IVCŒURS ALTIERSJoséEscaldas sortit du restaurant. Son sang de «pays chaud» lui bouillait dans les veines. Mais la colère, chez lui, n’était pas aveugle. Son esprit astucieux dominait vite les mouvements intérieurs désordonnés, remettait les choses en place, prévoyait et réglait le parti à tirer des plus exaspérantes conjonctures.La marche le calma peu à peu.D’abord il allait au hasard. Puis son pas se ralentit, hésita, et finalement changea de direction. Après avoir traversé les Tuileries, il franchit le pont Royal, et pénétra dans la rue du Bac.De loin, comme il se préparait à tourner dans la rue de Verneuil, il jeta un coup d’œil vers l’hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques indices de l’événement du matin. Mais il nedistingua même pas la grande porte, cachée dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps des communs. Les tentures funèbres avaient été retirées. Devant, la foule passait, indifférente. Pas une tête détournée, pas un regard, ne rappelait la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à l’heure.Cependant une voiture, entre toutes celles dont le flot remontait la rue, avec des ressauts et des arrêts d’encombrement, fixa soudain l’attention d’Escaldas. Il reconnut le coupé sombre, aux panneaux discrètement armoriés, à la livrée de grand deuil, au nerveux attelage, qu’il avait remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le store à demi baissé de la portière, Escaldas vit de longs voiles ténébreux. La tache blanche d’une manchette d’homme lui fit reconnaître le geste de deux mains gantées de noir, une plus petite, l’autre plus forte, qui s’étreignaient. Il devina. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline revenaient ensemble de la déchirante cérémonie, où l’usage avait maintenu séparées leurs deux douleurs.«Vous en verrez bien d’autres!» gronda férocement le Bolivien en tournant sur ses talons.Il suivit le trottoir de la rue de Verneuil et pénétra sous une porte cochère, encombrée par la voiture à bras d’un emballeur. On sortait des caisses en bois blanc, aux dimensions bizarres. D’autres caisses en formation résonnaient, dans la cour, sous des coups de marteau.Cette cour, de proportions charmantes, s’encadraitde façades aux jolies fenêtres Louis XIII. La maison était l’ancien hôtel de Plesguen, aujourd’hui divisé en appartements, qui ne se louaient pas très cher, à cause de leur distribution hétéroclite et du manque absolu des commodités modernes.Sans demander à la concierge si les personnes qu’il allait voir se trouvaient chez eux, Escaldas gagna l’escalier B, au fond de la cour, à droite, monta deux étages, sur des marches parquetées et cirées qui n’étaient pas les nobles degrés de pierre, à rampe de fer forgé, de l’escalier principal. Il sonna à une porte, que protégeait un battant de drap vert.Une bonne vint ouvrir.—«Monsieur de Plesguen, s’il vous plaît?»La femme rougit, balbutia, comme embarrassée par une consigne, qu’elle n’avait pas la présence d’esprit d’exécuter.—«Si Monsieur n’est pas là, pourrai-je parler à mademoiselle de Plesguen?»Il pénétra sans façon dans l’antichambre, ajoutant très haut:—«J’ai des choses de la plus haute importance à lui dire.»Sa voix de clairon, aux notes roulantes, vibra contre les boiseries.Une porte intérieure, poussée contre, seulement, s’écarta, laissa voir une silhouette mince, un visage pâle, des cheveux d’un blond délicat.—«Chut!... monsieur Escaldas... Si mon père vous entend, il va vous défendre d’entrer.—Mademoiselle, par pitié pour vous, recevez-moi.Vous ne savez pas de quel intérêt il s’agit,» insista le Bolivien, baissant le ton.La jeune fille restait interdite, ne voulant pas, n’osant pas... A la fin le désir de savoir fut le plus fort.—«Venez par ici,» fit-elle, tout en mettant un doigt sur sa bouche à l’intention de la domestique.Ils suivirent un corridor obscur—court d’ailleurs. Puis la clarté reparut. Mllede Plesguen introduisit le visiteur dans une petite pièce qui tenait de la lingerie, de la salle d’études et du cabinet de débarras. De hautes armoires, fixées au mur, en remplissaient une partie. Il y avait un petit bureau, où l’on avait dû récemment écrire, et, devant la fenêtre, une table à ouvrage avec une tapisserie commencée. Le bruit du marteau scandait la paix vieillotte et attristée de cette espèce de boudoir pauvre, et de cette demeure tout autour, calme dans une rue calme, avec l’amas des souvenirs entre ses murs noircis.La jeune maîtresse de céans ferma la croisée, ouverte malgré la saison pour faire reprendre le feu dans la grille d’une petite cheminée. Les coups de marteau résonnèrent plus sourds.—«Asseyez-vous, monsieur,» dit la jeune fille avec une politesse froide.Françoise de Plesguen avait perdu cette grâce mignarde et rieuse, qui, à seize ans, lui donnait l’air d’une espiègle figure de Watteau. Elle en avait moins de vingt, et, déjà, la jeunesse s’effaçait sur ce fin visage, par l’expression fiévreuse, douloureuse, tendue. Le teint plombé, l’éclat durci des yeux clairs, gâtait irrémédiablementune beauté qui n’eût été, au mieux, que celle «du diable», mais qui aurait paru réelle avec de la fraîcheur et de la gaieté.Les yeux d’Escaldas s’attachèrent, en un étonnement visible, sur la robe noire, sans un fil de lingerie blanche, qui amortissait encore cette physionomie éteinte.—«Je porte le deuil de ma tante, qu’on a enterrée aujourd’hui, sans que je puisse me joindre à ceux qui la pleurent,» expliqua Mllede Plesguen, avec une amertume rancunière.—«Votre tante!» s’exclama le Bolivien.—«Le marquis de Valcor est mon oncle à la mode de Bretagne, le cousin germain de mon père,» reprit-elle, les lèvres pincées.—«Alors, moi,» dit Escaldas ironiquement, «j’ai échafaudé une histoire insensée, j’ai fait des faux pour vous réintégrer, vous et votre père, dans une fortune et dans des droits héréditaires que j’aurais prétendu à tort vous avoir été escroqués. Pourquoi?... Pour une commission sans doute. A-t-il jamais été question, entre nous, d’une telle commission?—Si le fait eût été exact, naturellement, notre reconnaissance...»Escaldas ricana.—«Mais,» poursuivit-elle, «vous nous avez entraînés dans un abîme de honte et de remords. Mon père en meurt. Quant à moi...»Un affreux tressaillement de souffrance passa sur cette jeune figure.—«Mademoiselle,» dit le Bolivien, avec un accent d’une force impressionnante, «je ne puisvous faire des serments. Vous ne croiriez pas aux invocations les plus sacrées, dans la bouche d’un homme qui n’est ni de votre race, ni de votre caste, sortant de prison sous une inculpation qu’on n’a pu prouver, d’ailleurs, mais à laquelle vous croyez, vous; d’un homme, envers lequel vous n’avez maintenant que défiance et mépris. Cependant, regardez-moi, écoutez-moi... Aussi vrai que j’ai eu une mère, aussi vrai que rien ne me ferait blasphémer sa mémoire, je suis absolument certain qu’il n’y a pas de marquis de Valcor, en dehors de votre père, monsieur de Plesguen. L’homme qui porte ce titre est un imposteur. En apparence, et seulement en apparence, il a réfuté ou esquivé les preuves que je vous avais fournies. Ces preuves restent intactes. Et je les reconstituerai. Si ce n’est pas pour vous, ce sera pour moi. J’y laisserai plutôt ma vie.»L’âpre sincérité de son accent troubla Françoise. Elle regarda l’homme en silence, puis elle eut un geste découragé.—«Vous êtes convaincu, peut-être,» dit-elle. «Admettons que la fausse lettre n’ait pas été fabriquée par vous...—Merci!... Vous n’admettez, d’ailleurs, que l’évidence, puisque le Parquet a rendu une ordonnance de non-lieu.—Mon père ne l’admet pas, lui, cette évidence. Jamais il n’aura plus affaire avec quelqu’un qui lui a fourni des documents aussi équivoques. Songez donc qu’on a failli l’arrêter, lui aussi! Son revolver ne le quittait plus. Il se serait tué. Je l’ai empêché une fois de le faire. Le soupçon dont son nom reste sali le rend fou.—Raison de plus pour chercher la lumière.—Il ne peut croire que vous la déteniez.»Escaldas eut un mouvement qui signifiait: «Nous verrons bien!» Puis, changeant de ton, il reprit:—«Je pensais me buter à cette obstination. Aussi ne suis-je pas venu pour plaider la cause de votre intérêt.—Et quelle cause donc?—Celle de votre cœur, mademoiselle Françoise.»Elle se redressa. La pudeur offensée fit monter le rose à ses joues pâles. De tels mots dans la bouche d’un être pareil! Son cœur, son amour, servant de ressort aux intrigues de ce vil personnage!—«Je vous en prie, monsieur!...»Cependant la formule d’interdiction s’exhala sans énergie. Cet Escaldas, malgré son âme louche, ne possédait-il pas les secrets de Gilbert? Ne vivait-il pas dans son intimité?—«Ne vous révoltez pas, mademoiselle Françoise,» reprenait-il d’une voix insidieuse, nuancée d’un hypocrite respect. «Ne vous rappelez-vous pas cette soirée de fête, au château de Valcor, où je vous ai surprise dans le dépit de voir le prince danser le cotillon avec une autre que vous?—Avec ma cousine Micheline.—Avec celle qui n’est pas votre cousine... Avec la fille de l’aventurier. Que vous ai-je dit alors?—Que vous amèneriez le prince à mes pieds.—L’ai-je fait?—Oh!» dit-elle, «si j’avais su par quel moyen! Mais j’étais une petite folle. Vous aviez jadis ébloui mon enfance par des récits de pays lointains et fantastiques. Pour un peu, je vous aurais cru magicien. Ce soir-là, je perdais la tête. D’ailleurs, j’étais une enfant. J’ai depuis vécu plus d’années qu’il ne s’est passé de mois. Je connais la vie et les hommes. Vous avez décidé le prince à demander ma main parce que vous avez eu l’habileté de lui faire voir en moi la véritable héritière de Valcor.—Pardon. Je vous savais aimée du prince. Il ne courtisait Micheline que parce que sa situation lui interdisait d’épouser une jeune fille pauvre. Réfléchissez. Se fût-il donné corps et âme à votre cause sans amour pour vous? Avec la moindre préférence pour celle dont vous étiez jalouse, il n’avait qu’à lui garder son dévouement. N’a-t-il pas été l’arbitre de cette affaire? Sans lui, votre père ne s’y serait jamais lancé.»Raisonnement spécieux. Comment n’aurait-il pas porté la persuasion dans un cœur aussi désireux de croire? Il y manquait un élément, dont l’absence faussait tout: la conviction chez Gilbert, repoussé par Mllede Valcor, que jamais celle-ci ne consentirait à l’épouser,—conviction qui n’allait pas sans haine et désir de vengeance. Françoise avait entendu, de ses propres oreilles, les déclarations et leur nette réplique. Mais cette idée que le prince était contraint à un riche mariage, lui semblait suffisante pour atténuer aujourd’hui ce cuisant souvenir de son empressement auprès de Micheline.—«Je n’ai pas besoin de vous rappeler,» continuait le Bolivien d’un accent moelleux, «que Villingen a risqué dans la partie dont vous étiez l’enjeu, les débris de sa fortune. Davantage même. Il s’est couvert de dettes. Ce n’est pas monsieur de Plesguen, ce n’est pas moi, qui pouvions faire certaines dépenses: honoraires des gens de loi, recherches exécutées en Amérique, déplacements de témoins, tels que ce Pabro, qu’on a si étrangement supprimé en route.—Supprimé?...