[7]Lord Byron,Beppo.
[7]Lord Byron,Beppo.
Ces alternatives de joie et de peine, de passion et de travail, de veilles excessives et de courses immodérées, de désirs contenus et de transports subits; cette vie sans calme et sans bonheur certain m'abattit rapidement. Je sentais mes forces décroître et mon cerveau vaciller. Il me semblait que ma jeunesse m'échappait et que mon intelligence allait mourir.
Un jour, par un chaud soleil d'automne, comme nous parcourions l'île de Torcello, mes jambes défaillirent; un frisson courut dans tous mes membres et je dus pour me ranimer me coucher sur la plage et me couvrir du sable tiède que soulevait le sirocco.
Mes tempes battaient avec force; je sentais sur mes yeux clignotants un cercle de feu; mes cheveux, que le vent agitait me semblaient d'un poids énorme; mes pieds et mes jambes enfoncés dans les monticules de sable chaud, étaient froids comme si la glace les eût recouverts. Tout mon sang refluait à la tête; mes joues devenaient de plus en plus pourpres, et, vaincu par une fièvre ardente, je fus contraint d'avouer à Antonia que je souffrais. Elle me fit porter dans la gondole, m'étendit sur les coussins des banquettes et soutint jusqu'à Venise ma tête sur son bras ployé.
—Ma pauvre Antonia, lui dis-je, je crois que tes instincts de sœur de charité vont trouver à s'exercer; je suis bien malade et si je n'en meurs pas je serai pour toi un long souci.
—Quelle funèbre idée, répliqua-t-elle, mourir! y penses-tu! à présent que nous pouvions passer de si beaux jours à nous aimer!
La voix de mon cœur lui criait: «Il fallait penser plus tôt à cette tendresse tardive! ton bras, qui me soutient défaillant, il fallait l'étendre pour me préserver.»
Mais tout reproche expirait sur mes lèvres, je la remerciais de ses soins et je m'y abandonnais.
La traversée redoubla ma fièvre, et quand nous arrivâmes, Antonia s'effraya en voyant que je ne pouvais plus me tenir debout. Elle me mit au lit puis se hâta d'écrire au consul de France pour lui demander un médecin. Le consul accourut.
Ce n'est qu'un peu de fatigue, me dit-il; l'irritant sirocco, maudit par Byron, me causa, il y a un an, le même malaise; une saignée me soulagea, mais je ne voulus pas qu'elle fût faite par le médecin en renom à Venise. C'est un vieillard qui a la main tremblante et qui un jour a presque coupé l'artère à une belle comtesse. Je m'adressai à un jeune docteur nouvellement arrivé de Padoue. Sa main est sûre, il n'a pas de grandes prétentions à la science; il ne discute jamais, comme les vieuxdottissimi, mais, ce qui vaut mieux, il pratique avec assez de bonheur. Je suis certain qu'avant trois jours il vous tirera d'affaire.
Antonia remercia le consul avec effusion et le pria de se hâter de nous envoyer le médecin.
—Comment va Stella, dis-je au consul prêt à sortir. Veuillez m'excuser auprès d'elle et de son ami, vous voyez que désormais je suis forcément impoli.
—Ils viendront vous voir et vous distrairont, quand vous irez mieux, par le récit de plusieurs aventures.
—Et lesquelles, dites-les-moi vite en deux mots.
—Zéphira est en prison, elle y tient compagnie au comte Luigi.
—Quoi, répliquai-je, tous deux punis pour ces robes de moine et de nonne?
—L'autorité autrichienne n'entend pas raillerie à ce sujet, répondit le consul. Mais une autre aventure, dont tout le monde parle, c'est le départ de la petite Négra, le lendemain même de son triomphe à la Fénice.
Je tressaillis malgré moi.
—Et sait-on pourquoi? murmurai-je.
—On se perd en conjectures; elle a rompu son engagement et forcé le gros Arabe qui l'aimait à quitter Venise.
Antonia se mit à rire et reconduisit le consul qui sortait.
L'obéissance aveugle de l'Africaine à ma volonté aurait dû me toucher; mais quand l'amour, suivant l'expression de Champfort, n'a été que le contact de deux épidermes, il ne laisse qu'une trace passagère; parfois même qu'un souvenir irritant qui nous humilie. Le contraire se produit lorsque l'âme est en jeu; alors ce lien de l'amour devient si fort et nous tient tellement de toutes parts qu'il ne se brise qu'avec la vie.
Ma fièvre augmentait si vite que lorsque le docteur arriva, je n'avais plus la perception de ce qui se passait autour de moi. Un délire encore muet faisait tourbillonner dans ma tête mille images confuses. Je croyais voir la pauvre Négra pleurant sur le pont d'un navire: ses larmes coulaient avec tant d'abondance que bientôt elles la couvrirent tout entière, comme auraient fait des vagues; puis je la voyais ainsi submergée, se confondre à la mer et s'y engloutir.
Le jeune docteur me fit adroitement une saignée qui dégagea instantanément mon cerveau et me rendit à moi-même; j'ouvris les yeux et je vis celui qu'Antonia remerciait et qu'elle appelait mon sauveur; c'était un grand jeune homme, d'une beauté parfaite quoique assez commune en Italie, où suivant la pittoresque expression d'Alfieri:la plante homme pousse plus belle et plus robuste que sur aucune autre terre.Il faut avoir vu les lazzaroni de Naples couchés au soleil, ou les matelots de Venise liant des cordages aux vergues des vaisseaux, pour comprendre la beauté native de cette race favorisée.
Même en haillons:
Ce sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.
Ce sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.
Le jeune docteur était grand, d'une taille bien prise et vigoureuse qui trahissait son élégance sous une redingote mal faite. Sa tête aux traits réguliers était couronnée d'épais cheveux bruns soyeux et bouclés; son front était bas comme celui de l'Apollon, ses beaux yeux noirs lançaient une flamme toujours égale; le nez aquilin avait des narines mouvantes; sa bouche était souriante et charnue, et ses dents blanches embellissaient son sourire. C'était comme la personnification de la santé, de l'enjouement et de l'insouciance de la vie. Il me tâta le pouls de sa main un peu forte. Antonia l'interrogeait d'un regard anxieux.
—La fièvre persiste, dit-il en hochant la tête, la nuit peut être mauvaise, ne le quittez pas.
Il prescrivit je ne sais quelle potion, puis sortit en promettant de revenir le lendemain matin.
Antonia s'assit au pied de mon lit, je la voyais pâle dans sa robe de chambre de velours noir; de temps en temps elle se levait et me faisait boire en me soutenant la tête. Bientôt il me sembla que tout tournait autour de moi et que la veilleuse s'éteignait; un cercle de feu serrait de nouveau mon crâne; je ne voyais plus; je n'entendais plus et je finis par ne plus comprendre où je me trouvais. J'eus toute la nuit un délire effrayant que suivit une fièvre sans trêve. Je n'avais plus conscience de moi-même et je fus durant huit jours en danger de mort.
C'est par une froide matinée, sombre comme nos plus tristes jours d'automne parisien, que je recouvrai la sensation de la vie. J'entendis siffler le vent dans les corridors du vieux palais que nous habitions, et il me semblait que les vagues lointaines de l'Adriatique battaient les murs avec furie et montaient jusqu'à ma fenêtre; c'était l'effet de la rafale qui s'engouffrait bruyamment dans le Grand Canal.
Quand j'ouvris les yeux, je vis Antonia au pied de mon lit assise sur un fauteuil; elle cousait un gilet de flanelle qui m'était destiné: je suivais le mouvement de ses mains charmantes et de ses yeux qui ne se levaient pas sur moi; il y avait dans sa physionomie quelque chose de si pensif et de si absorbé qu'on devinait que son âme était ailleurs.
Je fis un grand effort pour parler et je parvins à lui dire:
—Oh! chère bien-aimée, je ne souffre plus.
Elle se leva, me fit avaler quelques cuillerées d'un cordial, puis posant ses doigts sur mes lèvres, elle m'interdit de parler. Je voulus faire un mouvement pour me soulever et l'embrasser, mais je retombai sans force sur mes oreillers. Pourquoi ne se courba-t-elle pas vers moi?
En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et un jeune homme entra. Je reconnus le docteur qui m'avait saigné; deux changements s'étaient opérés en lui: sa mise était plus recherchée et l'expression de son visage me parut plus sérieuse. Je percevais tout cela avec lucidité, quoique pour ainsi dire matériellement, car ma pensée était encore indécise et sans réflexion comme celle d'un enfant.
Antonia me dit:
—Voilà le docteur Tiberio Piacentini qui vous a sauvé.
Ce nom terrible de Tibère me fit sourire, car on lisait sur les traits du docteur la douceur et l'aménité.
