XILA BARRE

A l’un des angles de la rue de Sèvres, près de l’Institut des Jeunes Aveugles, il y a le Café des Vosges, qui est tout blanc, vieillot, aimable et hospitalier. C’est là que je rencontrai Barnavaux, assis devant une des tables de la terrasse, en compagnie d’un gros homme blond, vêtu de blanc : le costume colonial dans toute sa pureté. Il ne lui manquait qu’un casque. Ceci ne m’étonna point : les coloniaux de grade supérieur fréquentent une brasserie du boulevard. Les autres, depuis que l’administration des colonies a été transportée rue Oudinot, accordent assez communément leur clientèle au Café des Vosges, où ils retrouvent des employés du ministère : hommes qu’ils jalousent et respectent, les croyant doués d’une grande puissance. Je crus donc avoir en ma présence un petit fonctionnaire colonial, employé des douanes ou magasinier, qui, par cette chaleur, usait ses vieux dolmans : de quoi je l’approuvais. Mais Barnavaux me tira d’erreur.

— Lui ? dit-il. Il est cuisinier dans un restaurant du quartier !

Et le fait est que rien ne ressemble davantage à un colonial, pour le costume, qu’un cuisinier-pâtissier dans l’uniforme de sa profession. Je m’excusai. Mais l’homme blond et blanc me répondit :

— Il n’y a pas d’offense. C’est tout de même mes vieux effets de la Côte que j’use pour le présent. Est-ce que j’aurais reconnu Barnavaux, si j’avais pas été là-bas ? Mais, tout de même, je n’ai jamais été que cuisinier : au régiment d’abord, et puis à bord des Chargeurs-Réunis, et puis chez monsieur Laresche, le consul de Rio-Negro.

Du côté de Saint-François-Xavier, où se couchait le soleil, le ciel d’été, implacablement pur, se teintait de vert et de saumon. Un ciel saharien, en vérité, dur, poussiéreux, sublime ! Mais une brise un peu plus fraîche monta du nord-est, les crieurs de journaux du soir commencèrent d’annoncer leurs gazettes. Je leur en pris une, par habitude. Elle annonçait encore des difficultés avec l’Allemagne à propos du Maroc.

— On va caner ! dit Barnavaux. On cane toujours, avec les Prussiens.

Barnavaux a le défaut de vouloir parler de tout. Quand il aborde les questions diplomatiques, je fais tout ce que je puis pour ne pas l’entendre : ses opinions sont excessives et sa documentation insuffisante. Mais le gros homme blond fut important.

— C’est des bêtises, dit-il, tout ce qu’on fait, des bêtises ! Des gens qui se pressent. Faut jamais s’ presser. Voilà. C’est ça qui est la diplomatie : d’ pas s’ presser.

Barnavaux entama l’exposition d’un vaste plan de guerre européenne. Il était insupportable. Le gros homme blond l’interrompit encore.

— Faut avoir servi dans la diplomatie, pour parler, dit-il. Moi, j’ai servi : chez monsieur le consul. Alors, je sais. Ça s’est déjà passé comme ça, à Rio-Negro. C’est la même chose.

L’affaire qu’il nommait était ancienne. Elle n’avait laissé qu’un souvenir vague dans mon esprit. J’interrogeai.

— Le Rio-Negro, dit le cuisinier, c’est un petit port, dans une enclave portugaise, sur la Côte des Graines, et tout autour, il y a nos possessions. Mais on avait mis là un consul. Je vous dirai pourquoi tout à l’heure. Il répétait à journée faite :

»  — Voilà ce que c’est que d’avoir été marin et explorateur. Tout le temps, ils me donnent de mauvaises places, au quai d’Orsay : un type qui a fait quelque chose, il n’est jamais de la carrière ! Qu’est-ce qu’on veut que je fasse ici ! Des rapports sur le commerce ? Je ne peux pourtant pas me tuer à répéter tous les mois que les Portugais ne vendent que des timbres-poste.

