Chapter 6

Depuis cinq ou six ans il était amoureux de Mmed'Hocquincourt; il espérait toujours que son tour viendrait, et quelquefois cherchait à faire croire aux nouveaux arrivants que son tour était déjà venu et passé.

M. de Goëllo fut suivi à intervalles pressés par quatre ou cinq jeunes gens.

«—C'est, en vérité, ce qu'il y a de mieux et de plus gai dans la ville, se disait Lucien en les voyant arriver.

«—Je sors de chez Mmede Marcilly, dit l'un d'eux; ils sont tous tristes et affectent encore d'être plus tristes qu'ils ne sont.

«—C'est ce qui est arrivé à X... qui les rend si aimables.

«—Moi, disait un autre, choqué de la façon dont Mmed'Hocquincourt regardait Lucien, quand j'ai vu que nous n'avions ni Mmed'Hocquincourt, ni Mmede Puy-Laurens, ni Mmede Chasteller, j'ai pensé que je n'avais d'autre ressource que d'enterrer ma soirée dans une bouteille de champagne, et c'était le parti que j'allais prendre si j'avais trouvé la porte de Mmed'Hocquincourt fermée au vulgaire.

«—Mais, mon pauvre Téran, reprit Mmed'Hocquincourt à cette allusion à la réputation de Lucien, on ne menace pas de s'enivrer, on s'enivre. Il faut avoir l'esprit de voir cette différence.

«—Rien de plus difficile, en effet, que de savoir boire,» s'écria le pédant Goëllo.

On craignit une anecdote.

«—Qu'allons-nous faire, qu'allons-nous faire?» s'écrièrent à la fois Murcé et un des comtes Roller.

C'était la question que tout le monde se faisait, sans que personne trouvât la réponse, quand parut M. d'Antin.

Son air riant éclaircit tous les fronts.

Il n'avait pas le sens commun, mais le meilleur cœur du monde et un fond de gaieté incroyable: il achevait de manger une grande fortune, qu'un père fort avare lui avait laissée depuis trois ou quatre ans. Il avait quitté Paris où on l'avait pourchassé pour des plaisanteries sur un personnage auguste.

C'était un homme unique pour organiser les parties de plaisir; rien ne pouvait languir dans les lieux où il se trouvait.

Mmed'Hocquincourt connaissait toutes ces grâces, et la surprise, élément si essentiel de son bonheur, était impossible.

Goëllo, qui avait appris ce mot, plaisantait lourdement M. d'Antin sur ce qu'il ne faisait plus rien de neuf, lorsque le comte de Wassignies entra.

«—Vous n'avez qu'un moyen de durer, dit-il, devenez raisonnable!

«—Je m'ennuierai moi-même, répondit d'Antin. Je n'ai pas votre courage, moi! J'aurai bien le temps d'être sérieux quand je serai ruiné et, alors, pour m'ennuyer d'une manière utile, je compte me jeter dans la politique et dans les sociétés secrètes en l'honneur de Henri V, qui est mon roi à moi. En attendant, messieurs, comme vous êtes fort sérieux et encore tout endormis de l'amabilité de l'hôtel de Marcilly, jouons à ce jeu italien que je vous ai appris l'autre jour, le pharaon. M. de Wassignies qui ne le sait pas, taillera; Goëllo ne pourra pas dire que j'arrange les règles du jeu pour gagner toujours. Qui sait le pharaon ici?

«—Moi, dit Lucien.

«—Eh bien, soyez assez bon pour surveiller M. de Wassignies et lui faire suivre les règles du jeu. Vous, Roller, vous serez le croupier.

«—Je ne serai rien, dit Roller d'un ton sec, car je file.

«—Après le jeu, à minuit, reprit d'Antin, quand vous serez ruinés comme de braves jeunes gens bien rangés, nous irons souper à laGrande Chaumière.» C'était le meilleur cabaret de Nancy, établi dans le jardin d'un ancien couvent de Chartreux.

«—J'y consens, dit Mmed'Hocquincourt, si c'est un pique-nique.

«—Sans doute, et comme M. Lafiteau, qui a un excellent vin de Champagne, pourrait se coucher, je vais m'occuper du vin et le faire frapper. En attendant, monsieur Leuwen, voilà cent francs; faites-moi l'honneur de jouer pour moi et tâchez de ne pas séduire Mmed'Hocquincourt, ou je me venge et je passe à l'hôtel de Pointcarré pour vous dénoncer.»

Tout le monde obéit à ce qu'avait décidé d'Antin, même le politique Wassignies.

Après un quart d'heure, le jeu était fort animé.

«—Je jette les cartes par la fenêtre, dit Mmed'Hocquincourt, si quelqu'un porte plus de cinq francs. Est-ce que vous voulez faire de moi une marquise Brelandière!»

D'Antin revint, et à minuit et demi, on partit pour le jardin de laGrande Chaumière.Un petit oranger en fleur, l'unique qui fût dans Nancy, se trouvait placé au milieu de la table. Le souper fut fort gai, personne ne s'enivra, et l'on se sépara les meilleurs amis du monde à trois heures du matin.

C'est ainsi qu'une femme se perd de réputation en province, et c'est ce dont Mmed'Hocquincourt se moquait parfaitement. En se levant, le lendemain matin, elle alla voir son mari qui lui dit en l'embrassant:

«—Tu fais bien de t'amuser, ma pauvre petite, puisque tu en as le courage.»

Lucien sortit avec les derniers de ses compagnons de soirée; il s'attachait à leur petite troupe qui s'en allait diminuant à chaque coin de rue, à mesure que chacun prenait le chemin de sa maison. Enfin il accompagna fidèlement celui de ces messieurs qui demeurait le plus loin. Il avait une peine mortelle à se trouver seul avec lui-même.

Le lendemain, il retourna chez Mmed'Hocquincourt, que ses amis de Nancy appelaient familièrement Mmed'Hocquin.

Il y trouva le bon M. de Serpierre et le comte de Wassignies. On parlait de l'éternelle politique.

M. de Serpierre expliquait longuement, et malheureusement avec preuves, comment les choses allaient mieux avant la révolution, à l'intendance de Metz, sous M. de Calonne, depuis ministre si célèbre.

«—Ce courageux magistrat, disait-il, ce malheureux La Châlotais, le premier des Jacobins... on était alors en 1779...»

Lucien se pencha vers Mmed'Hocquincourt et lui dit gravement:

«—Quel langage, madame, et pour vous et pour moi.»

Elle éclata de rire; M. de Serpierre s'en aperçut:

«—Savez-vous bien, monsieur, reprit-il d'un air piqué, en s'adressant à M. Leuwen...

«—Ah! mon Dieu! me voici en scène, pensa celui-ci... Il était écrit que je tomberais de Dupoirier dans le Serpierre.

«—Savez-vous bien, monsieur, continuait le marquis d'une voix tonnante, que les gentilshommes un peu titrés ou parents de titrés, faisaient modérer les tailles et les capitations de leurs protégés, ainsi que leurs propres vingtièmes? Savez-vous que, quand j'allais à Metz, je n'avais d'autre auberge, moi qui vous parle, ainsi que tout ce qu'il y avait de comme il faut en Lorraine, que l'hôtel de l'Intendance de M. Calonne? Là, table somptueuse, des femmes charmantes, les premiers officiers de la garnison, des tables de jeu, un ton parfait! Ah! c'était le beau temps. Au lieu de cela, vous avez un petit préfet morne et sombre, en habit râpé, qui dîne tout seul et fort mal, en supposant qu'il dîne.»

Lucien se pencha vers Mmed'Hocquincourt et lui dit tout bas:

«—Ce qu'il pense de M. de Calonne qu'il regrette tant, je le pense, moi, de notre joli tête-à-tête de l'autre jour; je fus bien gauche de ne pas profiter de l'attention sérieuse que je lisais dans vos yeux, pour essayer de deviner si vous vouliez de moi pour ami de cœur.

«—Tâchez de me rendre folle, je ne m'y oppose pas,» dit-elle d'un air simple et froid.

Elle le regardait en silence, avec beaucoup d'attention et une petite moue philosophique charmante. Sa beauté en ce moment était relevée par un petit air de grave impartialité, délicieux.

«—Mais, ajouta-t-elle, comme ce que vous me demandez n'est pas un devoir, au contraire, tant que je ne serai pas folle de vos beaux yeux, mais folle à lier, n'attendez rien de moi.»

À la fin, M. de Serpierre vit bien aux sourires de Mmed'Hocquincourt que l'attention que lui prêtait Lucien ne devait être que de la politesse. Le vénérable vieillard prit le parti de se rabattre complètement sur M. de Wassignies.

Ces messieurs se mirent à se promener dans le salon. Lucien était du plus beau sang froid et cherchait à s'enivrer de la peau si blanche et si fraîche et des formes si voluptueuses qui étaient devant ses yeux.