Il me tâta le pouls, déclara que j'étais en voie de convalescence, mais qu'il ne fallait pas faire d'imprudence.
—Vous entendez, me dit Antonia, en me recommandant de nouveau le silence.
Le docteur s'assit en face d'elle, lui remit quelques livres et quelques journaux, puis il lui apprit les nouvelles de Venise: on parlait beaucoup d'un chanteur célèbre qui venait de débuter à la Fénice et qui attirait la foule.
—J'irai l'entendre quand notre malade ira mieux, répondit Antonia.
—Dès aujourd'hui vous pourriez aller respirer l'air en gondole, répliqua le docteur, voilà dix jours que vous passez sans dormir.
—Dix jours, murmurai-je, oh! ma pauvre amie, que de mal je vous ai donné.
—Ne parlez pas! me dirent-ils tous les deux à la fois.
—Qu'elle pense à elle! qu'elle se repose! ajoutai-je avec tristesse, en m'apercevant qu'elle avait pâli et maigri.
—Voulez-vous venir, lui dit le docteur, vous ferez un tour sur le Grand Canal.
—Non, reprit-elle, un autre jour, quand il pourra se lever.
Le docteur partit, en disant:
—À ce soir.
Antonia le reconduisit, et je les entendis causer quelques instants dans le couloir; elle se rassit en rentrant près de mon lit et reprit son ouvrage.
Je la considérai d'un regard attendri, puis je m'assoupis et finis par m'endormir jusqu'à la nuit.
À mon réveil, la servante me fit boire un peu de bouillon; je lui demandai où était Antonia.
—Madame se peigne et change de vêtements, me dit-elle, elle va venir.
Elle reparut quelques moments après; ses beaux cheveux noirs étaient lissés sur son front inspiré; elle portait une robe en damas violet à corsage collant; elle me sembla rajeunie et charmante.
—Vas-tu sortir? lui dis-je.
—Non, pas avant quelques jours, répliqua-t-elle.
—Comment te remercier et te bénir?
—En guérissant, me répondit-elle avec un bon sourire.
Puis me faisant signe de reposer, elle se plaça auprès d'une lampe voilée par un abat-jour vert et ouvrit un livre. Je fermais à demi les yeux, mais je ne perdais pas un de ses mouvements. Ses doigts ne tournaient pas les feuillets et je compris qu'elle ne lisait point; à quoi rêvait-elle? Ma faiblesse était encore trop grande pour me permettre aucun effort de parole ou de gestes, mais mes sensations s'éveillaient et mes idées commençaient à s'enchaîner.
Elle restait toujours pensive tenant son livre ouvert. Tout à coup elle tressaillit et se leva; elle s'approcha d'abord de mon lit, mais comme j'étais immobile et les yeux fermés elle s'imagina que je dormais. Ma respiration pénible et encore sifflante dans ma poitrine ajoutait à cette apparence de sommeil. J'entendis marcher dans le couloir; elle alla vers la porte, l'ouvrit et introduisit le docteur.
—Parlons bas, dit-elle, il dort.
—C'est d'un bon augure répondit le docteur, il est sauvé.
Ils s'assirent alors tous les deux auprès de la table où était la lampe et ils se mirent à regarder des livres d'estampes; ils en prirent un plus grand que les autres qu'ils feuilletèrent ensemble: quand leurs doigts s'allongeaient sous la page, je m'imaginais qu'ils se touchaient et parfois je croyais voir une pression fugitive. Comme ils ne prenaient pas garde à moi je tenais les yeux grands ouverts et je les dévorais tous deux de mon attention.
Antonia me tournait le dos; je ne l'apercevais qu'en profil; mais j'avais en face le beau visage de Tiberio sur lequel semblait se jouer comme une flamme intérieure; un moment il arrêta sur elle ses yeux brillants et pleins de tendresse.
—Carissima, lui dit-il bien bas, il faut absolument vous ménager, puisqu'il dort avec tant de calme, venez dormir aussi.
On connaît la pénétration de l'ouïe des malades, je ne perdais pas un seul de leur murmure.
—Je veux bien, dit-elle d'une voix presque insaisissable.
Mon lit faisait face un peu obliquement à la cheminée surmontée d'une grande glace de Venise penchée en avant et où se reflétait la porte de la chambre d'Antonia; depuis que j'étais malade cette porte restait toujours ouverte. On en avait même enlevé les battants pour m'éviter le bruit des gonds et de la serrure.
Antonia se leva la première: elle alluma doucement une veilleuse placée sous ma cheminée; elle prit ensuite la lampe couverte de l'abat-jour vert et se dirigea vers sa chambre. Tiberio la suivit:
Je ne sais quel soupçon me traversa l'esprit comme un glaive, mais par un élan de cette volonté énergique qui fait qu'un homme frappé à mort dans une bataille peut rester debout quelques secondes avant de tomber, je me roidis, moi inerte et incapable tantôt de lever un bras, je saisis d'une main convulsive le bois de mon lit et je me dressai sur mes pieds chancelants. Ils m'apparurent alors réfléchis par la glace inclinée. Ils étaient encore sur le seuil de la porte mais un peu enfoncés dans l'autre chambre; Antonia tenait toujours la lampe d'une de ses mains, Tiberio s'empara de l'autre; ils étaient tous deux livides à la lueur de la clarté verte, leurs visages se penchèrent l'un vers l'autre et je vis leurs lèvres se toucher. Je poussai un cri d'épouvante et je retombai sur mon lit comme un corps mort.
Antonia accourut seule.
—Mais qu'est-ce donc? me dit-elle avec cette impassibilité qui a fait la force et l'invulnérabilité de sa nature. Et comme je frissonnais convulsivement agitant mes couvertures et mordant mon drap, elle crut ou feignit de croire qu'un accès de délire me reprenait; elle appela la servante:
—Allez vite, lui cria-t-elle, et tâchez de rappeler le docteur.
Ma voix s'étranglait dans ma gorge, je ne pouvais prononcer un seul mot et je retombai bientôt dans un tel anéantissement que c'est à peine si je compris la servante quand elle revint lui dire qu'elle n'avait pu se faire entendre du docteur qui était déjà remonté en gondole. Lui sans doute avait deviné la signification de mon cri et n'avait pas été tenté de se montrer à moi.
Cependant Antonia relevait ma tête sur les oreillers, remettait mes bras sous la couverture et passait sa main légère sur mon front brûlant. La servante lui offrit de veiller près de moi pour la remplacer, elle refusa.
—Je souffrais trop, dit-elle, pour qu'elle pût me quitter un seul instant. Elle resta courbée auprès de mon lit jusqu'à ce que voyant mon souffle plus régulier et plus calme elle s'imagina de nouveau que je m'endormais. Elle s'assit alors sur le fauteuil où bientôt je la vis reposer la tête renversée. Son visage avait dans le sommeil une expression de force et de sérénité qui me faisait douter de ce que j'avais vu. L'abandon n'est pas à ce point dévoué; la trahison n'est pas à ce point radieuse.
Pauvre cerveau malade, n'avais-je pas rêvé? pouvais-je avoir la certitude de ce que j'éprouvais, quand je n'avais pas la certitude de moi-même? Ce doute affreux et humiliant m'inspira une volonté vigoureuse qui domina mon abattement et en triompha; je résolus de renaître, de revivre, de n'être plus un enfant ni un fou qu'on pouvait contraindre et tromper; j'exerçai dès lors sur moi-même une sorte d'empire raisonné; je m'imposai un régime dont je ne voulus pas démordre. Je me prescrivis de dormir et je dormis. Au réveil je demandai impérieusement à manger; Antonia voulait attendre pour me satisfaire l'arrivée du docteur, mais elle dut m'obéir. Mes idées se raffermissaient par degré; je commençais à me rendre compte de ma situation. M'étant trouvé seul un moment avec la servante, je lui ordonnai de m'apporter un petit miroir qui me servait à faire ma barbe. Je m'y regardai et je tressaillis d'effroi; c'était mon spectre qui m'apparaissait. La mort m'avait touché de si près qu'elle m'avait laissé son empreinte. Malgré ma force ou plutôt ma volonté renaissante, l'effort que je fis pour me lever fut impuissant, mais du moins j'avais la faculté de voir et de penser. Le souvenir me revenait comme remonte peu à peu à la surface un objet longtemps englouti. Je songeai à la France, à ma famille que j'avais laissée dans l'angoisse et qui devait se mourir d'inquiétude de mon long silence. Je songeai à mes amis qui attendaient surpris et railleurs l'apparition d'un de mes ouvrages. Qu'était devenu mon esprit? créerais-je plus jamais un livre, une page? Je me sentais triste et humilié comme une femme stérile. Qu'était-il resté de moi, mon Dieu! dans cette crise de l'amour qui m'avait pris corps et âme?
