de temps qui s'écoula depuis la journée de Waterloo jusqu'à sa condamnation, David vécut plus retiré que jamais, s'occupant à faire des études, des portraits et des compositions. Son art paraissait avoir un charme nouveau pour lui depuis que, déjà chargé d'années, forcé de se faire une existence nouvelle, il prévoyait qu'il ne finirait pas ses jours dans son pays. Les derniers temps que cet artiste passa en France furent pour lui pleins de tristesse, et quoique l'austérité de ses manières ne lui permit jamais de se laisser aller à la plainte, même au sein de l'amitié, cependant, pour ceux qui le connaissaient, il était facile de juger par certains souvenirs qu'il invoquait, par les attentions délicates qu'il montrait plus souvent que de coutume à ceux qui l'entouraient, que son âme était habituellement et profondément émue.

Quelques-uns de ses élèves se montrèrent plus assidus que jamais auprès de lui pendant ces tristes jours. Mais Gros fut celui de tous qui obéit le mieux en cette occasion à la générosité de son cœur. Sans faire la moindre attention aux fâcheux résultats que sa conduite pourrait avoir pour lui, homme célèbre, peintre habile, qui ne renonçait point à participer aux travaux que pourrait lui confier le gouvernement des Bourbons, Gros tout occupé de l'abandon de son maître, inquiet sur son avenir, ne cessait d'aller le soutenir de sa courageuse amitié et de l'entretenir de ses généreuses espérances.

Protégé par son obscurité, Étienne n'avait point le même mérite en assistant son maître, mais il se rendait souvent près de lui, parce qu'il savait que sa société lui était douce et que sa conversation interrompait le cours habituel de ses tristes pensées. Ils s'entretenaient sur les arts, sur les ouvrages de l'antiquité, vers lesquels David se sentait alors vivement ramené. Versé dans la théorie et la pratique de la perspective, Étienne offrait le secours de son talent à son maître, qui plus d'une fois ne dédaigna pas d'en faire usage, lorsqu'il voulait coordonner les personnages d'une esquisse avec les accessoires qui devaient les entourer. D'autres fois ils parcouraient des cartons remplis de gravures, de grands livres où David avait fait rassembler les études qu'il fit à Rome quand il étudiait l'antiquité pour échapper à la manière académique; en revoyant ces tentatives laborieuses, ces études faites dans sa jeunesse, et auxquelles s'étaient attachées tant d'espérances, plus d'une fois il laissait échapper un soupir qui semblait résumer tous les événements qui avaient agité les trente dernières années de sa vie. Un jour, en feuilletant ainsi ces cartons, David retrouva deux esquisses de la main d'Étienne. L'une représente Cimon faisant embarquer les femmes et les enfants au Pirée, pour défendre Athènes; et l'autre, Léonidas se préparant avec ses Spartiates au combat. Ces deux compositions, que David avait distinguées dans les concours institués dans l'atelier de ses élèves, avaient été honorablement placées par lui dans ses cartons. Le maître, mû par une bienveillance que la disposition de son âme rendait sans doute plus vive encore, renouvela les éloges qu'il avait donnés autrefois à ces essais; puis, tirant tout à coup l'esquisse de Léonidas du carton: «Tenez, mon cher Étienne, dit-il, je vous rends ce dessin que vous m'avez prêté et qui m'a fourni l'idée de deux groupes que j'ai placés dans mon tableau desThermopyles. Gardez-le, ce sera tout à la fois un souvenir de vos études et de la manière dont travaillait votre maître. Quant à celui de Cimon, cette esquisse me plaît, vous me l'avez donnée, je la garde[71].»

Étienne ne put pas voir alors David aussi souvent qu'il l'eût désiré; la présence des troupes étrangères à Paris multipliait tellement les devoirs que les citoyens avaient à remplir pour assurer le repos de la ville, que l'on était rarement maître de son temps et de ses actions. Plusieurs jours s'étaient passés sans qu'Étienne eût pu remplir ce devoir, lorsqu'il reçut de son maître l'invitation de dîner chez lui, la veille de son départ pour l'exil.

L'élève s'y rendit. La famille de David était absente à l'exception de sa femme. Si quelque chose peut faire connaître le caractère d'un homme, c'est à coup sûr la contenance que David conserva en faisant les honneurs d'un pareil repas. Il était placé au milieu de la table, ayant sa femme à sa droite, son élève à sa gauche. Pendant tout le dîner, il servit lui-même, en parlant de choses indifférentes, comme de coutume, et sans laisser échapper un seul mot qui fît allusion à son éloignement de la France, à l'avenir qui l'attendait ou aux hommes qui le frappaient d'exil. Attentif à prévenir les désirs d'Étienne à table, il ne lui donna aucune marque extraordinaire de tendresse, mais sut lui faire sentir, par l'exactitude et la fréquence de ses soins, qu'il avait besoin de le sentir près de lui en ce moment suprême. Plusieurs fois la femme de David, qui, dans ce jour, paraissait être soutenue, animée même par des espérances qu'elle exprima plutôt par des mouvements de joie que par des paroles bien claires, devint l'objet de l'attention de son mari, qui l'engagea à conserver plus de calme. En somme, quoiqu'il s'en faille bien qu'Étienne soit resté froid en cette occasion, cependant ni son maître ni lui par conséquent ne se laissèrent aller à ces élans de tendresse que l'on se prodigue ordinairement en semblable circonstance. Étienne en se retirant dit adieu à son maître, qui l'embrassa, ce qui n'était jamais arrivé; il embrassa ensuite Mme David, qui lui dit en lui donnant la main: «Soyez tranquille, j'aurai bien soin de votre maître.» Le lendemain, David était en route pour Bruxelles.

Jamais peut-être l'influence d'un homme de talent n'a été plus forte que celle qu'exerçait David à Paris et dans toute la France; mais, dès le lendemain de son départ pour l'exil, les artistes, à peu d'exceptions près, se sentant affranchis de sa longue autorité, affectèrent tout à coup mille prétentions qu'ils avaient tenues soigneusement cachées jusqu'alors. Ce fut, dans des proportions plus grandes et dans des intentions beaucoup plus graves, un hourra tumultueux qui rappelait les bruyantes espiègleries des élèves de ce maître lorsque, après les avoir corrigés, il s'éloignait de l'atelier. L'école et les principes de David étaient presque universellement rejetés.

Rien n'est plus dangereux pour la gloire d'un artiste que les louanges qui lui sont indiscrètement prodiguées. Les regrets qu'excita l'exil de David chez ses admirateurs sincères, et surtout les déclamations des partisans de Napoléon, qui exploitèrent l'expulsion de David au profit de la haine qu'ils portaient aux Bourbons, furent les premières causes du refroidissement du public à l'égard de David et de ses doctrines. À en croire les écrivains et les critiques qui exaltèrent le mérite de l'artiste, David était dans toute la force de son talent; le tableau desThermopylesdevait passer pour le meilleur ouvrage qu'il eût encore fait, et on pouvait attendre de sa main un nouveau chef-d'œuvre qui surpasserait tout ce que l'on connaissait déjà de lui. Bien plus, ces paroles inconsidérément avancées furent répétées, soutenues avec passion; et pendant tout le temps de l'exil de l'artiste, à chaque production nouvelle qu'il acheva sur la terre étrangère, on ne manqua pas d'assigner à la dernière une supériorité marquée sur la précédente.

