XI

—Eh bien! moi, mon petit, je crois que non, conclut le docteur... Ah! quelle folie, cesmariages qu’on arrange comme le vôtre, ces serments qu’on échange sans en concevoir la gravité... quitte à apprendre plus tard ce que c’est qu’un véritable amour, et à l’apprendre avec des sanglots!... Quelle folie! Voilà deux petits amis qui s’aimaient bien, on a voulu en faire deux amants... on les a crus heureux en vertu de je ne sais quelle chimère, puis on les a séparés pendant quatre ans... comme si l’absence était bonne conseillère.

Pierre ouvrit la bouche pour protester.

—Mais, malheureux, Janik ne t’aime pas et tu n’aimes pas Janik! continua M. Le Jariel. Non, tu ne l’aimes pas... Et tu l’avoues toi-même quand tu cherches à expliquer ton amour. Elle est pour toi une femme que tu crois digne d’un honnête homme, elle n’est pas la femme, la seule, l’unique femme à laquelle ton cœur puisse se donner. Tu parles trop raisonnablement, je te dis... On est un peu fou quand on aime! Et elle, voyons, est-ce qu’elle t’aime, elle?

Pierre eut un geste découragé.

—Non, fit-il très bas.

Et il ajouta:

—Mon oncle... il me semble, je... ne crois-tu pas qu’elle ait un chagrin?

Le docteur hésita avant de dire:

—Si, je le crois, mon ami...

Le jeune homme regarda attentivement son oncle, puis, tout à coup, il éclata:

—Ah! ce monsieur de Nohel, n’est-ce pas?... J’en étais sûr.

—Je l’ignore, mon pauvre enfant, répondit le docteur. Cela se peut... mais Janik est une noble fille; si elle en aime un autre que toi, elle ne l’a dit à personne... Si tu veux connaître son secret, c’est à elle qu’il faut le demander.

Pierre semblait un peu étourdi par cette conviction qui subitement avait éclairé son esprit.

—Quel homme est-ce donc que ce Bernard! s’écria-t-il avec une certaine rage.

—Un très brave garçon, mon petit, soyons justes... Moi, je l’aime beaucoup, pour mapart... Un cerveau mal équilibré... oui, c’est possible... mais on ne les compte plus, par le temps qui court... Très sincèrement, sans la moindre arrière-pensée, Janik lui a fait de la morale, et, que veux-tu, elle est délicieuse, Janik!... Monsieur de Nohel n’était pas plus aveugle que toi, et il ne la savait pas fiancée... Mademoiselle Armelle aime les longues et mystérieuses promesses, voilà où cela mène... Quand Bernard a appris votre engagement, il est parti; était-il trop tard pour le repos de Janik? c’est ce que je ne puis te dire. J’en suis réduit moi-même aux hypothèses... Sois patient, sois doux avec cette pauvre enfant... Le temps est un grand maître; peut-être oubliera-t-elle.

Pierre secoua la tête:

—Non! elle n’oubliera pas, et mon bonheur est empoisonné... Ah! ce Bernard! Un Parisien, un romancier, un fou!... Elle sont toutes les mêmes, va!... Moi je ne suis qu’un pauvre gars bien naïf qui l’aimais à ma manière,—oh! sans grande passion, sans grands mots, mais sincèrement tout de même... Je l’aimaisparce qu’elle est jolie, franche et bonne... Et il faut que cet homme... Pourquoi l’aime-t-il, lui? Parce qu’elle est trop intelligente, trop délicate, un peu mystérieuse... Parce qu’elle ne ressemble pas aux femmes qu’il a déjà aimées, parce que...

—Mon pauvre petit, cet homme aime Janik; il ne l’aime pas parce qu’elle est ceci ou cela, il l’aime et ça suffit...

—Et Janik, reprit le jeune homme en s’exaltant, Janik en qui je croyais comme en Dieu!

—Et tu avais, parbleu, bien raison de croire en elle... puisqu’elle a laissé partir Bernard, puisqu’elle ne t’a pas rendu la petite bague qu’elle porte au doigt... ce qu’elle avait bien le droit de faire après tout!...

Pierre haussa les épaules.

—Voyons, mon ami, dit le docteur, tu as beaucoup voyagé de par le monde... tu n’es pas toujours resté sur ton bateau... Est-ce que tu pourrais me jurer que, pendant ces trois dernières années, tu n’as jamais oublié Janik... mais là jamais?

Il eut un mouvement de dédain avec un vague sourire.

—Et après? repartit-il... Est-ce que c’est la même chose? Est-ce que j’ai laissé mon cœur là-bas?

Pierre Le Jariel avait la tête en feu. Il était blessé dans son amour-propre d’abord, et un peu aussi dans son cœur.

Il lui semblait que quelque chose s’était brisé dans sa vie—oh! non pas peut-être un lien essentiel, mais une habitude très douce. Était-il possible qu’un autre lui prît cette Janik charmante qui, de tout temps, lui avait été promise, cette petite femme de son enfance, dont il avait prononcé le nom comme un nom de sainte, aux jours de tempête?

Oui, il l’aimait d’une affection toute paisible... parfois elle lui paraissait trop frêle,trop pâle, trop blonde; elle ne réalisait pas pour lui le type de la beauté féminine, elle l’impatientait aussi avec ses idées qu’il comprenait mal... Mais enfin, elle était sa fiancée, elle lui avait juré d’être un jour sa femme, l’abandonnerait-il à ce romancier, renoncerait-il à tous les projets d’avenir qu’il avait édifiés?

Non, cent fois non!

Il se montrait irrité, troublé et, disons-le, dérangé dans sa quiétude coutumière. Le soir, après dîner, sous le prétexte de chercher des nouvelles de mademoiselle de Thiaz, il se rendit au château. Il ne savait pas exactement ce qu’il allait dire ou faire, mais il aurait donné dix ans de sa vie pour s’expliquer clairement avec Janik, et l’accabler de son ressentiment.

La nuit était très belle. Il trouva la jeune fille dans le jardin avec mademoiselle de Kérigan et sa lectrice. Elle était moins pâle que dans la journée, cependant on voyait que son esprit s’était envolé bien loin de la conversation que soutenaient les deux vieilles filles.

Le neveu du docteur s’y mêla un instant,mais, bientôt, il se rapprocha de Janik, assise un peu à l’écart, et lui demanda si son mal de tête avait entièrement disparu.

—A peu près, dit-elle avec un sourire absent.

—Alors, voudriez-vous faire un tour de jardin avec moi?

La voix de Pierre était froide; mademoiselle de Thiaz le regarda avec surprise, mais elle se leva docilement et posa sa main sur le bras qu’il lui offrait.

Ils s’enfoncèrent dans les allées, marchant sans parler, absorbés tous deux, et Pierre dit, doucement, cette fois:

—Je ne puis jamais vous voir sans témoin, Janik, nous ne causons que de banalités, je ne vous connais pas, vous ne me connaissez guère... Ce soir, il me fallait absolument vous ouvrir mon cœur... Vous m’inquiétez.

—Encore cette idée!