«—Quelle différence entre cet air riant, poli, plein de considération, avec lequel on m'écoute, et celui que je rencontre ailleurs. Et ces bras potelés qui brillent sous cette gorge si transparente! ces jolies épaules dont la molle blancheur flatte l'œil! Rien de tout cela auprès de l'autre. Un air hautain, un regard sévère, et une robe qui monte jusqu'au cou.»

Sa vanité blessée rendait bien vif le plaisir de réussir.

MM. de Serpierre et de Wassignies, dans le feu de leur discussion, s'arrêtaient souvent à l'autre bout du salon.

Lucien sut profiter de ces instants de liberté complète, et on l'écoutait, avec une admiration tendre.

Ces messieurs étaient au fond du salon depuis plusieurs moments, arrêtés apparemment par quelque raisonnement frappant de M. de Wassignies en faveur des vastes terres et de la culture en grand, si favorables à la noblesse, quand arriva tout à coup jusqu'à deux pas de Mmed'Hocquincourt, Mmede Chasteller, suivant de près, avec sa démarche légère et jeune, le laquais qui l'annonçait et que l'on n'avait pas écouté. Il lui fut impossible de ne pas voir dans les yeux de Mmed'Hocquincourt et même dans ceux de Lucien, combien elle arrivait peu à propos. Elle se mit à parler beaucoup, avec gaieté et à voix liante, de ce qu'elle avait remarqué dans ses visites de la soirée.

MM. de Serpierre et de Wassignies avaient quitté leur politique et s'étaient, rapprochés. Lucien parlait assez souvent.

«—Il ne faut pas qu'elle s'imagine que je suis absolument au désespoir parce qu'elle m'a fermé sa porte.»

Mais en parlant et en tâchant d'être aimable, il oublia jusqu'à la présence de Mmed'Hocquincourt; sa grande affaire, au milieu de son air riant et occupé, était d'observer du coin de l'œil si ses beaux propos avaient quelque succès auprès de Mmede Chasteller. L'unique souci de celle-ci était, de son côté, de voir si Lucien s'apercevait de la vive peine qu'elle avait eue, le trouvant ainsi établi d'un air d'intimité auprès de Mmed'Hocquincourt.

«—Il faudrait savoir s'il s'est présenté chez moi avant de venir ici,» pensait-elle.

Peu à peu, il vint beaucoup de monde: MM. Murcé, de Sanréal, Roller, de Lanfort et quelques autres inconnus au lecteur, et dont, en vérité, il ne vaut pas la peine de lui faire faire connaissance; Mmesde Puy-Laurens, de Saint-Cyran, etc., enfin M. d'Antin lui-même. Mmede Chasteller regardait toujours les yeux de sa brillante rivale. Après avoir répondu à tout le monde et fait rapidement le tour du salon, ses yeux qui, ce soir-là, avaient presque le feu de la passion, revenaient toujours à Lucien et semblaient le contempler avec une curiosité vive.

Quand la conversation fut bien animée et que Mmede Chasteller put se taire sans inconvénient, sa physionomie devint sombre.

Lucien se trouva si approché de la table sur laquelle elle était un peu penchée, que ne pas lui parler du tout eut été une chose remarquée.

«—Ce serait du dépit, se dit-il, et c'est ce qu'il ne faut pas.»

Il rougit.

Mmede Chasteller, en éloignant une gravure pour en prendre une autre, leva un peu les yeux et vit bien cette rougeur qui ne fut pas sans influence sur elle.

Mmed'Hocquincourt voyait fort bien aussi, de loin, ce qui se passait près de la table, et M. d'Antin, qui cherchait à l'amuser dans ce moment par une histoire plaisante, lui parut un conteur infini dans ses développements.

Lucien osa lever les yeux sur Mmede Chasteller, mais il tremblait de rencontrer les siens, ce qui l'eût forcé de parler à l'instant. Elle regardait une gravure, mais d'un air hautain et presque en colère. La pauvre femme avait eu la pensée de prendre la main de Lucien qu'il appuyait sur la table et de la porter à ses lèvres. Cette idée lui avait fait horreur, et l'avait mise dans une véritable colère contre elle-même.

«—Il faut en finir, se dit Leuwen, choqué de cet air hautain, et puis n'y plus songer.»

«—Quoi, madame, serais-je assez malheureux pour vous inspirer encore de la colère? S'il en est ainsi, je m'éloigne à l'instant.»

Elle leva les yeux et ne put s'empêcher de lui sourire avec une extrême tendresse.

«—Non, monsieur, lui dit-elle quand elle put parler, j'avais de l'humeur contre moi-même pour une sotte idée qui m'était venue.»

Elle devint si excessivement rouge que Mmed'Hocquincourt, dont le regard ne les avait pas quittés, se dit:

«—Les voilà réconciliés et mieux que jamais; en vérité, s'ils l'osaient, ils se jetteraient dans les bras l'un de l'autre.»

Lucien allait s'éloigner. Mmede Chasteller le vit.

«—Restez auprès de moi, là, lui dit-elle, mais je ne saurais vous parler en ce moment.»

Et ses yeux se remplirent de larmes; elle se baissa beaucoup et regarda une gravure. Lucien était tout interdit.

«—Est-ce amour, est-ce haine? mais il me semble que ce n'est pas de l'indifférence. Raison de plus pour m'éclairer et en finir.»

«—Vous me faites tellement peur que je n'ose vous répondre, lui dit-il d'un air en effet fort troublé.

«—Et que pourriez-vous me dire? reprit-elle avec hauteur.

«—Que vous m'aimez, mon ange. Dites-le-moi, je n'en abuserai jamais.»

Mmede Chasteller allait dire: «Eh bien, oui! mais ayez pitié de moi,» lorsque Mmed'Hocquincourt, qui s'approchait rapidement, frôla la table avec sa robe de toile anglaise toute raide d'apprêt, et ce fut par ce bruit seulement que Mmede Chasteller s'aperçut de sa présence. Un dixième de seconde de plus et elle répondait à Lucien devant Mmed'Hocquincourt.

«—Dieu! quelle horreur, pensa-t-elle, et à quelle infamie suis-je donc réservée ce soir? Si je lève les yeux, Mmed'Hocquincourt, lui-même, tout le monde, verront que je l'aime. Ah! quelle imprudence j'ai commise en venant ici ce soir. Je n'ai plus qu'un parti à prendre: dussé-je périr en cette place, je vais rester immobile et en silence.»

Mmed'Hocquincourt attendit un instant que Mmede Chasteller relevât les yeux, mais sa méchanceté n'alla pas plus loin. Elle n'eut point l'idée de lui adresser quelque parole piquante qui, tout en augmentant son trouble, l'eût forcée à relever la tête et à se donner en spectacle. Elle oublia Mmede Chasteller et n'eut plus d'yeux que pour Lucien. Elle le trouva ravissant en ce moment, Il avait des yeux tendres et cependant un petit air mutin. Lorsqu'elle ne pouvait pas s'eu moquer chez un homme, cet air mutin décidait de la victoire.

* * *

Mmede Chasteller avait oublié son amour pour être uniquement attentive au soin de sa gloire. Elle prêta l'oreille à la conversation générale: le camp de Lunéville et ses suites probables, qui n'étaient rien moins que la chute immédiate du pouvoir qui avait l'imprudence d'en ordonner la formation, occupaient encore toutes les attentions. Mais on en était à répéter des idées et des faits déjà dits plusieurs fois: on était beaucoup plus sûr de la cavalerie que de l'infanterie, etc., etc.

«—Ce rabâchage, pensa Mmede Chasteller, va bientôt impatienter Mmede Puy-Laurens. Elle va prendre un parti pour ne pas s'ennuyer; placée auprès d'elle et dans les rayons de sa gloire, je pourrai écouter et me taire, et surtout M. Leuwen ne pourra plus me parler.»

Réfugiée dans ce port, Mmede Chasteller qui se sentait presque les larmes aux yeux et qui était hors d'état de regarder Lucien, rit beaucoup des ridicules que Mmede Puy-Laurens donnait à tout ce qui l'entourait.

Comme Lucien ne s'approcha pas une seule fois de Mmede Chasteller, Mmed'Hocquincourt en conclut aisément que tout était fini entre eux. D'ailleurs elle devait à son heureux caractère, à son génie naturel, ce point de dissemblance marqué avec la province: elle s'occupait infiniment peu des affaires des autres, et poursuivait, en revanche, avec une activité incroyable, les projets qui se présentaient à sa tête folle. Les siens sur Lucien furent facilités par une circonstance grave: c'était vendredi le lendemain, et, pour ne pas participer à la profanation de cette journée de pénitence, M. d'Hocquincourt s'était allé coucher longtemps avant minuit. À l'instant de son départ, Mmed'Hocquincourt avait fait servir du vin de Champagne et du punch.