—Certes. Ne vous ai-je pas dit que je réunis de nouveaux indices, de nouvelles preuves? Mais vous ne voulez rien écouter sur le fond de l’affaire.»La pauvre amoureuse ne fit même pas attention à cette dernière phrase. Tout entière aux préoccupations que l’adroit métis avait suscitées en elle, Françoise murmura:—«Si le prince de Villingen poursuivait autre chose que la chimérique fortune dont il me supposait l’héritière, il n’aurait pas cessé de nous voir dès que tout a semblé perdu. Depuis la validation par la Chambre de l’élection de Valcor, et le désistement de mon père, il n’a pas mis les pieds chez nous.—C’est ce désistement qu’il ne vous pardonne pas.—Que lui importe, si ses sentiments sont désintéressés?—Désintéressés! Ah! ma pauvre enfant,» s’écria le Bolivien, tombant à la familiarité, avec une jeune fille qu’il avait vue grandir, et qui, en un moment pareil, ne s’en formalisait pas.«Comment voulez-vous qu’il se désintéresse de vos droits, de votre avenir? Qu’il supporte sans irritation une pareille reculade? Puis, qui est-ce qui est absolument désintéressé en ce monde? Vous exigez l’impossible. Même désintéressé d’intentions, le prince ne peut plus l’être de fait. Je vous répète qu’il s’est follement endetté dans l’assurance de notre commune réussite—follement. Le crédit s’offrait de lui-même quand on le considérait comme le champion autorisé des véritables ayants droit au marquisat de Valcor. Il a eu le tort d’en abuser, de ce crédit. Maintenant sa situation est inextricable.»Mllede Plesguen, dont, malgré son assurance de tout à l’heure, les vingt ans ignoraient beaucoup de la vie et des hommes, ne se douta pas que le beau Gilbert s’était moins servi de ce crédit pour les dépenses du procès que pour ses plaisirs, et surtout que pour le jeu, où il avait fait de lamentables pertes. Mais elle s’énerva de ces considérations d’argent, alors qu’elle attendait autre chose.—«Enfin,» dit-elle sèchement, «qu’y puis-je? Le prince de Villingen ne peut attendre que nous compensions ses sacrifices. Nous aussi, à cette navrante aventure, nous avons perdu le peu que nous possédions.—Ne le prenez pas ainsi, mademoiselle Françoise. Le prince ne connaît rien de ma démarche auprès de vous. C’est un galant homme. Mais il y a un proverbe qui dit: «Nécessité n’a pas de loi.» J’ajouterai: «pas même celles de la chevalerie.» Vous allez perdre celui que vous aimez et qui vous aime. Et cela faute d’un peu de caractèreet de persévérance. Vous allez jeter votre Gilbert dans les bras d’une rivale.—D’une rivale!...»La secousse galvanisa la taille frêle de Françoise. Le calme voulu de sa physionomie disparut dans la pâleur accentuée des traits, la convulsion des lèvres.—«Et d’une rivale indigne de vous,» appuya le Bolivien, satisfait de l’impression produite.—«Alors ce n’est pas Micheline!» s’écria Françoise.Même dans sa haineuse jalousie contre cette compagne d’enfance, qui toujours l’avait emporté sur elle, comment ne pas attester la rare valeur de cette créature d’exception?Escaldas eut un rire bref.—«Micheline?... Je ne vois pas bien le soi-disant Valcor donnant sa fille à l’homme qui lui dénie sa personnalité sociale, et qui allongea un si sensible coup d’épée dans sa personnalité physique. Sa fille?... J’entends celle qui consacre si magnifiquement son usurpation, celle qui mêle son sang de malandrin à l’illustre sang des Servon-Tanis. Pour ce qui est de l’autre...—Que voulez-vous dire?—Vous rappelez-vous, mademoiselle Françoise, une petite pauvresse, fille de pêcheurs, qui a certainement rôdé autour de vous dans le parc de Valcor, quand vous y jouiez, avec votre pseudo-cousine, admettant parfois à vos parties la marmaille du voisinage?... Une nommée Bertrande?...—Bertrande?» répéta Mllede Plesguen en interrogeant ses souvenirs. «Bertrande?... Attendez donc... Vous ne voulez pas parler de Bertrande Gaël?—Si, précisément.—Oh! celle-là ne se confondait pas avec ce que vous appelez «la marmaille du pays». Elle appartenait à une famille très protégée du château. Seulement mon oncle...—je veux dire monsieur de Valcor—la tint de plus en plus à distance à mesure qu’elle grandit. Cette petite ressemblait à Micheline d’une façon que les parents de celle-ci trouvaient gênante.—Parbleu!—Comment?—Monsieur de Plesguen ne vous a donc pas appris qu’au moment de ce coup de théâtre à la Chambre, et de son absurde désistement, nous tenions une piste, nous établissions que le soi-disant marquis n’était autre que le marin Bertrand Gaël, disparu à la suite d’un naufrage, et père de cette petite fille?...—Mon père m’a dit un jour: «Ils font fausse route. Chercher qui est cet homme, c’est se créer autant d’énigmes qu’il y a d’êtres disparus depuis vingt ans. Tenons-nous-en donc à prouver ce qu’il n’est pas.» Et comme je lui demandais: «Ils mettent donc un nom en avant. Lequel?»—«Je me garderai de le prononcer. C’est trop redoutablement grave,» répliqua-t-il. Ensuite je n’eus plus l’occasion de le demander, car la catastrophe arriva.—Ce nom, c’était: Bertrand Gaël.—Et vous osez appeler sa fille, cette fille de rien, «ma rivale»? prononça hautainementFrançoise qui, dans le drame où se jouait leur destinée, ne voyait que son amour.—Je vous demande pardon de ce que je vais vous apprendre, mademoiselle. Le prince de Villingen a séduit cette Bertrande Gaël, qui l’a suivi ici, à Paris. Elle y travaille comme dentellière.»Le pâle visage de Mllede Plesguen s’incendia. Elle demeura une minute interdite. Puis elle dit, d’un ton méprisant:—«Séduite?... Est-ce qu’on séduit des misérables de ce genre? Qu’il ait répondu à ses effronteries par un caprice, je n’ai pas à le savoir. Ce sont choses qui n’existent pas pour ma pensée. Je vous trouve osé de m’en entretenir. Cela me punit de vous avoir reçu et écouté. C’est assez, n’est-ce pas, monsieur.»Elle se leva, presque belle à cet instant, par la virginale fierté, la dignité de race, la vibrante révolte de sa fine personne, à l’élégant maintien héréditaire.Le Bolivien se leva aussi, mais pour insister, très humble.—«Mademoiselle, croyez bien que je ne vous manquerais pas de respect jusqu’à vous apporter un racontar vilain et inutile. Mais il y a une vérité que vous devez connaître. Le moment est sérieux. Ce n’est pas seulement votre fortune, c’est votre bonheur, c’est votre amour, qu’une prompte résolution de vous sauverait sans doute aujourd’hui.—Comment, monsieur, mêlez-vous le mot d’amour à la basse aventure que vous me révélez?—Si l’aventure est basse, elle peut mener à un dénouement assez haut. Le marquis de Valcor offre à Gilbert Gairlance la dot que celui-ci voudra—vous entendez, qu’il voudra—pour faire de Bertrande une princesse de Villingen.—Il l’épouserait!» cria Françoise.Son terne visage, ses yeux pâles, étincelèrent, transfigurés d’effroi, d’indignation.—«Ce ne serait pas le vil marché, impossible à conclure pour un homme qui n’a pas abdiqué tout sentiment d’honneur. Cette jeune fille est belle, irréprochable—du moins pour lui—et, de plus, il y a un enfant.—Un enfant!» murmura Mllede Plesguen.Elle retomba sur sa chaise. Ses jambes ne la soutenaient plus. Un égarement douloureux changeait de nouveau sa physionomie. L’éclat passager s’effaçait comme sous la tombée d’un linceul.—«Ne vous désolez pas, que diable!» dit un peu brutalement Escaldas, que le remords et la pitié prirent à la gorge, malgré sa grossière nature. «Vous jugiez mieux tout à l’heure en appréciant comme une escapade sans conséquence cet épisode presque inévitable d’une vie de garçon. Les conséquences... c’est à vous d’empêcher qu’il ne s’en suive. Mais, dame, quand un intérêt d’argent aussi immédiat s’accorde avec ce que certaines consciences peuvent considérer comme un devoir et certains cœurs tendres comme une... hé! hé!... comme une sollicitation... très douce... peut-on savoir ce qui se passera dans l’esprit d’un être charmant, maisun peu léger, très friand de joies positives, tel que notre aimable prince?»Le métis parlait d’abondance, encouragé par la muette ardeur et le regard fixe, halluciné, qui semblaient, chez Françoise, les signes d’une attention intense.C’était bien peut-être cela. Car la malheureuse voulait tout savoir. Mais c’était encore autre chose. C’était la montée étourdissante des sentiments inconnus d’elle-même, déchaînés tout à coup dans le fond de son être, comme par l’arrachement d’une digue, en cette foudroyante irruption de la vie à travers son rêve ignorant de vierge. Elle écoutait les grondements de désastre, dans sa pauvre âme violentée, saccagée, sans prévoir encore ce qui flotterait d’héroïsme ou de lâcheté, de désespoir ou de force vengeresse, parmi la poussière des décombres.Toutefois, comme Escaldas lui répétait que toutes les péripéties du lendemain dépendaient d’elle seule, Mllede Plesguen demanda, d’une voix aussi brisée que toute sa personne:—«Mais que puis-je? Vraiment, je ne comprends pas.—Vous ne comprenez pas? Mais vous n’avez qu’à décider votre père à reprendre ses poursuites contre le gredin qui vous a dépouillés. Tout est là. Le prince de Villingen n’a pas encore douté une minute de votre bon droit, ni de l’imposture infâme. Il exècre Valcor. Il le méprise. Pour lui, c’est un brigand déguisé en marquis. Supposez que cette conviction s’émousse. Pourquoi alors ne pas accepter d’un gentilhomme la main d’une jeune femme quece gentilhomme saurait rendre acceptable, même socialement, et la dot? Quel serait son tort envers vous? N’est-ce pas vous-même qui le repousseriez, en renonçant à cet héritage que vous deviez conquérir pour lui, avec lui? Votre abdication, votre froideur, le découragent. Tandis que d’autre part...—D’autre part?» répéta Françoise haletante.—«Ah!» reprit Escaldas. «Il y a des liens bien attrayants qui risquent de retenir un homme pour toujours. La femme est belle et passionnée. L’enfant est délicieux. J’ai vu Gilbert se pencher sur ce petit avec des airs vraiment paternels.—Assez!... assez!...» ordonna Françoise.De nouveau elle se redressait, se soulevait de son siège, s’érigeait avec des raideurs et des frissons de martyre, mais dans un effort de volonté souveraine.Le Bolivien regardait cette frêle figure avec étonnement. Il ne savait plus qu’attendre de ses lèvres pâles. Il ne la reconnaissait plus. Ce n’était pas la Françoise, aux grâces espiègles, menues et coquettes, mais cachant sous ces légers dehors une vanité malade et une féroce jalousie, qu’il avait vue jouer dans le parc de Valcor avec Micheline, et darder de poignardants regards dans le dos de cette cousine trop privilégiée. Ce n’était pas la Françoise agressive du procès de Valcor, traînant son père dans les cabinets d’hommes de loi, les dents serrées, les traits tirés par l’effort constant de la lutte, marchant vers le but avec la vaillance tenace d’unefemme qui vise une triple conquête: revanche, fortune et amour. Ce n’était même plus la Françoise de tout à l’heure, si troublée au nom de celui qu’elle adorait, rougissante sous sa pâleur, et n’écoutant même pas les plans de combat soi-disant infaillibles de leur ancien allié, dans son naïf désir d’apprendre ce que devenait le fiancé oublieux. Elle le savait, maintenant, ce qu’il était devenu. Une personnalité nouvelle surgissait dans son âme sous le choc de la destinée,—ou plutôt non, la personnalité plus haute que toutes ces ébauches de la jeunesse, une conscience lentement préparée au cours des siècles par l’orgueilleuse vertu de toute sa race, se dégageait en elle d’un seul bond.