La science expérimentale ne donne une signification positive et ne montre la grandeur de l'esprit humain que lorsqu'elle n'introduit pas dans ses investigations la cause finale. Et, au rebours,la science théorique n'est une science et ne montre la grandeur de l'esprit humain que lorsqu'elle écarte complètement les questions du rituel des phénomènes de causes et lorsqu'elle n'envisage l'homme que par rapport à la cause finale.
Cette science dans ce domaine dont elle est le pôle—est la métaphysique ou philosophie.
Cette science pose nettement la question:
—Que suis-je, et qu'est l'univers? Et pourquoi suis-je et pourquoi est tout l'univers?
Et, depuis qu'elle existe, elle répond toujours de la même manière. Que ce soit l'idée, la substance, l'esprit, ou lavolonté que la philosophie désigne par le nom essence—essence de la vie qui est en moi et dans tout ce qui existe,—le philosophe répète toujours que l'essence est,—et que moi—je suis justement cette essence; mais pourquoi elle est, il ne le sait pas et ne répond pas s'il est un penseur sincère.
Je demande:
—Pourquoi cette essence est? Que sortira-t-il de ce qu'elle est ou de ce qu'elle sera?...
Et la philosophie, non seulement ne répond pas, mais c'est justement cela qu'elle-même demande.
Si elle est la vraie philosophie, tout son travail ne consiste qu'à poser clairement cette question. Et si elle tientfermement à son problème, elle ne peut répondre autrement qu'à la question: «que suis-je et qu'est tout le monde?—tout et rien»—et à la question: «pourquoi?—je ne sais pas.»
Ainsi j'aurai beau tourner et retourner les questions théoriques de la philosophie, je ne recevrai pas même un semblant de réponse, non pas que, dans une sphère nette et expérimentée comme l'est la sienne, la réponse ne puisse se rapporter à ma question. Au contraire, le travail spirituel qui est son objet la porte justement vers ma question; mais il n'y a pas de réponse, si ce n'est la même question présentée sous une forme beaucoup plus compliquée.
Pendant que je cherchais la réponse à la question de la vie, j'éprouvais tout à fait le même sentiment qu'éprouve l'homme qui s'est égaré dans la forêt. Ayant débouché sur une clairière, il grimpa sur un arbre et vit clairement des espaces illimités, mais pas une seule maison; et il comprit qu'il ne pouvait s'en trouver. Il alla alors dans l'épaisseur du bois, dansles ténèbres; mais, là encore, nulle trace de refuge!
J'errais ainsi dans la forêt des connaissances humaines, parmi les lueurs des sciences mathématiques et expérimentales, qui, tout en me découvrant des horizons lumineux, ne pouvaient me fournir aucun abri. Je vaguais au milieu de l'obscurité des connaissances théoriques, toujours plus sombres à mesure que je m'y enfonçais, jusqu'à ce que je fusse enfin persuadé qu'il n'y avait et qu'il ne pouvait pas y avoir d'issue.
En étudiant les côtés positifs de la science, j'avais compris que je ne faisais que détourner mes yeux de la question. Malgré tout l'attrait et laclarté des horizons qui s'ouvraient devant moi, malgré tout le charme qu'il y a à se plonger dans l'infini de ces connaissances, je compris désormais que ces connaissances m'étaient d'autant plus claires qu'elles m'étaient moins nécessaires et utiles à la solution du problème que je poursuivais.
—Eh bien,—me disais-je,—je sais tout ce que la science veut savoir si obstinément; mais sur ce chemin il n'y a pas de réponse à la question du sens de ma vie. D'autre part, dans le domaine théorique,—malgré, ou justement parce que son objet est strictement dirigé vers la réponse à ma question,—il n'y a pas d'autre réponse que celle que je me donnais àmoi-même: «—Quel est le sens de ma vie?—Nul»; ou: «—Qu'est-ce qui sortira de ma vie?—Rien», ou: «—Pourquoi existe tout ce qui existe et pourquoi est-ce que j'existe?—Parce que tu existes.»
M'adressant à un côté des connaissances humaines, je recevais une quantité infinie de réponses précises sur ce que je ne demandais pas: sur la composition chimique des étoiles, sur le mouvement du soleil vers la constellation d'Hercule, sur l'évolution des espèces et de l'homme, sur les formes infiniment petites, impondérables parties de l'éther; mais à ma question: «Quel est le sens de la vie?» je recevais pour toute réponse dans ce domainede la science: «Tu es ce qui s'appelle la vie; tu es une agrégation accidentelle de molécules. La transformation de ces parties et leur influence mutuelle s'appelle la vie. Cette agrégation tiendra quelque temps, puis l'action réciproque de ces parties cessera: et ce que tu appelles vie cessera également, comme aussi toutes les questions que tu te poses—tu es une petite boule de «quelque chose» qui s'est accidentellement amassé. La petite boule se consume en fermentant, et cette fermentation de petites boules s'appelle la vie. La boule éclatera—et la fermentation finira de même que toutes les questions.» C'est ainsi que répondent les sciences positives et elles ne peuventrépondre autrement si elles restent logiques avec leur point de départ.
Il est évident qu'une telle réponse n'en est pas une, eu égard à ma question. J'ai besoin de savoir le sens de ma vie. M'expliquer qu'elle est une petite partie de l'infini, au lieu de lui donner un sens, c'est en détruire tout sens possible.
Ce compromis entre le savoir expérimental et la théorie pure, d'après lequel le sens de la vie consisterait dans le développement et la coopération à ce développement, ce compromis ne peut, pour cause d'inexactitude et d'obscurité, être compté comme une réponse.
L'autre côté du savoir, le côté théorique,lorsqu'il serre de près sa propre logique, donne et a toujours donné pour réponse directe à ma question:
—Le monde est quelque chose d'infini et d'incompréhensible. La vie humaine est une partie incompréhensible de cet incompréhensibletout.
Je ne veux pas parler de tous ces accommodements entre les sciences théoriques et les sciences expérimentales, lesquels forment tout le bagage des demi-sciences qu'on nomme juridiques, politiques, historiques.
Dans ces sciences également, on introduit irrégulièrement des idées, des développements, des perfectionnements, avec cette différence que tout à l'heure il était question du développementdu tout en général, et qu'ici il ne s'agit que de la vie humaine.
L'irrégularité est la même: le développement, la perfection dans l'infini ne peut avoir ni but, ni direction, et ne répond rien à ma question.
Là où la science théorique est précise, dans la vraie philosophie—et non pas dans la philosophie que Schopenhauer nomme la philosophie de profession, laquelle ne sert qu'à classifier tous les phénomènes existants d'après de nouvelles bases philosophiques et à les nommer par de nouveaux noms,—là où le philosophe ne perd pas de vue la question essentielle, la réponse est toujours la même,—réponse donnéepar Socrate, Schopenhauer, Salomon, Bouddha.
«Nous ne nous rapprocherons de la vérité qu'autant que nous nous éloignerons de la vie», dit Socrate se préparant à mourir.
«Pourquoi nous, qui aimons la vérité, nous précipitons-nous vers la vie?—Pour nous débarrasser du corps et de tout le mal qui sort de la vie du corps. Si c'est ainsi, comment donc ne pas nous réjouir quand la mort vient à nous?
«Le sage cherche la mort toute sa vie. C'est pourquoi la mort ne l'effraye pas.»
