Les femmes jugèrent que Lucien étaitparfaitement bien.Ce fut Mmede Commercy qui prononça le mot sacramentel dans la partie de la salle qui était réservée à la plus haute noblesse. Car il y avait une réunion de sept à huit dames méprisant toute cette société qui, à son tour, méprisait tout le reste de la ville, à peu près comme la garde impériale de Napoléon eût fait peur, en cas de révolte, à cette armée de 1810, qui faisait peur à toute l'Europe.
Au mot si décisif de Mmede Commercy, la jeunesse dorée de Nancy se révolta presque. Ces messieurs, qui savaient être élégants et se bien placer sur la porte d'un café, se taisaient ordinairement au bal, et ne savaient montrer que le mérite de danseurs infatigables et vigoureux. Lorsqu'ils virent que Lucien parlait beaucoup, contre son ordinaire, et que, de plus, il était écouté, ils commencèrent à dire qu'il ôtait fort déplaisant et fort bruyant; que cette amabilité criarde pouvait être à la mode parmi les bourgeois de Paris et dans les arrière-boutiques de la rue Saint-Honoré, mais ne prendrait jamais dans la bonne société de Nancy. Pendant cette déclaration de ces messieurs, les mots plaisants de Lucien prenaient fort bien, et leur donnaient un démenti. Ils furent réduits à répéter entre eux, d'un air tristement satisfait:
«—Après tout, ce n'est qu'un bourgeois, né on ne sait où, et qui ne peut jouir que de la noblesse personnelle que lui confère son épaulette de sous-lieutenant.»
Ces mots de nos officiers lorrains démissionnaires résument la grande dispute qui attriste le dix-neuvième siècle: c'est la colère du rang contre le mérite.
Mais aucune des dames ne songeait à ces idées tristes. Elles échappaient complètement, en ce moment, à la triste civilisation qui pèse sur les cerveaux mâles de la province. Le souper finissait, tout brillant de vin de Champagne; il avait porté plus de gaieté et de liberté sans conséquence dans les manières de tous. Pour notre héros, il était exalté par les choses assez tendres que, sous le masque de la gaieté, il avait osé adresser de loin à la dame de ses pensées. C'était la première fois de sa vie que le succès le jetait dans une telle ivresse. En revenant dans la salle de bal, Mmede Chasteller dansa une valse avec M. de Blancet, auquel Lucien succéda, suivant l'usage allemand, après quelques tours. Tout en dansant, et avec une adresse sans adresse, fille du hasard et de la passion, il sut reprendre la conversation sur un ton fort respectueux, mais qui était cependant, sous plus d'un rapport, celui d'une ancienne connaissance. Profitant d'un grand cotillon que ni lui, ni Mmede Chasteller ne voulurent danser, il put lui dire en riant et sans trop faire tache sur le ton général de l'entretien:
«—Pour me rapprocher de ces beaux yeux, je me suis lié avec le docteur Dupoirier!»
Les traits forts pâles en ce moment de Mmede Chasteller, ses yeux étonnés, exprimaient une surprise profonde et presque de la terreur. Au nom de Dupoirier, elle répondit à mi-voix et comme hors d'état de prononcer complètement les mots:
«—C'est un homme bien dangereux!»
Lucien fut ivre de joie: on ne se fâchait donc pas des motifs qu'il donnait à sa conduite à Nancy! Mais oserait-il croire ce qu'il semblait voir? Il y eut un silence expressif de deux ou trois secondes; les yeux de Lucien étaient fixés sur ceux de Mmede Chasteller. Après quoi il osa répondre:
«—Il est adorable à mes yeux; sans lui je ne serais pas ici... D'ailleurs, j'ai un affreux soupçon...» ajouta sa naïveté imprudente.
«—Lequel? et quoi donc?» dit Mmede Chasteller.
Elle sentit aussitôt qu'une réplique aussi directe, aussi vive de sa part, était une haute inconvenance; mais elle avait parlé avant de réfléchir. Elle rougit profondément. Lucien fut troublé en remarquant que la rougeur s'étendait jusqu'aux épaules. Mais il se trouva qu'il ne pouvait répondre à cette question si simple.
«—Quelle idée va-t-elle prendre de moi?» se dit-il.
À l'instant sa figure changea d'expression; il pâlit, comme s'il eut éprouvé une attaque de quelque mal vif et soudain. Ses traits trahissaient l'affreuse douleur que lui causait le souvenir de M. de Busant de Sicile, qui, après plusieurs heures d'oubli, se présentait à sa mémoire.
Quoi! ce qu'il obtenait n'était donc qu'une faveur banale, tout acquise à l'uniforme, par quelque personne qu'il fût porté. La soif qu'il avait d'arriver à la vérité et l'impossibilité de trouver des termes présentables pour exprimer une idée si offensante, le jetaient dans le dernier embarras.
«—Un mot peut me perdre à jamais,» se dit-il.
L'émotion imprévue qui semblait le glacer, passa en un instant à Mmede Chasteller. Elle pâlit de la peine si cruelle, et sans doute à elle relative, qui se manifestait subitement dans la physionomie si ouverte et si jeune de Lucien; ses traits étaient comme flétris; ses yeux, si brillants naguère, semblaient ternis et ne plus voir.
Il y eut entre eux un échange de deux ou trois mots insignifiants.
«—Mais qu'est-ce donc? dit Mmede Chasteller.
«—Je ne sais, répondit machinalement Lucien.
«—Mais, comment, monsieur, vous ne savez pas?
«—Non, madame!... Mon respect pour vous...»
Le lecteur pourra-t-il croire que Mmede Chasteller, de plus en plus émue, eut l'affreuse imprudence d'ajouter:
«—Ce soupçon aurait-il quelque rapport à moi?
«—Est-ce que je m'y serais arrêté un centième de seconde, reprit Lucien avec tout le feu du premier malheur vivement senti; est-ce que je m'y serais arrêté, s'il n'était relatif à vous, à vous uniquement au monde? À qui puis-je penser si ce n'est à vous? Et ce soupçon ne me perce-t-il pas le cœur vingt fois le jour depuis que je suis à Nancy?»
Il ne manquait, à l'intérêt naissant de Mmede Chasteller, que de voir son honneur soupçonné. Elle n'eut pas même idée de masquer son étonnement du ton que Lucien avait pris dans sa réponse. Le feu avec lequel il venait de lui parler, l'évidence de l'extrême sincérité dans les propos de ce jeune homme, la firent passer d'une pâleur mortelle à une rougeur imprudente; ses yeux mêmes rougirent. Mais, oserais-je bien le dire, en ce siècle gourmé et qui semble avoir contracté mariage avec l'hypocrisie, ce fut d'abord de bonheur que rougit Mmede Chasteller, et non à cause des conjectures que pouvaient former les danseurs qui, en suivant les diverses figures du cotillon, passaient sans cesse devant eux. Elle pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre à cet amour; mais combien il était sincère! avec quel dévouement elle était aimée!
«—Peut-être même, probablement même, se dit-elle, ce transport ne durera-il pas! Mais comme il est vrai, comme il est exempt d'exagération et d'emphase! C'est sans doute là la vraie passion; c'est sans doute ainsi qu'il est doux d'être aimée. Mais être soupçonnée par lui et au point que son amour en soit arrêté! L'imputation est donc infâme?»
Elle restait pensive, la tête appuyée sur son éventail. De temps en temps, son regard se dirigeait vers Lucien, qui était immobile, pale comme un spectre, tout à fait tourné vers elle. Ses yeux étaient d'une indiscrétion qui l'eût fait frémir, si elle y eut pensé.
Une incertitude bien autrement inquiétante était venue agiter son cœur, au commencement de la soirée, quand il ne parlait pas.
«—Ce n'était donc pas faute d'idées, comme j'avais la simplicité de le penser; c'était peut-être le soupçon, cet affreux soupçon qui l'arrêtait dans son estime pour moi... Et le soupçon de quoi?... Quelle calomnie peut être assez noire pour produire un tel effet chez un être si jeune et si bon?»
Mmede Chasteller était tellement agitée que sans songer à ce qu'elle osait dire, et entraînée à son insu par le ton de gaieté que la conversation avait pris au souper, cette étrange question arriva aux oreilles de Lucien:
«—Mais quoi? vous ne trouviez que des mots... peu significatifs à me dire au commencement de la soirée! était-ce un sentiment de politesse exagérée? était-ce la retenue si naturelle quand on se connaît si peu? (Ici la voix baissa malgré elle.) Ou était-ce l'effet de ce soupçon?» dit-elle enfin.
