Chapter 4

«—Cette maison, lui disait-on, est du petit nombre de celles qui achètent, à l'occasion, des nouvelles aux ministres, ou les exploitent de compte à demi avec eux.»

C'était particulièrement M. Leuwen père qui se livrait à ce mauvais genre d'affaires, qui ruinent à la longue, mais qui donnent des relations agréables et de l'importance. Il était au mieux avec les bureaux, et fut prévenu en temps utile de la dénonciation envoyée par le colonel Malher contre son fils. Cette affaire l'amusa beaucoup; il s'en occupa, et, un mois après, le colonel Malher de Saint-Mégrin reçut à ce sujet une lettre ministérielle extrêmement désagréable. Il eut bonne envie d'envoyer Lucien en détachement, à une ville manufacturière dont les ouvriers commençaient à se former en sociétés de secours mutuels. Mais enfin, comme, quand on est chef de corps, il faut savoir se mortifier, le colonel, rencontrant Lucien, lui dit avec le sourire faux d'un homme du commun qui veut faire de la finesse.

«—Jeune homme, on m'a rendu compte de votre obéissance relativement aux livrées. Je suis content de vous; ayez autant d'hommes en livrées qu'il vous plaira, mais gare la bourse de papa!

«—Colonel, j'ai l'honneur de vous remercier, répondit Lucien avec lenteur.Mon papam'a écrit à ce sujet: je parierais même qu'il a vu le ministre.»

Le sourire qui accompagna ce dernier mot choqua profondément le colonel.

«—Ah! si je n'étais pas colonel, avec envie de devenir maréchal de camp, pensa Malher, quel bon coup d'épée te vaudrait ce dernier mot, fichu insolent!»

Et il salua le sous-lieutenant avec l'air franc et brusque d'un vieux soldat.

Ce fut ainsi, par un mélange de force et de prudence, comme on dit dans les livres graves, que Lucien laissa redoubler, à la vérité, la haine qu'on avait pour lui au régiment; mais aucun mauvais propos ne fut entendu officiellement par lui. Plusieurs de ses camarades étaient aimables, mais il avait pris la mauvaise habitude de parler à ces camarades aussi peu que le pouvait admettre la politesse la plus exacte. Par cet aimable plan de vie, il s'ennuyait mortellement et ne contribuait en rien aux plaisirs des jeunes officiers de son âge. Il avait les défauts de son siècle.

Vers ce temps, l'effet de nouveauté de la société de Nancy sur l'âme de notre héros était tout à fait anéanti. Lucien connaissait par cœur tous les personnages. Il était réduit à philosopher. Il trouvait qu'il y avait plus de naturel qu'à Paris, mais, par une conséquence naturelle, les sots étaient plus incommodes à Nancy.

«—Ce qui manque tout à fait à ces gens-ci, se disait-il, c'est l'imprévu.»

Cet imprévu, Lucien l'entrevoyait quelquefois auprès du docteur Dupoirier et de Mmede Puy-Laurens.

Il n'avait jamais rencontré dans la société cette Mmede Chasteller qui, autrefois, l'avait vu tomber de cheval à son arrivée à Nancy. Il l'avait oubliée, mais, par habitude, il passait presque tous les jours dans la rue de la Pompe. Il est vrai qu'il regardait plus souvent l'officier libéral, espion attaché au cabinet littéraire de Schmidt, que les persiennes vert perroquet. Une après-midi, les persiennes étaient ouvertes; Lucien vit un joli petit rideau de croisée en mousseline brodée, et il se mit aussitôt, sans presque y songer, à faire briller son cheval. Ce n'était point le cheval anglais du préfet, mais un petit bidet hongrois, qui prit fort mal la chose. Le hongrois se mit tellement en colère et fit des sauts si extraordinaires que, deux ou trois fois, Lucien fut sur le point d'être désarçonné.

«—Quoi! à la même place!» se disait-il en rugissant de colère. Et pour comble de misère, dans les moments les plus critiques, il vit le petit rideau s'écarter un peu du bois de la croisée. Il était évident que quelqu'un le regardait. C'était, en effet, Mmede Chasteller, qui se disait:

«—Ah! voilà mon jeune officier qui va encore tomber!»

Elle le remarquait souvent, comme il passait: sa toilette était parfaitement élégante et pourtant il n'avait rien de gourmé.

Enfin, Lucien eut cette mystification extrême que son petit cheval hongrois le jeta par terre, à dix pas peut-être de l'endroit où il était tombé le jour de l'arrivée de son régiment.

«—On dirait que c'est un sort! se dit-il en remontant à cheval, ivre de colère; je suis prédestiné à être ridicule aux yeux de cette jeune femme!»

Le soir chez Mmede Commercy, il raconta son malheur, qui devint la nouvelle du jour, et il eut le plaisir de l'entendre raconter à chaque nouvel arrivant. Vers la fin de la soirée, il entendit nommer Mmede Chasteller; il demanda à Mmede Serpierre pourquoi on ne la voyait jamais dans le monde.

«—Son père, le marquis de Pointcarré, vient d'avoir un accès de goutte; il a été du devoir de sa fille, quoique élevée à Paris, de lui faire compagnie. D'ailleurs, nous n'avons pas le bonheur de lui plaire.»

Une dame, placée à côté de Mmede Serpierre, ajouta des paroles amères, sur lesquelles Mmede Serpierre renchérit encore.

«—Mais se disait Lucien, ceci est de l'envie toute pure. Ou la conduite de Mmede Chasteller leur fournit-elle un heureux prétexte?»

Et il se rappela ce que M. Bouchard, le maître de poste lui avait dit, le jour de son arrivée, an sujet de M. Busant de Sicile, lieutenant-colonel au régiment de hussards.

Le lendemain matin, pendant toute la manœuvre, il ne put penser à autre chose qu'à son malheur de la veille...

«—Pourtant monter à cheval est peut-être la seule chose au monde dont je m'acquitte bien! Je danse fort mal, je ne brille guère dans un salon. C'est clair, la Providence a voulu m'humilier. Parbleu! si je rencontre jamais cette jeune femme, il faut que je la salue; mes chutes nous ont fait faire connaissance, et, si elle prend mon salut pour une impertinence, tant mieux, ce souvenir mettra quelque chose entre le moment présent et l'image de mes chutes ridicules.»

Quatre on cinq jours après, allant à pied à la caserne pour le pansement du soir, il vit à dix pas devant lui, au tournant d'une rue, une femme assez grande, en chapeau fort simple. Il lui sembla reconnaître ces cheveux singuliers par leur quantité et par la beauté de la couleur, comme lustrés, qui l'avaient frappé trois mois auparavant. C'était, en effet, Mmede Chasteller. Il fut surpris de revoir la démarche jeune et légère de Paris.

«—Si elle me reconnaît, elle ne pourra pas s'empêcher de me rire au nez.»

Et il regarda ses yeux; mais la simplicité et le sérieux de leur expression annonçaient une rêverie un peu triste, et pas du tout l'idée de se moquer. Il ne se souvint de son projet de saluer Mmede Chasteller que longtemps après qu'elle lut passée; son regard modeste et même timide avait été si noble que, lorsqu'elle contrepassa Lucien, malgré lui, il avait baissé les yeux. Les trois grandes heures que la manœuvre prit ce matin-là à notre héros, lui semblèrent moins longues qu'à l'ordinaire; il se figurait constamment ce regard si peu provincial qui était tombé en plein dans ses yeux. Le soir, il redoubla de prévenance et d'attention envers Mmede Serpierre et cinq ou six de ses bonnes amies, réunies autour d'elle. Il écouta, avec des regards fort animés, une diatribe infinie et remplie d'aigreur contre la cour de Louis-Philippe, laquelle se termina par une critique amère de Mmede Sauves-d'Hocquincourt. Sa précaution constante lui permit de se rapprocher, au bout d'une heure, de la petite table auprès de laquelle travaillait MlleThéodelinde. Il donna, à elle et à ses amies, de nouveaux détails sur sa chute.

«—Ce qu'il y a de pis, ajouta-t-il, c'est qu'elle a eu des spectateurs, et pour qui un tel événement n'était point une nouveauté.

«—Et quels sont-ils? dit MlleThéodelinde.

«—Une jeune femme qui occupe le premier étage de l'hôtel de Pontlevé.

«—Eh! c'est Mmede Chasteller!

«—Cela me console un peu. On en dit beaucoup de mal.

«—Le fait est qu'elle est haute comme les nues; elle n'est pas aimée à Nancy. Nous ne la connaissons pourtant que par quelques visites de société, ou plutôt nous ne la connaissons pas du tout. Elle met beaucoup de lenteur à rendre les visites. Je croirais volontiers qu'elle a de la nonchalance dans le caractère, et qu'elle se déplaît loin de Paris.

«—Souvent, dit une des jeunes amies de Mllede Serpierre, elle fait mettre les chevaux à sa voiture, et, après une heure ou deux d'attente, on dételle. On la dit bizarre, et sauvage...

«—C'est une chose contrariante, pour une âme un peu délicate, reprit Théodelinde, de ne pouvoir pas danser une seule fois avec un homme, sans qu'il forme le projet d'épouser.

«—C'est tout le contraire qui nous arrive, à nous autres pauvres filles sans dot, reprit l'amie. Dame, c'est la veuve la plus riche de la province!»