Et voici ce que dit Schopenhauer:
«Ayant compris l'essence intime dumonde comme une volonté et n'ayant reçu que l'abjection de cette volonté depuis l'incontestable précipitation des forces obscures de la nature jusqu'à l'activité pleine de la conscience de l'homme, nous ne pourrons absolument pas éviter la conséquence suivante. Avec la libre négation de sa propre volonté, disparaîtront aussi tous ces phénomènes, cette précipitation continuelle et cette traction sans but ni repos par tous les degrés de l'abjection, dans laquelle et à l'aide de laquelle existe l'univers. La variation des formes successives disparaîtra. Disparaîtront aussi avec la forme tous ces phénomènes avec leurs formes générales, l'espace et le temps, et finalement la dernière formefondamentale—le sujet et l'objet. S'il n'y a pas de volonté, s'il n'y a pas de figuration, il n'y a pas d'univers non plus. Certainement il ne reste devant nous que le néant. Mais ce qui s'oppose à cette transition au néant—notre nature—n'est donc que cette même volonté de l'existence (Wille zum Leben), de laquelle nous consistons ainsi que notre monde. Notre horreur du néant ou bien cette volonté que nous avons tous de vivre veut dire seulement que nous-même nous ne sommes que ce désir de vivre et ne connaissons rien d'autre que ce désir. C'est pourquoi pour nous, qui sommes pleins de volonté, après la destruction complète de la volonté, il ne reste que le néant;mais, au rebours aussi, pour cent chez qui la volonté s'est changée et s'est niée elle-même, pour ceux-là notre monde, si réel avec tous ses soleils et ses voies lactées, n'est aussi que le néant.»
«Vanité des vanités,—dit Salomon,—vanité des vanités, tout est vanité! Quel avantage l'homme tire-t-il de tout le travail qu'il fait sous le soleil? Une génération passe et une autre génération vient; mais la terre demeure toujours ferme et ce qui a été est ce qui sera; ce qui a été fait est ce qui se fera, et il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Y a-t-il quelque chose dont on puisse dire: Regarde, cela est nouveau? Cela a déjà été dans les sièclesqui ont été avant nous. On ne se souvient plus des choses qui ont précédé; de même, parmi ceux qui viendront à l'avenir, on ne se souviendra point des choses qui seront ci-après. Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël, à Jérusalem, et j'ai appliqué mon cœur à rechercher et à sonder avec sagesse tout ce qui se faisait sous les cieux, ce qui est une occupation fâcheuse que Dieu a donnée aux hommes afin qu'ils s'y occupent. J'ai regardé tout ce qui se fait sous le soleil, et voilà: tout est vanité et tourment d'esprit. J'ai parlé en mon cœur, et j'ai dit: Voici, j'ai grandi et crû en sagesse par-dessus tous ceux qui ont été avant moi sur Jérusalem et mon cœur a vu beaucoup de sagesseet de science; et j'ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse et à connaître les erreurs et la folie; mais j'ai connu que cela était aussi un tourment d'esprit; car où il y a abondance de science, il y a abondance de chagrin; et celui qui s'accroît de la science s'accroît de la douleur.
«J'ai dit en mon cœur:—Allons, que je t'éprouve maintenant par la joie et jouis du bien; mais voilà, cela aussi est vanité. J'ai dit touchant le ris:—Il est insensé, et touchant la joie:—De quoi sert-elle? J'ai recherché en mon cœur le moyen de me traiter délicatement, et que cependant mon cœur s'appliquât à la sagesse et comprît ce que c'est que la folie, jusqu'à ce que je visse ce qu'ilest bon aux hommes de faire sous les cieux pendant les jours de leur vie. Je me suis fait des choses magnifiques. Je me suis bâti des maisons; je me suis planté des vignes; je me suis fait des jardins et des vergers, et j'y ai planté toutes sortes d'arbres fruitiers; je me suis fait des réservoirs d'eau pour en arroser le parc planté d'arbres. J'ai acquis des serviteurs et des servantes, et j'ai eu des serviteurs nés en ma maison, et j'ai eu plus de gros et de menu bétail que tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem. Je me suis amassé de l'argent et de l'or et les plus précieux joyaux des rois et des provinces. Je me suis acquis des chanteurs et des chanteuses, et les délices des hommes,une harmonie d'instruments de musique, même plusieurs harmonies de toutes sortes d'instruments. Je me suis agrandi et je me suis accru plus que tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem, et avec cela ma sagesse est demeurée avec moi. Enfin, je n'ai rien refusé à mes yeux de tout ce qu'ils ont demandé, et je n'ai épargné aucune joie à mon cœur; car mon cœur s'est réjoui de tout mon travail, et ç'a été tout ce que j'ai eu de tout mon travail. Mais ayant considéré tous les ouvrages que mes mains avaient faits et tout le travail auquel je m'étais occupé pour le faire, voilà: tout était vanité et tourment d'esprit; de sorte que l'homme n'a aucun avantage de ce qui est sousle soleil. Puis je me suis mis à considérer aussi bien la sagesse que les sottises et la folie, car quel est l'homme qui pourrait suivre un roi en ce qui a déjà été fait? Je reconnus qu'elles toutes ont le même sort. C'est pourquoi j'ai dit en mon cœur. Il m'arrivera comme à l'insensé. Pourquoi donc ai-je été plus sage alors? C'est pourquoi j'ai dit en mon cœur que cela aussi était une vanité. La mémoire du sage ne sera point éternelle, non plus que celle de l'insensé, parce que dans les jours à venir tout sera déjà oublié. Et pourquoi le sage meurt-il de même que l'insensé? C'est pourquoi j'ai haï cette vie, parce que les choses qui se sont faites sous le soleil m'ont déplu, parce quetout est vanité et tourment d'esprit. J'ai aussi haï tout mon travail qui a été fait sous le soleil, parce que je le laisserai à l'homme qui sera après moi. Car qu'est-ce que l'homme a de tout son travail et du tourment de son cœur dont il se fatigue sous le soleil? Car tous ses jours ne sont que douleurs, et son occupation n'est que chagrin; même la nuit son cœur ne repose pas. Cela aussi est une vanité. N'est-ce donc pas le bien de l'homme qu'il mange et qu'il boive, et qu'il fasse que son âme jouisse du fruit de son travail? J'ai vu aussi que cela vient de la main de Dieu.
«Pour tout et pour tous la même chose; le même sort au juste et à l'impie,au bon et au méchant, à l'homme honnête et à l'homme malhonnête, à celui qui fait des sacrifices et à celui qui n'en fait pas. Comme au bienfaiteur, ainsi au pécheur; comme à celui qui jure, ainsi à celui qui a peur de la malédiction. Ce qui est mauvais en tout ce qui se fait sous le soleil, c'est qu'il n'y a qu'un sort pour tous et le cœur des fils des hommes est plein de méchanceté. La folie est au fond de leur cœur, de leur vie. Après quoi ils s'en vont chez les morts. Pour celui qui se trouve parmi les vivants il y a encore de l'espoir; de même qu'un chien vivant est plus heureux qu'un lion mort. Les vivants savent qu'ils mourront et les morts ne savent rien. Il n'ya plus de rémunération pour eux, parce que leur souvenir est livré à l'oubli; et leur amour, et leur haine, et leur jalousie sont déjà disparus et il n'y a plus d'honneur pour eux en rien de ce qui se fait sous le soleil.»
C'est ainsi que parle Salomon ou celui qui a écrit ces paroles.
Et voici ce que dit la Sagesse indienne:
Çakia-Mouni, un jeune prince heureux à qui on avait caché les maladies, la vieillesse et la mort, va à la promenade et voit un vieillard affreux, édenté, à l'aspect repoussant.
