IILA NUIT DE BILLY HOOK

Barnavaux ne sut jamais, je pense, comment avait fini l’aventure de Plévech. Et, au fait, il ne se souciait pas de le savoir. Il y a, chez les vieux soldats, pour les complications sentimentales, une indifférence, une espèce de callosité du cœur, un dédain, qui les rapproche d’une façon assez inattendue des moines cloîtrés, mais par les mauvais côtés surtout. La chaste ignorance des moines les garde d’une obscénité brutale que Barnavaux n’évitait pas toujours. Il croyait connaître les femmes parce qu’il en avait possédé. Donc il en voulait parler ; et comme il ne disait que des sottises, je faisais tous mes efforts pour ne pas l’écouter. On dit qu’en matière d’amour tout homme, tôt ou tard, a sa crise. Je pensais que Barnavaux ferait exception : en quoi je me trompais, comme on le verra par la suite de ce récit.

Mais, pour l’instant, il avait sa vertu, si j’ose dire, une sorte de vertu inhumaine et laide, qui consistait à penser que le devoir, pour un homme bien portant et sain d’esprit, est de rester parfaitement convaincu que, dans toutes les circonstances, une femme en vaut une autre. C’est de ce point de vue qu’il considérait la conduite de Plévech, quand le souvenir de cette nuit chez Ti-Ka nous revenait ; et il trouvait alors cette conduite incompréhensible et funeste. Son expérience, son affreuse et basse expérience, lui faisait juger que, si l’on désobéit à ce principe, il ne peut manquer d’arriver « du vilain ».

— Il y a un homme, me dit-il un jour, un type que j’ai connu, il s’appelait Billy Hook, un subrécargue anglais que j’ai rencontré sur le bateau la première fois que j’ai passé par la mer Rouge pour aller au Tonkin… Eh bien ! cet homme-là, il ne l’avait pas fait exprès, de choisir : et malgré ça, il est arrivé les plus grands malheurs. Et l’autre, c’est parce qu’il n’y avait pour lui qu’une femme au monde, que les Anglais l’ont pendu. C’est à Port-Saïd, que ça s’est passé, au bar — c’est un mot poli — de Mrs. Coxon. Vous connaissez Port-Saïd ? Quelle sale ville, hein, quelle sale ville !

Sa figure avait pris une expression de mépris, d’horreur scandalisée. Barnavaux scandalisé ! Mais je connaissais, oui, je connaissais ! Son air ne m’étonnait pas. Les choses ont un peu changé d’apparence maintenant, à Port-Saïd, parce que les Anglais ont « moralisé » la ville. Mais elles sont restées en dessous ce qu’elles étaient, je suppose. Moraliser les villes, ce n’est guère que cacher leurs vices comme on habille les corps, et rien n’est changé, quand on a couvert un corps de vêtements : ni ses désirs, ni ses tares, ni le bondissement des muscles, ni la sueur qui coule, ni les fureurs qui le poussent, ni les faiblesses qui le couchent. Mais il y a quinze ans, Port-Saïd, c’était l’enfer à ciel ouvert, sous un jour éternel.

Sous un jour éternel, parce que jamais, jamais, la lumière des lampes électriques ne s’éteint dans les rues, dans les boutiques, dans les cafés, dans les bars et les maisons de jeu, et les autres demeures, « celles qu’il ne faut pas nommer », ainsi qu’aux siècles de foi on disait de Satan. Songez que de nouveaux navires arrivent toutes les heures devant cette bouche méditerranéenne du canal de Suez, et qu’ils ne veulent rester que juste ce qu’il faut pour se remplir la panse de charbon, et s’en aller ; car le temps, sur ces quais toujours encombrés, on le fait payer cher, plus cher qu’ailleurs. Jour et nuit, les porteurs de houille courent avec leurs hottes noires sur la tête, tandis que les matelots, les émigrants, les soldats, les fonctionnaires, tous ceux qui vont là-bas, du côté où le soleil se lève, et ceux qui en reviennent, se ruent dans les avenues droites, sur les trottoirs de ciment. Ils se disent : « C’est encore, ou déjà, presque l’Europe, ici ! Où on peut tout trouver,tout. » Ils ne s’inquiètent pas si la qualité est infâme. Ils sont pressés. Peut-être qu’ils vont mourir.