On parla du caractère excessivement impérieux de M. de Pointcarré. Lucien attendait toujours un mot sur M. de Busant.

«—Mais je suis bien distrait, se dit-il enfin. Est-ce que des jeunes filles peuvent s'apercevoir de ces choses-là?»

Un jeune homme blond à l'air fade, entra dans le salon.

«—Tenez, dit MlleThéodelinde, voici probablement l'homme qui ennuie le plus Mmede Chasteller. C'est M. de Blancet, son cousin, qui l'aime depuis quinze ou vingt ans, qui parle souvent et avec attendrissement de cet amour, né dans l'enfance, amour qui a redoublé depuis que Mmede Chasteller est une veuve fort riche. Les prétentions de M. de Blancet sont protégées par M. de Pointcarré, dont il est le très humble serviteur, et qui le fait dîner trois fois la semaine avec la chère cousine.

«—Et pourtant, mon père prétend, dit l'amie de MlleThéodelinde, que M. de Pointcarré ne redoute qu'une chose au monde: c'est le mariage de sa fille. Il se sert de M. de Blancet pour éloigner les autres prétendants; mais M. de Blancet ne se verra jamais possesseur de cette belle fortune dont M. de Pointcarré est l'administrateur. C'est pour cela qu'il ne veut point qu'elle retourne à Paris.

«—M. de Pointcarré a fait une scène terrible l'autre jour, à sa fille, parce qu'elle ne voulait pas renvoyer son cocher. «Je ne sortirai pas de longtemps le soir, «disait M. de Pointcarré, et mon cocher peut fort bien vous servir; à quoi bon garder un mauvais sujet qui ne va presque jamais?»

La scène a été presque aussi forte que celle qu'il fit à sa fille lorsqu'il voulut la brouiller avec son amie intime, Mmede Constantin.

«—Cette femme d'esprit dont M. de Lanfort racontait des reparties si drôles l'autre jour?

«—Précisément. M. de Pointcarré est surtout avare et trembleur, et il redoute l'influence du caractère décidé de Mmede Constantin. Il a des projets d'émigration en cas de chute de Louis-Philippe et de proclamation de la République. Dans la première émigration, il a été réduit aux plus fâcheuses extrémités. Il a de grandes terres, mais peu d'argent comptant, dit-on, et, s'il passe le Rhin de nouveau, il compte beaucoup sur l'argent de sa fille.»

La conversation continuait ainsi, agréablement, entre Lucien, Théodelinde et son amie, lorsque Mmede Serpierre crut convenable à son rôle de mère de rompre un peu cet aparté que, d'ailleurs, elle voyait avec beaucoup de plaisir.

«—Et de quoi parlez-vous donc là, vous autres? dit-elle en s'approchant avec une sorte de gaieté. Vous avez l'air bien animés!

«—Nous parlons de Mmede Chasteller,» dit l'amie.

Aussitôt la physionomie de Mmede Serpierre changea entièrement et prit l'expression de la plus haute sévérité.

«—Les aventures de cette dame, dit-elle, ne doivent pas faire l'entretien de jeunes filles; elle nous a apporté de Paris des manières bien dangereuses pour votre bonheur futur, et pour votre considération dans le monde. Malheureusement, sa fortune, et le vain éclat dont elle l'environne, peuvent faire illusion sur la gravité de ses fautes, et vous m'obligerez beaucoup, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers Lucien, en ne parlant jamais avec mes filles des aventures de Mmede Chasteller.

«—L'exécrable femme! pensa Lucien. Nous nous amusions un peu, par hasard, et elle vient tout déranger. Et moi qui ai écouté tous ses contes tristes pendant une heure et avec tant de patience!»

Il s'éloigna avec l'air le plus hautain et le plus sec qu'il put trouver dans sa mémoire. Il rentra chez lui, et fut tout content d'y rencontrer son hôte, le bon M. Bonnard, le marchand de blé.

Peu à peu, par ennui, et sans songer le moins du monde à l'amour, Lucien prit les soins d'un amoureux ordinaire, ce qui lui sembla fort plaisant.

Le dimanche matin, il plaça un de ses domestiques en faction vis-à-vis la porte de l'hôtel de Pontlevé. Lorsque ce domestique vint lui dire que Mmede Chasteller venait d'entrer à la Propagation, petite église du pays, il y courut. Mais cette église était si exiguë, et les chevaux de Lucien, sans lesquels il s'était fait une loi de ne jamais sortir, menaient tant de bruit sur le pavé de la rue, et sa présence en uniforme était si remarquée, qu'il eut honte de ce manque de délicatesse. Il ne put pas bien voir Mmede Chasteller qui s'était placée au fond d'une chapelle assez obscure. Il crut remarquer beaucoup de simplicité chez elle. Le dimanche suivant, il vint à pied à la Propagation; mais, même ainsi, il était mal à son aise; il faisait trop d'effet.

Il eût été difficile d'avoir l'air plus distingué que Mmede Chasteller; seulement, Lucien, qui s'était placé de façon à la bien voir comme elle sortait, remarqua que, lorsqu'elle ne tenait pas les yeux strictement baissés, ils étaient d'une beauté si singulière que, malgré elle, ils trahissaient sa façon de sentir actuelle.

«—Voilà des yeux, pensa-t-il, qui doivent souvent donner de l'humeur à leur maîtresse. Quoi qu'elle fasse, elle ne peut pas les rendre insignifiants.»

Ce jour-là, ils exprimaient une attention et une mélancolie profondes.

«—Est-ce encore à M. de Busant de Sicile qu'il faut faire l'honneur de ces regards touchés?»

Cette question qu'il se fit gâta tout son plaisir.

«—Je ne croyais pas les amours de garnison sujettes à ces inconvénients.»

Cette idée raisonnable, mais vulgaire, mit un peu de sérieux dans l'âme de Lucien; et il tomba dans une rêverie profonde.

«—Eh bien, facile ou non, se dit-il après un long silence, il serait charmant de pouvoir causer de bonne amitié avec un pareil être. Je ne puis pas me dissimuler qu'il y a une cruelle distance d'un lieutenant-colonel à un simple sous-lieutenant; et une distance, alarmante encore, du noble nom de M. de Busant de Sicile, compagnon de Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, à ce petit nom bourgeois de Leuwen. D'un autre côté, mes livrées si fraîches et mes chevaux anglais doivent me donner une demi-noblesse auprès de cette âme de province. Peut-être même, ajouta-t-il en riant, une noblesse tout entière... Non, reprit-il en se levant avec une sorte de fureur, des pensées basses ne sauraient exister avec une physionomie si noble. Et quand elle les aurait, ces idées seraient celles de sa caste. Elles ne sont point ridicules chez elle, parce qu'elle les a adoptées en étudiant son catéchisme, à six ans; ce ne sont pas des idées, ce sont des sentiments. La noblesse de province fait grande attention aux livrées et au vernis des voitures. Mais pourquoi ces vaines délicatesses? Il faut avouer que je suis bien ridicule. Ai-je le droit de m'enquérir de qualités si intimes? Je voudrais passer quelques soirées dans le monde où elle va le soir.... Mon père m'a porté le défi de m'ouvrir les salons de Nancy! J'y suis admis. Cela était assez difficile, mais il est temps d'avoir quelque chose à faire au milieu de ces salons. J'y meurs d'ennui, et l'excès d'ennui pourrait me rendre inattentif, ce que la vanité de ces hobereaux, même les meilleurs, ne me pardonnerait jamais. Pourquoi ne me proposerais-je pas, afin d'avoirun but dans la vie, comme dit MmeSylviane, de parvenir à passer quelques soirées avec cette jeune femme? J'étais bien bon de penser à l'amour et de me faire des reproches! Ce passe-temps ne m'empêchera pas d'être un homme estimable et de servir la patrie, si l'occasion s'en présentait. D'ailleurs, fit-il en souriant avec mélancolie,ses propos aimablesm'auront bien vite guéri du plaisir que je suppose trouver à la voir; avec des façons un peu plus nobles, avec les propos convenus d'une autre position dans le monde, ce sera le second tome de MlleSylviane Berchu. Elle sera aigre et dévote comme Mmede Serpierre, ou ivre de gentilhommerie en me parlant des titres de ses aïeux, comme Mmede Commercy qui me racontait hier en brouillant toutes les dates, et, qui plus est, bien longuement, comme quoi un de ses ancêtres, nommé Enguerrand, suivit François Ier à la guerre contre les Albigeois et fut connétable d'Auvergne... Tout cela sera vrai; mais elle est jolie. Que faut-il de plus pour passer une heure agréable? Il sera même curieux d'observer philosophiquement comment des pensées ridicules ou basses peuvent ne pas gâter une telle physionomie. C'est qu'au fait, rien n'est ridicule comme la science de Lavater.»

Ce qui répondit à tout, dans la tête de Lucien, ce fut la pensée qu'il y aurait de la gaucherie à ne pas pénétrer dans les salons où allait Mmede Chasteller, ou dans le sien, si elle n'allait nulle part.

«—Cela exigera quelques soins. Ce sera comme la prise d'assaut des salons de Nancy.»

