IX

IXL’APACHELeBolivien José Escaldas avait bien cru, pendant quelque temps, que l’«Affaire Valcor» allait ressusciter. Il avait mis la main sur des données imprévues, si extraordinaires, que Marc de Plesguen lui-même, en dépit de tous ses scrupules, n’hésiterait pas à recommencer le procès.D’ailleurs, on pouvait se passer du vieux maniaque. C’était maintenant lui, Escaldas, qui tenait le dénouement du drame. Il agirait pour son compte. On l’avait accusé de faux, il déposerait une plainte en diffamation, sûr de démontrer maintenant où était le faussaire. Même sans se porter partie, il pourrait faire agir directement le Ministère public, tant les charges qu’il développerait contre son adversaire apparaissaient graves. Cette fois, le pseudo-marquis serait pris à son crime comme dans une souricière. Ce qu’on appelle en jurisprudence le «fait nouveau» venait de se produire. Et quel fait! Lourdde quelle signification formidable! Et par quel miracle du hasard Escaldas ne l’avait-il pas découvert!Le métis, en se fixant à Paris, s’était logé aussi près que possible du prince de Villingen. Mais, comme celui-ci habitait rue Cambacérès, dans un quartier élégant, où ne se trouvent guère les garnis à bon marché tels qu’en cherchait son acolyte, celui-ci avait dû se réfugier plus haut, vers les boulevards extérieurs. Il avait fini par louer une petite chambre dans une maison meublée de la rue de Lévis, aux Batignolles, demeure dont la malpropreté n’était pas pour gêner ce demi-Indien, et dont la louche apparence ne l’offusquait pas davantage.Ce qui lui semblait plus pénible, à lui qui avait couru les forêts infinies de l’Amérique, et vécu à l’aise dans le château seigneurial de Valcor, c’était l’étroitesse de son gîte. Les ailes de son imagination en crevaient les murs. Il se revoyait bientôt, dans ce domaine splendide de Bretagne, non plus en parasite toléré, sans cesse sous la menace d’un soupçon ou d’un caprice du maître, mais en bienfaiteur adulé, en Providence tutélaire, s’engraissant du tribut de ceux qui lui devaient leur patrimoine.Les primitifs sont comme les enfants. Ils ne voient pas de distance entre leur rêve et sa réalisation. Ce métis, encore si près de la sauvagerie, vivait embusqué dans son intrigue, au sein de la civilisation parisienne, comme un de ses fauves ancêtres dans un fourré inextricable de la Selve: l’œil guettant la proie, la main remplie de flèches empoisonnées.Sa brutale nature s’arrangeait des basses mœurs faubouriennes, qu’éclairaient, non loin de sa demeure, les becs de gaz allumés dès que la nuit tombe, entre les ormes rabougris des excentriques boulevards.Chaque soir il s’en allait du côté de Montmartre, se grisant à l’odeur de l’asphalte imprégné de poussière ou de pluie, aux relents des cafés, des restaurants, des mastroquets, des beuglants, de tous ces antres violemment éclairés, où l’on mange, où l’on boit, où l’on chante, sous la grande ombre lugubre de la Butte, coiffée par sa basilique-fantôme.Surtout, la bête mal domptée que ce «pays chaud» sentait gronder dans ses veines, s’alléchait aux rencontres hasardeuses, aux provocantes occasions, pullulant devant ces repaires de bas plaisirs. Même s’il n’en profitait pas, il en humait avec une immonde satisfaction l’odeur de vice. L’argent seul lui faisait défaut pour se rouler à sa guise dans ce torrent de débauche.Une nuit, José Escaldas monta par les ruelles tortueuses de la Butte, vers un paradis momentané où le guidait ce qui avait peut-être été un ange, mais ce qui n’y ressemblait plus guère, une pauvre créature, encore presque jolie sous des cheveux blonds en broussaille et dans un corsage en satinette cerise. Elle lui dit s’appeler la Môme-Cervelas, et ce nom parfumé de poésie acheva de subjuguer le cœur inflammable du Bolivien.Cette aventure ne serait certes pas de celles qu’un Escaldas même se soucierait de raconter,si une coïncidence presque fantastique n’y avait donné une importance capitale.Le logis où la Môme-Cervelas conduisit sa conquête se trouvait comme perché dans un chaos de vieilles constructions bizarres, au-dessus de jardinets inégaux, vrais jardins suspendus, sans rien de babylonien, à l’angle de la rue de Ravignan. Dans la plus belle des deux chambres décorées avec un luxe de foire, Escaldas aperçut avec stupéfaction une espèce de panoplie formée d’armes et de parures indiennes, qu’il reconnut immédiatement pour des objets authentiques, provenant de quelque tribu du bassin de l’Amazone.Cela l’intéressa, naturellement. Il questionna la jeune femme, qui, aussitôt, prit un air d’importance.—«Ah! vous avez du flair, vous,» déclara-t-elle. «Tous ceux qui viennent ici» (et elle ne rougit pas de ce pluriel multiple et candide) «se fichent de ça. Ils prétendent que j’ai dû chiper ce fourbi à de faux sauvages de l’Exposition. Mais c’est pas du toc. Mon petit homme a rapporté ça des pays pour de vrai.—De quels pays?—Ah! pour les noms, je suis pas trop calée, vous savez. C’est pas comme lui, qui a une mémoire!... Il parle toutes les langues, et la preuve, c’est qu’il voyage comme interprète.»Par un brusque rappel de souvenirs, ce mot d’interprète évoqua chez Escaldas la pensée de l’introuvable individu, compagnon de bord du vieux Pabro, et peut-être son mystérieux assassin, qui, n’ayant pas été, faute de preuves, retenupar la justice, avait disparu sans laisser de traces. Dans sa déposition à Bordeaux, l’homme avait dit s’appeler Mindel et venir de Buenos-Ayres, où il était employé comme interprète dans un hôtel. Il avait présenté d’acceptables références. On l’avait relâché. Pourquoi aurait-il jeté à la mer un vieillard pauvre, inoffensif, dont le mince bagage et les maigres valeurs avaient été retrouvés intacts? Plus tard, bien des commentaires avaient couru, quand ce personnage avait spontanément envoyé au Parquet la lettre dérobée à Pabro, cette lettre sur laquelle Escaldas, Gairlance et Plesguen comptaient pour accabler le marquis de Valcor, et qui, reconnue fausse, les avait si terriblement accablés eux-mêmes. Mais la police, à ce moment, fut impuissante à dépister l’homme. D’ailleurs, ça n’avait pas d’importance, la lettre étant identique à la photographie faite par Escaldas lui-même et ayant été formellement reconnue par lui. Ces détails vivaient d’une vie trop violente dans l’esprit du métis pour que le moindre rapport, même le plus lointain, ne les évoquât pas immédiatement. Avec une spontanéité qui l’étonna lui-même, il lança coup sur coup:—«Interprète?... Ton ami était interprète?... Où cela?... A Buenos-Ayres?... Et ne se nomme-t-il pas Mindel?...»La foudre tombée devant cette fille ne l’eût pas pétrifiée plus complètement. Toutefois, une espèce d’instinct de conservation la fit se reprendre et précipita les paroles dans sa bouche.Quelle blague! Jamais de la vie! Il ne s’appelait pas Mindel, son petit homme. Mindel? Oùprenait-on ça? Quel bête de nom! D’abord, ce n’était pas son nom. La preuve, c’est qu’il s’appelait Sornières, Arthur Sornières.Mais Escaldas avait vu son trouble. Escaldas était hors de lui d’espérance.—«Mon enfant... Ecoute... ne mens pas. Si jamais ton ami s’est appelé Mindel, sa fortune est faite. La tienne aussi. Tiens, voilà un louis, deux louis, tout ce que j’ai en poche. Dis-moi la vérité et je te les donne. Je te donnerai bien autre chose. Pas moi. Des gens qui le pourront mieux que moi. Tiens, me croiras-tu? Je vais écrire ici mon nom... mon vrai nom... José Escaldas. Montre-le à ton ami. Si jamais il s’est appelé Mindel, il saura ce que cela veut dire. Engage-le à venir me parler. Voilà aussi mon adresse. Maintenant qu’il a marché d’un côté, il marchera de l’autre. Qu’est-ce que ça peut lui faire? Je te jure que c’est sa fortune! La somme qu’il voudra.»Les yeux de la fille brillèrent.—«Je lui ferai toujours la commission.—Il s’est donc bien appelé Mindel!»Elle trembla, tout éperdue.