«—On dit, pensait-elle, que mon bel officier aime à s'enivrer; il doit être bien joli dans cet état-là. Voyons-le.»

Mais Lucien ne se départit pas d'une fatuité digne de Paris; pendant toute la fin de cette soirée il ne daigna pas dire trois mots de suite. Ce fut là tout le spectacle qu'il présenta à Mmed'Hocquincourt. Elle en fut étonnée au dernier point et à la fin ravie:

«—Quel être étonnant! Et à vingt-trois ans! Quelle différence avec les autres!»

L'autre partie duduettopensé par Leuwen était celle-ci:

«—Grand Dieu! que ces gens sont bêtes! Dans quelle plate compagnie le hasard m'a-t-il jeté? Comment faire pour être plus sot et plus mesquinement bourgeois? Quel attachement farouche au plus petit intérêt d'orgueil! Et ce sont là les descendants des vainqueurs de Charles le Téméraire!»

Telles étaient ses pensées en buvant avec gravité les verres de vin de Champagne que Mmed'Hocquincourt lui versait avec ravissement. Et il ajoutait:

«—Les domestiques de ces gens-là, après deux ans de guerre dans un régiment commandé par un colonel juste, vaudraient cent fois mieux que leurs maîtres. On trouverait chez ces domestiques un dévouement sincère à quelque chose. Et, pour comble de ridicule, ces gens-là parlent sans cesse dedévouement, c'est-à-dire justement de la chose au monde dont ils sont le plus incapables.»

Ces pensées égoïstes, philosophiques, politiques, très fausses peut-être, étaient la seule ressource de Lucien quand Mmede Chasteller le rendait malheureux. Ce qui faisait de lui un sous-lieutenant philosophique, c'est-à-dire triste et assez plat sous l'effet d'un vin de Champagne admirablement frappé, c'était une idée fatale qui commençait à poindre dans son esprit.

«—Après ce que j'ai osé dire à Mmede Chasteller, après ce mot demon ange, d'une familiarité si crue (en vérité, quand je lui parle, je n'ai pas le sens commun, je devrais écrire ce que je veux lui dire) où est la femme, quelque indulgente qu'elle soit, qui ne s'offenserait pas d'être appelée mon ange? Après ce mot si cruellement imprudent, le premier qu'elle m'adressera à notre prochaine entrevue va décider de mon sort. Elle me chassera... je ne la verrai plus si ce mot est: «Je ne serai pas chez moi avant le 15 du mois prochain!» Cette idée fit tressaillir Lucien.

«—Sauvons du moins la gloire. Il faut redoubler de fatuité atroce envers ces noblaillons; leur haine pour moi ne peut pas être augmentée, ces âmes basses me respecteront en raison directe de mon insolence!»

À ce moment, un des comtes Roller disait à M. de Sanréal, déjà fort animé par le punch:

«—Suis-moi. Il faut que je m'approche de ce fat-là, et lui dire deux mots fermes sur son roi.»

Mais alors précisément l'horloge allemande sonnait avec tous ses carillons, une heure du matin. Mmela marquise de Puy-Laurens elle-même, malgré son amour pour les heures avancées, se leva et tout le monde la suivit. Ainsi notre héros n'eut point à montrer sa bravoure ce soir-là.

«—Si j'offre mon bras à Mmede Chasteller, elle peut me dire un mot décisif,» et il se tint immobile à la porte; il la vit passer devant lui, les yeux baissés et fort pâle, donnant le bras à M. de Blancet.

«—Et c'est là le premier peuple de l'univers! pensait Lucien en traversant les rues solitaires et puantes de Nancy, pour revenir à son logement. Grand Dieu! que doit-il se passer dans les soirées des petites villes de Russie, d'Allemagne, d'Angleterre? Que de bassesses, que de cruautés froidement atroces! Là, règne ouvertement cette classe privilégiée que je trouve ici, à demi engourdie etmatéepar son exil du budget. Mon père a raison, il faut vivre à Paris et uniquement avec les gens qui mènent joyeuse vie. Ils sont heureux et par là moins méchants. L'âme de l'homme est comme un marais infect, si l'on ne passe pas vite, on enfonce.»

Le lendemain, le régiment eut beaucoup d'affaires: il fallait préparer le livret de chaque lancier pour l'inspection qui devait avoir lieu avant le départ pour le camp de Lunéville; on devait inspecter leur habillement pièce par pièce.

«—Ne dirait-on pas, se disaient les vieilles moustaches, que nous allons passer la revue de Napoléon!»

«—C'est plus qu'il n'en faut, disaient les jeunes sous-officiers, pour la guerre dégradante à laquelle nous sommes appelés... Quel dégoût! Mais si jamais il y a laguerre...il faut se trouver ici, et savoir lemétier.»

Après le travail d'inspection dans les chambres de la caserne, le colonel donna une heure pour la soupe, fit sonner à cheval, et tint le régiment quatre heures à la manœuvre. Lucien apporta clans ces diverses occupations un sentiment de bienveillance pour les soldats; il se sentit une tendre pitié des faibles et, au bout de quelques heures, n'était plus qu'un amant passionné. Il avait oublié Mmed'Hocquincourt, ou, s'il s'en souvenait, ce n'était que comme d'un pis aller qui sauverait sa gloire, mais en l'accablant d'ennuis. Son affaire sérieuse, à laquelle il revenait dès que la manœuvre ne s'emparait pas de force de toute son attention, c'était le problème: «comment Mmede Chasteller le recevra-t-elle ce soir?»

Dès qu'il fut seul, l'incertitude à cet égard alla jusqu'à l'anxiété. Après la pension, il tira sa montre et monta à cheval:

«—Il est cinq heures, je serai de retour à sept heures et demie et, à huit, mon sort sera décidé. Cette façon de parler:mon ange, est peut-être de mauvais goût avec tout le monde. Envers une femme légère, comme Mmed'Hocquincourt, elle pourrait passer; mais avec Mmede Chasteller! Pour quelle imprudence ce mot si cru a-t-il été mérité par cette femme sérieuse, raisonnable et sage!... oui,sage, car enfin je n'ai pas vu son intrigue avec le lieutenant-colonel de chasseurs. Et ces gens-ci sont si menteurs, si calomniateurs! Quelle foi peut-on ajouter à ce qu'ils disent? Enfin, je ne l'ai pas vu et désormais je ne veux croire ce quej'aurai vu.»

À Darney, cette petite ville où autrefois il était allé chercher ses lettres, il tira sa montre, il était huit heures.

«—Impossible de voir ce soir Mmede Chasteller,» se dit-il en respirant plus librement.

C'était un malheureux condamné qui vient d'obtenir un sursis.

Le lendemain soir, après la journée la plus occupée de sa vie, et pendant laquelle il changea deux ou trois fois de projets, il fut cependant forcé de se présenter chez Mmede Chasteller. Elle le reçut avec ce qui lui sembla une froideur extrême: c'était de la colère contre elle-même et de la gêne avec Lucien. S'il se fût présenté la veille, elle avait pris son parti, s'était décidée; elle l'eût prié de ne venir chez elle à l'avenir qu'une fois la semaine. Elle était encore sous l'empire de la terreur causée par le mot que, la veille, Mmed'Hocquincourt avait été sur le point d'entendre, et elle de prononcer. Mais à peine ce parti pris, elle en sentit toute l'amertume. Jusqu'à l'apparition de Lucien à Nancy, elle avait été en proie à l'ennui, mais cet ennui eût été maintenant pour elle un état délicieux, comparé au malheur de voir rarement cet être qui était l'objet unique de sa pensée. La veille, elle l'avait attendu avec impatience. Mais l'absence de Lucien dérangea tous ses plans; son courage avait été mis aux plus rudes épreuves. Vingt fois pendant trois mortelles heures, elle avait été sur le point de changer de résolution. Quand enfin dix heures sonnèrent, ce qui est, à Nancy, le moment après lequel il n'est plus permis de se présenter dans une maison non ouverte:

«—C'en est fait, se dit-elle, il est chez Mmed'Hocquincourt. Puisqu'il ne vient plus, ajouta-t-elle avec un soupir, en perdant toute occasion de le voir, il est inutile de tant m'interroger moi-même pour savoir si j'aurai le courage de lui parler sur la fréquence de ses visites. Peut-être ce sera lui qui, sans effort de ma part, et tout naturellement, cessera de venir ici tous les jours.»

Lorsque Lucien parut enfin le lendemain, elle aussi, deux ou trois fois depuis la veille, avait entièrement changé dépensée à son égard. Après les salutations d'usage, une fois assis l'un vis-à-vis de l'autre, ils étaient pâles, ils se regardaient, ils ne trouvaient rien à se dire.

«—Vous étiez hier, monsieur, chez Mmed'Hocquincourt?