Deux motifs que la faiblesse humaine doit faire juger avec indulgence ont entretenu cette illusion pendant les années que David a passées à Bruxelles: l'esprit de parti dans la capitale de la France, et à Bruxelles, le désir qu'avaient tous les amis de David de l'entourer en pays étranger d'une atmosphère de gloire qui ne lui permît pas de s'apercevoir des rigueurs de l'exil. En effet, la plupart de ses élèves belges, MM. Odewaere, Navetz, Paelinck, Moll et Stapleaux, entre autres, n'ont pas manqué un seul instant, par leurs efforts particuliers ou réunis, de rendre les dernières années de leur maître aussi douces, aussi belles qu'il était possible qu'elles le fussent. Si, dans l'estime qu'ils ont témoignée pour les derniers ouvrages de leur maître, ils ont été, ainsi que beaucoup de critiques de Paris, au delà de ce que la stricte vérité exigeait de dire, loin de les en blâmer, il n'est personne au contraire qui ne respecte cette illusion filiale. Mais si les malheurs et l'âge de David rendaient excusable et même juste cette prolongation de sa gloire jusqu'au moment de sa mort, à partir de son dernier jour il a fallu dire la vérité.

Cette tâche a été remplie par celui qui retrace cette histoire, et la postérité, qui a déjà commencé son action sur les œuvres de David, signaleles Sabinesetle Couronnementcomme les deux plus grands efforts de son talent dans des sujets de genres différents.

Quant aux ouvrages qu'il acheva en exil, quoique dans tous on retrouve des détails et parfois des parties importantes, où tantôt l'accent de la nature et tantôt, l'élévation du style ne le cèdent pas aux qualités analogues qui brillent dans des productions beaucoup plus complètes de lui, il faut avouer cependant que pris dans leur ensemble, ce que David a peint à Bruxelles est inférieur aux grands ouvrages qu'il acheva plusieurs années avant son exil. Quoi qu'il en soit, la célébrité de David était non-seulement intacte lorsqu'il quitta la France, mais son malheur le rendit plus grande en pays étranger qu'elle n'avait jamais été. Dès qu'il fut arrivé à Bruxelles, le roi de Prusse, par l'intermédiaire du comte de Gortz, son ambassadeur près de la cour de France, lui fit offrir la direction des arts dans son royaume.

«Monsieur, lui écrivait de Paris (12 mars 1816) le comte de Gortz, le roi, mon maître, me charge de vous faire savoir que Sa Majesté, charmée de fixer un artiste aussi distingué que vous, aimerait que vous vinssiez vous établir dans sa capitale, où Sa Majesté est disposée à vous procurer une existence agréable et tous les secours dont vous pourriez avoir besoin.

«Votre départ pour Bruxelles ne m'ayant pas permis de m'entretenir avec vous des intentions de Sa Majesté, je vous engage à écrire de suite et directement à Son Altesse Monseigneur le prince d'Hardenberg, à qui vous ferez connaître vos vœux. Je prends toutefois le parti de vous adresser un passe-port avec lequel vous vous rendrez, si vous voulez, à Berlin, où vous trouverez un accueil digne de vos talents…»

M. Alexandre de Humboldt, Prussien de nation et collègue de David à l'Institut de France, unit ses instances à celles du comte de Gortz pour engager l'artiste proscrit à se rendre aux offres du roi de Prusse. Mais, malgré ce qu'elles avaient d'honorable et de flatteur, David, naturellement peu disposé à mettre son talent et sa personne au service d'un autre pays que le sien, voulut prendre le temps de se consulter. Une indisposition grave de sa femme lui en fournit l'occasion; s'adressant donc au prince d'Hardenberg, comme le comte de Gortz le lui avait conseillé, il témoigna sa reconnaissance de ce que l'on voulait faire pour lui, tout en priant le prince d'attendre sa réponse définitive jusqu'au moment où sa femme serait rétablie. Le prince de Hardenberg répondit à David qu'il trouvait la cause du retard de son voyage à Berlin trop légitime pour que le roi ne l'approuvât pas; qu'on l'y attendait toujours avec impatience; et il finissait sa lettre par ces mots: «Sa Majesté vous accordera toutes les facilités que vous pourrez désirer pour votre établissement, et je serai charmé de pouvoir m'entendre avec vous à ce sujet immédiatement après votre arrivée à Berlin, dont je vous prie de vouloir bien me prévenir.»

Cependant la maladie de Mme David se prolongeait et la réponse si vivement attendue à Berlin n'arrivait pas. Le prince d'Hatzfeld, alors ambassadeur de Prusse auprès du roi des Pays-Bas, fut chargé de joindre ses instructions verbales aux offres qui avaient déjà été faites par son souverain, et il se rendit chez l'artiste, qui était absent de chez lui. Le lendemain David se présenta chez l'ambassadeur, qui, après lui avoir rappelé l'objet des lettres qu'il avait déjà reçues, ajouta: «Mais pourquoi ne pas vous rendre aux invitations de mon roi? Il met le plus grand prix à vous voir habiter sa capitale… Quel était votre traitement comme premier peintre de Napoléon?—Douze mille francs.—Oh! le roi ferait mieux que cela; l'intention de Sa Majesté est de vous posséder comme ministre des arts. Vous jouirez de tous les avantages et des honneurs dus à ce titre; allez à Berlin créer une école de peinture, soyez-en le directeur; la reconnaissance du roi sera sans bornes si vous acceptez.—Mon grand âge, la faiblesse de la santé de ma femme, répondit David, mon amour de l'indépendance, les bontés dont le gouvernement des Pays-Bas m'honore, et le désir de répondre à des instances aussi flatteuses que celles que vous me faites, toutes ces causes, prince, sont de nature à me jeter dans une grande perplexité; permettez-moi donc de prendre quelques jours pour répondre.»

David jugea à propos de ne pas se décider sans prendre conseil. Il s'adressa à deux de ses compagnons d'exil, Cambacérès et Sieyès, auxquels, après avoir exposé l'offre qui lui était faite, il fit part encore de toutes les lettres qu'il avait reçues à ce sujet, et de son dernier entretien avec le prince d'Hatzfeld. L'ex-archi-chancelier de Napoléon l'engagea d'accepter; Sieyès, au contraire, lui conseilla de n'en rien faire. «Libre, indépendant, honoré et dans l'aisance, pourquoi, dit-il à l'artiste, renonceriez-vous à ces avantages?»

