«—J'ai gagné bien de l'argent par tontélégraphe, dit M. Leuwen à son fils, et jamais ta présence n'a été aussi nécessaire.»
Le soir même, Lucien trouva à dîner, chez son père, son cousin Ernest Déverloy. Celui-ci était fort triste. Son savant, qui lui avait promis quatre voix à l'Académie des sciences politiques, était mort aux eaux de Vichy, et après l'a voir dûment enterré, Ernest s'aperçut qu'il venait de perdre quatre mois de soins ennuyeux et de gagner un ridicule.
«—Car il faut réussir, disait-il à Lucien, et si jamais je me dévoue à un membre de l'Institut, je le prendrai de meilleure santé. Tu as une grande passion et parbleu! tu es bien heureux. On s'occupe de toi! Il ne s'agit que d'en deviner l'objet. Je le dirai bientôt quels sont les beaux yeux qui t'ont enlevé ta gaieté. Heureux Lucien! tu occupes le public. Qu'on est chançard d'être né d'un père qui donne à dîner et qui reçoitPozzo di Borgoet la haute diplomatie. Si j'avais été le fils d'un tel père, je serais pour tout cet hiver le héros de Paris, et la mort de mon savant m'eût été plus utile que sa vie. Faute d'un père tel que le tien, je fais des miracles et cela ne compte pas, ou ne compte que pour me faire appeler intrigant.»
Lucien trouva les mêmes bruits sur son compte chez quelques anciennes amies de sa mère, qui avaient des salons de second ordre où il était reçu avec amitié.
Le petit Desbacs, auquel il donna quelque liberté de parler de choses étrangères aux affaires, lui avoua que les personnes les mieux instruites parlaient de lui comme d'un jeune homme destiné aux plus grandes choses, mais arrêté tout court par une grande passion.
«—Ah! mon cher, que vous êtes heureux, surtout si vous n'aviez pas cette passion.»
Lucien se détendait du mieux qu'il le pouvait.
Mais il était loin de deviner qu'il devait sa réputation à son père, lequel, réellement, depuis l'aventure du ministère des Affaires étrangères, avait pris de l'amitié pour lui jusqu'au point d'aller à la Bourse, par ces jours froids et humides, chose à laquelle, depuis le jour où il avait eu 60 ans, rien n'avait pu le décider. M. Leuwen songeait à Mmede Thémines, vieille amie de 20 ans et fort liée avec MmeGrandet. Depuis bien des années il prenait soin de sa fortune, et c'est un grand service à Paris et pour lequel la reconnaissance est sans bornes, car, dans la déroute des dignités et de la noblesse d'origine, l'argent est resté la seule chose essentielle, et l'argent sans inquiétudes est la belle chose des belles choses. M. Leuwen alla lui demander des nouvelles de MmeGrandet.
Il voyait Mmede Thémines une fois la semaine, ou chez lui ou chez elle, parce qu'il habitait auprès d'elle. Il prit son rôle au sérieux.
Même il alla plus loin, et jugea qu'à son âge il pouvait entreprendre de la tromper net et de supprimer dans l'histoire de son fils le nom de Mmede Chasteller. Des aventures de son fils il fit une histoire fort jolie, et après avoir amusé Mmede Thémines pendant toute la fin d'une soirée, finit par lui avouer des inquiétudes sérieuses sur son fils qui, depuis trois mois qu'il était admis dans les salons de MmeGrandet, était d'une tristesse mortelle. Il craignait un amour sérieux qui dérangerait ses projets de mariage pour son Lucien.
«—Ce qu'il y a de singulier, lui dit Mmede Thémines, c'est que depuis son retour d'Angleterre, MmeGrandet est fort changée. Il y a aussi du chagrin dans cette tête-là.»
Pour prendre les choses par ordre, voici ce que M. Leuwen apprit de Mmede Thémines et de ses amies, qu'il vit séparément, et nous y ajouterons aussi ce que des mémoires particuliers nous ont fait savoir sur cette femme célèbre.
MmeGrandet se voyait à peu près la plus jolie femme de Paris, ou du moins, on ne pouvait citer les dix plus jolies sans la mettre du nombre. Ce qui brillait surtout en elle, c'était une taille élancée, souple, charmante. Elle avait les plus beaux cheveux blonds du monde. C'était une beauté dans le genre des jeunes Vénitiennes de Paul Véronèse. Les traits étaient jolis, mais pas très distingués. Pour son cœur, il était à peu près l'opposé de ce que l'on se figure comme étant le cœur italien. Le sien était parfaitement étranger à tout ce qu'on appelle émotions tendres et enthousiasme, et cependant elle passait sa vie à jouer ces sentiments. Lucien l'avait trouvée dix fois s'apitoyant sur les infortunes de quelques prêtres prêchant l'évangile en Chine ou sur la misère d'une famille appartenant dans sa provinceà tout ce qu'il y a de mieux.Mais dans le secret de son cœur, rien ne lui paraissait plus ridicule, plus bourgeois en un mot, que d'être attendrie. Elle voyait en cela la marque la plus sûre d'une âme faible. Elle lisait souvent les Mémoires du cardinal de Retz; ils avaient pour elle le charme qu'elle cherchait vainement dans les romans. Le rôle politique de mesdames de Longueville et de Chevreuse était pour elle ce que sont les aventures de tendresse et de danger pour un jeune homme de dix-huit ans.
«—Quelles positions superbes, se disait MmeGrandet, si elles eussent su se garantir de ces erreurs de conduite qui donnent tant de prise sur nous!»
L'amour même, dans ce qu'il y a de plus réel, ne lui semblait, qu'une corvée, qu'un ennui. C'est peut-être à cette tranquillité d'âme qu'elle devait son étonnante fraîcheur, ce teint admirable qui eût pu lutter avec celui des plus belles Allemandes; cet air de fraîcheur qui était comme une fête pour les yeux. Aussi aimait-elle à se laisser voir à neuf heures du matin, au sortir du lit. C'est alors surtout qu'elle était incomparable: il fallait songer au ridicule du mot, pour résister au plaisir de la comparer à l'aurore. Aucune de ses rivales ne pouvait approcher d'elle sous le rapport de la fraîcheur du teint. Aussi son bonheur était-il de prolonger jusqu'au grand jour les bals qu'elle donnait, et de faire déjeuner les danseurs au soleil, les volets ouverts. Si quelque femme, sans se douter de ce coup de Jarnac, était restée à l'étourdie, entraînée par le plaisir de la danse, MmeGrandet triomphait. C'était le seul moment dans la vie où son âme perdit terre, et ces humiliations de ses rivales étaient l'unique chose à quoi sa beauté lui semblait bonne. La musique, la peinture, l'amour lui semblaient des niaiseries inventées par et pour les petites âmes. Et elle passait sa vie à goûter un plaisir sérieux, disait-elle, dans sa loge aux Bouffes; car, avait-elle soin d'ajouter, les chanteurs italiens ne sont pas excommuniés.
Le matin, elle peignait des aquarelles avec un talent vraiment fort distingué. Cela lui semblait aussi nécessaire à une femme du grand monde qu'un métier à broder, et bien moins ennuyeux. Une chose marquait qu'elle n'avait pas l'âme noble: c'était l'habitude et presque la nécessité de se comparer aux grandes dames du faubourg Saint-Germain. Elle avait engagé son mari à la conduire en Angleterre, pour voir si elle trouverait une blonde qui eût plus de fraîcheur, et pour savoir si elle aurait peur à cheval. Elle avait rencontré dans les élégants Country-Seats où elle avait été invitée, l'ennui, mais non le sentiment de la moindre crainte.
Quand Lucien lui fut présenté, elle revenait d'Angleterre, et ce séjour en ce pays avait envenimé l'admiration, voisine de l'envie, qu'elle éprouvait pour la noblesse d'origine. MmeGrandet n'avait été en Angleterre que la femme d'un des juste-milieu de Juillet les plus distingués par la faveur du roi, mais à chaque instant elle s'était sentie la femme d'un marchand. Ses cent mille livres de rente qui la tiraient si fort du pair à Paris, en Angleterre n'étaient presque qu'une vulgarité de plus.
Elle vivait donc avec ce grand souci:
«—Il faut n'être plus femme de marchand; devenir une Montmorency!»
Son mari était un gros et grand homme de quarante ans, fort bien portant. Il n'y avait pas de veuvage à espérer. Mais elle ne s'arrêta pas longtemps à cette idée: sa grande fortune l'avait éloignée de bonne heure, et par orgueil, des voies obliques. Elle méprisait tout ce qui était crime. Il s'agissait de devenir une Montmorency sans rien se permettre qu'elle n'eût pu avouer. C'était comme la diplomatie de Louis XIV quand il était heureux.
Son mari, colonel de la garde nationale, avait bien remplacé les Rohan et les Montmorency, politiquement parlant, mais quant à elle, personnellement, sa fortune était encore à faire.