Et sa voix, pour ces deux derniers mots, reprit subitement un timbre contenu, mais fort marqué.
«—C'était l'effet d'une extrême timidité: je n'ai point d'expérience de la vie. Je n'avais jamais aimé; vos yeux, vus de si près, m'effrayaient; je ne vous avais vue jusqu'ici qu'à une grande distance!»
Ce mot fut dit avec un accent si vrai, avec une intimité si tendre, il montrait tant d'amour, qu'avant qu'elle y songeât les yeux de Mmede Chasteller, ces yeux dont l'expression était profonde et vraie, avaient répondu: «J'aime comme vous!»
Elle revint comme d'une extase et, après une demi-seconde, elle se hâta de détourner ses yeux; mais ceux de Lucien avaient recueilli en plein ce regard décisif. Il devint rouge à en être ridicule. Il n'osait presque pas croire à tout son bonheur. Mmede Chasteller, de son côté, sentait que ses joues se couvraient d'une ardeur brûlante.
«—Grand Dieu! je me compromets d'une manière affreuse; tous les regards doivent être dirigés sur cet étranger, auquel je parle depuis si longtemps et avec un tel air d'intérêt!»
Elle appela M. de Blancet, qui dansait le cotillon.
«—Conduisez-moi jusqu'à la terrasse du jardin; je lutte depuis cinq minutes contre un accès de chaleur qui me suffoque... J'ai pris un demi-verre de champagne, et je crois en vérité que je me suis enivrée!...»
Mais ce qu'il y eut de terrible pour Mmede Chasteller, c'est qu'au lieu de prendre le ton de l'intérêt, M. le vicomte de Blancet ricanait en écoutant ces mensonges. Il était jaloux jusqu'à la folie de l'air d'intimité, de plaisir, avec lequel on parlait à Lucien depuis si longtemps. On lui avait dit au régiment qu'il ne fallait pas croire aux indispositions des belles dames. Il avait offert son bras à Mmede Chasteller et la conduisait hors de la salle de bal, lorsqu'une autre idée, tout aussi lumineuse, vint s'emparer de son attention. Mmede Chasteller marchait en s'appuyant sur son bras avec un abandon bien étrange.
«—Ma belle cousine voudrait-elle, enfin, me faire entendre qu'elle me paye de retour, ou, du moins, qu'elle a pour moi quelque sentiment tendre?» se dit-il.
Mais dans la soirée, dont il passa en revue tous les petits événements, rien n'avait semblé présager un aussi heureux événement. Était-il imprévu ou Mmede Chasteller voulait-elle dissimuler avec lui? Il la conduisit de l'autre côté du parterre de fleurs. Il trouva une table de marbre, placée devant un grand banc de jardin à dossier et à marchepied. Il eut quelque peine à y établir Mmede Chasteller qui semblait presque hors d'état de se mouvoir. Pendant que le vicomte de Blancet, au lieu de voir ce qui se passait autour de lui, discutait des chimères, Mmede Chasteller était au désespoir.
«—Ma conduite est affreuse! se disait-elle. Je me suis compromise aux yeux de toutes ces dames, et, en ce moment, je sers de texte aux remarques les plus désobligeantes et les plus humiliantes. J'ai agi, pendant je ne sais combien de temps, comme si personne ne m'eût regardée. Ce public ne me passe rien!... Et M. Leuwen?»
Ce nom, prononcé mentalement, la fit frémir.
«Et je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen!»
Ce fut là le véritable chagrin qui, à l'instant, fit oublier tous les autres; il ne put être diminué par aucune des réflexions qui se présentaient en foule sur ce qui venait de se passer. Bientôt un autre soupçon vint augmenter son malheur.
«—Si M. Leuwen a tant d'assurance, c'est qu'il aura su que je passe des heures entières, cachée par la persienne de ma fenêtre et attendant son passage dans la rue!»
On prie le lecteur de ne pas trouver trop ridicule Mmede Chasteller. Elle n'avait aucune expérience des fausses démarches dans lesquelles peut entraîner un cœur aimant. Jamais elle n'avait éprouvé rien de semblable à ce qui venait de lui arriver, pendant cette cruelle soirée. Elle ne trouvait guère de raison dans sa tête pour venir à son secours et n'avait aucune expérience réelle. Jamais elle n'avait été troublée par un sentiment autre que celui de la timidité, en étant présentée à quelque grande princesse, ou celui d'une indignation profonde contre les Jacobins, qui cherchaient à ébranler le trône des Bourbons. Au delà de toutes ces théories, qui étaient un sentiment pour elle et ne parvenaient à troubler son cœur que pour un instant, Mmede Chasteller avait un caractère sérieux et tendre qui, dans ce moment, n'était propre qu'à augmenter son malheur. Malheureusement pour sa prudence, les petits intérêts journaliers de la vie ne pouvaient l'émouvoir. Elle avait toujours vécu ainsi dans une sécurité trompeuse; car les caractères qui ont le malheur d'être au-dessus des misères faisant l'occupation de la plupart des hommes, n'en sont que plus disposés à s'occuper uniquement des choses qui, une fois, ont pu parvenir à les toucher.
Après le bal, et malgré l'heure avancée, Lucien monta à cheval. À peine hors de la ville, il s'aperçut qu'il n'avait pas la force de mener sa monture. Il la rendit ail domestique et se promena à pied. À quelques minutes de là, comme trois heures sonnaient, il était assis sur une pierre vis-à-vis de la fenêtre de Mmede Chasteller.
Son arrivée la combla de joie. Elle s'était dit en sortant de chez Mmede Commercy: «Il doit être si mécontent de lui et de moi, qu'il prendra le parti de m'oublier. Si je le revois encore, ce ne sera que dans quelques jours.»
Dans l'obscurité profonde, elle distinguait le feu du cigare de Lucien.
Elle l'aimait à la folie à ce moment.
Si, dans ce silence profond et universel, Lucien eût eu le génie de s'avancer sous sa fenêtre et de lui dire à voix basse quelques mots:
«—Bonsoir, madame! Daigneriez-vous me montrer que je suis entendu?»
Très probablement elle lui eût dit: «Adieu, monsieur Leuwen», et l'intonation de ces trois mots n'eût rien laissé à désirer à l'amant le plus exigeant.
Après avoir fait le sot, comme il se le disait à lui-même, Lucien alla chercher un certain café où il était, sûr de trouver quelques lieutenants du régiment.
Il était si à plaindre que les rencontrer lui fut un vrai bonheur.
Les jeunes gens furent bons enfants cette nuit-là, sauf à reprendre le lendemain une froideur de bon ton.
Après avoir joué, il fut décidé que l'on n'emporterait pas les quelques napoléons que l'on s'était gagnés; on fit venir du vin de Champagne, et Lucien s'enivra au point que le garçon de café et un voisin qu'il appela le reconduisirent chez lui.
Le lendemain de sa première rencontre avec cette femme de laquelle il se croyait si sûr, Lucien fut absolument hors de lui. Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, pas plus aux sentiments qu'il voyait naître dans son cœur, qu'aux actions des autres avec lui.
Il lui semblait qu'on faisait allusion à ses sentiments pour Mmede Chasteller, et il avait besoin de toute sa raison pour ne pas se fâcher.
«—J'agirai au jour le jour, se dit-il enfin, me livrant à chaque moment à l'action qui me fera le plus de plaisir. Pourvu que je ne fasse de confidence à qui que ce soit au monde, et que je n'écrive à personne sur ma folie, personne ne pourra me dire un jour: «Tu as été fou.»
»Si cette maladie ne m'emporte pas, du moins elle ne pourra me faire rougir.
«Une folie bien cachée perd la moitié de ses mauvais effets; l'essentiel est qu'on ne devine pas ce que je sens.»
Et en peu de jours, il s'opéra chez lui un changement complet.
Dans le monde, on fut émerveillé de sa gaieté et de son esprit.
«—Il a de mauvais principes, il est immoral, mais il est vraiment éloquent,» disait-on chez Mmede Puy-Laurens.
«—Mon ami, vous vous gâtez», lui dit un jour cette femme d'esprit.
Il parlait pour parler, il soutenait le pour et le contre, il exagérait et chargeait les circonstances de tout ce qu'il racontait, et il racontait beaucoup et longuement.
En un mot, il parlait comme un homme d'esprit de province; aussi son succès fut-il immense.
Les habitants de Nancy reconnaissaient ce qu'ils avaient l'habitude d'admirer; auparavant on le trouvait singulier, original, affecté, souvent obscur.