—«C’est comme ça que je mettais quand je lui écrivais là-bas. Mais ne le dites pas, monsieur! Ne lui dites pas. Si ça lui plaît, il vous le fera savoir lui-même. Sans cela, il me tuerait. Oh! je vous assure, il me tuerait!»La Môme-Cervelas n’exagérait qu’à peine. Sans connaître les secrets de son «petit homme», elle savait qu’entre tous le plus grave se rapportait à son retour de l’Amérique du Sud et à ce nom de Mindel, qu’il avait porté là-bas. La circonspectionqu’il montrait à cet égard devait tenir, suivant l’opinion avisée de sa compagne, non seulement à ce qu’il avait fait «quelque sale coup», mais encore à ce qu’il voulait en garder le bénéfice pour lui seul, sans le partager avec elle. A un moment donné, elle lui avait vu de l’or et des billets plein les poches. Puis, aussitôt après lui en avoir dispensé quelques bribes, il avait disparu, suivant sa coutume quand il était en fonds. Elle connaissait ses habitudes. Il allait dépenser au loin l’argent dont l’abondance inexplicable aurait pu le compromettre ici. Et surtout il allait le jouer.Cette nuit-là, quand Escaldas l’eut quittée, la triste fille n’attendit pas sans crainte le retour d’Arthur Sornières.Arthur, surnommé à Montmartre «le Beau Rouquin», à cause de son irrésistible physique, ou encore le «Baladeur», allusion à ses mœurs errantes, ne se distinguait ni par la courtoisie ni par la patience. Avant même d’avoir écouté jusqu’au bout le récit d’Angèle, dite la Môme-Cervelas, rien que sur l’air embarrassé de la misérable créature et sur le soupçon qu’elle avait eu la langue trop longue, il commença par la rouer de coups.Ce solide gaillard, aux drus cheveux roux, à la mâchoire bestiale, aux larges épaules musclées sur une taille souple de félin, d’une superbe vigueur de brute, tapait dur. La pauvre Môme-Cervelas crut que, cette fois, les terribles poings lui feraient à jamais passer le goût de sa charcuterie favorite. Et quand Arthur, s’asseyant pour se reposer de cet exercice, lui dit: «Maintenant,explique-toi...» elle mit cinq bonnes minutes à retrouver son souffle.Quand elle eut raconté les choses, non sans des réticences que ponctuèrent quelques taloches, le Beau Rouquin s’enferma dans un mutisme écrasant.—«Alors, comme ça... j’ai pas trop gaffé? Je t’ai pas causé trop d’embêtements, mon pauv’ Tutur?» risqua-t-elle avec humilité quand elle put espérer que la séance de tout à l’heure ne recommencerait pas.—«Je crois que je t’ai montré que je savais m’y prendre pour tuer tes puces,» répliqua-t-il. «Eh bien, dis-toi, la môme, que je leur ai simplement chatouillé l’épiderme auprès de la façon dont je les aplatirais sur ta peau si tu repiques au truc. Tâche de ficeler ces satanés deux liards de mou que t’as dans la margoulette.»Ce langage imagé parut limpide à la Môme-Cervelas. Désormais, elle tiendrait sa langue.Aussi, le lendemain, se garda-t-elle de poser d’indiscrètes questions au charmant Arthur, lorsqu’il lui dit, vers cinq heures du soir, sur un ton d’ailleurs gracieux:—«Brosse mes frusques, Cervelette. Et puis tu me feras mon nœud de cravate. Je vais dans le monde.»Elle obéit. Le Beau Rouquin soigna sa toilette. Puis, consultant sa montre:—«Allons... Ils doivent avoir fini de juter leurs bêtises, ces salivards de la Chambre. V’là le moment de se trotter chez les marquis.»Il partit, adressant à sa compagne une cyniquerecommandation quant au travail qui leur ferait une soirée fructueuse.Il rentra vers les deux heures du matin. Son inquiétante figure d’Apache parisien portait un air si sombre que la tremblante Angèle se recroquevilla, réduisit sa mince personne au plus petit volume possible, trouvant qu’elle offrait encore trop de surface aux coups qui ne manqueraient pas de pleuvoir.Mais non. Arthur se secoua comme un chien qui sort de l’eau. Ses dents claquèrent. Il dit d’une voix rauque:—«Fais-moi un vin chaud.»Le verre fumant apporté, il le vida d’un trait, puis, le reposant sur la table, si brutalement qu’il le fit voler en morceaux:—«Ah! tonnerre!... la sale besogne!... la sale besogne!...»Chauffé par le vin, une minute après, il ricana:—«Bah! pour trente mille balles! Sans compter ce qu’on le fera chanter plus tard, ce rossignol! Il en aura de la voix, quand je lui battrai la mesure!»S’égayant à cette musicale perspective, le Beau Rouquin embrassa Angèle, que cette tendresse enchanta:—«Viens, poupoule... Il fait meilleur ici que sur la terrasse du Sacré-Cœur? Ah! je te réponds que c’est un endroit pour jaspiner tranquillement après minuit sonné.»Depuis sa visite à la rue de Ravignan, José Escaldas ne bougeait guère de sa chambre. Achaque son qu’il entendait dans la maison meublée, pleine d’allées et venues, il se levait à demi, s’apprêtait à ouvrir sa porte.«Pourvu qu’il vienne!» se disait-il.Mais chaque fois il éprouvait un déboire. Aussi, malgré sa faiblesse indulgente pour le beau sexe, l’inflammable Bolivien pestait contre les trop hospitalières jeunes personnes, émules de la Môme-Cervelas, dont les mœurs accueillantes et les amitiés fugaces, mais multiples, contribuaient pour beaucoup à l’animation de cette demeure.Des semaines passèrent, et il commençait à désespérer, lorsque, un après-midi, des pas masculins, gravissant l’escalier, se dirigèrent vers sa chambre, et des coups heurtant le bois s’adressèrent à son huis.Il ouvrit.Pas une seconde—louange en soi à sa perspicacité—Escaldas ne douta de l’identité du visiteur, que, cependant, il voyait pour la première fois.Melon à bords plats, cravate rose, complet à carreaux, et ces cheveux roux poussant bas, cette moustache faraude, ces yeux de vice, cette mâchoire bestiale, ce corps de chat-tigre, musclé, agile. C’était bien «le petit homme» de la Môme-Cervelas.La présentation réciproque fut rapide. L’entrée en matière encore plus.Arthur Sornières ne se possédait pas de joie. Dire que le hasard l’avait mis en rapport avec cet Escaldas, qu’il cherchait depuis si longtemps!—«Car j’ai eu la folie, moi, monsieur, de penser que mon intérêt serait de servir le marquis de Valcor. Si vous saviez comment j’en ai été payé! Vous ne vous doutez pas de ma situation! Cet homme-là veut ma mort. Oui, parce que, en somme, j’ai été son complice. Je vais vous expliquer. Oh! quant à l’argent... il m’en a donné beaucoup, il m’en donnerait encore si j’allais lui en demander. Mais j’ai la certitude que, pour sa sécurité absolue, il veut me faire disparaître. Plus que la certitude. J’en ai la preuve, car il a déjà essayé.—Parbleu!» dit Escaldas. «Ah! je le connais, le démon. Croyez-vous que j’aurais vingt-quatre heures à vivre s’il apprenait aujourd’hui quels secrets je détiens et que vous allez m’en livrer un de plus?»Quelque chose de fugitif... ombre? sourire?... grimace?... passa sur les traits du Beau Rouquin, dit également le Baladeur.—«Vous ne vous étonnerez pas alors,» dit-il, «si je prends mes précautions. C’est autant pour vous que pour moi, vous comprenez, monsieur Escaldas. Ainsi, je n’ai pas demandé votre nom, en bas, à la concierge. J’ai attendu le moment où rentrait une des locataires, et j’ai eu l’air de la suivre. Votre immeuble est habité par d’aimables personnes. On ne s’étonne pas que des messieurs viennent les voir.»Le métis éclata d’un gros rire.—«J’ai bien pensé,» reprit l’Apache, «que votre carte de visite serait clouée sur votre porte. Comme ça, vous n’êtes pas exposé à ce qu’on vous réveille en sursaut quand on croit frapperchez Irma ou chez Rosalinde. Elles ont des noms délicieux, vos voisines. C’est Rosalinde, celle que j’ai suivie. J’ai lu ça, non sur sa carte, mais sur sa pancarte. Ça couvre la moitié de sa porte. J’irai la voir, cette enfant. Elle m’a lancé un œil! Pour elle, je suis capable de faire des traits à la Môme-Cervelas.»Tout en débitant ces phrases, avec un air de bon garçon farceur, Arthur Sornières, renversé sur sa chaise, le nez en l’air, semblait intéressé par quelque chose au plafond. Ses regards erraient sur la surface jaunâtre et souillée. Une attention singulière les aiguisait, malgré qu’il tâchât d’en éteindre la lumière rousse. Machinalement, ceux du Bolivien prirent la même direction. Le Beau Rouquin, alors, changea d’attitude, ramena le buste en avant, planta ses prunelles dans celles de l’autre.—«Voilà ce que je venais vous dire, monsieur Escaldas. La lettre que j’ai envoyée au Parquet—au moment où je l’ai envoyée—était bien pour moi celle que j’avais subtilisée à Pabro, celle que (j’ai suivi l’affaire Valcor dans les journaux, je suis au courant de tout) vous aviez vue en Amérique.—Moi-même, la tenant dans mes mains, je l’ai cru. Cette falsification merveilleuse, qui l’avait faite? Ce n’était donc pas vous?—Je ne suis pas si fort.—Mais qui, alors? Pabro?—Cette vieille bête!—Parlez donc!—Le Valcor en personne.»Escaldas bondit.—«Il a possédé la vraie lettre?