«—Non, madame, dit Lucien, honteux de son embarras et reprenant la résolution héroïque d'en finir et faire décider son sort une fois pour toutes. Je me trouvais à Darney lorsque a sonné l'heure à laquelle j'aurais pu avoir l'honneur de me présenter chez vous. Au lieu de revenir, j'ai poussé mon cheval comme un fou pour me mettre dans l'impossibilité de vous voir. Je manquais de courage..., il était au-dessus de mes forces de m'exposer à votre sévérité habituelle pour moi.»

Il se tut, puis ajouta d'une voix mal articulée et qui feignait la timidité la plus complète:

«—La dernière fois que je vous ai vue... auprès de la petite table verte, je l'avouerai... j'ai osé me servir d'un mot qui, depuis, m'a causé bien des remords. Je crains d'être puni par vous d'une façon sévère, car vous n'avez pas d'indulgence pour moi.

«—Oh! monsieur, puisque vous avez le repentir, je vous pardonne ce mot, dit Mmede Chasteller en essayant de prendre une manière d'être gaie et sans conséquence. Mais j'ai à vous parler, monsieur, d'objets bien plus importants pour moi;» et son œil, incapable de soutenir plus longtemps l'apparence de la gaieté, prit un sérieux profond.

Lucien frémit; il n'avait point assez de vanité pour que le dépit d'avoir peur lui donnât le courage de vivre séparé de Mmede Chasteller. Que deviendrait-il les jours où il ne lui serait pas permis de la voir?

«—Monsieur, reprit-elle avec gravité, je n'ai point de mère pour me donner de sages avis. Une femme qui vit seule ou à peu près, dans une ville de province, doit être attentive aux moindres apparences. Vous venez souvent chez moi!...

«—Eh bien?» dit Leuwen, respirant à peine.

Ce simple mot changea tout. Il y avait tant de malheur, tant d'assurance d'obéir ponctuellement, que Mmede Chasteller en fut comme désarmée. Elle avait rassemblé tout son courage pour combattre un être fort, et elle trouvait l'extrême faiblesse.

D'une voix éteinte et avec des lèvres pâles et comprimées avec effort, pour tâcher d'avoir l'air de la fermeté, elle expliqua à notre héros les raisons qui la faisaient désirer de le voir moins souvent et moins longtemps, tous les deux jours, par exemple. Il s'agissait d'éviter de faire naître des idées bien peu fondées, sans doute, au public qui commençait à s'occuper de ces visites, et à MlleBérard surtout, qui était un témoin bien dangereux.

Mmede Chasteller eut à peine la force d'achever ces deux ou trois phrases. La moindre objection, le moindre mot de Lucien, renversaient tous ces projets. Elle avait une vive pitié du malheur où elle le voyait; elle ne voyait plus que lui dans tout l'univers. Si Lucien eût eu moins d'amour ou plus d'esprit, il eût agi tout autrement. Figurez-vous un lâche qui adore la vie et qui entend son arrêt de mort! Mmede Chasteller voyait clairement l'état de Lucien, de son cœur; elle était elle-même sur le point de fondre en larmes.

«—Mais, se dit-elle tout à coup, s'il voit une larme, me voici plus engagée que jamais. Il faut à tout prix mettre fin à cette visite pleine de dangers.

«—D'après le vœu que je vous ai exprimé... monsieur... il y a déjà longtemps que je puis supposer MlleBérard comptant les minutes que vous passez avec moi... Il serait plus prudent d'abréger.»

Lucien se leva; il ne pouvait parler, à peine si sa voix put articuler:

«—Je serais au désespoir... madame.»

Il ouvrit une porte de la bibliothèque, qui donnait sur un petit escalier intérieur qu'il prenait souvent, pour éviter de passer dans le salon et sous les yeux de MlleBérard.

Mmede Chasteller l'accompagna, comme pour adoucir, par cette politesse, ce qu'il pouvait y avoir de blessant dans la prière qu'elle venait de lui adresser; sur le palier de ce petit escalier, elle lui dit:

«—Adieu, monsieur... à après-demain...»

Il appuyait la main droite sur la rampe d'acajou; il chancelait évidemment.

Mmede Chasteller eut pitié de lui; elle eut l'idée de lui prendre la main à l'anglaise, en signe de bonne amitié. Lucien, voyant la main de Mmede Chasteller s'approcher de la sienne, la prit et la porta lentement à ses lèvres. En faisant ce mouvement, sa figure se trouva tout près de celle de Mmede Chasteller; il quitta sa main et la serra dans ses bras, en collant ses lèvres sur sa joue. Elle n'eut pas la force de s'éloigner et resta immobile et presque abandonnée dans les bras de Lucien. Il la serrait avec extase et redoublait ses baisers. À la fin, elle s'éloigna doucement, mais ses yeux baignés de larmes exprimaient franchement la plus vive tendresse. Elle parvint à lui dire pourtant:

«—Adieu, monsieur!»

Et, comme il la regardait éperdu, elle se reprit:

«—Adieu, mon ami, à demain... mais laissez-moi.»

Et il la laissa, et il descendit l'escalier, en se retournant, il est vrai pour la regarder.

Il fut ivre de bonheur, ce qui l'empêcha de voir qu'il était bien jeune, bien sot.

Quinze jours ou trois semaines se passèrent; ce fut peut-être le plus beau moment de la vie de Lucien, mais jamais il ne retrouva un tel instant d'abandon et de faiblesse. Il va sans dire qu'il était incapable de le faire naître.

Il voyait Mmede Chasteller tous les jours; ses visites duraient quelquefois deux ou trois heures, au grand scandale de MlleBérard. Elle exigeait qu'il ne lui parlât pas ouvertement de son amour, mais, en revanche, souvent elle plaçait la main sur son épaulette et jouait avec sa frange d'argent. Quand elle était tranquille sur ses entreprises, elle était avec lui d'une gaieté douce et intime qui, pour cette pauvre femme, était le bonheur parfait.

Ils se parlaient de tout avec une sincérité parfaite qui quelquefois eût semblé bien impolie à un indifférent, et toujours trop naïve. Il fallait l'intérêt de cette franchise sans bornes, pour faire oublier un peu le sacrifice qu'on faisait en ne parlant pas d'amour. Souvent un petit mot indiscret amené par la conversation les faisait rougir,—alors il y avait un petit silence. C'était lorsqu'il se prolongeait trop que Mmede Chasteller avait recours aux échecs. Elle aimait surtout que Lucien lui confiât ses idées sur elle-même, à diverses époques: dans le premier mois de leur connaissance, à cette heure... Cette confidence tendait à affaiblir une des suggestions de ce grand ennemi de notre bonheur, nommé la prudence. Elle disait, cette prudence:

«—Ceci est un jeune homme d'infiniment d'esprit et fort adroit, qui joue la comédie avec vous.»

Jamais Lucien n'osa lui confier les propos de Bouchard sur le lieutenant-colonel de chasseurs, et l'absence de toute feinte était si complète entre eux que, deux fois, ce sujet approché par hasard, fut sur le point de les brouiller.

Mmede Chasteller vit dans ses yeux qu'il lui cachait quelque chose.

«—Et c'est ce que je ne pardonnerai jamais,» lui dit-elle avec fermeté.

Elle lui cachait, elle, que presque tous les jours son père lui faisait une scène à ce sujet.

«—Quoi? ma fille passer deux heures tous les jours avec un homme de ce parti! et dont la naissance ne permet pas d'aspirer à sa main!»

Venaient ensuite les paroles attendrissantes sur un vieux père presque octogénaire, abandonné par sa fille, par son unique appui...

Le fait est que M. de Pointcarré avait peur du père de Lucien. Le docteur Dupoirier lui avait dit que c'était un homme de plaisir et d'esprit, dominé par ce penchant infernal, le plus grand ennemi du trône et de l'autel:l'ironie.

Ce banquier pouvait être assez méchant pour deviner quel était le motif de son attachement passionné pour l'argent comptant de sa fille et, qui plus est, le dire.

Pendant que la pauvre Mmede Chasteller oubliait le monde et croyait en être oubliée, tout Nancy s'occupait d'elle. Grâce aux plaintes de son père, elle était devenue, pour les habitants de cette ville, le remède qui lesguérissait de l'ennui.À qui peut comprendre l'ennui profond d'une ville de second ordre, c'est tout dire.

* * *

Mmede Chasteller était aussi maladroite que Lucien: lui, ne savait pas s'en faire aimer tout à fait; elle, comme la société de Nancy était tous les jours moins amusante pour une femme occupée avec passion d'une seule idée, on ne la voyait presque plus chez Mmesde Commercy, de Marcilly, de Puy-Laurens, de Serpierre, etc., etc. Cet oubli passa pour du mépris et donna des ailes à la calomnie.

On s'était flatté, je ne sais à propos de quoi, dans la famille de Serpierre, que Lucien épouserait MlleThéodelinde; car, en province, une mère ne rencontre jamais un homme jeune ou noble sans voir en lui un mari pour sa fille.