Le prince, qui ne connaissait pas la vieillesse, s'étonne et demande ce que c'est et pourquoi cet homme est arrivéà une situation si pitoyable, si dégoûtante et si hideuse. Et lorsqu'il entend que c'est le sort de tous, que lui, jeune prince, est inévitablement menacé de la même décrépitude, il ne peut plus aller se promener et retourne à son palais pour réfléchir sur ce sujet.
Et le voilà enfermé tout seul et songeant!
Probablement il se crée quelque consolation, puisque gai et heureux il sort de nouveau.
Mais, cette fois-ci, il rencontre un malade. Il voit un homme épuisé, devenu bleuâtre, tremblant, ayant des yeux troubles. Le prince, à qui on avait caché la maladie, s'arrête et demande ce que c'est.
Et lorsqu'il apprend que c'est la maladie, à laquelle sont sujets tous les hommes et que lui-même, prince bien portant et heureux, peut, dès demain, tomber malade de la même manière, il sent sa disposition à se divertir lui manquer de nouveau. Il ordonne de revenir et cherche la tranquillité. Il la trouve probablement, puisqu'il va se promener pour la troisième fois.
Mais, cette fois-ci, un nouveau spectacle s'offre encore à lui: il voit qu'on porte quelque chose.
—Qu'est-ce?
—Un homme mort.
-Que veut dire mort? demande le prince.
On lui dit que mourir veut direêtre ce qu'est devenu cet homme.
Le prince s'approche du mort, ouvre le cercueil et le regarde.
—Qu'est-ce qu'il en sortira après? demande le prince.
On lui dit qu'on le déposera dans la terre.
—Pourquoi?
—Parce qu'il sera sûr qu'il ne sera plus jamais vivant et il ne sortira de lui que vers et puanteur.
—Et c'est le partage de tous les hommes? Sera-ce la même chose avec moi? M'enterrera-t-on et n'y aura-t-il de moi que la puanteur et des vers qui me mangeront!
—Oui.
—Arrière! je ne vais pas mepromener et je n'irai plus jamais.
Et Çakia Mouni ne peut trouver de consolation dans la vie et il décide que la vie est un énorme mal. Il emploie toutes les forces de son âme à s'en libérer et à en libérer les autres, de telle sorte qu'après la mort la vie ne se renouvelât pas de quelque manière que ce fût, pour exterminer la vie dans sa racine même.
Voilà ce que proclame la sagesse indienne tout entière.
Voici ce que dit encore la sagesse humaine lorsqu'elle répond sans détour à la question de la vie.
«La vie du corps est un mal et un mensonge. C'est pourquoi l'abolitionde cette vie du corps est un bien et pour cela nous devons le désirer,» dit Socrate.
«La vie est ce qui ne doit pas être, c'est un mal; et le passage au néant est le seul bien de la vie,» dit Schopenhauer.
«Tout au monde: sottise, sagesse, richesse, misère, gaieté, chagrin, tout est vanité et sottise. L'homme mourra et il n'en restera rien. Et cela est sot,» dit Salomon.
«Vivre avec la conscience de l'inévitabilité des souffrances, de l'affaiblissement et de la mort est impossible.... Il faut se délivrer de la vie, de toute possibilité de la vie,» dit Bouddha.
Ce qu'ont dit ces esprits forts, desmillions d'hommes semblables à eux l'ont dit, l'ont pensé, l'ont senti. Et c'est ce que je pense et ce que je sens moi-même.
C'est ainsi que mes incursions dans le domaine des sciences, non seulement ne me débarrassèrent pas de mon désespoir, mais l'augmentèrent encore. L'une ne répondait pas aux questions de la vie. L'autre répondait directement, confirmant mon désespoir et montrant que la situation à laquelle j'étais arrivé n'était pas le fruit de mon erreur, de l'état maladif de mon esprit. Au contraire, elle me démontrait que je pensais correctement et que je tombais d'accord avec les plus forts esprits de l'humanité.
Il n'y a pas à s'y tromper: tout est vanité! Heureux celui qui ne fut jamais né. La mort vaut mieux que la vie, dont il faut se défaire.
N'ayant pas trouvé d'explication dans la science, je commençai à chercher cette explication dans la vie, espérant la trouver chez les hommes qui m'entouraient; je commençai à observer mes semblables, à étudier leur vie et leur manière d'envisager cette question qui m'avait amené à ce désespoir.
Et voici ce que j'ai trouvé chez leshommes qui sont mes égaux par leur instruction et leur façon de vivre.
J'ai trouvé que pour les hommes de mon monde il y a quatre issues à cette affreuse situation dans laquelle nous nous trouvons tous.
La première est celle de l'ignorance. Elle consiste à ne pas savoir, à ne pas comprendre que la vie est un mal et un non-sens. Les personnes qui appartiennent à cette catégorie,—des femmes pour la plupart ou bien des hommes très jeunes ou peu intelligents,—n'ont pas encore compris cette question de la vie qui se présenta à Schopenhauer, à Salomon, à Bouddha. Ils ne voient ni le dragon qui les attend, ni les souris qui rongent les buissons auxquels ilsse tiennent, et ils continuent de sucer les gouttes de miel. Mais leur quiétude ne durera que jusqu'au moment où quelque chose dirigera leur attention vers le dragon et les souris et ce sera la fin de leur plaisir. Je n'ai rien à apprendre d'eux et ne puis cesser de savoir ce que je sais déjà.
La seconde issue, c'est l'issue épicurienne. Elle consiste à profiter des biens qui s'offrent à nous; et, sachant que la vie est sans espoir, à ne regarder ni le dragon, ni les souris, mais à sucer le miel de la façon la plus agréable possible, surtout s'il y en a beaucoup.
Salomon exprime ainsi cette idée:
«Et je louai la gaieté, puisqu'il n'y a rien de meilleur pour l'homme, que demanger; de boire et de se divertir; cela la récrée dans les travaux journaliers que lui donne Dieu ici-bas.
«Et ainsi, va, mange ton pain avec gaieté et bois ton vin dans la joie.... Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, dans tous les jours de ta vie vaniteuse, dans tous tes jours vaniteux, puisque c'est ta part dans la vie et les travaux que tu fais sous le soleil.... Tout ce qui est de la force de ta main, fais-le, puisque, dans le tombeau qui t'attend, il n'y a ni travail, ni réflexion, ni savoir, ni sagesse.»
C'est par de telles réflexions que la majorité des personnes de notre monde entend la possibilité de vivre. Les conditions dans lesquelles elles se trouventfont qu'elles ont plus de biens que de maux, et la stupidité morale leur donne la possibilité d'oublier que le profit de leur situation est occasionnel, que tout le monde ne peut pas avoir mille femmes et des palais, comme Salomon; que pour chaque homme ayant mille femmes il y a mille hommes sans femmes et que pour chaque palais il y a mille hommes qui le bâtissent à la sueur de leur front et que cet accident qui m'a fait Salomon aujourd'hui peut me faire le serf de Salomon demain. La stupidité de l'imagination de ces gens leur donne la possibilité d'oublier ce qui ne laisse pas de repos à Bouddha: l'imminence de la maladie, de la vieillesse et de la mort, qui, si ce n'est aujourd'hui,fera crouler demain tous ces plaisirs.