—Pendant vingt-quatre heures.—Comment cela?—C’est moi qui la lui ai livrée. C’est là ce que je viens vous dire. J’avais su que Pabro vous l’apportait pour perdre le marquis. J’ai pensé que le marquis me la paierait cher.—Misérable!—Qui cela?—Vous!—Allons donc!» fit l’Apache en haussant les épaules.Son air détaché interloqua le métis. Encore une fois les yeux d’Arthur se dérobaient, erraient vers le haut de la chambre. Tout à coup, un éclair y brilla. Ils s’attachèrent à un énorme crochet, qui, fixé dans le mur, au-dessus du lit, devait avoir soutenu la flèche ou la couronne de rideaux désormais absents.—«Vous n’avez pas l’air à ce que vous dites,» observa Escaldas.—«Moi? Comment donc!—C’est vrai! Vous me révélez une chose prodigieuse avec un air de bayer aux mouches. Elle est bien exacte, au moins, votre histoire? Ce n’est pas un piège que vous venez me tendre?—Oh! par exemple!—C’est que je le connais, le patron pour qui vous avez travaillé.—Puisque je vous dis que j’ai lâché son service.—Donnez-m’en la preuve.—La preuve?» dit le bandit, revenant ardemmentà la question, après un dernier coup d’œil à ce crochet fascinateur, «la preuve? Écoutez si ça s’invente, ce que je vais vous dégoiser, mon bonhomme. Il y a une vingtaine d’années, Renaud de Valcor,—le vrai,—écrivit une lettre à la banque Perez Rosalez, de la Paz, pour présenter une espèce de chargé d’affaires, qu’il donnait comme un autre lui-même et dont il signalait, par surcroît, l’extrême ressemblance physique avec sa personne. Cet individu, probablement, se substitua ensuite à lui, après sa mort, naturelle ou provoquée. Il serait l’homme qui joue son rôle et qui jouit de ses biens, de son prestige, de son titre, depuis une vingtaine d’années. Sinon, si le marquis de Valcor actuel est le vrai Valcor, qu’il nous explique cette lettre, qu’il nous dise qui était et ce qu’est devenu ce sosie, surgi en cette occasion, puis englouti dans les mystères des forêts d’Amérique. L’un de ces deux êtres si semblables a dévoré l’autre. Lequel? Pourquoi? Cette lettre était donc l’écueil où devait se briser le marquis. Vous le saviez, Escaldas, vous qui l’aviez découverte, en fouillant les archives que vous avait obligeamment communiquées la maison Rosalez. Vous qui, aidé par le vieux caissier Pabro, avez surpris une photographie de cette lettre, la signalant d’ailleurs aux chefs de la banque, afin d’avoir des témoins qui n’en ignorassent pas.—Bon. Vous avez lu tout ça dans les journaux, au moment du procès. Ça ne m’apprend rien.—Ai-je lu aussi dans les journaux que Pabro—avec qui le hasard m’a fait voyager de Buenos-Ayresen France—crut accomplir un coup de maître en vous apportant cette fameuse lettre, quand les échos au monde entier lui eurent appris ce qu’était l’affaire Valcor. L’imbécile ne se rendait pas compte que le document valait pour vous surtout parce qu’il se trouvait dans les archives de la banque Rosalez. Quand il m’eut raconté que vous lui achèteriez cette lettre le prix qu’il voudrait, je me suis dit que quelqu’un d’autre la paierait bien davantage. Et comme je tenais, par une chance incroyable, cette lettre dans la main, quand Pabro est tombé à la mer...—Ou que vous l’y avez jeté, canaille,» gronda Escaldas.—«Bah!» dit cyniquement l’ami de la Môme-Cervelas, «vous allez voir que c’est tout bénéfice pour vous. Si Pabro n’était pas mort,» poursuivit-il, «vous auriez eu la lettre, et rien ne prouve que l’instruction l’eût trouvée si concluante. Mais aujourd’hui, quand je viendrai dire et démontrer irréfutablement que le marquis de Valcor m’a payé des mille et des cents pour avoir pendant vingt-quatre heures ce chiffon de papier entre les mains, doutera-t-on de l’importance qu’il devait y attacher?—Ainsi Valcor a eu cette lettre? Il en a fait ce qu’il a voulu. Mais pourquoi ne l’a-t-il pas simplement détruite?—Ah! monsieur Escaldas, comme la mécanique d’une cervelle est donc lente à se mouvoir! La vôtre, tenez, à vous qui êtes un malin pourtant, est tout ébaubie de découvrirsubitoun nouveau point de vue. Eh bien, je vais vous ouvrir les «mirettes», moi, qui ai ensuite suivile procès. Quand votre éblouissement sera passé, vous apercevrez comme c’est simple. Un enfant de deux jours s’y retrouverait tout de suite.—«Allez donc!» fit le Bolivien.Il s’impatientait d’autant plus qu’à toute minute, le fuyant personnage qui lui parlait semblait prêt à perdre le fil de son discours. Arthur Sornières avait des distractions. Quelque chose le préoccupait, qui devait concerner la personne même de son interlocuteur ou la disposition de la chambre, les particularités du mobilier crasseux. Tout à l’heure, Escaldas avait cru qu’il observait un clou dans le mur. Maintenant, il supposa que c’était sa cravate. Il y porta machinalement la main, s’assurant que l’épingle était en place. L’Apache détourna les yeux obstinés qu’il fixait sur son cou. En même temps, il reprit:—«Supprimer la lettre? Ça pouvait tourner mal, un jour ou l’autre. Il en restait des souvenirs, des traces. Et surtout la photographie que vous en aviez. Mais refaire cette lettre, la même, avec l’écriture, qu’il imiterait facilement puisque c’était la sienne, avec les signes caractéristiques, les taches, etc., et refaire cela sur un papier semblable, mais defiligrane récent, puis l’adresser au Parquet. Voilà le coup de génie! Cet homme, que je qualifierai de sublime, l’a si bien exécuté que vous avez vous-même reconnu la lettre, et qu’elle se trouvait authentiquée plus sûrement encore que par vos yeux... par la photographie prise autrefois et qui la reproduisait exactement. Vous avez poursuivi à fond votre campagne sur cette lettre. Et quand vous avez cru tenir Valcor, quand tout le monde le supposaitaccablé, quand la Chambre s’apprêtait, devant le scandale, à invalider son élection, le monsieur a dit: «Pardon... Veuillez examiner d’un peu plus près le filigrane du papier. Il est de dix-huit mois, et l’on m’accuse d’avoir écrit cette lettre il y a vingt ans. Ce sont mes adversaires qui ont fabriqué ce faux pour me perdre.»—«Tonnerre...!» cria Escaldas, en abattant son poing sur la table.Il demeura un instant comme suffoqué, puis murmura lentement, dans un effort pour embrasser tous les aspects de la question.—«Je me doutais, parbleu, bien, d’une infernale machination de ce genre! C’est pourquoi je voulais vous retrouver, vous, qui aviez envoyé cette lettre au Procureur de la République, avec une explication suspecte. Vous, qui prétendiez la tenir de Pabro, disparu si mystérieusement. Mais, cornes du diable! je n’imaginais pas que la scélératesse pût être aussi ingénieuse.»—«Elle peut l’être encore davantage,» fit Sornières en ricanant.—«Que voulez-vous dire?—Oh! presque rien. Mais,» ajouta l’Apache en détournant avec prestesse l’attention d’Escaldas, «il y a un point obscur pour moi, dans cette Affaire Valcor, que j’ai des raisons pour connaître si bien. Le filigrane du papier datait de dix-huit mois, et votre photographie de quatre ans... Alors?—Ma photographie ne portait pas sa date. On a pensé que je l’avais faite après coup.—Mais vous aviez des témoins, en Amérique... à la banque Perez Rosalez.—Je n’avais guère eu affaire qu’à Pabro. Les chefs de la maison, à ce moment-là, n’avaient aucun motif pour s’occuper de cette vieille correspondance dépourvue d’intérêt. Comment auraient-ils deviné mes soupçons et le but de mon enquête? C’est moi qui ai dû, non sans peine, leur mettre la lettre sous les yeux, afin de m’assurer, pour plus tard, leur témoignage. Mais je l’aurais soustraite, comme l’a fait ensuite leur caissier, sans qu’ils en prissent le moindre souci. Je n’étais pas si bête. C’étaient eux qui, le moment venu, garantiraient l’authenticité du document, réclamé à leurs archives par l’instruction, durant le procès que j’allais faire ouvrir. L’imbécillité avide de Pabro et votre propre gredinerie, mon cher, ont bouleversé mes plans.—Mais, chez Perez Rosalez, personne ne pouvait donc attester?—Quoi?... La teneur générale de la lettre, son aspect, le fait que je l’avais photographiée, que Pabro l’avait dérobée et emportée?... Oui... Et après? Pour eux, celle que possédait l’instruction et dont on leur a communiqué la photographie, était bien la même qu’ils avaient eue. Elle l’était bien pour moi! Le seul résultat de leur témoignage fut une certaine obscurité restée sur cette histoire et dont je bénéficiai. Sans cette obscurité, j’étais gardé en prison sous l’inculpation du faux. Le non-lieu rendu en ma faveur ne me justifiait pas, démontrait simplement l’impuissance des magistrats à établir mon crime, dont tout le monde est resté convaincu.