Chapter 2

«—Lucien a toujours la plus haute idée des talents de M. de Vaize.

«—C'est là notre seule ressource. C'est une admiration qu'il faut soigneusement entretenir. Mon unique moyen, après avoir nié tant que je pourrai le coup de canif donné à la probité, sera de dire: un ministre de ce talent est-il trop payé à 400.000 francs par an?

«Là-dessus je lui prouverai que Sully a été un voleur. Trois ou quatre jours après, je paraîtrai avec ma réserve, qui estsuperbe: le général Bonaparte, en 1796, en Italie, volait. Auriez-vous préféré un honnête homme comme Moreau, se laissant battre en 1798 à Cassano, à Novi, etc...? Moreau coûtait au trésor 200.000 francs peut-être, et Bonaparte trois millions... J'espère que Lucien ne trouvera pas de réponse, et je vous réponds de son séjour à Paris, tant qu'il admirera M. de Vaize.

«—Si vous pouvez gagner le bout de l'année, dit MmeLeuwen il aura oublié sa Mmede Chasteller.

«—Je ne sais, vous lui avez fait un cœur si constant! Vous n'avez jamais pu vous déprendre de moi..., vous m'avez toujours aimé malgré ma conduite abominable. Pour un cœur tout d'une pièce, tel que celui que vous avez fait à votre fils, il faudrait un nouveau goût. J'attends une occasion favorable pour le présenter à MmeGrandet.

«—Elle est bien jolie, bien jeune, bien brillante.

«—Et de plus veut absolument avoir une grande passion.

«—Si Lucien devine l'affectation, il prendra la fuite, etc...»

Un jour de grand soleil, vers les deux heures et demie, le ministre entra dans le bureau de Leuwen, la figure fort rouge, les yeux hors de la tête et comme hors de lui.

«—Courez auprès de M. votre père..., mais d'abord copiez cette dépêche télégraphique... Veuillez prendre copie aussi de cette note que j'envoie auJournal de Paris...Vous sentez toute l'importance et le secret de la chose?...»

Il ajouta, pendant que Lucien copiait:

«—Je ne vous engage pas à prendre le cabriolet du ministère et pour cause. Prenez un cabriolet sous la porte cochère en face, donnez-lui six francs d'avance, et, pour Dieu, trouvez M. votre père avant la clôture de la Bourse. Elle ferme à trois heures et demie, comme vous le savez...»

Lucien, prêt à partir et son chapeau à la main regardait le ministre haletant et ayant peine à parler. En le voyant entrer, il l'avait cru destitué, mais le télégramme l'avait mis sur la voie. Le ministre s'enfuit, puis rentra, et dit d'un ton impérieux:

«—Vous me remettrez à moi, à moi, monsieur, les deux copies que vous venez de faire et, sur votre vie, vous ne les montrerez qu'à M. votre père.»

Cela dit, il s'enfuit de nouveau.

«—Voilà qui est bien grossier et bien ridicule, se dit Lucien. Il n'est propre qu'à suggérer l'idée d'une vengeance trop facile.

«Voilà donc tous mes soupçons avérés... Son Excellence joue à la Bourse et je suis bel et bien complice d'une friponnerie.»

Il eut beaucoup de peine à trouver son père; enfin, comme il faisait un beau froid et encore un peu de soleil, il eut l'idée d'aller le chercher sur le boulevard, et il le trouva en contemplation devant un énorme poisson, exposé au coin de la rue de Choiseul.

M. Leuwen le reçut assez mal et ne voulut point monter dans son cabriolet.

«—Au diable ton casse-cou, je ne monte que dans ma voiture, quand toutes les Bourses du monde devraient fermer sans moi.»

Lucien courut chercher cette voiture au coin de la rue de la Paix, où elle attendait. Enfin, à trois heures et quart, au moment, où la Bourse allait fermer, M. Leuwen y entra. Il ne reparut chez lui qu'à six heures.

«—Va chez ton ministre, donne lui ce mot et attends-toi à être mal reçu.

«—Eh bien, tout ministre qu'il est, je vais lui répondre ferme,» dit Lucien, piqué de jouer un rôle dans une friponnerie.

Il trouva M. de Vaize an milieu de vingt généraux, on venait d'annoncer le dîner. Déjà le maréchal N... donnait le bras à Mmede Vaize. Le ministre debout au milieu du salon, faisait de l'éloquence, mais en voyant Lucien il n'acheva pas sa phrase. Il partit comme un trait en lui faisant signe de le suivre; arrivé dans son cabinet, il ferma la porte à clef et enfin se jeta sur le billet. Il faillit devenir fou de joie, il serra Lucien dans ses longs bras vivement et à plusieurs reprises. Celui-ci, debout, son habit noir boutonné jusqu'au menton, le regardait avec dégoût.

«—Voilà donc un voleur, se disait-il, et un voleur en action! Dans sa joie comme dans son anxiété, il a des gestes de laquais...»

Le ministre avait oublié son dîner; c'était la première affaire qu'il faisait à la Bourse, et il était hors de lui de ce gain de quelques milliers de francs. Le plaisant, c'est qu'il en avait une sorte d'orgueil: il se sentait ministre dans toute l'étendue du mot.

«—Cela est divin, mon ami, dit-il à Lucien, en revenant avec lui vers la salle à manger. Au reste... il faudra voir demain à la revente.»

Tout le monde était à table, mais par respect pour Son Excellence on n'avait pas osé commencer. La pauvre Mmede Vaize était rouge et transpirait d'anxiété. Les vingt-cinq convives, assis en silence, voyaient bien qu'il fallait parler, mais ne trouvaient rien à dire et faisaient la plus sotte figure. Ce silence était interrompu de temps à autre par les mots timides et à peine articulés de Mmede Vaize, qui offrait une assiette de soupe au maréchal, son voisin, et les gestes de refus de ce dernier faisaient le centre d'attention le plus comique.

Le ministre était tellement ému qu'il avait perdu cette assurance si vantée dans ses journaux; l'air ahuri, il balbutia quelques mots en prenant place.

Le silence était si complet et tout le monde tellement mal à son aise, que Lucien put entendre ces mots:

«—Il est bien troublé, disait à voix basse son voisin, un colonel. Serait-il chassé?

«—La joie surnage,» répondit sur le même ton un vieux général en cheveux blancs.

Le soir, à l'Opéra, toute l'attention de Lucien était pour cette triste pensée.

«—Mon père participe à cette manœuvre... On peut répondre qu'il fait son métier de banquier... Il sait une nouvelle, il en profite..., il ne trahit aucun serment, mais sans le receleur il n'y aurait pas de voleur.»

Cette réponse ne lui rendait point la paix de l'âme.

Toutes les grâces de MmeRaymonde, qui vint le trouver dans la loge dès qu'elle le vit, ne purent en tirer un mot.L'ancien hommeprenait le dessus.

«—Le matin avec des voleurs, le soir avec des catins!» se disait-il amèrement.

Le lendemain, le comte de Vaize entra en courant dans le bureau de Lucien; il ferma la porte à clef. L'expression de ses yeux était étrange.

«—Mon cher ami, courez chez M. votre père, dit-il d'une voix entrecoupée. Il faut que je lui parle,absolument.Faites tout au monde pour l'amener au ministère, puisque enfin, moi je ne puis pas me montrer dans le comptoir de MM. Leuwen et Cie.»

Lucien le regardait attentivement.

«—Il n'a pas la moindre vergogne en me parlant de son vol!»

M. Leuwen reçut en riant la communication que son fils était chargé de lui faire.

«—Ah! parce qu'il est ministre, il voudrait me faire courir! Dis-lui de ma part que je n'irai pas à son ministère, et que je le prie instamment de ne pas venir chez moi. L'affaire d'hier est terminée; j'en fais d'autres aujourd'hui.»

Comme Lucien se hâtait de partir:

«—Reste donc un peu...! Il ne faut pas gâter les grands hommes, autrement ils se négligent. Tu me dis qu'il prend un ton familier et grossier avec toi. Avec toi est de trop. Dès que cet homme ne déclame pas au milieu de son salon, domine un préfet accoutumé à parler tout seul, il est grossier avec tout le monde. C'est que toute sa vie s'est passée à réfléchir sur l'art de gouverner les hommes et les conduire au bonheur par la vertu.»

M. Leuwen regardait son fils pour voir si cette phrase passerait. Lucien ne fit, pas attention au ridicule des mots.

«—Comme il est encore loin d'écouter son interlocuteur et de savoir profiter de ses fautes!» pensa M. Leuwen.