Je me rappelle, il y a quinze ans ! Les maisons de jeu où toutes les roulettes étaient truquées, où tous les croupiers volaient ; les matelots ivres qui continuaient à boire, quand ils ne pouvaient plus rester debout, tenus de chaque côté, sous le bras, par un nègre ; les magasins de curiosités qui s’annonçaient par cette inscription noire sur une longue bande de calicot blanc :Ahmed ben Ahmed. Photographies obscènes et de monuments, en français, en un français elliptique et glorieux ; et toutes les femmes, des Espagnoles, des Françaises, des Valaques, des Allemandes, des négresses, des Somalies et même une dame solitaire, vêtue de noir et voilée, qu’on ne rencontrait que dans un coin sombre, toujours le même, près du square où il y a la statue de M. de Lesseps. On l’appelait « la dame du monde pour matelots ». Elle donnait aux pauvres bougres l’illusion du luxe. Ivres déjà, avec elle ils s’enivraient encore de mystère.

— … Tout au bout de la ville, continua Barnavaux, au milieu d’un jardin gagné sur le sable, il y a là le bar de madame Coxon. Vous savez ? La maison des Américaines, où ne vont que des gens riches ?

» C’était là que nous étions allés, Billy Hook et moi. Je ne l’ai jamais revu, Billy Hook, le subrécargue anglais, mais il doit être encore de ce monde : la boisson ne faisait rien sur lui, et pourtant il buvait effroyablement, toujours calme, clair, lucide, solide, ses pupilles de chat sauvage seulement un peu agrandies. Il n’y a plus guère que les Anglais au monde qui, quand ils commettent certains actes, ont l’idée du péché et se croient damnés. Lui, Billy Hook, se croyait damné, irrémédiablement, parce qu’il était protestant, Anglais par-dessus le marché, et que c’est une religion et une race où personne ne croit qu’on peut se racheter par la confession et le repentir. Il faut que la grâce descende et opère toute seule. Or, Billy Hook se croyait au-delà de la grâce, oublié, perdu, et ça lui donnait une extraordinaire fermeté dans la mauvaise conduite. Je ne sais même pas, du reste, s’il s’amusait beaucoup, à vivre comme il vivait, à faire ce qu’il faisait : il fallait qu’il vécût comme ça, voilà tout. Il restait froid, toujours froid, à la manière d’un capitaine de football qui veut gagner une partie.

» … Comme nous étions en train de prendre unwhisky and soda, un matelot albanais entra dans le bar : un petit, maigre, avec des yeux fous. Il dit à madame Coxon, après avoir commandé un siphon de limonade gazeuse :

»  — Miss Clary ?

»  — Elle n’est pas là,deary, elle n’est pas là, dit la vieille dame, mais il y a les autresladies.

» L’homme ne répondit pas. Il prit lui-même le siphon et un verre sur le bar, et alla s’asseoir devant une petite table, au fond de la salle.

» Et cela rendit la mémoire à Billy Hook. Il prononça tranquillement :

»  — Il faut pourtant que j’aille la rejoindre, là-haut !

» C’était un des règlements de cette maison-là, un très drôle de règlement, mais assez fréquent à ce qu’il paraît dans les pays d’Angleterre. On ne buvait pas dans les chambres. Madame Coxon y tenait la main rigoureusement. Billy Hook avait dit à madame Coxon :

»  — Clary est à moi, ce soir.

Et il l’avait emmenée quelque part, là-haut. Mais toutes les demi-heures, il redescendait l’air bien tranquille, et prenait un nouveauwhisky and soda, en causant d’autre chose, tout debout devant le bar, sans se soucier de celle qu’il avait payée, même pour lui offrir un verre. Billy Hook, c’était un homme qui ne pensait qu’à lui, par principe. Et quand il eut annoncé « qu’il allait rejoindre Clary », il ne parut guère plus pressé. C’était à elle d’attendre, et madame Coxon savait qu’il était bon client. Elle n’insistait pas. Le matelot albanais était demeuré assis à sa petite table, devant son verre de limonade gazeuse. Personne ne s’était aperçu que, depuis les dernières paroles de Billy Hook, il avait enlevé ses souliers. Et on ne le vit pas sortir de la pièce. D’ailleurs, quand on l’aurait vu : il avait payé, il était parti, quoi d’étonnant ? Il avait ôté ses souliers, ça c’était plus curieux ! Mais s’il fallait faire attention à toutes les fantaisies des gens, une nuit de bordée à Port-Saïd !