C'est ainsi que pensent et que sentent la plupart des hommes de notre temps et de notre monde. Quoique quelques-uns de ces gens affirment que la stupidité de leur imagination est de la philosophie, qu'ils nomment positive, ils ne se distinguent pas, à mon avis, de la catégorie de ceux qui sucent le miel pour ne pas voir. Je ne pouvais pas imiter ces gens-là: n'ayant pas leur stupidité d'imagination, je ne pouvais pas la produire en moi artificiellement. Je ne pouvais, pas plus qu'aucun autre homme vivant, arracher les yeux des souris et du dragon après les avoir vus une fois.
La troisième issue est celle de laforce et de l'énergie. Elle consiste à détruire la vie, après avoir compris qu'elle est un mal et un non-sens.
C'est ainsi qu'agissent les rares hommes forts et logiques. Ayant compris toute la sottise de la plaisanterie qui nous est jouée, ayant compris aussi que le bien des morts est supérieur aux biens des vivants et que le mieux est de ne pas être, ils agissent en conséquence et terminent d'un seul coup cette stupide plaisanterie par les divers moyens à leur portée: une corde au cou, l'eau, le couteau pour se l'enfoncer dans le cœur, les roues d'une locomotive. Le nombre des personnes de notre société qui agissent de la sorte devient de plus en plus grand, et c'estsurtout à la meilleure période de leur vie qu'elles s'y décident, lorsque les forces de l'âme sont dans tout leur épanouissement et qu'elles ne se sont pas encore familiarisées avec les habitudes dégradantes. Il me semblait que cette fin était la plus digne et je voulais agir de la sorte.
La quatrième issue est la faiblesse. Elle consiste à continuer à traîner la vie tout en en comprenant le mal et le non-sens et en sachant d'avance que rien n'en peut résulter.
Les hommes de cette espèce savent que la mort est meilleure que la vie; mais n'ayant pas la force d'agir raisonnablement, de mettre fin au plus vite à cette supercherie et de se tuer, ils ontl'air d'attendre quelque chose. C'est là l'issue de la faiblesse; car, connaissant le mieux et le pouvant, pourquoi ne pas s'y abandonner?... Je me traînais dans cette catégorie.
C'est ainsi que les hommes de ma qualité se sauvent par quatre chemins de l'horrible contradiction. J'ai eu beau exercer toute la force de mon esprit, je n'ai pas trouvé d'autres issues que ces quatre.
L'une est de ne pas comprendre que la vie est un non-sens, une vanité et un mal, et qu'il vaut mieux ne pas vivre. Je ne pouvais pas ne pas savoir cela, et le sachant, je ne pouvais plus fermer les yeux sur la vérité. La deuxième consiste à profiter de la vietelle qu'elle est, sans penser à l'avenir. Et je ne pouvais faire cela. Moi, comme Çakia-Mouni, je ne pouvais pas aller à la chasse quand je savais que j'entraînais sur mes pas la vieillesse, les souffrances et la mort. Mon imagination était trop vive. En outre, je ne pouvais pas goûter les jouissances qui s'offraient à moi accidentellement et pour un moment. La troisième issue est celle-ci: après avoir compris que la vie est un mal et une sottise, en finir, se tuer. Or je comprenais bien la vie comme cela, mais pour certaines raisons, je ne me tuai pas.
La quatrième issue—vivre comme Salomon ou Schopenhauer,—savoir que la vie est une sotte plaisanterie quim'a été jouée et vivre malgré cela, s'habiller, écrire, parler et même écrire des livres.
Cela m'était pénible, me répugnait même et cependant je restais dans cette situation.
Voici exactement quel était l'état de mon âme. Mon intelligence m'avait fait reconnaître que la vie n'est pas raisonnable. S'il n'y a pas de raison suprême,—et il n'y en a pas, rien ne peut prouver qu'elle est,—alors la raison est la créatrice de la vie pour moi. S'il n'y avait pas de raison, il n'y aurait donc pas de vie. Comment donc cette raison nie-t-elle la vie, étant son auteur. Mais, d'un autre côté, s'il n'y avait pas de vie, ma raison n'existerait pas nonplus; par conséquent la raison est fille de la vie. La vie est tout. La raison est le fruit de la vie et cette raison nie la vie même. Je sentais que dans tout cela quelque chose n'était pas juste.
La vie est un mal dépourvu de sens, c'est certain, me disais-je. Mais je vivais, je vis encore et toute l'humanité a vécu et vit toujours.
Comment cela? Pourquoi vit-elle donc, quand elle pourrait ne pas vivre? Suis-je donc, tout seul avec Schopenhauer, assez intelligent pour comprendre l'absurdité et le mal de la vie?
Les considérations sur la vanité de la vie ne sont pas si ingénieuses et elles ont été faites depuis bien longtempspar les hommes les plus simples. Malgré tout cela on a vécu et on vit encore. Pourquoi donc les autres vivent-ils et ne pensent-ils même jamais au sens de la vie?
Mon savoir, confirmé par la sagesse des sages, m'a montré que tout au monde—d'ordre organique et inorganique—tout est arrangé avec une intelligence extraordinaire, et que ma situation seule est bête. Et ces masses stupides et énormes de gens simples qui ne savent rien de ce qui est monde organisé ou non, elles vivent toujours et croient que leur vie est très raisonnable!...
Et il me passait par la tête: Peut-être y a-t-il encore quelque chose queje ne sais pas? L'ignorance agit bien toujours de la sorte. Lorsqu'elle se bute à quelque chose, elle prétend que ce qu'elle ignore est stupide. La réalité est qu'une humanité entière a vécu et vit, ayant l'air d'avoir saisi le sens de son existence, parce que, sans le comprendre, elle n'aurait pas pu vivre. Moi, je dis que toute cette vie est un non-sens et je ne puis vivre.
Personne ne nous empêche de nier la vie par le suicide. Mais alors tue-toi et tu ne raisonneras plus. La vie ne te plaît pas, tue-toi. Et si tu vis et ne peux pas comprendre le sens de ta vie, alors finis-la et ne tourne pas dans cette vie en décrivant et en racontant que tu ne la comprends pas. Tu es venu au milieud'une compagnie joyeuse, tous s'y trouvent très bien, tous savent ce qu'ils font et toi tu t'ennuies, ce spectacle te répugne, eh bien, alors, va-t'en!
Nous qui sommes persuadés de la nécessité absolue du suicide et ne nous décidons pas à l'accomplir, ne sommes-nous pas véritablement des esprits faibles, sans suite,—tranchons le mot,—des sots qui nous enorgueillissons de notre sottise comme un crétin de sa musette?
Notre sagesse, malgré son incontestable justesse, ne nous a pas donné le savoir du sens de notre vie; tandis que toute l'humanité qui fait la vie ne doute pas de son sens.
Vraiment depuis ce long, long tempsque la vie, dont je sais quelque petite chose, existe, les hommes ont vécu, tout en connaissant le raisonnement de l'inutilité de la vie, raisonnement qui fit conclure à son non-sens, et ils ont vécu tout de même, lui attribuant un sens quelconque.
Dès que la vie se fut manifestée chez les hommes, ils lui ont compris ce sens, et cependant ils l'ont supportée, et elle est arrivée jusqu'à moi.
Tout ce qu'il y a en moi et près de moi, matériel ou immatériel, tout est le fruit de leur savoir.
Les instruments mêmes de la pensée à l'aide desquels je délibère sur cette vie et la blâme,—tout cela est fait par eux et non par moi.
Moi-même je suis né, j'ai été élevé, j'ai grandi grâce à eux.