Le fait est qu'il avait une frayeur mortelle de laisser deviner ce qui se passait dans son cœur; il se voyait espionné et surveillé de près par le docteur Dupoirier, qu'il commençait de soupçonner d'avoir fait son marché avec M........ un homme d'esprit, ministre de la police de Louis-Philippe.
Rompre avec lui eût été fort ridicule et de plus embarrassant; ne rompant pas avec un homme aussi actif, aussi facile à se piquer, il fallait donc le traiter en ami intime, en père.
«—On ne saurait trop charger un rôle avec ces gens-ci!» et il se mit à parler comme un véritable comédien.
Toujours il récitait un rôle et le plus bouffon qui lui venait à l'esprit; il se servait après d'expressions ridicules.
Il aimait à se trouver avec quelqu'un: la solitude lui était devenue impossible. Plus la thèse qu'il soutenait était saugrenue, plus il était distrait de la partie sérieuse de sa vie, qui n'était pas suffisante. Son esprit était le bouffon de son âme.
Ce n'était pas un don Juan, bien loin de là; il ne savait pas ce qu'il serait un jour, mais, pour le moment, il n'avait pas la moindre habitude d'agir avec les femmes, en tête-à-tête, contrairement à ce qu'il sentait. Il avait honoré jusqu'ici du plus profond mépris ce genre de mérite dont il commençait à regretter l'absence.
Du moins il ne se faisait pas la moindre illusion à cet égard. Son esprit se croyait fondé à mépriser Mmede Chasteller, et son cœur avait de nouvelles raisons chaque jour de l'adorer, comme l'être le plus pur, le plus céleste, le plus au-dessus des considérations de vanité et d'argent, qui sont comme la seconde religion de la province.
Le combat de son âme et de son esprit le rendait presque fou à la lettre, et certainement un des hommes les plus malheureux.
C'était justement à l'époque où ses chevaux, son tilbury, ses tigres en livrée, faisaient de lui l'objet de l'envie des lieutenants du régiment et de tous les jeunes gens de Nancy et des environs qui, le voyant riche, brave, assez bien, le regardaient sans doute comme l'être le plus heureux qu'ils eussent encore rencontré. Sa mine mélancolique, lorsqu'il était seul dans les rues, ses distractions, ses mouvements d'impatience avec apparence de méchanceté, passaient pour de la fatuité de l'ordre le plus relevé et le plus noble. Les plus éclairés y voyaient une imitation savante de lord Byron, dont on parlait encore beaucoup à cette époque.
Cette visite au café ne fut pas la seule; la renommée s'en empara. Nancy porta à douze ou quinze les quatre habits de livrée que MmeLeuwen avait envoyés de Paris à son fils. Tout le monde dit que chaque soir depuis un mois, on rapportait Lucien ivre-mort à son logis.
Les indifférents en étaient étonnés, les officiers démissionnaires carlistes charmés, un seul cœur en était percé jusqu'au vif.
«—Me serais-je trompée sur son compte?»
Cette ressource de perdre la raison pour oublier son chagrin n'était pas belle, mais elle était la seule dont Lucien eût pu s'aviser. Il y avait été plutôt entraîné; la vie de garnison s'était offerte à lui et il y avait cédé.
Les excès du soir au café vinrent ébranler un peu sa considération, mais peu de jours avant que sa mauvaise conduite éclatât, il avait acheté une calèche immense, très propre à recevoir les familles nombreuses dont Nancy abondait. C'était en effet à cet usage qu'il la destinait.
Les six demoiselles de Serpierre et leur mèreétrennèrentcette voiture, comme on dit dans le pays. Plusieurs autres familles, aussi nombreuses, vinrent la demander et l'obtinrent à l'instant.
«—Ce M. Leuwen est bien bon enfant, disait-on de toutes parts: il est vrai que cela lui coûte si peu. Son père joue à la rente avec le ministre de l'Intérieur. C'est le pauvre rentier qui paye tout.»
Lucien était sur que tout le monde disait du bien de lui à Mmede Chasteller, mais la maison du marquis de Pointcarré était la seule de Nancy où il semblait faire des pas rétrogrades.
En vain avait-il essayé d'y faire des visites; Mmede Chasteller, plutôt que de le recevoir, avait fermé sa porte sous prétexte de maladie. Elle avait trompé le docteur Dupoirier lui-même.
À quelques jours de là, il était à peine arrivé chez Mmede Marcilly, que Mmede Chasteller fut annoncée.
L'indifférence qu'on lui marqua fut si excessive que, vers la fin de la visite, il se révolta.
Pour la première fois il profita de la position qu'il avait prise dans le monde; il donna la main à Mmede Chasteller pour la conduire à sa voiture, quoiqu'il fût évident que cette prétendue politesse la contrariait beaucoup.
«—Pardonnez-moi, madame, si je suis peu discret... Je suis si malheureux!
«—Ce n'est pas ce qu'on dit, monsieur, répondit-elle avec une aisance qui n'était rien moins que naturelle, et en prenant le pas pour gagner sa voiture.
«—Je me fais le flatteur des habitants de Nancy dans l'espoir que peut-être ils vous diront du bien de moi, et le soir, pour vous oublier, je cherche à perdre la raison.
«—Je ne crois pas, monsieur, vous avoir donné lieu...»
À ce moment, le laquais s'avança pour fermer la portière et les chevaux l'emportèrent, plus morte que vive.
Pour qu'aucun ridicule ne lui manquât, même à ses propres yeux, le pauvre Lucien, encouragé comme on vient de le voir, eut l'idée d'écrire. Il fit une fort belle lettre, qu'il alla mettre à la poste lui-même, à Darney, bourg à six lieues de Nancy, sur la route de Paris. Une seconde lettre n'obtint pas plus de réponse que la première. Heureusement, dans la troisième, il glissa par hasard, et non par adresse, le mot soupçon. Ce mot fut précieux pour le parti de l'amour, qui soutenait des combats continus dans le cœur de Mmede Chasteller. Le fait est qu'au milieu des reproches cruels qu'elle s'adressait sans cesse, elle aimait Lucien de toutes les forces de son âme. Les journées ne marquaient pour elle, n'avaient du prix à ses yeux, que par les heures qu'elle passait le soir auprès de la persienne de sa chambre à épier les pas de Lucien qui, bien loin de se douter de tout le succès de sa démarche, venait passer des heures entières dans la rue de la Pompe.
Enfin, arriva sa troisième lettre; les premières avaient causé un vif plaisir, mais on n'avait pas eu la moindre tentation d'y répondre. Après avoir lu cette dernière, Bathilde[3]courut chercher une écritoire, la plaça sur une table, l'ouvrit, et commença à écrire sans se permettre de raison avec elle-même.
«—C'est envoyer une lettre, et non l'écrire, qui fait une démarche condamnable.»
La lettre terminée et après une heure de réflexion, elle demanda sa voiture, et, en passant devant le bureau de poste de Nancy, elle tira le cordon.
«—À propos, dit-elle, au domestique, jetez cette lettre à la boîte... Vite.»
Le bureau était à trois pas, elle suivit cet homme de l'œil: il ne lut pas l'adresse où une écriture, un peu différente de celle qu'elle avait d'ordinaire, avait écrit:
À M. Pierre Lafond.
Poste restante.
Darney.
C'était le nom d'un domestique de Leuwen et l'adresse indiquée par lui avec toute la modestie et le manque d'espoir convenables.
Rien ne saurait exprimer la surprise de Lucien et presque sa terreur quand, le lendemain, étant allé, comme par manière d'acquit, jusqu'à un quart de lieue de Darney avec son domestique Lafond, il vit celui-ci à son retour tirer une lettre de sa poche.
Il tomba de son cheval plutôt qu'il n'en descendit, et s'enfonça sans l'ouvrir dans un petit bois voisin. Quand il se fut assuré qu'un taillis de châtaigniers, au centre duquel il se trouvait, le cachait bien de tous les côtés, il s'assit et se plaça bien à son aise, comme un homme qui s'apprête à recevoir un coup de hache qui doit le dépêcher dans l'autre monde, et qui veut le savourer. Il fut effrayé de la sévérité du langage et du ton de persuasion profonde avec lesquels elle l'exhortait à ne plus parler de sentiments de cette nature, tout en lui intimant l'ordre, au nom de l'honneur, au nom de ce que les honnêtes gens réputent le plus sacré dans leurs relations réciproques, d'abandonner les idées singulières avec lesquelles il avait voulu sans doute sonder son cœur.