—Ce n’est pas seulement une idée qui me préoccupe, Janik, c’est votre visage livide, c’est le dépérissement dans lequel vous êtes tombéeet qui n’est pas naturel... c’est... je ne sais quoi de vous qui m’échappe sans cesse... Je sens un mur de glace entre nous, et je ne peux plus supporter cet état de choses... Vous n’êtes plus la même, vous êtes malheureuse, je le sais... et je viens vous demander ce qui vous attriste ainsi... Je veux le savoir, j’en ai le droit.

Son ton, amical d’abord, s’était transformé peu à peu, devenant très rude. Suffoquée par cette colère subite, Janik quitta son bras.

—Mon Dieu, qu’avez-vous, Pierre? balbutia-t-elle. Est-ce que je me suis plainte, est-ce que je vous ai fâché?

—C’est moi qui me plains...

Prise soudain du tremblement nerveux qui, depuis quelque temps, la secouait toute à la moindre émotion, mademoiselle de Thiaz se laissa tomber sur un banc, dans le rond-point où, d’un commun accord, ils s’étaient arrêtés.

—Je vous assure que vous avez tort, Pierre, que mon affection pour vous n’a pas changé... que je ne suis pas malade... que je ne souffre pas...

En disant cela, elle pensait: «Peut-être qu’à force de souffrir, je mourrai... alors tout sera bien.»

Et Pierre en eut comme l’intuition.

L’instant d’avant, il avait été sur le point de s’écrier: «Vous m’avez trompé, vous aimez Bernard de Nohel!...» Et l’idée de ce coup de théâtre l’avait exalté d’une joie méchante.

Maintenant, il avait honte de sa cruauté.

Dans une de ces visions rapides dont les cerveaux les mieux équilibrés ne sont pas maîtres, il crut assister une seconde fois à une scène lointaine. Il revécut l’heure où sa mère était morte. Comme il était blême ce pauvre visage agonisant! Comme déjà, elle semblait venir d’un autre monde, cette voix à peine perceptible!... Debout près du lit, Janik se tenait silencieuse avec des yeux tristes, un peu effrayés du grand mystère; alors, sur un signe de la mourante, Pierre avait pris la main de sa fiancée et la voix faible, la voix d’au-delà, avait murmuré: «Je te confie son bonheur; tu en es responsable, songes-y bien!...»

—Oui, mère, je te le jure...

A cette époque-là, le bonheur de Janik, c’était une idée si simple, une idée que Pierre séparait si peu de celle de son bonheur à lui! Mais tout s’était bouleversé... Et il avait juré que Janik serait heureuse.

Mademoiselle de Thiaz se taisait, le regard morne. Enfin elle dit:

—Si nous rentrions, Pierre...

Elle semblait épuisée, elle parlait de retourner au château, avec un air de ne plus avoir la force de se lever... Saisi d’une profonde pitié, ému d’une tendresse toute protectrice qui lui revenait des jours d’autrefois où il disait «petite sœur», Pierre s’assit auprès de la jeune fille.

—Janik, supplia-t-il, voulez-vous me pardonner? J’ai été injuste, j’ai été méchant, mais c’est fini, je vous le promets... seulement, ayez confiance en moi.

Il lui avait pris les mains, il la contemplait avec ses yeux fidèles et indulgents des bons jours.

—Mon Dieu, que puis-je vous dire?... Pierre, ne me torturez pas ainsi, gémit-elle.

Et, très énervée, elle se mit à pleurer.

—Janik, je vous jure que je ne songe en ce moment qu’à vous, à votre bonheur... Il y a bien des jours que je vous observe... oui, je sais, vous ne vous en doutiez pas... mais, j’ai compris beaucoup de choses... d’abord j’ai compris que vous ne m’aimez pas, Janik?

—Pierre!

—Oui, oui... entendons-nous bien, je suis toujours dans votre cœur le petit Pierre fraternel avec lequel vous faisiez de si beaux jeux... mais votre fiancé, oh! non!

Elle ne répondit pas, il reprit:

—J’ai compris cela, et puis encore autre chose... Il y avait une si grande douleur dans vos yeux!... Janik! ma pauvre petite Janik, ajouta-t-il avec une sorte de précaution tendre, j’ai compris que vous en aimiez un autre.

Elle jeta un cri étouffé; tout son corps eut un mouvement éperdu; brusquement, elle cacha son visage dans ses mains.

—Ma pauvre enfant, murmura Pierre en retenant contre son épaule cette tête qui vacillait, il faut bien que je vous parle ainsi... Écoutez-moi... quand j’ai eu la certitude qu’un autre, plus heureux que moi, s’était fait aimer, ma tristesse a été grande et je me suis senti très fâché contre vous, mais maintenant, ma colère est passée, je ne vous en veux plus, plus du tout... Je n’étais pas l’homme qui pouvait vous plaire, il y a longtemps que je le sais.

Janik sanglotait.

—Ma petite, ma petite, fit Pierre avec la même douceur, ne pleurez pas... Cela vaut mieux ainsi, je le sens si bien, moi!... Je ne vous aurais pas rendue heureuse, je n’aurais pas été heureux... Oui, cela vaut mieux, bien mieux... C’était un peu difficile à dire... c’est dit maintenant, voilà.

—Oh! Pierre, vous êtes trop bon pour moi... je ne le mérite pas... vous avez dû me mépriser un moment!... Et pourtant, ce n’est pas de ma faute, Pierre... Si vous pouviez comprendre... je ne savais pas que... qu’ilm’aimait. Je ne voulais pas, je ne savais pas l’aimer...

Elle pleurait encore. Pierre essayait de l’apaiser. Il lui dit avec une gaieté affectueuse:

—Ma vraie fiancée à moi, c’est la mer; vous auriez pu être jalouse d’elle... Avez-vous luPêcheur d’Islande? Peut-être qu’un jour elle m’aurait pris comme le mari de la pauvre Gaud... Tandis que vous resterez toujours ma petite sœur... elle ne s’en plaindra pas.

Il parlait si simplement que, peu à peu, dans le cœur de Janik descendait l’impression réconfortante que Pierre n’avait pas beaucoup de chagrin, qu’il jugeait très sainement, qu’il avait raison, que pour tous deux «c’était mieux ainsi...»

Elle n’avait plus qu’une pensée, qu’un rêve!

—Lui, Bernard, mon Bernard, m’aime-t-il?

Et elle ne sut jamais que cette minute où, faible et brisée, elle s’était appuyée sur Pierre, cherchant en lui un soutien, un espoir, avait été la seule où le pauvre garçon l’eût aimée d’amour...

—Eh bien! mon oncle, nous le lui donnerons son Nohel.

Le docteur avait pris à deux mains la tête de son neveu et l’avait vigoureusement embrassée.

—Tiens, tu es un brave enfant, toi!

Et ils avaient causé, plus calmes. Le cœur de Pierre saignait bien un peu; la douleur de Janik lui avait révélé ce que son amour pouvait être, mais il était content de lui-même, presque fier.

—Oui, nous le lui donnerons son Nohel, dit-il encore, et j’irai le chercher... afin qu’il sache bien, lui aussi, que c’est moi qui veux leur bonheur et que... que, par le cœur du moins, j’étais digne d’elle.