Cet avis prévalut, et dès le jour suivant, David alla chez l'ambassadeur, à qui il porta son refus en s'excusant ainsi: «Les bontés de votre roi m'honorent, et j'en sens tout le prix. Elles signaleront une époque remarquable de ma vie, et présenteront le roi de Prusse à la postérité comme l'ami des arts et le protecteur de David dans son exil. Veuillez être auprès de Sa Majesté l'interprète de ma profonde gratitude. Je suis vieux, j'ai soixante-sept ans; qu'elle me permette de conserver la tranquillité dont je jouis sous un gouvernement conforme à mes opinions.» Malgré ce refus positif, la cour de Prusse ne perdit pas encore tout espoir. La princesse d'Hatzfeld, accompagnée de ses trois filles, voulant faire une nouvelle tentative, alla chez David au moment même où la comtesse L…, amie particulière du roi de Prusse, s'y rendait avec les mêmes intentions. «Je regarde comme un heureux présage, dit la princesse à cette dame, que vous réunissiez vos efforts aux nôtres. M. David est inébranlable; veuillez bien peindre sa résistance à Sa Majesté, de manière à la convaincre que nous avons employé tous les moyens pour le persuader.» Malgré ces instances nouvelles, David tint bon et refusa. Enfin, le frère du roi de Prusse vint chez l'artiste sous le nom du prince de Mansfeld, et lui dit qu'il avait ordre de son souverain de l'emmener à Berlin dans sa voiture, «Eh bien! monsieur David, lui dit-il, vous rendez-vous enfin à nos vœux? Allons, décidez-vous à partir avec moi; nous voyagerons ensemble.» Puis, se tournant vers le portrait du général Gérard, qui était commencé et sur le chevalet: «J'espère, ajouta-t-il, que vous débuterez par me peindre comme le général. Votre présence nous comblera de joie.» Mais David resta inébranlable dans sa résolution, s'établit à Bruxelles et reprit le cours de ses travaux de peinture.

L'ardeur nouvelle que mit David à produire pendant son exil, et les nobles efforts qu'il fit pour développer son talent sous des formes et dans des modes qu'il n'avait pas encore employés, indiquent peut-être mieux que tous les travaux précédents de sa vie à quel point son âme était vivace, énergique et susceptible de grandes résolutions quand il s'agissait de son art. Les paroles qu'il dit quelque temps avant sa mort, et lorsque sa main lui était devenue tout à fait inutile, serviront encore à faire éclater cette vérité, et à prouver ce que l'expérience a démontré si fréquemment, que chez les hommes d'un mérite extraordinaire, l'âme ne s'affaiblit pas, mais qu'elle est seulement trahie par les organes de la vie matérielle.

«Je me sens l'imagination aussi vive et aussi fraîche que dans les premières années de ma jeunesse, disait-il à ses amis qui l'entouraient, je compose avec la même facilité tous les sujets qui me viennent à la pensée; mais quand je prends mes crayons pour les tracer sur la toile, ma main s'y refuse.»

Cet affaiblissement de la main, dont l'artiste ne dut naturellement s'apercevoir que quand il fut complet, on en saisit les symptômes dans les dernières figures qu'il a peintes dans le tableau desThermopyleset surtout dans les personnages qui occupent le fond de cette composition. Il est juste, cependant, de faire observer que dans le premier et le dernier des grands ouvrages qu'il a achevés en exil, on remarque plusieurs parties que le peintre a traitées avec une audace et une verve qui n'appartiennent ordinairement qu'à la jeunesse. C'estl'Amour quittant PsychéetMars désarmé par Vénus[72]. Sensible au reproche qu'on lui avant souvent adressé de n'être qu'un imitateur, qu'un copiste même de l'antique, David, rassemblant tout ce que son instinct et son talent avaient encore de force pour imiter la nature sans chercher à la modifier et à l'embellir, acheva le tableau del'Amour et Psyché, et prouva qu'il pouvait représenter le naturel, même sans choix, copié immédiatement sur le modèle. Cet ouvrage, lorsqu'il fut exposé à Paris, vers 1823, valut les louanges et attira les critiques les plus excessives à l'auteur, et on peut le regarder comme le dernier de ceux de David qui ont eu de l'influence sur l'esprit des jeunes artistes qui en ce moment s'apprêtaient à faire une révolution dans l'art de la peinture. Les admirateurs exclusifs des anciens ouvrages du peintre desSabineset desHoracesne purent lui pardonner d'avoir ainsi représenté la nature telle quelle, dans un sujet appartenant à la plus haute poésie; tandis qu'au contraire ceux qui repoussaient les doctrines antiques et demandaient du naturel à tout prix surent gré au vieil artiste exilé de se rajeunir en quelque sorte à la fin de sa carrière, en admettant des principes contraires à ceux qu'il avait professés jusque-là.

Sans aborder encore cette querelle, il faut ajouter cependant que, dans ce tableau del'Amour et Psyché, si David a sacrifié certaines convenances que semble exiger le sujet, il a imprimé à ses figures un accent de vérité dans les formes, au coloris même et à l'expression, qui classe ce tableau dans une catégorie toute différente de celle où se rangent ses autres productions. Évidemment il a cherché cette fois à rendre la nature avec cet instinct fort qui a dirigé plusieurs peintres hollandais et flamands. Cet effort tenté à l'âge de soixante-huit ans, et par un artiste qui avait affermi sa réputation en Europe en travaillant jusque-là dans une direction toute contraire, un tel effort mérite d'être consigné dans l'histoire de ce peintre.

Toutes les autres productions, même les plus faibles, achevées en exil, ont au moins ce grand mérite, qu'elles témoignent que le peintre s'est aventuré chaque fois dans une voie nouvelle, ce qui fut la disposition d'esprit naturelle et constante de l'auteur duSaint Roch, desHoraces, duSocrate, duMarat, desSabineset duCouronnement.

La composition duMars désarmé par Vénuspeut être considérée comme le retour et le dernier hommage du peintre à ses idées, à ses rêves de prédilection pendant sa longue carrière. Contre les principes qu'il s'était prescrits et qu'il a toujours observés en France, de poétiser, comme il disait, les sujets tirés des historiens; pendant ses années d'exil, il puisa plus d'une fois ses sujets dans des livres de poésie, comme le prouve le choix des scènes del'Amour et Psyché, deTélémaque et Eucharis, dela Colère d'Achille, et enfin deMars et Vénus. Pour juger ce dernier tableau avec équité, il ne faut pas oublier que David l'a achevé à l'âge de soixante-seize ans; et alors on reste confondu de la délicatesse et de l'énergie d'exécution qui brillent en plusieurs parties de cet ouvrage de sa vieillesse. Lorsqu'il parut à Bruxelles, il produisit le plus grand effet, et la rétribution que l'on exigeait de ceux qui venaient le voir fut consacrée au soulagement des vieillards des hospices de Sainte-Gertrude et des Ursulines.

La curiosité des Parisiens ne fut pas moins vivement excitée par ce dernier ouvrage du peintre de l'empereur Napoléon, et si l'exposition que l'on en fit, en 1825, à Paris, avec beaucoup d'autres tableaux du maître, fut pour la nouvelle école, qui allait renverser momentanément celle de David, une occasion de triomphe, elle eut l'avantage de rendre publiques plusieurs productions, leMaratentre autres, qui n'étaient point connues des dernières générations.