Quand toute la société retentit des plaintes que M. de Pointcarré faisait à tout venant de l'assiduité de Lucien chez sa fille, Mmede Serpierre en fut choquée infiniment plus que ne le comportait même sa vertu si sérieuse.

Lucien fut reçu dans cette maison avec cette rigueur de l'espoir de mariage trompé qui sait se présenter avec tant de variété et sous des formes si aimables, dans une famille composée de six demoiselles peu jolies.

Mmede Commercy, fidèle à la politesse de la cour de Louis XVI, traita toujours Lucien élégamment bien. Il n'en était pas de même du salon de Mmede Marcilly. Depuis la réponse indiscrète, faite à propos de l'enterrement d'un cordonnier, à M. le grand vicaire Rey, ce digne et prudent ecclésiastique avait entrepris de miner la position que le sous-lieutenant avait obtenue à Nancy. En moins de quinze jours, M. Rey eut l'art de faire pénétrer de toutes parts et d'établir dans le salon de Mmede Marcilly, que le ministre avait une peur particulière de l'opinion publique de Nancy, ville voisine de la frontière, ville considérable, centre de la noblesse de Lorraine, et surtout, en particulier, de l'opinion telle qu'elle se manifestait dans le salon de Mmede Marcilly. Cela passé, le ministre avait expédié à Nancy un jeune homme, évidemment d'un autre bois que ses camarades, pour bien voir la manière d'être de cette société et en pénétrer les secrets: y avait-il du mécontentement simple, ou était-il question d'agir? La preuve de tout ceci, c'est que Leuwen entend sans sourciller des choses sur le dos de Louis-Philippe qui compromettraient tout autre qu'un observateur. Il avait été précédé à son régiment d'une réputation de légitimisme que rien ne justifiait et dont il semblait faire bon marché devant le portrait de Henri V.

Lucien était donc un espion du juste-milieu.

M. Rey avait trop de sens pour croire à une telle sottise, et comme il se pouvait faire qu'il eût besoin de quelque histoire mieux bâtie pour détruire la position de Lucien dans les salons de Mmesde Puy-Laurens ou d'Hocquincourt, il avait écrit à M., chanoine de..., à Paris. Cette lettre avait été renvoyée à un vicaire de la paroisse sur laquelle résidait la famille de Lucien, et M. Rey attendait chaque jour une réponse détaillée.

Par les soins du même M. Rey, Lucien vit tomber son crédit dans la plupart des salons où il se présentait. Il y fut peu sensible, et ne s'arrêta même pas trop à cette idée, car le salon de Mmed'Hocquincourt faisait exception, et une brillante exception. Depuis le départ de M. d'Antin, Mmed'Hocquincourt avait si bien fait, que son tranquille mari avait pris Lucien en amitié particulière.

À dix heures ou dix heures et demie au plus tard, la décence et la peur de MlleBérard forçaient Lucien à quitter Mmede Chasteller.

Il était peu accoutumé à se coucher à cette heure, et allait chez Mmed'Hocquincourt.

Sur quoi il arriva deux choses: M. d'Antin, homme d'esprit, qui ne tenait pas infiniment à une femme plutôt qu'à une autre, voyant le rôle que Mmed'Hocquincourt lui préparait, reçut une lettre de Paris qui le forçait à un petit voyage. Le jour du départ, Mmed'Hocquincourt le trouva bien aimable; mais, à partir du même moment, Lucien le devint beaucoup moins. En vain le souvenir des conseils d'Ernest Déverloy lui disait: «Puisque Mmede Chasteller est une vertu, pourquoi ne pas avoir une maîtresse en deux volumes? Mmede Chasteller pour les plaisirs du cœur, et Mmed'Hocquincourt pour les instants moins métaphysiques.»

Il lui semblait qu'il mériterait d'être trompé par Mmede Chasteller s'il la trompait lui-même. La vraie raison de la vertu héroïque de notre héros, c'est que Mmede Chasteller, elle seule au monde, semblait une femme à ses yeux. Mmed'Hocquincourt n'était qu'importune pour lui, et il redoutait mortellement les tête-à-tête avec cette jeune femme, la plus jolie de la province. La froideur subite de ses discours après le départ de d'Antin, porta presque jusqu'à la passion le caprice de Mmed'Hocquincourt. Elle lui disait, même devant sa société, les choses les plus tendres.

Lucien avait l'air de les recevoir avec un sérieux glacial que rien ne pouvait dérider.

Cette folie de Mmed'Hocquincourt fut peut-être ce qui le fit le plus haïr parmi les hommes prétendus raisonnables de Nancy. M. de Wassignies, lui-même, homme de mérite, M. de Puy-Laurens, personnages d'une tout autre force de tête que de MM. de Pointcarré, de Sanréal, Roller, et parfaitement inaccessibles aux idées adroitement semées par M. Rey, commencèrent à trouver fort incommode ce petit étranger.

Telle commençait à être sa position, même dans le salon de Mmed'Hocquincourt, et il n'avait plus pour lui que l'amitié de M. de Lanfort et le cas que Mmede Puy-Laurens, inexorable sur l'esprit, faisait de son esprit.

Lorsqu'on sut que MmeMalibran, allant ramasser des thalers en Allemagne, allait passer à deux lieues de Nancy, M. de Sanréal eut l'idée d'organiser un concert. Ce fut une grande affaire qui lui coûta cher.

Mmede Chasteller n'y vint pas; Mmed'Hocquincourt y parut environnée de tous ses amis.

On arriva à parler d'amis de cœur, et on fit sur ce thème de la morale de concert.

«—Vivre sans un ami de cœur, disait Mmede Sanréal, plus qu'à demi ivre de gloire et de punch, serait la plus grande des sottises si ce n'était pas une impossibilité.

«—Il faut se hâter de choisir,» dit M. de Wassignies.

Mmed'Hocquincourt se pencha vers Lucien qui était devant elle.

«—Et si celui qu'on a choisi, lui dit-elle à voix basse, porte un cœur de marbre, que faut-il faire?»

Lucien se retourna en riant et fut bien surpris de voir qu'il y avait des larmes dans les yeux qui étaient fixés sur les siens.

Ce miracle lui ôta l'esprit, et il songea au miracle, au lieu de songer à la réponse.

Elle se borna de sa part à un sourire banal.

En quittant le concert, on revint à pied, et Mmed'Hocquincourt prit son bras. Elle ne parlait guère.

Au moment où tout le monde la saluait dans la cour de son hôtel, elle serra le bras de Lucien; il la quitta avec les autres.

Elle monta chez elle et fondit en larmes, mais ne le haït point, et, le lendemain, à une visite, comme Mmede Serpierre blâmait avec la dernière aigreur la conduite de Mmede Chasteller, elle se tut et ne dit pas un mot contre sa rivale.

Le lendemain du concert, Mmede Chasteller sut, par les plaisanteries fort claires de son cousin de Blancet, que, la veille, Mmed'Hocquincourt s'étaitdonnée en spectacle; le goût qu'elle commençait à prendre pour Lucien étaitune vraie fureur, disait le cousin. Le soir, Lucien la trouva fort sombre; elle le traita mal. Cette humeur sombre ne fit que s'accroître les jours suivants, et il régna entre eux des moments de silence d'un quart d'heure ou vingt minutes.

Mais ce n'était plus ce silence délicieux d'autrefois, qui forçait Mmede Chasteller à avoir recours à une partie d'échecs. Étaient-ce là les memes êtres qui, huit jours auparavant, n'avaient pas assez de toutes les minutes de deux longues heures pour s'apprendre tout ce qu'ils avaient à se dire?

Le surlendemain, Mmede Chasteller fut saisie d'une fièvre violente. Elle avait des remords affreux, elle voyait sa situation perdue; mais tout cela n'était rien: elle doutait du cœur de Lucien.

Sa dignité de femme était effrayée par la nouveauté du sentiment qu'elle éprouvait et surtout par la violence de ses transports.

Dans un cas d'extrême danger, un voyage à Paris, où Lucien ne pourrait la suivre, la mettrait à l'abri de tous les périls tout en la séparant violemment du seul lieu de la terre où elle crût le bonheur possible.

Depuis quelques jours, la possibilité de ce remède l'avait rassurée, et lui avait rendu en quelque sorte une vie tranquille. Une lettre envoyée, à l'insu du marquis et par un exprès, à Mmede Constantin, son amie intime, pour lui demander conseil, avait rapporté une réponse favorable, et approuvé le voyage de Paris en ce cas extrême. Ses remords une fois adoucis, Mmede Chasteller était heureuse.