«—C'est un artiste, mon fils. Son art exige un habit brodé et un carrosse, comme l'art d'Ingres et de Prud'hon exige un chevalet et des pinceaux. Aimerais-tu mieux un artiste parfaitement poli, gracieux, d'un ton parfait, faisant des croûtes, ou un homme au ton grossier, occupé du fond des choses et non des formes, et produisant des chefs-d'œuvre? Si, après deux ans de ministère, M. de Vaize te présente vingt départements où l'agriculture aura fait un pas, trente autres dans lesquels la moralité publique se soit augmentée, ne lui pardonneras-tu pas une réflexion négligée ou même grossière en parlant à son premier aide de camp, jeune homme qu'il aime et estime et qui d'ailleurs lui est nécessaire?»

M. Leuwen parla longtemps, sans pouvoir engager la conversation avec son fils. Il n'aima pas cet air rêveur.

«—J'ai vu trois ou quatre agents de change attendre dans le premier salon,» dit Lucien, et il se levait pour retourner à la rue de Grenelle.

«—Mon ami, lui dit son père, toi qui as de bons yeux, lis-moi un peu lesDébats, laQuotidienneet leNational.»

Lucien se mit à lire tout haut, et, malgré lui, ne put s'empêcher de sourire.

M. de Vaize était comme hors de lui quand Lucien rentra.

Il le trouva dans son bureau, «où il était venu plus de dix fois», lui dit le garçon de bureau, parlant à mi-voix et de l'air du plus profond respect.

«—Eh bien, monsieur? lui dit le ministre d'un air hagard.

«—Rien de nouveau, répondit Lucien avec la plus belle tranquillité; je quitte mon père par ordre duquel j'ai attendu. Il ne viendra pas et vous prie instamment de ne pas aller chez lui. L'affaire d'hier est terminée et il en fait d'autres aujourd'hui.»

M. de Vaize devint pourpre et se hâta de quitter le bureau de son secrétaire.

«—Je vois l'argument sur lequel se fonde l'insolence de cet homme, se disait-il en se promenant à grands pas dans son cabinet. Une ordonnance du roi fait un ministre, une ordonnance ne peut faire un homme comme M. Leuwen. Voilà à quoi en arrive le gouvernement en ne vous laissant en place qu'un an ou deux. Est-ce qu'un banquier eut refusé à Colbert de passer chez lui?»

Après cette comparaison judicieuse, le colérique ministre tomba dans une rêverie profonde.

«—Ne pourrais-je pas me passer de cet insolent? Mais sa probité est célèbre presque autant que sa méchanceté. C'est un homme de plaisir, un viveur, qui depuis vingt ans se moque de tout ce qu'il y a de plus respectable... C'est le Talleyrand de la Bourse...; ses épigrammes font loi dans ce monde-là depuis la révolte de Juillet. Et cemonde-làse rapproche tous les jours davantage du grand monde. Son salon réunit tout ce qu'il y a d'hommes d'esprit parmi les gens d'affaires. Il s'est faufilé avec tous les diplomates qui vont à l'Opéra... Villèle le consultait...»

M. Leuwen avait prévu tous ces mouvements. Le soir, il dit à son fils:

«—Ton ministre m'a écrit comme un amant à sa maîtresse. J'ai été obligé de lui répondre, et cela me pèse. Je suis comme toi, je n'aime pas assez lemétalpour me beaucoup gêner. Apprends à faire l'opération de Bourse; rien n'est plus simple pour un grand géomètre, élève de l'École polytechnique. M. Métral, mon commis, te donnera des leçons. Tu me rendras un service personnel si tu te rends capable d'être l'intermédiaire entre M. de Vaize et moi. Il tourne autour de moi, mais depuis notre dernière opération je n'ai voulu lui livrer que des mots gais. D'ici à huit jours, s'il ne peut le mater, il te fera la cour. Comment vas-tu recevoir un ministre te faisant la cour? Sens-tu l'avantage d'avoir un père? C'est une chose fort utile à Paris.

«—J'aurais trop à dire sur ce dernier article et vous n'aimez pas le provincial tendre.

«Quant à Son Excellence, pourquoi ne serais-je pas naturel avec lui, comme je le suis avec tout le monde?

«—Ressource de paresseux, fi donc!

«—Je veux dire que je serai froid, respectueux, et laissant toujours paraître, même fort clairement, le désir de voir se terminer la communication sérieuse avec un si grand personnage.

«—Serais-tu de force à hasarder le propos léger et un peu moqueur? Il dirait: digne fils d'un tel père!

«—L'idée plaisante qui vous vient en une seconde ne se présente à moi qu'au bout de deux minutes.

«—Bravo! Tu vois les choses par le côté utile et, ce qui est pis encore, par lecôté honnête.Tout cela est déplacé et ridicule en France. Vois ton saint-simonisme! Il avait du bon et pourtant il est resté odieux et inintelligible au premier étage, au deuxième et même au troisième; on ne s'en occupe un peu que dans la mansarde. Ce peuple-ci ne sera à la hauteur de la raison que vers l'an 1900. Jusque-là, il faut voir d'instinct les choses par le côté plaisant, et n'apercevoirl'utile et l'honnêteque par un effort de volonté. Je me serais gardé d'entrer dans ces détails avant ton voyage à Nancy; maintenant je trouve du plaisir à parler avec toi. Connais-tu cette plante de laquelle on dit que plus on la foule aux pieds, plus elle prospère? Je voudrais en avoir, si elle existe; j'en demanderai à mon ami Thouin, et je t'en enverrai un bouquet. Cette plante est l'image de la conduite envers M. de Vaize.

«—Mais, mon père, la reconnaissance...

«—Mais, mon fils, c'est un animal. Est-ce sa faute si le hasard l'a jeté dans l'administration? Ce n'est, pas un homme comme nous, sensible aux bons procédés, à l'amitié continue. Les procédés délicats, il les prendrait pour de la faiblesse. C'est un préfet insolent après dîner qui, pendant vingt années de sa vie, a tremblé tous les matins de trouver sa destitution dans leMoniteur.Les écailles ne sont pas encore tombées de tes yeux; ne crois aveuglément personne, pas même moi! Tu verras tout cela dans un an. Quant à la reconnaissance, je le conseille de rayer ce mot de tes papiers. Il y a eu convention, contrat bilatéral avec le comte de Vaize, aussitôt après ton retour à Paris. Il s'est engagé: 1°, à arranger ta désertion avec son collègue de la guerre; 2°, à te faire maître des requêtes, secrétaire particulier, avec la croix au bout de l'année. Par contre, mon salon et moi sommes engagés à vanter son crédit, ses talents, ses vertus, sa probité surtout. J'ai fait réussir sa nomination à la Bourse, aussi je me charge de faire de compte à demi toutes les affaires de Bourse basées sur des dépêches télégraphiques. Maintenant il prétend que je me suis engagé pour les affaires de Bourse basées sur les délibérations du conseil des ministres,—mais cela n'est point. J'ai M. N..., le ministre des Finances qui ne sait rien administrer, mais qui sait deviner et lire sur les physionomies. Il voit l'intention du roi huit jours à l'avance; le pauvre de Vaize ne sait pas la voir à une heure de distance. Il a été déjà battu à plate couture, dans deux conseils, depuis un mois à peine qu'il est au ministère. Mets-toi bien dans la tête que M. de Vaize ne peut se passer de mon fils. Si je devenais un imbécile, si je fermais mon salon, si je n'allais plus à l'Opéra, il pourrait peut-être songera s'arranger avec une autre maison; encore je ne le crois pas de cette force de tête-là. Il va te battre froid cinq ou six jours, après quoi il y aura explosion de confiance. C'est le moment que je crains. Si tu as l'air comblé, reconnaissant, d'un commis à cent louis, ces sentiments louables joints à ton air si jeune te classent à jamais parmi les dupes que l'on peut accabler de travail, compromettre, humilier à merci et à miséricorde, comme jadison taillait le tiers état.Aurais-tu l'esprit de suivre ce programme?»

Pendant les jours qui suivirent cette leçon paternelle, le ministre parlait à Lucien d'un air abstrait, comme un homme accablé de hautes affaires, Lucien répondait le moins possible et faisait la cour à Mmela comtesse de Vaize.

Un matin, le ministre entra dans son bureau, suivi d'un garçon qui portait un énorme portefeuille: le garçon sorti, il poussa lui-même le verrou de la porte et, s'asseyant familièrement à côté de Lucien:

«—Ce pauvre C..., mon prédécesseur, était sans doute un fort honnête garçon, lui dit-il; mais le public a d'étranges idées sur son compte. On prétend qu'il faisait des affaires.