J'en revins à aimer et à désirer mon pays, mes parents, la gloire, tout ce qui m'avait paru inutile à ma vie quelques mois auparavant. Ces idées renaissantes me causaient une agitation extrême; je voulais tout ressaisir et tout m'échappait encore. Si je l'avais pu j'aurais quitté à l'instant Venise en emmenant Antonia, car la possibilité de jamais m'en séparer ne se présentait pas à mon cœur; elle était attentive, douce, glacée, impénétrable; je me torturais l'esprit à deviner le secret de ce sphinx qui glissait autour de moi comme un supplice vivant. Elle me soignait ainsi qu'une mère, supportait mes irritations, ne répondait rien à mes colères subites; mais jamais une caresse ni un mot qui fondit nos cœurs ne lui échappait. Comment la reconquérir?
Tiberio était revenu; sans doute elle lui avait persuadé que je ne soupçonnais rien, car ses manières simples et amicales envers moi ne trahissaient aucun embarras. Il me soignait avec un zèle toujours égal. Cette tranquillité bienveillante me déroutait. La scène du baiser sans cesse présente à ma pensée, pouvait bien n'être qu'un effet de mon délire, et d'ailleurs si elle était vraie qu'y pouvais-je? hélas! il était jeune, plein de vie et d'une beauté irrésistible qui contrastait avec mon être chétif et flétri. Sa calme bonté devait plaire à Antonia, après les agitations de notre amour. Lasse du cœur tourmenté d'un poëte, elle essayait de cette nature placide; puis sans doute elle était vindicative et m'en voulait d'avoir blessé son orgueil? Avait-elle ignoré mon attrait fugitif pour Négra? N'était-ce pas elle qui, sous le domino, un flambeau à la main, nous avait surpris dans le cabinet moresque? Elle se croyait le droit, et peut-être l'avait-elle, de se ressaisir d'elle-même et d'en disposer. En la retrouvant après la fête du comte Luigi; j'avais animé ce marbre, je lui avais donné toutes les ivresses de la chair.
La vibration durait encore lorsque la vie m'échappa tout à coup. Tiberio, lui, était apparu dans sa beauté, sa nouveauté et sa jeunesse, comment m'étonner qu'il eût été aimé?—Ils s'aimaient donc! et une sorte de certitude s'emparait de mon cœur et le serrait comme un écrou.
Il y aura toujours entre deux êtres qui vivent dans l'intimité un horrible doute, même dans l'enivrante et suprême étreinte; c'est qu'aucun des deux ne peut voir à nu la pensée mystérieuse de l'autre. De là le divorce secret dans l'union apparente.
Je passais mes jours et mes nuits à analyser et à décomposer Antonia. Je l'épiais dans toutes ses actions; quand Tiberio était là, je feignais toujours de dormir ou d'être distrait, pour découvrir quelque indice. Mais ce fut en vain; je ne surpris plus rien qui pût me convaincre.
Un jour Antonia m'annonça l'arrivée d'un de mes amis de France.
—Qu'il vienne! m'écriai-je, comme en tendant les bras à la patrie. Je vis entrer Albert Nattier; je poussai une exclamation de bonheur, c'était ma jeunesse insoucieuse qui m'apparaissait.
Ma propre émotion m'empêcha de m'apercevoir de la sienne, qui fut douloureuse mais contenue; il refoula quelques larmes en voyant la maigreur et la lividité de mon visage. Malgré sa vie de dissipation, Albert Nattier avait un excellent cœur.
—Tu as donc été bien mal, mon pauvre ami, me dit-il en me serrant la main; mais enfin te voilà hors de danger.
—Oui, sauvé par elle, répliquai-je en lui présentant Antonia.
Antonia répondit que le docteur seul m'avait guéri par l'habileté et la prudence de ses prescriptions. Tiberio, qui venait d'entrer, dit à son tour avec simplicité, que la nature, secondée par l'affection d'Antonia, avait tout fait.
Antonia fit alors un éloge excessif du savoir de Tiberio. Celui-ci, embarrassé, se mit à parler à Albert Nattier de Venise, et lui offrit d'être son cicérone.
Mon ami accepta avec empressement, disant qu'il serait enchanté de se trouver dans la compagnie d'un homme à qui je devais la vie, et dont il se regardait désormais comme l'obligé.
J'engageai Antonia à les accompagner, mais elle refusa, ajoutant avec bonté qu'elle préférait rester avec moi. Sitôt que nous fûmes seuls, je la remerciai tendrement, et je voulus l'embrasser; elle se recula en me disant.
—Ne vous agitez donc pas, Albert; et, prenant un ouvrage de broderie, elle alla s'asseoir près de la fenêtre.
Je la considérais avec désespoir; il était bien évident qu'elle ne m'aimait plus.
Lorsque Albert Nattier rentra de sa promenade avec le docteur, je lui trouvai le visage bouleversé; il profita d'un moment où nous étions seuls pour me supplier de rentrer de suite en France, soit en partant le lendemain avec lui si je m'en sentais la force, soit en le rejoignant dans quelques jours à Milan, d'où nous gagnerions ensemble le mont Cenis.
Je m'étonnai de son insistance.
—Mais Antonia? lui dis-je.
—Songe à ta famille, répliqua-t-il; toute agitation t'empêchera de guérir; l'atmosphère de Venise ne te vaut rien, il te faut l'air natal. Il consulta Tiberio qui survint en ce moment; celui-ci fut de son avis, mais un départ immédiat lui sembla impossible; j'étais encore trop faible pour supporter les fatigues de la route.
Albert Nattier partit le lendemain; nous pleurâmes en nous séparant, ce qui nous surprit un peu, car la raillerie et une sorte de scepticisme contenait ordinairement notre amitié. Il me semblait, en le quittant, que je ne le reverrais jamais, que la mort allait me frapper dans cette ville étrangère, loin de tous ceux dont il venait de ranimer en moi le souvenir. Hélas! c'est mon cœur qui devait mourir; c'est sa cendre que Venise a gardée.
Les jours suivants, je pus me lever. On me porta, sur un large fauteuil, près de la fenêtre de notre salon qui s'ouvrait sur le Grand Canal. Tout mouvement m'était encore interdit; je ressemblais à une vieillard paralytique. Je regardais tristement à travers les vitres les gondoles noires défiler. On eût dit autant de tombes flottantes; le ciel était gris, le froid de l'hiver se faisait sentir, j'étais transi comme un moribond. Je demandai qu'on fît un grand feu dans ma chambre et je ne voulus plus quitter le coin de ma cheminée. J'avais mille fantaisies de convalescent; j'exigeai des mets français difficiles à préparer, des vins rares qui me ranimaient, des fleurs qui plaisaient à ma vue, des fourrures qui me réchauffaient; Antonia satisfaisait à tous mes caprices avec la sollicitude d'une mère. Intelligente et active malgré le temps que lui prenaient les soins qu'elle me donnait, elle trouvait encore le loisir d'écrire, de se parer et de sortir chaque jour. Tantôt elle partait seule, tantôt avec Tiberio à qui elle demandait devant moi de l'accompagner pour faire une promenade. Quand ils s'éloignaient ensemble avec cette apparence de bonne foi qui rassurait mon cœur, je souffrais moins que lorsque je la voyais me quitter furtivement sous quelque prétexte d'emplette ou d'étude. Alors je me disais: À coup sûr il l'attend! elle va le rejoindre, je suis indignement trompé, et je ne peux m'assurer de leur trahison!
Que de fois, sitôt qu'elle avait disparu, j'essayai de me lever de mon fauteuil, de marcher dans ma chambre, puis de m'élancer sur ses pas. Mais mes jambes fléchissaient, et mon extrême faiblesse me donnait le vertige; je me rasseyais alors, plein de rage et maudissant la vie qui ne revenait pas. Dans cet état d'impuissance, mon tourment redoublait d'intensité. Lorsqu'elle rentrait, riante et fraîche, j'étais brusque, parfois injurieux ou tellement taciturne, qu'elle ne pouvait m'arracher une parole.
Depuis une semaine elle avait cessé de veiller la nuit près de mon lit, et sitôt que j'étais couché, elle allait elle-même se reposer et dormir. Pauvre femme, elle avait passé quinze nuits à mon chevet, comme une sœur de charité héroïque! Je sentais bien que j'étais ingrat envers sa bonté; mais pouvais-je être reconnaissant en voyant que son amour m'échappait? Quand je n'entendais plus de bruit dans sa chambre et que sa lumière s'éteignait, je me figurais qu'elle était sortie; je me levais alors avec précaution et me glissais jusqu'à son lit: tantôt je la trouvais endormie, tantôt se soulevant à mon approche, elle me disait:
—Qu'as-tu donc? si tu souffres, il fallait m'appeler.