Qu'est-ce qu'une Montmorency, à peine âgée de vingt-trois ans et avec une immense fortune, ferait de son bonheur? Et ce n'était pas encore là toute la question. Ne fallait-il pas faire encore autre chose, pour arriver à être regardée dans le monde à peu près comme cette Montmorency le serait?
Une haute et sublime dévotion, ou bien de l'esprit comme Mmede Staël, ou bien une illustre amitié. Devenir l'amie intime de la reine ou de MmeAdélaïde, ou une sorte de Mmede Polignac de 1785; être à la tête de la cour et donner des soupers à la reine. Ou encore, à défaut de tout cela, une amitié dans le faubourg Saint-Germain.
Toutes ces possibilités occupaient tour à tour son esprit, et l'accablaient, car elle avait plus de persévérance et de courage que d'esprit. Elle ne savait pas se faire aider, elle avait bien deux amies, Mmes de Thémines et de Travel, mais elle n'accordait sa confiance que pour une partie seulement des projets qui l'empêchaient de dormir.
Un peu avant le voyage de Lucien à Nancy, MmeGrandet ne voyant rien se réaliser de ses ambitions, s'était dit ceci:
«—Ne serait-ce pas négliger un avantage actuel et perdre une grande chance de distinction, que de ne pas inspirer un grand amour, célèbre par le malheur de l'amoureuse? Ne serait-il pas admirable, dans toutes les suppositions, qu'un homme distingué allât voyager en Amérique pour m'oublier, moi qui ne lui accordais jamais un moment d'attention?»
Ce fut dans ces circonstances intimes et tout à fait inconnues de M. Leuwen le père, que Mmede Thémines, un matin, vint passer une heure avec sa jeune amie pour savoir si dans ce cœur il y avait quelque chose pour Lucien. Après avoir ménagé l'état de sa vanité et de son ambition, Mmede Thémines lui dit:
«—Vous faites des malheureux, ma belle, et vous les choisissez bien.
«—Je suis si éloignée de choisir, répondit sérieusement MmeGrandet, que j'ignore jusqu'au nom du malheureux chevalier. Est-ce un homme de naissance?
«—La naissance ne lui manque pas.
«—Trouve-t-on vraiment de bonnes manières sans naissance? fit MmeGrandet avec découragement.
«—Que j'aime le ton parfait qui vous distingue! s'écria Mmede Thémines. Malgré la plate adoration qu'on a pour l'esprit, cet acide de vitriol qui ronge tout, vous ne l'admettez pas comme compensation des bonnes manières. Ah! que vous êtes bien des nôtres!
«Mais je croirais assez que votre victime nouvelle a des manières distinguées. Il est vrai qu'il est habituellement si triste depuis qu'il vient ici, qu'il n'est pas bien facile d'en juger. C'est la gaieté d'un homme, c'est le genre de ses plaisanteries et sa manière de les dire, qui marquent sa place dans la société. Si celui que vous rendez malheureux appartenait à une famille de noblesse, il appartiendrait indubitablement au premier rang.
«—Ah! c'est M. Leuwen, le maître des requêtes?
«—Eh bien! c'est vous ma belle, qui le conduirez au tombeau.
«—Ce n'est pas l'air malheureux que je lui trouve, dit MmeGrandet; c'est l'air ennuyé.»
On ajouta à peine quelques mots, Mmede Thémines laissa tomber le discours sur la politique et dit, à propos de quelque chose:
«—Ce sont les gens que vous recevez chez vous qui font et défont les ministres.
«—Mais je suis bien loin de recevoir exclusivement ces messieurs.
«—Ne désertez pas une belle position, ma chère. Déjà une fois, sous Louis XIV, comme le rabâche sans cesse ce méchant duc de Saint-Simon que vous aimez tant, les bourgeois ont pris le ministère. Qu'étaient Colbert, Séguier? À la longue les ministres font la fortune de leurs amis.
«Qui fait les ministres aujourd'hui? Les Rothschild, les Leuwen, les... À propos, n'est-ce pas M. Pozzo di Borgo qui disait l'autre jour que M. Leuwen avait fait une scène au ministre des Affaires étrangères à propos de son fils, ou bien c'est le fils qui au milieu de la nuit, est allé faire une scène à ce ministre...»
MmeGrandet raconta tout ce qu'elle savait sur l'affaire; c'était la vérité, à peu près, mais racontée à l'avantage des Leuwen.
Le soir, Mmede Thémines crut pouvoir rassurer M. Leuwen le père et lui dire qu'il n'y avait ni amour, ni galanterie, entre son fils et la belle MmeGrandet.
* * *
M. Leuwen était, un homme gros et fort; il avait le teint fleuri, l'œil vif et de jolis cheveux gris bouclés. Son habit, son gilet, étaient un modèle de cette élégance modeste qui convient à un homme âgé. On trouvait dans toute sa personne quelque chose d'assuré. À son œil noir, à ses brusques changements de physionomie, on l'eût pris plutôt pour un peintre, pour un homme de génie (comme il n'y en a plus) que pour un banquier célèbre. Il paraissait dans beaucoup de salons, mais il abhorrait les gens graves; il passait sa vie avec les diplomates, gens d'esprit, et le corps respectable des danseuses de l'Opéra. Il était leur providence dans les petites affaires d'argent; tous les soirs on le trouvait au foyer de l'Opéra. Il faisait assez peu de cas de la société qui s'appellebonne.L'impudence et le charlatanisme, sans lesquels on ne réussit pas, l'importunaient. Il ne craignait, comme nous l'avons dit, que deux choses au monde: les ennuyeux et l'air humide. Pour fuir ces deux pestes, il faisait des choses qui eussent donné des ridicules à tout autre. Se promenant sur le boulevard, son laquais lui donnait un manteau pour passer devant la rue de la Chaussée-d'Antin. Il changeait d'habit cinq ou six fois par jour au moins, suivant le vent qui soufflait, et il avait pour cela des appartements dans tous les quartiers de Paris. Il ne disait jamais la vérité qu'à sa femme, qui l'adorait, mais aussi il la lui disait toute. Elle était pour lui comme une seconde mémoire à laquelle il tenait plus qu'à la sienne propre. D'abord, il avait voulu s'imposer quelque réserve quand son fils était en tiers, mais cette réserve était incommode et gâtait l'entretien. MmeLeuwen aimait à ne pas se priver de la présence de son fils, et comme il le jugeait fort discret, il avait fini par tout dire devant lui. L'intérieur de ce vieillard, dont les mots méchants faisaient si peur, était des plus gais.
À l'époque dont il est question ici, M. Leuwen était triste, agité. Pendant quelques jours, il joua fort gros jeu, se permit même d'aller à la Bourse, et Mlles des Brions, sa maîtresse, donna deux soirées dansantes dont il fit les honneurs.
Une nuit, à deux heures du matin, en revenant de l'une de ces soirées, il trouva son fils qui se chauffait dans le salon, el son chagrin éclata.
«—Allez pousser le verrou de cette porte...»
Et comme Lucien revenait près de la cheminée:
«—Savez-vous le ridicule affreux dans lequel je suis tombé? dit-il avec humeur.
«—Et lequel, mon père? je ne me serais jamais douté...
«—Je vous aime, et par conséquent vous me rendez malheureux, car la première des peines, c'est d'aimer, fit-il en s'animant de plus en plus et en prenant un ton sérieux que son fils ne lui connaissait pas. Dans ma longue carrière, je n'ai connu qu'une exception, mais aussi elle est unique. J'aime votre mère, elle est nécessaire à ma vie, et elle ne m'a jamais donné un grain de malheur. Au lieu de vous regarder comme mon rival dans son cœur, je me suis avisé devons aimer, et c'est un ridicule dans lequel je m'étais bien juré de ne jamais tomber.Vous m'empêchez de dormir.»
À ce mot Lucien devint tout à fait sérieux. Son père n'exagérait jamais et il comprit qu'il allait avoir affaire à un accès de colère réel.
M. Leuwen était d'autant plus irrité qu'il parlait à son fils après s'être promis, quinze jours durant, de ne pas lui dire un mot de ce qui le tourmentait.
«—Daignez m'attendre, dit-il avec amertume.
Il revint bientôt avec un petit portefeuille en cuir de Russie.
«—Il y a là 12.000 francs. Si vous ne les prenez pas, je crois que nous nous brouillerons.
«—Le sujet de la querelle serait neuf, dit Lucien en souriant. Les rôles sont renversés et...
«—Oui, ce n'est pas mal. Voilà du petit esprit. Mais, en un mot comme en mille, il faut que vous preniez une grande passion pour MlleGosselin, la petite danseuse. Et n'allez pas lui donner votre argent et puis vous sauver à cheval, dans les bois de Meudon ou au diable, comme c'est votre belle habitude. Il s'agit de passer vos soirées avec elle, de lui donner tous vos moments. Il faut en être fou.