«Voici, par exemple, un portefeuille de l'administration des Enfants trouvés. C'est un objet, de sept ou huit millions. Puis-je de bonne foi demander au chef de bureau qui conduit tout cela depuis dix ans, s'il y a eu des abus?

«Je ne puis qu'essayer de deviner; M. Coitat, le chef de la police du ministère, me dit bien que MmeM..., la femme du chef de bureau susdit, dépense quinze ou vingt mille francs. Les appointements du mari sont de douze mille et ils ont deux ou trois petites propriétés sur lesquelles j'attends des renseignements. Mais tout cela est bien éloigné, bien vague, bien peu concluant, et, à moi, il me faut des faits. Donc pour lier M. M..., je lui ai demandé un rapport général et approfondi: le voici avec les pièces à l'appui. Enfermez-vous, cher ami, comparez les pièces au rapport, et dites-moi votre avis.»

Lucien admira la physionomie du ministre; elle était convenable, sans morgue. Il se mit aussitôt au travail et, trois heures après, il écrivit au ministre: «Ce rapport n'est pas approfondi, ce sont des phrases. M. M.... ne convient franchement d'aucun fait; je n'ai pas trouvé une seule assertion sans quelque faux-fuyant. M. M... _ne se lie_ nullement. C'est une dissertation bien écrite, redondante d'humanité, c'est un article de journal, mais l'auteur semble brouillé avec Barrème.»

Quelques minutes après, le ministre accourut; ce fut une explosion de tendresse. Il serrait Lucien dans ses bras:

«—Que je suis heureux d'avoir un tel capitaine dans mon régiment! etc...»

Lucien s'attendait à avoir beaucoup de peine à être hypocrite.

Ce fut sans la moindre hésitation qu'il prit l'air d'un homme qui désire voir finir l'accès de confiance. À cette seconde entrée. M. de Vaize lui parut un comédien de campagne qui charge trop. Il le trouva manquant de noblesse presque autant que le colonel Malher mais l'air faux était bien plus visible chez le ministre.

La froideur de Lucien, écoutant les éloges de son talent, était tellement glaciale, que le ministre tout déconcerté se mit à dire du mal du chef de bureau M...

Une chose frappa Lucien: le ministre n'avait pas lu le travail de M. M...

«—Votre Excellence est tellement accablée par les grandes discussions du conseil et par la préparation du budget de son département, qu'elle n'a pas eu le temps de lire ce rapport de M. M... qu'elle censure et avec raison!...»

Le ministre eut un mouvement de vive colère. Attaquer son aptitude au travail, douter des quatorze heures que, de jour et de nuit, disait-il, il passait devant son bureau!

«—Parbleu, monsieur, prouvez-moi cela, dit-il en rougissant.

«—À mon tour,» pensa Lucien.

Il triompha parla modération, par la clarté, par la respectueuse politesse. Il démontra clairement au ministre qu'il n'avait pas lu le rapport du pauvre M. M... si injurié.

Deux ou trois fois, M. de Vaize voulut tout terminer en embrouillant les questions.

Son Excellence sortit du cabinet en fureur et Lucien l'entendit maltraiter le pauvre chef de division que l'huissier avait introduit dans son cabinet. La voix redoutable du ministre passa jusqu'à l'anti-chambre correspondant à la porte dérobée par laquelle on entrait dans le bureau de Leuwen. Un ancien domestique, placé la par le crédit du ministre, et que Lucien soupçonnait fort d'être un espion, entra sans être appelé.

«—Est-ce que Son Excellence a besoin de quelque chose?

«—Non pas Son Excellence, mais moi; j'ai à vous prier fort sérieusement de ne pas entrer ici quand je ne sonne pas.»

* * *

Un des bonheurs de Lucien avait été de ne pas trouver à Paris son cousin Ernest Déverloy, futur membre de l'Académie des sciences morales et politiques. Un des académiciens moraux, qui donnait quelques mauvais dîners et disposait de trois voix, outre la sienne, avait eu besoin d'aller aux eaux de Vichy, et Déverloy s'était donné le rôle de garde-malade. Cette abnégation de deux ou trois mois avait produit le meilleur effet à l'Académie morale.

«—C'est un homme à coté duquel il est bien agréable de s'asseoir», disait M. Boneau, un des meneurs de cette société.

«—La campagne d'Ernest aux eaux de Vichy, ajoutait M. Leuwen, avance de quatre ans son entrée à l'Institut.

«—Ne vaudrait-il pas mieux pour vous, mon père, avoir un tel fils? répliquait Lucien presque attendri.

«—Je t'aime encore mieux avec ta vertu. Je ne suis pas en peine de l'avancement d'Ernest, il aura bientôt pour 30.000 francs de places, comme le philosophe Cousin.»

Il y avait dans les bureaux du comte de Vaize un M. Desbacs, dont la position sociale avait quelques points de rapport avec celle de Lucien.

Il avait de la fortune, et M. de Vaize l'appelait son cousin; mais il n'avait pas un salon accrédité et un dîner renommé toutes les semaines, pour le soutenir dans le monde. Il sentait vivement cette différence et tâchait de s'accrocher à Lucien.

M. Desbacs était d'un caractère sournois et c'est ce qui malheureusement se lisait trop sur sa figure, extrêmement pâle et fort marquée par la petite vérole. Cette figure n'avait guère d'autre expression que celle d'une politesse feinte et d'une bonhomie qui rappelait celle de Tartufe. Des cheveux absolument noirs, sur cette face blême, fixaient trop les regards.

Avec ce désavantage, qui était grand, comme M. Desbacs disait toujours tout ce qui est convenable et jamais rien au delà, il avait fait des progrès rapides dans les salons de Paris. Il avait été sous-préfet, destitué par M. de Martignac, comme trop jésuite, et c'était un des commis les plus habiles qu'eut le ministère de l'Intérieur.

Lucien était, comme toutes les âmes tendres, au désespoir: tout lui semblait indifférent; il ne choisissait pas les hommes et se liait avec ce qui se présentait. Il ne s'aperçut même pas que M. Desbacs lui faisait la cour. Celui-ci vit que Lucien désirait réellement s'instruire et travailler, et il se donnait à lui comme chercheur de renseignements, non seulement dans les bureaux du ministère de l'Intérieur, mais dans tous les bureaux de Paris. Rien n'est plus commode et n'abrège plus les travaux. En revanche, M. Desbacs ne manquait jamais au dîner que MmeLeuwen avait fondé, une fois la semaine, pour les employés du ministère de l'Intérieur qui se liaient avec son fils.

«—Vous vous liez là avec d'étranges figures, disait son mari; des espions subalternes, peut-être.

«—Ou bien des gens de mérite inconnus. Béranger a été commis à dix-huit cents francs.

«Mais quoi qu'il en soit, on voit trop dans les façons de Lucien que la présence des hommes l'importune et l'irrite. C'est le genre de misanthropie que l'on pardonne le moins.»

Le but de M. Leuwen était de ne pas laisser un quart d'heure de solitude à son fils. Il trouvait qu'avec son heure à l'Opéra tous les soirs, le pauvre garçon n'était pas assez... bouclé.

Il le rencontra au foyer des Bouffes.

«—Voulez-vous que je vous mène chez MmeGrandet? Elle est éblouissante ce soir; c'est sans contredit la plus jolie femme de la salle. Et je ne veux pas vous vendre chat en poche. Je vous mène d'abord chez Dufresnoy dont la loge est à côté de celle de MmeGrandet.

«—Je serais si heureux, mon père, de n'adresser la parole qu'à vous ce soir.

«—Il faut que le monde connaisse votre figure du vivant de mon salon.»

Déjà plusieurs fois, M. Leuwen avait voulu le conduire dans vingt maisons du juste-milieu, fort convenables pour le chef de bureau particulier du ministre de l'Intérieur. Lucien avait toujours trouvé des prétextes pour refuser.

Il disait:

«—Je suis encore trop sot. Laissez-moi me guérir de ma distraction; je tomberais dans quelque gaucherie qui s'attacherait à mon nom et me discréditerait, me déshonorerait à jamais... C'est une grande chose que de débuter.»

Mais comme une âme au désespoir n'a de force pour rien, ce soir-là il se laissa entraîner dans la loge de M. Dufresnoy, receveur général, et ensuite, une heure plus tard, dans le salon de M. Grandet, ancien fabricant fort riche, et juste-milieu furibond. L'hôtel parut charmant à Lucien, le salon magnifique, mais M. Grandet d'un ridicule trop noir.