J'étais honteux de mon espionnage; mais l'amour a de ces crises désespérées qui ravalent le cœur et lui font perdre toute dignité.
Comme je me plaignais toujours du froid, elle me dit un jour qu'elle allait faire remettre les battants de la porte qui communiquait entre nos deux chambres.
—Non, répliquai-je, un rideau suffira, je ne veux pas m'exposer à me trouver mal la nuit sans que tu l'entendes!
Elle céda, mais avec un sourire qui me fit comprendre qu'elle avait deviné ma méfiance.
Toutes ces inquiétudes retardaient ma guérison et mes forces revenaient lentement. Je désirais ardemment partir et séparer Antonia de Tiberio. Venise et tout ce qui s'y rattachait m'était devenu odieux. J'avais refusé de recevoir l'amant de Stella, et chaque fois que le consul venait s'informer de mes nouvelles, je défendais qu'on le laissât entrer; je ne voulais être un objet de pitié pour personne, et je me sentais si changé et si malheureux, que je comprenais bien qu'on n'aurait pu me revoir sans me plaindre.
Un matin, le calme Tiberio s'étant trouvé seul avec moi, je lui déclarai que j'étais résolu à retourner en France. Il tressaillit légèrement et me répondit que je pourrais partir sans danger. Antonia survint, je lui fis part de l'opinion du docteur, et lui déclarai que nous partirions les jours suivants:
—Cela ne se peut, repartit-elle en rougissant; à mon tour j'ai commencé des études sur Venise que je veux terminer, et un mois de séjour ici m'est encore nécessaire.
—Eh bien! ma chère, répondis-je, vous finirez ces études de souvenir, car je suis parfaitement décidé à partir à la fin de la semaine.
—Nous verrons bien, répliqua-t-elle en riant d'une façon singulière, et elle me quitta pour aller travailler.
À l'heure du souper elle reparut, et je fus très-surpris de la voir en toilette de soirée. Elle avait une robe en satin noir brodée de jais, et sur la tête une mantille espagnole en dentelle, fixée aux cheveux par une branche de roses rouges.
—Où comptez-vous donc aller si parée? lui dis-je.
—À l'Opéra, répliqua-t-elle, entendre ce fameux ténor dont tout Venise parle.
—Sans doute avec le beau Tiberio, repris-je, ne me contenant plus.
—Vous vous trompez, fit-elle dédaigneusement, je pensais tout bonnement aller en compagnie de la maîtresse de la maison.
Pourquoi ne fit-elle pas alors acte de volonté libre et franche?
—Vous n'irez pas, lui dis-je, me doutant qu'elle mentait.
—Vous êtes absurde et tyrannique, s'écria-t-elle, il ne vous manquait plus que de vous faire mon geôlier pour me récompenser de mes soins; je cède, ne voulant pas de querelle, mais je vous déclare que je me crois parfaitement maîtresse de suivre ma fantaisie.
—Essayez! lui répondis-je, de plus en plus irrité.
Elle se tut et prit un livre; je la regardai, furieux d'abord, puis calmé peu à peu et séduit par le charme de toute sa personne; j'aurais voulu l'attirer à moi, la caresser et la presser sur mon cœur, comme au temps où elle m'appartenait.
Le docteur entra pour me faire sa visite du soir. Antonia le salua de la tête sans lui parler. Il s'approcha de moi et me tâta le pouls, comme pour se donner une contenance.
—Vous êtes glacé, me dit-il.
—Oui, j'ai grand froid! et, en effet, mes dents claquaient comme dans un accès de fièvre.
Antonia posa son livre et se leva.
—Voulez-vous m'éclairer, docteur, dit-elle, j'irai chercher du bois, notre servante est sortie.
—Non, répliquai-je, j'ai assez de feu, restez, je vous prie, je trouve cette chambre brûlante.
J'avais compris qu'elle voulait avertir Tiberio qu'elle ne pourrait se rendre au théâtre, et je résolus de les empêcher de se parler en secret. Mordu par une poignante jalousie, j'étais bien décidé à ce qu'ils ne se revissent jamais seuls.
Elle se rassit en levant les épaules; Tiberio, décontenancé, nous quitta bientôt.
À peine fut-il parti, qu'elle se retira dans sa chambre, en fermant sur elle l'épais rideau qui remplaçait la porte.
Je l'entendis se mettre au lit, je me couchai moi-même, mais je ne pus dormir. Après une heure d'insomnie silencieuse, je crus comprendre qu'elle écrivait. Je me levai sans bruit et j'apparus devant elle.
—Que fais-tu? lui dis-je.
—Je travaille, fit-elle.
—Tu n'as pas de cahier sur ton lit, répondis-je, et si tu as écrit, c'était une lettre que tu viens de cacher.
J'avais cru entendre le froissement d'une feuille de papier sous son drap.
—Va-t'en, méchant fou, répliqua-t-elle irritée, et elle souffla sa bougie.
Je regagnai mon lit chancelant et désolé. Je rougissais de moi-même, je rougissais d'elle; mon Dieu! qu'avions-nous fait de l'amour!
J'essayai en vain de me calmer et de m'endormir; j'étouffais mes pleurs sous mes couvertures, je sentais une angoisse indéfinissable. Que lui dire? comment lui arracher la vérité?
Comme elle n'entendait plus que ma respiration oppressée, elle s'imagina sans doute que je m'étais rendormi. Je vis un léger filet de lumière filtrer à travers le rideau, et je crus ouïr le grincement d'une plume qui court sur le papier.
Cette fois-ci je me précipitai.
Elle n'eut que le temps de froisser sa lettre et de la mettre dans sa bouche en y portant son mouchoir. Je restai surpris et incertain comme devant le tour d'un escamoteur.
—Je veux voir ce papier, lui dis-je impérieusement, sans bien savoir où elle l'avait mis.
Elle ne me répondit pas, s'élança de son lit et s'approchant d'une cuvette où était encore l'eau de sa toilette du soir, elle feignit d'être prise d'un vomissement.
Je n'invente pas, ceci est le procès-verbal exact de ce qui s'est passé.
Elle ouvrit ensuite d'une main rapide la fenêtre qui donnait sur l'impasse et jeta le contenu de la cuvette.
Je savais bien que c'était sa lettre froissée qu'elle me dérobait de la sorte; mais que lui dire? En face de tant d'audace et de dissimulation, il fallait des preuves; à quoi m'auraient servi les paroles?
Je me retirai muet et décomposé comme un spectre, et jusqu'à l'aube je restai immobile dans mon fauteuil. À la première lueur du jour, je m'enveloppai de ma robe de chambre, et me glissant dans le couloir je descendis dans l'impasse. Il faisait encore très-obscur dans l'étroite et basse ruelle; à peine si je distinguais çà et là sur le pavé noirâtre comme des taches blanches, je me courbai et je ramassai vivement des morceaux de papier froissés; tandis que j'étais dans cette attitude, ma tête se heurta contre quelque chose de vivant, remuant dans les ténèbres. C'était Antonia qui, poussée par la même pensée que moi, avait quitté son lit, voulant me dérober ce que je venais chercher; mais il était trop tard. Je tenais dans ma main crispée le papier accusateur.
Je n'avais encore rien lu, mais sa présence même me donnait la certitude de sa trahison.
—À genoux, lui dis-je avec violence, la saisissant par le bras, demande-moi grâce à genoux! je veux te tuer! je veux en finir avec ta duplicité.
J'étais si désespéré que j'oubliais combien j'étais ridicule, elle se dressa sous ma main frémissante et me dit:
—De quel droit me parlez-vous ainsi, vous qui m'avez préféré toutes les impuresragazzede Venise?
—Eh! tu sais bien que tu mens, m'écriai-je, et que si tu l'avais voulu jamais le souffle d'une autre femme ne m'aurait effleuré.
Elle continua faisant semblant de ne pas m'entendre:
—Moi, du moins, j'ai pu aimer Tiberio sans honte, il est beau comme l'idéal et tellement bon que sa bonté vaut mieux que le génie.
—Tu avoues donc que tu l'aimes, lui dis-je d'une voix étranglée par le désespoir.
—Oui, je l'aime, s'écria-t-elle sans hésiter, mais d'un amour si pur que je puis en parler à la face du ciel. Vous autres, hommes grossiers, vous n'entendrez jamais rien à nos entraînements et à retenues. Le mystère en est trop divin pour que vous le pénétriez.
En me tenant ce mystique langage, elle rentrait dans la maison; je la suivais plein de colère et d'hésitation; d'accusateur, j'étais devenu accusé.
Cependant, à peine dans ma chambre, j'avais allumé une bougie et je lus le fragment de lettre que je serrais dans ma main.
Elle s'était assise en face de moi et croisait les bras dans l'attitude du calme et du dédain.