Pierre se tut un instant, puis il émit cette idée qui lui venait: Bernard pouvait avoir oublié Janik, ne l’aimer plus?

M. Le Jariel hocha la tête.

—Si c’est un dernier espoir qui t’inspire cette hypothèse, mon petit, ne t’en berce pas... J’ai reçu tout à l’heure une lettre de monsieur deNohel... Il n’y prononce pas le nom de Janik, mais ce sont bien les pages les plus désespérées que Jacques Chépart ait jamais écrites.

—Allons, tant mieux! soupira Pierre... Hier, quand nous nous sommes séparés, elle m’a dit: «Peut-être qu’il m’oublie, lui, pendant que vous pensez tant à moi, mon pauvre Pierre!...» Elle ne m’avait jamais parlé si gentiment. C’est étonnant comme la meilleure des femmes a encore des mots cruels, mon oncle!

Dans le grand cabinet de travail, riche et sombre avec ses vitraux gothiques, son plafond aux caissons curieusement travaillés, ses murs tendus d’étoffes anciennes, ses meubles de bois noir et son tapis épais où les pas bruissaient à peine, Bernard était seul.

Il écrivait sur un bureau très large. En face de lui, dans un vase japonais, d’énormes chrysanthèmes s’échevelaient, étranges par leur forme et leur couleur... à l’un des angles de la pièce, le visage fier et le col ajouré d’un seigneur du temps de Louis XIII sortaient du clair-obscur d’une toile, posée sur un chevalet; lessocles de marbre ou d’ébène portaient des groupes de bronze qui dessinaient dans la pénombre leurs lignes pures ou tourmentées; les consoles étaient couvertes de potiches, de statuettes, d’aiguières... Plusieurs tableaux d’écoles et de temps différents, mais tous beaux, des buveurs de Téniers, une luxuriante copie du Tintoret, un profil pâle d’Henner, un Corot tout ensoleillé où glissaient des nymphes, puis, des aquarelles, des gravures, des pochades modernes, occupaient la partie des panneaux que ne cachaient pas les bibliothèques; des éditions de luxe, des albums, des revues en masse s’accumulaient sur les tables... Dans ce cadre somptueux et artistique où se devinaient à la fois la science d’un luxe raffiné, et une vie intellectuelle très intense, Bernard de Nohel était à sa vraie place. En entrant, Pierre en eut l’intuition soudaine et, pour la première fois, il mesura réellement l’abîme qui existait entre Jeanne de Thiaz et lui, le marin tout d’une pièce, à peine dégrossi par des études techniques.

Bernard s’était levé. Sa silhouette mince etaristocratique se mouvait à l’aise au milieu des sobres élégances qui l’entouraient. Son visage fin, un peu pâle, terminé par une barbe châtain taillée en pointe, lui donnait une vague ressemblance avec le grand seigneur Louis XIII du chevalet; dans ses yeux bleu d’acier, aux profondeurs inquiétantes, tout un drame moral aurait pu se déchiffrer.

Pierre vit que cet homme avait souffert, mais il ne comprit pas qu’il avait lutté et qu’un vent d’orage avait passé sur lui, brûlant et impétueux. Oppressé par l’isolement, las de creuser l’éternelle comparaison: du «ce qui est», avec le «ce qui aurait pu être», vingt fois Bernard avait été sur le point de reprendre la sinistre boîte, dans la crédence où elle dormait, ou de se jeter aveuglément dans son ancienne vie, pour oublier l’autre...

S’il avait résisté, il sentait que le combat n’était pas fini... et il se demandait si sa défaite n’était pas au bout.

Pierre s’avança, un peu ému lui aussi, de ce qu’il avait à dire.

—Monsieur, commença-t-il, vous ne me connaissez que comme je vous connais, de nom... Je suis Pierre Le Jariel.

—Je ne sais à quoi je dois l’honneur de votre visite, monsieur,—répondit Bernard avec une courtoisie parfaite bien qu’un peu froide, en indiquant un siège au jeune homme,—mais je connais en effet votre nom qui est celui d’un homme que j’estime infiniment et je suis à votre disposition, quoi que vous veniez me dire.

Le neveu du docteur se recueillit un instant.

—Monsieur de Nohel, fit-il enfin, nous nous trouvons à l’égard l’un de l’autre, dans une situation singulière. Et il faudrait, je le sais, pour sauver d’une sorte de ridicule la démarche que je tente aujourd’hui auprès de vous, un tact et une habileté de mots que je ne possède pas... Je ne suis qu’un marin, un homme très simple, un peu rude; prenez-moi donc tel que je suis, avec mes brusqueries et mes maladresses, en appréciant mes intentions, non mes moyens.

Bernard s’inclina sans répondre, toujours très calme, n’appréhendant que ce qui pourrait sortir de pénible pour Janik, de cet entretien dont il ne prévoyait pas l’issue. Pierre continua:

—Mademoiselle de Thiaz est souffrante...

Si maître de lui qu’il crût être, Nohel ne put retenir une exclamation... La tête lui tourna, une phrase instinctive, gauche, disant tout ce qu’il voulait taire, lui échappa:

—Elle est malade, elle est gravement malade, n’est-ce pas?... Je le sentais...

«Allons, il l’aime bien, pensa Pierre», et il eut un sourire quelque peu mélancolique.

—Mademoiselle de Thiaz n’est pas gravement malade, monsieur de Nohel, dit-il..., elle n’est que très faible, très nerveuse, très triste... toutes choses dont on peut guérir heureusement... Mais, tenez, si vous voulez m’entendre, oubliez que j’aie jamais été pour Janik autre chose qu’un frère—cela vous sera d’autant plus facile que, ce qui a changé il y a quatre ans entre elle et moi, c’est beaucoupplus le nom que nous nous donnions, que le sentiment qui nous unissait... Cette affection fraternelle très profonde, toute dévouée chez moi, m’a fait comprendre—sans que mademoiselle de Thiaz ait proféré une plainte—que ma petite amie souffrait et que si... si elle n’aimait pas le fiancé que lui avait choisi sa tante, c’était que son cœur en avait choisi un autre... Voilà pourquoi je suis ici.

—Je vous jure, fit Bernard, que jamais rien ne m’a autorisé à croire que mademoiselle de Thiaz m’honorât d’un autre sentiment que celui d’une grande pitié.

—J’en suis convaincu, monsieur... Mais avec l’ami d’enfance qui était redevenu son frère d’adoption, mademoiselle de Thiaz n’était pas tenue aux mêmes réserves... Ce que je vous demande maintenant, c’est la réponse d’un honnête homme à un honnête homme, et je m’adresse à toute votre loyauté, et à tout ce que mon oncle Le Jariel a deviné en vous de bon et de généreux: vous aimez Jeanne de Thiaz, votre cri d’angoisse me l’a dit; l’aimez-vous bien profondément, croyez-vous sincèrement pouvoir la rendre heureuse?

—Si je l’aime, si je la rendrais heureuse!... Ah! monsieur, je ne sais comment vous dire, comment...

Une ivresse folle, une reconnaissance exaltée, se lisaient dans les yeux de Bernard.

Pierre répéta:

—Croyez-vous pouvoir la rendre heureuse?

