— … Tiens, dit Barnavaux, c’est encore le légionnaire louf qui est couché là !
Si l’homme appartenait à la légion étrangère on ne le pouvait savoir qu’aux insignes de son casque blanc, qui lui cachait presque complètement la figure. Pour le reste, comme il était couché sur le ventre, on n’apercevait même pas les boutons d’une guenille d’uniforme kaki, extrêmement sale. Il ne dormait pas, puisqu’on apercevait nettement, presque au ras du sol, la lueur nette de ses deux yeux bien ouverts qui semblaient chercher quelque chose dans l’herbe ; et il n’était pas ivre, car l’une de ses mains, qui faisait accomplir à un brin de bois je ne sais quelle sorte de jeu bizarre, n’avait pas un tremblement.
Barnavaux continua, sans faire plus d’attention à lui :
— Ce n’est pas laid, tout de même, le fleuve Rouge, d’ici !
C’était sur la route de ravitaillement, entre le poste de Po-Lou et Lao-Kay. Des ruisselets clairs dégringolaient la pente en faisant sonner les cailloux de leur lit ; l’élan simple, droit, agile, de bambous gigantesques et grêles jetait dans l’air de l’exaltation et de la joie ; et plus loin, bien au-dessus de nous, escaladant des falaises calcaires, grises et bleues, de grands arbres dressaient leurs troncs blancs, lisses comme des colonnes. Quand il n’y avait plus de bambous, les bananiers sauvages envahissaient la terre montueuse. Autour de leur tige ronde, molle et si pleine de sève qu’il en sortait tout de suite une bave claire quand on y enfonçait sa canne, leurs énormes feuilles s’enlevaient symétriquement pour entourer la hampe retombante d’une fleur plus longue que le bras, d’un rouge sombre, riche et chaud comme le velours d’une bannière de procession ; et, sur cette grande fleur tranquille, on eût dit d’autres fleurs plus petites, plus rouges, presque écarlates, tremblotantes : c’étaient de petits oiseaux qui s’envolaient tous ensemble quand nous passions, des oiselets ivres de miel ! Le sol noir sentait la décomposition, la fécondité, les graines qui germent et les insectes — car les insectes aussi ont leur odeur, quand darde le soleil d’été, et que leurs myriades presque invisibles, au milieu des herbes, et dans l’air sonore, et dans la terre sourde, volent, rampent, chassent, dévorent, aiment, chauffent leurs œufs et leurs chrysalides.
Plus loin, au-delà des végétations qui déferlaient, c’était le fleuve Rouge, large déjà comme la Seine, fougueux, hoqueteux de rapides, sali des argiles sanglantes arrachées aux rocs pourris des hautes terres, qu’il portait vers le Sud, là-bas, jusqu’au delta du Tonkin populeux ; et de grandes jonques chinoises faisaient effort pour le remonter. Lourdes, vastes, basses, patiemment elles allaient amont, aidées à la fois par une voile de paille tressée et par les rotins ferrés d’hommes qui couraient perpétuellement de l’avant à l’arrière, agiles, patients, infatigables, la peau d’un jaune qui tirait sur le noir et le roux, si courbés qu’ils avaient l’air de marcher à quatre pattes, et tout rapetissés par la distance.
— On dirait des fourmis ! fit Barnavaux.
Alors l’homme que nous avions vu couché dans l’herbe releva la tête et sourit. Il avait des yeux tout à fait étranges, d’un brun tendre entouré d’un cercle gris vert, au sommet d’une figure d’homme du Nord : cheveux blonds très drus, barbe blonde extrêmement rude, taches de rousseur partout où il n’y avait pas de poils ; ça le faisait ressembler à un gros chien fou et très intelligent.
— Oui, dit-il, des fourmis qui viennent de là-bas, des grandes fourmilières qui sont là-bas !
Il cherchait le nord des yeux : l’horizon de montagnes derrière lequel il y a la Chine, l’immensité des pays jaunes.
— C’est un ancien officier russe, fit Barnavaux à voix basse. On dit qu’il servait dans la marine de son pays, à Port-Arthur, pendant la grande guerre… Et puis il a déserté et il est venu ici, s’engager à la légion. Des raisons pour ça ? Il n’y avait peut-être pas de raison : il est louf, je vous dis. Voilà tout. C’est pas le seul.
Je crois que le légionnaire avait entendu. Cependant il sourit encore :
— Regardez celles-là, les vraies fourmis, dit-il. Comme c’est pareil, hein, comme c’est pareil !
Et je m’aperçus qu’il était couché la tête en travers d’un chemin de grosses fourmis rousses. C’était sur ces insectes qu’il rêvait, comme un grand enfant désœuvré.