—«Monsieur,» dit-elle à Escaldas, «puisque vous voyez souvent le prince de Villingen, voulez-vous accepter une commission pour lui?—Comment? bien volontiers...» balbutia l’autre, démonté sans savoir pourquoi, rien qu’à l’accent et à l’air de cette mince figure figée dans l’inaccessible.Tous deux, de nouveau, se tenaient debout. La petite chambre, d’une intimité mesquine, où le bureau, la table à ouvrage, disaient les vains travaux des heures vides, difficiles à remplir parce que l’espérance ne les enchante pas, commençait à s’assombrir par la tombée du crépuscule d’hiver dans la cour sans horizon. Les coups de marteau montaient d’en bas avec des rythmes obstinés, des résonances méchantes comme des mots. Que clouait-il, ce marteau têtu? Une caisse?... Un cœur?... Un cercueil?—«Vous direz à Gilbert,» prononça lentement Françoise, «qu’il doit épouser la mère de son enfant.—Vous n’y pensez pas!—Et,» ajouta-t-elle, «que moi, Françoise de Plesguen, je le lui conseille.»Escaldas restait béant. Il éprouvait la stupeur d’un homme qui aurait mis une allumette enflammée sur de l’amadou et qui en verrait surgir une fleur humide de rosée.—«Mademoiselle, songez à ce que vous décidez en ce moment. Vous vous perdez, vous perdez votre père, vous assurez le triomphe d’un criminel monstrueux. C’est au marquis de Valcor, ou, du moins, c’est au bandit qui se prétend tel, que vous sacrifiez vos droits, votre bonheur, votre amour, l’honneur de monsieur de Plesguen.—L’honneur de mon père est intact.—Vous savez bien que non. Vous savez bien ce qui reste, dans l’opinion, après cette histoire de faux, si infernalement machinée par votre spoliateur. Monsieur de Plesguen en a failli mourir. Vous me l’avez dit vous-même.»Elle se tut. Le Bolivien reprit:—«Si vous abandonnez Gilbert à votre vulgaire rivale, si vous dénouez l’engagement qui le lie à vous, au moment même où votre père renonce à revendiquer votre patrimoine, le prince perdra d’un seul coup sa foi dans vos sentiments pour lui, dans votre cause, et ses scrupules quant aux serments qu’il vous a faits. Je doute alors qu’il hésite à se rapprocher du marquis et à épouser Bertrande. Leur alliance et votre désistement après la validation sensationnelle que voussavez, consacreront le triomphe définitif du plus audacieux gredin qui jamais ait bravé la justice humaine et la justice divine. Vous et votre père, vous roulerez dans la boue. Chacun verra en vous des intrigants abjects, qui ont essayé, par les plus répugnants moyens, d’escroquer un titre et une fortune.»Un sourd cri de détresse et d’horreur jaillit de la gorge de Françoise. Elle tremblait, elle se tordait les mains. Qu’allait-elle répondre?Escaldas, croyant l’avoir convaincue, attendait la rétractation de l’ordre qu’elle lui donnait tout à l’heure. Il ne pouvait se persuader qu’elle l’avait dicté sincèrement, cet ordre. Certaines données psychologiques échappaient à sa mentalité inférieure. Il tenait compte de ce qu’il devinait et comprenait dans cette fille de race: la jalousie, l’ambition, la passion, la vanité, ce qu’elle partageait avec toutes ses sœurs du même sexe, et ce qu’elle détenait à un plus haut degré qu’aucune d’elles. Mais il ignorait aussi bien le puissant ressort de fierté que l’impulsion de l’antique droiture. Ces notions-là demeuraient indiscernables pour le métis.Jamais, d’ailleurs, il ne sut quel emportement soulevait cette âme bouleversée. Mllede Plesguen n’eut pas le loisir de lui répondre. Une porte venait de s’ouvrir, dans l’embrasure de laquelle apparaissait Marc de Plesguen, attiré par la voix du visiteur, celui-ci ayant inconsciemment haussé le ton.Escaldas, à le voir, se demanda si sa détention préventive avait duré six semaines ou six ans, tant son ancien allié lui parut changé moralementet physiquement. M. de Plesguen avait vieilli. Sa moustache et ses cheveux étaient aujourd’hui presque tout à fait blancs. Son long visage maigre semblait s’être vidé du peu de chair conservé jusque là. Ses yeux ternis s’emplissaient d’une tristesse obscure. Mais ce qui fit presque reculer le Bolivien fut l’expression menaçante que prit cette physionomie spectrale, quand la conscience de sa présence, à lui-même, y apparut.—«Hors d’ici!» cria le vieux gentilhomme, qui, après ce mot, resta trop suffoqué pour en prononcer un autre.—«Mon père,» dit Françoise en lui saisissant la main, «c’est moi qui ai fait entrer monsieur Escaldas.—Toi!»Il avait pris d’abord l’émotion de sa fille pour la révolte devant une intrusion grossière.—«J’avais si formellement défendu...» s’écria-t-il.Cependant il ne savait rien blâmer de ce qui convenait à sa fille. Le fait qu’elle recevait le Bolivien de son plein gré le calma quelque peu. D’un accent plus mesuré, il reprit:—«C’est la dernière fois que vous mettez les pieds ici, monsieur. Mademoiselle de Plesguen ne m’infligera plus la mortification de vous accueillir malgré moi. Vous vous êtes glissé dans notre existence paisible et digne, comme un reptile venimeux. Vous l’avez à jamais troublée, souillée, empoisonnée. Ce qui est abominable, c’est que, vil tentateur, vous avez tourné la tête de cette pauvre enfant par vos fallacieux mirages.Moi, je les avais repoussés avec dégoût. Rappelez-vous notre conversation dans le parc de Valcor. C’était fini là, si vous n’aviez lâchement égaré l’esprit d’une jeune fille. Vous essayez encore la même tactique. Prenez garde! Si je vous retrouve jamais en train de causer avec mademoiselle de Plesguen, soit ici, soit ailleurs, de son consentement ou par surprise, je vous tuerai ainsi qu’une vermine malfaisante. On me condamnera comme meurtrier, soit, mais non pas comme faussaire et comme votre complice.»José Escaldas manquait de bravoure physique. La seule menace de la mort lui donnait la chair de poule, et il ne douta pas un instant que celle-ci ne fût sérieuse. Il ne fit donc pas beaucoup de cérémonie pour sortir, et abrégea les politesses qui ne lui furent pas rendues.Lorsqu’il traversa la cour, les coups de marteau de l’emballeur meurtrirent ses fibres, où tressaillaient des illusions de chocs, de déchirements, de blessures. Il ne se rasséréna que dans la rue. Mais alors il se fit la réflexion que c’était dur d’avoir risqué sa peau contre Valcor pour s’exposer à la faire trouer par Plesguen. Ces gens-là parlaient de le tuer avec une désinvolture vraiment intolérable.«Et dire,» pensa-t-il, «que j’en entendrai peut-être autant de Gilbert, un jour ou l’autre! Il évitera ainsi de régler nos comptes. Car enfin il me doit quelque chose. J’ai perdu ma bonne sinécure au château de Valcor, je me démène depuis plus d’un an et finalement j’ai été coffré, tout cela pour échafauder sa fortune, à lui. S’il s’enrichit en épousant sa Bertrande, il n’aura pasle cœur, j’espère, de me laisser crever de faim. Mais crever pour crever, il y a une satisfaction que je me donnerai avant de passer dans l’autre monde, c’est de démasquer ce marquis du diable. Ah! celui-là m’offrirait maintenant un million que je cracherais dessus. Je veux voir cet homme-là au bagne. Je l’y verrai, nom de D...!
IVCŒURS ALTIERSJoséEscaldas sortit du restaurant. Son sang de «pays chaud» lui bouillait dans les veines. Mais la colère, chez lui, n’était pas aveugle. Son esprit astucieux dominait vite les mouvements intérieurs désordonnés, remettait les choses en place, prévoyait et réglait le parti à tirer des plus exaspérantes conjonctures.La marche le calma peu à peu.D’abord il allait au hasard. Puis son pas se ralentit, hésita, et finalement changea de direction. Après avoir traversé les Tuileries, il franchit le pont Royal, et pénétra dans la rue du Bac.De loin, comme il se préparait à tourner dans la rue de Verneuil, il jeta un coup d’œil vers l’hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques indices de l’événement du matin. Mais il nedistingua même pas la grande porte, cachée dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps des communs. Les tentures funèbres avaient été retirées. Devant, la foule passait, indifférente. Pas une tête détournée, pas un regard, ne rappelait la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à l’heure.Cependant une voiture, entre toutes celles dont le flot remontait la rue, avec des ressauts et des arrêts d’encombrement, fixa soudain l’attention d’Escaldas. Il reconnut le coupé sombre, aux panneaux discrètement armoriés, à la livrée de grand deuil, au nerveux attelage, qu’il avait remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le store à demi baissé de la portière, Escaldas vit de longs voiles ténébreux. La tache blanche d’une manchette d’homme lui fit reconnaître le geste de deux mains gantées de noir, une plus petite, l’autre plus forte, qui s’étreignaient. Il devina. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline revenaient ensemble de la déchirante cérémonie, où l’usage avait maintenu séparées leurs deux douleurs.«Vous en verrez bien d’autres!» gronda férocement le Bolivien en tournant sur ses talons.Il suivit le trottoir de la rue de Verneuil et pénétra sous une porte cochère, encombrée par la voiture à bras d’un emballeur. On sortait des caisses en bois blanc, aux dimensions bizarres. D’autres caisses en formation résonnaient, dans la cour, sous des coups de marteau.Cette cour, de proportions charmantes, s’encadraitde façades aux jolies fenêtres Louis XIII. La maison était l’ancien hôtel de Plesguen, aujourd’hui divisé en appartements, qui ne se louaient pas très cher, à cause de leur distribution hétéroclite et du manque absolu des commodités modernes.Sans demander à la concierge si les personnes qu’il allait voir se trouvaient chez eux, Escaldas gagna l’escalier B, au fond de la cour, à droite, monta deux étages, sur des marches parquetées et cirées qui n’étaient pas les nobles degrés de pierre, à rampe de fer forgé, de l’escalier principal. Il sonna à une porte, que protégeait un battant de drap vert.Une bonne vint ouvrir.—«Monsieur de Plesguen, s’il vous plaît?»La femme rougit, balbutia, comme embarrassée par une consigne, qu’elle n’avait pas la présence d’esprit d’exécuter.—«Si Monsieur n’est pas là, pourrai-je parler à mademoiselle de Plesguen?»Il pénétra sans façon dans l’antichambre, ajoutant très haut:—«J’ai des choses de la plus haute importance à lui dire.»Sa voix de clairon, aux notes roulantes, vibra contre les boiseries.Une porte intérieure, poussée contre, seulement, s’écarta, laissa voir une silhouette mince, un visage pâle, des cheveux d’un blond délicat.—«Chut!... monsieur Escaldas... Si mon père vous entend, il va vous défendre d’entrer.—Mademoiselle, par pitié pour vous, recevez-moi.Vous ne savez pas de quel intérêt il s’agit,» insista le Bolivien, baissant le ton.La jeune fille restait interdite, ne voulant pas, n’osant pas... A la fin le désir de savoir fut le plus fort.