Nul doute que le conseil donné à David par Sieyès ne fût le bon; et, quelque distingué qu'eût pu être l'accueil que le roi de Prusse aurait fait au premier peintre de Napoléon, David n'eût pas vécu au milieu de plus d'hommages qu'à Bruxelles, et eût été beaucoup moins indépendant à la cour de ce prince que dans la position qu'il s'était choisie. Cette position était vraiment honorable, et, en s'y tenant, l'artiste usa du seul moyen qu'il eût de rester Français malgré l'exil dont on l'avait frappé.

Contre l'ordinaire, la vie de David a mieux fini qu'elle n'avait commencé, et l'on serait tenté de croire que la peine de l'exil, si terrible ordinairement pour les hommes, devait donner à celui-ci un calme d'esprit, une justesse de jugement et une fermeté de résolution qu'il n'avait jamais montrées auparavant. Relativement à sa satisfaction intérieure d'artiste, peut-être n'a-t-il jamais exercé la peinture avec plus d'indépendance et d'agrément qu'à Bruxelles. Sa fortune s'y est accrue, car, outre les sommes que lui valut l'exhibition de plusieurs de ses ouvrages (celle deMars et Vénus, notamment, rapporta 45 000 francs), on lui commanda une copie duCouronnement de Napoléonqui lui fut payée 75 000 francs. Quant aux égards et aux honneurs, il en était continuellement comblé, et il ne passait pas un étranger marquant à Bruxelles qui ne s'empressât d'aller rendre hommage au talent du peintre de Napoléon. Le roi des Pays-Bas lui-même, Guillaume, se sentait fier de posséder David dans ses États, et souvent, à la promenade, il prévenait la politesse du peintre en lui faisant un salut affectueux. Ses élèves belges, on l'a déjà dit, ne perdaient aucune occasion de lui être utiles ou agréables, et il avait auprès de lui sa femme et fort souvent le reste de sa famille.

David avait repris à Bruxelles ses habitudes de Paris; sa journée était remplie par les travaux de son atelier, la conversation avec ses amis ou avec ses élèves, et le spectacle. Chaque soir il se rendait au théâtre, où il avait adopté une place à l'orchestre, et lorsque par hasard il ne l'occupait pas, elle était respectée. Si quelque étranger la prenait par méprise, tous les voisins l'avertissaient, en disant: «C'est la place de David.» Plus d'une fois même, lorsque dans les pièces que l'on représentait quelque passage faisait allusion ou au talent ou aux infortunes d'un artiste, il arriva qu'on lui en fît l'application en lui adressant d'une manière directe des applaudissements. C'était même au théâtre que se rendaient les étrangers curieux de voir l'artiste célèbre, mais qui n'avaient pu avoir accès chez lui.

À l'occasion de ces visites faites ainsi par des curieux, on a rapporté, dans quelques journaux de ce temps, une anecdote qui pourrait bien avoir été forgée malignement par ceux qui voyaient avec regret l'exil de David changé en une espèce de triomphe. On prétend que, l'artiste exilé étant à l'orchestre du théâtre de Bruxelles, un Anglais, qui depuis longtemps témoignait le plus vif désir de le voir et de lui parler, parvint à s'approcher de lui pendant un entr'acte, et qu'après quelques civilités réciproques, l'étranger témoigna au peintre le plaisir, le bonheur même qu'il ressentait de se trouver près d'un si grand homme et d'avoir pu lui toucher la main. Quoique assez accoutumé à ces témoignages d'admiration, David, flatté cependant de la démarche d'un homme qui semblait avoir choisi un lieu public pour mieux faire éclater son enthousiasme, dit à l'Anglais: «Vous êtes donc un amateur bien passionné des arts, monsieur, que vous veuillez les honorer ainsi en témoignant une admiration si grande pour ceux qui les cultivent?—Moi, monsieur, point du tout, dit l'étranger, je voulais voir les traits et toucher la main de l'homme qui a été l'ami de Robespierre.»

Cette anecdote, il faut le redire, a probablement été faite à plaisir; cependant l'incroyable admiration des radicaux de tous les pays pour Robespierre, pour Marat et d'autres hommes de la révolution, ne rend pas improbable qu'il se soit trouvé un Anglais assez fou pour féliciter sincèrement David de ses anciennes amitiés de 1793.

Outre les témoignages de considération qu'il reçut des princes étrangers et des hommes marquants dont il fut entouré pendant son exil, il lui en vint de France qui n'étaient pas moins éclatants et qui durent le toucher bien davantage. Plusieurs dames élevèrent la voix en sa faveur; et soit par leurs écrits, soit par leurs démarches, elles firent de nobles efforts auprès du gouvernement des Bourbons, pendant les dernières années de l'exil du peintre, pour le faire rentrer en France. Mme de Genlis, dans ses Mémoires, écrivit ces généreuses paroles: «J'ai blâmé David, j'ose le dire, avec énergie, dans le temps de ses erreurs; mais il est malheureux, il est exilé, il gémit sous le poids de la vieillesse et des infirmités; je ne vois plus en lui que son infortune et son talent sublime. Enfin, tout le rappelle à ma pensée quand j'admire le talent supérieur de ses élèves: oui, les nombreux chefs-d'œuvre de Gérard, de Girodet, de Gros, semblent implorer son rappel; et la gloire, la conduite, les sentiments de ces illustres artistes, leur donnent à cet égard les droits les plus touchants.»

Mme Récamier, qui avait des sympathies pour toutes les infortunes nées de nos révolutions, fit les démarches les plus actives, et usa du crédit de ses amis les plus puissants pour obtenir le rappel de David en France.

Enfin, Gros, son élève, qui eut pour lui la tendresse d'un fils, employa tout ce que son talent et son âme généreuse pouvaient lui donner d'énergie, de patience et de crédit pour obtenir la grâce de son maître; mais inutilement. On ignore les conditions précises imposées à David par le gouvernement des Bourbons pour se racheter de l'exil, mais tout indique qu'elles furent telles, que l'artiste eut raison de ne pas les accepter.

Le témoignage de respect et d'admiration qui dut le plus toucher David, après les vains efforts que l'on avait tentés pour le faire rentrer dans sa patrie, fut sans doute la médaille que ses anciens élèves firent frapper en son honneur en 1823. L'exécution en avait été confiée à Galle, et lorsqu'il fut question de choisir celui qui serait chargé d'aller l'offrir au maître, tous ses élèves désignèrent Gros, qui, en effet, la porta à Bruxelles[73].