«—C'est un congé bien en règle, s'écria-t-il après avoir relu cette lettre terrible au moins cinq ou six fois. Je ne suis guère en état de faire une réponse quelconque, cependant le courrier de Paris passe demain matin à Darney et si ma lettre n'est pas ce soir à la poste, Mmede Chasteller ne la lira que dans quatre jours.»
Cette raison le décida. Là, au milieu du bois, avec un crayon qu'il trouva par hasard et en appuyant sur le liant du shako la troisième page de la lettre qui était restée en blanc, il fabriqua une réponse avec la même sagacité qui dirigeait toutes ses pensées depuis une heure. Il la jugea fort mauvaise. Elle lui déplaisait surtout, parce qu'elle n'indiquait aucune espérance, aucun moyen de retour à l'attaque—tant il y a toujours du fat dans le cœur d'un enfant de Paris! Il revint sur la route pour envoyer son domestique à Darney chercher un cahier de papier et ce qu'il faut pour écrire. Il écrivit sa réponse, et après qu'il eut envoyé Lafond la porter au bureau de la poste, il fut deux ou trois fois sur le point de galoper après lui pour la reprendre, tant elle lui semblait maladroite et peu propre à assurer le succès. Il passa la nuit à composer une troisième lettre qui, mise au net convenablement et écrite en caractères lisibles, se trouva avoir atteint la formidable longueur de sept pages. Par bonheur pour lui, le courrier de Paris avait passé quand cette seconde lettre arriva à Darney, et Mmede Chasteller ne reçut que la première. Sa simplicité, presque enfantine, le dévouement parlait, simple, sans effort, sans espoir, qu'elle respirait, firent un contraste charmant à ses yeux avec la prétendue fatuité de l'élégant sous-lieutenant. Elle s'était repentie bien souvent d'avoir écrit; la réponse qu'elle pouvait recevoir lui inspirait une sorte de terreur. Toutes ses craintes se trouvaient démenties de la manière la plus aimable.
[1]Le mot est rayé dans le manuscrit.
[1]Le mot est rayé dans le manuscrit.
[2]Mot illisible.
[2]Mot illisible.
[3]Mmede Chasteller.
[3]Mmede Chasteller.
* * *
La seule chose adroite que Lucien avait mise dans sa lettre était de supplier pour une réponse.
«—Accordez-moi mon pardon, madame, et je vous jure un silence éternel.»
«—Dois-je faire cette réponse, se disait Mmede Chasteller; ne serait-ce pas commencer une correspondance? Résister toujours au bonheur qui se présente, même le plus innocent, quel supplice! Quel vie triste! Ne suis-je déjà pas assez ennuyée par deux années de bouderie contre Paris?»
Cette réponse, si méditée, partit enfin; c'étaient des conseils sages donnés sous le nom de l'amitié. On l'exhortait à se garantir ou à se guérir d'une velléité que l'on ne croyait tout au plus qu'une fantaisie sans conséquence. Le ton de la lettre n'était pas tragique; Mmede Chasteller avait même voulu prendre celui d'une correspondance ordinaire, et sortir tout à fait des grandes phrases de la vertu outragée. Cette lettre était à peine à la poste, qu'elle reçut celle de sept pages écrites par Lucien avec tant de sens. Elle fut outrée de colère, et se repentit amèrement du ton de bonté qu'elle avait pris. Elle écrivit aussitôt quatre lignes pour prier M. Leuwen de ne pas continuer une correspondance sans objet; dans le cas contraire elle serait forcée de renvoyer les lettres sans les ouvrir. Forte de cette belle résolution, elle demanda ses chevaux et voulut se débarrasser de quelques visites. Elle débuta par les Serpierre; il lui sembla recevoir comme un coup dans la poitrine, près du cœur, en trouvant Lucien comme établi dans le salon de ces dames, et jouant avec les demoiselles en présence du père et de la mère, comme s'il eut été un véritable enfant.
«—Eh bien! la présence de Mmede Chasteller vous déconcerte? Est-ce qu'elle vous intimide? Vous n'êtes plus bon enfant! lui dit après un moment MlleThéodelinde.
«—Eh bien, oui! puisqu'il faut que je l'avoue,» répondit Lucien.
Mmede Chasteller ne put se défendre de prendre la parole; le ton général de cette famille l'entraîna à son insu: elle parla sans s'affecter. Lucien put répondre pour la seconde fois de sa vie; les idées lui vinrent en foule en s'adressant à Mmede Chasteller, et il sut les exprimer. La gaieté gagna si bien tout le monde et l'on se trouva si bien ensemble, que MlleThéodelinde, songeant à la grande calèche de M. Leuwen, de laquelle on se servait sans façon, alla parler bas à sa mère.
«—Allons auChasseur Vert!» dit-elle tout haut.
Cette idée fut approuvée par tous. On alla à un joli café, établi à une lieue et demie de la ville, au milieu des grands arbres de la foret de Burviller. Ces sortes de cafés dans les bois, où l'on trouve ordinairement le soir de la musique, sont d'un usage allemand qui heureusement commence à pénétrer dans plusieurs villes de l'Est de la France.
La gaieté douce et la bonhomie de la conversation furent extrêmes.
Pour la première fois, pendant un aussi long temps, Lucien osait parler devant Mmede Chasteller; elle-même, à plusieurs reprises, ne put se défendre de sourire en le regardant et ensuite de lui donner le bras. Il était parfaitement heureux.
Il dit à Mmede Chasteller, comme entraîné par un mouvement involontaire:
«—Mais, madame, pouvez-vous douter de la sincérité et de la pureté du sentiment qui m'anime? ne voyez-vous pas que je vous aime de toute mon âme? Depuis le jour de mon arrivée, lorsque mon cheval tomba sous vos fenêtres, je n'ai pensé qu'à vous, et bien malgré moi, car vous ne m'avez pas gâté par vos bontés. Je puis vous jurer, quoique cela soit bien enfant et peut-être ridicule à vos yeux, que les moments les plus doux de ma vie sont, ceux que je passe sous vos fenêtres, quelquefois, le soir.»
Mmede Chasteller, qui lui donnait le bras, le laissait dire et s'appuyait presque sur lui; elle le regardait avec des yeux attentifs, si ce n'est attendris.
Lucien le lui reprocha presque.
«—Quand nous serons de retour à Nancy, quand les vanités de la vie nous auront saisis de nouveau, vous ne verrez en moi qu'un petit sous-lieutenant. Vous serez sévère et j'ose dire méchante pour moi. Vous n'avez pas beaucoup à faire pour me rendre malheureux: la seule peur de vous avoir déplu suffit pour m'ôter toute tranquillité.»
Ce mot fut dit avec une vérité et une simplicité si touchantes, que Mmede Chasteller répondit aussitôt.
«—Ne croyez pas la lettre que vous recevrez de moi.»
S'il n'avait pas été dans une clairière du bois, à cent pas des demoiselles de Serpierre qui pouvaient les voir, Lucien l'eût embrassée, et, en vérité, elle l'eût laissé faire.
Tel est le danger de la musique et des grands bois.
«—Permettez-moi de vous voir demain chez vous.
«—Grand Dieu! répondit-elle avec terreur.
«—De grâce!
«—Eh bien! je vous recevrai demain.»
À peine fut-elle rendue à la solitude et au raisonnement, qu'elle eut des remords effroyables de la visite qu'elle venait de permettre. Elle eut recours à une demoiselle Bérard, bourgeoise que nous avons rencontrée, fourrée parmi les grandes dames, dans la chapelle des Pénitents. C'était une fort petite personne, sèche, de quarante-cinq à cinquante ans, au nez pointu, au regard faux, et toujours mise avec beaucoup de soin, coutume qu'elle avait rapportée d'Angleterre où elle avait été vingt ans dame de compagnie de milady Reatown, riche pairesse catholique.
* * *
Le pauvre sous-lieutenant était loin de prévoir l'étrange société qu'on lui préparait. Il avait pensé, avec beaucoup de finesse, qu'il ne devait se présenter chez Mmede Chasteller qu'a près avoir demandé M. le marquis de Pointcarré, et, pour être sûr de ne pas trouver le vieux marquis, il attendit qu'il quittât son hôtel vers les trois heures, pour se rendre au club Henri V.