» Il paraît que les Portugais avaient eux-mêmes dans l’opinion que ça n’était pas suffisant et qu’ils avaient engagé des négociations avec nous pour échanger leur colonie contre autre chose, ou la vendre. Seulement, c’est à Paris que ça se traitait. On ne l’avait mis là, monsieur Laresche, que pour montrer le grand intérêt que la France porte au Rio-Negro. Mais on ne lui disait rien du tout, on ne le tenait au courant de rien, et il n’avait rien à faire, absolument rien. De temps en temps, au coucher du soleil, il allait sur les bords du rio tuer une gueule-tapée. La gueule-tapée, c’est un grand lézard, qui est très bon à manger. Je lui accommodais ça à la tartare, mais Saraï, samousso, une petite Malinké, refusait sa portion, sous prétexte qu’elle descend de cette bête-là, et que ses principes lui défendaient de dévorer son grand-père sans nécessité. A la fin, ça le dégoûta de rapporter du gibier, monsieur le consul, de voir que la mousso n’en voulait pas, et il me donna son fusil, en me disant de mettre un chiffon gras autour des batteries, des bouchons aux canons, de le démonter et de le rentrer dans sa boîte. Après, il commença un roman pour dire que la mousso était une petite sauvage, qu’il ne la comprenait pas, que personne ne la comprendrait jamais, et qu’elle le trompait avec des nègres. Mais il y renonça au bout de quinze jours, sous prétexte qu’il faisait trop chaud, que cette chose-là avait déjà été faite par d’autres officiers de marine, et que lui, par conséquent, n’avait pas le droit, puisqu’il n’était plus officier de marine.

» C’est probablement comme ça, tout de même, qu’il se mit à repenser à son ancien métier. Au moment où je croyais qu’il allait devenir fou d’embêtement, le voilà qui prend une nouvelle lubie et s’amuse à se promener en mer dans une mauvaise barque indigène, avec huit Kroumen pour pagayeurs. Il appelait ça « faire l’hydrographie de la barre », et le fait est qu’il faisait des sondages toute la journée, prenait des notes, et tirait des tas de plans dans son cabinet, quand il était rentré. Des fois, ça lui faisait prendre un bain, naturellement. Vous savez ce que c’est qu’une barre sur la Côte occidentale ?

Barnavaux et moi, nous fîmes un signe d’assentiment. Le cuisinier continua :

— Je ne sais pas pourquoi ça existe. On dit que ça vient de la rencontre des eaux du fleuve dans la mer avec les vagues du large. Mais il y a des barres même sur des points où il n’y a pas de rivières. Il n’y a que les Kroumen pour savoir franchir la barre. Ils touchent leurs gris-gris, visent le moment où ces grosses lames ne déferlent pas, se font prendre sur leurs dos… Oh ! là ! Oh ! en voilà une. Oh ! là ! Oh ! une seconde, et comme ça tant que ça dure. Si on rate son coup, la barque peut être cassée sur le fond comme une noisette. Les têtes des hommes aussi, bien qu’ils soient malins, ces Kroumen. Mais l’embêtant, c’est pour l’embarcation : des nègres, il y en a toujours ! Et pourtant, il y a des jours, des semaines, des saisons, où même les Kroumen ne veulent rien savoir.

» Monsieur le consul déclara qu’il voulait trouver la loi des barres, interrogea les Kroumen, causa avec le père Wilson, le chef de la factorerie Verbeck, qui avait été pilote, et se mit à faire des calculs sur un carnet. Mais voilà qu’un jour on lui apporte une dépêche chiffrée. Il la déchiffre lui-même parce qu’il n’avait pas de chancelier, et reste tout étonné. C’était à cause de cet échange avec les Portugais, qui était en train depuis des années, et qui pouvait rester en train toute l’éternité. Il paraît que les Allemands, tout à coup, avaient décidé qu’ils n’en voulaient pas. Ou bien alors, il leur fallait aussi quelque chose : la Champagne, la Bourgogne, l’obélisque de la place de la Concorde, et des permis de circulation en tramway. Et pour marquer leur résolution, ils envoyaient l’avisoFafner.

» Si vous l’aviez vu, monsieur le consul ! Bien sûr qu’il n’avait pas eu de la joie comme ça depuis sa première communion. Un navire de guerre, il allait arriver un navire de guerre ! En sa qualité de marin, ça lui fut tout d’abord égal qu’il fût allemand. Tout de suite, il alla chercher son… comment c’est que vous appelez ça, ce truc où les marins trouvent le nom de tous les bateaux de guerre du monde entier, avec leur description, leur portrait, et tout ?

»  — LeNaval Annual, de Brassey, suggérai-je.