Les derniers mois de la vie de David prouvent combien sa vocation pour la peinture était irrésistible. Quand il s'aperçut que sa santé déclinait, que sa main devenait lourde, il résolut de ne plus peindre. Pour se distraire il faisait alors des promenades plus fréquentes, mais une passion invincible le poussait toujours à prendre de préférence les rues qui le ramenaient vers son atelier, situé à l'ancien archevêché de Bruxelles. Là il faisait l'inspection de tous ses meubles d'artiste, prenait un crayon et traçait quelques croquis sur les murs. Parfois, lorsqu'il croyait se sentir animé d'une force inaccoutumée, il allait jusqu'à reprendre ses pinceaux; mais, accablé par le poids de la palette, devenue un fardeau pour son bras affaibli, il la jetait loin de lui en s'écriant avec chagrin: «Ma main s'y refuse!»

Pendant l'été de 1825, il tomba malade au point que l'on craignit pour ses jours; sa femme devint paralytique, et leurs enfants, qui habitaient Paris, vinrent tour à tour à Bruxelles pour rendre les derniers soins à leurs parents. Pendant l'automne de la même année, David se rétablit, il se sentit même plus de forces qu'il n'en avait eu depuis longtemps: «Je rajeunis, je vais me remettre à peindre,» disait il à ceux qui l'entouraient; et, en effet, il entreprit un tableau de demi-figures de grandeur naturelle, représentantla Colère d'Achille. L'ardeur avec laquelle il commença cet ouvrage et en acheva une partie tient du prodige, ou plutôt prouve combien l'organisation de cet homme était vivace et énergique. Il ne pouvait quitter son chevalet; et, bien qu'il s'aperçût que cet excès de travail lui était contraire, il disait en souriant à ceux qui le regardaient s'acharnant à cet ouvrage: «Voilà mon ennemi; c'est lui qui me tuera.» Enfin, dans les premiers jours de décembre, une rechute qui lui ravit tout espoir de guérison l'empêcha de continuer; mais, ayant désigné M. Stapleaux pour finir l'ouvrage, il l'y fit travailler sous ses yeux, dictant en quelque sorte ses pensées à son élève. Enfin, au milieu de douleurs cruelles et lorsque sa vie allait s'éteindre, il eut assez de courage et put encore rassembler assez de force d'attention pour voir et corriger une épreuve duLéonidas aux Thermopyles, qui venait de lui être envoyée par Laugier, chargé d'en faire la gravure à Paris. David alité fit placer la gravure devant lui, demanda sa canne, avec laquelle il indiqua à M. Stapleaux les diverses corrections qu'il désirait que l'on fît: «Trop noir… Trop clair… La dégradation de la lumière n'est pas assez bien exprimée… Cet endroitpapillote… Cependant… c'est bien là une tête de Léonidas…» dit-il, ne pouvant presque plus se faire entendre. Bientôt sa voix s'éteignit entièrement, la canne tomba de sa main et il rendit le dernier soupir. C'était le 29 décembre 1825, à dix heures du matin.

Les honneurs funèbres qui lui furent rendus à Bruxelles sont encore des preuves de l'immense célébrité que cet artiste avait acquise même depuis son exil. Après l'autopsie, on embauma le corps, qui fut exposé le 5 janvier 1826. Le 7, on le transporta de sa demeure à l'église de Sainte-Gudule. Le cortége du deuil qui l'accompagnait était composé:

1° Des élèves de l'académie royale de peinture et de sculpture, portant des couronnes de laurier et des palmes;

2° Des élèves de M. Stapleaux et de M. Rude, statuaire, portant des bannières surmontées de couronnes d'immortelle et de laurier. Sur chacune des bannières étaient inscrits les titres des principaux ouvrages de David, tels queLéonidas,les Sabines,Brutus,les Horaces,Mars et Vénus, etc., etc.;

3° De la musique de la garnison, exécutant des marches lugubres;

4° D'un char funèbre portant le cercueil, traîné par six chevaux noirs qu'autant de laquais vêtus de deuil conduisaient par la bride;

5° De M. Eugène David, fils du défunt, ex-officier supérieur en France, accompagné de MM. Merlin de Douai, Ramel, Hennery, le directeur de l'académie royale de peinture, et Michel, ecclésiastique attaché à l'église de Sainte-Gudule;

6° Le poêle était porté par six personnes: trois élèves de David, MM. Navez, Paelinck et Stapleaux, et MM. Rude, Vangel et Bodumont;

7° Du valet de chambre de David, en grand deuil, tenant l'habit de son maître, habit uniforme de l'Institut, décoré des insignes de commandeur de l'ordre de la Légion d'honneur.

Ce cortége s'était encore grossi des amis du défunt, des artistes de Bruxelles portant des flambeaux ou des couronnes, et d'une foule d'autres personnes, les uns suivant à pied et les autres en voiture. Tels furent les derniers témoignages d'admiration que l'on donna au peintre David sur la terre d'exil.

En France, ses élèves et les personnes qui continuaient d'apprécier ses ouvrages et ses principes avaient conservé pour lui et pour ses productions une respectueuse admiration. Cependant, dès le lendemain de l'exil de David on avait vu apparaître une secte nouvelle, d'artistes qui, par leurs discours d'abord, puis bientôt par leurs productions, avaient attaqué et étaient même parvenus à ternir momentanément la réputation et les ouvrages de David.

Mais cet événement tient une place trop importante dans l'histoire de l'art à cette époque, et fait ressortir trop vivement l'une des infirmités du cœur humain pour que nous ne nous y arrêtions pas. Sans parler des quatorze gouvernements sous lesquels Étienne a vécu, il a vu se succéder deux générations d'artistes, et de tous les spectacles pénibles dont il a été témoin dans sa vie, celui du mépris, de l'ingratitude cruelle des générations nouvelles à l'égard de celles qui les ont précédées, est l'un des plus tristes et des plus humiliants pour l'humanité. Quoique moins âgé de dix ou douze ans que Girodet, Gérard et leurs contemporains, Étienne a connu la plupart de ces artistes lorsque, jeunes encore, ils étaient dans l'ivresse de leurs premiers succès et de leurs triomphes sur les vieux académiciens; cela est triste à dire, mais ils furent sans pitié, et je ne doute pas que quelques-uns, vieux vers 1830, et se sentant pressés, menacés même par l'assurance orgueilleuse d'une école nouvelle, ne se soient reproché intérieurement d'avoir donné quarante ans avant l'exemple des duretés qu'on leur a fait subir.