—Pauvre innocent!» railla Sornières.—«Vous...» dit Escaldas d’un air sombre,«vous êtes un fameux gibier de potence. Je devrais me méfier de vos intentions. Qui sait si vous n’êtes pas de mèche avec le Satan que vous avez déjà servi? Cet homme-là est capable de tout. Et il a rencontré un joli instrument dans votre personne. Vous viendriez me tendre un piège que ça ne m’étonnerait pas.—Si on peut dire!» s’exclama l’autre, avec une gaieté d’autant plus horrible qu’elle était sincère.—«Dame!—Voyons... Est-ce que je ne vous l’apporte pas pieds et poings liés, votre Valcor? Et moi-même, ne suis-je pas à votre merci? Vous connaissez tout de moi... mon nom...—Vos noms... deux au moins.—Ce sont les seuls qui vous importent. Vous savez où je perche. Vous pourriez me faire arrêter ce soir si bon vous semblait.—Heu! heu!—Ne faites pas le malin. Vous n’y songez guère. Entre les pattes des flics, je nierai tout ce que je vous ai dit, tandis que, si vous m’offrez des propositions raisonnables, on pourra s’entendre.»Escaldas réfléchit, les yeux fixés sur cette face patibulaire, non dépourvue d’une séduction de vice et de vigoureuse animalité, qui donnait plus d’une rivale, heureuse ou non, à la Môme-Cervelas.—«Voyons,» reprit Arthur Sornières, «sur quel pied pouvons-nous partir? Que m’offrez-vous?—Personnellement, je ne puis rien vousoffrir,» dit Escaldas. «Et pour une excellente raison, c’est que je ne possède pas un radis.»Ce fut lui qui, sur cette phrase, jeta un éloquent regard autour de l’affreuse chambre garnie. Même il souligna par un geste circulaire la signification de ce regard.Celui de l’Apache avait suivi, gouailleur d’abord devant cette sordide médiocrité, puis, soudain vacillant, furtif, en effleurant la paroi au-dessus du lit, là où surgissait le gros crochet de fer, presque agressif dans son inutilité. Un mouvement brutal, incompréhensible, secoua Sornières. Puis il observa Escaldas et dit d’un ton rogue:—«N’essayez pas de me fiche dedans avec cette façon de vous dérober quand je vous demande «Que m’offrez-vous?» Je ne m’adresse pas au claquedent que vous êtes. Je parle de votre parti, de vos aristocrates et de vos princes. De tous ceux qui se partageront la galette quand le Valcor fera des chaussons de lisière, ou cultivera les légumes de l’État, à la Nouvelle.—J’ai bien compris,» fit le Bolivien, «Mais il faut que je m’entende avec eux.—Tâchez voir que ça ne traîne pas. Parce que je suis pressé,» dit le Beau Rouquin, qui projeta la mâchoire inférieure en avant, dans une mimique singulièrement féroce.—«J’aurai vu mon plus important associé dès ce soir,» calcula tout haut le métis, désignant ainsi Gilbert de Villingen, à qui le titre eût fait faire un haut-le-corps. «Nous sommes tout aussi pressés que vous pouvez l’être. Voulez-vous revenir demain?—Revenir... ici?...» interrogea Sornières, avec une expression voulue de méfiance.—Pourquoi pas?—Vous savez ce que je risque... Le Valcor est un homme à entretenir une police privée. S’il apprend que je vous rends visite...—Voulez-vous que nous nous rencontrions autre part?—Oh!...» fit l’Apache avec une moue d’hésitation. «Après tout, on est tranquille dans votre cambuse. L’important est qu’on ne m’y dépiste pas. Ne dites donc à personne, pas même à votre fameux prince, que j’y suis venu et que je dois revenir.—Comme vous voudrez... Ça ne change rien à l’affaire.—Tiens!» s’écria, comme frappé d’une idée subite l’amant de la Môme-Cervelas, «je vais demander un rendez-vous à votre voisine Rosalinde. Ça me créera un alibi.»Escaldas se tordit de rire, tant l’idée lui sembla drôle.—«Fixez-le pour avant de passer chez moi,» suggéra-t-il, grossièrement facétieux. «Les charmes de la donzelle vous troubleront le cerveau. Vous ne serez plus de force à me rouler ensuite.—Ne t’y fie pas, mon vieux lapin,» lança le voyou, qui déjà filait par un couloir, où, des portes mal jointes, suintaient des relents nauséabonds de parfumerie à bon marché.A peine seul, Escaldas courut chez Gilbert.Il ne réfléchissait pas qu’on était un dimanche, et l’un des premiers du printemps, jour de courses. Comment le Bolivien eût-il reconnu lajournée dominicale ou la saison du renouveau? Il n’existait pas de repos hebdomadaire pour cet homme à la fois désœuvré et affairé, ce parasite social, ignorant de toute régularité laborieuse. Et quant au printemps, il faut avouer que, dans la brume fondue d’averses, et sous l’aigre vent d’un avril parisien, il se déguisait singulièrement en hiver, surtout pour la frileuse appréciation d’un indigène des tropiques.—«Monsieur le prince n’est pas à la maison,» dit à Escaldas le majestueux portier, qui, un jour de l’année précédente, avait paru si redoutable à la pauvre Bertrande.—«Je vais monter pour lui laisser un mot.—C’est inutile. Son domestique est absent.—Dites que je reviendrai ce soir, que c’est extrêmement important. Priez le prince de m’attendre.—Que Monsieur soit tranquille. La commission sera transmise.»Si la commission ne fut pas transmise, Escaldas n’en put accuser l’irréprochable concierge. Le prince de Villingen ne rentra pas chez lui ce soir-là. Et lorsque le Bolivien, après être revenu à deux reprises inutilement, se rendit compte,—cette fois par l’attestation navrée du vieux serviteur,—que le jeune homme n’avait pas reparu au logis, il se remémora encore une autre coutume. Quand Gilbert gagnait aux courses, il se hâtait de goûter en quelque fête la saveur de sa chance. Avoir de l’argent en poche n’était rien pour l’enragé viveur, s’il n’en dépensait aussitôt une partie,—et souvent la plus grosse.Hélas! ce n’était pas auprès de la triste Bertrandequ’il songeait à porter sa joie. Bertrande... c’était bon les jours de découragement, de nostalgie... de remords peut-être. Puis, à Bertrande, il fallait si peu pour être heureuse... Rien même... D’abord parce que sa fierté s’en trouvait mieux. Et aussi parce qu’elle avait son Gilbert plus à elle quand il arrivait les mains vides, sans projet de distraction, sans le désir de quelqu’une de ces escapades dont elle ne jouissait qu’à demi, par la nécessité de quitter le petit Claude, par l’étourdissement des choses extérieures, qui dissipent le parfum d’amour. Puisque l’argent ne comptait pas auprès de Bertrande, inutile d’aller la trouver quand l’or tintait au gousset et que les billets de banque gonflaient le portefeuille. Il y avait tant d’autres joies désirables qui coûtaient cher, et qu’il fallait saisir quand on pouvait les payer. Et ce qu’il y avait surtout d’attirant, de tentateur, c’était le tapis vert des tripots.—«Allons,» se dit Escaldas vers onze heures du soir. «N’espérons pas que Gairlance revienne avant d’avoir laissé au baccara, ou ailleurs, ce qu’il a bien pu empocher sur le turf. Patientons jusqu’à demain matin.»Il traça quelques lignes sur sa carte, pour avertir le prince qu’il y avait urgence à ce qu’il le vît le plus tôt possible. Qu’il l’attendrait chez lui le lendemain toute la journée, sauf de une à trois. Puis glissant ce mot sous une enveloppe qu’il cacheta, le Bolivien quitta la rue Cambacérès.S’il avait excepté une couple d’heures dans l’après-midi, c’est parce qu’il escomptait la visite d’Arthur Sornières. Celui-ci ne voulant pas êtreaperçu à son domicile, pourquoi ne pas lui donner cette satisfaction? En faisant la large mesure de temps, on s’assurait contre toute rencontre. D’autant que la conférence ne serait pas longue. Si Gilbert ne se présentait pas dans la matinée, ou ne faisait pas venir son acolyte, celui-ci ne pourrait que renvoyer à plus tard les négociations avec le Beau Rouquin.«Il ne se sera pas dérangé inutilement,» se dit Escaldas avec un ignoble rire, «puisqu’il doit présenter ses hommages à ma voisine, Rosalinde. Elle ne me dit rien à moi, cette colombe. Les aventures porte à porte, ça n’est pas intéressant. Quand on abat du gibier, c’est pour le plaisir de la chasse. Ah! si je n’étais pas un galant homme, je ne manquerais point d’aller raconter à la Môme-Cervelas les frasques de son «petit ami». Quel beau parti je tirerais des circonstances!»