À peine le vit-il passer sur la Place d'armes, que son cœur commença à battre avec force. Il vint frapper à la porte de l'hôtel; il était tellement déconcerté qu'il parla avec respect à la vieille portière paralytique, et put à peine trouver assez de voix pour s'en faire entendre. En montant au premier étage, ce fut avec une sorte de terreur qu'il regarda le grand escalier en pierre grise, avec sa rampe de fer à dessins vernissés en noir et dorés dans les endroits qui représentaient des fleurs. Il arriva à la porte de l'appartement et, en étendant la main vers la sonnette de laiton anglais, il désira presque qu'on lui annonçât qu'elle était sortie. De sa vie il n'avait été à ce point dominé par la peur. Il sonna. Le bruit lui lit mal; on ouvrit enfin.
Un domestique alla l'annoncer, en le priant d'attendre dans le second salon, où il trouva MlleBérard. Il remarqua qu'elle n'était, pas en visite, mais établie comme pour rester. Cette vision acheva de le déconcerter; il salua profondément et alla à l'autre extrémité du salon regarder attentivement une gravure.
Mmede Chasteller parut après quelques minutes. Son teint était animé, sa contenance agitée; elle alla prendre place sur un canapé, tout près de MlleBérard, et engagea Leuwen à s'asseoir. Jamais homme ne trouva moins de facilité à prendre place et à parcourir les formules ordinaires de politesse. Pendant qu'il prononçait peu nettement des paroles assez vulgaires, Mmede Chasteller était devenue excessivement pâle. Sur quoi MlleBérard mit ses lunettes pour les considérer. Lucien promenait des yeux incertains de la charmante figure de Mmede Chasteller à ce petit visage jaune et luisant, dont le nez pointu surchargé de lunettes d'or était tourné vers lui. Même dans les moments les plus désagréables, telle qu'était cette première entrevue de deux êtres, de deux amants, le lendemain du jour où ils s'étaient presque avoué qu'ils s'aimaient, il y avait au fond des traits de Mmede Chasteller une expression de bonheur si simple et si noble, qu'elle fit un peu oublier à Lucien MlleBérard.
Il goûtait avec délices le vif plaisir de découvrir une nouvelle perfection dans la femme qu'il aimait. Ce sentiment rendit un peu de vie à son cœur. Il restait toujours une grande difficulté à vaincre: que dire? Et il fallait parler, le silence en se prolongeant devenait une imprudence en présence de cette dévote si méchante.
«—Il fait un temps magnifique, madame, dit-il enfin—la respiration lui manqua après cette terrible phrase... Vous avez là une magnifique gravure de Morghen.
«—Mon père l'aime beaucoup, monsieur. Il l'a rapportée de Paris à son dernier voyage.» Et ses yeux troublés cherchaient à ne pas voir ceux de Lucien.
Le comique de cette entrevue et ce qui la rendait humiliante pour l'intime conscience de Lucien, c'est qu'il avait employé une nuit sans sommeil à préparer une douzaine de phrases charmantes, touchantes, peignant admirablement et avec esprit l'état de son cœur. Il avait surtout songé à donner à l'expression de la simplicité et de la grâce, et à éviter avec soin ce qui aurait pu impliquer le moindre rayon d'espérance.
Il lui vint enfin une pauvre idée.
«—Je serais bien heureux, madame, si je puis parvenir à être un bon officier de cavalerie, car il paraît que le ciel ne m'a pas destiné à être un orateur éloquent dans la Chambre des députés.»
Il vit que MlleBérard ouvrait ses petits yeux autant qu'il est possible. «Bien, se dit-il, elle croit que je parle politique et songe à faire son rapport.»
«—Je ne saurais plaider à la Chambre les causes dont je serais plus profondément pénétré. Loin de la tribune, je serais tourmenté par la vivacité des sentiments qui enflammeraient mon âme, mais en ouvrant la bouche devant ce juge suprême et sévère auquel je tremblerais de déplaire, je ne pourrais que lui dire:
«Voyez mon trouble, vous remplissez tellement tout mon cœur qu'il ne lui reste même pas la force de se représenter lui-même à vos yeux.»
Mmede Chasteller avait écouté d'abord avec plaisir, mais, vers la fin de ce discours, elle eut peur de MlleBérard; les phrases de Lucien lui semblèrent beaucoup trop transparentes. Elle se hâta de l'interrompre:
«—Avez-vous, en effet, monsieur, quelque espérance de vous faire élire à la Chambre des députés?»
Lucien cherchait à répondre avec modestie sur ses espérances, lorsqu'une idée lui vint: «Voilà donc l'entrevue que j'avais considérée comme le bonheur suprême!» Cette idée le glaça. Il ajouta quelques phrases dont la platitude lui fit pitié. Tout à coup il se leva et se hâta de sortir.
À peine arrivé dans la rue, il se retrouva bien étonné et comme stupide.
«—Je suis guéri, s'écria-t-il après avoir fait quelques pas. Mon cœur n'est pas fait pour l'amour! Quoi! c'est là la première entrevue, le premier rendez-vous avec une femme que l'on aime? Comme j'avais tort de mépriser les petites danseuses de l'Opéra! Leurs pauvres petits rendez-vous me faisaient seulement penser à ce que serait un tel bonheur, avec une femme que l'on aimerait d'amour. Quel ridicule!»
Il y avait, fort près de la rue de la Pompe, une petite chapelle gothique, fondée par un René, duc de Lorraine, que les habitants admiraient avec des transports d'artiste, depuis trois ans qu'ils avaient lu dans une revue de Paris que c'était une belle chose. Avant cette époque, un marchand de fer s'en servait pour y appuyer sa marchandise. Le hasard, en ce moment, le plaça en face de ce monument, grand comme l'une des plus petites chapelles de Saint-Germain l'Auxerrois.
Il s'y arrêta longtemps et avec plaisir; son attention pénétra dans les moindres détails. En examinant les petites têtes de saints et d'animaux, il était étonné à la fois et de ce qu'il sentait et de ce qu'il ne sentait plus. Il se souvint tout à coup, avec une vraie joie, que ce soir-là il y avait poule et concours pour une queue d'honneur au café Charpentier. Dans l'aridité de son cœur, il attendit l'heure du billard avec impatience et y arriva le premier. Il joua avec un plaisir vif, n'eut pas de distractions, et par hasard gagna. Mais il n'eut garde de boire. Faire des excès ce soir-là lui parut un fort sot plaisir; seulement, par un reste d'habitude, il cherchait à ne pas se trouver seul avec lui-même. Tout en plaisantant avec ses camarades, il lui vint des idées philosophiques et sombres:
«—Ces pauvres femmes, se disait-il, qui sacrifient toute leur destinée à nos fantaisies! qui comptent sur notre amour! Et comment n'y compteraient-elles pas? ne sommes-nous pas sincères quand nous le leur jurons?
«—Mais sur quelle herbe avez-vous marché, lui dit un de ses camarades; vous êtes gai et bon enfant ce soir!...
«—Point bizarre, point hautain! reprit un autre.
«—Les autres jours, ajouta un troisième, le poète du régiment, vous étiez comme une ombre envieuse qui revient sur la terre pour se moquer des plaisirs des vivants. Aujourd'hui les jeux et les ris semblent voler sur vos traces!...»
Le lendemain, cette aubade de trompettes que l'on appelle la diane dans les régiments, le réveilla à cinq heures. Il était plongé dans un tourment profond. Ne plus penser uniquement à Mmede Chasteller lui laissait un vide immense; son esprit se mit à détailler ses qualités, mais il en était moins sûr que de sa céleste beauté.
«—Quels cheveux magnifiques! avec le brillant de la plus belle soie, longs, abondants! Quelle admirable couleur ils avaient hier, sous l'ombre de ces grands arbres! Quel blond charmant! Ce ne sont point ces cheveux couleur d'or, chantés par Ovide, ni ces cheveux couleur d'acajou que Raphaël et Carlo Dolce ont donnés à leurs plus belles têtes. Le nom que je donnerais à ceux-ci peut n'être pas fort élégant, mais, réellement, sous le brillant de la plus belle soie, ils ont la couleur de lanoisette.Quant aux yeux, qui en vit jamais de pareils?»
À ce moment, son domestique, arrivant de Darney, lui remit la réponse de Mmede Chasteller. C'était, comme on sait, quatre lignes fort sèches. Il savait bien que son premier mot, auChasseur Vert, avait été un désaveu de cette lettre; cependant elle était si courte et si vive! Il en resta frappé, et frappé au point qu'il oublia la manœuvre.
Son chasseur Nicolas vint le chercher au galop.
«—Ah! lieutenant, vous allez en avoir une fameuse du colonel!»
Lucien, sans mot dire, sauta à cheval et galopa.