«—Fou de MlleGosselin?
«—Le diable t'emporte! Fou de MlleGosselin ou d'une autre. Qu'est-ce que cela fait? Il convient que le public sache que tu as une maîtresse.
«—Et, mon père, la raison de cet ordre si sévère?
«—Tu la sais fort bien. Voilà que tu deviens de mauvaise foi en parlant avec ton père, et de tes intérêts encore. Que le diable t'emporte, et qu'après t'avoir emporté, il ne te rapporte jamais! Je suis certain que si je passais deux mois sans le voir, je ne penserais plus à toi. Que n'es-tu resté à Nancy! Cela fallait fort bien: tu aurais été le digne héros de deux ou trois bégueules...
Lucien devint pourpre...
«—Mais dans la position que je l'ai faite, ton fichu air sérieux et même triste, si admis en province, où il est l'exagération de la mode, n'est propre qu'a le donner dans le ridicule abominable de n'être au fond qu'un fichu saint-simonien.
«—Mais je ne suis pas saint-simonien: je crois vous l'avoir prouvé.
«—Eh! sois-le, saint-simonien! sois encore mille fois plus sot, mais ne le parais pas.
«—Mon père, je serai plus gai, plus causeur, je passerai deux heures à l'Opéra au lieu d'une.
«—Est-ce qu'on change de caractère? Est-ce que tu seras jamais folâtre ou léger? Or, toute ta vie, si je n'y mets ordre, mais ordre d'ici à quinze jours, ton sérieux passera non pour l'enseigne dubon sens, non pour la conséquence d'une bonne chose, mais pour tout ce qu'il y a de plus antipathique à la bonne compagnie. Et quand ici l'on s'est mis à dos la bonne compagnie, il faut accoutumer son amour-propre à recevoir dix coups d'épingle par jour, auquel cas la meilleure ressource est de se brûler la cervelle ou d'aller s'enfermer à la Trappe. Voilà où tu en étais il y a deux mois, moi me tuant à faire comprendre que tu me ruinais en folies de jeune homme. Et en ce bel état, avec ce fichu bon sens sur la figure, tu vas te faire un ennemi du comte de Beauséant, le ministre des Affaires étrangères, un renard qui ne te pardonnera jamais si tu parviens à faire quelque figure dans le monde, et si tu t'avises à parler encore de l'affaire, pour laquelle tu veux l'obliger a se couper la gorge avec toi, ce qu'il n'aime pas.
«Tu en trouveras d'autres, fort bien reçus dans le monde, hommes d'esprit et, de plus, espions du ministère des Affaires étrangères. Prétends-tu les tuer tous en duel? Et si tu es tué, que devient ta mère? car le diable m'emporte si je pense à toi après que je ne te verrai plus. Pour toi, depuis trois mois, je cours les chances de prendre un accès de goutte qui peut fort bien m'enlever. Je passe ma vie à cette Bourse qui est plus humide que jamais depuis que j'y mets les pieds.
«—Ainsi, vous faites la guerre au pauvre petit quart d'heure de liberté que je puis encore avoir! Sans reproche, vous m'avez pris tous mes moments. Il n'est pas de pauvre diable d'ambitieux qui travaille autant que moi, car je compte pour travail, et le plus pénible, dans la disposition d'esprit où je me trouve, les séances à l'Opéra...
«—Si tu partais, en revenant au bout de six mois tu trouverais ta réputation complètement perdue, et tes mauvaises qualités seraient établies sur des faits incontestables et parfaitement oubliés. C'est ce qu'il y a de pire pour une réputation. Il faut ensuite ramener l'attention du public et se donner l'inflammation à la blessure pour la guérir. M'entends-tu?
«—Que trop, hélas! Je vois que vous ne voulez pas de six mois de voyage ou de six mois de présence, en échange de MlleGosselin.
«—Ah! tu parais devenir raisonnable, le ciel en soit béni! Mais comprends donc que je ne suis pas baroque. Mmede Beauséant dispose de vingt, de trente, peut-être de quarante espions diplomatiques, appartenant à la bonne compagnie et plusieurs à la très haute société. Il y a là des espions volontaires, tels que X... qui a quarante mille livres de rente. Mmela princesse de Morvan est à ses ordres.
«Ces gens ne manquent pas de tact, la plupart ont servi sous dix ou douze ministres et la personne qu'ils ont étudiée de plus près avec le plus de soin, c'est naturellement leur ministre. Je les ai surpris jadis, ayant des conférences entre eux à ce sujet. Même j'ai été consulté par demi ou trois qui m'ont des obligations d'argent. Quatre ou cinq,—M. le comte X... par exemple, que tu vois chez moi,—quand ils peuvent donner une nouvelle, veulent jouer à la rente et n'ont pas toujours ce qu'il faut pour couvrir les différences. Je leur rends service, par-ci par-là, pour de petites sommes. Enfin, pour le dire tout, j'ai obtenu l'aveu, il y a deux jours, que le Beauséant a une colère bleue, contre toi. Il passe pour n'avoir du cœur que lorsqu'il y a un grand cordon à gagner. Peut-être rougit-il de s'être trouvé faible en ta présence. Le pourquoi de sa peine, je l'ignore, mais il te fait l'honneur de te haïr.
«Ce dont je suis sur, c'est qu'on a organisé la mise en circulation d'une calomnie qui tend à te faire passer pour saint-simonien, retenu à grand peine dans le monde par ton amitié pour moi. Après moi, tu arboreras le saint-simonisme et tu te feras chef de quelque nouvelle religion.
«Je ne répondrais pus même, si la colère de Beauséant lui dure, que quelqu'un de ces espions ne le servît avec trop de zèle... Plusieurs de ces messieurs, malgré leurs brillants cabriolets, ont souvent le plus urgent besoin d'une gratification de cinquante louis et seraient trop heureux d'accrocher cette somme au moyen d'un duel. C'est à cause de cette partie de mon discours que j'ai la faiblesse de parler. Tu me fais faire, coquin, ce qui ne m'est pas arrivé depuis quinze ans: manquer à la parole que je me suis donnée à moi-même. C'est à cause de la gratification de cinquante louis, gagnée si l'on t'envoiead patres, que je n'ai pas pu te parler devant ta mère. Si elle le perd, elle meurt, et j'aurai beau faire des folies, rien ne pourrait me consoler de sa perte, et,—ajouta-t-il avec emphase,—nous aurions une famille effacée du monde.
«—Je tremble que vous ne vous moquiez de moi, dit Lucien d'une voix qui semblait s'éteindre à chaque mot. Quand vous me faites une épigramme, elle me semble si bonne que je me la répète pendant huit jours contre moi-même, et le Méphistophélès que j'ai en moi, triomphe de la partie agissante. Ne me plaisantez pas, car je saurai être sincère. Ne me persiflez pas pour une chose que vous savez sans doute, mais que je n'ai jamais avouée à âme qui vive.
«—Diable! c'est du neuf en ce cas. Je ne t'en parlerai jamais.
«—Je tiens, ajouta Lucien d'une voix brève et en regardant le parquet, à être fidèle à une maîtresse que je n'ai jamais eue. Le moral entre pour si peu dans mes relations avec MmeRaymonde qu'elle ne me donne presque pas de remords. Et cependant—vous allez vous moquer de moi—elle m'en donne souvent! quand je la trouve gentille. Mais quand je ne lui fais pas la cour, je suis triste, sombre et il me vient des idées de suicide—car rien ne m'amuse... Répondre à votre tendresse c'est seulement un devoir moins pénible que les autres.
Je n'ai trouvé de distraction complète qu'auprès du lit de ce malheureux Kortis, et encore à quel prix! Je côtoyais l'infamie!
«Mais vous vous moquez de moi, dit Lucien, en osant relever les yeux à la dérobée.
«—Pas du tout. Heureux qui a une passion, fût-ce d'être amoureux d'un diamant, comme cet Espagnol dont Tallemant des Réaux raconte l'histoire.
«La vieillesse n'est, autre chose que la privation de folies, l'absence d'illusions et de passions. Je place l'absence des folies bien avant la diminution des forces physiques. Je voudrais être amoureux, fût-ce de la plus laide cuisinière de Paris, et qu'elle répondît à ma flamme.
«Je dirai comme saint Augustin: «Credo quia absurdum.» Plus la passion serait absurde, plus je l'envierais.»
Et la physionomie de M. Leuwen prit un caractère de solennité que Lucien ne lui avait jamais vu. (C'est que M. Leuwen n'était jamais absolument sérieux. Quand il n'avait personne de qui se moquer, il se moquait de lui-même, souvent sans que MmeLeuwen même s'en aperçût.) Ce changement de physionomie plut à notre héros et encouragea sa faiblesse.