Je parvins à déchiffrer ce qui suit: «Ne m'attends pas ce soir, mon cher Tiberio, ce méchant fou m'empêche de sortir, mais demain je te rejoindrai au...» Le reste des mots était lacéré ou manquait.
—Mais convenez donc, m'écriai-je que vous appartenez à cet homme, ce tutoiement le prouve assez.
—Belle preuve, vraiment! fit-elle avec ironie, vous oubliez mes habitudes de camaraderie; est-ce qu'à Paris je ne tutoyais pas tous mes amis devant vous? Et d'ailleurs, qui me forcerait à mentir? ne suis-je pas libre de mes actions et dégagée envers vous? Irritée hier soir par vos tyrannies, j'ai écrit cette lettre au seul être qui m'aime dans cette ville étrangère. Voilà mon crime.
—Mais tu es à lui, m'écriais-je, je le sais, j'en suis sûr, un soir j'ai vu ses lèvres sur les tiennes.
—Je vous ai dit que je l'aimais, répliqua-t-elle; mais par pitié pour vous, j'ai lutté, j'ai résisté...
—Je ne veux pas de ta pitié, répondis-je; dès aujourd'hui je pars et te laisse à ton nouvel amour.
Il me semblait en prononçant ces mots que les murs de ma chambre vacillaient autour de moi; je m'affaissai sur mon fauteuil et mes larmes coulèrent silencieusement sur mes joues, comme si elles avaient été le sang de la blessure qu'elle me faisait.
Je ne lui parlais plus, je ne la voyais plus, tout disparaissait autour de moi; je ne sentais que ma douleur inguérissable. Il se passa alors quelque chose d'inouï: elle s'agenouilla devant moi, attira ma tête sur son sein et but les pleurs que je répandais.
—Tu souffres, cher Albert, me dit-elle avec douceur, eh bien! dis un mot, et je te sacrifie l'attrait que j'éprouve pour Tiberio.
Je la repoussa.
—Je ne veux pas de sacrifice, je ne veux plus de toi, lui dis-je, en mentant à l'amour, car je l'aimais encore de toute la puissance de mon être.
Elle s'était levée:
—Tu as tort de me parler de la sorte, poursuivit-elle d'une voix caressante; j'aurai la raison et la tendresse que tu n'as plus. Je comprends maintenant qu'il faut nous séparer et soumettre nos cœurs à la terrible épreuve de l'absence: nous nous retrouverons un jour plus affectueux et moins exigeants.
—Que veux-tu dire, répliquai-je, parle sans phrases?
—Je crois qu'il est bon que tu partes; ta famille t'attend; l'air de la France t'est nécessaire; nos cœurs se sont aigris l'un l'autre dans un perpétuel contact. Peut-être ce que j'éprouve pour Tiberio n'est qu'une illusion. Quand tu ne seras plus là, peut-être c'est toi que j'aimerai; alors tu me reverras, non plus troublée et incertaine, mais ravie comme au premier jour où tu m'aimas; oui, cher Albert, quelque chose me le dit, je te reviendrai, mais laisse-moi mon libre arbitre, quittons-nous pour mieux nous réunir un jour.
Je la laissai parler sans l'interrompre; dans tout ce qu'elle me disait, je sentais le mensonge se heurter contre la vérité.
—Eh bien! que décides-tu, fit-elle après un assez long silence qui l'embarrassait.
—Je partirai ce soir même.
Le peu de force qui m'était revenu succomba dans cette crise suprême. Je m'affaissai sur mon lit et je fus repris par la fièvre.
Antonia ne me quitta pas et recommença ses soins de mère. Vers le soir, me sentant mieux, je lui dis que j'étais déterminé à quitter Venise le lendemain. Elle me conjura de retarder d'un jour mon départ; j'étais trop faible, objecta-t-elle pour me mettre en route; elle exigeait cette dernière preuve d'affection; elle m'accompagnerait jusqu'à Padoue et ne me quitterait que rassurée sur ma santé.
Je l'écoutais stupéfait. Quel mélange inexplicable de sollicitude et de cruauté! Peut-on être à ce point ange secourable et bourreau? Il n'y a que les femmes capables de cette dualité.
Je ne combattis plus son désir; je n'avais plus qu'une volonté arrêtée, celle de m'éloigner et d'échapper au tourment incessant de cet être inexplicable.
Il fut convenu que je partirais le surlendemain. Elle m'épargna l'angoisse et l'humiliation de revoir Tiberio; je lui en sus gré. Durant ces deux jours d'attente, elle ne s'occupa que de moi; elle me prodiguait ces empressements excessifs qu'on prodigue durant leur agonie à ceux qui vont mourir. C'est elle-même qui fit ma malle; elle la remplit de mille gâteries maternelles. Je me souviens qu'en arrivant en France j'y trouvai des bijoux charmants qu'elle avait achetés pour moi; elle mit dans ma bourse la moitié de l'argent que lui avait envoyé son éditeur, me fit faire un manteau bien chaud et m'accabla de recommandations dévouées sur ce que je devais faire en route. Lorsque l'heure de partir arriva, elle s'embarqua avec moi.
—Tu vois bien que je ne te quitte point, disait-elle; il faut que ces lagunes, que nous avons saluées ensemble à l'arrivée, nous voient réunis au départ.
Tandis qu'elle parlait, je regardai fuir Venise, couverte d'un voile de brume, lugubre et triste comme une ville du Nord. Ce n'était plus la cité riante qui nous était apparue, couronnée de soleil, quelques mois auparavant; on eût dit qu'émue et sombre, elle prenait le deuil du poëte.
Antonia me conduisit jusqu'à Padoue; là, nous nous séparâmes. Je n'avais plus le courage ni de pleurer ni de me plaindre.
Elle me dit d'une voix ferme et avec un accent qui me parut sincère:
—Je t'écrirai la vérité: si je succombe, nous ne nous reverrons jamais; si je me garde à toi, avant un mois je te rejoindrai.
Je ne l'écoutais plus: déjà la séparation était accomplie, et mon cœur s'était brisé à jamais.
Ce qu'Antonia avait de plus beau, c'était le regard: ceux qui ont été caressés ou maudits par ces yeux tour à tour si tendres et si terribles, y penseront jusque dans la mort.
Je me souviens qu'en passant le mont Cenis, à l'aspect des Alpes dans leur calme éternel, je m'écriai: «Quel spectacle pourra donc me faire oublier et ôter de devant moi ces yeux que je vois toujours?» J'avais à mes pieds l'abîme, l'avalanche au-dessus; un aigle noir planait sur la cime des bois immobiles. J'avançais pensif, apercevant sans cesse, comme deux flammes qui me devançaient, ces yeux maîtres de mon cœur. Ainsi, dans le moyen âge, la superstition croyait voir des feux inextinguibles précéder la marche des damnés. Les sombres sapins semblaient me faire cortège: les uns étaient debout comme des fantômes; les autres couchés comme des cadavres. En passant sous leur ombre, je me souvenais du mot dit par Byron dans le même lieu: «Ces arbres ont un air de cimetière qui b me fait songer à mes amis.» Ô Byron! quand tu traversais ce désert immense et que les rameaux morts de ces troncs foudroyés craquaient sous tes pieds, ton cœur, j'en suis sûr, entendait leur silence! Ils en savent peut-être plus que nous, ces vieux êtres muets attachés à la terre.
À mon arrivée à Paris, on eût pu me comparer à un de ces impétueux soldats qui, partis gaiement pour la guerre pleins d'ardeur et d'espérance, en reviennent obscurs, mutilés, le front balafré et le cœur dégoûté des promesses de la gloire. J'étais si changé, que ma famille et mes amis laissèrent échapper un cri d'épouvante en me revoyant; bien plus grande encore eût été la compassion, si l'on avait pénétré le ravage effrayant de la blessure de l'âme. À quoi allais-je me rattacher? De quel sentiment pourrais-je vivre? J'ai toujours peu tenu à la gloire, puisqu'elle ne peut nous donner l'amour. C'est une vérité devenue banale qu'elle nous suscite des envieux et des détracteurs, et détourne de nous les cœurs qu'elle devrait attirer. La puissance de l'esprit, par cela même qu'elle est incontestable et illimitée, paraît une tyrannie à ceux qui sont forcés de la reconnaître. Nous avons beau être naturellement tendres et dévoués et nous faire humbles, on nous sent superbes, éclairés, scrutateurs; nous effrayons et l'on nous condamne à l'ostracisme de l'isolement.
Antonia elle-même qui devait cependant, par affinité, être partiale envers les poëtes, ces éternels proscrits du monde, ne m'avait-elle pas dit à propos de Tiberio ce mot cruel: «Il a la bonté qui vaut mieux que le génie!»