Par tous ces raisonnements philosophiques, le mot fatal d'amour fut éloigné, et il ne se fit plus de reproche. Il s'était moqué si souvent de l'étal piteux où il avait vu Edgar, un de ses cousins! Faire dépendre l'estime qu'on se doit à soi-même de l'opinion d'une femme qui s'estime, elle, parce que son bisaïeul a tué des Albigeois à la suite de François Ier, quelle complication de ridicule! Dans ce conflit, l'homme est plus ridicule que la femme. Malgré toute cette belle logique, M. de Busant de Sicile occupait l'âme de notre héros tout autant, pour le moins, que Mmede Chasteller. Il mettait une adresse prodigieuse à faire des questions indirectes au sujet de M. de Busant et de l'accueil dont il avait été l'objet. M. Gauthier, M. Bonnard et leurs amis, et toute la société de second ordre, exagérant tout, comme à l'ordinaire, ne savaient rien de M. de Busant, sinon qu'il était de la plus haute noblesse et qu'il avait été l'amant de Mmede Chasteller. On était loin de dire les choses aussi clairement que dans les salons de Mmesde Commercy et de Puy-Laurens. Quand Lucien faisait des questions sur M. de Busant, on semblait se souvenir que lui, Lucien, était du camp ennemi, et jamais il ne put arriver à une réponse nette. Il ne pouvait aborder un tel sujet avec son amie Théodelinde, et c'était, en vérité, le seul être qui semblait ne pas désirer le tromper. Lucien n'arriva jamais à savoir la vérité. Le fait est que c'était un fort brave et fort honnête gentilhomme, mais sans aucune sorte d'esprit. À son arrivée à Nancy, se méprenant sur l'accueil dont il était l'objet, et, oubliant sa taille épaisse, son regard commun et ses quarante ans, il s'était porté amoureux de Mmede Chasteller. Il avait constamment ennuyé elle et son père de ses visites, et jamais elle n'avait pu parvenir à rendre ces visites moins fréquentes. Son père, M. de Pointcarré, tenait à être bien avec la force armée de Nancy. Si ses correspondances, bien innocentes, avec Charles X, étaient découvertes, qui serait chargé de l'arrêter? Qui pourrait protéger sa fuite? Et si, tout à coup, l'on apprenait que la république était proclamée à Paris, qui pourrait le protéger contre le peuple du pays? Mais le pauvre Lucien était bien loin de pénétrer tout ceci. Il voyait constamment M. Dupoirier éluder ses questions avec une adresse admirable. Dans la bonne compagnie on lui répétait sans cesse: «Cet officier supérieur descend d'un des aides de camp du duc d'Anjou, frère de Saint-Louis, qu'il a aidé à conquérir la Sicile.» Il sut quelque chose de plus par M. d'Antin, qui lui dit un jour:

«—Vous avez fort bien fait d'occuper son logement; c'est un des plus passables de la ville. Ce pauvre M. de Busant était fort brave, pas une idée, d'excellentes manières, donnant aux dames de fort jolis déjeuners dans les bois de Burviller, auChasseur Vert, à un quart de lieue d'ici; et presque tous les jours, sur le minuit, il se croyait gai, parce qu'il était ivre.»

À force de s'occuper des moyens de rencontrer Mmede Chasteller dans un salon, le désir de briller aux yeux des habitants de Nancy, que Lucien commençait à mépriser plus peut-être qu'il ne fallait, fut remplacé, comme mobile d'action, par l'envie d'occuper l'esprit, si ce n'est l'âme, de ce joli joujou.

«—Cela doit avoir de singulières idées, pensait-il, une jeuneultrade province, passant du Sacré-Cœur à la cour de Charles X, et chassée de Paris, dans les journées de juillet 1830.»

Telle était, en effet, l'histoire de Mmede Chasteller. En 1814, après la première Restauration, M. le marquis de Pointcarré fut au désespoir de se voir à Nancy et de n'être pas de la cour.

«—Je vois se rétablir, disait-il, la ligne de séparation entre la noblesse de cour et nous autres. Mon cousin, de même nom que moi, parce qu'il est de la cour, viendra à vingt-deux ans commander, comme colonel, le régiment où, par grâce, je serai capitaine à quarante.»

C'était là le principal chagrin de M. de Pointcarré, et il n'en faisait mystère à personne. Bientôt il en eut un second. Il se présenta aux élections de 1816, pour la Chambre des députés, et il eut six voix, en comptant la sienne. Il s'enfuit à Paris, déclarant qu'il quittait à jamais la province après cet affront, et emmenait sa fille, âgée de cinq ou six ans. Pour se donner une position à Paris, il sollicita la pairie. M. de Puy-Laurens, alors fort bien en cour, lui conseilla de placer sa fille au couvent du Sacré-Cœur; M. de Pointcarré suivit le conseil et en sentit toute la portée. Il se jeta dans la haute dévotion, et parvint ainsi, en 1828, à marier sa fille à un des maréchaux de camp attachés à la cour de Charles X. Ce mariage fut considéré comme très avantageux: M. de Chasteller avait de la fortune. Il paraissait plus âgé qu'il ne l'était, parce qu'il manquait tout à fait de cheveux, mais il avait une vivacité étonnante et portait la grâce dans les manières jusqu'au genre doucereux. Ses ennemis à la cour lui appliquèrent le vers de Boileau sur les romans de son époque:

Et, jusqu'àje vous hais, tout s'y dit tendrement.

Mmede Chasteller, bien dirigée par un mari idolâtre des petits moyens qui font tant d'effet à la cour, fut bien reçue des princesses, et jouit d'une position fort agréable: elle avait les loges de la cour aux Bouffes et à l'Opéra, et, l'été, deux appartements, l'un à Meudon, et l'autre à Rambouillet. Elle avait le bonheur de ne s'occuper jamais de politique et de ne pas lire les journaux. Elle ne connaissait de la politique que les séances publiques de l'Académie française, auxquelles son mari exigeait qu'elle assistât parce qu'il avait de grandes prétentions au fauteuil; il était grand admirateur de Millevoye et de la prose de M. de Fontanes.

Les coups de fusil de 1830 vinrent troubler ses innocentes pensées. En voyant le peuple dans la rue,—c'était son mot—il se rappela les meurtres de MM. Foulon et Berthier, aux premiers jours de la Révolution. Il pensa que le voisinage du Rhin était ce qu'il y avait de plus sûr, et vint se cacher dans une terre de sa femme, près de Nancy. M. de Chasteller, homme peut-être un peu affecté, mais fort agréable et même amusant dans les positions ordinaires de la vie, n'avait jamais eu la tête bien forte: il ne put jamais se consoler de cette troisième fuite de la famille qu'il adorait.

«—Je vois là le doigt de Dieu!» disait-il en pleurant, dans les salons de Nancy; et il mourut bientôt, laissant à sa veuve vingt-cinq mille livres de rente dans les fonds publics. Cette fortune lui avait été faite par le roi, à l'époque des emprunts de 1817, et les salons de Nancy, qui en étaient jaloux, la portaient sans façon à dix-huit cent mille francs ou deux millions. Lucien eut toutes les peines du monde à réunir ces faits si simples. Quant à la conduite de Mmede Chasteller, la haine dont on l'honorait dans le salon de Mmede Serpierre et le bon sens de MlleThéodelinde, rendirent plus facile la tâche de Lucien. Dix-huit mois après la mort de son mari, Mmede Chasteller osa prononcer ces mots: retour à Paris.

«—Quoi, ma fille! lui dit le grand M. de Pointcarré, avec le ton et les gestes d'Alceste indigné dans la comédie; vos princes sont à Prague et l'on vous verrait à Paris? Que diraient les mânes de M. de Chasteller? Ah! si nous quittons nos pénates, ce n'est pas de ce côté qu'il faut tourner la tête des chevaux. Soignez votre vieux père à Nancy, ou, si nous pouvons mettre un pied devant l'autre, allons à Prague; etc.»

M. de Pointcarré avait ce parler long et figuré des gens diserts du temps de Louis XVI, qui passait alors pour de l'esprit.

Mmede Chasteller avait dû renoncer à l'idée de Paris. À ce seul mot, son père lui parlait avec aigreur et lui faisait une scène. Mais, par compensation, Mmede Chasteller avait de beaux chevaux, une jolie calèche et des gens tenus avec élégance. Tout cela paraissait moins dans Nancy que sur les grandes routes du voisinage. Elle allait voir, le plus souvent qu'elle le pouvait, une amie du Sacré-Cœur, Mmede Constantin, qui habitait une petite ville à quelques lieues de Nancy; mais M. de Pointcarré en était mortellement jaloux, et avait tout fait pour les brouiller. Deux ou trois fois, dans ses grandes promenades, Lucien avait rencontré la calèche de Mmede Chasteller à plusieurs lieues de Nancy. Le jour d'une de ces rencontres, sur le minuit, il était aller fumer ses petits cigares de papier de réglisse dans la rue de la Pompe. Là, il continuait à se réjouir de la faveur que les uniformes brillants trouvaient auprès de Mmede Chasteller. Il s'efforçait de bâtir quelque espérance sur l'élégance de ses chevaux et de ses gens. Il combattait cet espoir par le souvenir de la simplicité de son nom bourgeois; mais, en se disant toutes ces belles choses, il pensait à d'autres. Il ne s'était pas aperçu que, depuis quinze jours à peu près qu'il l'avait vue à la messe, Mmede Chasteller, qui pour lui cependant n'avait qu'une existence en quelque sorte idéale, avait changé de manière à son égard. D'abord il s'était dit, après s'être fait conter son histoire:

«—Cette jeune femme est vexée par son père; elle doit être blessée de l'attachement que celui-ci affiche pour sa fortune. La province l'ennuie; il est tout simple qu'elle cherche une distraction dans un peu de galanterie honnête.»