—«Venez par ici,» fit-elle, tout en mettant un doigt sur sa bouche à l’intention de la domestique.Ils suivirent un corridor obscur—court d’ailleurs. Puis la clarté reparut. Mllede Plesguen introduisit le visiteur dans une petite pièce qui tenait de la lingerie, de la salle d’études et du cabinet de débarras. De hautes armoires, fixées au mur, en remplissaient une partie. Il y avait un petit bureau, où l’on avait dû récemment écrire, et, devant la fenêtre, une table à ouvrage avec une tapisserie commencée. Le bruit du marteau scandait la paix vieillotte et attristée de cette espèce de boudoir pauvre, et de cette demeure tout autour, calme dans une rue calme, avec l’amas des souvenirs entre ses murs noircis.La jeune maîtresse de céans ferma la croisée, ouverte malgré la saison pour faire reprendre le feu dans la grille d’une petite cheminée. Les coups de marteau résonnèrent plus sourds.—«Asseyez-vous, monsieur,» dit la jeune fille avec une politesse froide.Françoise de Plesguen avait perdu cette grâce mignarde et rieuse, qui, à seize ans, lui donnait l’air d’une espiègle figure de Watteau. Elle en avait moins de vingt, et, déjà, la jeunesse s’effaçait sur ce fin visage, par l’expression fiévreuse, douloureuse, tendue. Le teint plombé, l’éclat durci des yeux clairs, gâtait irrémédiablementune beauté qui n’eût été, au mieux, que celle «du diable», mais qui aurait paru réelle avec de la fraîcheur et de la gaieté.Les yeux d’Escaldas s’attachèrent, en un étonnement visible, sur la robe noire, sans un fil de lingerie blanche, qui amortissait encore cette physionomie éteinte.—«Je porte le deuil de ma tante, qu’on a enterrée aujourd’hui, sans que je puisse me joindre à ceux qui la pleurent,» expliqua Mllede Plesguen, avec une amertume rancunière.—«Votre tante!» s’exclama le Bolivien.—«Le marquis de Valcor est mon oncle à la mode de Bretagne, le cousin germain de mon père,» reprit-elle, les lèvres pincées.—«Alors, moi,» dit Escaldas ironiquement, «j’ai échafaudé une histoire insensée, j’ai fait des faux pour vous réintégrer, vous et votre père, dans une fortune et dans des droits héréditaires que j’aurais prétendu à tort vous avoir été escroqués. Pourquoi?... Pour une commission sans doute. A-t-il jamais été question, entre nous, d’une telle commission?—Si le fait eût été exact, naturellement, notre reconnaissance...»Escaldas ricana.—«Mais,» poursuivit-elle, «vous nous avez entraînés dans un abîme de honte et de remords. Mon père en meurt. Quant à moi...»Un affreux tressaillement de souffrance passa sur cette jeune figure.—«Mademoiselle,» dit le Bolivien, avec un accent d’une force impressionnante, «je ne puisvous faire des serments. Vous ne croiriez pas aux invocations les plus sacrées, dans la bouche d’un homme qui n’est ni de votre race, ni de votre caste, sortant de prison sous une inculpation qu’on n’a pu prouver, d’ailleurs, mais à laquelle vous croyez, vous; d’un homme, envers lequel vous n’avez maintenant que défiance et mépris. Cependant, regardez-moi, écoutez-moi... Aussi vrai que j’ai eu une mère, aussi vrai que rien ne me ferait blasphémer sa mémoire, je suis absolument certain qu’il n’y a pas de marquis de Valcor, en dehors de votre père, monsieur de Plesguen. L’homme qui porte ce titre est un imposteur. En apparence, et seulement en apparence, il a réfuté ou esquivé les preuves que je vous avais fournies. Ces preuves restent intactes. Et je les reconstituerai. Si ce n’est pas pour vous, ce sera pour moi. J’y laisserai plutôt ma vie.»L’âpre sincérité de son accent troubla Françoise. Elle regarda l’homme en silence, puis elle eut un geste découragé.—«Vous êtes convaincu, peut-être,» dit-elle. «Admettons que la fausse lettre n’ait pas été fabriquée par vous...—Merci!... Vous n’admettez, d’ailleurs, que l’évidence, puisque le Parquet a rendu une ordonnance de non-lieu.—Mon père ne l’admet pas, lui, cette évidence. Jamais il n’aura plus affaire avec quelqu’un qui lui a fourni des documents aussi équivoques. Songez donc qu’on a failli l’arrêter, lui aussi! Son revolver ne le quittait plus. Il se serait tué. Je l’ai empêché une fois de le faire. Le soupçon dont son nom reste sali le rend fou.—Raison de plus pour chercher la lumière.—Il ne peut croire que vous la déteniez.»Escaldas eut un mouvement qui signifiait: «Nous verrons bien!» Puis, changeant de ton, il reprit:—«Je pensais me buter à cette obstination. Aussi ne suis-je pas venu pour plaider la cause de votre intérêt.—Et quelle cause donc?—Celle de votre cœur, mademoiselle Françoise.»Elle se redressa. La pudeur offensée fit monter le rose à ses joues pâles. De tels mots dans la bouche d’un être pareil! Son cœur, son amour, servant de ressort aux intrigues de ce vil personnage!—«Je vous en prie, monsieur!...»Cependant la formule d’interdiction s’exhala sans énergie. Cet Escaldas, malgré son âme louche, ne possédait-il pas les secrets de Gilbert? Ne vivait-il pas dans son intimité?—«Ne vous révoltez pas, mademoiselle Françoise,» reprenait-il d’une voix insidieuse, nuancée d’un hypocrite respect. «Ne vous rappelez-vous pas cette soirée de fête, au château de Valcor, où je vous ai surprise dans le dépit de voir le prince danser le cotillon avec une autre que vous?—Avec ma cousine Micheline.—Avec celle qui n’est pas votre cousine... Avec la fille de l’aventurier. Que vous ai-je dit alors?—Que vous amèneriez le prince à mes pieds.—L’ai-je fait?—Oh!» dit-elle, «si j’avais su par quel moyen! Mais j’étais une petite folle. Vous aviez jadis ébloui mon enfance par des récits de pays lointains et fantastiques. Pour un peu, je vous aurais cru magicien. Ce soir-là, je perdais la tête. D’ailleurs, j’étais une enfant. J’ai depuis vécu plus d’années qu’il ne s’est passé de mois. Je connais la vie et les hommes. Vous avez décidé le prince à demander ma main parce que vous avez eu l’habileté de lui faire voir en moi la véritable héritière de Valcor.—Pardon. Je vous savais aimée du prince. Il ne courtisait Micheline que parce que sa situation lui interdisait d’épouser une jeune fille pauvre. Réfléchissez. Se fût-il donné corps et âme à votre cause sans amour pour vous? Avec la moindre préférence pour celle dont vous étiez jalouse, il n’avait qu’à lui garder son dévouement. N’a-t-il pas été l’arbitre de cette affaire? Sans lui, votre père ne s’y serait jamais lancé.»Raisonnement spécieux. Comment n’aurait-il pas porté la persuasion dans un cœur aussi désireux de croire? Il y manquait un élément, dont l’absence faussait tout: la conviction chez Gilbert, repoussé par Mllede Valcor, que jamais celle-ci ne consentirait à l’épouser,—conviction qui n’allait pas sans haine et désir de vengeance. Françoise avait entendu, de ses propres oreilles, les déclarations et leur nette réplique. Mais cette idée que le prince était contraint à un riche mariage, lui semblait suffisante pour atténuer aujourd’hui ce cuisant souvenir de son empressement auprès de Micheline.—«Je n’ai pas besoin de vous rappeler,» continuait le Bolivien d’un accent moelleux, «que Villingen a risqué dans la partie dont vous étiez l’enjeu, les débris de sa fortune. Davantage même. Il s’est couvert de dettes. Ce n’est pas monsieur de Plesguen, ce n’est pas moi, qui pouvions faire certaines dépenses: honoraires des gens de loi, recherches exécutées en Amérique, déplacements de témoins, tels que ce Pabro, qu’on a si étrangement supprimé en route.—Supprimé?...—Certes. Ne vous ai-je pas dit que je réunis de nouveaux indices, de nouvelles preuves? Mais vous ne voulez rien écouter sur le fond de l’affaire.»La pauvre amoureuse ne fit même pas attention à cette dernière phrase. Tout entière aux préoccupations que l’adroit métis avait suscitées en elle, Françoise murmura:—«Si le prince de Villingen poursuivait autre chose que la chimérique fortune dont il me supposait l’héritière, il n’aurait pas cessé de nous voir dès que tout a semblé perdu. Depuis la validation par la Chambre de l’élection de Valcor, et le désistement de mon père, il n’a pas mis les pieds chez nous.—C’est ce désistement qu’il ne vous pardonne pas.—Que lui importe, si ses sentiments sont désintéressés?—Désintéressés! Ah! ma pauvre enfant,» s’écria le Bolivien, tombant à la familiarité, avec une jeune fille qu’il avait vue grandir, et qui, en un moment pareil, ne s’en formalisait pas.«Comment voulez-vous qu’il se désintéresse de vos droits, de votre avenir? Qu’il supporte sans irritation une pareille reculade? Puis, qui est-ce qui est absolument désintéressé en ce monde? Vous exigez l’impossible. Même désintéressé d’intentions, le prince ne peut plus l’être de fait. Je vous répète qu’il s’est follement endetté dans l’assurance de notre commune réussite—follement. Le crédit s’offrait de lui-même quand on le considérait comme le champion autorisé des véritables ayants droit au marquisat de Valcor. Il a eu le tort d’en abuser, de ce crédit. Maintenant sa situation est inextricable.»Mllede Plesguen, dont, malgré son assurance de tout à l’heure, les vingt ans ignoraient beaucoup de la vie et des hommes, ne se douta pas que le beau Gilbert s’était moins servi de ce crédit pour les dépenses du procès que pour ses plaisirs, et surtout que pour le jeu, où il avait fait de lamentables pertes. Mais elle s’énerva de ces considérations d’argent, alors qu’elle attendait autre chose.—«Enfin,» dit-elle sèchement, «qu’y puis-je? Le prince de Villingen ne peut attendre que nous compensions ses sacrifices. Nous aussi, à cette navrante aventure, nous avons perdu le peu que nous possédions.—Ne le prenez pas ainsi, mademoiselle Françoise. Le prince ne connaît rien de ma démarche auprès de vous. C’est un galant homme. Mais il y a un proverbe qui dit: «Nécessité n’a pas de loi.» J’ajouterai: «pas même celles de la chevalerie.» Vous allez perdre celui que vous aimez et qui vous aime. Et cela faute d’un peu de caractèreet de persévérance. Vous allez jeter votre Gilbert dans les bras d’une rivale.—D’une rivale!...»La secousse galvanisa la taille frêle de Françoise. Le calme voulu de sa physionomie disparut dans la pâleur accentuée des traits, la convulsion des lèvres.—«Et d’une rivale indigne de vous,» appuya le Bolivien, satisfait de l’impression produite.—«Alors ce n’est pas Micheline!» s’écria Françoise.Même dans sa haineuse jalousie contre cette compagne d’enfance, qui toujours l’avait emporté sur elle, comment ne pas attester la rare valeur de cette créature d’exception?Escaldas eut un rire bref.—«Micheline?... Je ne vois pas bien le soi-disant Valcor donnant sa fille à l’homme qui lui dénie sa personnalité sociale, et qui allongea un si sensible coup d’épée dans sa personnalité physique. Sa fille?... J’entends celle qui consacre si magnifiquement son usurpation, celle qui mêle son sang de malandrin à l’illustre sang des Servon-Tanis. Pour ce qui est de l’autre...—Que voulez-vous dire?—Vous rappelez-vous, mademoiselle Françoise, une petite pauvresse, fille de pêcheurs, qui a certainement rôdé autour de vous dans le parc de Valcor, quand vous y jouiez, avec votre pseudo-cousine, admettant parfois à vos parties la marmaille du voisinage?... Une nommée Bertrande?...—Bertrande?» répéta Mllede Plesguen en interrogeant ses souvenirs. «Bertrande?... Attendez donc... Vous ne voulez pas parler de Bertrande Gaël?