Le soir du dîner qui suivit la présentation de Lucien, M. Grandet exprima, tout haut, devant trente personnes au moins, le désir que M. N..., de l'opposition, mourût d'une blessure qu'il venait de recevoir dans un duel célèbre.

La beauté éblouissante de MmeGrandet, ne put faire oublier à Lucien le dégoût profond inspiré par son mari.

C'était une femme de vingt-trois à vingt-quatre ans au plus: il était impossible d'imaginer des traits plus réguliers, une beauté plus délicate et plus parfaite. On eût dit une figure d'ivoire. Elle chantait fort bien; c'était une élève de Rubini. Son mérite pour les aquarelles était célèbre, et son mari lui faisait quelquefois le compliment de lui en voler une qu'il envoyait vendre et qu'on payait 300 francs.

Mais elle ne se contentait pas du mérite d'être un excellent peintre: c'était encore une bavarde effrénée. Malheur à la conversation, si quelqu'un venait à prononcer les mots terribles de bonheur, religion, civilisation, pouvoir légitime, mariage, etc...

«—Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle tient à imiter Mmede Staël, se dit Lucien en écoulant une de sestartines.Elle ne laisse rien passer sans y clouer son mot. Le mot est juste, mais il est d'un plat à mourir, quoique exprimé avec noblesse et délicatesse. Je parierais qu'elle fait provision d'esprit dans les manuels à trois francs.»

Malgré son dégoût parfait pour la beauté aristocratique et les grâces imitatives de MmeGrandet. Lucien était fidèle à sa promesse et, deux fois par semaine, il paraissait dans le salon le plus aimable du juste-milieu.

Un soir qu'il rentrait à minuit et qu'il répondait à sa mère avoir été chez les Grandet:

«—Qu'as-lu fait pour le tirer de pair aux yeux de MmeGrandet? lui demanda son père.

«—J'ai imité les talents qui la font si séduisante: j'ai fait une aquarelle.

«—Et quel sujet a choisi la galanterie, lui dit MmeLeuwen?

«—Un moine espagnol monté sur un âne, et que Rodil envoie pendre.

«—Quelle horreur! Quel caractère vous vous donnez dans cette maison! s'écria MmeLeuwen; et encore ce caractère n'est pas le vôtre. Vous en avez tous les inconvénients, sans les avantages. Mon fils, un bourreau!

«—Votre fils, un héros! voilà ce que MmeGrandet voit dans les supplices décernés sans ménagement à qui ne pense pas connue elle. Une jeune femme qui aurait de la délicatesse, de l'esprit, qui verrait les choses comme elles sont, enfin, qui aurait le bonheur de vous ressembler un peu, me prendrait pour un vilain être, par exemple pour un séide des ministres, qui veut devenir préfet et chercher en France des rues Transnonain. Mais MmeGrandet vise au génie, à la grande passion, à l'esprit brillant. Pour une pauvre petite femme qui n'a que du bonheur, et encore des plus communs, un moine envoyé à la mort, dans un pays superstitieux, et par un général juste-milieu, c'est sublime.

«—Ainsi, tu vas prendre le triste caractère d'un don Juan,» dit MmeLeuwen avec un profond soupir.

M. Leuwen éclata de rire.

«—Ah! que cela est bon. Lucien un don Juan! Mais, mon ange, il faut que vous l'aimiez avec bien de la passion pour déraisonner ainsi. Heureux qui bat la campagne par l'effet d'une passion! Et mille fois heureux qui déraisonne par amour, dans ce siècle où l'on ne déraisonne que par impuissance ou médiocrité d'esprit. Le pauvre Lucien sera toujours dupe de toutes les femmes qu'il aimera. Je vois dans ce cœur-là du fonds pour être dupé jusqu'à cinquante ans. As-tu deviné quel est l'amant de la dame?

«—Ce cœur est si sec, que je la croyais sage.

«—Mais sans amant il manquerait quelque chose a son état de maison. Le choix est tombé sur M. Crapart.

«—Quoi? le chef de la police de mon ministère?

«—The same, et par lequel vous pourriez faire espionner votre maîtresse aux frais de l'État.»

Sur ce mot, Lucien devint taciturne. Sa mère devina son secret.

«—Je le trouve pâle, mon ami. Prends ton bougeoir, et, de grâce, sois toujours dans ton lit avant l'heure.

«—Si j'avais eu M. Crapart à Nancy, se disait Lucien, j'aurais su, autrement qu'en le voyant, ce qu'il arrivait à Mmede Chasteller. Et que serait-il arrivé si je l'eusse connu un mois plus tôt? J'aurais perdu un peu plus tôt les plus beaux jours de ma vie. J'aurais été condamné un mois plus tôt à vivre le matin avec un fripon Excellence, et le soir avec une coquine, la femme la plus considérée de Paris.»

On voit combien l'âme de Lucien souffrait encore.

* * *

Un soir vers les cinq heures, en revenant des Tuileries, le ministre fit appeler Lucien dans son cabinet. Notre héros le trouva pâle comme un mort.

«Voici une affaire, mon cher Leuwen. Il s'agit, pour vous, de la mission la plus délicate...»

À son insu, Lucien prit l'air altier du refus, et le ministre se hâta d'ajouter:

«—...Et la plus honorable.»

Après ce mot, l'air hautain de Lucien ne se radoucit pas beaucoup. Il n'avait pas grande idée de l'honneur que l'on peut acquérir en servant Son Excellence.

Sur quoi, celle-ci continua:

«—Vous savez que nous avons le bonheur de vivre sous cinq polices... Mais vous le savez comme le public et non comme il faut le savoir, pour agir avec sûreté. Oubliez donc, de grâce, tout ce que vous croyez savoir là-dessus. Pour être lus, les journaux de l'opposition enveniment toutes les choses. Gardez-vous de confondre ce que le public croit vrai, avec ce que je vous apprendrai. Autrement, vous vous tromperez en agissant. N'oubliez pas, surtout, mon cher Leuwen, que le plus coquin a de la vanité et de l'honneur, à sa manière. Aperçoit-il le mépris chez vous, il devient intraitable.

«Pardonnez ces détails, mon ami; je désire vivement vos succès...»

Le ministre était tout à sa douleur. Son œil hagard se détachait sur des joues d'une pâleur mortelle. Il continua:

«—Ce diable de général B... ne pense qu'à une chose: devenir lieutenant-général. Il est, comme vous le savez, chef de la police du château. Mais ce n'est pas tout; il veut être ministre de la Guerre, et comme tel, se montre habile dans la partie la plus difficile et, à vrai dire, la seule difficile de ce pauvre ministère, ajouta avec mépris le grand administrateur. «Veiller à ce que trop d'intimité ne s'établisse pas entre les soldats et les citoyens, et maintenir entre eux les duels suivis de mort à six par mois. C'est le chiffre arrêté par le conseil des ministres.» Le général N... s'était contenté jusqu'ici de faire courir, dans les casernes, des bruits d'attaques et de guets-apens, commis par dus gens du bas peuple, par des ouvriers, contre des militaires isolés. Ces classes sont sans cesse rapprochées par ladouce égalité; elles s'estiment; il faut donc, pour les désunir, un soin continu dans la police militaire. Le général B... me tourmente sans cesse pour que je fasse insérer dansnos journauxdes récits exacts de toutes les querelles de cabaret, de toutes les grossièretés de corps de garde, de toutes les rixes d'ivrognes qu'il reçoit de ses agents déguisés. Ces messieurs sont chargés d'observer l'ivresse sans jamais y succomber. Toutes ces choses font le supplice de nos gens de lettres.

«—Comment espérer, disent-ils, quelque effet d'une phrase délicate, d'un trait d'ironie, après ces saletés?»

«—Qu'importe à la bonne compagnie des scènes de cabaret, toujours les mêmes? À l'exposé de ces vilenies, le lecteur un peu littéraire jette le journal, et, non sans raison, ajoute quelque mot de mépris sur les gens de lettres salariés.

«Quelque adresse qu'y mettent ces messieurs de la littérature, le public ne lit plus ces querelles dans lesquelles deux pauvres ouvriers maçons auraient assommé trois grenadiers armés de leurs sabres, sans l'intervention miraculeuse du poste voisin.