Ensuite sa physionomie franche et chaste avait fait naître des doutes, même sur la galanterie.

Enfin, le soir dont nous parlons:

«—Mais, que diable, se dit-il, je suis un vrai nigaud; je devrais me réjouir de ce bon vouloir pour l'uniforme.»

Plus il insistait sur ce motif d'espérer, plus il devenait sombre.

«—Aurais-je la sottise d'être amoureux!» se dit-il enfin à demi-haut; et il s'arrêta, frappé de la foudre, au milieu de la rue. Heureusement, à minuit, il n'y avait là personne pour observer sa mine et se moquer de lui.

Le soupçon d'aimer l'avait pénétré de honte; il se sentit dégradé.

«—Je serais donc comme Edgar, se dit-il. Il faut que j'aie l'âme naturellement bien petite et bien faible! Quoi! pendant que toute la jeunesse de France prend parti pour de si grands intérêts, toute ma vie se passera à regarder deux beaux yeux, comme les héros ridicules de Corneille! Voilà le résultat de cette vie sage et raisonnable que je mène ici.

Qui n'a pas l'esprit de son âge,De son âge a tout le malheur.

Il valait bien mieux, comme j'en avais l'idée, aller enlever une petite danseuse à Metz! Il valait bien mieux, du moins, faire une cour sérieuse à Mmede Puy-Laurens ou à Mmed'Hocquincourt. Je n'avais pas à craindre, auprès de ces dames, d'être entraîné au delà d'un petit amour de société. Si cela continue, je vais devenir fou et plat. C'est bien autre chose que lesaint-simonismedont m'accusait mon père! Qui est-ce qui s'occupe des femmes aujourd'hui? Quelque homme comme le duc de..., l'ami de ma mère, qui, au déclin d'une vie honorable, après avoir payé sa dette sur les champs de bataille et à la Chambre des pairs en refusant son vote, s'amuse à faire la fortune d'une petite danseuse. Mais moi! à mon âge! Quel est le jeune homme qui ose seulement parler d'un attachement sérieux pour une femme? Si ceci est un amusement, bien; si c'est un attachement sérieux, je suis sans excuse; et la preuve que je mets du sérieux dans tout ceci, que cette folie n'est pas un simple amusement, c'est ce que je viens de découvrir: le faible de Mmede Chasteller pour les brillants uniformes, loin de me plaire, m'attriste. Je me crois des devoirs envers la patrie! Jusqu'ici je me suis principalement estimé parce que je n'étais pas un égoïste uniquement occupé à bien jouir du gros lot qu'il a reçu du hasard; je me suis estimé parce que je sentais avant tout l'existence de ces devoirs envers la patrie, et le besoin de l'estime des grandes âmes. Je suis dans l'âge d'agir; d'un moment à l'autre la voix de la patrie peut se faire entendre: je puis être appelé. Je devrais occuper tout mon esprit à découvrir les intérêts véritables de la France, que des fripons cherchent à embrouiller. Une seule tête, une seule âme, ne suffisent point pour y voir clair, au milieu de devoirs si compliqués. Et c'est le moment que je choisis pour me faire l'esclave d'une petite ultra de province! Le diable l'emporte, elle et sa rue!»

Lucien rentra précipitamment chez lui; mais le sentiment d'une honte vive lui ôta le sommeil. Le jour le trouva se promenant devant la caserne; il attendait avec impatience l'heure de l'appel. L'appel fini, il accompagna pendant quelques centaines de pas deux de ses camarades; pour la première fois, leur société lui était agréable. Rendu enfin à lui-même:

«—J'ai beau faire, se dit-il, je ne puis voir dans ces yeux si pénétrants, mais si chastes, le pendant d'une danseuse de l'Opéra, moins les grâces.»

De toute la journée, il ne put arriver à prendre son parti sur Mmede Chasteller. Quoi qu'il fît, il ne pouvait voir en elle la maîtresse obligée de tous les lieutenants-colonels qui viendraient tenir garnison à Nancy.

«—Mais cependant, disait le parti de la raison, elle doit s'ennuyer beaucoup. Son père la force à bouder Paris; il veut la brouiller avec une amie intime; un peu de galanterie est la seule consolation pour cette pauvre âme.»

Cette excuse si raisonnable ne faisait que redoubler la tristesse de notre héros. Au fond, il entrevoyait le ridicule de sa position: il aimait, sans doute avec l'envie de réussir, et cependant il était malheureux et prêt à mépriser sa maîtresse, précisément à cause de cette possibilité de réussir. La journée fut cruelle pour lui; tout le monde semblait d'accord pour lui parler de M. Thomas de Busant et de la vie agréable qu'il avait su mener à Nancy. On comparait cette existence avec la vie de café et de cabaret que menaient le lieutenant-colonel Filloteau et les trois chefs d'escadron.

La lumière lui arrivait de toutes parts; car le nom de Mmede Chasteller était sur toutes les lèvres, à propos de M. de Busant; et cependant son cœur s'obstinait à la lui montrer comme un ange de pureté. Il ne trouva plus aucun plaisir à faire admirer dans les rues de Nancy ses livrées élégantes, ses beaux chevaux, sa calèche qui ébranlait en passant toutes les maisons de bois du pays. Il se méprisait presque pour s'être amusé de ces pauvretés; il oubliait l'excès d'ennui dont elle l'avait distrait. Pendant les jours qui suivirent, il fut extrêmement agité. Ce n'était plus cet être léger et distrait par la moindre bagatelle. Il y avait des moments où il se méprisait de tout son cœur; mais, malgré ses remords, il ne pouvait s'empêcher de passer plusieurs fois le jour dans la rue de la Pompe.

Huit jours après que Lucien eut fait dans son cœur une découverte si humiliante, comme il entrait chez Mmede Commercy, il y trouva établie, en visite, Mmede Chasteller. Il ne put dire un mot, il devint de toutes les couleurs, et, se trouvant le seul homme dans le salon, il n'eut pas l'esprit d'offrir son bras à Mmede Chasteller pour la reconduire à sa voiture. Il sortit de cette maison se méprisant un peu plus soi-même. Ce républicain, cet homme d'action, qui aimait l'exercice du cheval comme une préparation au combat, n'avait jamais songé à l'amour que comme à un précipice dangereux et méprisé, où il était sûr de ne pas tomber. D'ailleurs, il croyait la passion extrêmement rare, partout ailleurs qu'au théâtre. Il s'était étonné de tout ce qui lui arrivait, comme l'oiseau sauvage qui s'engage dans un filet et que l'on met en cage; ainsi que ce captif effrayé, il ne savait que se heurter la tête avec furie contre les barreaux de sa cage.

«—Quoi! ne pas savoir dire un seul mot; quoi! oublier même les usages les plus simples! Ainsi ma faible conscience cède à l'attrait d'une faute, et je n'ai même pas le courage de la commettre!»

Le lendemain, il n'était pas de service; il profita de la permission donnée par le colonel et s'enfonça fort loin dans le bois de Burviller... Vers le soir, un paysan lui apprit qu'il était à sept lieues de Nancy.

«—Il faut convenir que je suis encore plus sot que je ne me l'imaginais! Est-ce en courant les bois que je pourrai trouver la chance de rencontrer Mmede Chasteller et de réparer ma sottise?»

Il revint précipitamment à la ville; il alla chez les Serpierre. MlleThéodelinde était son amie, et cette âme, qui se croyait si ferme, avait besoin ce jour-là d'un regard ami. Il était bien loin d'oser lui parler de sa faiblesse; mais, auprès d'elle, son cœur trouvait quelque repos. M. Gauthier avait toute son estime, mais il était prêtre de la République, et tout ce qui ne tendait pas au bonheur de la France, se gouvernant elle-même, lui semblait indigne d'attention et puéril. Dupoirier eût fait un conseiller parfait. Outre ses connaissances générales des hommes et des choses de Nancy, il dînait une fois la semaine avec la personne que Lucien avait tant d'intérêt à connaître. Mais Lucien n'était attentif qu'à ne pas lui donner l'occasion de le trahir. Comme il racontait à Théodelinde ce qu'il avait fait dans sa longue promenade, on annonça Mmede Chasteller. À l'instant il devint emprunté dans tous ses mouvements; il essaya vainement de parler. Le peu qu'il dit était à peu près inintelligible.

Il n'eût pas été plus surpris si, en allant au feu avec le régiment, au lieu de galoper en avant sur l'ennemi, il se fût mis à fuir. Cette idée le plongea dans le trouble le plus violent; il ne pouvait donc répondre de rien sur son propre compte! quelle leçon de modestie! Quel besoin d'agir pour être enfin sûr de soi-même, non plus par une vaine probabilité, mais d'après des faits!

Il fut tiré de sa rêverie profonde par un événement bien étonnant. Mmede Serpierre le présentait à Mmede Chasteller, et accompagnait cette cérémonie des louanges les plus excessives.

Lucien était rouge comme un coq, et cherchait en vain à trouver un mot poli, tandis qu'on exaltait surtout son esprit aimable, admirable d'à-propos et d'élégance parisienne. Enfin Mmede Serpierre elle-même s'aperçut de l'état où il se trouvait. Mmede Chasteller eut recours à un prétexte pour faire sa visite excessivement courte.