Ce sont eux qui ont extrait le fer de la terre, qui ont commencé à couper la forêt et à ensemencer la terre, qui ont apprivoisé les bœufs, les chevaux, qui nous ont enseigné à vivre ensemble, qui ont organisé notre vie; ce sont eux qui m'ont appris à penser, à parler.
Et moi, leur œuvre, nourri et abreuvé par eux, instruit par eux, je leur ai prouvé par leurs propres mots et leurs propres pensées qu'ils sontun non-sens.
—Dans tout cela quelque chose n'est pas juste, me disais-je. Je me suis trompé quelque part.
Mais cette faute, je ne pouvais absolument pas la trouver.
Tous ces doutes, que je suis plus ou moins en état de répéter aujourd'hui, je n'aurais pu les formuler alors. Je sentais seulement que, malgré toute la logique de mes conclusions, confirmées par les plus grands penseurs, sur l'inutilité de la vie, quelque chose de faux s'y était glissé.
Était-ce dans le raisonnement même, dans la forme de la question? Je ne lesavais pas; je sentais seulement que ma conviction intelligente était complète, mais qu'elle ne suffisait pas.
Tous ces résultats ne purent me convaincre assez pour me faire faire ce qui ressortait de mes méditations, c'est-à-dire pour me tuer. Je ne dirais pas toute la vérité en affirmant que la somme entière du travail de mon intelligence m'ait amené à cette conclusion. Mon intelligence travaillait, mais autre chose aussi—que je ne puis désigner que par les mots: «conscience de la vie». C'était comme une force qui obligeait mon intelligence à se fixer dans une tout autre direction et à me tirer de ma situation désespérée. Cette force m'obligeait à considérer ce fait que,moi et quelques centaines de mes pareils, nous ne composions pas toute l'humanité et que la vie de l'humanité ne m'était pas encore connue.
En jetant les yeux sur le cercle très restreint des hommes de mon âge, j'en voyais que la question de la vie n'intéressait pas. D'autres comprenaient comme moi cette question, mais l'étouffaient dans l'ivresse de la vie; quelques-uns, pleinement convaincus, y mettaient un terme. D'autres enfin l'avaient comprise, mais par faiblesse continuaient cette existence désespérée. Et mes regards n'allaient pas au delà. Il me paraissait que ce petit nombre d'hommes savants, riches et oisifs, dont j'étais, composaient toute l'humanité,et que ces milliards d'hommes qui avaient vécu et vivaient encore, n'étaient pas en réalité des hommes.
Malgré toute la singularité, toute l'incompréhensibilité de ce fait qui me frappe aujourd'hui,—d'avoir pu délibérer sur la vie sans voir la vie qui m'entourait de tous côtés, la vie de l'humanité,—la pensée que j'aie pu être à tel point dans l'erreur et croire que ma vie, celle des Salomon et des Schopenhauer, étaient la vie véritable et normale, tandis que la vie des masses n'était qu'une circonstance d'aucune importance—tout étrange que cela me paraît maintenant, il en a pourtant été ainsi.
Dans l'orgueil de mon esprit, il mesemblait incontestable que moi, avec Salomon et Schopenhauer, j'avais posé la question avec une si grande vérité et une telle précision qu'on ne pouvait mieux la formuler.
Si incontestable me paraissait l'idée que tous ces milliards de créatures n'étaient pas encore arrivés à concevoir toute la profondeur de la question, que je cherchais le sens de ma vie sans penser une seule fois:
—Mais quel sens donc lui donnent et donnaient tous les milliards d'êtres qui vivent et ont vécu sur la terre?
Je me débattis longtemps dans cette folie qui nous est surtout propre à nous hommes libéraux et instruits. C'estpeut-être grâce à cet étrange amour que j'ai pour le vrai peuple des travailleurs, que je fus obligé à comprendre et à voir que ce peuple n'est pas si bête que nous le pensons; ou bien c'est grâce à la sincérité de ma conviction que la meilleure chose que je pusse faire était de me pendre, que je sentis que, si je voulais vivre et comprendre le sens de la vie, il fallait chercher ce sens, non pas chez ceux qui l'avaient déjà perdu et qui voulaient se tuer, mais chez ces millions d'hommes qui ont vécu et vivent, en organisant leur vie et la nôtre et en en subissant les conséquences.
Et alors je considérais l'énorme masse d'hommes simples, ignorants etpeu fortunés, qui vivent et ont vécu—et je constatai tout autre chose.
Je vis que tous ces milliards d'hommes qui ont fini de vivre ou qui vivent encore, je vis que tous, à de rares exceptions près, ne pouvaient être rangés parmi ceux dont je viens déparier; il m'était impossible de les considérer comme ne comprenant pas la question, puisqu'ils la posent et y répondent avec une clarté étonnante.
Je ne pouvais non plus les classer parmi les épicuriens, parce que leur vie se compose de privations et de souffrances bien plus que de jouissances.
Encore moins pouvais-je les considérer comme vivant stupidement jusqu'àla fin de leurs jours, puisqu'ils s'expliquent chaque action de leur vie et la mort elle-même.
Ils tiennent le suicide pour un énorme mal.
Il s'ensuivait, dans mon esprit, que toute l'humanité avait une connaissance quelconque du sens de la vie que je n'admettais pas et que je méprisais....
Il s'ensuivait que, puisque la science raisonnée non seulement ne me donnait pas le sens de la vie, mais l'excluait, tandis que des milliards d'hommes lui en attribuaient un, il s'ensuivait que toute l'humanité était fondée sur quelque savoir faux et méprisable.
—Ainsi, me disais-je, le raisonnement, en la personne des savants etdes sages, nie le sens de la vie; tandis que les énormes masses d'hommes,—toute l'humanité—lui reconnaissent ce sens dans un savoir absurde. Et ce savoir absurde repose sur cette même croyance que je ne puis pas ne pas rejeter: Dieu un et trois, la création en six jours, les démons et les anges et tout ce que je ne peux pas reconnaître à moins d'être fou!
Ma position était affreuse. Je savais que je ne trouverais rien sur le chemin de la science raisonnée, excepté la négation de la vie; rien non plus dans la croyance, excepté la négation de la raison, moins possible encore que celle de la vie. Du savoir intelligent il ressortait que la vie est un mal:
—Les hommes le savent donc, il dépend d'eux de ne pas vivre, et cependant ils ont vécu, ils vivent et je vis moi-même, bien que je sache depuis longtemps que la vie est un non-sens, qu'elle est un mal.
Or, la foi me dit que pour comprendre le sens de la vie, je dois renoncer à la raison, à cette même raison, pour laquelle le sens est nécessaire.
De tout cela il naissait une contradiction à laquelle il n'y avait que deux issues: ou ce que j'appelais raisonnable ne l'était pas autant que je le pensais, ou ce qui me paraissait déraisonnable ne l'était pas autant que je le croyais. Et je commençai à raisonner l'enchaînement de mes réflexions que je trouvai tout à fait correct.
La conclusion que la vie n'est rienétait inévitable; mais bientôt je m'aperçus d'une erreur: elle consistait en ce que j'avais raisonné sans me conformer à la question que j'avais posée.
—Pourquoi dois-je vivre, c'est-à-dire quel sera le résultat vrai, indestructible de ma vie éphémère et destructible? Quel sens a mon existence limitée dans cet univers infini?
Et pour répondre à cette question j'étudiais la vie.
Évidemment, les solutions de toutes les questions possibles de la vie ne pouvaient pas me contenter, parce que ma question, malgré toute sa simplicité au premier abord, exige l'explication de l'infini par le fini, et au rebours.