Alors Bernard eut une seconde d’hésitation. Avant de répondre, il s’interrogeait lui-même.

Pierre avait demandé une parole grave à un homme, et non pas un banal serment d’amoureux à un enfant.

Enfin, Nohel dit, très fermement, en regardant le marin dont la physionomie ouverte lui inspirait une irrésistible confiance:

—Oui, je crois, je sens qu’elle serait heureuse avec moi...

Puis, dans un élan presque indépendant de sa volonté, il ajouta:

—Vous êtes infiniment meilleur que moi, monsieur... Voulez-vous me donner la main.

. . . . . . . . . .

—Bernard et Janik s’aimaient! Comme ils gardaient bien leur secret!... Et Pierre qui se sacrifie, c’est superbe! Marions ces enfants, docteur: quel joli roman!

Telles ont été les conclusions de l’incorrigible Armelle.

Maintenant, Bernard attend dans le salon jonquille. Il a vu mademoiselle de Kérigan, il a vu M. Le Jariel, et Janik va venir.

Elle va venir et il se le figure à peine. Son bonheur l’étonne comme quelque chose de trop anormal pour être vrai. L’émotion a décomposé son visage; les yeux pleins d’extase, il la voit s’avancer vers lui, elle, lapetite mère-grand.

Elle chancelle, brisée par une joie trop forte, un peu pâle dans sa robe rose, souriante, avec des larmes au bord des paupières...

Et Bernard la regarde toujours, sans faire un pas au-devant d’elle. Comme autrefois,dans la chambre de la tourelle, il croit à une vision...

Quand elle fut tout près de lui seulement, il prit les deux mains qu’elle lui tendait et les enferma dans les siennes qui brûlaient.

—Bernard... dit-elle très bas, la voix douce.

—Janik... ah! si vous saviez ce que j’ai souffert!

—Je le sais.

La voix étranglée, il murmura:

—Non, vous ne savez pas, mon ange... vous ne savez pas ce que je suis quand vous n’êtes plus là, ce que j’aurais été surtout, s’il m’avait fallu vous perdre... Vous êtes la pureté même... moi je ne suis qu’un homme, très faible et très malheureux... Janik, je ne veux rien vous cacher... souvent, pendant ces six semaines de déchirements, je me suis senti redevenir l’être misérable que j’ai déjà été; voulez-vous me pardonner, voulez-vous me laisser encore votre petite main compatissante. Malgré mes fautes passées, malgré ces dernières défaillances, voulez-vous être ma femme?

—Oui, Bernard.

Alors, avec une sorte de respect attendri, Bernard attira la jeune fille contre sa poitrine où elle s’appuya, tendre et confiante.

—Janik, ma Janik, dit-il de cette voix basse et infiniment pénétrante qu’il avait quelquefois, vous n’avez pas peur de toute une existence avec ce Jacques Chépart, que vous avez connu si lâche? Vous voulez bien croire à son amour, accepter sa vie qu’il vous donne et qu’il rendra digne de vous; fermer ainsi vos chers yeux et, sans crainte, vous abandonner à lui, pour toujours? Vous voulez bien, dites?... Regardez-moi.

—Oui, Bernard, dit-elle encore.

Et, levant sur Nohel ses grands yeux lumineux où brillait tant d’amour qu’il en fut ébloui, elle reprit de sa voix aimante:

—Je veux être votre femme, je veux vous rendre heureux, être heureuse en vous et par vous... Je n’ai pas peur de Jacques Chépart, je le connais, il sera mon orgueil et ma joie! Et, puisque vous m’aimez, puisque je vous aime,je n’ai pas peur de la vie: j’ai foi en vous, j’ai foi en Dieu!

Un long moment Bernard la contempla avec un désir de s’agenouiller devant elle.

—Oh! ma chérie, répondit-il, vous avez raison d’avoir confiance, car je vous aime de toutes les forces de mon âme et mon amour est plus pur et meilleur que moi!... Vous avez raison de croire au bonheur, car je vous porterai dans mes bras, à travers la vie, et jamais vos petits pieds n’effleureront les épines... Vous avez raison aussi de ne plus craindre Jacques Chépart, car vous en ferez un autre homme. Vous saurez le comprendre et le soutenir, il travaillera pour vous; il veut que vous soyez fière de l’appeler votre mari!

Et doucement, il entraîna la jeune fille sur la terrasse où ils avaient échangé tant de paroles cruelles.

On avait ouvert les fenêtres du château, pour y faire entrer le soleil qui brillait d’un air de fête... Soudain, Bernard aperçut, dans la tourelle, le portrait de l’aïeule, qu’un rayon nimbait d’or. Alors il lui envoya un regard de gratitude et, pressant ses lèvres sur le front de sa fiancée, il murmura:

—Petite mère-grand! c’est toi qui me la donnes, «ma conscience en robe rose!» Et je l’aimerai tant, je serai pour lui plaire si bon, si «sage», que ses yeux et les tiens me souriront toujours... Merci, merci, petite mère-grand!...

Aime celui qui t’aime et sois heureuse en lui.V. HUGO.

Aime celui qui t’aime et sois heureuse en lui.V. HUGO.

Aime celui qui t’aime et sois heureuse en lui.V. HUGO.

C’est un petit salon bien parisien, bien moderne dans son élégante bizarrerie. Tous les styles, toutes les teintes se touchent sans se heurter dans ce désordre habile où les plantes de serres jettent çà et là leur note un peu crue, et où la chatoyante polychromie des tapis d’Orient s’harmonise au flou pâle des étoffes anciennes, tandis que, du haut de son chevalet drapé, un Pierrot de Flameng rit à la Vénus grecque qui ne s’en étonne pas.

Léa est assise près de la fenêtre; le soleil printanier, qui filtre au travers des vitraux,danse en lueurs roses sur ses cheveux blonds; dans un cornet de cristal, à côté d’elle, de grandes branches de lilas penchent leurs feuilles alanguies. Elle tient à la main une broderie, mais elle ne travaille pas; le s yeux vagues, la bouche souriante, elle rêve.

A quoi rêve-t-elle?... A quoi rêvent les jeunes filles!... Oh! Musset, pardonnez-lui! Elle a seize ans, elle est aimée, et ce sont des chiffons, des bagatelles qui lui occupent l’esprit! Ce bouquet qu’elle contemple d’un regard tranquille, c’est l’envoi quotidien de son fiancé, et le parfum des fleurs n’apporte à son jeune cerveau que le souvenir banal des visites qu’elle a faites et des félicitations qu’elle a reçues à l’occasion de son mariage!

Il lui passe devant les yeux des nuages de dentelle, enrubannés de rose... Son trousseau est ravissant: Doucet s’est surpassé. Elle pense à la corbeille... des diamants, son ambition! Et du renard bleu... quelle joie! Puis elle récapitule le contenu des paquets de toutes formes et de toutes dimensions qu’on apportesans cesse à l’hôtel depuis huit jours. L’a-t-on gâtée cette Léa!... Ah! c’est amusant de se marier!... Et, la mine triomphante, elle se redit pour la centième fois ce programme qui l’enchante: «Je sortirai seule, j’irai dans les petits théâtres et je lirai Marcel Prévost!»