—Si, précisément.—Oh! celle-là ne se confondait pas avec ce que vous appelez «la marmaille du pays». Elle appartenait à une famille très protégée du château. Seulement mon oncle...—je veux dire monsieur de Valcor—la tint de plus en plus à distance à mesure qu’elle grandit. Cette petite ressemblait à Micheline d’une façon que les parents de celle-ci trouvaient gênante.—Parbleu!—Comment?—Monsieur de Plesguen ne vous a donc pas appris qu’au moment de ce coup de théâtre à la Chambre, et de son absurde désistement, nous tenions une piste, nous établissions que le soi-disant marquis n’était autre que le marin Bertrand Gaël, disparu à la suite d’un naufrage, et père de cette petite fille?...—Mon père m’a dit un jour: «Ils font fausse route. Chercher qui est cet homme, c’est se créer autant d’énigmes qu’il y a d’êtres disparus depuis vingt ans. Tenons-nous-en donc à prouver ce qu’il n’est pas.» Et comme je lui demandais: «Ils mettent donc un nom en avant. Lequel?»—«Je me garderai de le prononcer. C’est trop redoutablement grave,» répliqua-t-il. Ensuite je n’eus plus l’occasion de le demander, car la catastrophe arriva.—Ce nom, c’était: Bertrand Gaël.—Et vous osez appeler sa fille, cette fille de rien, «ma rivale»? prononça hautainementFrançoise qui, dans le drame où se jouait leur destinée, ne voyait que son amour.—Je vous demande pardon de ce que je vais vous apprendre, mademoiselle. Le prince de Villingen a séduit cette Bertrande Gaël, qui l’a suivi ici, à Paris. Elle y travaille comme dentellière.»Le pâle visage de Mllede Plesguen s’incendia. Elle demeura une minute interdite. Puis elle dit, d’un ton méprisant:—«Séduite?... Est-ce qu’on séduit des misérables de ce genre? Qu’il ait répondu à ses effronteries par un caprice, je n’ai pas à le savoir. Ce sont choses qui n’existent pas pour ma pensée. Je vous trouve osé de m’en entretenir. Cela me punit de vous avoir reçu et écouté. C’est assez, n’est-ce pas, monsieur.»Elle se leva, presque belle à cet instant, par la virginale fierté, la dignité de race, la vibrante révolte de sa fine personne, à l’élégant maintien héréditaire.Le Bolivien se leva aussi, mais pour insister, très humble.—«Mademoiselle, croyez bien que je ne vous manquerais pas de respect jusqu’à vous apporter un racontar vilain et inutile. Mais il y a une vérité que vous devez connaître. Le moment est sérieux. Ce n’est pas seulement votre fortune, c’est votre bonheur, c’est votre amour, qu’une prompte résolution de vous sauverait sans doute aujourd’hui.—Comment, monsieur, mêlez-vous le mot d’amour à la basse aventure que vous me révélez?—Si l’aventure est basse, elle peut mener à un dénouement assez haut. Le marquis de Valcor offre à Gilbert Gairlance la dot que celui-ci voudra—vous entendez, qu’il voudra—pour faire de Bertrande une princesse de Villingen.—Il l’épouserait!» cria Françoise.Son terne visage, ses yeux pâles, étincelèrent, transfigurés d’effroi, d’indignation.—«Ce ne serait pas le vil marché, impossible à conclure pour un homme qui n’a pas abdiqué tout sentiment d’honneur. Cette jeune fille est belle, irréprochable—du moins pour lui—et, de plus, il y a un enfant.—Un enfant!» murmura Mllede Plesguen.Elle retomba sur sa chaise. Ses jambes ne la soutenaient plus. Un égarement douloureux changeait de nouveau sa physionomie. L’éclat passager s’effaçait comme sous la tombée d’un linceul.—«Ne vous désolez pas, que diable!» dit un peu brutalement Escaldas, que le remords et la pitié prirent à la gorge, malgré sa grossière nature. «Vous jugiez mieux tout à l’heure en appréciant comme une escapade sans conséquence cet épisode presque inévitable d’une vie de garçon. Les conséquences... c’est à vous d’empêcher qu’il ne s’en suive. Mais, dame, quand un intérêt d’argent aussi immédiat s’accorde avec ce que certaines consciences peuvent considérer comme un devoir et certains cœurs tendres comme une... hé! hé!... comme une sollicitation... très douce... peut-on savoir ce qui se passera dans l’esprit d’un être charmant, maisun peu léger, très friand de joies positives, tel que notre aimable prince?»Le métis parlait d’abondance, encouragé par la muette ardeur et le regard fixe, halluciné, qui semblaient, chez Françoise, les signes d’une attention intense.C’était bien peut-être cela. Car la malheureuse voulait tout savoir. Mais c’était encore autre chose. C’était la montée étourdissante des sentiments inconnus d’elle-même, déchaînés tout à coup dans le fond de son être, comme par l’arrachement d’une digue, en cette foudroyante irruption de la vie à travers son rêve ignorant de vierge. Elle écoutait les grondements de désastre, dans sa pauvre âme violentée, saccagée, sans prévoir encore ce qui flotterait d’héroïsme ou de lâcheté, de désespoir ou de force vengeresse, parmi la poussière des décombres.Toutefois, comme Escaldas lui répétait que toutes les péripéties du lendemain dépendaient d’elle seule, Mllede Plesguen demanda, d’une voix aussi brisée que toute sa personne:—«Mais que puis-je? Vraiment, je ne comprends pas.—Vous ne comprenez pas? Mais vous n’avez qu’à décider votre père à reprendre ses poursuites contre le gredin qui vous a dépouillés. Tout est là. Le prince de Villingen n’a pas encore douté une minute de votre bon droit, ni de l’imposture infâme. Il exècre Valcor. Il le méprise. Pour lui, c’est un brigand déguisé en marquis. Supposez que cette conviction s’émousse. Pourquoi alors ne pas accepter d’un gentilhomme la main d’une jeune femme quece gentilhomme saurait rendre acceptable, même socialement, et la dot? Quel serait son tort envers vous? N’est-ce pas vous-même qui le repousseriez, en renonçant à cet héritage que vous deviez conquérir pour lui, avec lui? Votre abdication, votre froideur, le découragent. Tandis que d’autre part...—D’autre part?» répéta Françoise haletante.—«Ah!» reprit Escaldas. «Il y a des liens bien attrayants qui risquent de retenir un homme pour toujours. La femme est belle et passionnée. L’enfant est délicieux. J’ai vu Gilbert se pencher sur ce petit avec des airs vraiment paternels.—Assez!... assez!...» ordonna Françoise.De nouveau elle se redressait, se soulevait de son siège, s’érigeait avec des raideurs et des frissons de martyre, mais dans un effort de volonté souveraine.Le Bolivien regardait cette frêle figure avec étonnement. Il ne savait plus qu’attendre de ses lèvres pâles. Il ne la reconnaissait plus. Ce n’était pas la Françoise, aux grâces espiègles, menues et coquettes, mais cachant sous ces légers dehors une vanité malade et une féroce jalousie, qu’il avait vue jouer dans le parc de Valcor avec Micheline, et darder de poignardants regards dans le dos de cette cousine trop privilégiée. Ce n’était pas la Françoise agressive du procès de Valcor, traînant son père dans les cabinets d’hommes de loi, les dents serrées, les traits tirés par l’effort constant de la lutte, marchant vers le but avec la vaillance tenace d’unefemme qui vise une triple conquête: revanche, fortune et amour. Ce n’était même plus la Françoise de tout à l’heure, si troublée au nom de celui qu’elle adorait, rougissante sous sa pâleur, et n’écoutant même pas les plans de combat soi-disant infaillibles de leur ancien allié, dans son naïf désir d’apprendre ce que devenait le fiancé oublieux. Elle le savait, maintenant, ce qu’il était devenu. Une personnalité nouvelle surgissait dans son âme sous le choc de la destinée,—ou plutôt non, la personnalité plus haute que toutes ces ébauches de la jeunesse, une conscience lentement préparée au cours des siècles par l’orgueilleuse vertu de toute sa race, se dégageait en elle d’un seul bond.—«Monsieur,» dit-elle à Escaldas, «puisque vous voyez souvent le prince de Villingen, voulez-vous accepter une commission pour lui?—Comment? bien volontiers...» balbutia l’autre, démonté sans savoir pourquoi, rien qu’à l’accent et à l’air de cette mince figure figée dans l’inaccessible.Tous deux, de nouveau, se tenaient debout. La petite chambre, d’une intimité mesquine, où le bureau, la table à ouvrage, disaient les vains travaux des heures vides, difficiles à remplir parce que l’espérance ne les enchante pas, commençait à s’assombrir par la tombée du crépuscule d’hiver dans la cour sans horizon. Les coups de marteau montaient d’en bas avec des rythmes obstinés, des résonances méchantes comme des mots. Que clouait-il, ce marteau têtu? Une caisse?... Un cœur?... Un cercueil?—«Vous direz à Gilbert,» prononça lentement Françoise, «qu’il doit épouser la mère de son enfant.—Vous n’y pensez pas!—Et,» ajouta-t-elle, «que moi, Françoise de Plesguen, je le lui conseille.»Escaldas restait béant. Il éprouvait la stupeur d’un homme qui aurait mis une allumette enflammée sur de l’amadou et qui en verrait surgir une fleur humide de rosée.—«Mademoiselle, songez à ce que vous décidez en ce moment. Vous vous perdez, vous perdez votre père, vous assurez le triomphe d’un criminel monstrueux. C’est au marquis de Valcor, ou, du moins, c’est au bandit qui se prétend tel, que vous sacrifiez vos droits, votre bonheur, votre amour, l’honneur de monsieur de Plesguen.—L’honneur de mon père est intact.—Vous savez bien que non. Vous savez bien ce qui reste, dans l’opinion, après cette histoire de faux, si infernalement machinée par votre spoliateur. Monsieur de Plesguen en a failli mourir. Vous me l’avez dit vous-même.»Elle se tut. Le Bolivien reprit:—«Si vous abandonnez Gilbert à votre vulgaire rivale, si vous dénouez l’engagement qui le lie à vous, au moment même où votre père renonce à revendiquer votre patrimoine, le prince perdra d’un seul coup sa foi dans vos sentiments pour lui, dans votre cause, et ses scrupules quant aux serments qu’il vous a faits. Je doute alors qu’il hésite à se rapprocher du marquis et à épouser Bertrande. Leur alliance et votre désistement après la validation sensationnelle que voussavez, consacreront le triomphe définitif du plus audacieux gredin qui jamais ait bravé la justice humaine et la justice divine. Vous et votre père, vous roulerez dans la boue. Chacun verra en vous des intrigants abjects, qui ont essayé, par les plus répugnants moyens, d’escroquer un titre et une fortune.»Un sourd cri de détresse et d’horreur jaillit de la gorge de Françoise. Elle tremblait, elle se tordait les mains. Qu’allait-elle répondre?Escaldas, croyant l’avoir convaincue, attendait la rétractation de l’ordre qu’elle lui donnait tout à l’heure. Il ne pouvait se persuader qu’elle l’avait dicté sincèrement, cet ordre. Certaines données psychologiques échappaient à sa mentalité inférieure. Il tenait compte de ce qu’il devinait et comprenait dans cette fille de race: la jalousie, l’ambition, la passion, la vanité, ce qu’elle partageait avec toutes ses sœurs du même sexe, et ce qu’elle détenait à un plus haut degré qu’aucune d’elles. Mais il ignorait aussi bien le puissant ressort de fierté que l’impulsion de l’antique droiture. Ces notions-là demeuraient indiscernables pour le métis.Jamais, d’ailleurs, il ne sut quel emportement soulevait cette âme bouleversée. Mllede Plesguen n’eut pas le loisir de lui répondre. Une porte venait de s’ouvrir, dans l’embrasure de laquelle apparaissait Marc de Plesguen, attiré par la voix du visiteur, celui-ci ayant inconsciemment haussé le ton.Escaldas, à le voir, se demanda si sa détention préventive avait duré six semaines ou six ans, tant son ancien allié lui parut changé moralementet physiquement. M. de Plesguen avait vieilli. Sa moustache et ses cheveux étaient aujourd’hui presque tout à fait blancs. Son long visage maigre semblait s’être vidé du peu de chair conservé jusque là. Ses yeux ternis s’emplissaient d’une tristesse obscure. Mais ce qui fit presque reculer le Bolivien fut l’expression menaçante que prit cette physionomie spectrale, quand la conscience de sa présence, à lui-même, y apparut.