«—Eh bien, reprit-il d'une voix plus assurée, si je fais la cour à MlleGosselin ou à toute autre demoiselle célèbre, tôt ou tard, je serai obligé d'être heureux, et c'est ce qui me fait horreur. Ne vous est-il pas égal que je prisse une femme honnête?»
M. Leuwen éclata de rire.
«—Ne... te... fâche pas, dit-il en étouffant. Je resterai fidèle... à notre traité; c'est de la partie réservée du traité... que je ris... Et où diable... prendras-tu ta femme honnête?...
«Ah! mon Dieu, fit-il en riant aux larmes, et quand enfin, un beau jour... ta femme honnête confessera sa sensibilité à ta passion, quand enfin sonnera l'heure du berger... que fera le berger?...
«—Je lui reprocherai gravement de manquer à la vertu, dit Lucien d'un grand sang-froid. Cela ne sera-t-il pas digne de ce siècle moral?
«—Pour que la plaisanterie fût bonne, il faudrait choisir cette maîtresse dans le faubourg Saint-Germain.
«—Mais vous n'êtes pas duc, et je ne sais pas avoir de l'esprit et de la gaieté, en ménageant trois ou quatre préjugés saugrenus, dont nous rions même dans nos salons du juste-milieu, si stupides d'ailleurs.»
Tout en parlant, Lucien vint à songer à quoi il s'engageait insensiblement; il tourna à la tristesse sur-le-champ, et dit malgré lui:
«—Quoi, mon père, une grande passion! Avec ses assiduités, sa constance, son occupation de tous les moments.
«—Fais ton arrêt toi-même, et choisis ton supplice.J'en conviens, la plaisanterie serait meilleure avec une vertu à haute pitié et à privilège. Et d'ailleurs le pouvoir, qui est une bonne chose, se retire de ces gens-là, quand ils viennent à nous.
«Eh bien! parmi nous autres, nouvelle noblesse, gagnée en écrasant ou en escamotant la révolution de Juillet...
«—Ah! je vois où vous voulez en venir.
«—Eh bien! dit M. Leuwen du ton de la plus parfaite bonne foi, où veux-tu trouver mieux? N'est-ce pas une vertu,d'aprèscelles du faubourg Saint-Germain?
«—Comme Dangeau n'était pas un grand seigneur, mais d'après un grand seigneur! Ah! elle est trop ridicule à mes yeux; jamais je ne pourrai m'accoutumer à avoir une grande passion pour MmeGrandet. Dieu! quel flux de paroles, quelles prétentions!
«—Chez MlleGosselin, tu auras des gens désagréables et de mauvais ton. D'ailleurs plus elle est différente de ce que l'on a aimé, moins il y a d'infidélité.»
M. Leuwen alla se promener à l'autre bout du salon. Il se reprochait cette allusion.
«—J'ai manqué au traité. Cela est mal, fort mal. Quoi! même avec mon fils, ne puis-je pas me permettre de penser tout haut?
«Mon ami, ma dernière phrase ne vaut rien et je parlerai mieux à l'avenir. Mais voilà trois heures qui sonnent. Si tu fais ce sacrifice, c'est pour moi et uniquement pour moi. Je ne te dirai point que, comme le prophète, tu vis dans un nuage depuis plusieurs mois, et qu'au sortir du nuage, tu seras tout étonné du nouvel aspect de toutes choses. Tu en croiras toujours plus les sensations que mes récits. Ainsi ce que mon amitié te demande, c'est le sacrifice de six mois de ta vie. Il n'y aura de très amer que le premier. Ensuite tu prendras certaines habitudes dans ce salon où vont quelques hommes paisibles, si toutefois tu n'en es pas expulsé par la vertu terrible de MmeGrandet, auquel cas nous chercherions une autre vertu. Te sens-tu le courage de signer un engagement de six mois?»
Lucien se promenait dans le salon et ne répondait pas.
«—Si tu dois signer le traité, signons-le tout de suite, et tu me donneras une bonne nuit, car,—fit-il en souriant,—depuis quinze jours, à cause de vos beaux yeux, je ne dors plus.»
Lucien s'arrêta, le regarda et se jeta dans ses bras. M. Leuwen père fut très sensible à cette embrassade; il avait soixante-cinq ans!
Lucien lui dit, pendant qu'il était dans ses bras:
«—Ce sera le dernier sacrifice que vous me demanderez?
«—Oui, mon ami, je te le promets. Tu fais mon bonheur. Adieu!»
Lucien resta debout dans le salon, profondément pensif. Ce mot si touchant:tu fais mon bonheur, retentissait dans son cœur.
Mais d'un autre côté, faire la cour à MmeGrandet lui semblait une chose horrible.
«—Voyons ce que dit la raison, se dit-il tout à coup. Quand je n'aurais pour mon père aucun des sentiments que je lui dois en stricte justice, je suis obligé de lui obéir, car enfin j'ai été incapable de gagner quatre-vingt-quinze francs par mois. Si mon père ne me donnait pas ce qu'il faut pour vivre à Paris, ce que je devrais faire pour gagner de quoi vivre ne serait-il pas plus pénible que de faire la cour à MmeGrandet?»
Lucien prolongea longtemps son examen. Comment ferait-il le lendemain pour marquer à MmeGrandet qu'il l'adorait. Et ce mot le jeta peu à peu dans le profond et tendre souvenir de Mmede Chasteller. Il y trouva tant de charme qu'il finit par se dire:
«—À demain les affaires.»
Ce demain n'était qu'une façon de parler. Quand il éteignit sa bougie, les tristes bruits d'une matinée d'hiver remplissaient déjà la rue.
Il eut, ce jour-là, beaucoup de travail au bureau de la rue de Grenelle et à la Bourse. Jusqu'à deux heures, il examina les articles d'un grand règlement qu'il fallait rendre le soir même. Depuis quelque temps le ministre avait pris l'habitude de renvoyer à l'examen sérieux de Lucien les rapports de ses chefs de division, travail qui exigeait plutôt du bon sens et de la probité qu'une profonde connaissance des 4.400 lois, arrêts, circulaires, qui régissaient le ministère de l'Intérieur. Le ministre avait donné à ces rapports de Lucien le nom desommaires succinctset ces sommaires succincts avaient souvent de dix à quinze pages. Très occupé par les affaires du télégraphe, Lucien avait été obligé de laisser en retard plusieurs de ces travaux. Il prit un cabriolet qui roula rapidement vers le comptoir de son père et, de là, à la Bourse. Comme à l'ordinaire, il se garda bien d'y entrer, mais attendit des nouvelles de ses agents dans les cafés voisins et en regardant les boutiques d'estampes.
Tout à coup, il rencontra trois domestiques de son père qui le cherchaient partout pour lui remettre un billet de deux lignes:
«Courez à la Bourse. Entrez-y vous-même et arrêtez toute l'opération. Coupez net. Faites revendre, même à perte, et cela fait, venez bien vite me parler.»
Cet ordre l'étonna beaucoup; il courut l'exécuter et il eut assez de peine. Enfin il put courir chez son père.
«—Eh bien, as-tu défait cette affaire?
«—Tout à fait: mais pourquoi la défaire? elle me semble...
«—C'est de bien loin, la meilleure affaire dont nous nous soyons occupés. Il y avait là trois cent mille francs à réaliser. Ton ministre te le dira si tu sais l'interroger. Va le retrouver, il est fou d'inquiétude.»
Lucien courut au ministère et trouva M. de Vaize qui attendait enfermé à double tour dans sa chambre et tourmenté par une profonde agitation.
«—Êtes-vous parvenu à tout défaire?
«—Tout absolument, à dix mille francs près que j'avais fait acheter par un M. Bourbon que je n'ai pas retrouvé.
«—Ah! cher ami, je sacrifierais un billet de cinq cents francs, je sacrifierais même un billet de mille francs pour ravoir cette bribe et ne pas paraître avoir fait la moindre affaire sur cette damnée dépêche. Il y a longtemps que je ne doute plus de votre prudence et que je suis sur de vous.Onse réserve cette affaire, et encore c'est par miracle que je l'ai su. Il faut à tout prix retrouver M. Bourbon et retirer les dix mille francs. Et il faut encore que demain vous soyez assez complaisant pour acheter une jolie montre de femme. Voici deux mille francs, faites bien les choses: allez jusqu'à trois mille au besoin. Peut-on pour cela avoir quelque chose de présentable?
«—Je le crois.
«—Eh bien, il faudra faire remettre cette jolie montre de femme, par une personne sûre, et avec un volume des romans de Balzac, portant un chiffre impair: 3, 1, 5, à MmeLavernange, rue Sainte-Anne, n° 90. À présent que vous savez tout, mon ami, encore un acte de complaisance; ne laissez pas la chose faite à demi. Raccrochez-moi ces dix mille francs et qu'il ne soit pas dit ou du moins que l'on ne puisse pas prouver, à qui de droit, que j'ai fait, moi ou les miens, la moindre affaire sur cette dépêche...