À ceux qui n'ont aucune supériorité visible, on prête volontiers des trésors cachés, tandis qu'on refuse jusqu'aux qualités communes aux êtres exceptionnels doués de dons plus rares. La passivité est une sorte de culte et de soumission qui flatte les cœurs médiocres, tandis que tout empire s'exerçant, même sans le vouloir, effarouche leur orgueil inquiet.
Dans l'abandon où me jetait Antonia, je subissais cette navrante humiliation de la destinée et du malheur qui fait souhaiter aux âmes d'élite le sort des âmes inférieures. Hélas! c'est là ce qui nous rattache au monde par ses petits côtés et amène nos chutes. Nous doutons de nous-mêmes en nous voyant dédaignés et ne pouvant faire planer ceux qui nous entourent, nous coupons nos ailes pour marcher dans leurs ornières.
Vis seul où soumets-toi bestialement à la compagnie de la plèbe humaine! Telle est la sentence définitive que tout poëte qui accepte la vie se prononce à lui-même.
Avant de s'étonner qu'une âme élevée s'altère, il faudrait savoir de quels coups elle a été frappée et meurtrie, et ce qu'elle a souffert par sa grandeur même.
—Prends-moi donc, dis-je à la vie qui me revenait, et fais-moi ton esclave, puisque je n'ai pu te soumettre à mes fières aspirations.
Je n'eus donc pas la force de vivre seul face à face avec le spectre de mon amour; c'est ce qui précipita ma déchéance.
Ceux à qui j'étais cher, même ceux qui me portaient l'affection la plus grave et la plus sainte, me conseillèrent le mouvement du monde et des plaisirs pour raffermir ma santé et mes facultés défaillantes.
Je me replongeai dans toutes ces passions factices qui m'avaient si vite dégoûté avant mon amour pour Antonia; que me paraîtraient-elles donc désormais après que j'avais passé par une ivresse sincère? Elles n'étaient plus que l'aiguillon qui me faisait à toute heure sentir ma blessure.
J'avais retrouvé Albert Nattier à Paris; il fut radieux de me revoir.
—Enfin, te voilà libre! s'écria-t-il gaiement.
—Libre et seul, répliquai-je.
—Et c'est de quoi je te félicite: ne la regrette jamais.
—Est-ce qu'on est le maître de déposer sa douleur et de changer de sentiments comme on change d'habits? lui dis-je; je m'étais fait à l'aimer.
—Tu es trop fier et trop frondeur pour rester le jouet d'une illusion, reprit-il.
—Mais, répliquai-je, elle était encore la meilleure et la plus grande des femmes; ceci était bien une réalité; si je n'ai pas su garder son amour, c'est ma faute; j'aurais dû la disputer à ce bellâtre de Tiberio; un stupide orgueil m'en a empêché. Que puis-je lui reprocher? Elle a été avec moi tendre et sincère.
À ce dernier mot, Albert Nattier éclata de rire.
—Tu deviens pleurnicheur comme une élégie de Lamartine, s'écria-t-il, et tu me fais l'effet d'un mari trompé qui s'attendrit en racontant ses malheurs. Allons, allons, appelle l'ironie à ton aide, c'est le meilleur baume à jeter sur ces blessures-là.
—Que fait-elle à cette heure? murmurai-je sans l'écouter.
—Et, parbleu, elle se divertit avec Tiberio, et lorsqu'elle en sera lasse, elle le quittera comme elle t'a quitté.
—Non, elle lutte encore, et me reviendra peut-être sans avoir succombé.—Je me souviens que je prononçai ces mots sur la place de la Concorde; c'était le soir, nous marchions lentement, et en cet instant un réverbère éclairait le visage d'Albert; j'y lus un sourire sardonique qui me navra.
—Que sais-tu donc sur elle, lui dis-je, en lui secouant le bras.
—Je sais que si tu la revois jamais je ne te reverrai plus, moi qui t'aime, car je ne veux pas que tu sois berné comme un Géronte, toi jeune, élégant, célèbre, et qui en définitive as le droit de quitter et non d'être quitté.
Il avait en amour les maximes du monde qui s'inquiète peu de la passion tyrannique et se préoccupe avant tout que la vanité soit sauvegardée. En me parlant ainsi il fit une pirouette et voulant se dérober à toutes mes questions, il s'élança dans un cabriolet qui passait.
Le lendemain j'allai chez lui pour lui demander une explication; on m'apprit qu'il était parti pour l'Angleterre où il devait rester trois mois.
Je n'avais pas le courage de chercher à m'étourdir par le travail, mais le bon René, qui était dès lors mon ami, vint me voir sitôt qu'il apprit mon retour et m'engagea à publier ce que j'avais écrit en Italie; je lui lus un drame, un petit roman et quelques poésies.
—Voilà de quoi faire la fortune de Frémont, me dit-il avec cette confraternité cordiale que je n'ai trouvée qu'en lui, et, le jour même, il alla monter la tête à mon éditeur sur les trésors que j'avais en portefeuille. Affriandé par les éloges que me prodiguait René, Frémont vint me faire des offres brillantes; je les acceptai bien vite, j'avais hâte de renvoyer à Antonia plus que je ne lui devais. L'argent que nous prête une femme m'a toujours semblé un outrage. Je ne lui écrivis point, j'attendais qu'elle commençât: enfin sa première lettre arriva, longue, étudiée, ainsi que je le sentis plus tard. C'étaient des phrases ingénieuses, éloquentes et travaillées comme dans les belles pages de ses romans.
Elle me peignait sa tristesse après mon départ, elle avait voulu revoir tous les lieux que nous avions vus ensemble; seule, enveloppée dans une mante noire et portant pour ainsi dire le deuil de notre amour; Tiberio avait vainement insisté pour l'accompagner durant ces promenades commémoratives, elle s'y était refusée, elle aurait craint de profaner mon souvenir par une sensation nouvelle, car elle devait bien me l'avouer, son attrait pour Tiberio persistait. Soumis comme un fils, tendre comme un jeune frère, il lui donnait des heures d'une sérénité et d'une quiétude d'autant plus chères qu'elles n'étaient jamais troublées par les exigences de l'amour et l'emportement de la passion. Ils en étaient encore à la pureté de la tendresse et à l'idéal du désir.
Je reçus vingt lettres écrites dans ce pathos élégant qui trahissait la plume exercée du romancier.
Enfin, sa dernière lettre déroulait la péripétie de son entraînement, de ce qu'elle appelait sachute; elle s'était donnée à Tiberio mais elle était à moi aussi, car, dans ses bras, elle me voyait encore. J'étais le mort adoré qui toujours vivait et s'agitait en elle et qu'elle voulait retrouver dans l'éternité. Je me souviens que ces paroles cherchées, ambitieuses et mystiques pour exprimer le fait simple, naturel mais brutal et terrible de l'infidélité, me firent horreur. C'était comme un poignard enjolivé de fleurs, comme une strangulation faite avec un lacet d'or et de soie. Je lacérai cette lettre avec désespoir et je n'y répondis que ces mots: «Je vous sais gré de votre franchise, mais vous pouvez vous dire que vous avez tué ma jeunesse.»
Mes nouveaux ouvrages avaient paru; j'avais laissé faire à mon éditeur comme je laissais faire à l'imprévu pour tout ce qui me concernait. Le matin je me levai, sans désir, sans but, décidé à m'abandonner à toutes les sensations fugitives qui se présenteraient. Quand le cœur ne porte pas en lui sa ferme direction, amour, ambition, devoir ou religion; il n'est plus qu'une chose flottante.
Je passai les jours dans des flâneries bêtes ou dans des distractions folles et coûteuses. J'errais sur les boulevards avec des habits de dandy, je montais à cheval, je dînais dans les cafés les plus en renom, et chaque soir j'allais dans le monde.
Le succès de mes livres, joint au bruit qu'avait fait ma liaison avec Antonia, me rendirent, pendant quelque temps un des objets de la curiosité parisienne; les salons du grand monde et ceux de la littérature me recherchaient comme une étrangeté qu'on est flatté de montrer à ses invités. C'est à cette époque, chère marquise, que je vous rencontrai, un dimanche soir à l'Arsenal; je fus frappé par votre air de jeunesse et par l'expression franche de vos traits. Oh! pourquoi ne nous sommes-nous pas aimés alors! je pouvais encore être sauvé et redevenir un être énergique que vous auriez dirigé.
Vous ne fûtes pour moi que le mirage d'un instant. J'allais, durant ces jours troublés, à chaque lueur qui m'apparaissait; mais trop perdu dans un aveugle scepticisme pour chercher obstinément la vraie lumière et m'y retremper, je ne songeai pas à voir votre âme; je n'étais pas guéri de mon amour.