Elle est si jeune, la mignonne! La longue natte qui tombe en frisant jusqu’à sa taille gracile, ses yeux bleus qui s’ouvrent à tout propos dans un étonnement naïf, ses mouvements pressés, sa démarche voltigeante lui donnent encore un peu l’air d’une petite fille.

Quand son père et sa mère ont prononcé pour la première fois le mot magique de mariage, quand ils lui ont parlé de Jean Reignal qu’elle connaissait à peine, elle a rougi beaucoup, mais elle a dit «oui» sans hésiter. Certes, elle n’eût point agréé si vite un mari laid ou maussade ou inintelligent; il n’avait fallu qu’une seconde à ses bons yeux de jeune fille pour voir que M. Reignal était aimable, distingué, sympathique. Puis on avait causé. Les gestes, le langage du jeune homme portaient ce caractère depondération et de sobriété qui marque très généralement une supériorité intellectuelle incontestée; ses yeux étaient de ceux qui plaisent aux femmes par un regard profond, à la fois dominateur et très doux... pour tout dire, il réalisait à peu près «l’idéal» de Léa et de ses petites amies, cet idéal dont on avait tant jasé en visite et en promenade, au bal et au cours! N’est-il pas délicieusement flatteur d’inspirer une passion à un homme de trente ans, «à un homme sérieux»? Et c’est au bal, par hasard, que Jean a rencontré Léa; il s’est épris d’elle au premier sourire qu’elle a daigné lui adresser. Aussi est-elle fière, très fière de son roman. Le coup de foudre, songez donc?

Elle saute de joie, elle jette son ouvrage, elle court à la glace, s’y examine avec complaisance, pirouette et revient s’asseoir à l’abri d’un paravent peint de gros chrysanthèmes.

—Je dois être jolie, songe-t-elle gravement, en se mettant à dévider la soie d’un peloton sur une bobine—un ouvrage de petit chat qui n’empêche pas de rêver.

—Madame de Prébois trouve que j’ai l’air d’un Greuze... Et, mardi dernier, quand on a fait des tableaux vivants chez lady Smithson, on me voulait absolument pour représenter Titania... Une fée peinte par Greuze! pas mal!... Quelle chance d’être blonde; Jean déteste les brunes... Il est très beau, mon mari! J’aime tant sa petite moustache!... Comme il m’aime!... Est-ce que je l’aime, moi?... Mon Dieu, je n’en sais rien... Je suis très contente d’être aimée, voilà... Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’adorer son mari pour être heureuse... Ah! pourquoi toutes les jeunes filles ne rencontrent-elles pas des jeunes gens charmants qui les épousent? Pourquoi le bonheur n’est-il pas donné à toutes celles qui le mériteraient?

Tandis que Léa se pose anxieusement cette question, une moue rapproche ses sourcils et elle pense à sa cousine Jacqueline de Mayran, qui a vingt ans, qui est belle, parfaite et qui veut entrer au couvent.

Pauvre Jacqueline! Elle est orpheline, et a pour tutrice une vieille tante ennuyeuse qui luiapprend à tricoter et lui fait lire Condillac; certes il y a bien là de quoi vous dégoûter du monde! Mademoiselle de Mayran ne va au bal que lorsqu’on la confie à la mère de Léa et c’est très rare; il est vrai qu’elle ne s’amuse guère au bal. Les danseurs l’ont surnommée Sainte-Jacqueline, tant elle a passé froide et sereine, dans ces grands salons pleins de lumière où le plaisir l’invitait.

Le couvent! Tel est son rêve à elle. A ce seul mot, Léa frissonne. Le couvent! Ne jamais rire, ne jamais valser, ne jamais se marier!... Et puis, il y a des pénitences... et puis, l’uniforme enlaidit. Ah! combien Léa préfère à la cornette, le voile qui l’enveloppera dans trois jours, quand Jean la conduira à l’autel! Pauvre Jacqueline!

Et Léa dévide toujours. Le peloton fait des bonds extravagants sur le tapis, la bobine grossit à vue d’œil. Puis, tout à coup, le fil de soie glisse sans résistance dans la main de la jeune fille, et il ne reste plus à terre qu’une carte pliée en quatre. Une carte de correspondance, bleue avec un chiffre au coin.

—Tiens! l’écriture de madame de Prébois.

Et ce nom évoque encore toute une envolée de souvenirs.

—Madame de Prébois? mais elle était au fameux bal. N’est-ce pas elle qui nous a présenté Jean?... Oui, oui, je me rappelle. Elle avait une robe de velours vert... Moi, j’étais en blanc, Jacqueline en rose... Et maman disait d’un air fier en nous admirant: «J’ai deux filles ce soir.»

Léa a ramassé distraitement la carte, elle la regarde et... Jean Reignal! Oui, c’est le nom de son fiancé qu’elle aperçoit au milieu des pattes de mouche de madame de Prébois. Lentement, elle déploie le billet et elle se demande si elle va lire. Elle est émue, anxieuse... pourquoi?

Et pourquoi ce tremblement qui lui agite les doigts, pourquoi cette angoisse qui lui serre le cœur?

Que peut-elle bien dire de Jean, madame de Prébois?

Allons, un peu de courage... C’est absurded’avoir peur ainsi. Elle n’a pas la mine bien méchante cette carte satinée!

La jeune fille se met à lire:

«Ma bien chère,»Venez sans faute ce soir au bal de Madeleine. C’est décidément là que Roméo et Juliette se rencontreront. Moi, je suis sûre qu’ils se plairont, nos jeunes gens! Vous connaissez Jean Reignal comme un avocat remarquable et remarqué, mais vous allez voir et juger l’homme! c’est un charmeur. A bientôt, ma toute belle, je suis ravie de ma politique. Voilà le plus adorable des mariages de raison. Bien à vous.»MARTHE DE PRÉBOIS.»P.-S.—J’embrasse très affectueusement votre fille, la jolie Léa.»

«Ma bien chère,

»Venez sans faute ce soir au bal de Madeleine. C’est décidément là que Roméo et Juliette se rencontreront. Moi, je suis sûre qu’ils se plairont, nos jeunes gens! Vous connaissez Jean Reignal comme un avocat remarquable et remarqué, mais vous allez voir et juger l’homme! c’est un charmeur. A bientôt, ma toute belle, je suis ravie de ma politique. Voilà le plus adorable des mariages de raison. Bien à vous.

»MARTHE DE PRÉBOIS.

»P.-S.—J’embrasse très affectueusement votre fille, la jolie Léa.»

La lettre, lancée avec violence vers la cheminée, s’en alla tout droit à son adresse et fut consumée en un instant.

Un flot de larmes inondait le visage de lapauvre enfant. Ainsi cette rencontre au bal était arrangée; ainsi, il avait été arrêté d’avance que Léa plairait à Jean, que Jean demanderait Léa! Ah! cette affreuse madame de Prébois, avec sa rage de marier tout le monde!

Un mariage de raison!!

Un mariage dont on a pesé le pour et le contre, un mariage traité comme une affaire! Sans doute, M. Reignal s’était informé de la dot et des espérances...