»  — C’est ça. Et quand il eut fini de lire, d’abord il fut dégoûté.

»  — Mais c’est un rafiot, dit-il. Une casserole, une sale petite casserole !

» Et puis sa figure changea. J’ai jamais vu Napoléon. C’est pas de mon âge. Mais on ne m’ôtera jamais de la tête que Napoléon devait faire cette figure-là quand il voyait la victoire. Il tira la mousso Saraï par la petite queue de canard qu’elle avait derrière le crâne — c’est comme ça que les femmes malinkés s’arrangent les cheveux — et lui dit :

»  — Y en a l’avancement de classe. Y en a consul, y en a consul de première et consul général. Y en a plénipotentiaire !

» Saraï n’y comprit rien du tout, bien sûr, mais elle répondit :

»  — Y a bon !

» Moi, je ne comprenais pas non plus, mais le patron était content, et ça me faisait plaisir, parce qu’il était à la coule, et pas fier. Il rédigea tout de suite une longue dépêche chiffrée, et se mit à attendre leFafneravec impatience. Ce ne fut pas long. Trois jours après, il était devant Rio-Negro, l’aviso allemand. Des coups de canon pour saluer, la réponse des Portugais avec une espèce de bombarde, la visite du gouverneur portugais avec ses timbres-poste, parce qu’il ne faut jamais perdre une occasion, la visite du commandantHerr vonje-ne-sais-quoi au gouverneur : enfin du volume, quoi ! Mais c’était une casserole, ceFafner, monsieur le consul l’avait bien dit : une casserole dont j’aurais pas voulu pour des petits pois.

» Pourtant, je ne sais pas ce que le gouvernement français lui répondit, au consul. Il eut l’air désespéré. Il criait :

»  — Ils sont idiots, à Paris, complètement idiots ! On n’a pas idée de ça ! Après ce que je leur ai dit… M’en aller, ils « envisagent » que je devrais m’en aller ! En janvier, je m’en irai, si je me trompe. Et qu’ils me f…tent en réforme, alors, qu’ils me révoquent ! Bougres de veaux !

» Les Allemands avaient reçu l’ordre de ne pas descendre à terre. Ils descendaient tout de même, mais incognito, par petits paquets, pour prendre contact avec la population féminine de Rio-Negro, comme ça se doit. Ils se mettaient aussi splendidement saouls, également comme ça se doit. Le père Wilson, l’ancien pilote anglais qui venait assez souvent le soir au rapport, à cause de l’entente cordiale, disait seulement pour résumer :

»  —Uneventual, sir !

» Après ces visites du père Wilson, monsieur le consul recommençait à faire des calculs avec des petites lettres au lieu de chiffres, et je l’entendais répéter à haute voix :

»  — Quels idiots, quels sombres idiots ! Qu’ils attendent, qu’ils fassent traîner jusqu’à la fin de l’année. Je suis sûr…

» Il lui arriva de laisser traîner des brouillons de dépêches. C’est comme ça que je pus lire, un matin :

« … Les raz de marée, monsieur le ministre, je me fais un devoir de vous le rappeler, sont de grandes ondes qui viennent, plusieurs jours de suite, briser sur le rivage d’une manière permanente et continue. C’est un phénomène très fréquent le long de la Côte occidentale d’Afrique ainsi que sur toute la partie atlantique du Maroc. Cependant, ils se produisent surtout de novembre à mai, et il arrive qu’ils durent sans discontinuer jusqu’en janvier.

» Pendant les raz de marée, la barre de brisants est reportée plus ou moins loin vers le large, sans qu’on puisse savoir où exactement : et alors, si on est mouillé près de terre, le raz affouille les fonds de sable, déroche l’ancre, et les navires qui chassent ont de grandes chances de se mettre au plein. Si les ancres résistent, ils fatiguent beaucoup et il faut que leurs coques soient excellentes. Le seul recours est de fuir au large… Un autre phénomène est que le raz de marée ne s’annonce que par une très grande réfraction de l’air, qui passe inaperçue si l’on n’en connaît la cause, et un grand calme prémonitoire… »

» Voilà ce que c’était que la correspondance diplomatique de monsieur le consul. Je n’y connais rien, mais elle m’étonnait. Le mois d’octobre fut beau, ce qui parut l’embêter. Sans doute, il trouvait que la chaleur durait trop longtemps. Mais, en novembre, le temps changea, et le vent qui venait de la mer fraîchit beaucoup. Alors, la mine de monsieur le consul devint rose comme celle d’une jeune fille. Un matin, il alla trouver les Kroumen :

»  — Y en a passer la barre, aujourd’hui, dit-il.