«Les soldats mêmes, dans les casernes, se moquent de cette partie de nos journaux que je fais jeter dans les corridors. Dans cet état de choses, ce diable de B..., tourmenté par les deux étoiles qui sont sur ses épaulettes, a entrepris d'avoir des faits. Or, mon ami, ajouta le Ministre en baissant la voix, l'affaire du pont Royal, si vertement démentie dans nos journaux d'hier matin, n'est que trop vraie.

«L'homme le plus dévoué du général B..., employé à trois cents francs par mois, a entrepris, mercredi passé, de désarmer un conscrit bien niais qu'il guettait depuis huit jours. Ce conscrit fut mis en sentinelle, au beau milieu du pont Royal, à minuit. Une demi-heure après, le mouchard s'avance en imitant l'ivrogne, tout à coup se jette sur lui et veut lui arracher son fusil. Ce diable de conscrit, si niais en apparence et choisi sur sa mine, recule d'un pas et campe au mouchard un coup de fusil dans le ventre. Le conscrit s'est trouvé être un chasseur des montagnes du Dauphiné.

«Voilà donc le policier blessé mortellement. L'ennuyeux c'est qu'il n'est pas mort.

«C'est là l'affaire. Maintenant, le problème à résoudre: cet homme sait qu'il n'a que trois ou quatre jours à vivre;qui nous répond de sa discrétion?

«Le roi vient de faire une scène épouvantable au général B... Malheureusement je me suis trouvé là, sous la main, et le roi a prétendu que moi seul avais tout le tact nécessaire pour faire finir cette cruelle affaire comme il faut. Si j'étais moins connu, j'irais voir le blessé qui est à l'Hôtel-Dieu, et étudier les personnes qui approchent son lit. Mais ma présence seule centuplerait le venin de cette affaire. Le général B... paye mieux ses employés de police que moi les miens. De plus, il doit être furieux de la scène de ce matin et des éloges dont j'ai été l'objet en sa présence et presque à ses dépens. Un homme d'esprit connue vous devine la vérité. Si mes agents font quelque chose qui vaille auprès du lit de douleur de cet homme, ils auront soin de remettre leur rapport dans mon cabinet cinq minutes après qu'ils m'auront vu sortir de l'hôtel de la rue de Grenelle, et une heure auparavant le général B... les aura interrogés tout à son aise. Maintenant, mon cher Lucien, voulez-vous me tirer d'un grand embarras?»

Après un petit silence, Lucien répondit:

«—Oui, monsieur.»

Mais l'expression de ses traits était infiniment moins rassurante que sa réponse.

Lucien continua d'un air glacial:

«—Je suppose que je n'aurai pas à parler au chirurgien.

«—Très bien, mon ami, très bien. Vous devinez tout le poids de la question, se hâta de répondre le ministre. Le général B... a déjà agi et trop agi. Ce chirurgien est un colosse dénommé Monod, qui ne lit que leCourrier Fronçaisau café de l'Hôpital.»

Lucien était violemment agité; après un silence inquiétant, il finit par dire au ministre:

«—Je ne veux pas être inutile. Si j'accepte de Votre Excellence de me conduire envers le blessé comme le ferait l'homme le plus tendre, j'accepte la mission.

«—Cette condition me fait injure,» s'écria le ministre d'un ton affectueux.

Et réellement les idées d'empoisonnement ou seulement d'opium lui faisaient horreur. Lorsqu'il avait été question, dans le conseil, d'opium pour calmer les douleurs du malheureux policier, il avait pâli.

«—Rappelons-nous, ajouta-t-il avec effusion, l'opium tant reproché au général Bonaparte sous les murs de Jaffa.

«Ne nous exposons pas à être en butte pour toute la vie aux calomnies des journaux républicains, et ce qui est bien pis, des journaux légitimistes qui pénètrent dans les salons.»

Ce mouvement vrai et vertueux diminua l'angoisse horrible de Lucien. Il se disait:

«—Ceci est bien pis que tout ce que j'aurais pu rencontrer au régiment. Là, sabrer ou fusiller un pauvre ouvrier égaré ou même innocent; ici, se trouver mêlé toute la vie à un ignoble récit d'empoisonnement. Si j'ai du courage, qu'importe la forme du danger?»

Et il dit d'un ton résolu:

«—Je vous seconderai, monsieur le comte. Je me repentirai peut-être toujours de ne pas tomber malade à l'instant, garder le lit huit jours et ensuite revenir au bureau, et, si je vous trouvais trop changé, donner ma démission.

«Le ministre est trop honnête homme (et il pensait: trop engagé avec mon père) pour me persécuter avec les grands bras du pouvoir. Mais je suis las de reculer devant le danger. Puisque la vie au XIXesiècle est si pénible, je ne changerai pas d'état pour la troisième fois. Je vois fort bien à quelles affreuses calomnies j'expose tout le reste de mes jours. Je vais donc agir avec l'inquiétude continue à chaque démarche de la possibilité de la justifier dans un mémoire imprimé.

«Peut-être, monsieur le comte, eût-il été mieux, même pour vous, de laisser ces démarches à des agents couverts par l'épaulette. Le Français pardonne beaucoup à l'uniforme.»

Le ministre fit un mouvement.

«—Je ne veux, monsieur le comte, ni vous donner des conseils, non demandés et d'ailleurs tardifs, ni encore moins vous insulter. Je n'ai pas voulu vous demander une heure pour réfléchir, et, naturellement, j'ai pensé tout haut...»

Cela fut dit d'un ton si simple, mais en même temps si mâle, que la figure morale de Lucien changea aux yeux du ministre.

«—C'est un homme, et un homme ferme, pensa-t-il. Tant mieux. Je maudirai moins l'effroyable pouvoir de son père.

«Mes affaires du télégraphe sont enterrées à jamais; et je puis, en conscience, fermer la bouche à celui-ci par une préfecture; ce sera une façon fort honnête de m'acquitter avec le père, s'il ne meurt pas d'ici là d'une indigestion—et en même temps delierson salon.»

«—Voici, dit-il, une lettre qui place sous vos ordres tout ce que vous rencontrerez dans les hôpitaux, et voici de l'or.»

Lucien s'approcha d'une table pour écrire un mot de reçu.

«—Que faites-vous là, mon cher, un reçu entre nous? dit le ministre avec une légèreté guindée.

«—Monsieur le comte, tout ce que nous faisons ici peut être un jour imprimé! répondit Lucien avec le sérieux d'un homme qui dispute sa tête à l'échafaud.

«—Attendez-vous à trouver auprès du lit de Kortis,—c'est le nom du policier,—un agent duNationalou de laTribune; surtout pas d'emportement, pas de duel avec ces messieurs. Vous sentez quel immense avantage pour eux, et comme le général B... triompherait de mon pauvre ministère?

«—Je vous réponds que je n'aurai pas de duel, ou du moins du vivant de Kortis.

«—C'est la grande affaire du jour. Dès que vous aurez fait ce qui est possible, cherchez-moi partout. Voici mon itinéraire. Vous m'obligeriez infiniment en me tenant au courant de tout ce que vous ferez.

«—Votre Excellence m'a-t-elle mis au courant de tout? dit Lucien d'un air significatif.

«—D'honneur! répondit le ministre. Je n'en ai pas dit un mot à personne, et, de mon côté, je vous livre l'affaire vierge.

«—Votre Excellence me permettra de lui dire, avec tout le respect que je lui dois, que dans le cas où j'apercevrais quelqu'un de la police, je me retirerais. Un tel voisinage n'est pas fait pour moi.

«—De ma police, oui, mon cher aide de camp. Mais puis-je être responsable envers vous des sottises que peuvent faire les autres polices? Je ne veux ni ne puis rien vous cacher. Oui me répond qu'aussitôt après mon départ, on n'a pas donné la même commission à un autre ministre? L'inquiétude est grande au château.

«L'article duNationalest abominable de modération... Il y a une finesse, une hauteur de mépris...! On le lira jusqu'au bout dans les salons. Ce n'est point le ton de laTribune.Ah! ce roi qui n'a pas fait Carrel conseiller d'État!

«Mais Carrel aurait refusé, et avec raison. Il vaut mieux être candidat à la présidence de la République française, que conseiller d'État. Un conseiller d'État a douze mille francs, et lui reçoit trente-six mille pour dire ce qu'il pense. D'ailleurs, son nom est dans toutes les bouches.

«Adieu, adieu, mon cher; bonne chance, je vous ouvre un crédit illimité. Tenez-moi au courant. Si je ne suis pas ici, soyez assez bon pour me chercher.»

Lucien retourna à son cabinet avec le pas assuré d'un homme qui marche à l'assaut d'une batterie.