— Tenez, continua-t-il, en voilà une qui ne porte rien dans ses pinces, et qui est peut-être égarée. Je l’agace avec ce brin de paille : comme elle a peur, comme elle est lâche ! Elle a perdu la tête, elle fuit comme une folle. Mais celle-là, au contraire, qui rapporte un bout de bois à la fourmilière, rien ne la détournera de sa route, allez ! Tenez, je jette un caillou sur elle, la voici à moitié broyée. Que lui importe ! Elle sort du désastre avec trois pattes, le ventre aplati, une antenne coupée, mais elle n’a pas lâché son fétu. Et si j’essaye de lui arracher ce fétu, elle n’hésite pas, elle mord, elle lutte contre moi, — contre moi, un monstre si grand que ses yeux sans doute ne peuvent m’apercevoir tout entier. Vous ne comprenez pas ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’une fourmi qui a trouvé son travail est comme une somnambule. Elle ne peut plus rien concevoir que ce travail, elle a perdu sa volonté, perdu même l’instinct de la conservation. Les oiseaux qui font leur nid, les oiseaux qui élèvent leurs petits, pour eux, c’est très probablement la même chose ; et c’est ça qu’on appelle l’instinct : un commandement qui est au-dessus de l’individu. Eh bien, ces jaunes, ce milliard de jaunes, ils sont comme les fourmis et comme les oiseaux : ils ont le somnambulisme de leur tâche, et c’est pour ça qu’ils me font peur !
Sur sa bizarre face d’homme-chien passa tout à coup une expression de terreur si douloureuse qu’elle me donna à moi-même l’envie de fuir.
— J’étais sur lePétropavlosk, moi, dit-il, j’étais sur lePétropavlosk…
— Le cuirassé que commandait l’amiral Makarof à Port-Arthur, et qui a sauté, murmura Barnavaux. Pauvre bougre ! Je comprends, maintenant, je comprends pourquoi…
Et il se toucha le front.
— L’horreur de ça, murmura le légionnaire, l’horreur de ça ! Ne prenez pas des airs mystérieux pour vous dire que j’ai la tête malade. Ce n’est pas la peine, je ne me fâcherai pas. Vous faites seulement une petite erreur : j’ai la tête très solide, ce sont les nerfs qui sont détraqués, les nerfs et… et le moral peut-être. Je ne puis plus entendre une porte claquer derrière moi, et quand on me met la main sur l’épaule j’ai envie de tomber. Mais ma mémoire fonctionne bien et mon cerveau n’est pas touché. Je me rappelle tout. Mais ce que je me rappelle, c’est une chose que vous ne vous figurez pas : j’ai peur pour plus tard, peur pour toutes nos races. Y êtes-vous ?
» … L’amiral ne voulait pas engager le combat. Il était sorti pour exercer l’équipage, et surtout les officiers ; il ne comptait sur rien de grave, quand les grands obus se mirent à tomber. Le tir de l’ennemi était si mal réglé, en apparence, qu’il ne nous faisait aucun mal. Et même, lorsque nous commençâmes d’être atteints, il resta devant nous, respecté par cette pluie de gros fuseaux d’acier qui faisait gicler la mer comme une mare sous la grêle, une espèce de chenal d’eau tranquille. C’était la ruse, c’était là qu’on voulait nous faire passer ; mais personne ne comprit, on gouverna vers cette eau calme. Nous étions alors à peine sortis de la passe, on distinguait parfaitement à l’œil nu les bras des sémaphores. Le feu de l’ennemi augmenta d’intensité. Un obus tomba sur le mât de signaux, en le brisant. L’officier de vigie fut tué raide et je me souviens, oui, je me souviens… une partie de ses entrailles et son diaphragme, une espèce de guenille blanchâtre et translucide, restèrent accrochés aux débris : de la viande de boucherie parée pour la vente, c’est à ça que ça ressemble ! Il y avait aussi des choses qui n’allaient plus, les membres du navire qui se paralysaient ; l’électricité coupée, le monte-charge bloqué, faussé, hors d’usage. L’amiral donnait des ordres ; mais qui était chargé de l’électricité, qui devait s’occuper du monte-charge ? Est-ce toi. Piotre Ephimovitch ? est-ce toi, Serguieief ? On ne savait plus, je crois qu’on n’avait jamais su. Ah ! ça, c’est la honte, la honte, je vous dis : personne ne savait ce qu’il avait à faire, on restait les bras ballants.