—«Hors d’ici!» cria le vieux gentilhomme, qui, après ce mot, resta trop suffoqué pour en prononcer un autre.—«Mon père,» dit Françoise en lui saisissant la main, «c’est moi qui ai fait entrer monsieur Escaldas.—Toi!»Il avait pris d’abord l’émotion de sa fille pour la révolte devant une intrusion grossière.—«J’avais si formellement défendu...» s’écria-t-il.Cependant il ne savait rien blâmer de ce qui convenait à sa fille. Le fait qu’elle recevait le Bolivien de son plein gré le calma quelque peu. D’un accent plus mesuré, il reprit:—«C’est la dernière fois que vous mettez les pieds ici, monsieur. Mademoiselle de Plesguen ne m’infligera plus la mortification de vous accueillir malgré moi. Vous vous êtes glissé dans notre existence paisible et digne, comme un reptile venimeux. Vous l’avez à jamais troublée, souillée, empoisonnée. Ce qui est abominable, c’est que, vil tentateur, vous avez tourné la tête de cette pauvre enfant par vos fallacieux mirages.Moi, je les avais repoussés avec dégoût. Rappelez-vous notre conversation dans le parc de Valcor. C’était fini là, si vous n’aviez lâchement égaré l’esprit d’une jeune fille. Vous essayez encore la même tactique. Prenez garde! Si je vous retrouve jamais en train de causer avec mademoiselle de Plesguen, soit ici, soit ailleurs, de son consentement ou par surprise, je vous tuerai ainsi qu’une vermine malfaisante. On me condamnera comme meurtrier, soit, mais non pas comme faussaire et comme votre complice.»José Escaldas manquait de bravoure physique. La seule menace de la mort lui donnait la chair de poule, et il ne douta pas un instant que celle-ci ne fût sérieuse. Il ne fit donc pas beaucoup de cérémonie pour sortir, et abrégea les politesses qui ne lui furent pas rendues.Lorsqu’il traversa la cour, les coups de marteau de l’emballeur meurtrirent ses fibres, où tressaillaient des illusions de chocs, de déchirements, de blessures. Il ne se rasséréna que dans la rue. Mais alors il se fit la réflexion que c’était dur d’avoir risqué sa peau contre Valcor pour s’exposer à la faire trouer par Plesguen. Ces gens-là parlaient de le tuer avec une désinvolture vraiment intolérable.«Et dire,» pensa-t-il, «que j’en entendrai peut-être autant de Gilbert, un jour ou l’autre! Il évitera ainsi de régler nos comptes. Car enfin il me doit quelque chose. J’ai perdu ma bonne sinécure au château de Valcor, je me démène depuis plus d’un an et finalement j’ai été coffré, tout cela pour échafauder sa fortune, à lui. S’il s’enrichit en épousant sa Bertrande, il n’aura pasle cœur, j’espère, de me laisser crever de faim. Mais crever pour crever, il y a une satisfaction que je me donnerai avant de passer dans l’autre monde, c’est de démasquer ce marquis du diable. Ah! celui-là m’offrirait maintenant un million que je cracherais dessus. Je veux voir cet homme-là au bagne. Je l’y verrai, nom de D...!
CŒURS ALTIERS
JoséEscaldas sortit du restaurant. Son sang de «pays chaud» lui bouillait dans les veines. Mais la colère, chez lui, n’était pas aveugle. Son esprit astucieux dominait vite les mouvements intérieurs désordonnés, remettait les choses en place, prévoyait et réglait le parti à tirer des plus exaspérantes conjonctures.
La marche le calma peu à peu.
D’abord il allait au hasard. Puis son pas se ralentit, hésita, et finalement changea de direction. Après avoir traversé les Tuileries, il franchit le pont Royal, et pénétra dans la rue du Bac.
De loin, comme il se préparait à tourner dans la rue de Verneuil, il jeta un coup d’œil vers l’hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques indices de l’événement du matin. Mais il nedistingua même pas la grande porte, cachée dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps des communs. Les tentures funèbres avaient été retirées. Devant, la foule passait, indifférente. Pas une tête détournée, pas un regard, ne rappelait la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à l’heure.
Cependant une voiture, entre toutes celles dont le flot remontait la rue, avec des ressauts et des arrêts d’encombrement, fixa soudain l’attention d’Escaldas. Il reconnut le coupé sombre, aux panneaux discrètement armoriés, à la livrée de grand deuil, au nerveux attelage, qu’il avait remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le store à demi baissé de la portière, Escaldas vit de longs voiles ténébreux. La tache blanche d’une manchette d’homme lui fit reconnaître le geste de deux mains gantées de noir, une plus petite, l’autre plus forte, qui s’étreignaient. Il devina. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline revenaient ensemble de la déchirante cérémonie, où l’usage avait maintenu séparées leurs deux douleurs.
«Vous en verrez bien d’autres!» gronda férocement le Bolivien en tournant sur ses talons.
Il suivit le trottoir de la rue de Verneuil et pénétra sous une porte cochère, encombrée par la voiture à bras d’un emballeur. On sortait des caisses en bois blanc, aux dimensions bizarres. D’autres caisses en formation résonnaient, dans la cour, sous des coups de marteau.
Cette cour, de proportions charmantes, s’encadraitde façades aux jolies fenêtres Louis XIII. La maison était l’ancien hôtel de Plesguen, aujourd’hui divisé en appartements, qui ne se louaient pas très cher, à cause de leur distribution hétéroclite et du manque absolu des commodités modernes.
Sans demander à la concierge si les personnes qu’il allait voir se trouvaient chez eux, Escaldas gagna l’escalier B, au fond de la cour, à droite, monta deux étages, sur des marches parquetées et cirées qui n’étaient pas les nobles degrés de pierre, à rampe de fer forgé, de l’escalier principal. Il sonna à une porte, que protégeait un battant de drap vert.
Une bonne vint ouvrir.
—«Monsieur de Plesguen, s’il vous plaît?»
La femme rougit, balbutia, comme embarrassée par une consigne, qu’elle n’avait pas la présence d’esprit d’exécuter.
—«Si Monsieur n’est pas là, pourrai-je parler à mademoiselle de Plesguen?»
Il pénétra sans façon dans l’antichambre, ajoutant très haut:
—«J’ai des choses de la plus haute importance à lui dire.»
Sa voix de clairon, aux notes roulantes, vibra contre les boiseries.
Une porte intérieure, poussée contre, seulement, s’écarta, laissa voir une silhouette mince, un visage pâle, des cheveux d’un blond délicat.
—«Chut!... monsieur Escaldas... Si mon père vous entend, il va vous défendre d’entrer.
—Mademoiselle, par pitié pour vous, recevez-moi.Vous ne savez pas de quel intérêt il s’agit,» insista le Bolivien, baissant le ton.
La jeune fille restait interdite, ne voulant pas, n’osant pas... A la fin le désir de savoir fut le plus fort.
—«Venez par ici,» fit-elle, tout en mettant un doigt sur sa bouche à l’intention de la domestique.
Ils suivirent un corridor obscur—court d’ailleurs. Puis la clarté reparut. Mllede Plesguen introduisit le visiteur dans une petite pièce qui tenait de la lingerie, de la salle d’études et du cabinet de débarras. De hautes armoires, fixées au mur, en remplissaient une partie. Il y avait un petit bureau, où l’on avait dû récemment écrire, et, devant la fenêtre, une table à ouvrage avec une tapisserie commencée. Le bruit du marteau scandait la paix vieillotte et attristée de cette espèce de boudoir pauvre, et de cette demeure tout autour, calme dans une rue calme, avec l’amas des souvenirs entre ses murs noircis.
La jeune maîtresse de céans ferma la croisée, ouverte malgré la saison pour faire reprendre le feu dans la grille d’une petite cheminée. Les coups de marteau résonnèrent plus sourds.
—«Asseyez-vous, monsieur,» dit la jeune fille avec une politesse froide.
Françoise de Plesguen avait perdu cette grâce mignarde et rieuse, qui, à seize ans, lui donnait l’air d’une espiègle figure de Watteau. Elle en avait moins de vingt, et, déjà, la jeunesse s’effaçait sur ce fin visage, par l’expression fiévreuse, douloureuse, tendue. Le teint plombé, l’éclat durci des yeux clairs, gâtait irrémédiablementune beauté qui n’eût été, au mieux, que celle «du diable», mais qui aurait paru réelle avec de la fraîcheur et de la gaieté.
Les yeux d’Escaldas s’attachèrent, en un étonnement visible, sur la robe noire, sans un fil de lingerie blanche, qui amortissait encore cette physionomie éteinte.
—«Je porte le deuil de ma tante, qu’on a enterrée aujourd’hui, sans que je puisse me joindre à ceux qui la pleurent,» expliqua Mllede Plesguen, avec une amertume rancunière.
—«Votre tante!» s’exclama le Bolivien.
—«Le marquis de Valcor est mon oncle à la mode de Bretagne, le cousin germain de mon père,» reprit-elle, les lèvres pincées.
—«Alors, moi,» dit Escaldas ironiquement, «j’ai échafaudé une histoire insensée, j’ai fait des faux pour vous réintégrer, vous et votre père, dans une fortune et dans des droits héréditaires que j’aurais prétendu à tort vous avoir été escroqués. Pourquoi?... Pour une commission sans doute. A-t-il jamais été question, entre nous, d’une telle commission?
—Si le fait eût été exact, naturellement, notre reconnaissance...»
Escaldas ricana.
—«Mais,» poursuivit-elle, «vous nous avez entraînés dans un abîme de honte et de remords. Mon père en meurt. Quant à moi...»
Un affreux tressaillement de souffrance passa sur cette jeune figure.
—«Mademoiselle,» dit le Bolivien, avec un accent d’une force impressionnante, «je ne puisvous faire des serments. Vous ne croiriez pas aux invocations les plus sacrées, dans la bouche d’un homme qui n’est ni de votre race, ni de votre caste, sortant de prison sous une inculpation qu’on n’a pu prouver, d’ailleurs, mais à laquelle vous croyez, vous; d’un homme, envers lequel vous n’avez maintenant que défiance et mépris. Cependant, regardez-moi, écoutez-moi... Aussi vrai que j’ai eu une mère, aussi vrai que rien ne me ferait blasphémer sa mémoire, je suis absolument certain qu’il n’y a pas de marquis de Valcor, en dehors de votre père, monsieur de Plesguen. L’homme qui porte ce titre est un imposteur. En apparence, et seulement en apparence, il a réfuté ou esquivé les preuves que je vous avais fournies. Ces preuves restent intactes. Et je les reconstituerai. Si ce n’est pas pour vous, ce sera pour moi. J’y laisserai plutôt ma vie.»
L’âpre sincérité de son accent troubla Françoise. Elle regarda l’homme en silence, puis elle eut un geste découragé.
—«Vous êtes convaincu, peut-être,» dit-elle. «Admettons que la fausse lettre n’ait pas été fabriquée par vous...
—Merci!... Vous n’admettez, d’ailleurs, que l’évidence, puisque le Parquet a rendu une ordonnance de non-lieu.