Un mariage de raison!!!

Cette chose flétrie par tous les romans que Léa a lus... Oh! les belles tirades où, bravant les obstacles, le jeune homme jure qu’il obtiendra celle qu’il aime! Oh! les scènes poétiques où le héros entrevoit l’héroïne, blanche et frêle comme une vision!... La destinée les conduit l’un vers l’autre; deux regards se croisent et deux cœurs sont unis à jamais. Combien la triste réalité ressemble peu aux romans!

M. Reignal a trente ans, l’âge raisonnable pour «faire une fin»; madame de Prébois, qui est une grande marieuse, s’est empressée delui chercher une femme et elle a pensé à Léa! Si elle avait pensé à Jeanne, à Laure ou à Marguerite, il aurait épousé Marguerite, Laure ou Jeanne, pourvu que la dot et la famille répondissent aux conditions requises. C’est tout simple; une foule de mariages se concluent ainsi... Et dans trois jours, Léa sera la femme d’un homme qu’elle ne connaît pas, et qu’elle ne pourra jamais aimer! Elle partira seule, toute seule avec lui!

Maintenant, elle a oublié ce qui l’éblouissait tout à l’heure, les fêtes, les bijoux, les parures, les satisfactions puériles de sa vanité. Et, pour la première fois, à cette heure où l’avenir qui l’attend l’émeut d’une terreur folle, elle songe qu’il serait doux d’aimer, d’être aimée, de se l’entendre dire, et de donner tout son cœur et de se laisser conduire à travers la vie, passivement, aveuglément, par une main forte qui se ferait tendre... Mais, hélas! Jean n’aimera jamais sa femme. Et il est trop tard pour retourner en arrière.

Le soleil a disparu peu à peu. La porte quis’ouvre discrètement fait sursauter la jeune fille, et Jean Reignal en personne entre.

—Bonjour, monsieur.

—Bonjour, mademoiselle.

C’est assez sec; mais il y a une nuance sensible entre le «monsieur» de Léa qui est strictement correct et le «mademoiselle» de Jean qui est dit sur un ton de plaisanterie affectueuse. Ce «mademoiselle» équivaut à «Léa» tout court.

—Madame votre mère n’est pas rentrée? fait le jeune homme.

Et il y a dans sa voix comme un contentement vaguement exprimé.

—Maman? Non.

Elle esquisse un salut, puis elle glisse vers la porte latérale; déjà elle soulève la portière.

—Léa!

Elle tressaille et tourne la tête. Lui s’est avancé.

—Restez un peu, supplie-t-il amicalement.

Elle prend un air très digne:

—Maman me défend de recevoir en son absence.

—Les étrangers, mais moi... Dans trois jours vous serez ma femme! Ma chère Léa, maman ne me grondera pas, j’en suis sûr.

En prononçant ces mots: «Ma chère Léa,» la voix du jeune homme a vibré plus profonde; la petite fiancée s’en aperçoit fort bien, mais elle s’est promis d’être froide. Sans répliquer, elle s’assied sur le canapé et Jean vient auprès d’elle, en souriant de son sourire un peu protecteur.

—Vous avez l’air d’être en pénitence, dit-il, vous n’êtes pas sortie aujourd’hui?

—Non.

—Pourquoi?

—J’avais des papillons plein la tête.

—Noirs ou roses, vos papillons?

—Noirs.

—Vraiment? Serait-il indiscret de vous demander ce qu’ils vous contaient en battant de l’aile?

—Très indiscret.

—Me le direz-vous dans quelques jours?

—Non.

—Vous aurez des secrets pour votre mari?

—Ai-je dit que c’était un secret? On n’est pas forcée de dire toutes ses pensées à son mari, je suppose!

—Mais si.

—Je ne vous dirai pas les miennes.

—Alors, je les devinerai.

—Ah!... comment donc, je vous prie.

—Très simplement. Je prendrai comme cela vos deux mains dans les miennes et je lirai dans vos yeux.

Léa devint très rouge; le timbre de la porte d’entrée retentissait deux fois, elle se leva précipitamment.

—Voilà maman... je vais l’embrasser.

Elle était extrêmement troublée, fâchée contre Jean. Ce mot terrible de «mariage de raison» tourbillonnait dans sa tête. Elle était humiliée de faire un mariage de raison, et puis triste, si triste! Jusqu’au matin elle pleura à chaudes larmes, se répétant qu’elle était bien malheureuse d’épouser un homme aussi déloyal. Quel hypocrite! Oui, vraiment, à l’entendre, elle aurait pu se croire chérie.

—Comme je le déteste! gémissait-elle.

Or, il a été universellement constaté que lorsqu’une femme dit d’un homme: «Je le déteste», c’est qu’elle est bien près de l’aimer. Léa s’était écriée, l’imprudente: «Il n’est pas nécessaire d’aimer pour être heureuse.» Comme la fée que l’on n’avait pas conviée au baptême de la Belle au bois, l’amour venait réclamer sa place; il parlait en maître, il s’installait en roi dans ce petit cœur de jeune fille qui ne l’avait point appelé.

L’église est remplie de froufrous de soie et de parfums de fleurs; autour de l’autel, tout est blanc et lumineux, les orgues chantent gravement sous la voûte, et la mariée s’avance au bras de son père, blanche elle aussi, sous le tulle qui idéalise sa blondeur.

Très beau mariage en somme! Toilettes exquises, sermon remarquable, messe en musique avec le concours des premiers chanteurs de l’Opéra, puis, après la cérémonie, lunch brillant chez madame Person, la mère de la mariée.

Tout en papotant dans le salon fleuri, on goûte du bout des lèvres des petites choses fort appétissantes, on accepte une coupe de champagne, on grignote un gâteau en répétant qu’on n’a pas faim. Léa et Jean sont fort entourés. Les amies de Léa s’écrient avec enthousiasme:

—Il est impossible de rêver une plus jolie mariée que toi. Ajoutantin petto: Excepté moi, quand je me marierai.

De bonnes mères embrassent cette chère petite, en se disant, la rage au cœur, que madame Person a bien de la chance.

Et les amis de Jean qui viennent de faire l’apologie du célibat, concluent qu’après tout, Reignal n’est pas à plaindre.

Puis peu à peu les salons se vident.

Madame Reignal se retire dans sa chambre pour échanger contre un costume de voyage sa longue robe de satin blanc. Dans uninstant, son mari va l’emmener; ils dîneront à la gare avant de partir pour Bruxelles.

La pauvre petite mariée a inondé de pleurs le velours du prie-Dieu, mais, maintenant, elle veut être calme, jouer, pour sa mère, la comédie du bonheur. Gaiement elle admire la dentelle de son linge et le chic anglais de son manteau. Sa parole est saccadée, elle rit beaucoup, elle rit trop et madame Person a le cœur gros. Une petite larme de ces chers yeux lui aurait fait tant de bien!

—Je ne suis plus Léa Person, je suis madame Reignal! C’est drôle, dis?... As-tu entendu qu’on m’appelait madame? Est-ce que tu trouves que j’ai l’air d’une dame, toi?... Tu l’aimeras bien, n’est-ce pas, madame Jean?