» Et voilà que, venant de terre, un petit canot apparaît, un sale petit canot de Chinois, monté par deux hommes, qui manœuvraient pour couper notre route et nous rejoindre. C’était là où il passait que la mort sur la mer tombait davantage. Des obus d’éclatement, au-dessus de lui, éparpillaient leurs morceaux et leur feu ; d’autres obus géants s’enfonçaient devant lui, derrière lui ; et cette absurde coquille de noix allait toujours, tout doux, tout doux, avec ses deux rames qui grattaient l’eau bien régulièrement. Mais qu’est-ce qu’il voulait, qu’est-ce qu’il voulait ! Il apportait un message, c’était sûr ; ces deux hommes ne pouvaient avoir risqué la mort que pour remplir un devoir sacré, pressant, obligatoire. On stoppa, le canot s’arrêta par notre avant, et un homme monta. C’était un Chinois, qui portait une corbeille en jonc tressé, assez lourde. Il la posa sur le pont et fit son salut très bas, les mains posées sur la poitrine… Un projectile éclata par bâbord avant, tout près de lui, et quatre hommes tombèrent morts, déchiquetés. Il fit un second salut, le Chinois. Et il ne parut rien d’extraordinaire sur sa figure.
» Un officier fusilier qui était là, Stépanof, se précipita sur lui.
» — Qu’est-ce qu’il y a, dit-il, pourquoi viens-tu, de quelle part ? Hein, parle !
» Le Chinois fit son troisième salut, et dit enpidgin, que je vous traduis à peu près :
» — Ma commandant, y en a moi rapporter linge officier. Beaucoup pressé.
» Il ouvrit sa corbeille comme si elle avait contenu la sainte hostie, et des faux-cols, des pyjamas, des dolmans blancs, des pantalons blancs, des chemises, apparurent, bien rangés, par paquet distinct pour chacun des clients.
» C’était le blanchisseur ! On lui avait dit d’apporter le linge à dix heures, et quand il était arrivé « y en avait bateau foutu le camp ». Alors, il avait pris un canot avec son fils, avec son fils, vous entendez ! Puisqu’on lui avait dit d’apporter le linge à dix heures ! Il tira de la corbeille des fiches de bois marquées d’encoches, toutes pareilles à celles des boulangers d’Europe.
» — Qui ça ici y en a compter blanchissage ? dit-il simplement.
» Nous venions d’entrer dans ce chenal dont je vous ai parlé, cette espèce d’avenue d’eau calme où rien ne tombait plus, et nous regardions ce Chinois, ébahis par son courage, par son héroïsme, par son inconscience… non, tout ça, c’est des mots européens, des mots qui ne sont pas vrais ; nous étions atterrés, humiliés, parce qu’il avait fait, lui, sans penser à plus,ce qu’il avait à faire. Tandis que nous, malheur !
» L’ouragan de fer ne passait plus qu’à notre droite, à notre gauche ; nous nous disions tous, ivres de l’angoisse traversée, la cervelle en bouillie : « C’est fini, ça n’était pas pour aujourd’hui, on est réchappé. » Et alors, les autres, et peut-être moi aussi, on commença de rigoler autour du Chinois, parce qu’on se croyait sauvé, parce qu’on était content, parce qu’on était embêté devant lui. Il dit de nouveau, poliment :
» — Où ça y en a boy compter blanchissage ?
» Et prenant ses fiches de bois, il appela.
» — Ma lieutenant Piotre Ephimovitch !
» — Tu veux voir Piotre Ephimovitch, dit quelqu’un. Tiens, le voilà !
» Et il leva la main vers le mât de signaux. Celui où il y avait cette horreur, vous savez !
» Le Chinois leva la tête, et je ne sais pas ce qu’il aurait dit. Je ne le sais pas, ni personne, ni lui, parce que nous venions de toucher le piège, le piège où nous avions été conduits, les deux torpilles mouillées entre deux eaux !… On n’a pas beaucoup souffert, c’est seulement, après tout, comme si le cœur se décrochait. J’ai vu l’eau monter en grands jets du côté de la mer que je regardais, et puis le bateau n’est pas remonté. Il était coupé en deux… Voilà ce que c’est que la vie de quinze cents hommes : il ne faut pas longtemps pour que ça devienne le rien, la nullité, la pourriture. Moi, on m’a repêché par hasard…
» — Et le Chinois ? demandai-je.
» — Comment voulez-vous que je sache ! dit le légionnaire d’une voix subitement furieuse, et qu’est-ce que ça vous fait ? Il y en a encore trop, hein, trop ! Six cents millions dans la fourmilière ! Et tous somnambules, quand ils ont leur tâche, comme les vraies fourmis : aveugles, sourds, insensibles, sans nerfs. Il y en aura toujours trop, je vous le répète. »
Il essaya de donner un regard plus ferme à ses yeux d’animal égaré.
— Je suis venu à la légion à cause de la discipline. Je veux apprendre la discipline. Sans ça quoi ! Qu’est-ce qui nous arrivera, à nous, les Européens ?