» Tout à coup, on entendit un cri, un de ces longs cris affreux, plus longs qu’une respiration humaine, et ressemblant — je vous demande pardon, mais je ne trouve pas d’autre comparaison — au long mugissement d’une locomotive qui traverse une haute tranchée en faisant siffler sa vapeur. Et, supposons ensuite que la locomotive entre dans un tunnel ? Le bruit ne s’arrête pas de lui-même, il est jugulé. Ce fut ça ! On dit que la peur dégrise. C’est un mensonge. Il y a des ivrognes à qui elle serre le cœur de telle façon, qu’ils en tombent sur place, ou pire. De ceux qui étaient là, il y en eut deux qui sortirent. On entendit des hoquets. Les autres montèrent l’escalier les uns sur les autres, Billy Hook en tête ; et ils étaient mêlés aux Américaines, aux belles Américaines rousses, en toilette de bal, qui hurlaient. Aux étages, on entendait des pas nombreux aussi, des pieds nus qui couraient dans les couloirs : des pieds d’homme, des pieds de femme.

»  — C’est de chez moi que ça venait, dit Billy Hook.

» Sa voix était un peu plus brève que de coutume, mais il avait dit « chez moi », au lieu de « chez Clary », par habitude de tout prendre et d’être chez lui partout.

» Oui, c’était chez Clary, et elle avait crié trop tard ! Je la vois encore, cette chambre, avec ses murs peints à la chaux, contre lesquels des gravures en couleurs éclataient trop fort ; ses dalles de marbre blanc et noir, en losange ; le lit de cuivre, tout bouleversé, et un fauteuil d’osier, laqué en ripolin vert. Clary n’avait même pas eu le temps de quitter ce fauteuil, où elle attendait… Un couteau, d’un seul trait, lui avait tranché les carotides… Elle n’était vêtue que d’une chemise de soie noire, qui plaquait sur son corps très blanc. Sur sa gorge, un collier de filigrane d’or du Soudan brillait par taches au milieu du sang. Quelqu’un éleva la voix pour rappeler les yeux drôles du matelot albanais, et le son de sa voix. Tout le monde dit :

»  — C’est lui… Il n’a pas eu le temps de descendre. Il est dans la maison.

» On renversa les lits. On brisa des armoires à coups de pied. Des gens éventraient les matelas, et on ne trouvait rien. Rien non plus sur la terrasse : une espèce de nappe en ciment, toute vide, et blanchie par la lune. Mais, en regardant la balustrade, Billy Hook aperçut deux mains crispées. Il se pencha. Le matelot albanais était là, suspendu, le corps dans l’abîme. Billy Hook le prit par le col de sa vareuse et hala ! D’autres arrachèrent les mains de la balustrade, et l’homme qui avait tué apparut. Il claquait des dents. Ses joues lui étaient rentrées dans les mandibules, comme s’il était subitement devenu très maigre et très vieux. On ne distinguait plus dans sa figure que son nez aminci, très long, et deux trous pâles : le regard de ses yeux de peur sous la lune.

» On l’aurait tué sur place, et je n’y voyais aucun inconvénient, mais deuxpolicemende Port-Saïd étaient survenus : deux fellahs bruns, habillés en soldats européens : ils étaient fiers d’arrêter un blanc ! Ils mirent la main sur l’homme.

»  — C’est vous ? lui dit Billy Hook en anglais, c’est vous qui avez fait ça ?

» L’anglais est une langue où on ne peut dire que « vous » dans les plus grandes crises, et cela donne de la politesse aux paroles. L’autre répondit :

»  — Oui, c’est moi… Et pourquoi ne vous ai-je pas tué plutôt qu’elle ?… Je ne sais pas… je ne sais pas…

» Moi, il me semblait comprendre. Il était venu demander cette Clary qu’il aimait, furieux déjà qu’elle ne pût être à lui tout de suite. Mais quand il avait vu, dans sa forme, avec ses os et sa chair, l’homme qui la lui prenait, il s’était représenté plus fortement la chose, la chose, l’acte ! Alors c’est elle qu’il avait tuée au moment où il était allé vers elle, peut-être pensant… mais c’était une autre idée, sans savoir, qui l’avait emporté.

» Billy Hook dit d’une voix assez lente :

»  — Oui, pourquoi pas moi ! Et si j’avais su que c’était celle-là, celle-là que vous vouliez ! Qu’est-ce que ça me faisait, à moi !

» Il réfléchit encore, et ajouta sérieusement :

»  — Je vous demande bien pardon, monsieur ; vraiment, je vous demande bien pardon !

» … Les deuxpolicemenemmenèrent l’homme. Billy Hook siffla entre ses dents, puis il dit à madame Coxon :

»  — Où sont les autresladies?

» Il dit cela, expliqua sérieusement Barnavaux, parce qu’il n’avait pas terminé sa nuit, et qu’il lui fallait son plaisir. Mais vous voyez tous les malheurs que ça fait, d’avoir besoin d’une femme, particulièrement. Et c’est vrai que si Billy Hook avait su… Mais on ne sait jamais ! »


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