IXL’APACHELeBolivien José Escaldas avait bien cru, pendant quelque temps, que l’«Affaire Valcor» allait ressusciter. Il avait mis la main sur des données imprévues, si extraordinaires, que Marc de Plesguen lui-même, en dépit de tous ses scrupules, n’hésiterait pas à recommencer le procès.D’ailleurs, on pouvait se passer du vieux maniaque. C’était maintenant lui, Escaldas, qui tenait le dénouement du drame. Il agirait pour son compte. On l’avait accusé de faux, il déposerait une plainte en diffamation, sûr de démontrer maintenant où était le faussaire. Même sans se porter partie, il pourrait faire agir directement le Ministère public, tant les charges qu’il développerait contre son adversaire apparaissaient graves. Cette fois, le pseudo-marquis serait pris à son crime comme dans une souricière. Ce qu’on appelle en jurisprudence le «fait nouveau» venait de se produire. Et quel fait! Lourdde quelle signification formidable! Et par quel miracle du hasard Escaldas ne l’avait-il pas découvert!Le métis, en se fixant à Paris, s’était logé aussi près que possible du prince de Villingen. Mais, comme celui-ci habitait rue Cambacérès, dans un quartier élégant, où ne se trouvent guère les garnis à bon marché tels qu’en cherchait son acolyte, celui-ci avait dû se réfugier plus haut, vers les boulevards extérieurs. Il avait fini par louer une petite chambre dans une maison meublée de la rue de Lévis, aux Batignolles, demeure dont la malpropreté n’était pas pour gêner ce demi-Indien, et dont la louche apparence ne l’offusquait pas davantage.Ce qui lui semblait plus pénible, à lui qui avait couru les forêts infinies de l’Amérique, et vécu à l’aise dans le château seigneurial de Valcor, c’était l’étroitesse de son gîte. Les ailes de son imagination en crevaient les murs. Il se revoyait bientôt, dans ce domaine splendide de Bretagne, non plus en parasite toléré, sans cesse sous la menace d’un soupçon ou d’un caprice du maître, mais en bienfaiteur adulé, en Providence tutélaire, s’engraissant du tribut de ceux qui lui devaient leur patrimoine.Les primitifs sont comme les enfants. Ils ne voient pas de distance entre leur rêve et sa réalisation. Ce métis, encore si près de la sauvagerie, vivait embusqué dans son intrigue, au sein de la civilisation parisienne, comme un de ses fauves ancêtres dans un fourré inextricable de la Selve: l’œil guettant la proie, la main remplie de flèches empoisonnées.Sa brutale nature s’arrangeait des basses mœurs faubouriennes, qu’éclairaient, non loin de sa demeure, les becs de gaz allumés dès que la nuit tombe, entre les ormes rabougris des excentriques boulevards.Chaque soir il s’en allait du côté de Montmartre, se grisant à l’odeur de l’asphalte imprégné de poussière ou de pluie, aux relents des cafés, des restaurants, des mastroquets, des beuglants, de tous ces antres violemment éclairés, où l’on mange, où l’on boit, où l’on chante, sous la grande ombre lugubre de la Butte, coiffée par sa basilique-fantôme.Surtout, la bête mal domptée que ce «pays chaud» sentait gronder dans ses veines, s’alléchait aux rencontres hasardeuses, aux provocantes occasions, pullulant devant ces repaires de bas plaisirs. Même s’il n’en profitait pas, il en humait avec une immonde satisfaction l’odeur de vice. L’argent seul lui faisait défaut pour se rouler à sa guise dans ce torrent de débauche.Une nuit, José Escaldas monta par les ruelles tortueuses de la Butte, vers un paradis momentané où le guidait ce qui avait peut-être été un ange, mais ce qui n’y ressemblait plus guère, une pauvre créature, encore presque jolie sous des cheveux blonds en broussaille et dans un corsage en satinette cerise. Elle lui dit s’appeler la Môme-Cervelas, et ce nom parfumé de poésie acheva de subjuguer le cœur inflammable du Bolivien.Cette aventure ne serait certes pas de celles qu’un Escaldas même se soucierait de raconter,si une coïncidence presque fantastique n’y avait donné une importance capitale.Le logis où la Môme-Cervelas conduisit sa conquête se trouvait comme perché dans un chaos de vieilles constructions bizarres, au-dessus de jardinets inégaux, vrais jardins suspendus, sans rien de babylonien, à l’angle de la rue de Ravignan. Dans la plus belle des deux chambres décorées avec un luxe de foire, Escaldas aperçut avec stupéfaction une espèce de panoplie formée d’armes et de parures indiennes, qu’il reconnut immédiatement pour des objets authentiques, provenant de quelque tribu du bassin de l’Amazone.Cela l’intéressa, naturellement. Il questionna la jeune femme, qui, aussitôt, prit un air d’importance.—«Ah! vous avez du flair, vous,» déclara-t-elle. «Tous ceux qui viennent ici» (et elle ne rougit pas de ce pluriel multiple et candide) «se fichent de ça. Ils prétendent que j’ai dû chiper ce fourbi à de faux sauvages de l’Exposition. Mais c’est pas du toc. Mon petit homme a rapporté ça des pays pour de vrai.—De quels pays?—Ah! pour les noms, je suis pas trop calée, vous savez. C’est pas comme lui, qui a une mémoire!... Il parle toutes les langues, et la preuve, c’est qu’il voyage comme interprète.»Par un brusque rappel de souvenirs, ce mot d’interprète évoqua chez Escaldas la pensée de l’introuvable individu, compagnon de bord du vieux Pabro, et peut-être son mystérieux assassin, qui, n’ayant pas été, faute de preuves, retenupar la justice, avait disparu sans laisser de traces. Dans sa déposition à Bordeaux, l’homme avait dit s’appeler Mindel et venir de Buenos-Ayres, où il était employé comme interprète dans un hôtel. Il avait présenté d’acceptables références. On l’avait relâché. Pourquoi aurait-il jeté à la mer un vieillard pauvre, inoffensif, dont le mince bagage et les maigres valeurs avaient été retrouvés intacts? Plus tard, bien des commentaires avaient couru, quand ce personnage avait spontanément envoyé au Parquet la lettre dérobée à Pabro, cette lettre sur laquelle Escaldas, Gairlance et Plesguen comptaient pour accabler le marquis de Valcor, et qui, reconnue fausse, les avait si terriblement accablés eux-mêmes. Mais la police, à ce moment, fut impuissante à dépister l’homme. D’ailleurs, ça n’avait pas d’importance, la lettre étant identique à la photographie faite par Escaldas lui-même et ayant été formellement reconnue par lui. Ces détails vivaient d’une vie trop violente dans l’esprit du métis pour que le moindre rapport, même le plus lointain, ne les évoquât pas immédiatement. Avec une spontanéité qui l’étonna lui-même, il lança coup sur coup:—«Interprète?... Ton ami était interprète?... Où cela?... A Buenos-Ayres?... Et ne se nomme-t-il pas Mindel?...»La foudre tombée devant cette fille ne l’eût pas pétrifiée plus complètement. Toutefois, une espèce d’instinct de conservation la fit se reprendre et précipita les paroles dans sa bouche.Quelle blague! Jamais de la vie! Il ne s’appelait pas Mindel, son petit homme. Mindel? Oùprenait-on ça? Quel bête de nom! D’abord, ce n’était pas son nom. La preuve, c’est qu’il s’appelait Sornières, Arthur Sornières.Mais Escaldas avait vu son trouble. Escaldas était hors de lui d’espérance.—«Mon enfant... Ecoute... ne mens pas. Si jamais ton ami s’est appelé Mindel, sa fortune est faite. La tienne aussi. Tiens, voilà un louis, deux louis, tout ce que j’ai en poche. Dis-moi la vérité et je te les donne. Je te donnerai bien autre chose. Pas moi. Des gens qui le pourront mieux que moi. Tiens, me croiras-tu? Je vais écrire ici mon nom... mon vrai nom... José Escaldas. Montre-le à ton ami. Si jamais il s’est appelé Mindel, il saura ce que cela veut dire. Engage-le à venir me parler. Voilà aussi mon adresse. Maintenant qu’il a marché d’un côté, il marchera de l’autre. Qu’est-ce que ça peut lui faire? Je te jure que c’est sa fortune! La somme qu’il voudra.»Les yeux de la fille brillèrent.—«Je lui ferai toujours la commission.—Il s’est donc bien appelé Mindel!»Elle trembla, tout éperdue.—«C’est comme ça que je mettais quand je lui écrivais là-bas. Mais ne le dites pas, monsieur! Ne lui dites pas. Si ça lui plaît, il vous le fera savoir lui-même. Sans cela, il me tuerait. Oh! je vous assure, il me tuerait!»La Môme-Cervelas n’exagérait qu’à peine. Sans connaître les secrets de son «petit homme», elle savait qu’entre tous le plus grave se rapportait à son retour de l’Amérique du Sud et à ce nom de Mindel, qu’il avait porté là-bas. La circonspectionqu’il montrait à cet égard devait tenir, suivant l’opinion avisée de sa compagne, non seulement à ce qu’il avait fait «quelque sale coup», mais encore à ce qu’il voulait en garder le bénéfice pour lui seul, sans le partager avec elle. A un moment donné, elle lui avait vu de l’or et des billets plein les poches. Puis, aussitôt après lui en avoir dispensé quelques bribes, il avait disparu, suivant sa coutume quand il était en fonds. Elle connaissait ses habitudes. Il allait dépenser au loin l’argent dont l’abondance inexplicable aurait pu le compromettre ici. Et surtout il allait le jouer.Cette nuit-là, quand Escaldas l’eut quittée, la triste fille n’attendit pas sans crainte le retour d’Arthur Sornières.Arthur, surnommé à Montmartre «le Beau Rouquin», à cause de son irrésistible physique, ou encore le «Baladeur», allusion à ses mœurs errantes, ne se distinguait ni par la courtoisie ni par la patience. Avant même d’avoir écouté jusqu’au bout le récit d’Angèle, dite la Môme-Cervelas, rien que sur l’air embarrassé de la misérable créature et sur le soupçon qu’elle avait eu la langue trop longue, il commença par la rouer de coups.Ce solide gaillard, aux drus cheveux roux, à la mâchoire bestiale, aux larges épaules musclées sur une taille souple de félin, d’une superbe vigueur de brute, tapait dur. La pauvre Môme-Cervelas crut que, cette fois, les terribles poings lui feraient à jamais passer le goût de sa charcuterie favorite. Et quand Arthur, s’asseyant pour se reposer de cet exercice, lui dit: «Maintenant,explique-toi...» elle mit cinq bonnes minutes à retrouver son souffle.Quand elle eut raconté les choses, non sans des réticences que ponctuèrent quelques taloches, le Beau Rouquin s’enferma dans un mutisme écrasant.—«Alors, comme ça... j’ai pas trop gaffé? Je t’ai pas causé trop d’embêtements, mon pauv’ Tutur?» risqua-t-elle avec humilité quand elle put espérer que la séance de tout à l’heure ne recommencerait pas.