Tout à coup, le lendemain du concert de MmeMalibran, aux plaisanteries grossières, quoique exprimées en bons termes, de M. de Blancet sur ce qui s'était passé la veille, elle fut surprise d'une douleur atroce dont elle était victime. Le second jour, la fièvre fut terrible et les chimères qui déchiraient son cœur encore plus sombres. Le docteur Dupoirier la soignait avec l'activité et la suite qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait; il venait trois fois le jour à l'hôtel de Pointcarré. Ce qui frappa surtout Mmede Chasteller dans les soins qu'il lui donnait, c'est qu'il lui défendit absolument de se lever. Dès lors, elle ne put plus espérer de voir Lucien; elle n'osait prononcer son nom et demander à sa femme de chambre s'il venait prendre de ses nouvelles. Sa fièvre était augmentée par l'attention continue et impatiente avec laquelle elle prêtait l'oreille pour chercher à entendre le bruit de son tilbury qu'elle connaissait si bien.

Lucien se permettait de venir tous les matins; le troisième jour de la maladie, il quittait l'hôtel de Pointcarré fort inquiet des réponses ambiguës de M. Dupoirier. En montant en tilbury il lança son cheval avec trop de rapidité et, sur la place, garnie de tilleuls taillés en parasol, qu'on appelait «promenade publique,» passa fort près de M. de Sanréal. Celui-ci sortait de déjeuner et, en attendant le dîner s'appuyant sur le bras du comte Ludwig Roller, promenait son oisiveté dans les rues de Nancy.

Ce couple formait un contraste burlesque.

Sanréal, quoique fort jeune, était énorme, haut en couleur, n'avait pas cinq pieds de haut et portait d'énormes favoris d'un blond hasardé: Ludwig Roller long, blême, malheureux.

Au haut d'un grand corps, une petite tête recouverte de cheveux noirs retombant sur les oreilles en couronne, comme ceux d'un moine; des traits maigres et immobiles entouraient un œil éteint et insignifiant. Un habit noir serré et râpé achevait le contraste entre l'ex-lieutenant de cuirassiers, pour qui sa solde était une fortune, et l'heureux Sanréal dont, depuis de longues années, l'habit ne pouvait plus se boutonner et qui jouissait de 40.000 livres de rente, au moins.

Comme il n'était que midi quand le tilbury de Lucien fit trembler le pavé sous les pas de l'énorme Sanréal, il n'était encore entré dans aucun café et ne se trouvait pas tout à fait gris.

Soutenu par Roller, il s'amusait à prendre sous le menton les jeunes paysannes qui passaient à sa portée. Il donnait des coups de cravache aux tentes placées devant la porte des cafés et aux chaises rangées sous ces tentes; il effeuillait aussi les branches des tilleuls de la promenade publique qui pendaient trop bas.

Le passage du tilbury le tirade ces aimables passe-temps.

«—Crois-tu qu'il ait voulu nous braver? dit-il à Ludwig Roller, en le regardant avec un sérieux de matamore.

«—Écoute, lui dit le comte Ludwig en pâlissant, ce fat-là est assez poli et je ne crois pas qu'il ait voulu nous offenser avec son tilbury; mais je ne l'en déteste que plus à cause de sa politesse. Il sort de l'hôtel de Pointcarré; il prétend nous enlever en toute douceur, et sans nous lâcher, la plus jolie femme de Nancy et la plus riche héritière, du moins dans la classe où toi et moi pouvons choisir une héritière. Et cela, ajouta Roller d'un ton ferme, je ne le souffrirai pas!

«—Dis-tu vrai? répondit Sanréal enchanté.

«—Dans ces choses-là, mon cher, répliqua Roller d'un ton sec et piqué, tu dois savoir que je ne dis jamais faux.

«—Est-ce que tu vas me faire des phrases à moi? répondit Sanréal d'un air de spadassin; nous nous connaissons. L'essentiel est qu'il ne nous échappe pas; l'animal est futé et s'est bien tiré des deux duels qu'il a eus à son régiment.

«—Des duels à l'épée! C'est une belle affaire! On a appliqué deux sangsues à la blessure qu'il a faite au capitaine Robé. Mais avec moi, morbleu, ce sera un bon duel au pistolet et à dix pas, et s'il ne me tue pas, je te réponds qu'il lui faudra plus de deux sangsues.

«—Allons, cher ami, il ne faut pas parler de ces choses devant les espions du juste-milieu qui remplissent notre promenade. J'ai reçu hier une cassette de kirschwasser de Fribourg-en-Brisgau. Envoyons prévenir les frères et Lanfort.

«—Ai-je besoin de tant de monde, moi? Une demi-feuille de papier va faire l'affaire!—et le comte Ludwig marchait vivement vers un café.

«—Si tu veux faire le brutal avec moi, je te plante là... Il s'agit d'empêcher, par quelque tour de passe-passe, ce maudit Parisien de nous mettre dans notre tort, et par suite de se moquer de nous. Qui l'empêche de répandre dans son régiment que nous avons formé entre nous, jeune noblesse lorraine, une société d'assurance pour ne pas nous laisser enlever les veuves qui ont de bonnes dots?»

Les trois Roller, Murcé et Goëllo que le garçon de café trouva à dix pas de là faisant une poule au billard, furent bientôt rassemblés dans le bel hôtel de M. de Sanréal, enchantés d'avoir à parler de quelque chose; aussi parlaient-ils tous ensemble. Le conseil se tenait autour d'une superbe table d'acajou massif. Il n'y avait pas de nappe, mais sur l'acajou circulaient de magnifiques flacons de cristal de la manufacture voisine de Baccarat. Un kirschwasser limpide comme de l'eau de roche, une eau-de-vie d'un jaune ardent comme du madère, brillaient dans ces flacons. Il se trouva bientôt que chacun des trois frères Roller voulait se battre avec Lucien. De Goëllo, fat de trente-six ans, sec et ridé, qui dans sa vie avait prétendu à tout, même à la main de Mmede Chasteller, plaidait sa cause avec poids et mesure et voulait se battre le premier, car enfin il se trouvait lésé plus qu'aucun.

«—Est-ce qu'avant son arrivée je ne prêtais pas à la dame des romans anglais de Baudry?

«—Baudry toi-même, dit M. de Lanfort qui était survenu. Ce beau monsieur nous a tous offensés et personne plus que le pauvre d'Antin, mon ami, qui est allé se dépiquer à Paris; s'il était ici, il se battrait avec vous tous, plutôt que de n'avoir pas affaire le premier à cet aimable vainqueur. Et pour toutes ces raisons, moi aussi je veux me battre.»

Le courage de Sanréal se trouvait depuis dix minutes dans une situation pénible. Il voyait fort bien que tout le monde voulait se battre, lui seul n'avait point annoncé de prétention. Celle de Lanfort, être doux, aimable, élégant par excellence, le poussa à bout.

«—Dans tous les cas, messieurs, dit-il enfin d'une voix contrainte et criarde, je me trouve le second sur la liste: c'est Roller et moi qui avons fait le projet dans la promenade sous les tilleuls.

«—Il a raison, dit M. de Goëllo, tirons au sort à qui défera le pays de cette pute publique,—et il se rengorgea, fier de la beauté de sa phrase.

«—À la bonne heure, dit M. de Lanfort; mais, messieurs, qu'on ne se batte qu'une fois. Si M. Leuwen doit avoir affaire à quatre ou cinq d'entre nous, l'Aurores'emparera de cette histoire, je vous en avertis, et vous vous verrez dans les journaux de Paris.

«—Et s'il tue un de nos amis? répondit Sanréal; faudra-t-il donc laisser le mort sans vengeance?»

La discussion se prolongea jusqu'au dîner, que Sanréal avait fait préparer abondant et excellent. On se donna parole d'honneur en se quittant, à six heures, de ne parler de cette affaire à qui que ce soit, et, avant huit heures, M. Dupoirier savait tout.

Or, il y avait ordre précis de Prague d'éviter toute querelle entre la noblesse et les régiments du camp de Lunéville ou des villes voisines.

Le soir, M. Dupoirier s'approcha de Sanréal avec la grâce d'un bouledogue en colère; ses petits yeux avaient le brillant d'un chat en colère.

«—Demain vous me donnez à déjeuner à dix heures. Invitez MM. Roller, de Lanfort, Goëllo et tous ceux qui sont du projet. Il faut qu'ils m'entendent.»

Sanréal eût bien voulu se fâcher, mais il craignait un mot piquant de Dupoirier qui serait répété par tout Nancy, et accepta d'un signe de tête presque aussi gracieux que la figure du docteur.

Le lendemain, tous les convives du déjeuner firent la mine, quand ils apprirent à qui ils avaient affaire. Il arriva d'un air affairé.