Dans les années qui précédèrent 1816, les indices de déclin qu'on remarqua dans le tableau desThermopyles, et surtout les malencontreuses productions de quelques-uns des derniers élèves formés par David, qui affectaient de n'admettre que le mode rigoureusement classique, lassèrent, non sans quelque raison, la patience de la jeune génération d'artistes à qui la présence du maître imposait encore, mais qui s'affranchirent de toute contrainte quand il fut sur la route de Bruxelles. Cette révolution dans les arts fut aussi subite et aussi complète que l'est dans un État le passage de la monarchie à un gouvernement populaire. L'importance des quarante ans de gloire et d'influence acquise par David et son école fut contestée, puis niée, et devint enfin un sujet de sarcasmes. Les jeunes peintres se révoltèrent contre la longue tyrannie de David, qui pendant quarante ans, disaient-ils, avait imposé son goût au public et aux artistes; à les entendre, ses ouvrages n'étaient que la copie de statues antiques coloriées en camaïeux; ses compositions n'avaient ni sens ni poésie, et ses personnages, placés un à un et sans intelligence, semblaient coulés en plâtre. Quant au respect que David professait et recommandait aux autres pour l'antiquité, ce n'était qu'un fanatisme au moyen duquel le maître et son école dissimulaient l'aridité de leur imagination et l'incertitude de leur but; enfin l'exactitude du dessin et de l'imitation des formes, ainsi que la recherche de la beauté visible, tant recommandée par ce maître, tout cela n'était dans l'idée des jeunes restaurateurs de l'art qu'un matérialisme païen introduit dans la peinture, ou une imitation machinale des objets dont les peintres d'alors ne pénétraient pas le sens. De la critique du maître et de son école, ils remontaient à celle de leur doctrine et des principes même qui avaient servi à la fonder. L'idée de la recherche du beau visible comme l'avaient faite les anciens fut réputée fausse et ridicule dans son application chez les modernes, et il fut reconnu que les ouvrages de la statuaire antique, uniquement faits pour plaire aux yeux, laissent l'âme froide et inactive. Mais, sans même chercher à déterminer le principe qu'il serait à propos de substituer à celui que l'on rejetait, ces jeunes artistes, fiers de leur indépendance et impatients de l'augmenter encore, avancèrent que l'unité d'école, quel que fût son principe, était une donnée fâcheuse; que la durée de celle de David en était la preuve, et qu'il était bien temps que chacun, n'obéissant qu'à son inspiration propre, à son originalité native, fixât lui-même les principes qui lui conviennent, étudiât la nature selon son goût et produisit des compositions à sa fantaisie. De là est résultée cette diffusion ou plutôt cette confusion de systèmes, dont le plus remarquable et le plus important est l'admission, la recherche même dulaid, ce qui a fait admettre dans l'art l'imitation du naturel, quel qu'il soit et sous quelque forme qu'il se présente.

Quoi qu'on en ait dit, il est fort douteux que si David fût resté en France il eût eu assez d'influence sur la jeunesse qui menaçait depuis longtemps son école pour arrêter ou même pour tempérer la violence de la révolution dont on vient d'indiquer l'origine et la marche. Avec le déclin de son talent et son affaiblissement causé par l'âge et les maladies, il n'aurait pu résister à cette attaque. Plus jeunes et soutenus encore par l'opinion publique, Girodet, Gérard et Gros lui-même ne se sentirent pas assez forts pour résister avec leurs idées vieillies à des idées nouvelles. Tout concourt donc à faire penser que pendant l'exil, où David a été constamment environné d'hommages flatteurs et entouré si soigneusement d'une atmosphère de louanges, cet artiste a dû penser que sa gloire et celle de son école étaient demeurées intactes à Paris comme à Bruxelles; tout porte à croire qu'il a fini ses jours plus doucement sur la terre étrangère que s'il était mort à Paris, avec la conviction d'avoir survécu à sa gloire.

De tous les griefs imputés à David par l'école romantique, car tel fut le nom qu'elle se donna, le plus étrange et le moins fondé est sans doute l'influence tyrannique reprochée à ce chef d'école. Si l'autorité qu'a pu prendre un artiste sur l'esprit de ses contemporains par des études et des travaux où il a montré la puissance d'un talent qui s'est transformé complétement quatre ou cinq fois; si la soumission volontaire à des doctrines consacrées dans l'antiquité, renouvelées en 1772 et mises en pratique jusqu'en 1825 peuvent être considérées, l'une comme une tyrannie de la part du maître, et l'autre comme une lâche complaisance de la part de quinze ou seize cents artistes qui se sont fait un honneur de les suivre, certes David a gouverné l'art tyranniquement pendant l'espace de près de quarante ans, comme cela était arrivé près de trois siècles avant à Michel-Ange.

Ce n'est donc pas chose commune qu'une idée, un système, une doctrine dont les résultats ont été: un maître d'une grande habileté; sept ou huit élèves qui se sont distingués par une manière qui leur était propre et dans des genres souvent opposés, et enfin une école qui pendant quarante ans a donné une forte impulsion à tous les arts et même à l'industrie.

En somme, quarante années d'existence glorieuse suffiraient pour constater l'importance qu'ont eue David et son école, si, comme on le verra, le mérite de trois de ses élèves n'avait pas prouvé, après la mort du maître et au fort de l'anarchie qui régnait dans les arts en 1825, l'excellence des principes qu'ils avaient reçus et qui les mit en état de produire des ouvrages qui calmèrent l'effervescence de quelques novateurs imprudents et firent rentrer l'art dans ses véritables limites.

Revenons d'abord sur quelques faits antérieurs. En 1819, lorsque David, honoré à Bruxelles, était presque tourné en ridicule à Paris, parurent à l'exposition du Louvre deux ouvrages qui attirèrent particulièrement l'attention: leGustave Wasade M. Hersent, dont le mérite remarquable augmenta l'importance qu'avaient déjà les sujets anecdotiques, etle Radeau de la Médusedu jeune Géricault[74].

On ne parle pas ici de la vogue extraordinaire qu'eurent, à compter de 1815, les sujets militaires, les détails stratégiques auxquels le talent si ferme et si brillant de M. Hocace Vernet donna tant de popularité, parce que ce mode de peinture, considéré comme il doit l'être ici, ne fut réellement alors que la continuation de celui que Gros avait remis en honneur, par ses compositions dela Peste de Jaffa, et desBatailles du mont Thabor, d'Aboukiret d'Eylau. Mais dans le tableau duRadeau de la Méduse, il se trouvait des innovations importantes, si toutefois le mot innovation, qui n'est ici que relatif, convient à des moyens que Géricault avait empruntés aux peintres de l'école des Carraches et à quelques artistes français, à Jouvenet entre autres. Sans entrer dans les détails de la composition dela Méduse, une fois que l'on connaît et que l'on a adopté le point de départ de l'artiste, ainsi que le but qu'il se proposait, on ne peut disconvenir que son ouvrage ne soit remarquable et ne mérite de grands éloges. Mais, pour s'expliquer aujourd'hui le succès extraordinaire qu'il eut au Salon de 1819, il faut remarquer qu'il servit à peu près également le parti d'opposition politique qui rejetait la faute du malheur des naufragés sur la complaisance coupable avec laquelle le gouvernement des Bourbons distribuait ses faveurs, et la réaction violente des jeunes artistes qui voulaient détrôner David et renverser son école.