—«Je crois que je t’ai montré que je savais m’y prendre pour tuer tes puces,» répliqua-t-il. «Eh bien, dis-toi, la môme, que je leur ai simplement chatouillé l’épiderme auprès de la façon dont je les aplatirais sur ta peau si tu repiques au truc. Tâche de ficeler ces satanés deux liards de mou que t’as dans la margoulette.»Ce langage imagé parut limpide à la Môme-Cervelas. Désormais, elle tiendrait sa langue.Aussi, le lendemain, se garda-t-elle de poser d’indiscrètes questions au charmant Arthur, lorsqu’il lui dit, vers cinq heures du soir, sur un ton d’ailleurs gracieux:—«Brosse mes frusques, Cervelette. Et puis tu me feras mon nœud de cravate. Je vais dans le monde.»Elle obéit. Le Beau Rouquin soigna sa toilette. Puis, consultant sa montre:—«Allons... Ils doivent avoir fini de juter leurs bêtises, ces salivards de la Chambre. V’là le moment de se trotter chez les marquis.»Il partit, adressant à sa compagne une cyniquerecommandation quant au travail qui leur ferait une soirée fructueuse.Il rentra vers les deux heures du matin. Son inquiétante figure d’Apache parisien portait un air si sombre que la tremblante Angèle se recroquevilla, réduisit sa mince personne au plus petit volume possible, trouvant qu’elle offrait encore trop de surface aux coups qui ne manqueraient pas de pleuvoir.Mais non. Arthur se secoua comme un chien qui sort de l’eau. Ses dents claquèrent. Il dit d’une voix rauque:—«Fais-moi un vin chaud.»Le verre fumant apporté, il le vida d’un trait, puis, le reposant sur la table, si brutalement qu’il le fit voler en morceaux:—«Ah! tonnerre!... la sale besogne!... la sale besogne!...»Chauffé par le vin, une minute après, il ricana:—«Bah! pour trente mille balles! Sans compter ce qu’on le fera chanter plus tard, ce rossignol! Il en aura de la voix, quand je lui battrai la mesure!»S’égayant à cette musicale perspective, le Beau Rouquin embrassa Angèle, que cette tendresse enchanta:—«Viens, poupoule... Il fait meilleur ici que sur la terrasse du Sacré-Cœur? Ah! je te réponds que c’est un endroit pour jaspiner tranquillement après minuit sonné.»Depuis sa visite à la rue de Ravignan, José Escaldas ne bougeait guère de sa chambre. Achaque son qu’il entendait dans la maison meublée, pleine d’allées et venues, il se levait à demi, s’apprêtait à ouvrir sa porte.«Pourvu qu’il vienne!» se disait-il.Mais chaque fois il éprouvait un déboire. Aussi, malgré sa faiblesse indulgente pour le beau sexe, l’inflammable Bolivien pestait contre les trop hospitalières jeunes personnes, émules de la Môme-Cervelas, dont les mœurs accueillantes et les amitiés fugaces, mais multiples, contribuaient pour beaucoup à l’animation de cette demeure.Des semaines passèrent, et il commençait à désespérer, lorsque, un après-midi, des pas masculins, gravissant l’escalier, se dirigèrent vers sa chambre, et des coups heurtant le bois s’adressèrent à son huis.Il ouvrit.Pas une seconde—louange en soi à sa perspicacité—Escaldas ne douta de l’identité du visiteur, que, cependant, il voyait pour la première fois.Melon à bords plats, cravate rose, complet à carreaux, et ces cheveux roux poussant bas, cette moustache faraude, ces yeux de vice, cette mâchoire bestiale, ce corps de chat-tigre, musclé, agile. C’était bien «le petit homme» de la Môme-Cervelas.La présentation réciproque fut rapide. L’entrée en matière encore plus.Arthur Sornières ne se possédait pas de joie. Dire que le hasard l’avait mis en rapport avec cet Escaldas, qu’il cherchait depuis si longtemps!—«Car j’ai eu la folie, moi, monsieur, de penser que mon intérêt serait de servir le marquis de Valcor. Si vous saviez comment j’en ai été payé! Vous ne vous doutez pas de ma situation! Cet homme-là veut ma mort. Oui, parce que, en somme, j’ai été son complice. Je vais vous expliquer. Oh! quant à l’argent... il m’en a donné beaucoup, il m’en donnerait encore si j’allais lui en demander. Mais j’ai la certitude que, pour sa sécurité absolue, il veut me faire disparaître. Plus que la certitude. J’en ai la preuve, car il a déjà essayé.—Parbleu!» dit Escaldas. «Ah! je le connais, le démon. Croyez-vous que j’aurais vingt-quatre heures à vivre s’il apprenait aujourd’hui quels secrets je détiens et que vous allez m’en livrer un de plus?»Quelque chose de fugitif... ombre? sourire?... grimace?... passa sur les traits du Beau Rouquin, dit également le Baladeur.—«Vous ne vous étonnerez pas alors,» dit-il, «si je prends mes précautions. C’est autant pour vous que pour moi, vous comprenez, monsieur Escaldas. Ainsi, je n’ai pas demandé votre nom, en bas, à la concierge. J’ai attendu le moment où rentrait une des locataires, et j’ai eu l’air de la suivre. Votre immeuble est habité par d’aimables personnes. On ne s’étonne pas que des messieurs viennent les voir.»Le métis éclata d’un gros rire.—«J’ai bien pensé,» reprit l’Apache, «que votre carte de visite serait clouée sur votre porte. Comme ça, vous n’êtes pas exposé à ce qu’on vous réveille en sursaut quand on croit frapperchez Irma ou chez Rosalinde. Elles ont des noms délicieux, vos voisines. C’est Rosalinde, celle que j’ai suivie. J’ai lu ça, non sur sa carte, mais sur sa pancarte. Ça couvre la moitié de sa porte. J’irai la voir, cette enfant. Elle m’a lancé un œil! Pour elle, je suis capable de faire des traits à la Môme-Cervelas.»Tout en débitant ces phrases, avec un air de bon garçon farceur, Arthur Sornières, renversé sur sa chaise, le nez en l’air, semblait intéressé par quelque chose au plafond. Ses regards erraient sur la surface jaunâtre et souillée. Une attention singulière les aiguisait, malgré qu’il tâchât d’en éteindre la lumière rousse. Machinalement, ceux du Bolivien prirent la même direction. Le Beau Rouquin, alors, changea d’attitude, ramena le buste en avant, planta ses prunelles dans celles de l’autre.—«Voilà ce que je venais vous dire, monsieur Escaldas. La lettre que j’ai envoyée au Parquet—au moment où je l’ai envoyée—était bien pour moi celle que j’avais subtilisée à Pabro, celle que (j’ai suivi l’affaire Valcor dans les journaux, je suis au courant de tout) vous aviez vue en Amérique.—Moi-même, la tenant dans mes mains, je l’ai cru. Cette falsification merveilleuse, qui l’avait faite? Ce n’était donc pas vous?—Je ne suis pas si fort.—Mais qui, alors? Pabro?—Cette vieille bête!—Parlez donc!—Le Valcor en personne.»Escaldas bondit.—«Il a possédé la vraie lettre?—Pendant vingt-quatre heures.—Comment cela?—C’est moi qui la lui ai livrée. C’est là ce que je viens vous dire. J’avais su que Pabro vous l’apportait pour perdre le marquis. J’ai pensé que le marquis me la paierait cher.—Misérable!—Qui cela?—Vous!—Allons donc!» fit l’Apache en haussant les épaules.Son air détaché interloqua le métis. Encore une fois les yeux d’Arthur se dérobaient, erraient vers le haut de la chambre. Tout à coup, un éclair y brilla. Ils s’attachèrent à un énorme crochet, qui, fixé dans le mur, au-dessus du lit, devait avoir soutenu la flèche ou la couronne de rideaux désormais absents.—«Vous n’avez pas l’air à ce que vous dites,» observa Escaldas.—«Moi? Comment donc!—C’est vrai! Vous me révélez une chose prodigieuse avec un air de bayer aux mouches. Elle est bien exacte, au moins, votre histoire? Ce n’est pas un piège que vous venez me tendre?—Oh! par exemple!—C’est que je le connais, le patron pour qui vous avez travaillé.—Puisque je vous dis que j’ai lâché son service.—Donnez-m’en la preuve.—La preuve?» dit le bandit, revenant ardemmentà la question, après un dernier coup d’œil à ce crochet fascinateur, «la preuve? Écoutez si ça s’invente, ce que je vais vous dégoiser, mon bonhomme. Il y a une vingtaine d’années, Renaud de Valcor,—le vrai,—écrivit une lettre à la banque Perez Rosalez, de la Paz, pour présenter une espèce de chargé d’affaires, qu’il donnait comme un autre lui-même et dont il signalait, par surcroît, l’extrême ressemblance physique avec sa personne. Cet individu, probablement, se substitua ensuite à lui, après sa mort, naturelle ou provoquée. Il serait l’homme qui joue son rôle et qui jouit de ses biens, de son prestige, de son titre, depuis une vingtaine d’années. Sinon, si le marquis de Valcor actuel est le vrai Valcor, qu’il nous explique cette lettre, qu’il nous dise qui était et ce qu’est devenu ce sosie, surgi en cette occasion, puis englouti dans les mystères des forêts d’Amérique. L’un de ces deux êtres si semblables a dévoré l’autre. Lequel? Pourquoi? Cette lettre était donc l’écueil où devait se briser le marquis. Vous le saviez, Escaldas, vous qui l’aviez découverte, en fouillant les archives que vous avait obligeamment communiquées la maison Rosalez. Vous qui, aidé par le vieux caissier Pabro, avez surpris une photographie de cette lettre, la signalant d’ailleurs aux chefs de la banque, afin d’avoir des témoins qui n’en ignorassent pas.—Bon. Vous avez lu tout ça dans les journaux, au moment du procès. Ça ne m’apprend rien.—Ai-je lu aussi dans les journaux que Pabro—avec qui le hasard m’a fait voyager de Buenos-Ayresen France—crut accomplir un coup de maître en vous apportant cette fameuse lettre, quand les échos au monde entier lui eurent appris ce qu’était l’affaire Valcor. L’imbécile ne se rendait pas compte que le document valait pour vous surtout parce qu’il se trouvait dans les archives de la banque Rosalez. Quand il m’eut raconté que vous lui achèteriez cette lettre le prix qu’il voudrait, je me suis dit que quelqu’un d’autre la paierait bien davantage. Et comme je tenais, par une chance incroyable, cette lettre dans la main, quand Pabro est tombé à la mer...—Ou que vous l’y avez jeté, canaille,» gronda Escaldas.—«Bah!» dit cyniquement l’ami de la Môme-Cervelas, «vous allez voir que c’est tout bénéfice pour vous. Si Pabro n’était pas mort,» poursuivit-il, «vous auriez eu la lettre, et rien ne prouve que l’instruction l’eût trouvée si concluante. Mais aujourd’hui, quand je viendrai dire et démontrer irréfutablement que le marquis de Valcor m’a payé des mille et des cents pour avoir pendant vingt-quatre heures ce chiffon de papier entre les mains, doutera-t-on de l’importance qu’il devait y attacher?—Ainsi Valcor a eu cette lettre? Il en a fait ce qu’il a voulu. Mais pourquoi ne l’a-t-il pas simplement détruite?—Ah! monsieur Escaldas, comme la mécanique d’une cervelle est donc lente à se mouvoir! La vôtre, tenez, à vous qui êtes un malin pourtant, est tout ébaubie de découvrirsubitoun nouveau point de vue. Eh bien, je vais vous ouvrir les «mirettes», moi, qui ai ensuite suivile procès. Quand votre éblouissement sera passé, vous apercevrez comme c’est simple. Un enfant de deux jours s’y retrouverait tout de suite.—«Allez donc!» fit le Bolivien.Il s’impatientait d’autant plus qu’à toute minute, le fuyant personnage qui lui parlait semblait prêt à perdre le fil de son discours. Arthur Sornières avait des distractions. Quelque chose le préoccupait, qui devait concerner la personne même de son interlocuteur ou la disposition de la chambre, les particularités du mobilier crasseux. Tout à l’heure, Escaldas avait cru qu’il observait un clou dans le mur. Maintenant, il supposa que c’était sa cravate. Il y porta machinalement la main, s’assurant que l’épingle était en place. L’Apache détourna les yeux obstinés qu’il fixait sur son cou. En même temps, il reprit:—«Supprimer la lettre? Ça pouvait tourner mal, un jour ou l’autre. Il en restait des souvenirs, des traces. Et surtout la photographie que vous en aviez. Mais refaire cette lettre, la même, avec l’écriture, qu’il imiterait facilement puisque c’était la sienne, avec les signes caractéristiques, les taches, etc., et refaire cela sur un papier semblable, mais defiligrane récent, puis l’adresser au Parquet. Voilà le coup de génie! Cet homme, que je qualifierai de sublime, l’a si bien exécuté que vous avez vous-même reconnu la lettre, et qu’elle se trouvait authentiquée plus sûrement encore que par vos yeux... par la photographie prise autrefois et qui la reproduisait exactement. Vous avez poursuivi à fond votre campagne sur cette lettre. Et quand vous avez cru tenir Valcor, quand tout le monde le supposaitaccablé, quand la Chambre s’apprêtait, devant le scandale, à invalider son élection, le monsieur a dit: «Pardon... Veuillez examiner d’un peu plus près le filigrane du papier. Il est de dix-huit mois, et l’on m’accuse d’avoir écrit cette lettre il y a vingt ans. Ce sont mes adversaires qui ont fabriqué ce faux pour me perdre.»