Dans le courant de la manœuvre, le colonel vint se placer derrière le septième escadron, où il était en serre-file.
«—À mon tour, maintenant,» pensa-t-il.
Et, à son grand étonnement, aucun mot grossier ne lui fut adressé.
«—Mon père aura fait écrire à cet animal-là.»
Cependant la crainte de mériter quelque blâme le rendit fort attentif ce matin-là, et, peut-être par malice, le colonel fit recommencer plusieurs fois les mouvements où le septième escadron se trouvait toujours en tête.
Une fois chez lui, il demanda sa calèche à quatre heures; il était mal à son aise; il alla voir atteler les chevaux et trouva vingt choses à reprendre dans l'écurie; enfin, ce fut avec un plaisir sensible qu'en sortant, il se trouva au milieu des demoiselles de Serpierre.
Leur conversation rendit le mouvement à son âme; il le leur dit avec grâce.
Mmede Chasteller entra. On ne l'attendait pas ce jour-là.
Jamais il ne l'avait vue si jolie; elle était pâle et un peu timide.
«—Et malgré cette timidité, se dit Lucien, elle selivreà des lieutenants-colonels!»
Ces mots grossiers semblèrent lui rendre toute sa passion.
Les demoiselles de Serpierre étaient fort gaies; un domestique de Lucien venait de leur apporter des bouquets magnifiques qu'il avait fait prendre dans les serres de Darney, pays célèbre pour les fleurs. Il se trouva qu'il n'y avait point de bouquet pour Mmede Chasteller; on fut obligé de diviser en deux le plus beau.
«—C'est d'un triste augure!» pensa-t-elle.
Elle en fut un peu interdite. Ce qu'il y avait de brusque et de peu gracieux dans le regard de Lucien l'étonnait.
Elle se demandait si, pour conserver son estime, et ne pas manquer à cette délicatesse sans laquelle une femme ne saurait être aimée sincèrement d'un homme lui-même un peu délicat, elle ne devait pas quitter cette maison ou du moins paraître offensée.
«—Il n'y a plus rien de vrai pour moi au monde, se dit-elle tout à coup, si M. Leuwen n'est pas un être sincère et bon.»
Un peu avant son arrivée, Lucien, pour excuser l'heure prématurée de sa visite, avait proposé aux dames de Serpierre une promenade auChasseur Vert.Après quelques mots de politesse à Mmede Chasteller et le récit de la proposition faite et acceptée, ces demoiselles quittèrent le jardin en courant pour aller prendre leurs chapeaux. Mmede Serpierre les suivait d'un pas plus sage.
Alors ils restèrent seuls dans une grande allée d'acacias assez large; ils se promenaient silencieusement, mais aux deux bords opposés de l'allée.
«—Convient-il, se dit-elle, de suivre ces demoiselles dans cette partie de campagne, ce qui a l'air d'admettre M. Leuwen dans mon intimité?»
* * *
Il n'y avait qu'un instant pour se décider; l'amour tira parti de ce surcroît de trouble.
Tout à coup, au lieu de continuer à marcher en silence et les yeux baissés, pour éviter les regards de Lucien, Mmede Chasteller se tourna vers lui:
«—Monsieur Leuwen a-t-il eu quelque sujet de chagrin à son régiment? Il semble plongé dans les ombres de la mélancolie!
«—Il est vrai, madame, je suis profondément tourmenté depuis hier. Je ne conçois rien à ce qui m'arrive. Je suis honteux de ce que j'ai à dire, mais enfin mon devoir d'homme d'honneur veut que je parle.»
À ce préambule si sérieux, les yeux de Mmede Chasteller rougirent.
«—La forme même de mon discours, les mots que je dois employer, sont aussi ridicules que le fond même de ce que j'ai à dire est bizarre, et même sot.»
Il y eut un petit silence; enfin, comme dominant péniblement beaucoup de mauvaise honte, il dit en hésitant et d'une voix faible et mal articulée:
«—Le croiriez-vous, madame? Pourrez-vous l'entendre sans vous moquer de moi et sans me croire le dernier des hommes?
«Je ne puis chasser de ma pensée la personne que j'ai rencontrée hier chez vous. La vue de cette figure atroce, de ce nez pointu, avec des lunettes, semble avoir empoisonné mon âme.»
Mmede Chasteller eut envie de sourire.
«—Non, madame, jamais depuis mon arrivée à Nancy, je n'ai éprouvé ce que j'ai senti à la vision de ce monstre; mon cœur en a été glacé. Je vous parle, madame, d'une façon un peu emphatique, mais, en vérité, je ne sais comment expliquer en d'autres mots ce qui m'arrive depuis la vue de votre demoiselle de compagnie. Le signe fatal en est que, pour vous parler un peu le langage de l'amour, il faut que je fasse effort sur moi-même.»
Mmede Chasteller semblait atterrée.
«—C'est clair, ce n'est qu'un fat. Y a-t-il moyen, se disait-elle, de prendre ceci au sérieux? Dois-je croire que c'est l'aveu naïf d'une âme tendre?»
Les façons de parler de Lucien étaient si simples quand il s'adressait à Mmede Chasteller, qu'elle penchait pour ce dernier avis.
D'un autre côté, ses manières, l'accent de ses paroles étaient changés à un tel point, la fin de cette harangue avait l'air si vraie, qu'elle ne voyait pas comment faire pour ne pas y croire.
Mmede Chasteller entendait les demoiselles de Serpierre qui revenaient au jardin en courant.
M. et Mmede Serpierre étaient déjà dans la grande calèche de Lucien.
Elle ne voulut pas se donner le temps d'écouter la raison.
«—Si je ne vais pas auChasseur Vert, deux de ces pauvres petites perdront cette partie de plaisir.»
Et elle monta en voiture avec les plus jeunes.
Quand on descendit à l'entrée du bois de Burviller, Lucien était un autre homme.
Mmede Chasteller le vit du premier coup d'œil. Son front avait repris la sérénité de son âge; ses manières avaient de l'aisance.
Il se trouva qu'au bout de quelques instants il lui donna le bras; deux des demoiselles de Serpierre marchaient à leurs côtés, le reste de la famille suivait à dix pas. Il prit un ton très gai pour ne pas attirer l'attention de ces dames.
«—Depuis que j'ai osé dire la vérité à la personne que j'estime le plus au monde, je suis un autre homme. Avant de me livrer au bonheur inspiré par ces beaux yeux, j'aurais besoin, madame, d'avoir votre opinion sur le ridicule de cette harangue, où il y avait des chaînes, du poison, et autres mots tragiques.
«—Je vous avouerai, monsieur, que je n'ai pas d'opinion bien arrêtée. Mais en général, ajouta-t-elle après un petit silence et d'un air sévère, je crois voir de la sincérité; si on se trompe, du moins l'on ne veut pas tromper. Et la vérité fait tout passer, même les chaînes et le poison.»
Elle trouvait un plaisir extrême à rêver, et ne parlait que juste assez pour ne pas se donner en spectacle à la famille de Serpierre qui s'était réunie. Enfin, heureusement pour Leuwen, les cors allemands arrivèrent et se mirent à jouer des valses de Mozart et des duos tirés deDon Juanet desNozze di Figaro.Lucien était tout à fait transporté dans le roman de la vie; l'espérance du bonheur lui semblait une certitude. Il osa lui dire dans ces courts instants de demi-liberté qu'ils pouvaient avoir:
«—Il ne faut pas tromper le Dieu qu'on adore. J'ai été sincère, c'était la plus grande marque de respect que je puisse donner; m'en punira-t-on?
«—Vous êtes un homme étrange!
«—Il serait plus poli de vous dire oui. Mais, en vérité, je ne sais pas ce que je suis et je donnerais beaucoup à qui pourrait me le dire. Je n'ai commencé à vivre et à chercher à me connaître, que le jour où mon cheval est tombé sous des fenêtres qui ont des persiennes vertes.»
Ces paroles furent dites comme par quelqu'un qui les trouve à mesure qu'il les prononce.
Mmede Chasteller ne put s'empêcher d'être profondément touchée de cet air à la fois sincère et noble: Lucien avait senti une certaine pudeur à parler de son amour plus ouvertement, et on l'en remercia par un tendre sourire.
«—Oserais-je me présenter demain? ajouta-t-il. Mais je demanderai une autre faveur, presque aussi grande: celle de n'être pas reçu en présence de cette demoiselle.