En effet, lorsque ma question était:
—Quel est le sens de ma vie temporaire, en dehors de toute cause extraterrestre?
Je répondais comme si la question avait été:
—Quel est le sens de ma vie temporaire, envisagée au point de vue de la cause et de son existence terrestre?...
Et après un long travail de mon esprit, je répondis:
Nul.
Dans mes raisonnements j'associais constamment—ne pouvant agir autrement—le fini au fini et l'infini à l'infini. Tout cela aboutissait à ceci: la force est la force, la substance est la substance, la volonté est la volonté, l'infiniest l'infini, le néant est le néant et—c'était tout.
C'était quelque chose d'analogue à ce qui arrive en mathématiques, lorsque, croyant résoudre l'équation, on trouve l'identité. Le cours de la réflexion est correct, mais le résultat se formule par: A = A ou X = X, ou O = O. Il en advint de même de mes réflexions sur la signification de ma vie. Les réponses données par toutes les sciences à cette question ne sont que des identités.
Et, vraiment, le savoir strictement intellectuel qui, comme l'a fait Descartes, commence par le doute total sur tout, qui rejette tout savoir basé sur la foi et bâtit à neuf sur les lois de laraison et de l'expérience, ce savoir ne peut donner d'autre réponse à la question de la vie que celle que j'ai reçue.
Si tout d'abord il m'avait semblé que le savoir donnait une réponse positive,—la réponse de Schopenhauer, la vie n'a pas de sens, elle est un mal, je compris maintenant, après avoir mieux examiné l'affaire, que la réponse n'était pas positive, que ce n'était que le sentiment qui la fournissait. La réponse nettement exprimée, comme elle l'est par les Bramines, par Salomon et par Schopenhauer, n'est qu'une réponse vague ou une identité: O = O, la vie est une nullité. Ainsi la science philosophique ne nie rien et répond seulement qu'elle ne peut pas décider cette questionqui pour elle reste un infini.
Ayant compris cela, je compris aussi qu'on ne pouvait pas chercher dans le raisonnement intellectuel une réponse à ma question et que la réponse donnée par ce raisonnement n'est que l'indication que la réponse ne peut être obtenue qu'à l'aide d'une autre donnée de la question, c'est-à-dire alors seulement que la relation du fini à l'infini sera introduite dans la question. Je compris enfin que, malgré toute l'absurdité et la monstruosité des réponses fournies par la foi, elles ont le privilège d'introduire dans chaque réponse la relation du fini à l'infini, sans laquelle la réponse ne peut exister.
De quelque manière que je me posela question: «Comment dois-je vivre?» la réponse est: «par la loi de Dieu.»—Que sortira-t-il de vrai de ma vie?—Des souffrances éternelles ou la béatitude éternelle....—Quel sens n'est pas détruit par la mort?—L'union avec le Dieu infini, le paradis.
Ainsi, j'étais inévitablement amené à reconnaître que,indépendamment du savoir intelligent qui autrefois me paraissait unique,toute l'humanité possédait encore une autre connaissance, irraisonnée celle-là: la foi, qui donne la possibilité de vivre.
Toute la sottise de la foi restait pour moi la même qu'auparavant, mais je ne pouvais pas ne pas reconnaître qu'elle seule fournissait à l'humanité les réponsesaux questions de la vie et, par conséquent, la possibilité de vivre.
Le raisonnement m'avait amené à l'aveu du non-sens de la vie qui, dès lors, n'avait plus de raison d'être, et je voulais me détruire.
Ayant considéré toute l'humanité, je vis que les hommes vivaient en affirmant qu'ils connaissaient le sens de la vie.
Je rentrai alors en moi-même.
Moi aussi, j'avais vécu jusqu'au moment où je m'étais inquiété du sens de la vie.
Ainsi qu'aux autres hommes, la vie et la possibilité de la vie m'étaient offertes par la foi.
Ayant jeté les yeux plus loin, sur leshommes des autres pays, sur mes contemporains et sur ceux qui avaient vécu, je vis toujours la même chose.
Là où est la vie, là, depuis que l'humanité existe, est la foi qui donne la possibilité de vivre, et les caractères principaux de la foi sont les mêmes partout et toujours.
Quelle qu'elle soit, la foi répond à tous que la vie, quoique mortelle, est infinie, et que, ni les souffrances, ni les privations, ni la mort ne peuvent la détruire. Cela veut dire que ce n'est que dans la foi qu'on peut trouver le sens et la possibilité de la vie.
Qu'est-ce donc que la foi?
Et je compris que la foi n'est pas seulement laconviction à l'existencedes choses invisibles, etc., n'en est pas la révélation (ce n'est là que la description d'un des indices de la foi); elle n'est pas la relation de l'homme à Dieu,—il faut définir la foi et puis Dieu, et non pas définir la foi par Dieu;—elle n'est pas non plus le simple consentement de l'homme à croire ce qu'on lui a dit, ainsi que la foi est le plus souvent comprise.
La foi est la connaissance du sens de la vie humaine, connaissance qui fait que l'homme ne se détruit pas, mais vit.
La foi est la force de la vie.
Si l'homme vit, c'est qu'il croit en quelque chose.
S'il ne croyait pas qu'il faut vivrepour quelque chose, il ne vivrait pas.
Puisqu'il ne voit et ne comprend pas le fantôme du fini, il faut qu'il croie à l'infini.
Sans foi on ne peut pas vivre.
Et je me rappelai tout le travail intérieur auquel je m'étais livré, et je fus terrifié. Il était clair pour moi maintenant que pour que l'homme puisse vivre, il doit ou ne pas voir l'infini ou avoir une telle explication du sens de la vie, que le fini soit égal à l'infini.
Je connaissais cette explication, mais je n'en avais pas eu besoin tant que j'avais cru à la possibilité de la justifier par mon intelligence. Mais, en lui opposant la lumière de la raison, toute l'explication précédente s'écroule. Untemps vint où je ne crus plus au fini. Et alors je commençai à bâtir sur les bases de la raison une explication qui me donnât le sens de vie, mais je ne pus rien construire de solide. Avec les meilleurs esprits de l'humanité, je sentis que O égale O, et je fus très étonné d'avoir reçu une pareille solution, alors pourtant qu'il n'en pouvait résulter aucune autre.
Que faisais-je lorsque je cherchais une réponse dans les sciences expérimentales? Je voulais arriver à savoir pourquoi je vivais et pour cela j'étudiais tout ce qui était hors de ma vie. Il est clair que j'ai pu apprendre beaucoup de choses, mais rien de ce qui m'était nécessaire.
Que faisais-je, quand je cherchais une réponse dans les sciences philosophiques? J'étudiais les idées des êtres qui s'étaient trouvés dans la même situation que moi, qui n'avaient pas trouvé de réponse à la question: «Pourquoi est-ce que je vis?» Il est clair que je ne pouvais apprendre autre chose que ce que je savais déjà: qu'on ne pouvait rien savoir.
Que suis-je?
Une partie de l'infini.
Mais c'est encore dans ces deux mots qu'est tout le problème.
Est-il possible que l'humanité ne se soit posé cette question que d'hier? Est-il possible que, jusqu'à moi, personne ne se soit fait cette question,—questionsi simple qu'elle vient aux lèvres de tout enfant intelligent?
Cette question a donc dû être posée depuis qu'il y a des hommes et il est clair aussi que, depuis qu'il y a des hommes, il n'a pas suffi, pour la résoudre, de mettre le mortel en face du mortel et l'infini en face de l'infini. Mais c'est aussi depuis que l'humanité existe que les rapports du mortel à l'infini ont été trouvés et exprimés.