—«Tonnerre...!» cria Escaldas, en abattant son poing sur la table.Il demeura un instant comme suffoqué, puis murmura lentement, dans un effort pour embrasser tous les aspects de la question.—«Je me doutais, parbleu, bien, d’une infernale machination de ce genre! C’est pourquoi je voulais vous retrouver, vous, qui aviez envoyé cette lettre au Procureur de la République, avec une explication suspecte. Vous, qui prétendiez la tenir de Pabro, disparu si mystérieusement. Mais, cornes du diable! je n’imaginais pas que la scélératesse pût être aussi ingénieuse.»—«Elle peut l’être encore davantage,» fit Sornières en ricanant.—«Que voulez-vous dire?—Oh! presque rien. Mais,» ajouta l’Apache en détournant avec prestesse l’attention d’Escaldas, «il y a un point obscur pour moi, dans cette Affaire Valcor, que j’ai des raisons pour connaître si bien. Le filigrane du papier datait de dix-huit mois, et votre photographie de quatre ans... Alors?—Ma photographie ne portait pas sa date. On a pensé que je l’avais faite après coup.—Mais vous aviez des témoins, en Amérique... à la banque Perez Rosalez.—Je n’avais guère eu affaire qu’à Pabro. Les chefs de la maison, à ce moment-là, n’avaient aucun motif pour s’occuper de cette vieille correspondance dépourvue d’intérêt. Comment auraient-ils deviné mes soupçons et le but de mon enquête? C’est moi qui ai dû, non sans peine, leur mettre la lettre sous les yeux, afin de m’assurer, pour plus tard, leur témoignage. Mais je l’aurais soustraite, comme l’a fait ensuite leur caissier, sans qu’ils en prissent le moindre souci. Je n’étais pas si bête. C’étaient eux qui, le moment venu, garantiraient l’authenticité du document, réclamé à leurs archives par l’instruction, durant le procès que j’allais faire ouvrir. L’imbécillité avide de Pabro et votre propre gredinerie, mon cher, ont bouleversé mes plans.—Mais, chez Perez Rosalez, personne ne pouvait donc attester?—Quoi?... La teneur générale de la lettre, son aspect, le fait que je l’avais photographiée, que Pabro l’avait dérobée et emportée?... Oui... Et après? Pour eux, celle que possédait l’instruction et dont on leur a communiqué la photographie, était bien la même qu’ils avaient eue. Elle l’était bien pour moi! Le seul résultat de leur témoignage fut une certaine obscurité restée sur cette histoire et dont je bénéficiai. Sans cette obscurité, j’étais gardé en prison sous l’inculpation du faux. Le non-lieu rendu en ma faveur ne me justifiait pas, démontrait simplement l’impuissance des magistrats à établir mon crime, dont tout le monde est resté convaincu.—Pauvre innocent!» railla Sornières.—«Vous...» dit Escaldas d’un air sombre,«vous êtes un fameux gibier de potence. Je devrais me méfier de vos intentions. Qui sait si vous n’êtes pas de mèche avec le Satan que vous avez déjà servi? Cet homme-là est capable de tout. Et il a rencontré un joli instrument dans votre personne. Vous viendriez me tendre un piège que ça ne m’étonnerait pas.—Si on peut dire!» s’exclama l’autre, avec une gaieté d’autant plus horrible qu’elle était sincère.—«Dame!—Voyons... Est-ce que je ne vous l’apporte pas pieds et poings liés, votre Valcor? Et moi-même, ne suis-je pas à votre merci? Vous connaissez tout de moi... mon nom...—Vos noms... deux au moins.—Ce sont les seuls qui vous importent. Vous savez où je perche. Vous pourriez me faire arrêter ce soir si bon vous semblait.—Heu! heu!—Ne faites pas le malin. Vous n’y songez guère. Entre les pattes des flics, je nierai tout ce que je vous ai dit, tandis que, si vous m’offrez des propositions raisonnables, on pourra s’entendre.»Escaldas réfléchit, les yeux fixés sur cette face patibulaire, non dépourvue d’une séduction de vice et de vigoureuse animalité, qui donnait plus d’une rivale, heureuse ou non, à la Môme-Cervelas.—«Voyons,» reprit Arthur Sornières, «sur quel pied pouvons-nous partir? Que m’offrez-vous?—Personnellement, je ne puis rien vousoffrir,» dit Escaldas. «Et pour une excellente raison, c’est que je ne possède pas un radis.»Ce fut lui qui, sur cette phrase, jeta un éloquent regard autour de l’affreuse chambre garnie. Même il souligna par un geste circulaire la signification de ce regard.Celui de l’Apache avait suivi, gouailleur d’abord devant cette sordide médiocrité, puis, soudain vacillant, furtif, en effleurant la paroi au-dessus du lit, là où surgissait le gros crochet de fer, presque agressif dans son inutilité. Un mouvement brutal, incompréhensible, secoua Sornières. Puis il observa Escaldas et dit d’un ton rogue:—«N’essayez pas de me fiche dedans avec cette façon de vous dérober quand je vous demande «Que m’offrez-vous?» Je ne m’adresse pas au claquedent que vous êtes. Je parle de votre parti, de vos aristocrates et de vos princes. De tous ceux qui se partageront la galette quand le Valcor fera des chaussons de lisière, ou cultivera les légumes de l’État, à la Nouvelle.—J’ai bien compris,» fit le Bolivien, «Mais il faut que je m’entende avec eux.—Tâchez voir que ça ne traîne pas. Parce que je suis pressé,» dit le Beau Rouquin, qui projeta la mâchoire inférieure en avant, dans une mimique singulièrement féroce.—«J’aurai vu mon plus important associé dès ce soir,» calcula tout haut le métis, désignant ainsi Gilbert de Villingen, à qui le titre eût fait faire un haut-le-corps. «Nous sommes tout aussi pressés que vous pouvez l’être. Voulez-vous revenir demain?—Revenir... ici?...» interrogea Sornières, avec une expression voulue de méfiance.—Pourquoi pas?—Vous savez ce que je risque... Le Valcor est un homme à entretenir une police privée. S’il apprend que je vous rends visite...—Voulez-vous que nous nous rencontrions autre part?—Oh!...» fit l’Apache avec une moue d’hésitation. «Après tout, on est tranquille dans votre cambuse. L’important est qu’on ne m’y dépiste pas. Ne dites donc à personne, pas même à votre fameux prince, que j’y suis venu et que je dois revenir.—Comme vous voudrez... Ça ne change rien à l’affaire.—Tiens!» s’écria, comme frappé d’une idée subite l’amant de la Môme-Cervelas, «je vais demander un rendez-vous à votre voisine Rosalinde. Ça me créera un alibi.»Escaldas se tordit de rire, tant l’idée lui sembla drôle.—«Fixez-le pour avant de passer chez moi,» suggéra-t-il, grossièrement facétieux. «Les charmes de la donzelle vous troubleront le cerveau. Vous ne serez plus de force à me rouler ensuite.—Ne t’y fie pas, mon vieux lapin,» lança le voyou, qui déjà filait par un couloir, où, des portes mal jointes, suintaient des relents nauséabonds de parfumerie à bon marché.A peine seul, Escaldas courut chez Gilbert.Il ne réfléchissait pas qu’on était un dimanche, et l’un des premiers du printemps, jour de courses. Comment le Bolivien eût-il reconnu lajournée dominicale ou la saison du renouveau? Il n’existait pas de repos hebdomadaire pour cet homme à la fois désœuvré et affairé, ce parasite social, ignorant de toute régularité laborieuse. Et quant au printemps, il faut avouer que, dans la brume fondue d’averses, et sous l’aigre vent d’un avril parisien, il se déguisait singulièrement en hiver, surtout pour la frileuse appréciation d’un indigène des tropiques.—«Monsieur le prince n’est pas à la maison,» dit à Escaldas le majestueux portier, qui, un jour de l’année précédente, avait paru si redoutable à la pauvre Bertrande.—«Je vais monter pour lui laisser un mot.—C’est inutile. Son domestique est absent.—Dites que je reviendrai ce soir, que c’est extrêmement important. Priez le prince de m’attendre.—Que Monsieur soit tranquille. La commission sera transmise.»Si la commission ne fut pas transmise, Escaldas n’en put accuser l’irréprochable concierge. Le prince de Villingen ne rentra pas chez lui ce soir-là. Et lorsque le Bolivien, après être revenu à deux reprises inutilement, se rendit compte,—cette fois par l’attestation navrée du vieux serviteur,—que le jeune homme n’avait pas reparu au logis, il se remémora encore une autre coutume. Quand Gilbert gagnait aux courses, il se hâtait de goûter en quelque fête la saveur de sa chance. Avoir de l’argent en poche n’était rien pour l’enragé viveur, s’il n’en dépensait aussitôt une partie,—et souvent la plus grosse.Hélas! ce n’était pas auprès de la triste Bertrandequ’il songeait à porter sa joie. Bertrande... c’était bon les jours de découragement, de nostalgie... de remords peut-être. Puis, à Bertrande, il fallait si peu pour être heureuse... Rien même... D’abord parce que sa fierté s’en trouvait mieux. Et aussi parce qu’elle avait son Gilbert plus à elle quand il arrivait les mains vides, sans projet de distraction, sans le désir de quelqu’une de ces escapades dont elle ne jouissait qu’à demi, par la nécessité de quitter le petit Claude, par l’étourdissement des choses extérieures, qui dissipent le parfum d’amour. Puisque l’argent ne comptait pas auprès de Bertrande, inutile d’aller la trouver quand l’or tintait au gousset et que les billets de banque gonflaient le portefeuille. Il y avait tant d’autres joies désirables qui coûtaient cher, et qu’il fallait saisir quand on pouvait les payer. Et ce qu’il y avait surtout d’attirant, de tentateur, c’était le tapis vert des tripots.—«Allons,» se dit Escaldas vers onze heures du soir. «N’espérons pas que Gairlance revienne avant d’avoir laissé au baccara, ou ailleurs, ce qu’il a bien pu empocher sur le turf. Patientons jusqu’à demain matin.»Il traça quelques lignes sur sa carte, pour avertir le prince qu’il y avait urgence à ce qu’il le vît le plus tôt possible. Qu’il l’attendrait chez lui le lendemain toute la journée, sauf de une à trois. Puis glissant ce mot sous une enveloppe qu’il cacheta, le Bolivien quitta la rue Cambacérès.S’il avait excepté une couple d’heures dans l’après-midi, c’est parce qu’il escomptait la visite d’Arthur Sornières. Celui-ci ne voulant pas êtreaperçu à son domicile, pourquoi ne pas lui donner cette satisfaction? En faisant la large mesure de temps, on s’assurait contre toute rencontre. D’autant que la conférence ne serait pas longue. Si Gilbert ne se présentait pas dans la matinée, ou ne faisait pas venir son acolyte, celui-ci ne pourrait que renvoyer à plus tard les négociations avec le Beau Rouquin.«Il ne se sera pas dérangé inutilement,» se dit Escaldas avec un ignoble rire, «puisqu’il doit présenter ses hommages à ma voisine, Rosalinde. Elle ne me dit rien à moi, cette colombe. Les aventures porte à porte, ça n’est pas intéressant. Quand on abat du gibier, c’est pour le plaisir de la chasse. Ah! si je n’étais pas un galant homme, je ne manquerais point d’aller raconter à la Môme-Cervelas les frasques de son «petit ami». Quel beau parti je tirerais des circonstances!»