On reprochait au peintre desSabinesle choix des sujets pris dans les temps du paganisme, la recherche exagérée du beau visible, l'étude pédantesque du dessin, et surtout l'emploi du nu pris abstraitement, poétiquement, et sans qu'il fût raisonnablement motivé. Jusqu'à l'apparition du tableau dela Méduse, ces reproches ne furent guère que le sujet de conversations satiriques plus ou moins mordantes, plus ou moins spirituelles. Géricault, en homme de talent et d'exécution, car il n'y a jamais que ceux-là qui avancent les affaires, mit la main à l'œuvre et réalisa, dans un tableau fort grand, toutes les idées, toutes les espérances de réforme artistique rêvées jusque-là par ses jeunes confrères. Dansle Radeau de la Méduse, il développa un sujet non-seulement moderne, mais du moment; l'état où se trouvaient les naufragés n'admettait pas la recherche du beau; le beau n'y étant pas nécessaire, le choix des formes, et le plus ou moins de pureté avec laquelle elles étaient rendues, devenait chose indifférente; enfin le nu qui y était prodigué se trouvait être une circonstance inévitable, puisqu'il était inhérent au sujet. L'ouvrage présentant des qualités incontestables, et faisant par cela même la satire la plus juste de l'abus que quelques élèves de David avaient fait des principes de leur maître, il arriva quela Médusede Géricault, mise en avant par la jeune école comme l'expression la plus nette et la plus énergique de son système, occasionna une levée de boucliers contre le peintre exilé. De ce moment, les jeunes artistes se ruèrent dans la carrière avec l'impétuosité de jeunes soldats montant à la brèche. Au fond, Géricault n'avait eu l'idée que d'imiter la nature, sans choix il est vrai, mais sans s'appuyer systématiquement sur lelaid; il avait peint dunuparce que son sujet l'y obligeait, et il n'avait point affecté, comme cela arriva bientôt après, de subordonner l'imitation des formes humaines à celle des vêtements et des accessoires.

Cet artiste si regretté, et si regrettable en effet, fit une chute de cheval qui le mit hors d'état d'entreprendre de grands travaux. Après avoir langui plusieurs années, il mourut en 1824, à l'âge de trente-quatre ans. Il avait donné des preuves éclatantes de la franchise et de l'énergie avec lesquelles il pouvait rendre les sujets compris dans le cercle de la réalité et dans les compositions; dans plusieurs croquis des dernières années de sa vie, on remarque une élégance et une élévation de pensée et de style qui donnent lieu de croire qu'il était appelé à devenir un peintre très-distingué.

Les ouvrages laissés par Géricault, si on les considère relativement à son âge et aux circonstances au milieu desquels ils les a produits, lui font donc beaucoup d'honneur; mais, forcé d'envisager ici sonRadeau de la Médusecomme représentant une doctrine mise en opposition à celle de David, on ne peut plus y voir qu'une rénovation de l'école et de la manière de Jouvenet, en sorte que l'on est amené à conclure que l'effort de ce jeune peintre fut dirigé dans un sens rétrograde, et qu'il est loin d'avoir fait avancer l'art, comme on l'a cru pendant quelque temps. Mais enfin, le grand coup était porté contre les éléments matériels qui servait de premiers remparts à la doctrine de David. Lenuétait proscrit, lebeaurejeté, et le choix des sujets antiques absolument condamné.

Si les Français sont avides d'innovations en matière d'art, il faut remarquer aussi qu'ils s'y montrent peu inventifs. Les Italiens appelés en France par Charles VIII et François Ier y introduisirent la peinture; ce fut en Italie et d'après les maîtres de ce pays que se formèrent plus tard Poussin, Lesueur et Claude le Lorrain; vers 1772, ainsi qu'on l'a déjà dit, deux Allemands, Winckelmann et Heyne, ouvrirent la route de l'archaïsme que David a parcourue, et enfin à l'époque où nous sommes arrivés, vers 1819, la révolte contre l'école de David fut encore excitée par une influence étrangère. Mais cette fois l'impulsion a été double, car elle vint simultanément de l'Allemagne et de l'Angleterre.

Pendant les préparatifs de guerre que les nations du Nord firent de 1812 à 1814 pour se soustraire au joug de Napoléon, l'amour de la patrie se combina si fortement avec l'esprit religieux, qu'une espèce de poésie nouvelle où les souvenirs de la vieille Allemagne se liaient aux anciennes croyances chrétiennes servit à exalter l'enthousiasme militaire des populations germaniques, déjà sous les armes. Tous les souvenirs mythologiques et historiques des temps païens furent rejetés, et des armées entières se mirent en marche contre la France, en invoquant ceux de la terre natale et en relevant le signe de la croix. Ce grand mouvement patriotique et religieux, qui produisit d'abord la double invasion de 1814 et de 1815, après avoir donné une forme nouvelle à la poésie en Allemagne, ne tarda pas, en s'insinuant dans les autres arts, à renouveler les formes de la peinture. C'est de cette époque à peu près que date la nouvelle école allemande dont Cornelius et Overbeck peuvent passer pour les fondateurs et ont été les plus solides appuis.

L'humeur tant soit peu indévote des Français, jointe à la répugnance fort naturelle qu'ils éprouvèrent à étudier l'origine et les résultats d'un enthousiasme qui leur avait été si fatal, fut cause que le système religieux des nouveaux peintres allemands ne fut reçu avec quelque calme en France que vers 1822 et 23. Mais on l'accepta alors d'autant plus facilement, que depuis 1816 les idées audacieuses d'un poète anglais, lord Byron, et l'originalité d'un prosateur de la même nation, sir Walter Scott, avaient préparé les voies en effaçant de la mémoire des jeunes générations toutes les idées qui y avaient été le plus profondément enracinées jusque-là. Ainsi, en moins de deux ans, le résultat de la lecture des poésies de Byron fut de substituer une ironie amère et sérieuse aux formes moqueuses, mais gaies, du scepticisme de Voltaire, et de remettre en question l'importance des principes de toutes les grandes époques et le mérite de tous les grands hommes. L'antiquité, dont on avait fait depuis Winkelmann l'objet d'une étude presque exclusive, fut tournée en ridicule, bafouée et entièrement abandonnée. La mode fut de prendre la vie en dédain, la société en haine; et conformément aux exemples donnés par les héros des poëmes de Byron et par le poëte lui-même, on se fit moqueur, insolent par vanité, on affecta de n'établir aucune différence entre un divertissement et la débauche, pourvu que l'on trouvât un moyen de s'étourdir sur l'inanité reconnue des choses de ce monde. Les lecteurs enthousiastes de Byron affectèrent cet impertinent dédain, ce dégoût de la vie, cette insouciance pour le bien et le mal, cette indifférence pour le vice et la vertu, que l'on n'avait trouvés jusque-là que chez quelques individus rares, malheureusement organisés ou pervertis par l'orgueil de la naissance, par l'abus des richesses et des jouissances. Bref, les écrits de Byron produisirent en moins de deux ans tout un peuple de marquis plébéiens, cent fois plus insolents et plus désabusés que Byron lui-même, et se croyant le talent et le droit de tout penser et de tout dire. Cette déplorable influence des écrits et des manières du poëte anglais se manifesta en France dès les premières années de la Restauration, dans les œuvres littéraires ainsi que dans les arts.