Tous ces principes qui fournissent un sens à la vie et des idées sur Dieu, la liberté et le bien, nous les soumettons à une analyse basée sur la logique, tandis qu'ils ne supportent pas la critique de la raison.
Si ce n'était pas si affreux, ce serait ridicule.
L'orgueil, le contentement de soi-même nous rendent semblables à des enfants.
Nous démontons, nous détraquons la montre, nous en enlevons le mouvement; nous en faisons un joujou et nous nous étonnons ensuite que la montre ne marche plus.
Lever la contradiction qui existe entre le fini et l'infini est nécessaire et précieux. Cela est aussi nécessaire que la réponse à la question du sens de la vie qui fournit la possibilité de vivre. Et cette seule solution que nous trouvons partout, toujours et chez tous les peuples—solution qui vient du tempsoù pour nous se perd même la vie des hommes, solution si difficile que nous ne pouvons rien trouver de pareil, cette même solution est détruite par nous à la légère, pour faire place à cette même question propre à chacun et à laquelle nous n'avons pas de réponse.
L'idée d'un Dieu infini, de la divinité de l'âme, de l'union des actions des hommes avec Dieu, de l'unité de l'essence de l'âme, de l'idée humaine du bien et du mal moral—sont des idées élaborées dans l'infini de la pensée humaine qui se cache. Ce sont des idées sans lesquelles il n'y aurait pas de vie, et moi-même je ne serais pas. Rejetant ce travail de toute l'humanité, je voulais faire tout moi-même, d'après unenouvelle manière et d'après moi seul.
Alors je ne pensais pas ainsi; mais les germes de ces idées étaient déjà en moi. Je comprenais:
1° Que ma position, celle de Schopenhauer et de Salomon, était stupide malgré toute notre sagesse. Nous comprenons que la vie est un mal et nous vivons quand même. C'est évidemment absurde, parce que, si la vie est une stupidité (et j'aime par-dessus tout ce qui est intelligent) il faut détruire la vie, personne ne le niera.
2° Je comprenais que toutes nos réflexions tournaient dans un cercle magique, comme une roue qui ne s'engrène pas aux autres rouages. Nous avions beau raisonner et méditer, nousne pouvions pas recevoir de réponse à la question, car toujours 0 égale 0; c'est là probablement la raison pour laquelle notre chemin n'était pas le bon.
3° Je commençais à comprendre que, dans les réponses données par la foi, gisait une profonde sagesse humaine, que je n'avais pas le droit de nier ces réponses, en me basant sur la raison, et qu'enfin ces réponses capitales étaient les seules qui répondissent à la question de la vie.
Je comprenais cela, mais cela ne me soulageait pas.
J'étais prêt à recevoir maintenant toute croyance, à la condition qu'elle n'exigerait pas de moi la négation directe de la raison, ce qui aurait été un mensonge. Et j'étudiai le bouddhisme et le mahométisme, d'après leurs livres, et surtout le christianisme par les livresaussi bien que par les hommes vivants qui m'entouraient.
Je m'adressai naturellement aux hommes croyants de mon entourage et surtout aux personnes instruites, aux théologiens grecs du nouveau mode et même aux nouveaux chrétiens, ceux qui confessent le salut par la croyance à la Rédemption. Et je m'attachai à ces croyants et je leur demandai comment ils croyaient et en quoi ils voyaient le sens de la vie.
Malgré toutes les concessions possibles que je faisais, toutes les discussions que j'évitais, je ne pus partager la foi de ces gens,—je voyais que ce qu'ils faisaient passer pour la foi, n'était pas l'explication, mais l'obscurcissementdu sens de la vie, et qu'eux-mêmes n'affirmaient pas la foi pour répondre à cette question de la vie qui m'avait amené à la foi; s'ils croyaient, c'était dans un but qui m'était étranger.
Je me rappelle le douloureux sentiment de terreur que j'éprouvai à la suite de mes rapports avec ces personnes, la terreur de retourner au désespoir après l'espérance que j'avais eue.
Plus ils m'exposaient en détail leur enseignement de la foi, plus clairement je voyais leur erreur et plus je sentais se perdre mon espoir de trouver dans leur foi une explication au sens de la vie.
Ce n'est pas que dans l'exposition de leur enseignement ils aient ajouté beaucoupde choses inutiles aux vérités chrétiennes qui m'ont toujours été chères. Ce n'était pas cela qui me repoussait; mais c'était la vie de ces hommes, laquelle était semblable à la mienne, avec cette différence qu'elle ne correspondait pas à ces mêmes principes qu'ils développaient dans leur enseignement.
Je sentais clairement qu'ils se trompaient eux-mêmes et qu'eux, comme moi, ne voyaient pas d'autre sens à la vie que celui de vivre tant que plus et d'en jouir aussi bien que possible.
Je voyais cela, parce que, s'ils avaient donné une autre signification à la vie, signification qui détruit la peur des privations, des souffrances et de la mort, ils n'auraient pas eu précisément sigrande peur de ces accidents. Car ces croyants de notre monde, qui vivaient, comme moi, dans l'aisance et le superflu en s'efforçant de l'augmenter et de le conserver, avaient peur des privations, des souffrances, de la mort, tandis que, comme moi et comme nous tous, ils vivaient dans l'incrédulité, satisfaisaient leurs désirs, bref vivaient tout aussi mal, sinon plus mal encore que les incrédules.
Aucun raisonnement ne put me convaincre de la vérité de leur foi. Si par leurs actions ils m'avaient démontré qu'ils possédaient le sens de la vie sans que la misère, la maladie et la mort, dont j'avais peur, les effrayassent, ils auraient pu me convaincre. Mais je nevis pas d'actions conformes à cette supposition dans la variété des croyants de notre monde.
Au contraire, je voyais ces actions-là chez les hommes de notre monde les plus incrédules, jamais parmi ceux qu'on nommait les croyants.
Je compris que la foi de ces gens n'était pas la foi que je cherchais; que leur foi n'était pas une foi, mais rien qu'une des consolations épicuriennes de la vie.
Je compris que cette foi était bonne peut-être, sinon comme consolation, du moins comme distraction pour un Salomon se repentant sur son lit de mort; mais elle ne saurait convenir à l'énorme majorité des hommes qui ne sont pas destinés à s'amuser et à profiter destravaux des autres, mais qui sont voués à contribuer à leur vie.
Pour que toute l'humanité puisse vivre, pour qu'elle continue la vie, en lui donnant un sens—eux, ces milliards d'humains doivent connaître une autre et réelle signification de la foi.
Ce n'est pas parce que ni moi, ni Salomon, ni Schopenhauer nous ne nous tuons pas, ce n'est pas cela qui peut me convaincre de l'existence de la foi; niais c'est que ces milliards de créatures vivaient et vivent, et qu'ils nous avaient entraînés avec les Salomons sur l'océan de la vie.
Je commençai alors à me rapprocher des croyants parmi le peuple, hommes simples et ignorants, pauvrespèlerins, moines, sectaires, paysans.
La foi de ces gens était aussi la foi chrétienne, c'était le même enseignement que celui des croyants imaginaires de notre cercle. Bien des superstitions étaient aussi mêlées aux vérités chrétiennes, mais avec cette différence que les superstitions des croyants de notre monde ne leur étaient pas du tout nécessaires, ne répondaient pas à leur vie, qu'ils n'étaient en un mot que des amusements épicuriens d'un certain genre, tandis que les superstitions chez les croyants du peuple des travailleurs étaient jusqu'à un certain point si étroitement unies à leur vie, qu'on ne pouvait pas s'imaginer leur vie sans ces superstitions. Elles étaient une conditionindispensable de cette vie.