» Mais les Kroumen ne voulurent rien savoir pour passer la barre. Monsieur le consul rentra chez lui en se frottant les mains et toute sa journée il demeura sur la varangue à regarder la mer. L’eau était chargée de sable à perte de vue, et leFafnermettait le nez dans l’eau à chaque minute, comme un canard qui veut pêcher un ver de vase.

»  — Pourvu qu’il reste fidèle à son devoir, nom de Dieu ! dit monsieur le consul. Pourvu qu’il ne fiche pas le camp. C’est ici, sale bateau, c’est ici que la patrie t’a envoyé, ce n’est pas dans la haute mer !

» Le soir, après son dîner, il ne voulut pas dormir. Il sortit, et ramena le vieux Wilson, qui fuma des pipes. Lui, il prit un livre, et se mit à déclamer :

Oh ! combien de marins, combien de capitaines…

Oh ! combien de marins, combien de capitaines…

Oh ! combien de marins, combien de capitaines…

» Wilson, qui ne savait que quelques mots de français, écoutait sans rien dire. Il fumait toujours des pipes, mais il buvait aussi du whisky. Moi, j’étais allé me coucher. Vers deux heures du matin, j’entendis un coup de canon, puis un autre, et un autre encore.

Je m’habillai au galop. Monsieur le consul disait :

»  — Ça y est. Je le savais bien ! LeFafnerne pouvait pas tenir, aussitôt que le raz de marée viendrait sur la barre ! LeFafnerest en perdition. Il va s’en aller par le fond !

»  —Sh’is leeky, dit Wilson.

»  — Oui, mon vieux Wilson,leeky. Ah ! la barre du Rio-Negro, la bonne barre ! J’étais sûr, voyons, j’étais sûr !

» Il s’interrompit et cria :

»  — Ça n’est pas tout ça : il faut y aller !

» Wilson était du même avis. On voyait les feux du navire, et de temps en temps le canon tonnait pour appeler. Les Kroumen ne manifestaient aucun désir de mettre leur barque à l’eau.

»  — Vingt gourdes par homme, dit monsieur le consul : cent francs ! tas de chameaux !

Ils se laissèrent convaincre. Wilson les poussait par les épaules, à coups de poing. Et ils partirent, tous les huit, avec monsieur le consul et le pilote. De quoi laisser sa peau, par une nuit pareille. Comment n’ont-ils pas été noyés ? C’est un miracle ! Une heure et demie plus tard ils revenaient, pourtant ! Ils avaient frappé un filin sur l’aviso, établi un va-et-vient, et tous les hommes duFafnerfurent sauvés, y compris leHerr vonje-ne-sais-quoi. Monsieur le consul était trempé comme une soupe. Mais il dit avec beaucoup de politesse au commandant duFafner:

»  — Ma maison vous est ouverte, monsieur.

» Et l’autre, à ce moment-là, a été très chic. Il répondit en excellent français :

»  — Je ne dois rien vous refuser, monsieur !

» Ils prirent encore un bon whisky, avec de l’eau chaude et du sucre, et je fis le lit du commandant allemand.

» Mais, après avoir vu lui-même si rien ne manquait, monsieur le consul redescendit dans son cabinet, et envoya une dernière dépêche :

» … Ainsi que je l’avais fait pressentir à Votre Excellence, il était impossible qu’un aviso de l’âge et du tonnage duFafnerrésistât aux raz de marée qui rendent dangereuse la barre du rio. Je suis heureux de porter à votre connaissance que toutefois l’équipage est sauf… »

— Eh bien, demandai-je, c’est tout ?

— Naturellement, c’est tout, répondit le cuisinier. Les événements venaient de démontrer que, comme port, Rio-Negro ne valut pas Marseille, et le bateau était au fond de l’eau. Personne ne parla plus de rien.

— Dites donc, fis-je, est-ce qu’il y a une barre, à Agadir !

— Une sale barre. J’ai passé par là, sur un cargo qui faisait les ports de la côte…


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