«—Votre Excellence ne doit avoir aucune inquiétude à ce sujet», dit Lucien en prenant congé avec tout le respect possible.
Il n'eut aucune peine à trouver ce M. Bourbon qui dînait tranquillement à son troisième étage avec sa femme et ses enfants, et moyennant l'assurance de payer la différence à la revente, le soir même, au café Tortoni, ce qui pouvait monter à cinquante ou cent francs, toute trace de l'opération fut anéantie, ce dont Lucien prévint le ministre par un mot.
Il arriva chez son père à la fin du dîner... Il était tout joyeux, et la corvée du soir, dans le salon de MmeGrandet ne lui semblait plus qu'une chose fort simple. Tant il est vrai que les caractères qui ont leur imagination pour ennemie doivent agir beaucoup avant d'accomplir une chose pénible, et jamais y réfléchir.
«—Ma mère, pardonnez-moi tontes les choses communes que je vais dire avec emphase, dit Lucien à sa mère, en la quittant sur les neuf heures.»
En entrant à l'hôtel Grandet, il examinait curieusement le portier, et cette cour, cet escalier, au milieu desquels il allait manœuvrer. Tout était magnifique, mais trop neuf. Dans l'antichambre, un paravent de velours bleu garni de clous d'or, et un peu usé, disait aux passants:Ce n'est pas d'hier seulement que nous sommes riches...
Lucien trouva MmeGrandet en petit comité: il y avait sept à huit personnes dans l'élégante rotonde où elle recevait à cette heure. Elle examinait, avec des bougies que l'on plaçait successivement sur tous les points, un buste de Cléopâtre, que l'on venait de lui envoyer. L'expression de la reine d'Égypte était simple et noble. Toutes les personnes présentes faisaient des phrases et l'admiraient.
Un député du centre complaisant, attaché à la maison, proposa une poule au billard.
Lucien reconnut la grosse voix qui, à la Chambre, est chargée de rire, quand par hasard on fait quelque proposition généreuse.
MmeGrandet sonna avec empressement pour faire éclairer le billard.
Tout semblait à Lucien avoir une physionomie nouvelle.
«—Il est bon à quelque chose, pensa-t-il, d'avoir des projets, quelque ridicules qu'ils soient. Elle a une taille charmante et le jeu de billard fournit cent occasions de se placer dans les poses les plus gracieuses. Il est étonnant que les convenances religieuses du faubourg Saint-Germain ne se soient pas encore avisées de proscrire ce jeu!»
Au billard, Lucien commença à parler et ne cessa presque plus. Sa gaieté augmentait à mesure que le succès de ses propos communs et lourds venait chasser l'image de l'embarras que devait lui causer l'ordre de faire la cour à MmeGrandet. Il se donnait l'esprit de se moquer de lui-même, de ce qu'il disait; c'était de l'esprit d'arrière-boutique, des anecdotes imprimées partout, des nouvelles de journaux.
Il considérait avec une admiration assez peu dissimulée les charmantes poses que prenait MmeGrandet.
«—Grand Dieu! qu'eût dit Mmede Chasteller si elle avait surpris un de ces regards.
Mais il finit l'oublier pour être heureux ici!» se dit-il, et il éloigna cette idée fatale, mais pas assez vite pour que son regard n'eût pas l'air fort ému.
MmeGrandet le regardait elle-même d'une façon assez singulière; point tendre, il est vrai, mais assez étonnée. Elle se rappelait vivement tout ce que Mmede Thémines lui avait appris quelques jours auparavant de la passion que Lucien avait pour elle.
«—Réellement il est présentable, pensait-elle; il a beaucoup de distinction.»
À la poule, le hasard avait donné à Leuwen la bille n° 6. Un grand jeune homme silencieux, apparemment adorateur muet de la maison, eut le n° 5 et Grandet le n° 4.
Lucien essaya de tuer le 5, y réussit, et se trouva par là chargé de jouer sur MmeGrandet et de la faire gagner, ce dont il s'acquitta avec assez de grâce. Il tentait tou jours les coups les plus difficiles, et avait le malheur de ne jamais faire la bille de MmeGrandet, et de la placer presque toujours dans une position avantageuse.
MmeGrandet était heureuse.
«—La chance de gagner une poule de vingt francs donnerait-elle de l'émotion à cette âme de femme de chambre logée dans un si beau corps? La poule va finir: voyons si ma conjecture est fondée.»
Il se laissa tuer; alors ce fut le n° 7 à jouer sur MmeGrandet. Ce numéro était tenu parmi préfet en congé, grand hâbleur et porteur de toutes les prétentions, même de celle de bien jouer au billard. Ce fat montrait une exaltation de mauvais goût à parler des coups qu'il allait faire, et menaçait MmeGrandet de faire sa bille ou de la mal placer.
Celle-ci, voyant son sort changé par la mort de Leuwen, prit de l'humeur, les coins de sa bouche si fraîche se serrèrent contre ses dents.
Au troisième mauvais coup que lui infligeait le préfet, elle regarda Lucien avec une expression de regret. Bientôt, en effet, elle perdit la partie, mais Lucien avait fait de tels progrès dans son esprit, qu'elle jugea à propos de lui adresser une petite dissertation géométrique et profonde, sur les angles que forment les billes d'ivoire en frappant les bandes du billard. Leuwen fit des objections.
«—Ah! vous êtes un élève de l'École polytechnique! Mais vous êtes un élève chassé et sans doute pas très fort en géométrie.»
Il invoqua des expériences, on mesura des distances sur le billard. MmeGrandet eut l'occasion d'étaler de charmantes poses et de jeter des éclats de voix. De ce moment, Lucien fut vraiment bien; MmeGrandet ne quitta les expériences que pour lui offrir de faire une partie de billard avec elle.
Sur les dix heures, il vint assez de monde, et sur les onze heures, M. Grandet arriva avec un ministre. Bientôt survint un second ministre, et, sur ses pas, les trois ou quatre députés les plus influents. Cinq ou six savants qui se trouvaient là, se mirent à faire bravement la cour aux Ministres et même aux députés. Ils eurent aussitôt pour rivaux deux ou trois littérateurs célèbres, un peu moins plats dans la forme, et, peut-être, plus esclaves au fond, mais cachant leur bassesse sous une urbanité parfaite. Ils débitaient d'une voix périodique et adoucie des compliments indirects et admirables de délicatesse.
À ce moment, MmeGrandet vint, du bout du salon, adresser la parole à Lucien.
«—Voilà une impertinence, se dit-il en riant. Où diable a-t-elle pris cette attention délicate? Serais-je duc sans le savoir?»
Les députés étaient devenus abondants dans le salon. Ils parlaient haut et cherchaient à faire du bruit. Ils levaient le plus possible leurs têtes grisonnantes et essayaient de se donner des mouvements brusques. L'un posait sa belle boîte d'or sur la table où il jouait de façon à faire retourner les voisins; un autre s'établissait sur sa chaise, la faisait remuer à chaque instant sur le parquet, sans égard pour les oreilles des personnes présentes.
Ils avaient tous l'importance du gros propriétaire qui vient de renouveler un bail avantageux.
Celui qui se remuait avec tant de bruit sur sa chaise vint, un instant après, dans la salle de billard et demanda à Lucien laGazette de Francequ'il lisait. Il pria pour ce petit service d'un air si bas, que notre héros en fut tout attendri. Cet ensemble lui rappelait Nancy.
Il sortit de sa rêverie en entendant rire à ses côtés. Un écrivain célèbre racontait une anecdote fort plaisante sur l'abbé Barthélemy, auteur duVoyage d'Anacharsis; puis vint une anecdote sur Marmontel, ensuite une troisième sur l'abbé Delille.
«—Le fond de toute cette gaieté est sec et triste. Ces gens d'académie ne vivent que sur les ridicules de leurs prédécesseurs. Ils mourront banqueroutiers, eux et leurs successeurs. Ils sont trop timides, même pour faire des sottises.»
Au commencement de la quatrième anecdote sur les ridicules de Chénier, Lucien n'y put tenir et regagna le grand salon, par une galerie garnie de bustes et que l'on tenait moins éclairée. Devant une porte, il rencontra MmeGrandet qui lui adressa encore la parole.
«—Je serais un ingrat si je ne me rapprochais pas de son groupe, au cas où il lui prendrait envie de faire sa MmeStaël.»
Il n'eut pas longtemps à attendre.
On avait, ce soir-là, présenté à MmeGrandet un jeune savant allemand, à grands cheveux blonds séparés au milieu du front, et horriblement maigre. Elle parla d'Homère, de l'École d'Alexandrie, des découvertes faites par les Allemands. On en vint aux antiquités chrétiennes, et pour en parler, MmeGrandet prit un air sérieux, les coins de sa bouche s'abaissèrent.