Toute la vie des croyants de notre monde était en contradiction avec leur foi, et toute la vie des hommes croyants et travailleurs était une confirmation de ce sens de la vie que donnait la connaissance de la foi.
Je me mis donc à examiner la vie de ces gens, et plus je l'examinai, plus je me convainquis qu'ils avaient une véritable foi, que leur foi leur était nécessaire, et que c'était elle seule qui leur donnait le sens et la possibilité de la vie.
Par opposition à ce que je voyais dans notre cercle, où la vie sans foi est possible et où je doute que sur mille un seul s'avoue croyant, je pense quedans le peuple il n'y a pas un seul incrédule sur plusieurs milliers de croyants. Au rebours de ce que je voyais dans notre cercle où toute la vie s'écoule dans l'oisiveté, dans les amusements et dans le mécontentement de la vie, je voyais que toute la vie de ces hommes se passait dans un dur labeur et ils étaient contents de la vie.
Contrairement aux hommes de notre monde qui protestaient contre le destin et s'indignaient de ces rigueurs, ces gens recevaient les maladies et les chagrins, sans aucune révolte, sans opposition, mais avec une confiance ferme et tranquille en ce que tout cela devait être ainsi, ne pouvait être autrement et que tout cela était bien.
Plus nous vivons par l'esprit, moins nous comprenons le sens de la vie; nous ne voyons qu'une méchante plaisanterie dans les souffrances et la mort, tandis que ces gens vivent, souffrent et approchent de la mort avec tranquillité et le plus souvent avec joie.
Si une mort tranquille, sans terreur ni désespoir, est une exception des plus rares dans notre monde, la mort avec révolte ou désolation est une exception fort rare dans le peuple.
Et il y a des masses énormes d'hommes qui sont heureux du plus grand bonheur, bien qu'ils soient privés de tout ce qui pour nous, selon Salomon, est le seul bien de la vie.
Je regardai autour de moi dans un rayon plus étendu.
J'examinai la vie des masses d'hommes passés et celle de mes contemporains. Et je vis que ceux qui avaient compris le sens de la vie et qui savaient vivre et mourir n'étaient pas au nombre de deux, trois, dix, mais qu'ils étaient des centaines, de milliers, des millions.
Et tous, infiniment divers par leur caractère, leur intelligence, leur éducation, leur position, tous connaissaient le sens de la vie et de la mort de la même manière, manière tout opposée à mon ignorance.
Ils travaillaient tranquillement, enduraient les privations et les souffrances, vivaient et mouraient, et dans tout celavoyaient le bien, sans voir la vanité.
Et j'aimai ces gens.
Plus j'approfondissais leur vie, aussi bien celle des vivants que celle des morts, soit que je la connusse par ce que je lisais ou par ce que j'en entendais dire, plus je les aimais et plus il me devenait possible de vivre aussi.
Je vécus ainsi deux années à peu près pendant lesquelles il se fit en moi un changement, qui se préparait depuis longtemps et pour lequel j'avais toujours eu des dispositions.
Il m'arriva, que non seulement la vie de notre monde—des savants, des riches, me dégoûta, mais aussi qu'elle perdit tout sens à mes yeux.
Toutes nos actions, nos délibérations,nos sciences, nos arts, tout m'apparut avec une nouvelle signification.
Je compris que toutes ces choses étaient de charmants passe-temps, mais qu'on ne pouvait y chercher du sens profond, tandis que la vie de tout le peuple qui travaille, la vie de toute l'humanité qui contribue à l'existence, m'apparut dans sa véritable acception.
Je compris que c'est là véritablement la vie, que le sens qu'on donne à cette vie est la vérité et je l'acceptai.
Je me rappelais combien ces mêmes croyances m'avaient repoussé et m'avaient paru absurdes, lorsqu'elles étaient confessées par des gens qui vivaient contrairement à ces croyances, et comme elles m'attirèrent et me parurent raisonnables lorsque je vis que les hommes établissaient leur vie sur elles.
Je compris pourquoi j'avais rejeté alors ces croyances et pourquoi je lesavais trouvées absurdes, tandis que maintenant elles me semblaient pleines de raison.
Je compris mon égarement et la manière dont il s'était produit. Je m'étais égaré, non pas pour avoir jugé faussement, mais pour avoir mal vécu.
Je compris que la vérité m'avait été cachée, non pas tant par l'erreur de mes pensées que par celle de ma propre vie qui s'était écoulée à satisfaire mes désirs, à suivre mon penchant épicurien.
Je compris que la question de ce qu'était ma vie et la réponse: le mal,—étaient parfaitement correctes.
Ce qui n'était pas correct, c'était que la réponse qui ne s'adressait qu'à moi, je l'avais attribuée à la vie en général.Je me demandais ce qu'était ma vie et je recevais pour réponse: un mal et un non-sens. Et vraiment ma vie—vie d'hypocrisie, de concupiscence, était absurde et méchante et c'est pourquoi la réponse: «la vie est méchante et absurde»,—ne se rapportait qu'à ma vie seule et non pas à la vie humaine en général.
Je compris cette vérité, trouvée plus tard dans l'Evangile, que les hommes préférèrent l'obscurité à la lumière quand leurs actions furent mauvaises. Celui qui fait de mauvaises actions déteste la lumière et ne marche pas dans la lumière pour ne pas dénoncer ses actions.
Je compris que, pour saisir le sens dela vie, il fallait avant tout que la vie ne fût pas absurde, ni méchante, et que l'intelligence ne devait venir qu'après.
Je compris pourquoi j'avais tourné si longtemps autour d'une vérité si évidente, et que, si je voulais penser et parler de la vie de l'humanité, je devais envisager l'humanité en général et non quelques parasites de la vie. Cette vérité a toujours été aussi incontestable que 2 et 2 font 4; mais je ne la reconnaissais pas, puisqu'en reconnaissant que 2 et 2 font 4, j'aurais dû reconnaître aussi que j'étais un méchant.
Or il était d'une nécessité plus absolue pour moi de me trouver bon, que de reconnaître que 2 et 2 font 4, car j'aimais les hommes bons.
Je me détestai donc et je reconnus la vérité.
A partir de ce moment tout devint clair pour moi.
Eh quoi! si le bourreau qui passe sa vie à martyriser et à couper les têtes, si un ivrogne, si un fou confiné pour toute sa vie dans un sombre et triste cabanon dont il s'imagine ne pouvoir sortir que par la mort, si de telles gens se demandent ce qu'est la vie, ils ne pourront évidemment pas se faire d'autre réponse que celle-ci: «la vie est un immense mal» et cette réponse du fou ou du bourreau serait parfaitement correcte, mais rien que pour eux.
Suis-je donc semblable à ce fou?
Et nous tous, hommes riches et oisifs,sommes-nous donc des fous aussi?...
Et je compris que nous sommes vraiment des fous: moi, sûrement, j'en étais un.
L'oiseau existe pour voler, amasser sa nourriture, bâtir son nid; et, lorsque je le vois occupé de ces soins, je me réjouis avec lui.
La chèvre, le lièvre, le loup existent pour se nourrir, se multiplier, élever leur famille, et lorsqu'ils font cela, je suis sûr qu'ils sont heureux et que leur vie est raisonnable.