Quand elle se leva, Lucien eut bien l'idée de lui offrir son bras jusqu'à sa voiture, mais il se sentit trembler de telle sorte, qu'il trouva imprudent d'essayer de quitter sa chaise, il craignait de donner une scène publique. Mmede Chasteller eût pu lui dire:

«—C'est à moi, monsieur, à vous offrir le bras.»

«—Je ne vous croyais pas si sensible au ridicule, lui dit MlleThéodelinde, comme Mmede Chasteller quittait le salon. Est-ce parce qu'elle vous a vu dans la situation peu brillante de saint Paul, lorsqu'il eut sa vision du troisième ciel, que sa présence vous a interdit à tel point?»

Lucien accepta cette interprétation; il craignait de se trahir en entreprenant la moindre discussion, et, quand il put espérer que sa sortie n'aurait rien d'étrange, il se hâta de fuir. Une fois seul, l'excès de ridicule de ce qui venait de lui arriver, le consola un peu.

«—Est-ce que j'aurais la peste? se dit-il. Puisque l'effet physique est si fort, je ne suis donc pas si blâmable moralement. Si j'avais la jambe cassée, je ne pourrais pas non plus marcher avec mon régiment!»

Il y eut un dîner chez les Serpierre, fort simple, car ils n'étaient rien moins que riches; mais grâce aux préjugés de la noblesse, si vivaces en province et qui seuls pouvaient marier les six filles du vieuxlieutenant du roi, ce n'était pas un petit honneur que d'être invité dans cette maison. Aussi Mmede Serpierre balança-t-elle longtemps avant d'inviter Lucien: son nom était bien bourgeois. Mais enfin l'utilité l'emporta, comme il est d'usage au XIXe siècle. Lucien était un jeune homme à marier. La bonne et simple Théodelinde n'approuvait pas du tout cette politique, mais il fallait obéir. La place de Lucien fut indiquée à côté de la sienne, par de petits billets placés sur les serviettes. Le vieux lieutenant du roi avait écrit: «M. le ChevalierLeuwen.» Théodelinde comprit que Lucien serait choqué de cet anoblissement impromptu. On avait engagé Mmede Chasteller, parce qu'elle n'avait pu venir à un autre dîner deux mois auparavant, quand M. de Pointcarré avait la goutte. Théodelinde, toute honteuse de la haute politique de sa mère, obtint avec beaucoup de peine, au moment où les autres allaient arriver, que la place de Mmede Chasteller fût marquée à droite deM. le ChevalierLeuwen, tandis qu'elle occuperait la gauche.

Lorsque Lucien arriva, Mmede Serpierre le prit à part et lui dit, avec toute la fausseté d'une mère qui a six filles à marier:

«—Je vous ai placé à côté de la belle Mmede Chasteller; c'est le meilleur parti de la province, elle ne passe pas pour haïr les uniformes. Vous aurez ainsi une occasion de cultiver la connaissance que je vous ai fait faire.»

Au dîner, Théodelinde trouva Lucien assez maussade; il parlait peu, et ce qu'il disait, en vérité, ne valait pas la peine d'être dit. Mmede Chasteller parla à notre héros de ce qui faisait alors le sujet de toutes les conversations à Nancy: MmeGrandet, la femme du receveur général, allait arriver de Paris, et, sans doute, donnerait des fêtes superbes. Son mari était fort riche, elle passait pour être une des plus jolies femmes de Paris. Lucien se rappela le propos qui le faisait parent de Robespierre, et il eut le courage de dire qu'il voyait souvent MmeGrandet chez sa mère, MmeLeuwen. Ce sujet de conversation ne fut que pauvrement suivi par notre sous-lieutenant; il prétendait parler avec vivacité et, comme son esprit ne fournissait rien, il arrivait presque à faire des questions sèches à sa voisine.

Après dîner, on proposa une grande promenade et Lucien eut l'honneur de conduire MlleThéodelinde et Mmede Chasteller dans une excursion sur l'étang qui est décoré du nom de lac dela Commanderie.Il s'était chargé de manœuvrer la barque, et lui, qui avait mené cinq ou six fois, et fort bien, les demoiselles de Serpierre, fut sur le point de faire chavirer, dans les quatre pieds d'eau de ce lac, MlleThéodelinde et Mmede Chasteller.

Le surlendemain était le jour de fête d'un auguste personnage, maintenant hors de France. Mmela marquise de Marcilly, veuve d'un cordon rouge, se crut obligée de donner un bal; mais le motif de la fête ne fut point exprimé dans le billet d'invitation, ce qui parut une timidité coupable à sept ou huit dames pensant supérieurement, et qui, pour cette raison, n'honorèrent point le bal de leur présence.

De tout le 27ede lanciers, il n'y eut d'invité que le colonel, Lucien et le petit Riquebourg. Mais, une fois dans les salons de la marquise, l'esprit de parti fit oublier les plus simples convenances à des gens d'ailleurs si polis, polis même jusqu'à fatiguer. Le colonel Malher de Saint-Mégrin fut traité en intrus et presque en homme de police; Lucien, comme l'enfant de la maison. Il y avait réellement de l'engouement pour ce joli sous-lieutenant.

La société réunie, on passa dans la salle de bal. Au milieu d'un jardin planté jadis par le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, et représentant, suivant le goût du temps, un labyrinthe de charmilles, s'élevait un kiosque fort élégant, mais très négligé depuis la mort de l'ami de Charles XII. Pour dissimuler les ravages du temps, on l'avait transformé en tente magnifique. Le commandant de la place, très fâché de ne pouvoir pas venir au bal et célébrer la fête de l'auguste personnage, avait prêté, des magasins de la place, deux de ces grandes tentes, nommées marquises. On les avait dressées à côté du kiosque, avec lequel elles communiquaient par de grandes portes ornées de trophées indiens, mais où la couleur blanche dominait. On n'eût pas mieux fait, même à Paris; c'étaient MM. Roller qui s'étaient chargés de toute la partie des décorations.

Le soir, grâce à ees jolies tentes, à l'aspect animé du bal et aussi sans doute à l'accueil vraiment flatteur dont il était l'objet, Lucien fut complètement distrait de sa tristesse et de ses remords. La beauté de la salle et du jardin où l'on dansait, le charma comme un enfant. Ces premières sensations en firent un autre homme. Ce grave républicain se donna un plaisir d'écolier: celui de passer souvent devant le colonel Malher sans lui parler, ni même daigner le regarder. En cela il suivait l'exemple général: pas une parole ne fut adressée à ce colonel, si fier de son crédit. Il restait isolé comme unebrebis galeuse, c'était le mot dont on se servait généralement, dans le bal, pour désigner sa position fâcheuse. Et il n'eut pas l'esprit de quitter le bal et de se soustraire à une impolitesse si unanime.

«—Ici,c'est lui qui ne pense pas bien, se disait Lucien, et je lui rends la monnaie de la scène qu'il me fit jadis, au sujet du cabinet littéraire. Avec ces êtres grossiers, il ne faut pas perdre l'occasion de placer une marque de mépris. Quand les honnêtes gens les dédaignent, ils se figurent qu'on les redoute.»

Lucien remarqua, en entrant, que toutes les femmes étaient parées de rubans rouges et blancs, ce qui ne l'offensa pas le moins du monde:

«—Cette insulte s'adresse au chef de l'État, et à un chef...[1]. La nation est trop haut placée pour qu'une famille quelconque, fût-elle de héros, puisse l'insulter.»

Au fond d'une des tentes adjacentes, était comme un petit réduit qui resplendissait de lumière; il y avait peut-être quarante bougies allumées, et Lucien fut attiré par leur éclat.

«—Cela a l'air d'un reposoir des processions de la Fête-Dieu!» pensa-t-il.

Au milieu des bougies, dans le lieu le plus noble, était placé, comme une sorte d'ostensoir, le portrait d'un jeune Écossais. Dans la physionomie de cetenfant, le peintre, quipensaitmieux, sans doute, qu'il ne dessinait, avait cherché à réunir, aux sourires aimables du premier âge, un front chargé des hautes pensées du génie. Le peintre était ainsi parvenu à faire une caricature étonnante et qui tenait du monstre. Toutes les femmes qui entraient dans la salle du bal, la traversaient rapidement pour aller se placer devant le portrait du jeune Écossais.

Là, on restait un instant en silence, et l'on affectait un air sérieux. Puis, en s'en allant, on reprenait la physionomie plus gaie du bal, et on allait saluer la maîtresse de la maison. Deux ou trois dames, qui s'approchèrent de Mmede Marcilly avant d'avoir salué le portrait, en furent reçues fort sèchement et parurent tellement ridicules, que l'une d'elles jugea à propos de se trouver mal. Après une revue générale du bal, qui était fort beau, la reconnaissance marqua la place de Lucien sur une chaise, à côté du boston de Mmela comtesse de Commercy, la cousine de l'empereur. Pendant une mortelle demi-heure, Lucien entendit lui donner ce titre cinq ou six fois, en parlant d'elle et à elle-même.

«—Vous êtes admirable, monsieur, lui dit la cousine de l'empereur, et, certainement, je ne voudrais pas me séparer d'un aussi aimable cavalier; mais je vois d'ici des demoiselles qui ont bonne envie de danser; elles me regarderaient avec des yeux ennemis si je vous gardais plus longtemps.»