Cet Allemand, nouvellement présenté, ne se mit-il pas à attaquer la messe, en présence d'une bourgeoise de la cour de Louis-Philippe? (Ces Allemands sont les rois de l'inconvenance.)
La messe n'était au Vesiècle, disait-il, qu'une réunion où l'on rompait le pain en mémoire de Jésus-Christ. C'était une sorte de thé de gens bien pensants. Il n'entrait dans l'idée de personne que l'on fit actuellement quelque chose différant le moins du monde d'une action ordinaire, et encore moins que l'on fit un miracle du changement de pain et de vin dans le corps et le sang du Sauveur. Ce thé des premiers chrétiens a augmenté d'importance et la messe s'est formée.
«—Mais, grand Dieu! où voyez-vous cela, monsieur? disait MmeGrandet effrayée. Apparemment dans quelques-uns de vos autours allemands, ordinairement pourtant si amis des idées sublimes et mystérieuses, et par là si chères à tout ce qui pense bien. Quelques-uns se seront égarés, et leur langue, malheureusement si peu connue de mes légers compatriotes, les met à l'abri de toute réfutation.
«—Non, madame! Les Français aussi sont fort savants, reprenait le jeune dialecticien allemand qui, pour faire durer les discussions, avait appris un formulaire de politesse. La littérature française est si belle, les Français ont tant de trésors, qu'ils sont comme les gens tropriches, ils ignorent leurs richesses. Toute celle histoire véritable de la messe, je l'ai trouvée dans le Père Mabillon, qui vient de donner son nom à une des rues de votre brillante capitale. À la vérité, cela ne figure pas dans le texte de Mabillon—le pauvre moine ne l'eût pas osé—mais dans les notes. Votre messe, madame, estime invention d'hier.»
MmeGrandet avait répondu jusque-là par des phrases entrecoupées et insignifiantes, à quoi notre Allemand, relevant ses lunettes, répliquait par des faits, et comme on les lui contestait par des citations, le monstre faisait preuve d'une mémoire étonnante.
MmeGrandet était excessivement contrariée.
«—Comme Mmede Staël, se disait-elle, eût été belle dans ce moment, au milieu d'un cercle si nombreux et si attentif. Il y a au moins trente personnes qui nous écoutent, et je vais rester sans un mot de réponse et il est trop tard pour me lâcher.»
Après avoir compté les auditeurs qui, après s'être moqués de l'étrange tournure de l'Allemand, commençaient maintenant à l'admirer, précisément à cause de sa dégaine et de la façon de relever ses lunettes, les yeux de MmeGrandet rencontrèrent ceux de Lucien.
Dans sa terreur, elle lui demanda presque grâce.
Elle venait d'éprouver que son regard le plus enchanteur n'avait aucun effet sur ce jeune Allemand qui s'écoutait parler et ne voyait rien.
Lucien vit dans ce regard suppliant un appel à la bravoure; il perça le cercle et vint se placer auprès du dialecticien.
Il avait un peu trop compté sur ses moyens, et enfin, comme il ne savait pas le premier mot de cette question, pas même dans quelle langue avait écrit Mabillon, il fut battu. Mais MmeGrandet était sauvée. À une heure, il quitta cette maison où l'on avait tout fait pour chercher à lui plaire. Son âme était desséchée. Ce fut avec délices qu'il se permit un tête-à-tête d'une heure avec le souvenir de Mmede Chasteller. Les gens de lettres, les savants, les députés dont il venait de voir la fleur ce soir-là, le faisaient douter de la possibilité d'existence d'êtres comme Mmede Chasteller. D'ailleurs toutes ces personnes n'avaient garde de paraître dans le salon horriblement méchant de M. Leuwen père. Là, tout le monde se moquait de tout le monde, tant pis pour les sols et pour les hypocrites qui n'avaient pas infiniment d'esprit. Les titres de duc, de pair de France, de colonel de la garde nationale—comme l'avait éprouvé M. Grandet—ne mettait personne à l'abri de l'ironie la plus gaie.
«—Je n'ai rien à demander à la faveur des hommes, gouvernants ou gouvernés, disait quelquefois M. Leuwen dans son salon. Je ne m'adresse qu'à leur bourse. C'est à moi de leur prouver, dans mon cabinet, le malin, que leurs intérêts et les miens sont les mêmes. Hors de mon cabinet, je n'ai qu'un intérêt: me délasser et rire des sots, qu'ils soient sur le trône ou dans la crotte. Ainsi, mes amis, moquez-vous de moi, si vous pouvez.»
Toute la matinée du lendemain, Lucien travailla à voir clair dans une dénonciation sur Alger, faite par un M. Gaudin. Le roi avait demandé un avis motivé à M. le comte de Vaize, lequel avait été d'autant plus flatté que cette affaire regardait le ministère de la guerre. Il avait passé la nuit à faire un beau travail, puis il avait fait appeler Lucien:
«—Mon ami, critiquez-moi cela impitoyablement, dit-il en lui remettant son cahier tout barbouillé. Trouvez-moi des objections. J'aime mieux être critiqué en secret par mon aide de camp, que par mes collègues en plein conseil. À mesure que vous ne vous servirez plus d'une de mes pages, faites-la copier par un commis discret; n'importe l'écriture. Comme il est fâcheux que la vôtre soit si détestable. Réellement, vous ne formez pas vos lettres. Ne pourriez-vous pas tenter une réforme?
«—Est-ce qu'on réforme l'habitude? Si cela se pouvait combien de voleurs qui ont deux millions deviendraient honnêtes hommes...
«—Ce Gaudin prétend que le général lui a fermé la bouche avec 1.500 louis... Au reste, mon cher ami, j'ai besoin de la mise au net et de votre critique avant huit heures. Je veux mettre cela dans mon portefeuille. Mais je vous demande une critique sans pitié. Si je pouvais compter que votre père ne tirerait pas une épigramme des trésors de la Casbah, je payerais au poids de l'or son avis sur cette question...»
Lucien feuilletait la minute du ministre qui avait douze pages.
«—Pour tout au monde, mon père ne lirait un rapport aussi long, et encore il faudra vérifier les pièces.»
Il trouva que cette affaire était aussi difficile, pour le moins, que l'origine de la monarchie.
À sept heures et demie, il envoya au ministre son travail, et ce travail était aussi long que le rapport du comte de Vaize et sa mise au net.
Sa mère avait fait naître des incidents pour prolonger le dîner, et à son arrivée il n'était pas encore fini.
«—Qui t'amène si tard? dit M. Leuwen.
«—Son amitié pour sa mère, dit MmeLeuwen; certainement il eût été plus commode pour lui d'aller au cabaret. Que puis-je faire pour te marquer ma reconnaissance? demanda-t-elle à son fils.
«—Engager mon père à me donner son avis sur un petit opuscule de ma façon que j'ai là, dans ma poche...»
Et l'on parla d'Alger, de la Casbah, de 48 millions, de 13 millions volés jusqu'à neuf heures et demie.
«—Et MmeGrandet?
«—Je l'avais tout à fait oubliée...
«—Il faut y retourner... et dès demain...»
* * *
Lucien était tout homme d'affaires ce jour-là; il courut chez MmeGrandet comme il serait allé à son bureau pour une affaire en retard. Il traversa lentement la cour, l'escalier, l'antichambre, en souriant de la facilité de l'affaire dont il allait s'occuper. Il avait le même plaisir qu'à retrouver une pièce importante, un instant égarée au moment où on la chercherait pour un rapport au roi.
Il trouva MmeGrandet entourée de douze complaisants ordinaires; ces messieurs disputaient sur un certain M. Greslin, nommé référendaire à la Cour des comptes—moyennant 12.000 francs comptés à la cousine de la maîtresse du comte de Vaize. Celui-ci s'enquérait si l'épicier du coin, major de la garde nationale et fournisseur de l'État, oserait mécontenter lesbonnespratiques et votait dans le sens de son journal. Un autre de ces messieurs, jésuite avant 1800 et maintenant lieutenant de grenadiers, décoré, venait de dire qu'un des commis de l'épicier était abonné auNational, ce qu'il n'eût certes osé faire si son patron avait eu toute l'horreur convenable pour cette rapsodie républicaine et désorganisatrice. Chaque mot diminuait sensiblement aux yeux de Lucien la beauté de MmeGrandet. Pour comble de misère, elle se mêlait fort à cette discussion qui n'eût pas déparé la loge d'un portier. Il s'aperçut aussi qu'elle le recevait froidement et il en fut amusé.
MmeGrandet se dit tout à coup presque en riant, mouvement rare chez elle:
«—S'il a pour moi cette passion que Mmede Thémines lui prête, il faut le rendre tout à fait fou. Et pour cela le régime des rigueurs convient peut-être à ce beau jeune homme, et me convient certainement beaucoup.»