Voilà ce qu’elle dit et elle pense: «Mon Dieu, je voudrais mourir! je n’aime pas Jean, non, je ne l’aime pas!... Ah! s’il m’avait aimée un peu... seulement un peu... mais je le déteste.»

Et elle regarde désespérément sa chambre de jeune fille. Que d’années paisibles dans ce nid douillet!

Soudain, ne pouvant plus se contenir, madame Person murmure:

—Que vais-je devenir pendant ce voyage, ma pauvre chérie!

C’est le coup de grâce. Léa sanglote sur l’épaule de sa mère qui ne sait plus à quel saint se vouer.

M. Person frappe à la porte.

—Allons, allons, ma fillette, il est tard!

—Ça m’est bien égal, répond-on.

Alors, il entre, il console sa fille, il gronde sa femme, et Léa se dirige vers l’antichambre, suivie de sa mère qui porte avec un soin attendri le petit sac en cuir de Russie.

Jean est là, il attend sa bien-aimée, il lui sourit de loin; puis il voit qu’elle a les yeux rouges.

—Ma pauvre Léa, fait-il affectueusement.

Oh! oui, pauvre Léa! Et, se remettant à pleurer, elle retourne à l’épaule maternelle.

—Dîne avec nous, ma mignonne, vous partirez après, suggère timidement la pauvre mère.

M. Person a l’air contrarié (les hommes se soutiennent entre eux), mais Jean ne peut que dire:

—C’est comme vous préférerez, Léa.

Et Léa lui en veut mortellement.

—Partons, réplique-t-elle d’une voix brève.

En voiture, elle se pelotonne dans un coin et pleure. D’abord M. Reignal se tait, puis il lui prend la main.

—Ma Léa, ne pleurez pas ainsi.

—Je ne peux pas m’en empêcher. Je sais bien que cela vous vexe.

—Non, cela ne me vexe pas, mais cela me fait beaucoup de peine.

—Je ne vois pas pourquoi cela vous fait de la peine... vous devez bien penser que j’aime mieux maman que vous...

—Eh bien! non, figurez-vous... J’espérais bonnement que votre cœur était assez grand pour maman et pour moi, répondit-il si gentiment que, sans l’avouer, elle se sent presque radoucie.

Au buffet, ils s’installèrent à une petite table.Jean était tout occupé de sa femme, il la servait lui-même, et, en lui disant de ces choses insignifiantes qui viennent parfois aux lèvres quand on a le cœur trop plein, il la couvait des yeux. Elle était bien forcée de convenir que c’était très amusant de dîner en tête à tête.

Lorsqu’on commença à ouvrir les portes, son mari lui prit le bras et la conduisit au coupé qui les attendait, retenu depuis la veille.

—Êtes-vous bien, êtes-vous contente? disait-il tout bas.

Elle feignait de ne pas entendre, elle arrangeait sans répondre les frisures de son front en se mirant dans une petite glace, mais elle entendait très bien, un vague sourire effleurait sa bouche, et sa main tremblait un peu.

Soudain, un cri de la machine déchira l’air... les portières se fermèrent avec un bruit sourd.

Le train se mettait en marche.

Léa tressaillit. Le charme était rompu. Elle se rappela la lettre de madame de Prébois, et toutes les petites joies qu’elle avait naïvement savourées s’évanouirent dans son souvenir. Lasensation poignante de l’irrévocable l’accablait. Cette grosse machine noire l’emportait vers l’inconnu, dans une autre vie, loin de ce qui lui était cher! Toute son existence appartenait à cet homme qui l’avait épousée sans amour. Éperdue, elle cacha son visage dans ses mains et sanglotant:

—Pourquoi m’avez-vous choisie, moi plutôt qu’une autre... pourquoi, puisque vous ne m’aimiez pas?

Le jeune homme eut un mouvement de stupeur; elle continuait avec une véhémence enfantine:

—Vous n’étiez pas une petite fille, vous! Vous ne désiriez pas qu’on vous appelât madame; ah! c’est bien mal, allez!... Je ne pourrai jamais vous aimer... je ne vous aimerai jamais... Et nous serons très malheureux, voilà tout.

—Mais, ma Léa, je vous adore!

Vainement, il s’était agenouillé devant elle, essayant de l’apaiser...

—Non, non, je sais que vous ne m’aimezpas, disait-elle. J’ai lu une lettre... je sais que c’est un mariage arrangé... oui, je sais tout... Oh! mon Dieu! j’aurais mieux aimé le couvent comme Jacqueline!

—Un mariage arrangé? répétait Jean qui se demandait s’il ne perdait pas un peu la tête. Ma pauvre enfant, que voulez-vous dire? vous me rendez fou... pourquoi ne m’aimerez-vous jamais?... Voyons, que vous ai-je fait pour que vous pleuriez ainsi, pour que vous me fuyiez, moi qui ne vis plus qu’en vous. Je souffre beaucoup, Léa, je vous assure...

Et malgré la résistance de la jeune femme, il lui avait pris les mains, il lui parlait doucement, ardemment.

—Vous croyez que je ne vous aime pas? Comment avez-vous eu cette pensée? Regardez-moi, écoutez-moi...... Je vous adore et peut-être mille fois plus aujourd’hui, parce que nos deux vies sont liées pour toujours, parce que maintenant votre joie et votre peine dépendent de moi, parce que vous êtes mon bien, mon trésor... Tout à l’heure encore, votre mère m’adit: «Aimez ma Léa, soyez bon pour elle! Tout en l’aimant comme votre femme, aimez-la aussi comme une fille chérie, remplacez-moi un peu.» Et je lui ai répondu: «Soyez heureuse, soyez tranquille, oui, je l’aimerai, je la protégerai, jamais sa petite main ne quittera la mienne.»—Ah! ma chérie, vous croyez que je ne vous aime pas!

D’abord, elle avait levé ses grands yeux, puis ses paupières s’étaient baissées comme alourdies par les larmes qui se succédaient, perlant aux cils.

—Je sais... Je sais bien que vous n’êtes pas méchant... mais...

—Mais quoi? Je vous ai toujours aimée, Léa, toujours... Ma Léa, je vous le jure... Je vous ai adorée le premier jour, le premier instant.

Elle secouait la tête d’un air triste et sérieux.

—N’essayez pas de me tromper, Jean, il y trois jours, quand j’ai lu cette lettre, j’ai tout compris.

—Enfin, Léa, quelle lettre, quelle lettre?

—Mais la lettre de madame de Prébois, fit-elle avec un peu d’impatience, en retenant mal les sanglots qui la suffoquaient.

—De madame de Prébois! Que disait-elle?

—Elle disait à maman d’aller au bal de madame Salbert... elle disait que... Roméo et Juliette s’y rencontreraient... que... Oh! l’affreuse lettre! je ne sais plus, moi... Elle parlait de vous, et puis elle disait... elle disait: «Ce sera un charmant mariage de raison!...» Oh! Jean, il fallait me prévenir... Est-ce qu’on peut jamais aimer une femme qu’on épouse par raison?