Et Mmede Commercy lui indiqua plusieurs demoiselles de lapremière qualité.Notre héros prit son parti en brave; non seulement il dansa, mais il parla; il trouva quelques petites idées à la portée de ces intelligences non cultivées, exprès, des jeunes filles de la noblesse de province. Son courage fut récompensé par les louanges unanimes de Mmesde Commercy, de Marcilly, de Serpierre, etc. Il se sentit à la mode.

On aime les uniformes dans l'Est de la France, pays profondément militaire; et c'est en grande partie à cause de son uniforme, porté avec grâce, et presque unique dans cette société, que Lucien pouvait passer pour le personnage le plus brillant du bal. Enfin, il obtint une contredanse de Mmed'Hocquincourt: il eut de l'à-propos, du brillant, de l'esprit. Mmed'Hocquincourt lui faisait des compliments fort vifs:

«—Je vous ai toujours vu fort aimable; mais, ce soir, vous êtes un autre homme!» lui dit-elle.

Ce propos fut entendu par M. de Sanréal, et Lucien commença à déplaire aux jeunes gens de la société.

«—Vos succès donnent de l'humeur à ces messieurs, dit Mmed'Hocquincourt;» et comme MM. Roller et d'Antin s'approchaient d'elle, elle rappela Lucien qui s'éloignait.

«—Monsieur Leuwen, lui fit-elle de loin, je vous demande de danser avec moi la première contredanse.

«—C'est charmant, pensa Lucien. Voilà ce qu'on n'oserait pas se permettre à Paris. Réellement, ces pays étrangers ont du bon: ces gens-ci sont moins timides que nous.»

Pendant qu'il dansait avec Mmed'Hocquincourt, M. d'Antin s'approcha d'elle. Elle feignit alors d'avoir oublié un engagement pris avec lui, et se mit à lui en faire des excuses en ternies si plaisants et si piquants, que Lucien, toujours dansant avec elle, eut toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire. Mmed'Hocquincourt cherchait évidemment à mettre en colère M. d'Antin, qui protestait en vain que jamais il n'avait compté sur cette contredanse.

«—Comment un homme peut-il se laisser traiter ainsi? pensait Lucien. Que de bassesses fait faire l'amour!»

Il alla à l'autre bout du salon et dansa des valses avec Mmede Puy-Laurens qui, elle aussi, fut charmante pour lui. Il était l'homme à la mode de ce bal, lui qui dansait fort mal. Il le savait fort bien, et c'était pour la première fois de sa vie qu'il goûtait ce plaisir. Il dansait une galope avec MlleThéodelinde, lorsque, dans un angle de la salle, il aperçut Mmede Chasteller.

Tout le brillant courage, tout l'esprit de Lucien disparurent en un clin d'œil. Elle avait une simple robe blanche, et sa toilette montrait une simplicité qui eut semblé bien ridicule aux jeunes gens de ce bal, si elle entêté sans fortune. Les bals sont des jours de bataille, dans ces pays de puérile vanité, et négliger un avantage passe pour une affectation marquée. On eût voulu que Mmede Chasteller portât des diamants; la robe modeste et peu chère qu'elle avait choisie était un acte de singularité qui fut blâmé avec affectation de douleur profonde par M. de Pointcarré, et désapprouvé, en secret, même par le timide M. de Blancet, qui lui donnait le bras avec une dignité plaisante. Ces messieurs n'avaient pas tout à fait tort: le trait le plus marquant du caractère de Mmede Chasteller était une nonchalance profonde. Sous l'aspect d'un sérieux complet et que sa beauté rendait imposant, elle avait un caractère heureux et même gai. Rêver était son plaisir suprême. On eût dit qu'elle ne faisait aucune attention aux petits événements qui l'entouraient: aucun ne lui échappait, au contraire. Et c'étaient même ces petits événements qui servaient d'aliment à cette rêverie, qui passait pour de la hauteur.

Par exemple, le matin même du bal, M. de Pointcarré lui avait fait une scène pour l'indifférence avec laquelle elle avait lu une lettre lui annonçant une banqueroute. Et, peu d'instants après, la rencontre, dans la rue, d'une femme fort petite, vieille, marchant à peine, mal vêtue, au point de laisser voir une chemise déchirée, et sous cette chemise, une peau noircie par le soleil, l'avait émue jusqu'aux larmes. Personne, à Nancy, n'avait deviné ce caractère. Une amie intime, Mmede Constantin, recevait seule quelquefois ses confidences, et s'en moquait. Avec tout le reste du monde, Mmede Chasteller parlait assez pour fournir son contingent à la conversation; mais se mettre à parler était toujours pour elle une fatigue. Elle ne regrettait qu'une chose de Paris: la musique italienne, qui avait le pouvoir d'augmenter d'une façon surprenante l'intensité de ses accès de rêverie. Elle pensait fort peu à elle-même, et même le bal que nous décrivons n'avait pu la rappeler assez au rôle qu'elle devait jouer, pour lui donner la quantité d'honnête coquetterie que le vulgaire croit inhérente au caractère de toutes les femmes.

Comme Lucien ramenait MlleThéodelinde à sa mère:

«—Que veut dire cette petite robe blanche de mousseline? criait tout haut Mmede Serpierre. Est-ce ainsi qu'on seprésenteun jour tel que celui-ci? Elle est veuve d'un officier général, attaché à la propre personne du roi; elle jouit d'une fortune triplée et quadruplée par la bienveillance de nos Bourbons, Mmede Chasteller eût dû comprendre que venir chez Mmede Marcilly, le jour de la fête de notre adorable prince, c'est se présenter aux Tuileries. Que diront les républicains en nous voyant traiter avec légèreté les choses les plus sacrées? Et n'est-ce pas quand le flot de tout le vulgaire vient attaquer les choses saintes, que chaque être, selon la position, doit avoir du courage et faire strictement son devoir? Et, elle encore, ajoutait-elle, fille unique de M. de Pointcarré, qui, à tort ou à raison, se voit à la tête de la noblesse de la province, ou, du moins, nous donne des instructions comme commissaire du roi! Cette petite tête n'a rien vu de tout cela!»

Mmede Serpierre avait raison. Mmede Chasteller était blâmable, mais pas autant qu'elle fut blâmée.

«—Que vont dire les républicains?» s'écriaient toutes les nobles dames; et elles songeaient au numéro de l'Aurorequi devait paraître le surlendemain.

Mmede Chasteller se rapprocha du groupe de Mmede Serpierre, comme celle-ci continuait, à très haute voix, ses réflexions critiques et monarchiques. Cette critique amère fut brusquement coupée par les compliments fades et exaspérés qui passent pour du savoir-vivre vivre en province. Lucien fut heureux de trouver Mmede Serpierre bien ridicule. Un quart d'heure plus tôt, il eût ri de grand cœur; maintenant cette femme méchante lui fit l'effet d'unepierre de Prusseque l'on trouve dans les mauvais chemins de montagnes. Pendant toutes ces politesses infinies, auxquelles Mmede Chasteller fut bien obligée de répondre, Lucien eut tout le loisir de la regarder. Son teint avait cette fraîcheur inimitable qui semble annoncer une âme trop haut placée, pour être troublée par les minuties vaniteuses et les petites haines d'un bal de province. Il lui sut gré de cette expression toute de son invention. Il était absorbé dans son admiration lorsque les yeux de cette beauté pâle se tournèrent sur lui; il ne put soutenir leur éclat. Ils étaient tellement beaux et simples dans leurs mouvements! Pour y songer, il restait immobile, à trois pas de Mmede Chasteller, à la place où son regard l'avait surpris. Il n'y avait plus rien chez lui de l'enjouement et de l'assurance brillante de l'homme à la mode; il ne songeait plus à plaire au public, et, s'il se souvenait de l'existence de ce monstre, ce n'était que pour craindre ses réflexions. N'était-ce pas ce public qui lui avait nommé sans cesse M. Thomas de Busant? Au lieu de soutenir son courage par l'action, Lucien, en ce moment critique, avait la faiblesse de réfléchir, de philosopher. Pour se justifier de la faiblesse et du malheur d'aimer, il se disait qu'il n'avait jamais rencontré une physionomie aussi céleste. Il se livrait au plaisir de détailler cette beauté, et sa gaucherie s'en augmentait.

Sous ses yeux, Mmede Chasteller promit une contredanse à M. d'Antin, et, depuis un quart d'heure, il avait pourtant décidé de solliciter cette contredanse.

«—Jusqu'ici, se dit-il en se voyant enlever Mmede Chasteller, l'affectation ridicule, pour moi, des jolies femmes que j'ai rencontrées, m'a servi de bouclier contre leurs charmes. Cette froideur parfaite de Mmede Chasteller se change, lorsqu'elle est obligée de parler ou d'agir, en une grâce dont je n'avais pas même l'idée.