Au bout d'une demi-heure, Lucien se voyant décidément reçu avec une froideur marquée, se trouva à l'égard de MmeGrandet dans la situation d'un connaisseur qui marchande un tableau médiocre: tant qu'il compte l'avoir pour quelques louis, il exagère ses beautés; les prétentions du vendeur s'élevant, le tableau devient ridicule et le connaisseur ne voit que les défauts.
«—Je suis ici, pensait Lucien, pour avoir une grande passion aux yeux de ces nigauds. Or, que fait-on, quand, dévoré par un amour violent, on se voit aussi mal reçu par l'objet de sa flamme? On tombe dans la plus sombre et silencieuse mélancolie!»
Et il ne dit plus un mot.
Sur les dix heures arriva à grand bruit M. de Torset, jeune ex-député, fort bel homme, et rédacteur éloquent d'un journal ministériel.
«—Avez-vous lu leMessager, madame? dit-il en s'approchant de la maîtresse de la maison d'un air commun, presque familier, et comme voulant faire prendre acte de cette familiarité avec une jeune femme dont le monde s'occupait. Ils ne peuvent répondre à ces quelques lignes, que j'ai lancées ce matin, sur l'exaltation et la dernière période des idées de ces réformistes. J'ai traité en deux mots l'augmentation du nombre des électeurs. L'Angleterre en a 800.000, et nous 180.000 seulement. Mais si je jette un coup d'œil rapide sur l'Angleterre, que vois-je avant tout? Quelle sommité frappe mon regard de son éclat brillant? Une aristocratie puissante et respectée, une aristocratie qui a des racines profondes dans les habitudes de ce peuple sérieux avant tout, et sérieux parce qu'il est biblique. Que vois-je de ce côté-ci du détroit? Des gens riches pour tout potage. Dans deux ans l'héritier de leur nom et de leur richesse sera peut-être à Sainte-Pélagie.
«—Ce Gascon impudent se croit obligé de parler comme les livres de M. de Chateaubriand,» se dit Lucien.
Il entendit tant de sottises, il vit tant de sentiments bas et mesquins étalés avec orgueil, qu'à un moment il crut être dans l'antichambre de son père.
«—Quand ma mère a des laquais qui causent comme M. de Torset, elle les renvoie.»
Lorsque arriva l'inévitable proposition d'une poule, il vit que M. de Torset se disposait à prendre une bille. Et comme il ne se sentait pas la force de remuer autour du billard, il sortit silencieusement avec la démarche lente qui convient au malheur.
«—Il n'est que onze heures,» se dit-il, et pour la première fois de la saison, il courut à l'Opéra avec quelque plaisir.
Il trouva MlleGosselin dans la loge grillée de son père: elle était seule depuis un quart d'heure et mourait d'envie de parler. Il l'écouta avec un plaisir qui le surprit, et fut charmant pour elle. Au plus fort de la causerie, la porte de la loge s'ouvrit avec fracas pour donner passage à S. E. le comte de Vaize.
«—C'est vous que je cherchais, dit-il à Lucien, avec un sérieux qui n'était pas exempt d'importance. Cette petite fille est-elle sûre?»
Quelque bas que ces derniers mots fussent prononcés, MlleGosselin les saisit.
«—C'est une question que l'on ne m'a jamais faite impunément, s'écria-t-elle, et puisque je ne puis pas chasser Votre Excellence, je remets ma vengeance à la Chambre prochaine!» et elle s'enfuit.
«—Pas mal, dit Lucien en riant, réellement pas mal!
«—Mais peut-on, quand en est dans les affaires, et dans les plus grandes, être aussi léger que vous! grommela le ministre avec l'humeur naturelle à l'homme qui, embrouillé dans des pensées difficiles, se voit distrait par une fadaise.
«—Je me suis vendu corps et âme à Votre Excellence pour les matinées; mais il est onze heures du soir, et, parbleu, les soirées sont à moi. Que m'en donnerez-vous si je les vends? fit Lucien toujours gaiement.
«—Je vous ferai lieutenant, de sous-lieutenant que vous êtes!
«—Hélas! cette monnaie est fort belle, mais je ne saurais qu'en faire.
«—Il viendra un moment où vous en sentirez tout le poids. Mais nous n'avons pas le temps de faire de la philosophie!... Pouvez-vous fermer cette loge?
«—Rien n'est plus facile,» et Lucien tira le verrou.
Pendant ce temps, le comte de Vaize regardait si l'on pouvait entendre des loges voisines. Il n'y avait personne, et malgré coin Son Excellence se cacha soigneusement derrière une colonne.
«—Par votre mérite, vous êtes devenu mon premier aide de camp. Votre place n'était rien et je ne vous y avais appelé que pour faire la conquête de M. votre père: vous avez créé la place, elle n'est point sans importance! Je viens de parler de vous au roi.»
Le ministre s'arrêta, s'attendant à un grand effet; il regarda attentivement Lucien et ne vit qu'une attention triste.
«—Malheureuse monarchie! pensa le comte de Vaize! Le nom du roi est dépouillé de tout son effet magique. Il est réellement impossible de gouverner avec ces petits journaux qui démolissent tout.»
Après un silence de dix secondes:
«—Mon ami, reprit-il, le roi approuve que je vous charge d'une double mission électorale.
«—Votre Excellence n'ignore pas que ces missions ne sont précisément pas tout ce qu'il y a de plus honorable aux yeux d'un public abusé.
«—C'est ce que je suis loin d'accorder, permettez-moi de vous le dire; j'ai plus d'expérience que vous.
«—Et moi, monsieur le comte, j'ai assez d'indépendance et trop peu de dévouement au pouvoir, pour supplier Votre Excellence de confier ces sortes de missions à un plus digne!
«—Mais, mon ami, c'est un des devoirs de votre place, de cette place dont vous avez fait quelque chose.
«—En ce cas, j'ai une seconde prière à ajouter à la première; c'est celle d'agréer ici ma démission et mes remerciements de vos bontés pour moi.
«—Je ne puis parler de cette démission qu'avec M. votre père...
«—Je voudrais bien, monsieur le comte, ne pas être obligé à chaque instant d'avoir recours au génie de mon père; s'il convient à Votre Excellence de m'expliquer ces missions, et s'il n'y a pas de combat de la rue Transnonain au fond de cette affaire, je pourrai m'en charger.
«—Je gémis comme vous sur les accidents terribles qui peuvent survenir dans l'emploi trop rapide de la force la plus légitime. Mais vous sentez bien qu'un accident déploré et réparé autant que possible, ne prouve rien contre un système. Est-ce qu'un homme qui blesse son ami à la chasse, par accident, est un assassin?
«—M. de Torset nous a parlé pendant une grande demi-heure, ce soir, sur cet inconvénient exagéré par la mauvaise presse.
«—Torset est un sot, et c'est parce que nous n'avons pas de Leuwen, ou parce qu'ils manquent de liant dans le caractère, que nous sommes quelquefois obligés d'employer des Torset. Car enfin il faut bien que la machine marche. Les arguments et les mouvements d'éloquence pour lesquels ces messieurs sont payés, ne sont pas faits pour des intelligences comme la vôtre: mais dans une armée nombreuse, tous les soldats ne sont pas des héros de délicatesse.
«—Mais qui m'assure qu'un autre ministre n'emploiera pas en mon honneur précisément les mêmes termes dont Votre Excellence se sert pour le panégyrique de M. de Torset?
«—Ma foi, mon ami, vous êtes intraitable!»
Ceci fut dit avec naturel et bonhomie, et Lucien était encore si jeune que le ton de ces paroles amena la réponse prévue.
«—Non, monsieur le comte, car, pour ne pas chagriner mon père, je suis prêt à prendre ces missions, s'il n'y a pas de sang au bout.
«—Est-ce que nous avons le pouvoir de répandre du sang? dit le ministre avec une voix différentiel où il y avait du reproche et presque du regret.
Ce mot venant du cœur frappa Lucien:
«—Voilà un inquisiteur tout trouvé.»
De son côté le ministre songeait:
«—À quoi nous en sommes réduits avec nos subalternes! Si nous en trouvons de respectueux, ce sont des hommes douteux, prêts à nous vendre au National ou à Henry V!