Il trouva Desbacs dans son bureau.

«—La femme de Kortis a écrit. Voici la lettre.» Lucien la prit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Mon malheureux époux n'est pas entouré de soins suffisants à l'hôpital. Pour que mon cœur puisse lui prodiguer les soins que je lui dois, il faut de toute nécessité que je me fasse remplacer auprès de ces malheureux enfants qui vont être orphelins.

«Mon mari est frappé à mort sur les marches du trône et de l'autel. Je réclame de la justice de Votre Excellence...»

«—Au diable l'Excellence, pensa Lucien. Quelle heure? dit-il en s'adressant à Desbacs, voulant ainsi s'assurer un témoin irrécusable.

«—Six heures moins un quart. Il n'y a plus un chat dans les bureaux.»

Lucien marqua cette heure sur une feuille de papier, et appela le garçon de bureau espion.

«—Si l'on vient me demander dans la soirée, dites que je suis sorti à six heures.»

Il remarqua encore que l'œil de Desbacs, ordinairement si calme, était étincelant de curiosité et d'envie de savoir.

«—Vous pourriez bien n'être qu'u coquin, mon ami, pensait Lucien, ou peut-être même un espion du général B...»

«—C'est que, tel que vous me voyez, reprit-il d'un air indifférent, j'ai promis d'aller dîner à la campagne. On va croire que je me fais attendre comme un grand seigneur.»

Et il regarda l'œil de Desbacs qui, à l'instant, perdit son feu.

Lucien vola à l'Hôtel-Dieu et se fit conduire par le portier au chirurgien de garde. Dans les cours de l'hôpital, il rencontra deux médecins, déclina ses noms et qualités, et pria ces messieurs de l'accompagner à l'instant. Et il mit tant de politesse dans ses manières, que ces messieurs n'eurent pas l'idée de le refuser.

«—Quelle heure est-il? demanda-t-il au portier qui marchait devant eux.

«—Six heures et demie.

«—Ainsi je n'aurai mis que dix-huit, minutes du ministère ici, et je puis le prouver.»

En arrivant auprès du chirurgien de garde, il le pria de prendre communication de la lettre du ministre.

«—Messieurs, dit-il aux trois médecins qu'il avait auprès de lui, on a calomnié l'administration du ministère de l'intérieur, à propos d'un blessé, Kortis, qui appartient, dit-on, au parti républicain... Le motd'opiuma été prononcé. Il convient à l'honneur de votre hôpital et à votre responsabilité comme employés du gouvernement, d'entourer de la plus grande publicité tout ce qui se passera autour du lit de ce blessé. Il ne faut pas que les journaux de l'opposition puissent nous calomnier. Peut-être enverront-ils des agents. Ne trouveriez-vous pas convenable, messieurs, d'appeler M. le médecin ou M. le chirurgien en chef, et d'expédier des élèves internes à ces messieurs. Et ne serait-il pas à propos de mettre, dès cet instant, auprès du lit de Kortis, deux infirmiers,gens sages et incapables de mensonges?»

Ces mots furent compris par le plus âgé des médecins présents, dans le sens qu'on leur eût donné quatre ans plus tôt. Il désigna deux infirmiers, ayant jadis appartenu à la Congrégation, et coquins consommés. L'un des chirurgiens se détacha pour aller les installer sur-le-champ.

Les médecins et les chirurgiens affluèrent vite dans la salle de garde, mais il régnait un grand silence et tous avaient l'air morne.

«—Je me propose, messieurs, leur dit Lucien, au nom de M. le ministre de l'Intérieur, dont j'ai l'ordre dans ma poche, de traiter Kortis comme s'il appartenait à la classe la plus riche. Il me semble que cette marche convient à tous.»

Il y eut un assentiment méfiant, mais général.

«—Ne conviendrait-il pas, messieurs, de nous rendretousautour du lit du blessé, et ensuite de faire une consultation? Je ferai un bout de procès-verbal de ce qui sera dit, et je le porterai à M. le ministre de l'Intérieur.»

L'air résolu de Lucien en imposa à ces messieurs, dont la plupart avaient disposé de leur soirée et comptaient la passer d'une façon plus profitable ou plus gaie.

«—Mais, monsieur, j'ai vu Kortis ce matin, dit d'un air pointu une petite figure sèche; c'est un homme mort. À quoi bon une consultation?

«—Monsieur, je placerai votre observation au commencement du procès-verbal.

«—Mais, je ne parlais pas dans l'intention que mon observation fût répétée.

«—Répétée!monsieur, vous vous oubliez. J'ai l'honneur de vous donner ma parole que tout ce qui est dit ici sera fidèlement reproduit dans le procès-verbal; votre dire, monsieur, comme ma réponse.»

Les paroles de Lucien n'étaient pas mal, mais il devint fort rouge en les prononçant, ce qui pouvait envenimer la chose.

«—Nous ne voulons tous, certainement, que la guérison du blessé,» se dit le plus âgé des médecins, pour mettre le holà.

Il ouvrit la porte et l'on se mit en marche. Trois ou quatre passants se joignirent au cortège dans les cours de l'hôpital. Enfin le chirurgien en chef arriva comme on ouvrait la porte de la salle où était Kortis. On entra chez un portier voisin.

Lucien pria le chirurgien de s'approcher avec lui d'un quinquet, lui fit lire la lettre du ministre, et raconta ce qui avait été fait depuis son arrivée à l'hôpital.

Ce chirurgien en chef était un fort honnête homme, et malgré un ton d'emphase bourgeoise, ne manquait pas de tact. Il comprit que l'affaire pouvait être importante.

«—Ne faisons rien sans M. Monod, dit-il à Lucien. Il loge à deux pas de l'hôpital.

«—Ah! pensa Lucien, c'est le chirurgien qui a repoussé par un coup de poing l'idée de l'opium.»

Au bout de quelques minutes, M. Monod arriva en grommelant; on avait interrompu son dîner et il songeait aussi un peu aux suites de son coup de poing. Quand il sut de quoi il s'agissait:

«—Eh bien, messieurs, dit-il à Lucien et au chirurgien en chef—c'est un homme mort. Voilà tout. C'est un miracle qu'il vive encore avec une balle dans le ventre, et non seulement la balle, mais encore des lambeaux de drap, la bourre du fusil, que sais-je moi? Vous songez bien que je ne suis pas allé sonder une telle blessure. La peau a été brûlée par la chemise, qui a pris feu.»

En parlant ainsi, on arriva au malade. Lucien lui trouva la physionomie résolue et l'air pas trop coquin—moins coquin que Desbacs.

«—Monsieur, lui dit-il, en rentrant chez moi, j'ai trouvé cette lettre de MmeKortis...

«—Madame... madame... Une drôle de madame! qui mendiera son pain dans huit jours...

«—Monsieur, à quelque parti que vous apparteniez,res sacra miser, le ministre ne veut voir en vous qu'un homme qui souffre.

«On dit que vous ôtes un ancien militaire; je suis lieutenant au 27ede lanciers. En qualité de camarade, permettez-moi de vous offrir quelques petits secours temporaires...

«—Voilà qui s'appelle parler! dit le blessé. Ce matin il est encore venu un monsieur avec l'espérance d'une pension... Eau bénite de cour, rien de comptant. Mais vous, mon lieutenant, c'est bien différent, et je vous parlerai...»

Lucien se hâta d'interrompre et, se tournant vers les médecins ou chirurgiens qui l'entouraient:

«—Monsieur, dit-il au chirurgien en chef, je suppose que la présidence de la consultation vous appartient.

«—Je le pense aussi, répondit le chirurgien, si ces messieurs n'ont pas d'objections...

«—En ce cas, comme mon devoir est de prier celui de ces messieurs que vous aurez la bonté de désigner, de dresser un procès-verbal fort circonstancié de tout ce que nous faisons, il serait peut-être bon que vous fissiez la désignation de la personne qui voudra bien écrire...»

Et comme il entendait une conversation peu agréable pour le pouvoir qui commençait à s'établir à voix basse, il ajouta:

«—Il faudrait que chacun de nous parlât à son tour...»

Cette gravité ferme en imposa enfin. Le blessé fut examiné et interrogé régulièrement.

M. Monod, chirurgien de la salle, fit un rapport succinct. Ensuite on quitta le lit du malade, et dans une salle à part se fit la consultation que M. Monod écrivit pendant qu'un jeune médecin, portant un nom bien connu dans les sciences, écrivait le procès-verbal sous la dictée de Leuwen.