—Mon père ne l’admet pas, lui, cette évidence. Jamais il n’aura plus affaire avec quelqu’un qui lui a fourni des documents aussi équivoques. Songez donc qu’on a failli l’arrêter, lui aussi! Son revolver ne le quittait plus. Il se serait tué. Je l’ai empêché une fois de le faire. Le soupçon dont son nom reste sali le rend fou.
—Raison de plus pour chercher la lumière.
—Il ne peut croire que vous la déteniez.»
Escaldas eut un mouvement qui signifiait: «Nous verrons bien!» Puis, changeant de ton, il reprit:
—«Je pensais me buter à cette obstination. Aussi ne suis-je pas venu pour plaider la cause de votre intérêt.
—Et quelle cause donc?
—Celle de votre cœur, mademoiselle Françoise.»
Elle se redressa. La pudeur offensée fit monter le rose à ses joues pâles. De tels mots dans la bouche d’un être pareil! Son cœur, son amour, servant de ressort aux intrigues de ce vil personnage!
—«Je vous en prie, monsieur!...»
Cependant la formule d’interdiction s’exhala sans énergie. Cet Escaldas, malgré son âme louche, ne possédait-il pas les secrets de Gilbert? Ne vivait-il pas dans son intimité?
—«Ne vous révoltez pas, mademoiselle Françoise,» reprenait-il d’une voix insidieuse, nuancée d’un hypocrite respect. «Ne vous rappelez-vous pas cette soirée de fête, au château de Valcor, où je vous ai surprise dans le dépit de voir le prince danser le cotillon avec une autre que vous?
—Avec ma cousine Micheline.
—Avec celle qui n’est pas votre cousine... Avec la fille de l’aventurier. Que vous ai-je dit alors?
—Que vous amèneriez le prince à mes pieds.
—L’ai-je fait?
—Oh!» dit-elle, «si j’avais su par quel moyen! Mais j’étais une petite folle. Vous aviez jadis ébloui mon enfance par des récits de pays lointains et fantastiques. Pour un peu, je vous aurais cru magicien. Ce soir-là, je perdais la tête. D’ailleurs, j’étais une enfant. J’ai depuis vécu plus d’années qu’il ne s’est passé de mois. Je connais la vie et les hommes. Vous avez décidé le prince à demander ma main parce que vous avez eu l’habileté de lui faire voir en moi la véritable héritière de Valcor.
—Pardon. Je vous savais aimée du prince. Il ne courtisait Micheline que parce que sa situation lui interdisait d’épouser une jeune fille pauvre. Réfléchissez. Se fût-il donné corps et âme à votre cause sans amour pour vous? Avec la moindre préférence pour celle dont vous étiez jalouse, il n’avait qu’à lui garder son dévouement. N’a-t-il pas été l’arbitre de cette affaire? Sans lui, votre père ne s’y serait jamais lancé.»
Raisonnement spécieux. Comment n’aurait-il pas porté la persuasion dans un cœur aussi désireux de croire? Il y manquait un élément, dont l’absence faussait tout: la conviction chez Gilbert, repoussé par Mllede Valcor, que jamais celle-ci ne consentirait à l’épouser,—conviction qui n’allait pas sans haine et désir de vengeance. Françoise avait entendu, de ses propres oreilles, les déclarations et leur nette réplique. Mais cette idée que le prince était contraint à un riche mariage, lui semblait suffisante pour atténuer aujourd’hui ce cuisant souvenir de son empressement auprès de Micheline.
—«Je n’ai pas besoin de vous rappeler,» continuait le Bolivien d’un accent moelleux, «que Villingen a risqué dans la partie dont vous étiez l’enjeu, les débris de sa fortune. Davantage même. Il s’est couvert de dettes. Ce n’est pas monsieur de Plesguen, ce n’est pas moi, qui pouvions faire certaines dépenses: honoraires des gens de loi, recherches exécutées en Amérique, déplacements de témoins, tels que ce Pabro, qu’on a si étrangement supprimé en route.
—Supprimé?...
—Certes. Ne vous ai-je pas dit que je réunis de nouveaux indices, de nouvelles preuves? Mais vous ne voulez rien écouter sur le fond de l’affaire.»
La pauvre amoureuse ne fit même pas attention à cette dernière phrase. Tout entière aux préoccupations que l’adroit métis avait suscitées en elle, Françoise murmura:
—«Si le prince de Villingen poursuivait autre chose que la chimérique fortune dont il me supposait l’héritière, il n’aurait pas cessé de nous voir dès que tout a semblé perdu. Depuis la validation par la Chambre de l’élection de Valcor, et le désistement de mon père, il n’a pas mis les pieds chez nous.
—C’est ce désistement qu’il ne vous pardonne pas.
—Que lui importe, si ses sentiments sont désintéressés?
—Désintéressés! Ah! ma pauvre enfant,» s’écria le Bolivien, tombant à la familiarité, avec une jeune fille qu’il avait vue grandir, et qui, en un moment pareil, ne s’en formalisait pas.«Comment voulez-vous qu’il se désintéresse de vos droits, de votre avenir? Qu’il supporte sans irritation une pareille reculade? Puis, qui est-ce qui est absolument désintéressé en ce monde? Vous exigez l’impossible. Même désintéressé d’intentions, le prince ne peut plus l’être de fait. Je vous répète qu’il s’est follement endetté dans l’assurance de notre commune réussite—follement. Le crédit s’offrait de lui-même quand on le considérait comme le champion autorisé des véritables ayants droit au marquisat de Valcor. Il a eu le tort d’en abuser, de ce crédit. Maintenant sa situation est inextricable.»
Mllede Plesguen, dont, malgré son assurance de tout à l’heure, les vingt ans ignoraient beaucoup de la vie et des hommes, ne se douta pas que le beau Gilbert s’était moins servi de ce crédit pour les dépenses du procès que pour ses plaisirs, et surtout que pour le jeu, où il avait fait de lamentables pertes. Mais elle s’énerva de ces considérations d’argent, alors qu’elle attendait autre chose.
—«Enfin,» dit-elle sèchement, «qu’y puis-je? Le prince de Villingen ne peut attendre que nous compensions ses sacrifices. Nous aussi, à cette navrante aventure, nous avons perdu le peu que nous possédions.
—Ne le prenez pas ainsi, mademoiselle Françoise. Le prince ne connaît rien de ma démarche auprès de vous. C’est un galant homme. Mais il y a un proverbe qui dit: «Nécessité n’a pas de loi.» J’ajouterai: «pas même celles de la chevalerie.» Vous allez perdre celui que vous aimez et qui vous aime. Et cela faute d’un peu de caractèreet de persévérance. Vous allez jeter votre Gilbert dans les bras d’une rivale.
—D’une rivale!...»
La secousse galvanisa la taille frêle de Françoise. Le calme voulu de sa physionomie disparut dans la pâleur accentuée des traits, la convulsion des lèvres.
—«Et d’une rivale indigne de vous,» appuya le Bolivien, satisfait de l’impression produite.
—«Alors ce n’est pas Micheline!» s’écria Françoise.
Même dans sa haineuse jalousie contre cette compagne d’enfance, qui toujours l’avait emporté sur elle, comment ne pas attester la rare valeur de cette créature d’exception?
Escaldas eut un rire bref.
—«Micheline?... Je ne vois pas bien le soi-disant Valcor donnant sa fille à l’homme qui lui dénie sa personnalité sociale, et qui allongea un si sensible coup d’épée dans sa personnalité physique. Sa fille?... J’entends celle qui consacre si magnifiquement son usurpation, celle qui mêle son sang de malandrin à l’illustre sang des Servon-Tanis. Pour ce qui est de l’autre...
—Que voulez-vous dire?
—Vous rappelez-vous, mademoiselle Françoise, une petite pauvresse, fille de pêcheurs, qui a certainement rôdé autour de vous dans le parc de Valcor, quand vous y jouiez, avec votre pseudo-cousine, admettant parfois à vos parties la marmaille du voisinage?... Une nommée Bertrande?...
—Bertrande?» répéta Mllede Plesguen en interrogeant ses souvenirs. «Bertrande?... Attendez donc... Vous ne voulez pas parler de Bertrande Gaël?
—Si, précisément.
—Oh! celle-là ne se confondait pas avec ce que vous appelez «la marmaille du pays». Elle appartenait à une famille très protégée du château. Seulement mon oncle...—je veux dire monsieur de Valcor—la tint de plus en plus à distance à mesure qu’elle grandit. Cette petite ressemblait à Micheline d’une façon que les parents de celle-ci trouvaient gênante.
—Parbleu!
—Comment?
—Monsieur de Plesguen ne vous a donc pas appris qu’au moment de ce coup de théâtre à la Chambre, et de son absurde désistement, nous tenions une piste, nous établissions que le soi-disant marquis n’était autre que le marin Bertrand Gaël, disparu à la suite d’un naufrage, et père de cette petite fille?...
—Mon père m’a dit un jour: «Ils font fausse route. Chercher qui est cet homme, c’est se créer autant d’énigmes qu’il y a d’êtres disparus depuis vingt ans. Tenons-nous-en donc à prouver ce qu’il n’est pas.» Et comme je lui demandais: «Ils mettent donc un nom en avant. Lequel?»
—«Je me garderai de le prononcer. C’est trop redoutablement grave,» répliqua-t-il. Ensuite je n’eus plus l’occasion de le demander, car la catastrophe arriva.
—Ce nom, c’était: Bertrand Gaël.
—Et vous osez appeler sa fille, cette fille de rien, «ma rivale»? prononça hautainementFrançoise qui, dans le drame où se jouait leur destinée, ne voyait que son amour.
—Je vous demande pardon de ce que je vais vous apprendre, mademoiselle. Le prince de Villingen a séduit cette Bertrande Gaël, qui l’a suivi ici, à Paris. Elle y travaille comme dentellière.»
Le pâle visage de Mllede Plesguen s’incendia. Elle demeura une minute interdite. Puis elle dit, d’un ton méprisant:
—«Séduite?... Est-ce qu’on séduit des misérables de ce genre? Qu’il ait répondu à ses effronteries par un caprice, je n’ai pas à le savoir. Ce sont choses qui n’existent pas pour ma pensée. Je vous trouve osé de m’en entretenir. Cela me punit de vous avoir reçu et écouté. C’est assez, n’est-ce pas, monsieur.»
Elle se leva, presque belle à cet instant, par la virginale fierté, la dignité de race, la vibrante révolte de sa fine personne, à l’élégant maintien héréditaire.
Le Bolivien se leva aussi, mais pour insister, très humble.
—«Mademoiselle, croyez bien que je ne vous manquerais pas de respect jusqu’à vous apporter un racontar vilain et inutile. Mais il y a une vérité que vous devez connaître. Le moment est sérieux. Ce n’est pas seulement votre fortune, c’est votre bonheur, c’est votre amour, qu’une prompte résolution de vous sauverait sans doute aujourd’hui.
—Comment, monsieur, mêlez-vous le mot d’amour à la basse aventure que vous me révélez?
—Si l’aventure est basse, elle peut mener à un dénouement assez haut. Le marquis de Valcor offre à Gilbert Gairlance la dot que celui-ci voudra—vous entendez, qu’il voudra—pour faire de Bertrande une princesse de Villingen.
—Il l’épouserait!» cria Françoise.
Son terne visage, ses yeux pâles, étincelèrent, transfigurés d’effroi, d’indignation.
—«Ce ne serait pas le vil marché, impossible à conclure pour un homme qui n’a pas abdiqué tout sentiment d’honneur. Cette jeune fille est belle, irréprochable—du moins pour lui—et, de plus, il y a un enfant.
—Un enfant!» murmura Mllede Plesguen.
Elle retomba sur sa chaise. Ses jambes ne la soutenaient plus. Un égarement douloureux changeait de nouveau sa physionomie. L’éclat passager s’effaçait comme sous la tombée d’un linceul.