«—Il s'agit de deux choses, mon cher aide de camp, continua-t-il tout haut. Allez faire une apparition à Champagnié, dans le Cher, où M. votre père a de grandes propriétés, parlez à vos hommes d'affaires, et, par leur secours, tâchez de deviner ce qui rend la nomination de M. Bouleau si incertaine. Le préfet, M. de Riquebourg, est un brave homme très dévoué, très dévoué! mais qui me fait l'effet d'un imbécile. Vous serez accrédité auprès de lui, vous aurez de l'argent à distribuer sur les bords de la Loire, et, de plus, trois débits de tabac. Je crois même qu'il y aura deux directions de la poste aux lettres; le ministre des Finances ne m'a pas encore répondu à cet égard, mais je vous dirai cela par télégraphe. De plus, vous pourrez faire destituer à peu près qui vous voudrez. Vous êtes sage, vous n'userez de tous ces droits qu'avec discrétion. Ménagez l'ancienne noblesse et le clergé, entre eux et nous,il n'y a que la vie d'un enfant.Point de pitié pour les républicains, surtout pour les jeunes gens qui ont reçu une bonne éducation et qui n'ont pas de quoi vivre. Et comme vous savez que mes bureaux sont pavés d'espions, vous m'écrirez les choses importantes sous le couvert de M. votre père. Mais l'élection de Champagnié ne me chagrine pas infiniment.
«M. Malot, le libéral et le rival de Bouleau, est un hâbleur; il n'est plus jeune, et, de plus, il s'est fait peindre en uniforme de capitaine de la garde nationale, bonnet à poil en tête. Pour me moquer de lui, j'ai dissous sa garde huit jours après. Un tel homme ne doit pas être insensible à un ruban rouge qui ferait un bel effet dans son portrait. En tous les cas, c'est un hâbleur, impudent et vide qui, à la Chambre, fera tort à son parti. Vous étudierez les moyens de capter Malot en cas de non réussite pour ce fidèle Bouleau.
«Mais le grave de l'affaire c'est Caen, dans la Normandie. Vous donnerez un jour ou deux aux affaires de Champagnié, et vous vous rendrez en toute hâte à Caen. Il faut à tout prix que M. Mairobert ne soit pas élu. C'est un homme de tête et d'esprit. Avec douze ou quinze têtes comme celle-là, la Chambre serait ingouvernable. Je vous donne à peu près carte blanche, places à accorder, argent, et destitutions. Ces décisions pourraient être contrariées par deux pairs, des nôtres, qui ont de grands biens dans le pays. Mais la Chambre des pairs n'est pas gênante, et je ne veux à aucun prix de M. Mairobert. Il est riche, il n'a pas de parents pauvres, el il a la croix. Bien à faire de ce côté-là. Le préfet de Caen, M. Crépu, a tout le zèle qui ne vous brûle pas. Il a fait lui-même un pamphlet contre M. Mairobert et il a eu l'étourderie de le faire imprimer là-bas, dans le chef-lieu de sa préfecture. Je viens de lui ordonner par le télégraphe de demain matin, de ne pas en distribuer un seul exemplaire. M. de Torset a aussi composé un pamphlet, dont vous prendrez trois cents exemplaires dans votre voiture. Enfin, vous serez le maître de distribuer ou de ne pas distribuer ces pamphlets. Si vous voulez en faire un vous-même, ou bien un extrait des deux autres, vous m'obligeriez sensiblement. Mais faites tout au monde pour empêcher l'élection de M. Mairobert. Écrivez-moi deux fois par jour. Je vous donne ma parole d'honneur de lire vos lettres.»
Lucien se mit à rire.
«—Anachronisme! monsieur le comte! Nous ne sommes plus au temps de Samuel Bernard. Que peut le roi pour moi en choses raisonnables? Quant aux distinctions, M. de Torset dîne une fois ou deux, tous les mois chez Leurs Majestés. Réellement les moyens de récompense manquent à votre monarchie.
«—Pas tant que vous croyez. Si M. Mairobert est élu, malgré vos bons et loyaux services, vous serez lieutenant. S'il n'est pas nommé, vous serez lieutenant d'état-major, avec le ruban.
«—M. de Torset n'a pas manqué de nous apprendre ce soir qu'il est officier de la Légion d'honneur depuis huit jours, apparemment à cause de son article sur les maisons ruinées par le canon, à Lyon. Au reste, je me souviens du conseil donné par le maréchal Bournonville au roi d'Espagne Ferdinand VIl. Il est minuit, je partirai à deux heures du matin.
«—Bravo, bravo, mon ami. Faites vos instructions dans le genre que je vous ai indiqué, et vos lettres aux préfets et aux généraux. Je signerai le tout avant de me coucher, à une heure et demie. Probablement, il me faudra encore passer la nuit pour ces diables d'élections.
«—Pourrais-je emmener M. Coffe, qui a du sang-froid pour deux?
«—Mais je resterai seul.
«—Seul, avec quatre cents commis! Et M. Desbacs?
«—C'est un petit coquin trop malléable, qui trahira plus d'un ministre avant d'être conseiller d'État. Cependant emmenez qui vous voudrez, même ce Coffe. Pas de Mairobert à tout prix. Je vous attends à une heure et demie.»
* * *
Lucien monta chez sa mère, on lui donna la calèche de voyage de la maison de banque qui était toujours prête, et à trois heures du matin il était en route pour le département du Cher.
La voiture était encombrée de pamphlets électoraux, il y en avait partout, et jusque sur l'impériale. À peine restait-il de la place pour Lucien et M. Coffe. À six heures du soir, ils arrivèrent à Blois et s'y arrêtèrent pour dîner.
Tout à coup, un bruit énorme se fit devant l'auberge et l'hôte entra tout pâle.
«—Messieurs, sauvez-vous, on veut piller votre voiture.
«—Et pourquoi? demanda Lucien.
«—Ah! vous le savez mieux que moi.
«—Comment!» fit Lucien furieux, et il sortit vivement du salon qui était au rez-de-chaussée.
Il fut accueilli par des cris assourdissants:
«—À bas l'espion, à bas le commissaire de police!»
Rouge comme un coq, il prit sur lui de ne pas répondre et voulut s'approcher de la voiture. La foule s'écarta un peu. Pendant qu'il ouvrait la portière, une énorme pelletée de boue tomba sur sa figure et de là sur sa cravate, et comme il parlait à M. Coffe dans ce moment, la boue lui entra même dans la bouche.
Un grand commis voyageur, à favoris rouges, qui fumait tranquillement au balcon du premier étage chargé de voyageurs qui se trouvaient dans l'hôtel, dit en criant au peuple:
«—Voyez comme il est sale! Vous avez mis son âme sur sa figure.»
Ce propos fut accueilli par un éclat de rire général qui se prolongea dans toute la rue avec bruit et dura bien cinq minutes.
Lucien se retourna vivement vers le balcon pour chercher à deviner parmi ces figures qui riaient d'un rire affecté, celui qui avait parlé de lui. Mais deux gendarmes au galop arrivèrent sur la foule. Le balcon fut vidé en un instant et la foule se dissipa, dans les rues latérales. Ivre de colère, Lucien voulut entrer dans la maison pour chercher l'homme qui l'avait insulté, mais l'hôte avait barricadé la porte; ce fut en vain que notre héros y donna des coups de poing et de pied.
«—Filez rapidement, messieurs, disait le brigadier de gendarmerie d'un ton grossier, et riant lui-même de l'état de Leuwen. Je n'ai que trois hommes et ils peuvent revenir avec des pierres.»
Pendant ce temps, on attelait les chevaux en toute hâte. Lucien était fou à force de colère et parlait à Coffe qui ne répondait pas et tâchait, à l'aide d'un grand couteau de cuisine, d'ôter le plus gros de la boue fétide dont les manches de son habit étaient couvertes.
«—Il faut que je retrouve l'homme qui m'a insulté, ne cessait de répéter Lucien.
«—Dans le métier que nous faisons, vous et moi, répondit enfin Coffe avec un grand sang-froid, il faut secouer les oreilles et aller en avant.»
L'hôte survint; il était sorti par une porte de derrière, et ne put ou ne voulut répondre à Leuwen.
«—Payez-moi, monsieur, cela vaudra mieux. C'est 42 francs.
«—Vous vous moquez! Un dîner pour deux, 42 francs?
«—Je vous conseille de filer, dit le brigadier en intervenant. Ils vont revenir avec des tronçons de chou.»
Lucien remarqua que l'hôte remerciait le gendarme du coin de l'œil.
«—Comment avez-vous l'audace...
«—Monsieur, allons chez le juge de paix, répliqua l'hôte avec l'insolence d'un homme de cette classe. Tous les voyageurs de mon hôtel ont été effrayés. Il y a un Anglais et sa femme qui ont loué chez moi la moitié du premier pour deux mois, et il m'a déclaré que si je recevais chez moi des...
«—Des quoi? fit Lucien pâle de colère, en courant à la voiture pour prendre son sabre.
«—Délogeons, dit Coffe, voici le peuple qui revient.» Il jeta 42 francs à l'aubergiste, et l'on partit.
«—Je vous attendrai hors la ville; je vous ordonne de venir m'y rejoindre.
«—Ah! j'entends, répondit le brigadier, en souriant avec mépris, monsieur le commissaire a peur.»
La foule commençait à se reformer au bout de la rue.
Arrivé à vingt pas de celle-ci, le postillon prit le galop malgré les cris de Lucien.