«—Messieurs, dit-il aussitôt et sans saluer personne, la religion et la noblesse ont bien des ennemis, les journaux entre autres, qui racontent tout à la France et enveniment tout ce que nous faisons. S'il ne s'agissait ici que de bravoure chevaleresque, je me contenterais d'admirer et je me garderais d'ouvrir la bouche, moi, pauvre plébéien, fils d'un petit marchand, et qui ai l'honneur de m'adresser aux représentants de ce qu'il y a de plus illustre parmi la noblesse lorraine. Mais, messieurs, il me semble que vous êtes un peu en colère; la colère seule, sans doute, vous a empêchés de faire une réflexion qui est de mon domaine à moi. Vous ne voulez pas qu'un petit officier vous enlève Mmede Chasteller? Eh bien, quelle force au monde peut empêcher Mmede Chasteller de quitter Nancy et de s'établir à Paris? Là, environnée de ses amies qui lui donneront de la force, elle adressera les lettres les plus touchantes du monde à M. de Pointcarré. «Je ne puis être heureuse «qu'avec M. Leuwen,» dira-t-elle, et elle le dira bien, parce que, d'après ce que vous avez observé, elle le pense. M. de Pointcarré refusera-t-il? C'est douteux, car sa fille parle sérieusement, et il ne voudra pas rompre avec une personne qui a 400.000 francs dans les fonds publics. Êtes-vous sûrs de tuer M. Leuwen raide? En ce cas je n'ai rien à dire; Mmede Chasteller ne l'épouse pas. Mais, croyez-moi, elle n'épousera pour cela aucun de vous. C'est, selon moi, une femme d'un caractère sérieux, tendre, obstiné. Une heure après la mort de M. Leuwen, elle fera mettre ses chevaux, s'en ira en prendre d'autres à la poste prochaine, et Dieu sait où elle s'arrêtera. À Bruxelles, à Vienne peut-être, si son père a des objections invincibles contre Paris. Quoi qu'il en soit, tenez-vous-en à ceci: Si Leuwen est mort, vous la perdrez pour toujours; s'il est blessé, tout le département saura la cause du duel. Avec sa timidité, elle se croira déshonorée et, le jour où Leuwen sera hors de danger, elle s'enfuira à Paris où, un mois après, il la rejoindra.

«En tuant Leuwen, vous satisferez un bel accès de colère et, à vous sept, vous le tuerez sans doute. Mais les beaux yeux et la dot de Mmede Chasteller s'éloigneront de vous à jamais.»

Ici l'on murmura, mais l'audace de Dupoirier en fut doublée.

«—Deux ou trois d'entre vous, reprit-il avec énergie et en élevant la voix, se battront successivement contre Leuwen; vous passerez pour des assassins, et le régiment tout entier prendra parti contre vous.

«—C'est justement ce que nous demandons, s'écria Ludwig Roller, avec toute la fureur d'une colère longtemps contenue.

«—C'est cela, dirent ses frères...

«—Et c'est justement ce que je vous défends, messieurs, au nom de M. le commissaire du roi en Alsace, Franche-Comté et Lorraine.»

Tout le monde se leva à la fois; on s'insurgea contre l'audace de ce petit bourgeois qui prenait ce ton avec la fleur de la noblesse du pays. C'était précisément dans ces occasions que jouissait la vanité de Dupoirier; son génie fougueux aimait ces sortes de batailles.

Il n'était pas sans sentir vivement les marques de mépris et avait besoin, dans l'occasion, d'écraser l'orgueil de ces gentilshommes. Après tant de torrents de phrases insensées, dictées par la vanité puérile qu'on appelle orgueil de la naissance, la présente bataille tourna tout à fait à l'avantage du tacticien Dupoirier.

«—Voulez-vous désobéir, non à moi, qui suis un ver de terre, mais à notre roi légitime Charles X?» leur dit-il quand il vit que chacun à son tour s'était donné le plaisir de parler de ses aïeux, de sa bravoure, et de la place qu'il avait occupée dans l'armée avant les fatales journées de 1830.

«—... Le roi ne veut pas se brouiller avec ses régiments. Rien de plus impolitique qu'une querelle entre son corps de noblesse et ses régiments.»

Dupoirier répéta cette vérité si souvent et avec tant de termes différents, qu'elle finit par pénétrer dans ces têtes peu habituées à comprendre le nouveau. Les amours propres capitulèrent au moyen d'un bavardage dont il calcula la durée à trois quarts d'heure ou une heure. Pour tâcher de perdre moins de temps, Dupoirier, dont l'âpre vanité commençait à être calmée par l'ennui, prit sur soi d'adresser un mot agréable à tout le monde.

«—Voulez-vous réellement, messieurs, éloigner M. Leuwen de Nancy, et ne pas perdre Mmede Chasteller?

«—Sans doute, répondit-on avec humeur.

«—Eh bien, je sais un moyen assuré... vous le devinerez probablement en y songeant...»

Et son œil malin jouissait de leur air attentif.

«—Demain, à pareille heure, je vous dirai quel est ce moyen. Il n'y a rien de plus simple, mais il a un défaut: il exige un secret profond pendant un mois. Je demande à ne m'ouvrir qu'à deux commissaires, désignés par vous, messieurs.»

En disant ces mots, il sortit brusquement, et, à peine parti, Ludwig Roller le chargea d'injures atroces. Tous suivirent cet exemple, à l'exception de Lanfort, qui dit:

«—Il a un fichu physique, il est laid, malpropre, son chapeau a bien dix-huit mois de date, il est familier jusqu'à la grossièreté. La plupart de ses défauts tiennent à sa naissance; son père était marchand comme il nous l'a dit, mais les plus grands rois se sont servis d'ignobles conseillers. Dupoirier est plus fin que moi, car du diable si je devine son moyen infaillible. Et toi, Ludwig, qui parle tant, le devineras-tu?»

Tout le monde rit, excepté Ludwig, et Sanréal, enchanté de la tournure que prenaient les affaires, les engagea à déjeuner pour le lendemain.

Mais avant de se séparer, quelque piqué que l'on fût contre Dupoirier, on désigna les deux commissaires qui devaient s'aboucher avec lui, et naturellement, le choix tomba sur les deux personnes qui auraient le plus crié de n'être pas nommées, MM. de Sanréal et Ludwig Roller.

En quittant ces fougueux gentilshommes, Dupoirier alla d'un pas pressé chercher, au fond d'une rue étroite, un petit prêtre que le préfet croyait son espion dans la bonne compagnie, et qui, comme tel, accrochait un assez bon lot defonds secrets.

«—Vous allez dire à M. Féron, mon cher Olive, que nous avons reçu une dépêche de Prague, sur laquelle nous avons délibéré cinq heures, en séance, chez M. de Sanréal; mais cette dépêche est d'une telle importance que demain, à dix heures et demie, nous nous réunissons de nouveau au même lieu.»

L'abbé Olive avait la permission de Mgr l'évêque de porter un habit bleu extrêmement râpé et des bas gris de fer. Ce fut dans ce costume qu'il alla trahir M. Dupoirier et annoncer à M. l'abbé Rey, grand vicaire, la commission qu'il venait de recevoir du docteur. Ensuite il se glissa chez le préfet qui, sur cette grande nouvelle, ne dormit pas de la nuit.

Le lendemain, celui-ci fit dire de grand matin à l'abbé Olive qu'il paierait cinquante écus une copie fidèle de la dépêche de Prague, et, en même temps, écrivit directement au ministre de l'Intérieur.

* * *

«—Quoi! se dit Dupoirier, en apprenant le choix des deux commissaires qu'on lui avait donnés, ces animaux-là ne sauront pas même nommer deux commissaires! Du diable si je leur raconte mon projet.»

À la réunion du lendemain, Dupoirier, plus grave et plus rogue que jamais, prit par le bras MM. Ludwig Roller et de Sanréal, et les conduisit dans le cabinet du dernier qu'il ferma à clef. Il fut avant tout fidèle aux formes; il savait que c'était la seule chose que Sanréal comprendrait dans cette affaire.

Une fois placés dans trois fauteuils, Dupoirier dit après un petit silence:

«—Messieurs, nous sommes ici réunis pour le service de S. M. Charles X, notre roi légitime. Vous me jurez un secret absolu, meme sur le peu qu'il m'est permis de vous révéler aujourd'hui?

«—Parole d'honneur! dit Sanréal ahuri de respect et de curiosité.

«—Hé! f...! dit Roller impatienté.

«—Messieurs, vos domestiques sont payés par les républicains; cette secte se glisse partout, et, sans un secret absolu, même envers nos meilleurs amis, le bon parti ne pourrait parvenir à rien, et vous, messieurs, ainsi que moi, pauvre plébéien, nous nous verrions vilipendés dans l'Aurore.»

En faveur du lecteur, j'abrège infiniment le discours que Dupoirier se vit dans la nécessité de débiter. Comme il ne voulait leur rien dire, il l'allongea encore plus qu'il n'était nécessaire.

«—Le secret que j'espérais pouvoir vous confier, dit-il enfin, n'est plus à moi. Pour le moment, je ne suis chargé que de demander à votre bravoure, ajouta-t-il en s'adressant surtout à Sanréal, une trêve qui lui coûtera beaucoup.