—«Ne vous désolez pas, que diable!» dit un peu brutalement Escaldas, que le remords et la pitié prirent à la gorge, malgré sa grossière nature. «Vous jugiez mieux tout à l’heure en appréciant comme une escapade sans conséquence cet épisode presque inévitable d’une vie de garçon. Les conséquences... c’est à vous d’empêcher qu’il ne s’en suive. Mais, dame, quand un intérêt d’argent aussi immédiat s’accorde avec ce que certaines consciences peuvent considérer comme un devoir et certains cœurs tendres comme une... hé! hé!... comme une sollicitation... très douce... peut-on savoir ce qui se passera dans l’esprit d’un être charmant, maisun peu léger, très friand de joies positives, tel que notre aimable prince?»
Le métis parlait d’abondance, encouragé par la muette ardeur et le regard fixe, halluciné, qui semblaient, chez Françoise, les signes d’une attention intense.
C’était bien peut-être cela. Car la malheureuse voulait tout savoir. Mais c’était encore autre chose. C’était la montée étourdissante des sentiments inconnus d’elle-même, déchaînés tout à coup dans le fond de son être, comme par l’arrachement d’une digue, en cette foudroyante irruption de la vie à travers son rêve ignorant de vierge. Elle écoutait les grondements de désastre, dans sa pauvre âme violentée, saccagée, sans prévoir encore ce qui flotterait d’héroïsme ou de lâcheté, de désespoir ou de force vengeresse, parmi la poussière des décombres.
Toutefois, comme Escaldas lui répétait que toutes les péripéties du lendemain dépendaient d’elle seule, Mllede Plesguen demanda, d’une voix aussi brisée que toute sa personne:
—«Mais que puis-je? Vraiment, je ne comprends pas.
—Vous ne comprenez pas? Mais vous n’avez qu’à décider votre père à reprendre ses poursuites contre le gredin qui vous a dépouillés. Tout est là. Le prince de Villingen n’a pas encore douté une minute de votre bon droit, ni de l’imposture infâme. Il exècre Valcor. Il le méprise. Pour lui, c’est un brigand déguisé en marquis. Supposez que cette conviction s’émousse. Pourquoi alors ne pas accepter d’un gentilhomme la main d’une jeune femme quece gentilhomme saurait rendre acceptable, même socialement, et la dot? Quel serait son tort envers vous? N’est-ce pas vous-même qui le repousseriez, en renonçant à cet héritage que vous deviez conquérir pour lui, avec lui? Votre abdication, votre froideur, le découragent. Tandis que d’autre part...
—D’autre part?» répéta Françoise haletante.
—«Ah!» reprit Escaldas. «Il y a des liens bien attrayants qui risquent de retenir un homme pour toujours. La femme est belle et passionnée. L’enfant est délicieux. J’ai vu Gilbert se pencher sur ce petit avec des airs vraiment paternels.
—Assez!... assez!...» ordonna Françoise.
De nouveau elle se redressait, se soulevait de son siège, s’érigeait avec des raideurs et des frissons de martyre, mais dans un effort de volonté souveraine.
Le Bolivien regardait cette frêle figure avec étonnement. Il ne savait plus qu’attendre de ses lèvres pâles. Il ne la reconnaissait plus. Ce n’était pas la Françoise, aux grâces espiègles, menues et coquettes, mais cachant sous ces légers dehors une vanité malade et une féroce jalousie, qu’il avait vue jouer dans le parc de Valcor avec Micheline, et darder de poignardants regards dans le dos de cette cousine trop privilégiée. Ce n’était pas la Françoise agressive du procès de Valcor, traînant son père dans les cabinets d’hommes de loi, les dents serrées, les traits tirés par l’effort constant de la lutte, marchant vers le but avec la vaillance tenace d’unefemme qui vise une triple conquête: revanche, fortune et amour. Ce n’était même plus la Françoise de tout à l’heure, si troublée au nom de celui qu’elle adorait, rougissante sous sa pâleur, et n’écoutant même pas les plans de combat soi-disant infaillibles de leur ancien allié, dans son naïf désir d’apprendre ce que devenait le fiancé oublieux. Elle le savait, maintenant, ce qu’il était devenu. Une personnalité nouvelle surgissait dans son âme sous le choc de la destinée,—ou plutôt non, la personnalité plus haute que toutes ces ébauches de la jeunesse, une conscience lentement préparée au cours des siècles par l’orgueilleuse vertu de toute sa race, se dégageait en elle d’un seul bond.
—«Monsieur,» dit-elle à Escaldas, «puisque vous voyez souvent le prince de Villingen, voulez-vous accepter une commission pour lui?
—Comment? bien volontiers...» balbutia l’autre, démonté sans savoir pourquoi, rien qu’à l’accent et à l’air de cette mince figure figée dans l’inaccessible.
Tous deux, de nouveau, se tenaient debout. La petite chambre, d’une intimité mesquine, où le bureau, la table à ouvrage, disaient les vains travaux des heures vides, difficiles à remplir parce que l’espérance ne les enchante pas, commençait à s’assombrir par la tombée du crépuscule d’hiver dans la cour sans horizon. Les coups de marteau montaient d’en bas avec des rythmes obstinés, des résonances méchantes comme des mots. Que clouait-il, ce marteau têtu? Une caisse?... Un cœur?... Un cercueil?
—«Vous direz à Gilbert,» prononça lentement Françoise, «qu’il doit épouser la mère de son enfant.
—Vous n’y pensez pas!
—Et,» ajouta-t-elle, «que moi, Françoise de Plesguen, je le lui conseille.»
Escaldas restait béant. Il éprouvait la stupeur d’un homme qui aurait mis une allumette enflammée sur de l’amadou et qui en verrait surgir une fleur humide de rosée.
—«Mademoiselle, songez à ce que vous décidez en ce moment. Vous vous perdez, vous perdez votre père, vous assurez le triomphe d’un criminel monstrueux. C’est au marquis de Valcor, ou, du moins, c’est au bandit qui se prétend tel, que vous sacrifiez vos droits, votre bonheur, votre amour, l’honneur de monsieur de Plesguen.
—L’honneur de mon père est intact.
—Vous savez bien que non. Vous savez bien ce qui reste, dans l’opinion, après cette histoire de faux, si infernalement machinée par votre spoliateur. Monsieur de Plesguen en a failli mourir. Vous me l’avez dit vous-même.»
Elle se tut. Le Bolivien reprit:
—«Si vous abandonnez Gilbert à votre vulgaire rivale, si vous dénouez l’engagement qui le lie à vous, au moment même où votre père renonce à revendiquer votre patrimoine, le prince perdra d’un seul coup sa foi dans vos sentiments pour lui, dans votre cause, et ses scrupules quant aux serments qu’il vous a faits. Je doute alors qu’il hésite à se rapprocher du marquis et à épouser Bertrande. Leur alliance et votre désistement après la validation sensationnelle que voussavez, consacreront le triomphe définitif du plus audacieux gredin qui jamais ait bravé la justice humaine et la justice divine. Vous et votre père, vous roulerez dans la boue. Chacun verra en vous des intrigants abjects, qui ont essayé, par les plus répugnants moyens, d’escroquer un titre et une fortune.»
Un sourd cri de détresse et d’horreur jaillit de la gorge de Françoise. Elle tremblait, elle se tordait les mains. Qu’allait-elle répondre?
Escaldas, croyant l’avoir convaincue, attendait la rétractation de l’ordre qu’elle lui donnait tout à l’heure. Il ne pouvait se persuader qu’elle l’avait dicté sincèrement, cet ordre. Certaines données psychologiques échappaient à sa mentalité inférieure. Il tenait compte de ce qu’il devinait et comprenait dans cette fille de race: la jalousie, l’ambition, la passion, la vanité, ce qu’elle partageait avec toutes ses sœurs du même sexe, et ce qu’elle détenait à un plus haut degré qu’aucune d’elles. Mais il ignorait aussi bien le puissant ressort de fierté que l’impulsion de l’antique droiture. Ces notions-là demeuraient indiscernables pour le métis.
Jamais, d’ailleurs, il ne sut quel emportement soulevait cette âme bouleversée. Mllede Plesguen n’eut pas le loisir de lui répondre. Une porte venait de s’ouvrir, dans l’embrasure de laquelle apparaissait Marc de Plesguen, attiré par la voix du visiteur, celui-ci ayant inconsciemment haussé le ton.
Escaldas, à le voir, se demanda si sa détention préventive avait duré six semaines ou six ans, tant son ancien allié lui parut changé moralementet physiquement. M. de Plesguen avait vieilli. Sa moustache et ses cheveux étaient aujourd’hui presque tout à fait blancs. Son long visage maigre semblait s’être vidé du peu de chair conservé jusque là. Ses yeux ternis s’emplissaient d’une tristesse obscure. Mais ce qui fit presque reculer le Bolivien fut l’expression menaçante que prit cette physionomie spectrale, quand la conscience de sa présence, à lui-même, y apparut.
—«Hors d’ici!» cria le vieux gentilhomme, qui, après ce mot, resta trop suffoqué pour en prononcer un autre.
—«Mon père,» dit Françoise en lui saisissant la main, «c’est moi qui ai fait entrer monsieur Escaldas.
—Toi!»
Il avait pris d’abord l’émotion de sa fille pour la révolte devant une intrusion grossière.
—«J’avais si formellement défendu...» s’écria-t-il.
Cependant il ne savait rien blâmer de ce qui convenait à sa fille. Le fait qu’elle recevait le Bolivien de son plein gré le calma quelque peu. D’un accent plus mesuré, il reprit:
—«C’est la dernière fois que vous mettez les pieds ici, monsieur. Mademoiselle de Plesguen ne m’infligera plus la mortification de vous accueillir malgré moi. Vous vous êtes glissé dans notre existence paisible et digne, comme un reptile venimeux. Vous l’avez à jamais troublée, souillée, empoisonnée. Ce qui est abominable, c’est que, vil tentateur, vous avez tourné la tête de cette pauvre enfant par vos fallacieux mirages.Moi, je les avais repoussés avec dégoût. Rappelez-vous notre conversation dans le parc de Valcor. C’était fini là, si vous n’aviez lâchement égaré l’esprit d’une jeune fille. Vous essayez encore la même tactique. Prenez garde! Si je vous retrouve jamais en train de causer avec mademoiselle de Plesguen, soit ici, soit ailleurs, de son consentement ou par surprise, je vous tuerai ainsi qu’une vermine malfaisante. On me condamnera comme meurtrier, soit, mais non pas comme faussaire et comme votre complice.»
José Escaldas manquait de bravoure physique. La seule menace de la mort lui donnait la chair de poule, et il ne douta pas un instant que celle-ci ne fût sérieuse. Il ne fit donc pas beaucoup de cérémonie pour sortir, et abrégea les politesses qui ne lui furent pas rendues.
Lorsqu’il traversa la cour, les coups de marteau de l’emballeur meurtrirent ses fibres, où tressaillaient des illusions de chocs, de déchirements, de blessures. Il ne se rasséréna que dans la rue. Mais alors il se fit la réflexion que c’était dur d’avoir risqué sa peau contre Valcor pour s’exposer à la faire trouer par Plesguen. Ces gens-là parlaient de le tuer avec une désinvolture vraiment intolérable.
«Et dire,» pensa-t-il, «que j’en entendrai peut-être autant de Gilbert, un jour ou l’autre! Il évitera ainsi de régler nos comptes. Car enfin il me doit quelque chose. J’ai perdu ma bonne sinécure au château de Valcor, je me démène depuis plus d’un an et finalement j’ai été coffré, tout cela pour échafauder sa fortune, à lui. S’il s’enrichit en épousant sa Bertrande, il n’aura pasle cœur, j’espère, de me laisser crever de faim. Mais crever pour crever, il y a une satisfaction que je me donnerai avant de passer dans l’autre monde, c’est de démasquer ce marquis du diable. Ah! celui-là m’offrirait maintenant un million que je cracherais dessus. Je veux voir cet homme-là au bagne. Je l’y verrai, nom de D...!