Dans de tels déchirements, il faudrait pouvoir fuir dans un désert et y cacher sa blessure; elle finirait, peut-être par se fermer. Mais le monde la heurte et la rouvre sans cesse. On rencontre des gens qui nous rappellent le temps heureux; des amis qui nous plaignent ou nous raillent en nous répétant: «Nous l'avions bien prévu!» des femmes coquettes qui nous provoquent du regard ou de la voix et nous parlent de notre amour trahi en se jouant; il n'est pas jusqu'aux choses inanimées qui ne soient poignantes et cruelles. Nous étions ensemble la dernière fois que j'ai regardé ce monument, traversé ce jardin, ou entendu cette musique! Pourquoi n'est-elle plus là celle qui doublait mes émotions?
Un soir où j'avais erré longtemps sur les quais, en sortant d'un bal à l'ambassade d'Espagne, me rappelant à la même place mes promenades nocturnes avec Antonia, je trouvai en rentrant chez moi une lettre de mon éditeur qui m'engageait à dîner pour le lendemain; il devait avoir, me disait-il, une piquante réunion de célébrités en tous genres parmi lesquelles je rencontrerais à coup sûr une curiosité inattendue.
Je fis peu d'attention à cette lettre, laissant à mon caprice du lendemain le soin d'accepter ou de refuser l'invitation.
À mon réveil j'eus la visite de René, qui venait ainsi quelquefois me surprendre le matin pour me dire des vers ou me demander de lui en lire.
—Dînez-vous ce soir avec moi chez Frémont? lui dis-je.
—Non, répliqua-t-il, et vous devriez ne pas y aller; il ne faut pas trop gâter cesimpresariode notre esprit qui finissent par se croire nos collaborateurs.
—Je le lui permets pour ce qui me concerne, repartis-je en riant, et comme il me fait espérer pour ce soir quelque distraction j'accepte son dîner.
—Il vous prépare une surprise qui sera peut-être une douleur, reprit René, et voilà pourquoi je vous engage à refuser.
—Expliquez-vous, René.
—Eh bien, Antonia est de retour, et Frémont trouve plaisant de vous faire dîner ensemble.
—Elle est ici! depuis quand? L'avez-vous vue? où habite-t-elle?
—Elle habite la même maison où vous l'avez connue; elle est arrivée il y a trois jours avec Tiberio, et je les ai rencontrés hier dans le jardin des Tuileries.
Chaque parole de la réponse de René me faisait l'effet des pointes de fer d'une discipline.
Elle l'aimait donc bien pour l'amener ainsi en triomphateur, dans la ville où je vivais!
—Je n'irai pas chez Frémont, dis-je simplement à René; puis je m'efforçai de cacher mon agitation en lui récitant de fort belles strophes de Leopardi que je venais de lire.
Lorsque je fus seul, je m'abandonnai à la vérité de mon émotion: elle tenait de la rage et de la honte. L'idée de les revoir ensemble m'épouvantait; pour éviter même la possibilité et l'humiliation d'une rencontre, je résolus de m'enfermer chez moi et de travailler. Je mis dès le jour même ce projet à exécution, et le lendemain matin j'avais déjà écrit plusieurs pages d'un roman sur l'Italie, quand je vis paraître Frémont.
—Vous arrivez à propos, mon cher éditeur, lui dis-je; car je vous taille de la copie.
—J'en suis enchanté, répliqua-t-il, et je vous pardonne si c'est l'inspiration qui vous a empêché hier de venir dîner chez moi.
—Je n'aime pas certaine surprise, répondis-je sèchement, et je vous prierai à l'avenir de ne plus projeter de me donner en spectacle à nos amis.
—Ma plaisanterie était sans fiel; je vous croyais guéri, reprit le madré Frémont avec cette espèce de brusquerie cordiale et franche qu'affecte envers les auteurs ce paysan du Danube des libraires.
—Je suis guéri depuis longtemps des épidémies de l'enfance, répliquai-je avec ironie, ce qui ne me fera pas toutefois rechercher la vue de la rougeole et de la coqueluche.
—Pauvre Antonia! vous la comparez à une maladie. Elle était pourtant fort séduisante hier soir, et elle a fait feu de toute la flamme de ses yeux et de son esprit pour nous faire supporter son Italien.
—Eh bien? lui dis-je avec une certaine curiosité.
—Son beau docteur a fait un fiasco complet, reprit Frémont; il est superbe, je n'en disconviens pas; mais il ne faut pas dépayser ces beautés indigènes: celle de Tiberio est presque choquante dans notre monde parisien; c'est comme si on transplantait les arènes de Vérone au milieu des boulevards. La gaucherie de Tiberio lui fait perdre son prestige. C'est un bel amoureux dans la solitude, mais qui fera rougir Antonia devant ses amis.
—À qui donc l'aviez-vous réuni? lui dis-je.
—À Dormois, à Sainte-Rive, à Labaumée et au pianiste Hess, qu'Antonia voulait connaître; car la passion de la marquise de Vernoult pour ce bel Allemand double en ce moment sa célébrité. Dormois, qui met dans sa conversation l'esprit et la chaleur qu'on trouve dans ses tableaux, a entrepris l'Italien sur Michel-Ange, Titien et Tintoret; Tiberio s'est montré d'une telle ignorance, qu'Antonia en était déconcertée. À son tour, Sainte-Rive a voulu le faire causer poésie et il a haussé les épaules en l'entendant avouer qu'il préférait Métastase à Dante. Hess lui a fait une moue dédaigneuse à propos de plusieurs sottises qu'il a dites sur la musique. Antonia, pour venir en aide au pauvre garçon et le relever à nos yeux, a prétendu qu'il était très-fort en archéologie, et qu'elle était d'avis qu'il fallait être spécial et ne pas permettre à son intelligence une diffusion qui l'affaiblissait. En prononçant ce docte axiome elle ignorait que Labaumée, qui l'écoutait, était un très-profond archéologue, cachant son savoir sous son atticisme littéraire. Aussitôt il s'est mis à embarrasser Tiberio en lui adressant une foule de questions sur les antiquités romaines et étrusques. Le malheureux, traqué de tous côtés par la vivacité et l'ironie de l'esprit français, s'en est pourtant tiré, je dois l'avouer, à son honneur, par une sortie pleine de candeur.
—Messieurs, a-t-il dit à mes convives avec une dignité noble et une simplicité touchante, vous avez tort de rire de moi; je ne suis pas un savant et je ne me donne pas pour tel; je ne suis ici que commel'amico, il servitor, il cavalière de la carissima e illustrissima signora, et, à ce titre, vous devez me traiter avec courtoisie comme tout ce qui tient à elle. En parlant ainsi, il s'inclina devant Antonia en signe de servage, et lui tendit la main pour lui demander protection. Mais elle ne le regarda pas même, et se mit à fumer et à parler tout bas avec le pianiste. Puis tout à coup elle s'informa en riant pourquoi vous n'étiez pas venu, ce qui fit tressaillir l'infortuné docteur; elle aurait été ravie, disait-elle, de vous complimenter sur vos nouveaux succès.
Sainte-Rive fit alors un éloge enthousiaste de votre talent, et le sardonique Dormois saisit l'occasion pour dire tout bas à Antonia:
—Comment avez-vous pu lui préférer cet Antinoüs? Même au physique, Albert lui est bien supérieur; car il a la distinction, la seule vraie beauté des peuples civilisés.
—Vous savez bien, a répondu gaiement Antonia, que vos contradicteurs vous ont toujours reproché de ne pas vous entendre en esthétique.
Antonia nous a quittés, presque à l'issue du dîner, sous prétexte d'une visite à recevoir, et il a été visible pour tous qu'elle était humiliée du peu de succès de son Italien. Je regarde donc Tiberio comme condamnéin pettoet son renvoi tacitement décidé. Ce n'est plus qu'une affaire de temps. Vous savez qu'Antonia va vite dans ces sortes d'expéditions, et qu'elle les accomplit sans broncher.
Je laissais parler Frémont sans l'interrompre. Je souffrais de ce qu'il disait sur celle que j'avais tant aimée; mais il exerçait une sorte de justice distributive que je n'étais pas en droit de lui interdire.
Comme je ne répondis rien à son récit, il changea de conversation et me parla de ce que j'écrivais.
Lorsqu'il fut sorti, je couvris mon visage de mes mains, et je les sentis mouillées de larmes brûlantes.
En bravant à ce point le scandale, Antonia voulait faire acte d'indépendance féminine; elle pensait que la beauté de Tiberio et sa simplicité, qui n'était pas sans grandeur, intéresseraient à sa nouvelle passion les amis qu'elle avait laissés en France. Si j'avais assisté au dîner donné par Frémont, peut-être aurait-on trouvé bon de fêter l'Italien à mes dépens; mais moi absent, on jugea de meilleur goût de me le sacrifier.