«—Certes, dit Sanréal, mais quand on est membre d'un grand parti, il faut savoir faire des sacrifices à la volonté générale, eût-elle tort. Autrement,on n'est rien, on ne parvient à rien.

«—Il faut, messieurs, que personne d'entre vous ne provoque M. Leuwen avant quinze grands jours.

«—Il faut! il faut! répéta Roller avec amertume.

«—Vers cette époque M. Leuwen quittera Nancy ou du moins il n'ira plus chez Mmede Chasteller. C'est, ce me semble, ce que vous désiriez, et, ce que je vous ai montré que vous n'obtiendriez pas par le duel.»

Il fallut répéter cela en termes différents pendant une heure. Les deux commissaires prétendaient que leur droit, comme leur devoir, étaient de savoir ce secret.

«—Quel rôle jouerons-nous, disait Sanréal, si ces messieurs qui nous attendent dans mon salon, apprennent que nous sommes restés ici une heure entière pour ne rien savoir?

«—Eh bien, laissez croire que vous savez, dit froidement Dupoirier; je vous seconderai.»

Il fallut encore une bonne heure pour faire accepter cemezzo termineà la vanité de ces messieurs.

Le docteur Dupoirier se tira bien de cette épreuve de patience, au milieu de laquelle son orgueil jouissait.

Il aimait surtout à parler et à convaincre des personnes ennemies.

C'était un homme d'un extérieur repoussant, mais d'un esprit ferme, vif, entreprenant. Depuis qu'il se mêlait d'intrigues politiques, l'art de guérir, où il avait obtenu l'une des premières places, l'ennuyait. Le service de Charles X,—ou ce qu'il appelaitla politique,—donnait un aliment à son envie de faire, de travailler, d'être compté.

Ses flatteurs lui disaient:

«—Si des bataillons prussiens ou russes ramènent Charles X, vous serez député, ministre, etc.; vous serez le Villèle de cette nouvelle position.

«—Alors comme alors!» répondait Dupoirier.

En attendant, il avait tous les plaisirs de l'ambition conquérante.

Voici comment:

MM. de Puy-Laurens et de Pointcarré avaient reçu des pouvoirs, de «qui de droit», pour diriger les efforts des royalistes dans la province dont Nancy était le chef-lieu; Dupoirier ne devait être que l'humble secrétaire de cette commission ou plutôt de ce pouvoir occulte, lequel n'avait qu'une chose de raisonnable: il ne se divisait pas. Il était confié à M. de Puy-Laurens, en son absence à M. de Pointcarré, et, en l'absence de ce dernier, à M. Dupoirier, et cependant depuis un mois Dupoirier faisait tout. Il rendait des comptes fort légers aux deux titulaires de l'emploi, et ceux-ci ne se lâchaient pas trop. C'est qu'il avait l'art de leur faire entrevoir la guillotine, ou tout au moins le château de Ham, au bout de leurs menées, et ces messieurs qui n'avaient ni zèle, ni fanatisme, ni dévouement, étaient bien aises de laisser se compromettre ce bourgeois hardi et grossier, sauf à se brouiller avec lui et à tâcher de le jeter au bas de l'échelle, s'il y avait succès quelconque ou troisième restauration.

Dupoirier n'avait nulle haine contre Leuwen, mais dans son ardeur d'agir, puisqu'il s'était chargé de le faire déguerpir, il voulait fermement en venir à bout.

Lorsqu'il se débarrassa de la curiosité inquiète des deux commissaires, il n'avait encore aucun plan bien arrêté. Celui qu'il suivit ne se présenta en lui que par parties successives et à mesure qu'il se persuada que laisser avoir lieu un duel qu'il avait défendu au nom du roi serait une défaite marquée, unfiascopour sa réputation et son influence en Lorraine, dans la moitié jeune du parti.

Il commença par confier sous le sceau du secret à Mmesde Serpierre, de Marcilly et de Puy-Laurens que Mmede Chasteller était plus malade qu'on ne le pensait, ou que sa maladie serait longue tout au moins. Il engagea Mmede Chasteller à souffrir un vésicatoire à la jambe, et l'empêcha ainsi de marcher pendant un mois.

Peu de jours après, il arriva chez elle d'un air sérieux qui devint sombre en lui tâtant le pouls, et il l'engagea à toutes les cérémonies religieuses qui en province sont comprises dans ce seul mot: se faire administrer. Tout Nancy retentit de ce grand événement et l'on peut juger de l'impression qu'il fit sur Leuwen: Mmede Chasteller était donc en danger de mort?

«—Mourir n'est-ce donc que cela? se disait Mmede Chasteller, qui était loin de se douter qu'elle n'avait qu'une fièvre fort ordinaire. La mort ne serait rien absolument si j'avais M. Leuwen, là, auprès de moi! Il me donnerait du courage, si je venais à en manquer. Au fait, la vie sans lui aurait eu peu de charme pour moi; on me fait bouder au fond de cette province ou avant lui j'étais si triste... Mais il n'est pas noble, mais il est soldat du juste-milieu, et, ce qui est encore pis, de la République!...»

Lucien, dans son désespoir, était allé mettre trois lettres à la poste de Darney, heureusement fort prudentes, lesquelles avaient été interceptées par MlleBérard, maintenant parfaitement d'accord avec le docteur Dupoirier. Leuwen ne quittait plus celui-ci.

Ce fut une fausse démarche; il était loin d'être assez savant en hypocrisie pour pouvoir se permettre la société intime d'un intrigant sans moralité.

Sans s'en douter, il l'offensa mortellement.

Le docteur, piqué de la naïveté du mépris de Lucien pour les fripons et les hypocrisies, parvint à le haïr.

Étonné de la chaleur de son bon sens, lorsqu'il était question entre eux du peu d'apparence de retour des Bourbons:

«—Mais à ce compte, moi, lui dit un jour Dupoirier, poussé à bout, je ne suis donc qu'un imbécile!»

Il continua tout bas:

«—Moi, homme de mauvaise manière à tes yeux, je vais t'infliger la douleur la plus cruelle, à toi, beau, jeune, riche, doué par la nature de manières nobles, et en tout si différent de moi, Dupoirier! J'ai usé les trente premières années de ma vie à mourir de froid dans un cinquième étage, en tête-à-tête avec un squelette; toi, tu t'es donné la peine de naître, et tu prétends en secret que, quand tongouvernement raisonnablesera établi, on ne punira que par le mépris les hommes forts, tels que moi. Cela serait bête à ton parti; en attendant c'est bête à toi de ne pas deviner que je vais te faire du mal, et beaucoup. Souffre! jeune bambin!»

Et le docteur se mit à parler à Lucien de la maladie de Mmede Chasteller dans les termes les plus inquiétants.

S'il voyait le sourire effleurer ses lèvres, il lui disait:

«—Tenez! c'est dans cette église qu'est le caveau de la famille de Pointcarré. Je crains bien, ajoutait-il, que bientôt il ne soit rouvert.»

Il attendait depuis plusieurs jours que Lucien, fou comme le sont tous les amants, entreprît de voir en secret Mmede Chasteller.

Depuis la conférence avec les jeunes gens du parti, chez M. de Sanréal, Dupoirier, qui méprisait assez la méchanceté plate et sans but de MlleBérard, s'était rapprochée d'elle.

Il cherchait à lui faire jouer un rôle dans la famille; c'était à elle de préférence et non pas à M. de Pointcarré, ni à M. de Blancet, ni aux autres parents qu'il s'ouvrait sur le prétendu danger de Mmede Chasteller.

Il y avait une grande difficulté dans le projet qui peu à peu se débrouillait dans la tête du docteur: c'était MlleBeaulieu, la femme de chambre, qui adorait sa maîtresse.

Il la gagna en lui témoignant toute confiance, et fit consentir MlleBérard à ce que, souvent, en sa présence, il s'entretînt de préférence avec MlleBeaulieu, sur les soins nécessaires à la malade, jusqu'à sa prochaine visite.

Cette bonne femme de chambre, comme la très peu bonne MlleBérard, croyaient également Mmede Chasteller fort dangereusement malade.

Le docteur confia à MlleBeaulieu qu'il suffirait d'un chagrin de cœur pour augmenter la maladie de sa maîtresse. Il insinua qu'il trouverait naturel que M. Leuwen cherchât à voir une fois Mmede Chasteller.

«—Hélas! monsieur le docteur, il y a quinze jours que M. Leuwen me tourmente pour le laisser venir ici pendant cinq minutes. Mais que dirait le monde? J'ai refusé absolument.»

Dupoirier répondit par une quantité de phrases arrangées de façon à ce que l'intelligence de la femme de chambre fût hors d'état de jamais les répéter; mais dans le fait, ces phrases engageaient indirectement cette bonne fille à permettre l'entrevue demandée.


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