Ces explications entrecoupées ne donnaient guère le mot de l’énigme à M. Reignal. Assis à côté de Léa, il l’avait entourée de ses bras, et il la berçait tendrement, paternellement. Soudain, une exclamation lui échappa et, prenant dans ses deux mains la tête de sa petite femme, il l’embrassa bien fort sur les cheveux.

—Léa, ma chère folle, s’écria-t-il, je comprends!... mais ce n’était pas vous!... Ah!pourquoi madame de Prébois se mêle-t-elle de citer Shakespeare, au lieu d’appeler les gens par leurs noms!

Et c’était au tour de Léa de ne pas comprendre, mais elle se sentait vaguement rassurée, la lueur d’un sourire brillait déjà dans ses yeux noyés.

—Qu’est-ce que cela veut dire? interrogea-t-elle intriguée, en se dégageant un peu.

Le jeune homme riait maintenant.

—Ma chère petite, c’est toute une histoire... un vrai roman que je vous raconterai, seulement...

—Seulement?

—Je voudrais vous entendre dire que vous ne doutez pas de ma tendresse, Léa, de ma tendresse infinie?

—J’ai confiance en vous, Jean.

—Alors, si vous me donniez la main en signe de pardon... voulez-vous?

—Oui.

Et, lorsqu’il eut baisé cette main toute menue, il la retint prisonnière dans la sienne,pour raconter la chère histoire de son bonheur.

—Léa, nous nous connaissions à peine, quand j’ai passé à votre doigt cette petite bague qui vous rendait si fière, mais, depuis longtemps, je sentais qu’il est triste de vivre sans but, de travailler sans récompense, et, souvent, seul, le soir, j’évoquais la vision d’un doux foyer où m’accueillerait un sourire, un baiser... Vous rappelez-vous ces fleurs de Nice, dont vous composiez des bouquets l’autre jour... Vous mettiez de côté les plus fraîches, les plus belles et vous disiez: «Pour maman!...» Eh bien! Léa, moi, toute ma vie, j’ai conservé dans un coin de mon cœur, le plus pur de mes sentiments, le meilleur de ma pensée, ce que je devinais en moi de vraiment bon, de tendre, d’aimant, en disant: «Pour ma femme!» Et j’éprouvais comme une souffrance en me demandant: Existe-t-elle, la rencontrerai-je jamais?... Alors, vous savez, quelquefois on a besoin de se confier, je parlais à ma vieille amie, à madame de Prébois, je lui disais: «Vous quiaimez tant à bâtir des romans, me la trouverez-vous un jour, l’adorable créature que je rêve!»

—Voyons, Jean, me répondit-elle une belle fois, comment la rêvez-vous?

Léa écoutait, attentive, elle attachait sur Jean des yeux très doux où passa soudain une inquiétude.

—Oui! comment la rêviez-vous, Jean? murmura-t-elle.

Il l’enveloppa d’un regard plein de caresses.

—Comment je la rêvais? fit-il en l’attirant près de lui. Blonde, très jolie... une bouche toute petite et des cheveux très fins que je bouclerais sur mes doigts... Et puis encore, mignonne, frêle, toute fragile comme ces bibelots délicats qu’on a peur de casser en les touchant...

—Alors, dites-moi, elle est donc un peu fée, madame de Prébois?

—Oh! pas du tout, vous allez voir. Quand je lui ai dépeint ma chère merveille, elle a ouvert de grands yeux en disant: «Il n’est pasdifficile, ce Jean! Donnez-lui une beauté! Il sera très content.» Moi, je souriais de son affectueuse moquerie. Non, ma bonne amie, je ne serais pas très content. A la femme qu’on aime en passant, on peut ne demander que d’être belle, nous exigeons plus de celle à qui nous confions la moitié de notre vie! Celle-là, voyez-vous, ce n’est pas seulement le délice des jeunes années, c’est encore l’amie des mauvais jours; c’est la joie des heures bénies, c’est la consolation des grandes douleurs... Et, quand nous lui apportons nos soucis, nos inquiétudes, ce n’est pas pour les oublier près d’elle, c’est pour qu’elle les partage avec nous!... je veux que ma femme soit bonne, pieuse, sensible, aimante, intelligente aussi, car je penserai tout haut devant elle, car je lui donnerai sa part de mes travaux, de mes craintes et de mes espérances... Enfin je veux qu’elle soit très jeune afin que, son cœur et son esprit devenant un peu mon œuvre, nos sentiments, nos plus secrètes pensées se confondent toujours plus complètement... Oh! mon amour, n’est-ce pas que je l’ai trouvé cet idéal que je rêvais?

—Oui, Jean, je vous le promets, s’écria-t-elle rougissante, émue.

Oh! combien il était bon, sage, tendre, son mari!... Elle était fière de lui, et fière aussi un peu d’elle-même, parce que, tout à coup, elle se sentait digne d’être aimée comme il l’aimait.

—Ma Léa!

—Et l’histoire, Jean, l’histoire? Que vous a-t-elle répondu, madame de Prébois?

—Elle m’a répondu: «Mon ami, votre ange est de ce monde. Il y a longtemps que je le connais, que je l’aime, et que je le garde pour vous. Allez au bal de madame Salbert, je me charge de vous présenter à une jeune fille qui est très belle, remarquablement intelligente et parfaitement bonne. C’est mademoiselle Jacqueline de Mayran.»

Léa jeta un cri de joie, d’ivresse, sa tête tomba sur l’épaule de son mari.

—Jacqueline! C’était Jacqueline! Ah! quel bonheur, quel bonheur, Jean!

—Oui, mon adorée, c’était Jacqueline. Mais ce jour-là, je ne l’ai guère vue, cette pauvre Jacqueline: Pour moi, il n’y avait plus qu’une jeune fille dans le salon de madame Salbert; c’est une enfant toute blonde, toute blanche, et mon cœur criait: «C’est elle, c’est elle!...» Ah! qu’il était beau, lumineux, ce bal!

—Oh! je me rappelle, madame de Prébois vous a présenté à moi, vous m’avez dit: «Que c’est triste, mademoiselle, de ne pas danser!» Moi j’ai pensé: «Quelle drôle de chose, un jeune homme qui ne danse pas!...» Mais je vous trouvais bien gentil tout de même...

—Et moi je vous trouvais ravissante et je vous aimais comme un fou... Madame de Prébois n’y comprenait rien. Je n’ai pas dit trois mots à Jacqueline et, un mois plus tard, vous étiez ma fiancée!

Jean contemple Léa. Elle est délicieuse, un peu pâle, les lèvres vaguement souriantes, ses longs cils ombrant sa joue.

—Léa, ma chère petite femme, dans cetemps-là, vous ne disiez pas que vous ne pourriez pas m’aimer?

—Oh! Jean, murmure-t-elle, Jean, ce n’était pas vrai... Je me sentais si malheureuse!... Je croyais faire un mariage de raison!

Et il lui répond:

—Vous ne vous trompiez pas, mon aimée; les vrais mariages de raison, ce sont les mariages d’amour.

. . . . . . . . . .

«Maman chérie, ne sois pas inquiète... Nous ne pleurons plus, nous sommes bien heureux et nous t’aimons de tout notre cœur.

»LÉA. JEAN.»


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