Mais cette impulsion fut double, avons-nous dit, et, en effet, dans le même moment où la bise poétique de Byron soufflait sur la France. Walter Scott, dont les romans charmaient les lecteurs de toutes les classes, préparait, grâce au point de vue dont il a envisagé l'histoire, une révolution importante dans les esprits, même les plus sérieux. Par l'attrait qu'offrent ses productions, par l'érudition piquante et solide qu'il mit si heureusement en œuvre, il sortit des vieilles habitudes des savants, et trouva le moyen de donner à l'histoire moderne un charme qu'elle n'avait point eu jusque-là. Déplaçant l'intérêt, concentré jusqu'à lui sur les événements, sur leur importance et leur enchainement, il le porta plus particulièrement sur les personnages, peignant les mœurs de préférence aux faits, faisant connaître les allures des hommes plutôt que leurs desseins secrets, en un mot, ramenant l'histoire à la chronique et au mémoire. Ce mode littéraire, qui, ainsi que celui de Géricault en peinture, était au fond une marche rétrograde, fit cependant illusion aux meilleurs esprits; aussi les écrits, les romans de Walter Scott, après avoir évidemment dégoûté la génération présente de l'étude de l'antiquité, et lui avoir donné cet engouement exclusif pour celle du moyen âge, ont-ils conduit beaucoup de gens à traiter l'histoire en minutieux archéologues.

Enhardie par la tentative de Géricault, la nouvelle école de peinture, travaillée bientôt par la triple influence du mysticisme allemand, des poésies sataniques de Byron et de l'érudition pittoresque de Walter Scott, trois systèmes opposés, mais d'accord au moins pour mettre l'antiquité hors de cause, la jeune école se sentit assez forte pour jeter définitivement l'anathème sur le système de David, pour le stigmatiser en lui donnant le nomclassique, mot qui alors, et dans l'opinion des romantiques, ne voulait dire autre chose que faux, usé et hors de la sphère des idées reçues.

Peu après l'exposition duRadeau de la Méduse, de Géricault, on avait vu surgir du sein de la tourbe romantique trois hommes de talent pleins d'idées et d'imagination: MM. Scheffer, E. Delacroix et P. Delaroche. Le premier, que l'origine de sa famille, la tournure de son esprit et de son talent rattachent aux idées et aux goûts des nations septentrionales, devint l'artiste de prédilection de la jeune école française, qui, à l'instar des jeunes peintres allemands, traita des sujets modernes et nationaux en mêlant des sentiments de patriotisme à des scènes passionnées ou tendres,sentimentaleset quelque peu religieuses. Jamais M. Scheffer ne fit dulaidde propos délibéré; mais, beaucoup plus préoccupé de l'action dramatique ou du sentiment intérieur de ses personnages que de leur extérieur, il s'appliqua surtout à l'expression du sens intime, négligeant d'abord l'imitation rigoureuse de la forme. Les sujets où son talent se développa le plus complétement sont ceux qui se prêtaient le mieux à cette forme de l'art; aussi réussit-il particulièrement à peindreFaust,Marguerite,le Vieux chevalierpleurant sur le corps de son jeune fils. Enfin la tendance mystique de son esprit, que l'on avait pu reconnaître déjà dans plusieurs de ses productions, s'est tout à fait développée dans les deux tableaux qu'il a exposés depuis: l'un représentantFrançoise de Rimini, l'autre leChrist consolateur… Évidemment M. Scheffer, l'un de ceux qui ont introduit la manièreromantiqueen France, a reçu et transmis l'influence de la nouvelle école de Cornélius et d'Overbeck.

D'un esprit plus téméraire et d'un goût moins sûr, M. Delacroix fut séduit par la poésie tour à tour sauvage, tendre et ironique de Byron, et crut se sentir appelé par la nature à peindre avec le laisser aller grandiose qui frappe dans les écrits du poëte anglais. Comme son modèle, mais plus souvent que lui, le jeune artiste français se permit des productions bizarres. On crut même voir, dans sonMassacre de Chio, en 1826, la théorie dulaidopposée systématiquement à celle dubeau, et depuis, ce peintre n'a cru devoir modifier ni ses idées ni sa manière. SonSardanapale, les scènes deLaraet duCorsaire, sonSamaritainet saMédée, ouvrages empreints de talent, offrent cependant des scènes sans clarté, où l'imitation du naturel exclut sans cesse les convenances du goût. C'est Byron, avec ses grands défauts excessivement exagérés.

Comme Walter Scott, M. Delaroche ne sort pas de la vie réelle, ne dépasse jamais le degré d'élévation que comporte la chronique plutôt que l'histoire; enfin il a charmé, attaché et subjugué le public par la vérité des expressions et le fini des détails de plusieurs de ses ouvrages, saJeanne Gray, entre autres.

Tel est le caractère du talent des trois hommes qui ont mis à flot la barqueromantique, qui ont contredit le systèmeclassiquede David, puisque tous trois ont traité exclusivement, et de parti pris, des sujets modernes, puisqu'ils ont rejeté l'étude de l'idéal de la forme et l'emploi du nu, puisqu'enfin leur intention a été de substituer absolument, dans l'art de la peinture, le beau moral au beau visible.

S'il ne se fût présenté dans l'arène romantique que des athlètes de la force et du mérite de ces trois jeunes peintres, le danger n'eût été ni de longue durée ni redoutable; mais, comme il arrive ordinairement dans les révolutions, les hommes qui les font sont bientôt dépassés dans leurs projets par ceux qui les ont aidés et qui les suivent. Aussi n'entreprendra-t-on pas d'énumérer les inconcevables extravagances barbouillées sur la toile par les mille et un imitateurs des trois peintres à qui l'école allemande, Byron ou Walter Scott avaient servi d'étoiles lumineuses; ce fut à qui d'entre eux reproduirait les scènes et les formes les plus laides, les plus ignobles, les plus révoltantes. Sous prétexte de faire naturel, il n'y eut pas de formes gauches et désagréables, d'infirmités même que ces peintres ne recherchassent avec soin pour les représenter dans leurs tableaux; et si l'on joint à ces inconcevables fantaisies celle de traiter le dessin et le modelé avec une incorrection préméditée, on pourra se former une idée juste de la cacophonie de tous ces ouvrages discordants et du désordre profond qui régnait dans l'esprit de la plupart de ces jeunes artistes.

Mais le public, malgré son amour des nouveautés, est juste au fond, et lorsqu'il s'aperçut, vers 1824 et 1825, qu'en dernière analyse cette nouvelle école, qui promettait tant de variété dans ses productions, était tout aussi esclave que l'ancienne des systèmes qu'elle avait adoptés; que, par exemple, aux Grecs d'Homère on substituait constamment les Grecs modernes; qu'à la nudité des héros païens on faisait succéder les éternelles armures chevaleresques; qu'à la recherche, peut-être trop constante, dubeau, on opposait le parti pris de représenter l'horrible et lelaid; on rabattit un peu des espérances qu'avait données l'école romantique, et deux de ses chefs, MM. Delaroche et Scheffer, sentirent bientôt qu'en ne se mettant pas en garde contre ces extravagances, ils risquaient de compromettre l'avenir de leur talent.


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