«—Vous n'y gagnerez rien, lui répondit-elle avec tristesse, j'ai une trop grande répugnance à vous entendre traiter, en tête-à-tête, un sujet qui semble être le seul dont vous puissiez me parler. Venez, si vous êtes assez honnête homme pour me promettre de me parler de toute autre chose.»
Lucien promit.
Leur bonheur de se trouver ensemble était intime et profond; il avait presque les larmes aux yeux. Plusieurs fois, dans le courant de la promenade, Mmede Chasteller avait évité de lui donner le bras, mais sans affectation aux yeux des Serpierre ni dureté pour lui.
Comme il était déjà nuit tombante, on quitta leCafé Hauspour revenir aux voitures qu'on avait laissées à l'entrée du bois. Mmede Chasteller lui dit:
«—Donnez-moi le bras, Monsieur Leuwen.
Lucien serra le bras qu'on lui offrait et le mouvement fut presque rendu.
Les cors étaient délicieux à entendre dans le lointain; il s'établit un profond silence.
Par bonheur, lorsqu'on arriva aux voitures, il se trouva qu'une des demoiselles de Serpierre avait oublié son mouchoir dans le jardin duChasseur Vert; on proposa d'envoyer un domestique.
Lucien, revenant de bien loin à la conversation, fit observer à Mmede Serpierre que la soirée était superbe, que Mllesde Serpierre avaient moins couru que l'avant-veille, que les voitures pouvaient suivre, etc... Enfin, par une foule de bonnes raisons, il concluait qu'il serait peut-être plus agréable de retourner à pied.
On renvoya la décision à Mmede Chasteller.
«—À la bonne heure, dit-elle, mais à condition que les voitures ne suivent pas; ce bruit de roues qui s'arrêtent quand vous arrêtez, est désagréable.»
Lucien pensa que les musiciens étant payés, allaient quitter le jardin; il envoya un domestique les engager à recommencer les morceaux deDon Juanet desNozze.
Il revint auprès de ces dames, et reprit sans difficulté le bras de Mmede Chasteller.
On marchait tous ensemble; la conversation générale était aimable et gaie. Lucien parlait pour la soutenir et ne pas faire remarquer son silence.
Mmede Chasteller et lui n'avaient garde de rien se dire; ils étaient trop heureux ainsi.
Bientôt on entendit les cors recommencer. En arrivant au jardin, Lucien prétendit que M. de Serpierre et lui avaient grande envie de prendre du punch, et qu'on en ferait un très doux pour les dames. Comme l'on se trouvait bien ensemble, la motion du punch passa malgré l'opposition de Mmede Serpierre prétendant que rien n'était plus nuisible au teint des jeunes filles.
On ne rentra à Nancy qu'à neuf heures et demie du soir.
* * *
Lucien avait manqué à un devoir de caserne: l'appel du soir avait eu lieu sans lui, et il était de semaine. Il courut bien vite chez l'adjudant qui lui conseilla de s'aller dénoncer au colonel.
Ce colonel était ce qu'on appelait, en 1834, un juste-milieu forcené et commun, et fort jaloux de l'accueil que Lucien recevait dans la bonne compagnie.
Le manque de succès dans ce quartier, comme disent les Anglais, pouvait retarder le moment où ce colonel si dévoué serait fait général, aide de camp du roi, etc... Il ne répondit à la démarche du sous-lieutenant que par quelques mots forts secs qui le mettaient aux arrêts pour vingt-quatre heures.
Cette idée l'occupa toute la nuit.
C'était tout ce que celui-ci craignait. Il rentra chez lui pour écrire à Mmede Chasteller.
Après mille incertitudes, il envoya tout simplement un domestique porter à l'hôtel Pointcarré une lettre qui pouvait être lue de tous.
Il n'osait en vérité écrire à Mmede Chasteller. Tout son amour était revenu et, avec lui, l'extrême terreur qu'elle lui inspirait.
Le surlendemain, à quatre heures du matin, il fut réveillé par l'ordre de monter à cheval.
Il trouva tout en émoi à la caserne.
Un sous-officier d'artillerie était fort affairé à distribuer des cartouches aux lanciers.
Les ouvriers d'une ville, à huit ou dix lieues de là, venaient, dit-on, de s'organiser et de se confédérer.
Le colonel Malher parcourait la caserne en disant aux officiers, de façon à être entendu des lanciers:
«—Il s'agit de leur donner une leçon qui compte au piquet. Pas de pitié pour ces b...-là. Il y aura des croix à gagner.»
En passant sous les fenêtres de Mmede Chasteller, Lucien regarda beaucoup; mais il ne put rien apercevoir derrière les rideaux de mousseline brodée, parfaitement fermés. Il ne put pas la blâmer; le moindre signe pouvait être aperçu et commenté par les officiers du régiment.
Le fait est que toutes les dames de la ville occupaient les fenêtres de la rue de la Pompe et de la suivante, que le régiment avait à parcourir pour sortir de la ville. Les roues des pièces et des caissons ébranlaient les maisons de bois de Nancy et causaient à ces dames une terreur pleine de plaisir.
Lucien salua Mmesd'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Serpierre, de Marcilly.
«—Me voilà allant sabrer les tisserands, comme dit élégamment M. de Wassignies. Si l'affaire est chaude, le colonel sera fait commandeur de la Légion d'honneur, et moi je gagnerai un remords.»
Le 23ede lanciers employa six heures pour faire les huit lieues qui séparent Nancy de N... Le régiment était retardé par la dernière batterie d'artillerie.
Le colonel Malher reçut trois estafettes et, à chaque fois, il fit changer les chevaux des pièces de canon. On mettait à pied les lanciers dont les chevaux paraissaient les plus propres à être attelés.
À moitié chemin, M. Féron, le préfet, rejoignit le régiment au grand trot; il le longea de la queue à la tête pour parler au colonel et eut l'agrément d'être hué par les lanciers.
Il avait un sabre que sa taille exiguë faisait paraître immense. Le murmure sourd se changea en éclats de rire, qu'il chercha à éviter en mettant son cheval au galop, etle rire redoubla avec les cris ordinaires: «Il tombera, il ne tombera pas!!!»
Mais le préfet eut bientôt sa revanche. À peine engagés dans les rues étroites et sales de N..., les lanciers furent hués par les femmes et les enfants des ouvriers placés aux fenêtres des pauvres maisons, et par les ouvriers eux-mêmes qui, de temps en temps, paraissaient aux coins des ruelles les plus étroites.
On entendait les boutiques se fermer rapidement de toutes parts.
On arriva sur une place irrégulière et fort longue, garnie de cinq ou six mûriers rabougris, et traversée dans toute sa longueur par un ruisseau infect, chargé de toutes les immondices de la ville.
L'eau en était bleue, servant aussi d'égout à plusieurs ateliers de teinture.
Le colonel mit son régiment en bataille le long de ce ruisseau; là, les malheureux lanciers, accablés de soif et de fatigue, passèrent sept heures, exposés à un soleil brillant du mois d'août.
Comme nous l'avons dit, à l'arrivée du régiment toutes les boutiques s'étaient fermées, et les cabarets plus vite que le reste.
«—Nous sommes frais, criait un lancier.
«—Nous voici en bonne odeur, répondait une autre voix.
«—Silence, f....e!» glapissait quelque lieutenant juste-milieu.
Lucien remarqua que tous les officiers qui se respectaient, gardaient un silence profond et avaient l'air fort sérieux.
Il s'observait lui-même, et se trouvait de sang-froid, comme à une expérience de chimie à l'École polytechnique. Ce sentiment égoïste diminuait beaucoup de son horreur pour ce genre de service.
Le grand lieutenant grêlé, dont le lieutenant-colonel Filloteau lui avait parlé, vint lui causer des ouvriers en jurant.
Lucien ne répondit pas un mot et le regarda avec un mépris inexplicable.
Comme le lieutenant s'éloignait, quatre ou cinq voix prononcèrent assez haut: «Espion! espion!!»
Lucien eut l'idée d'envoyer ses domestiques à deux heures de là, dans un village qui devait être paisible, pour acheter à tout prix une centaine de pains et du fourrage.
Les domestiques réussirent et, vers les quatre heures, on vit arriver avec plaisir quatre chevaux chargés de pain, et deux autres chargés de foin.
À l'instant il se fit un profond silence. Les paysans vinrent parler à Lucien qui les paya bien. Il en fit faire la distribution aux soldats de sa compagnie.
«—Voilà le républicain qui commence ses menées,» dirent plusieurs officiers qui ne l'aimaient pas.