Ce que Frémont avait prévu arriva: Antonia se prit tout à coup pour ce bel amant de ce dégoût subit que l'intelligence communique aux sens. Elle en vint à le trouver vulgaire et laid; ce fut là le signe le plus évident de sa lassitude, car la beauté de Tiberio avait été l'attrait réel de l'empire fugitif qu'il avait exercé sur elle.
Sitôt qu'il cessa de lui plaire, elle n'eut plus aucun souci de cet être passif et doux. Frémont vint me faire visite et me conta que, la veille, Tiberio avait reçu son congé.
—L'exécution a été nette et brève, ajouta-t-il; dans ces occasions-là Antonia tient d'Élisabeth d'Angleterre et de Catherine la Grande. Elle m'avait écrit pour me demander mille francs d'à-compte sur son nouveau roman, et me priait de les lui porter hier en allant déjeuner avec elle. J'arrivai à l'heure indiquée; je la trouvai en compagnie du pauvre Tiberio qui, triste et défait, me tendit la main et me conjura d'intercéder pour lui.
—Lacarissima donnavoulait l'éloigner sous prétexte qu'il vivait oisif à Paris, qu'il avait sa carrière à faire et qu'elle se reprocherait toute sa vie d'y avoir été un obstacle. Mais à quoi songeait-elle donc là? poursuivit-il; qu'importe que j'exerce ou non mon métier de docteur à Venise; je ne veux vivre que pour elle; je suis un vermisseau qu'elle peut écraser. Oh!bellissima, vous savez bien que mon esclavage m'est plus cher que la terre natale, ajouta-t-il en s'adressant à Antonia.
Elle jeta une bouffée de fumée de sa cigarette au plafond, et répliqua d'un ton grave:
—Mon cher enfant, l'art m'impose des sacrifices; vous êtes pour moi une distraction incompatible avec le travail de l'esprit. Je me dois au public, je me dois à ma célébrité, et il faut nous séparer pour que j'accomplisse la mission de mon intelligence. Je ne vous quitte que pour l'idéal, ainsi ne soyez pas triste, mon beau Vénitien.
—Casta donna!s'écria le candide Tiberio, vaincu par l'euphonie de ce langage éthéré,ô musa nobilissima, je vous obéirai, mais j'en mourrai.
—Bah! répondit Antonia en riant; je vous promets d'aller vous revoir l'automne prochain à Venise.
—Grazie, diva clementissima!s'écria l'Italien en lui baisant les mains.
—Allons déjeuner, répliqua Antonia, et soyons gais pour chasser tout mauvais présage.
Nous mangeâmes tous les trois d'assez bon appétit, mais au dessert, Tiberio se prit à pleurer.
—Du courage, mon brave, lui dit Antonia, c'est l'heure du départ; brusquons les adieux, et ne songeons qu'à la réunion promise. Alors, prenant dans sa poche le billet de mille francs que je lui avais remis, elle le glissa dans le gousset de Tiberio. Lepatitoétait si ému, qu'il se laissa faire, et que je ne pus comprendre s'il manquait vraiment de dignité. Après tout, que pouvait-il, le pauvre diable? Elle l'avait enlevé à Venise, elle avait brisé sa carrière; il était sans fortune et n'avait peut-être pas de quoi s'en retourner, triste et seul, dans son pays si joyeusement abandonné pour elle.
Tandis que Frémont parlait je pensais: Voilà le troisième amant dont elle déchire le cœur; quand donc s'arrêtera-t-elle?
Frémont poursuivit:
—Tout en poussant l'Italien vers la porte, elle lui tendit son front à baiser.
—Oh!crudelissima!lui dit-il en se permettant une caresse plus intime.
Je lui saisis le bras pour les séparer; j'étais chargé de le conduire à la diligence. Antonia referma sa porte sur nous, et quelques minutes après, le héros d'un des épisodes de sa vie roulait sur la route d'Italie.
—Eh bien! dis-je, voulant affecter d'être indifférent, qui va-t-elle aimer à présent?
—On parle du pianiste Hess, répliqua Frémont qui me quitta sur ce mot.
Pauvre Tiberio, pensai-je, aussitôt que je fus seul; lui aussi, quoiqu'il ne soit pas poëte, va traîner son deuil sur les lagunes de Venise qui m'ont vu pleurer! Mais tout à coup j'éclatai de rire, comme si l'ombre moqueuse d'Albert Nattier m'était apparue. En vérité, me disait une voix ironique, c'est bien à toi de le plaindre!
Puis je songeai: Elle va donc aimer ce pianiste allemand? Les dernières paroles de Frémont me revenaient.
—Mais qu'elle aime le diable! m'écriai-je en me promenant dans ma chambre plein de rage contre mon propre tourment. Il est des heures où l'on voudrait s'arracher le cœur et le souvenir. Hélas! on n'a pas ce pouvoir sur la part immortelle de soi-même.
Ce que je redoutais le plus, c'était de me trouver subitement face à face avec elle, soit dans la rue, soit au théâtre. Rien d'horrible comme ces rencontres fortuites où passe près de nous, comme un inconnu, l'être que nous avons le plus aimé. Cette tête indifférente a pourtant reposé sur notre sein! Cette bouche froide et muette nous a pourtant prodigué ses caresses et ses paroles d'amour! Je sentais que si elle m'était ainsi tout à coup apparue, ou je serais tombé inanimé devant elle, ou bien je lui aurais tendu les bras et l'aurais emportée je ne sais où pour l'aimer encore.
Afin de l'éviter et de repousser son image irritante, je travaillais tout le jour, et chaque soir j'allais dans les salons où j'étais certain de ne pas la rencontrer. Mais quand j'écrivais, un spectre qui avait ses yeux se tenait toujours debout vis-à-vis de moi; et dans le monde, lorsque je parlais tendrement à une femme, ce que je disais me semblait un écho affaibli et discordant de ce que je lui avais dit tant de fois. Bientôt, voulant me distraire violemment, je retournai chez les courtisanes que m'avaient fait connaître Albert Nattier, et j'essayai de la débauche sans scrupule.
Ma santé, qui était revenue, augmentait encore la véhémence de mon chagrin. À quoi donc me servaient les forces de ma jeunesse? Parfois désespéré de ces nuits honteuses où se consumait mon énergie, j'aurais voulu faire quelque action héroïque, me vouer à quelque cause glorieuse et mourir comme Byron. Mais l'Europe était en paix, et les idées qui font les nobles guerres ne fermentaient plus dans les cœurs.
Un matin, je lus dans un journal que le prince qui avait été au collège mon compagnon d'étude, allait se battre en Afrique à la tête de nos soldats. Je me présentai chez lui; il me reçut, comme il le faisait toujours, avec une cordiale amitié.
—Monseigneur, lui dis-je, je viens vous demander une grâce.
—Pour vous, cher Albert? Ce sera la première, et elle est d'avance accordée.
—Je veux faire la campagne d'Afrique avec vous.
—Comme historiographe?
—Non, comme soldat...
Son beau visage exprima la plus joviale gaieté.
—Oh! je devine, dit-il, un désespoir amoureux?
—Qu'importe, monseigneur, consentez-vous, répliquai-je sérieusement.
—Non, je retire ma promesse, je refuse. La France, mon cher Albert, a des milliers de braves soldats, mais elle n'a pas trois poëtes comme vous, ajouta-t-il en m'embrassant; je vous garde donc à la gloire poétique de la France, qui m'est aussi précieuse que sa gloire militaire.
Ceux qui l'ont connu savent avec quelle grâce il disait ces mots-là.
Quinze jours s'étaient écoulés depuis le renvoi de Tiberio à Venise, lorsqu'un soir, comme je me disposais à sortir, j'eus la visite de Sainte-Rive; il venait de dîner dans mon voisinage et il avait voulu me complimenter sur mon dernier livre:
—Savez-vous qui m'a accompagné jusqu'à votre porte, dit-il?
—Qui donc?
—Antonia que j'ai trouvée flânant sur le quai.
—Eh quoi! j'aurais pu aussi la rencontrer? répliquai-je involontairement.
—Sans doute, et elle en eût été heureuse, car elle m'a arrêté pour me parler de vous, pour me demander ce que vous faisiez et qui vous aimiez en ce moment? J'ai bien compris à cette inquisition de l'amour que vous l'occupiez encore.
—Elle ne veut donc pas même me laisser vivre et respirer en paix l'air du soir? Que vient-elle faire autour de ma maison? Plutôt que de m'exposer à la rencontrer je me condamnerais à ne plus sortir.
—Voilà la preuve évidente que vous l'aimez encore, répondit Sainte-Rive, et, comme de son côté elle ne peut pas se passer de vous, vous finirez par vous réconcilier.
—Vous savez bien que c'est impossible, et d'ailleurs elle ne le désire pas plus que moi.