Sur sept médecins ou chirurgiens, cinq conclurent à la mort possible à chaque instant, et certaine—avant deux ou trois jours. Un des sept proposa l'opium.

«—Ah! voilà le coquin gagné par le général B...» pensa Lucien.

C'était un monsieur fort élégant, avec des cheveux blonds, et portant à sa boutonnière deux énormes rubans.

Lucien lut sa pensée dans les yeux de l'assistance. On fit justice de cette proposition en deux mots. Un autre proposa une saignée abondante au pied, pour prévenir l'hémorragie dans les entrailles.

Lucien ne voyait rien de politique dans cette nouvelle proposition, mais M. Monod lui fit changer d'avis en disant de sa grosse voix et d'un ton significatif:

«—Cette saignée n'aurait qu'un effet hors de doute, celui d'ôter la parole au blessé.

«—Je la repousse de toutes mes forces, dit un chirurgien honnête homme.

«—Et moi!

«—Et moi!

«—Et moi!

«—Il y a majorité, ce me semble,» dit Lucien d'un ton fort animé.

La consultation et le procès-verbal furent signés à dix heures un quart. MM. les médecins et chirurgiens parlaient tous de malades à voir et se sauvaient à mesure qu'ils avaient signé.

Lucien resta seul avec le chirurgien Monod.

«—Je vais revoir le blessé, dit-il.

«—Et moi achever de dîner. Vous le trouverez peut-être mort. Il peut passer comme un poulet. Au revoir.»

Et Lucien rentra dans la salle des blessés. Il fut choqué de l'obscurité et de l'odeur. De temps en temps, s'entendaient des gémissements faibles. Notre héros n'avait jamais rien vu de semblable. La mort était pour lui quelque chose de terrible, sans doute, mais propre et de bon ton.

Il s'approcha du lit du blessé.

Les deux infirmiers étaient à demi couchés sur leurs chaises, les pieds étendus sur une chaise percée. Ils dormaient et semblaient ivres.

Le blessé avait les yeux bien ouverts.

«—Les parties nobles ne sont pas offensées, ou bien vous seriez mort dans la première nuit. Vous êtes bien moins dangereusement blessé que vous ne le croyez.

«—Bah! dit Kortis avec impatience, comme se moquant de cet espoir.

«—Mon cher camarade, ou vous mourrez, ou vous vivrez, dit Lucien d'un ton mâle, résolu et même affectueux.

«—Il n'y a pas deou, mon lieutenant. Je suis un hommefrit.

«—Dans tous les cas, regardez-moi comme votre ministre des Finances...

«—Comment? Le ministre des Finances me donnerait une pension? Quand je dismoi, c'est à ma pauvre femme?»

Lucien regarda les deux infirmiers; ils ne jouaient pas l'ivresse et étaient hors d'état d'entendre ou du moins de comprendre.

«—Oui, mon camarade,si vous ne jasez pas.»

Les yeux du mourant s'éclaircirent et se fixèrent sur Leuwen avec une expression étonnante.

«—Vous m'entendez, mon camarade?

«Oui, mais à condition que je ne serai pas empoisonné. Je vais mourir, je m'en f..., mais voyez-vous, j'ai l'idée que dans ce que l'on me donne...

«—Vous vous trompez. D'ailleurs, n'avalez rien de ce que fournit l'hôpital. Vous avez de l'argent.

«—Dès que j'aurai tapé de l'œil, ces bougres vont le voler.

«—Voulez-vous, mon camarade, que je vous envoie votre femme?

«—F...! mon lieutenant, vous êtes un brave homme. Je donnerai vos dix napoléons à ma pauvre femme.

«—N'avalez que ce que votre femme vous présentera. J'espère que c'est parlé, cela?... D'ailleurs, je vous donne ma parole d'honneur qu'il n'y a rien de suspect...

«—Voulez-vous approcher votre oreille, mon lieutenant! Sans vous commander... mais quoi! le moindre mouvement me tue...

«—Eh bien, comptez sur moi, dit Lucien en s'approchant.

«—Comment vous appelez-vous?

«—Lucien Leuwen, sous-lieutenant au 27ede lanciers.

«—Pourquoi n'êtes-vous pas en uniforme?

—Je suis en permission à Paris, et détaché près le ministre de l'Intérieur.

«—Où logez-vous? Pardon, excuse... voyez-vous...

«—Rue de Londres, 43...

«—Ah! le fils de ce riche banquier Van Peters et Leuwen...

Après un petit silence:

«—Précisément.

«—Enfin, quoi! je vous crois. Ce matin, pendant que j'étais examiné après le pansement, j'ai entendu qu'on proposait de me donner del'opium, à ce grand chirurgien si puissant. Il a juré, et puis ils se sont éloignés. J'ai ouvert les yeux, mais j'avais la vue trouble; la perte de sang... Enfin, suffit! Le chirurgien a-t-il consenti à la proposition ou n'a-t-il pas voulu?

«—Êtes-vous bien sur de cela? dit Lucien fort embarrassé! Je ne croyais pas le parti républicain si alerte...

Le blessé le regarda.

«—Mon lieutenant, sauf votre respect, vous le savez aussi bien que moi d'où ça vient.

«—Je déteste ces horreurs; j'abhorre et je méprise les hommes qui se les permettent. Comptez sur moi. Je vous ai amené sept médecins, comme on le ferait pour un général. Comment voulez-vous que tant de gens s'entendent pour une manigance? Vous avez de l'argent, appelez votre femme ou un parent, et ne buvez que ce qu'ils vous auront acheté.

«—Enfin, quoi! dit le malade, j'ai été caporal au 3ede ligne, à Montmirail. Je sais bien qu'il faut sauter le pas, mais je n'aime pas à être empoisonné. Je ne suis pas honteux, et, ajouta-t-il en changeant de physionomie,dans mon métieril ne faut pas être honteux. S'il avait du sang dans les veines, après ce que j'ai fait pour lui et à sa demande, vingt fois répétée, le général B... devrait être là, à votre place. Êtes-vous son aide de camp?

«—Je ne l'ai jamais vu.

«—L'aide de camp s'appelle Saint-Vincent, et non pas Leuwen, dit le blessé comme en se parlant à lui-même. Il y a une chose que j'aimerais mieux que votre argent.

«—Dites.

«—Si c'était un effet de votre bonté, je ne me laisserai panser que lorsque vous serez là. Car voyez-vous, mon lieutenant, quand ils verront que je ne veux pas boire leur opium... en me pansant... crac, un coup de lancette est bien vite donné, là, dans le ventre. Et y a me brûle... ça me brûle... Ça ne durera pas; ça ne peut pas durer. Pour demain, voulez-vous ordonner, car vous commandez ici... Et pourquoi commandez-vous? Et sans uniforme encore!... Enfin, au moins, pansé sous vos yeux. Et le grand chirurgien puissant, a-t-il dit oui ou non? Voilà le fait...»

La tête s'embarrassait.

«—Nejasez pas, dit Lucien. Je vous prends sous ma protection et je vais vous envoyer votre femme.

«—Vous êtes un bien brave homme. Le riche banquier Leuwen, qui entretient Mllede Brions de l'Opéra, ça ne triche pas comme le général B...

«—Certainement je ne triche pas. Tenez, ne me parlez jamais du général B..., ni de personne, voilà encore dix napoléons.

«—Comptez-les-moi dans la main. Lever la tête me fait trop mal au ventre.»

Lucien compta les napoléons à voix basse, et en les faisant sentir comme il les mettait dans la main du blessé.

«—Motus! dit celui-ci.

«—Motus. Si vous parlez, on vous vole votre argent. Ne parlez qu'à moi et quand nous sommes seuls. Je viendrai vous voir tous les jours, jusqu'à ce que vous soyez en convalescence.»

Lucien passa encore quelques instants auprès du blessé, dont la tête semblait se perdre. Il courut ensuite dans la rue de Braque, où logeait Kortis, et trouva la femme de celui-ci entourée de commères qu'il eut assez de peine à faire retirer.

«—Je côtoie le mépris et la mort, se répétait-il en s'en allant, mais j'ai bien mené ma barque.»

Enfin, comme onze heures sonnaient à Saint-Eustache, Lucien remonta dans son cabriolet. Il s'aperçut qu'il mourait de faim, n'ayant pas dîné et presque toujours parlé.

«—Actuellement, il faut chercher le ministre...»

Mais il ne le trouva pas à l'hôtel de la rue de Grenelle. Il écrivit un mot, fit changer le cheval du cabriolet et le domestique, et alla au ministère des Finances. M. de Vaize en était sorti depuis longtemps.