Nous avouerons que, pendant ces raisonnements admiratifs, Lucien, immobile et droit comme un piquet, avait tout l'air d'un niais. Mmede Chasteller avait la main fort bien. Comme ses yeux faisaient peur à Lucien, les yeux de notre héros s'attachaient à cette main, qu'ils suivaient constamment. Toute cette timidité fut remarquée par Mmede Chasteller, chez laquelle tous les jours on parlait de Lucien. Notre sous-lieutenant fut réveillé de son bonheur par l'idée cruelle que tout ce qui ne dansait pas l'observait avec des yeux ennemis et lui cherchait des ridicules. Son uniforme seul et sa brillante cocarde suffisaient pour indisposer contre lui, et jusqu'à la violence, tout ce qui, dans ce bal, n'appartenait pas à la très haute société. C'était pour lui une remarque déjà ancienne que, moins il y a d'esprit dans l'ultracisme, plus il est furibond. Mais toutes ces réflexions prudentes furent bien vite oubliées; il trouvait trop de plaisir à chercher à deviner le caractère de Mmede Chasteller.

«—Quelle honte! dit tout à coup le parti contraire à l'amour. Quelle honte pour un homme qui a aimé le devoir et la patrie avec un dévouement qu'il pouvait croire sincère! Il n'a plus d'yeux que pour les grâces d'une petite légitimiste de province, garnie d'une âme qui préfère bassement les intérêts particuliers de sa caste à ceux de la France entière. Bientôt, sans doute, à son exemple, je placerai le bonheur de deux cent mille nobles ou....[2]avant celui des autres trente millions de Français. Ma grande raison sera que ces deux cent mille privilégié ont les salons les plus élégants, des salons qui semblent m'offrir des jouissances délicates, que je chercherais vainement ailleurs; en un mot, des salons qui sont utiles à mon bonheur privé. Le plus vil des courtisans ne raisonne pas autrement!»

Ce moment fut cruel, et la physionomie de Lucien n'était rien moins que riante, tandis qu'il cherchait à réfuter, à repousser cette terrible vision. Il était alors debout et immobile, près de la contredanse où figurait Mmede Chasteller. Aussitôt le parti de l'amour, pour réfuter la raison, le porta à prier Mmede Chasteller à danser. Elle le regarda; mais, pour cette fois, Lucien fut incapable de juger ce regard: il en fut comme brûlé, enflammé. Ce regard, pourtant, ne voulait rien dire autre chose que le plaisir de curiosité de voir de près un jeune homme qui avait des passions extrêmes, qui, tous les jours, avait un duel, dont on parlait beaucoup, et qui passait fort souvent sous ses fenêtres. Et le cheval de ce jeune officier devenait ombrageux, précisément quand elle pouvait l'apercevoir! Il était clair que le maître du cheval voulait faire croire qu'il était occupé d'elle, au moins lorsqu'il passait dans la rue de la Pompe, et elle n'en était point scandalisée; elle ne le trouvait point impertinent! Il est vrai que, placé à côté d'elle au dîner de Mmede Serpierre, il avait paru absolument dénué d'esprit, et même gauche dans ses manières. Il avait été brave en conduisant la barque surle Iac de la Commanderie, mais c'était de cette bravoure froide que pouvait avoir un homme de cinquante ans. De tout cet ensemble d'idées, il résultait qu'en dansant avec Lucien, sans le regarder et sans s'écarter du sérieux le plus convenable, Mmede Chasteller était fort occupée de lui. Bientôt elle s'aperçut qu'il était timide jusqu'à la gaucherie.

«—Son amour-propre se rappelle, sans doute, pensa-t-elle, que je l'ai vu tomber de cheval le jour de son arrivée à Nancy.»

Ainsi Mmede Chasteller ne faisait aucune difficulté d'admettre que Lucien était timide à cause d'elle. Cette défiance de soi-même avait de la grâce dans un homme jeune et placé au milieu de tous ces provinciaux, si sûrs de leur mérite, et qui ne perdaient pas un pouce de leur taille en dansant. Ce jeune officier, du moins, n'était pas timide à cheval; chaque jour il la faisait trembler par sa hardiesse, «et une hardiesse si souvent malheureuse,» ajoutait-elle presque en riant.

Lucien était tourmenté du silence qu'il gardait; à la fin il se fit violence, il osa adresser un mot à Mmede Chasteller, et n'arriva qu'avec beaucoup de peine à exprimer des idées fort communes, juste châtiment de qui n'exerce pas sa mémoire. Mmede Chasteller évita quelques invitations des jeunes gens de la société, dont elle savait par cœur les mots les plus jolis, et, après un moment, par une de ces adresses de femme que nous ne devinons que lorsque nous n'avons plus d'intérêt à les deviner, elle se trouva à danser à la même contredanse que Lucien. Mais, après cette contredanse, elle décida que réellement il n'avait aucune distinction dans l'esprit, et elle cessa presque de penser à lui.

«—Ce ne sera qu'un homme de cheval, comme tous les autres; seulement il monte avec plus de grâce et il a plus de physionomie.»

Ce n'était plus ce jeune homme vif, leste, à l'air insouciant et supérieur à tout, qui passait souvent sous sa croisée. Contrariée de cette découverte, qui augmentait pour elle l'ennui de Nancy, Mmede Chasteller adressa la parole à Lucien et fut presque coquette avec lui. Elle le regardait passer depuis si longtemps que, quoique à elle présenté depuis huit jours seulement, il lui faisait presque l'effet d'une vieille connaissance.

Lucien, qui n'osait que rarement regarder la figure parfaitement froide de la belle personne qui lui parlait, était bien loin de se douter des bontés qu'on avait pour lui. Il dansait et, même en dansant, faisait trop de mouvements, et ces mouvements manquaient de grâce.

«—Décidément, ce joli Parisien n'est bien qu'à cheval; en se mettant à danser, il perd son mérite tout entier. Il n'a pas d'esprit, c'est dommage! Sa physionomie annonçait tant de finesse et de naturel! Ce sera lenatureldu manque d'idées!»

Tout à fait rassurée sur les moyens de plaire de Lucien, et peu touchée de l'unique avantage de bien monter à cheval:

«—Ce jeune homme, se dit-elle, veut faire l'homme ébahi de mes grâces, comme les autres.»

Et elle songea librement à ces autres qui l'environnaient et cherchaient à lui plaire. M. d'Antin y réussissait quelquefois. Tout en lui rendant justice, Mmede Chasteller fut impatientée de ce qu'au lieu de lui adresser la parole, Lucien se bornait à sourire des mots aimables de M. d'Antin. Pour comble de déplaisance, il la regardait avec des yeux dont l'expression était exagérée, et pouvait être remarquée. Notre pauvre héros était trop profondément occupé, et de ses remords d'aimer, et de l'impossibilité de trouver un mot aimable à dire, pour surveiller ses yeux. Depuis qu'il avait quitté Paris, il n'avait rien vu, au moral, que de contourné, de sec et de désagréable pour lui. Je ménage les termes: la platitude des désirs, les prétentions puériles, et, plus que tout, la gauche hypocrisie de la province, allaient jusqu'à produire le dégoût chez cet être accoutumé à toute l'élégance des vices de Paris. Au lieu de cette disposition satirique et malheureuse, depuis une heure Lucien n'avait pas assez d'yeux pour voir, pas assez d'âme pour admirer. Les remords d'aimer étaient battus en brèche et détruits avec une rapidité délicieuse. Sa vanité de jeune homme l'avertissait bien, de temps à autre, que le silence continu dans lequel il se renfermait avec délice, n'était pas fait pour augmenter sa réputation d'homme aimable. Mais il était si étonné, si transporté, qu'il n'avait pas le courage de donner une audience sérieuse au soin de sa gloire. Par un charmant contraste avec tout ce qui offensait ses yeux depuis si longtemps, il voyait, à six pas de lui, une femme adorable par une beauté céleste; mais cette beauté était presque son moindre charme. Au lieu de cette politesse empressée, incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge, qui faisait la gloire de la maison de Serpierre; au lieu de cette fureur de faire de l'esprit à tout propos de Mmede Puy-Laurens, Mmede Chasteller était simple et froide, mais de cette simplicité qui charme parce qu'elle daigne ne pas cacher une âme faite pour les émotions les plus nobles; mais de cette froideur voisine des flammes, qui semble prête à se changer en bienveillance et même en transports, si vous savez les inspirer.

Mmede Chasteller s'était éloignée pour faire un tour dans la salle. M. de Blancet avait repris son poste et lui donnait le bras d'un air entrepris; on voyait qu'il songeait au bonheur de lui donner le bras comme son mari. Le hasard amena Mmede Chasteller du côté où se trouvait Lucien. En le retrouvant sous ses yeux, elle eut un mouvement d'impatience contre elle-même. Quoi! elle s'était donné la peine de regarder si souvent un être aussi vulgaire, et dont le sublime mérite consistait, comme celui des héros de l'Arioste, à être un bon homme de cheval! Elle lui adressa la parole, et chercha à l'émoustiller, à le faire parler. Au mot que lui adressa Mmede Chasteller, Lucien devint un autre homme. Par le noble regard qui daignait s'arrêter sur lui, il se crut affranchi de tous les lieux communs qui l'ennuyaient à dire, qu'il disait mal, et qui, à Nancy, font encore l'élément essentiel de la conversation entre gens qui se voient pour la huitième ou dixième fois. Tout à coup, il osa parler, et beaucoup. Il parlait de tout ce qui pouvait intéresser ou amuser la jolie femme qui, tout en donnant le bras à son grand cousin, daignait l'écouter avec des yeux étonnés. Sans perdre rien de sa douceur et de son accent respectueux, la voix de Lucien s'éclaircit et prit de l'éclat. Les idées nettes et plaisantes ne lui manquèrent pas plus que les paroles vives et pittoresques pour les peindre. Dans la simplicité noble du ton qu'il osa prendre spontanément avec Mmede Chasteller, il sut faire apparaître, sans se permettre assurément rien qui pût choquer la délicatesse la plus scrupuleuse, cette nuance de familiarité délicate qui convient à deux âmes de même portée, lorsqu'elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu des masques de cet ignoble bal masqué qu'on appelle le monde. Ainsi des anges se parleraient qui, partis du ciel pour quelque mission, se rencontreraient, par hasard, ici-bas. Cette simplicité noble, n'est pas, il est vrai, sans quelque rapport avec la simplicité de langage autorisée par une ancienne connaissance, mais, comme correctif, chaque mot semble dire:

«Pardonnez-moi pour un moment; dès qu'il vous plaira reprendre le masque, nous redeviendrons complètement étrangers l'un à l'autre, ainsi qu'il convient. Ne craignez de ma part, pour demain, aucune prétention à la connaissance, et daignez vous amuser un instant sans tirer à conséquence!»