Le colonel Filloteau vint plus simplement lui demander deux ou trois pains pour lui, et du foin pour ses chevaux.
Un instant plus tard, Lucien entendit le préfet qui disait au colonel:
«—Quoi! nous ne pourrons pas appliquer un coup de sabre à ces gredins-là?»
La distribution faite par lui avait révélé cette idée ingénieuse, qu'il y avait des villages dans les environs de la ville, et vers les cinq heures, on distribua une livre de pain à chaque lancier, et un peu de viande aux officiers.
À la nuit tombante, on tira un coup de pistolet, mais personne ne fut atteint.
Sur les dix heures, on s'aperçut que les ouvriers avaient disparu. À onze heures il arriva de l'infanterie à laquelle on remit les canons et l'obusier, et, à une heure du matin, le régiment, mourant de faim, hommes et chevaux, repartit pour Nancy.
Pour les détails militaires, stratégiques et politiques de cette grande affaire, voir les journaux du temps:
«Le régiment s'était couvert de gloire, et les ouvriers avaient fait preuve d'une insigne lâcheté.»
Telle fut la première campagne de Lucien. En revenant, il se disait:
«—En supposant que nous arrivions de jour, oserai-je me présenter à l'hôtel de Pointcarré?»
Il osa, mais il mourait de peur en frappant à la porte cochère.
Le cœur lui battait tellement en ouvrant la porte de l'appartement de Mmede Chasteller, qu'il se demanda s'il cesserait encore de l'aimer.
Elle était seule, sans MlleBérard.
Avec de l'audace, il aurait pu se jeter dans ses bras et n'en être pas repoussé; il pouvait du moins établir un traité de paix fort avantageux pour les intérêts de sa passion.
Bientôt elle eut peur; elle comprenait la situation et se sentait attendrie.
«—Il faut que je vous renvoie,» lui dit-elle d'un air triste qui voulait être sévère.
Lucien eut peur de la fâcher et céda.
«—Ai-je l'espoir, madame, de vous revoir chez Mmed'Hocquincourt, c'est son jour?
«—Peut-être bien, et vous n'y manquerez pas; je sais que vous ne haïssez point de vous trouver avec cette jeune femme si jolie.»
Une heure après, il était chez Mmed'Hocquincourt, Mmede Chasteller n'y parut que fort tard.
* * *
Nous prendrons la liberté de sauter à pieds joints sur les deux mois qui suivirent. Cela nous sera d'autant plus facile que Lucien, au bout de ces deux mois, n'était pas plus avancé que le premier jour.
Quoique bien traité en général, et se croyant aimé quand il était de sang-froid, il n'abordait cependant Mmede Chasteller qu'avec une sorte de terreur. Il n'avait jamais pu se guérir d'un certain sentiment de trouble en sonnant à sa porte, et il n'était jamais sûr de la façon dont il allait être reçu.
La vieille portière de l'hôtel de Pointcarré était pour lui un être fatal, auquel il ne pouvait parler sans que la respiration lui manquât.
Un soir Mmede Chasteller eut à écrire une lettre pressée.
«—Voilà un journal pour amuser vos loisirs,» dit-elle en riant et en jetant à Lucien un numéro desDébats, et elle alla en sautant prendre un pupitre fermé qu'elle vint poser sur la table.
Comme elle ouvrait le pupitre en se penchant, avec une petite clef attachée à la chaîne de sa montre, Lucien se baissa un peu sur la table et lui baisa la main. Mmede Chasteller releva la tête: ce n'était plus la même femme.
«—Je ne pourrai donc jamais avoir la moindre confiance en vous?» et ses yeux exprimaient la plus vive colère.
«Quoi! je veux bien vous recevoir, quand j'aurais dû fermer ma porte pour vous comme pour tout le monde.
«Je vous admets à une intimité dangereuse pour ma réputation,—ici sa physionomie comme sa voix prirent l'air le plus altier,—je vous traite en frère, et vous profitez de mon peu de défiance pour vous permettre un geste aussi humiliant, à le bien prendre, pour vous comme pour moi.
«Allez, monsieur, je me suis trompée en vous admettant à mon intimité.»
Lucien aurait dû se lever, la saluer froidement et lui dire:
«—Vous exagérez, madame. D'une petite imprudence sans conséquence et peut-être sotte chez moi, vous faites un crime in-folio. J'aimais une femme supérieure par l'esprit et par la beauté, et, en vérité, je ne vous trouve que jolie en ce moment.»
En disant ces paroles, il fallait prendre son sabre, l'attacher tranquillement et sortir.
Bien loin de là, sans songer à ce parti, qu'il eût trouvé trop cruel et trop dangereux, Lucien se bornait à se désoler d'être renvoyé. Il s'était bien levé, mais ne partait pas; il cherchait évidemment un prétexte pour rester.
«—Je vous céderai la place, monsieur,» reprit Mmede Chasteller avec une politesse parfaite, au travers de laquelle perçait bien de la hauteur et comme le mépris de ne point le voir partir.
Comme elle repliait son pupitre pour le transporter ailleurs, Lucien, tout à lait en colère, lui dit:
«—Pardon, madame, je m'oubliais.» Et il sortit, outré de dépit contre lui-même et contre elle.
Il n'y avait eu de bon dans toute sa conduite que le ton de ces deux derniers mots.
«—Que je suis un bien petit garçon de me laisser traiter ainsi! Je n'ai absolument que ce que je mérite. Quand je suis auprès d'elle, au lieu de chercher à me faire une position un peu convenable, je ne songe qu'à la regarder comme un enfant.»
Il eut l'idée heureuse de monter chez Mmed'Hocquincourt. De toutes les provinciales qui existèrent jamais, c'était celle qui avait le plus de naturel.
«—Ah! vous me décidez, monsieur! s'écria-t-elle en le voyant paraître. Que je suis heureuse de vous voir! Je n'irai pas chez Mmede Marcilly.»
Et elle rappela le domestique qui sortait pour dire de faire atteler les chevaux.
«—Mais comment faites-vous pour n'être pas aux pieds de la sublime Chasteller? Est-ce qu'il y aurait brouille dans le ménage?»
Mmed'Hocquincourt examinait Lucien d'un air riant et malin.
«—Ah! c'est clair, s'écria-t-elle. Cet air contrit m'a tout dit. Mon malheur est écrit dans ces traits altérés, dans ce sourire forcé; je ne suis qu'un pis aller. Allons, contez-moi vos chagrins. Sous quel prétexte vous a-t-on chassé? Vous chasse-t-on pour recevoir un homme plus aimable, ou vous chasse-t-on parce que vous l'avez mérité? Mais d'abord soyez sincère si vous voulez être consolé.»
Lucien eut beaucoup de peine à se bien tirer des questions de Mmed'Hocquincourt. Elle ne manquait pas d'esprit, et cet esprit, se trouvant tous les jours au service d'une volonté ferme et d'une passion vive, avait acquis toutes les habitudes du bon sens. Dans un moment où, tout en répondant, il pensait malgré lui à ce qui lui arrivait avec Mmede Chasteller, il se surprit adressant des propos galants, presque des choses aimables et personnelles, à la jeune femme qui, dans un négligé élégant et dans une attitude de l'intérêt le plus vif, se trouvait à demi couchée sur un canapé à deux pas devant lui.
Dans la bouche de Lucien, le langage avait pour Mmed'Hocquincourt tout l'attrait de la nouveauté: elle allait sur son compte de découvertes en découvertes et commençait à le trouver l'homme le plus charmant de Nancy.
Cela était d'autant plus dangereux, qu'il y avait déjà plus de dix-huit mois que durait M. d'Antin; c'était un règne bien long et qui étonnait tout le monde.
Le tête-à-tête fut interrompu par l'arrivée de M. Murcé.
C'était un pauvre jeune homme maigre, qui portait avec fierté une petite tête surmontée de cheveux très noirs. Fort taciturne au commencement d'une visite, son mérite consistait en une gaieté parfaitement naturelle et fort drôle, à cause de sa naïveté, mais qui ne le prenait que lorsque depuis une heure ou deux, il se trouvait avec des gens gais. Bientôt après, survint un autre habitué de la maison, M. de Goëllo, un gros homme blond et pâle, de beaucoup d'instruction et d'un peu d'esprit, qui s'écoutait parler et disait une fois au moins par jour qu'il n'avait pas encore quarante ans. Du reste, c'était un être prudent: répondre oui à la question la plus simple, ou avancer à l'occasion une chaise à quelqu'un, était un sujet de délibération qui l'occupait un quart d'heure.