«—C'est assez de zèle comme cela,» pensa-t-il, et il s'arrêta dans un café pour dîner. Puis il remonta en voiture après quelques minutes, fit deux courses inutiles dans la chaussée d'Antin, et comme il passait devant le ministère des Affaires étrangères l'idée lui vint d'y faire frapper. Le portier répondit que M. le ministre de l'Intérieur était chez son Excellence. Mais l'huissier ne voulut pas l'annoncer et interrompre ainsi la conférence de Leurs Excellences. Lucien, qui savait qu'il y avait une porte dérobée, eut peur que son ministre lui échappât; il était las de courir et n'avait pas envie de retourner rue de Grenelle.

Il insista encore, et l'huissier refusa avec hauteur.

«—Parbleu, j'ai l'honneur de vous répéter que je suis porteur d'un ordre auprès de M. le ministre de l'Intérieur. J'entrerai. Appelez la garde, si vous voulez, mais j'entrerai de force. Je vous répète que je suis M. Lucien Leuwen, maître des requêtes.»

Quatre ou cinq domestiques étaient accourus pour défendre la porte.

Voyant qu'il allait avoir à combattre cette canaille, Lucien eut l'idée d'arracher les cordons des deux sonnettes à force de sonner.

Au mouvement de respect que firent les laquais, il s'aperçut que M. le comte de Beauséant, ministre des Affaires étrangères, entrait dans le salon.

Il ne l'avait jamais vu.

«—Monsieur le comte, je me nomme Lucien Leuwen, maître des requêtes. J'ai un million d'excuses à demander à Votre Excellence. Mais je cherche M. le comte de Vaize, depuis deux heures, et par son ordre exprès; il faut que je lui parle pour une affaire importante et pressée.

«—Quelle affaire... pressée?dit le ministre avec une fatuité rare et en redressant sa petite personne.

«—Parbleu, je vais te faire changer de ton, pensa Lucien, et il ajouta de grand sang-froid et avec une prononciation marquée:

«—L'affaire Kortis, monsieur le comte; cet homme blessé sur le pont d'Austerlitz par un soldat qu'il voulait désarmer.

«—Sortez!» dit le ministre aux valets.

Et comme l'huissier restait:

«—Mais sortez donc!...»

L'huissier sorti, il dit à Leuwen:

«—Monsieur, le mot Kortis eût suffi, sans les explications.»

L'empressement du ton de voix et des gestes était rare.

«—Monsieur le comte, je suis nouveau dans les affaires. Dans la société de mon père, M. Leuwen, je n'ai pas été accoutumé à être reçu avec l'accueil que Votre Excellence m'a fait. J'ai interrompu aussi rapidement que possible un état de choses désagréable et peu convenable.

«—Comment, monsieur,peu convenable, dit le ministre en prononçant du nez, en relevant la tête et en redoublant d'impertinence. Mesurez vos paroles.

—Si vous en ajoutez une seule, sur ce ton, monsieur le comte, je donne ma démission, et nous mesurerons nos épées. La fatuité, monsieur, ne m'en a jamais imposé.»

M. de Vaize venait d'un cabinet éloigné pour savoir ce qui se passait; il entendit les derniers mots de Lucien, et vit, que lui, de Vaize, pouvait en être la cause indirecte.

«—De grâce, mon ami, de grâce, dit-il à Leuwen. Mon cher collègue, c'est le jeune officier dont je vous parlais. N'allons pas plus loin.

«—Il n'y a qu'une façon de ne pas aller plus loin, dit Lucien avec un sang-froid qui cloua les ministres dans le silence. Il n'y a absolument qu'une façon, répéta-t-il d'un air glacial. C'est de ne pas ajouter un seul petit mot sur cet incident, et de supposer que l'huissier m'a annoncé à Vos Excellences.

«—Mais, monsieur! dit le ministre des Affaires étrangères en se redressant vivement.

«—J'ai un million de pardons à demander à Votre Excellence. Mais si Votre Excellence ajoute encore un mot, je donne ma démission à M. de Vaize, que voilà, et je vous insulte de façon à rendre une réparation nécessaire.

«—Allons-nous-en, allons-nous-en!» s'écria M. de Vaize fort troublé, entraînant Lucien.

Celui-ci prêta l'oreille pour entendre ce que disait le ministre...; il n'entendit rien.

Une fois en voiture, il pria M. de Vaize, qui commençait un discours paternel, de lui permettre d'abord de lui rendre compte de l'affaire Kortis. Comme on arrivait dans la rue de Grenelle, et comme Lucien finissait de rendre compte de sa mission, M. de Vaize essaya de reprendre son discours onctueux.

«—Monsieur le comte, je travaille pour Votre Excellence depuis cinq heures du soir. Il est une heure. Souffrez que je monte dans mon cabriolet qui suit votre voiture. Je suis mort de fatigue.»

Le ministre se laissa quitter, Lucien monta dans son cabriolet et dit à son domestique de conduire. Il était réellement exténué.

En passant sur le pont Louis XV, le domestique lui dit:

«—Voilà le ministre.»

Il retournait chez son collègue, malgré l'heure avancée.

Chez lui, Lucien trouva son père, un bougeoir à la main qui montait se coucher.

Malgré l'envie passionnée d'avoir l'avis d'un homme de tant d'esprit sur cette affaire:

«—Il est vieux, et il ne faut pas l'empêcher de dormir. À demain les affaires.»

Effectivement, le lendemain à dix heures, il conta tout à son père qui se mit à rire.

«—M. de Vaize te mènera demain dîner chez son collègue, aux Affaires étrangères. Mais voilà assez de duels dans ta vie; maintenant ils seraient de mauvais ton pour toi. Ces messieurs se seront promis de te destituer dans deux mois, ou de te faire nommer préfet à Briançon ou à Pondichéry. Mais si cette place éloignée ne te convient pas plus qu'à moi, je leur ferai peur et j'empêcherai cette disgrâce. Du moins, je le tenterai avec quelques chances de succès.»

Le dîner du ministère des Affaires étrangères se fit attendre jusqu'au surlendemain, et dans l'intervalle, Lucien, toujours occupé de l'affaire Kortis, ne permit pas que M. de Vaize lui reparlât de l'incident.

Quelques jours après, M. Leuwen raconta l'anecdote à trois ou quatre diplomates. Il ne cacha que le nom de Kortis et le genre de l'affaire importante qui obligeait Lucien à chercher son ministre à une heure du matin.

Après des démarches au ministère des Affaires étrangères et une audience au château, M. Leuwen pria Lucien de le suivre.

«—Viens ici, que je répète pour la deuxième fois la conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec ton ministre. Mais pour ne pas m'exposer à une troisième répétition, allons chez ta mère.»

À la fin de la conférence chez MmeLeuwen, Lucien crut pouvoir accorder un mot de remerciement à son père.

«—Tu deviens commun, mon ami, sans t'en douter. Tu ne m'as jamais tant amusé que depuis un mois. Enfin je t'aime, et la mère te dira que jusqu'ici, pour employer un mot des livres ascétiques, je l'aimais en toi. Mais il faut payer mon amitié d'un peu de gêne.

«—De quoi s'agit-il?

«—Suis-moi.»

Arrivé dans sa chambre:

«—Il est capital que tu te laves de la calomnie d'être saint-simonien. Ton air sérieux et même important peut lui donner cours.

«—Rien de plus simple, un coup d'épée...

«—Oui, pour le donner la réputation de duelliste, presque aussi triste que celle de saint-simonien. Je t'en prie, plus de duel sous aucun prétexte.

«—Et que faut-il donc?

«—Aimer. Rien de moins. Il faut séduire MmeGrandet.

«—Mais, mon père, est-ce que je n'ai pas l'honneur d'être amoureux, déjà, de MlleRaymonde?»

Lucien demanda au ministre un congé de quatre jours pour terminer quelques affaires d'intérêt à Nancy. Il se sentait depuis quelque temps une envie folle de revoir la petite fenêtre de Mmede Chasteller. Après avoir obtenu le congé du ministre, Lucien en parla à ses parents qui ne trouvèrent pas d'inconvénient à un petit voyage à Strasbourg. Là-dessus, un beau jour, arriva Mmed'Hocquincourt qui débuta par la folie de venir le trouver au ministère.

«—Prenons Mmed'Hocquincourt, se dit Lucien; je ne l'aurai jamais, mais elle va faire mille folies; je m'en tiendrai pour les besoins physiques à MlleRaymonde.


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