Les femmes sont un peu effrayées de l'ensemble de ce genre de conversation; mais, en détail, elles ne savent où l'arrêter. Car, à chaque instant, l'homme qui a l'air si heureux de leur parler, semble dire:

«Une âme de notre portée doit négliger les considérations qui ne sont laites que pour le vulgaire, et sans doute vous pensez avec moi que.....»

Mais, au milieu de cette brillante faconde, il faut rendre justice à l'inexpérience de Lucien. Ce n'était point par un effort de génie qu'il s'était élevé tout à coup à ce ton si convenable pour son ambition; il pensait tout ce que ce ton semblait dire; et ainsi, par une cause peu honorable pour son habileté, sa façon de dire était parfaite. C'était l'illusion d'un cœur naïf. Il y avait toujours chez lui une certaine horreur instinctive pour les choses basses qui s'élevaient, comme un mur d'airain, entre l'expérience et lui. Il détournait les yeux de tout ce qui lui semblait trop laid, et il se trouvait, à vingt-trois ans, d'une naïveté qu'un jeune Parisien de bonne maison trouve déjà bien humiliante à seize, à sa dernière année de collège. C'était par un pur hasard qu'il avait pris le ton d'un homme habile. Certainement, il n'était pas expert dans l'art de disposer d'un cœur de femme et de faire naître des sensations. Ce ton si singulier, si attrayant, si dangereux, n'était que choquant et à peu près inintelligible pour M. de Blancet, qui, toutefois, tenait à mêler son mot dans la conversation. Lucien s'était emparé d'autorité de toute l'attention de Mmede Chasteller. Quelque effrayée qu'elle fût, elle ne pouvait se défendre d'approuver beaucoup les idées de Lucien, et quelquefois répondait presque sur le même ton; mais sans cesser précisément d'écouter avec plaisir, elle finit par tomber dans un étonnement profond. Elle se disait, pour justifier ses sourires un peu approbateurs:

«—Il parle de tout ce qui se passe au bal, et jamais de lui.»

Mais, dans le fait, dans la manière dont Lucien osait l'entretenir de toutes ces choses si indifférentes, c'était usurper un rang qui n'était pas peu de chose auprès d'une femme de l'âge de Mmede Chasteller, et surtout accoutumée à autant de retenue: ce rang était unique, rien de moins. D'abord, Mmede Chasteller fut étonnée et amusée du changement dont elle était témoin; mais bientôt elle ne sourit plus, elle eut peur à son tour.

«—De quelle façon de parler il ose se servir avec moi! Et je n'en suis pas choquée, je ne me sens pas offensée!... Grand Dieu! Ce n'est point un jeune homme simple et bon! Que j'étais sotte de le penser. J'ai affaire ici à un de ces hommes adroits, aimables et profondément dissimulés que l'on voit dans les romans. Ils savent plaire, mais précisément parce qu'ils sont incapables d'aimer. M. Leuwen est là, devant moi, heureux et gai, occupé à me réciter un rôle aimable, sans doute; mais il est heureux uniquement parce qu'il sent qu'il parle bien... Apparemment qu'il avait résolu de débuter par une heure de ravissement profond et allant jusqu'à l'air stupide. Mais je saurai bien rompre toute relation avec cet homme dangereux, si habile comédien!»

Et, tout en faisant cette belle réflexion, tout en formant cette magnifique résolution, son cœur était déjà occupé de lui. Elle l'aimait déjà! On peut attribuer à ce moment la naissance d'un sentiment de distinction et de faveur pour Lucien.

Tout à coup elle se repentit vivement d'être restée si longtemps à causer avec lui, assise sur une chaise, éloignée de toutes les femmes, et n'ayant pour tout chaperon que le bon M. de Blancet, qui pouvait fort bien ne rien comprendre à tout ce qu'il entendait. Pour sortir de cette position embarrassante, elle accepta une contredanse que Lucien la pria de danser avec lui. Après la contredanse et pendant la valse qui suivit, Mmed'Hocquincourt appela Mmede Chasteller à une place à coté d'elle, où il y avait de l'air et où l'on était un peu à l'abri de l'extrême chaleur qui commençait à s'emparer de la salle de bal. Lucien, fort lié avec Mmed'Hocquincourt, ne quitta pas ces dames. Là, Mmede Chasteller put se convaincre qu'il était à la mode ce soir-là.

«—Et, en vérité, on a raison, se disait-elle; car, indépendamment de ce joli uniforme qu'il porte si bien, il est source de joie et de gaieté pour tout ce qui l'environne.»

On se prépara à passer dans une tente voisine, où le souper était préparé. Lucien arrangea les choses de façon à ce qu'il pût offrir le bras à Mmede Chasteller. Il semblait à celle-ci être séparée par des journées entières de l'état où se trouvait son âme au commencement de la soirée. Elle avait oublié jusqu'au souvenir de l'ennui qui éteignait sa voix après la première heure passée au bal.

Il était minuit; le souper était préparé dans une charmante salle, formée par des murs de charmille de douze ou quinze pieds de hauteur. Pour mettre le souper à l'abri de la rosée du soir, s'il en survenait, ces murs de verdure supportaient une tente à larges bandes rouges et blanches. C'étaient les couleurs de la personne exilée dont on célébrait la fête. Au travers des murs de charmille, on apercevait, çà et là, par les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et tranquille. Cette nature ravissante était d'accord avec les nouveaux sentiments qui cherchaient à s'emparer du cœur de Mmede Chasteller, et contribuait puissamment à éloigner et à affaiblir les objections de la raison. Lucien avait pris son poste; non pas précisément à côté de Mmede Chasteller: il fallait avoir des ménagements pour les anciens amis de sa nouvelle connaissance. Un regard plus amical qu'il n'eût osé l'espérer, lui avait appris cette nécessité; mais il se plaça de façon à pouvoir fort bien la voir et l'entendre. Il ent l'idée d'exprimer ses sentiments réels par des mots qu'il adresserait, en apparence, aux dames assises auprès de lui. Pour cela il fallait beaucoup parler, et il y réussit, sans trop dire d'extravagances. Il domina bien tôt la conversation; bientôt, tout en amusant les dames assises auprès de Mmede Chasteller, il osa faire entendre de loin des choses qui pouvaient avoir une application fort tendre, ce qu'il n'aurait jamais pensé pouvoir tenter de sitôt. Il est sûr que Mmede Chasteller pouvait fort bien feindre de ne pas comprendre ces mots indirects. Il parvint à amuser même les hommes placés près de ces dames, et qui ne regardaient pas encore ses succès avec le sérieux de l'envie.

Tout le monde parlait et riait fort souvent du côté de la table où Mmede Chasteller était assise. Les personnes placées aux autres parties de la salle firent silence, pour tâcher de prendre pari à ce qui amusait si fort les voisines de Mmede Chasteller. Celle-ci était très occupée, et de ce qu'elle entendait, ce qui la faisait rire quelquefois, et de ses réflexions fort sérieuses, qui formaient un étrange contraste avec le ton si gai de cette soirée.

«—C'est donc là cet homme timide et que je croyais sans idées? Quel être effrayant!»

C'était la première fois, peut-être, de sa vie, que Lucien avait de l'esprit et du plus brillant. Vers la fin du souper, il vit que le succès passait ses espérances. Il était heureux, extrêmement animé, et pourtant, par miracle, il ne dit rien d'inconvenant. Là, cependant, parmi ces fiers Lorrains, il se trouvait en présence de trois ou quatre préjugés féroces, dont nous n'avons, à Paris, que la pale copie: Henri V, la noblesse, la duperie et la sottise, et presque le crime de l'humanité envers le petit peuple. Aucune de ces grandes vérités, fondement ducredodu faubourg Saint-Germain, et qui ne se laissent pas offenser impunément, ne reçut la plus petite égratignure de la gaieté de Lucien. C'est que son âme noble avait, au fond, un respect infini pour la situation malheureuse de tous ces pauvres jeunes gens qui l'entouraient. Ils s'étaient privés, quatre ans auparavant, par fidélité à leurs croyances politiques et aux sentiments de toute leur vie, d'une petite part au budget, utile, si ce n'est nécessaire, à leur subsistance. Ils avaient perdu bien plus encore: l'unique occupation au monde qui pût les sauver de l'ennui et par laquelle ils ne crussent pas déroger.


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