L’APACHE

LeBolivien José Escaldas avait bien cru, pendant quelque temps, que l’«Affaire Valcor» allait ressusciter. Il avait mis la main sur des données imprévues, si extraordinaires, que Marc de Plesguen lui-même, en dépit de tous ses scrupules, n’hésiterait pas à recommencer le procès.

D’ailleurs, on pouvait se passer du vieux maniaque. C’était maintenant lui, Escaldas, qui tenait le dénouement du drame. Il agirait pour son compte. On l’avait accusé de faux, il déposerait une plainte en diffamation, sûr de démontrer maintenant où était le faussaire. Même sans se porter partie, il pourrait faire agir directement le Ministère public, tant les charges qu’il développerait contre son adversaire apparaissaient graves. Cette fois, le pseudo-marquis serait pris à son crime comme dans une souricière. Ce qu’on appelle en jurisprudence le «fait nouveau» venait de se produire. Et quel fait! Lourdde quelle signification formidable! Et par quel miracle du hasard Escaldas ne l’avait-il pas découvert!

Le métis, en se fixant à Paris, s’était logé aussi près que possible du prince de Villingen. Mais, comme celui-ci habitait rue Cambacérès, dans un quartier élégant, où ne se trouvent guère les garnis à bon marché tels qu’en cherchait son acolyte, celui-ci avait dû se réfugier plus haut, vers les boulevards extérieurs. Il avait fini par louer une petite chambre dans une maison meublée de la rue de Lévis, aux Batignolles, demeure dont la malpropreté n’était pas pour gêner ce demi-Indien, et dont la louche apparence ne l’offusquait pas davantage.

Ce qui lui semblait plus pénible, à lui qui avait couru les forêts infinies de l’Amérique, et vécu à l’aise dans le château seigneurial de Valcor, c’était l’étroitesse de son gîte. Les ailes de son imagination en crevaient les murs. Il se revoyait bientôt, dans ce domaine splendide de Bretagne, non plus en parasite toléré, sans cesse sous la menace d’un soupçon ou d’un caprice du maître, mais en bienfaiteur adulé, en Providence tutélaire, s’engraissant du tribut de ceux qui lui devaient leur patrimoine.

Les primitifs sont comme les enfants. Ils ne voient pas de distance entre leur rêve et sa réalisation. Ce métis, encore si près de la sauvagerie, vivait embusqué dans son intrigue, au sein de la civilisation parisienne, comme un de ses fauves ancêtres dans un fourré inextricable de la Selve: l’œil guettant la proie, la main remplie de flèches empoisonnées.

Sa brutale nature s’arrangeait des basses mœurs faubouriennes, qu’éclairaient, non loin de sa demeure, les becs de gaz allumés dès que la nuit tombe, entre les ormes rabougris des excentriques boulevards.

Chaque soir il s’en allait du côté de Montmartre, se grisant à l’odeur de l’asphalte imprégné de poussière ou de pluie, aux relents des cafés, des restaurants, des mastroquets, des beuglants, de tous ces antres violemment éclairés, où l’on mange, où l’on boit, où l’on chante, sous la grande ombre lugubre de la Butte, coiffée par sa basilique-fantôme.

Surtout, la bête mal domptée que ce «pays chaud» sentait gronder dans ses veines, s’alléchait aux rencontres hasardeuses, aux provocantes occasions, pullulant devant ces repaires de bas plaisirs. Même s’il n’en profitait pas, il en humait avec une immonde satisfaction l’odeur de vice. L’argent seul lui faisait défaut pour se rouler à sa guise dans ce torrent de débauche.

Une nuit, José Escaldas monta par les ruelles tortueuses de la Butte, vers un paradis momentané où le guidait ce qui avait peut-être été un ange, mais ce qui n’y ressemblait plus guère, une pauvre créature, encore presque jolie sous des cheveux blonds en broussaille et dans un corsage en satinette cerise. Elle lui dit s’appeler la Môme-Cervelas, et ce nom parfumé de poésie acheva de subjuguer le cœur inflammable du Bolivien.

Cette aventure ne serait certes pas de celles qu’un Escaldas même se soucierait de raconter,si une coïncidence presque fantastique n’y avait donné une importance capitale.

Le logis où la Môme-Cervelas conduisit sa conquête se trouvait comme perché dans un chaos de vieilles constructions bizarres, au-dessus de jardinets inégaux, vrais jardins suspendus, sans rien de babylonien, à l’angle de la rue de Ravignan. Dans la plus belle des deux chambres décorées avec un luxe de foire, Escaldas aperçut avec stupéfaction une espèce de panoplie formée d’armes et de parures indiennes, qu’il reconnut immédiatement pour des objets authentiques, provenant de quelque tribu du bassin de l’Amazone.

Cela l’intéressa, naturellement. Il questionna la jeune femme, qui, aussitôt, prit un air d’importance.

—«Ah! vous avez du flair, vous,» déclara-t-elle. «Tous ceux qui viennent ici» (et elle ne rougit pas de ce pluriel multiple et candide) «se fichent de ça. Ils prétendent que j’ai dû chiper ce fourbi à de faux sauvages de l’Exposition. Mais c’est pas du toc. Mon petit homme a rapporté ça des pays pour de vrai.

—De quels pays?

—Ah! pour les noms, je suis pas trop calée, vous savez. C’est pas comme lui, qui a une mémoire!... Il parle toutes les langues, et la preuve, c’est qu’il voyage comme interprète.»

Par un brusque rappel de souvenirs, ce mot d’interprète évoqua chez Escaldas la pensée de l’introuvable individu, compagnon de bord du vieux Pabro, et peut-être son mystérieux assassin, qui, n’ayant pas été, faute de preuves, retenupar la justice, avait disparu sans laisser de traces. Dans sa déposition à Bordeaux, l’homme avait dit s’appeler Mindel et venir de Buenos-Ayres, où il était employé comme interprète dans un hôtel. Il avait présenté d’acceptables références. On l’avait relâché. Pourquoi aurait-il jeté à la mer un vieillard pauvre, inoffensif, dont le mince bagage et les maigres valeurs avaient été retrouvés intacts? Plus tard, bien des commentaires avaient couru, quand ce personnage avait spontanément envoyé au Parquet la lettre dérobée à Pabro, cette lettre sur laquelle Escaldas, Gairlance et Plesguen comptaient pour accabler le marquis de Valcor, et qui, reconnue fausse, les avait si terriblement accablés eux-mêmes. Mais la police, à ce moment, fut impuissante à dépister l’homme. D’ailleurs, ça n’avait pas d’importance, la lettre étant identique à la photographie faite par Escaldas lui-même et ayant été formellement reconnue par lui. Ces détails vivaient d’une vie trop violente dans l’esprit du métis pour que le moindre rapport, même le plus lointain, ne les évoquât pas immédiatement. Avec une spontanéité qui l’étonna lui-même, il lança coup sur coup:

—«Interprète?... Ton ami était interprète?... Où cela?... A Buenos-Ayres?... Et ne se nomme-t-il pas Mindel?...»

La foudre tombée devant cette fille ne l’eût pas pétrifiée plus complètement. Toutefois, une espèce d’instinct de conservation la fit se reprendre et précipita les paroles dans sa bouche.

Quelle blague! Jamais de la vie! Il ne s’appelait pas Mindel, son petit homme. Mindel? Oùprenait-on ça? Quel bête de nom! D’abord, ce n’était pas son nom. La preuve, c’est qu’il s’appelait Sornières, Arthur Sornières.

Mais Escaldas avait vu son trouble. Escaldas était hors de lui d’espérance.

—«Mon enfant... Ecoute... ne mens pas. Si jamais ton ami s’est appelé Mindel, sa fortune est faite. La tienne aussi. Tiens, voilà un louis, deux louis, tout ce que j’ai en poche. Dis-moi la vérité et je te les donne. Je te donnerai bien autre chose. Pas moi. Des gens qui le pourront mieux que moi. Tiens, me croiras-tu? Je vais écrire ici mon nom... mon vrai nom... José Escaldas. Montre-le à ton ami. Si jamais il s’est appelé Mindel, il saura ce que cela veut dire. Engage-le à venir me parler. Voilà aussi mon adresse. Maintenant qu’il a marché d’un côté, il marchera de l’autre. Qu’est-ce que ça peut lui faire? Je te jure que c’est sa fortune! La somme qu’il voudra.»

Les yeux de la fille brillèrent.

—«Je lui ferai toujours la commission.

—Il s’est donc bien appelé Mindel!»

Elle trembla, tout éperdue.

—«C’est comme ça que je mettais quand je lui écrivais là-bas. Mais ne le dites pas, monsieur! Ne lui dites pas. Si ça lui plaît, il vous le fera savoir lui-même. Sans cela, il me tuerait. Oh! je vous assure, il me tuerait!»

La Môme-Cervelas n’exagérait qu’à peine. Sans connaître les secrets de son «petit homme», elle savait qu’entre tous le plus grave se rapportait à son retour de l’Amérique du Sud et à ce nom de Mindel, qu’il avait porté là-bas. La circonspectionqu’il montrait à cet égard devait tenir, suivant l’opinion avisée de sa compagne, non seulement à ce qu’il avait fait «quelque sale coup», mais encore à ce qu’il voulait en garder le bénéfice pour lui seul, sans le partager avec elle. A un moment donné, elle lui avait vu de l’or et des billets plein les poches. Puis, aussitôt après lui en avoir dispensé quelques bribes, il avait disparu, suivant sa coutume quand il était en fonds. Elle connaissait ses habitudes. Il allait dépenser au loin l’argent dont l’abondance inexplicable aurait pu le compromettre ici. Et surtout il allait le jouer.

Cette nuit-là, quand Escaldas l’eut quittée, la triste fille n’attendit pas sans crainte le retour d’Arthur Sornières.

Arthur, surnommé à Montmartre «le Beau Rouquin», à cause de son irrésistible physique, ou encore le «Baladeur», allusion à ses mœurs errantes, ne se distinguait ni par la courtoisie ni par la patience. Avant même d’avoir écouté jusqu’au bout le récit d’Angèle, dite la Môme-Cervelas, rien que sur l’air embarrassé de la misérable créature et sur le soupçon qu’elle avait eu la langue trop longue, il commença par la rouer de coups.

Ce solide gaillard, aux drus cheveux roux, à la mâchoire bestiale, aux larges épaules musclées sur une taille souple de félin, d’une superbe vigueur de brute, tapait dur. La pauvre Môme-Cervelas crut que, cette fois, les terribles poings lui feraient à jamais passer le goût de sa charcuterie favorite. Et quand Arthur, s’asseyant pour se reposer de cet exercice, lui dit: «Maintenant,explique-toi...» elle mit cinq bonnes minutes à retrouver son souffle.

Quand elle eut raconté les choses, non sans des réticences que ponctuèrent quelques taloches, le Beau Rouquin s’enferma dans un mutisme écrasant.

—«Alors, comme ça... j’ai pas trop gaffé? Je t’ai pas causé trop d’embêtements, mon pauv’ Tutur?» risqua-t-elle avec humilité quand elle put espérer que la séance de tout à l’heure ne recommencerait pas.

—«Je crois que je t’ai montré que je savais m’y prendre pour tuer tes puces,» répliqua-t-il. «Eh bien, dis-toi, la môme, que je leur ai simplement chatouillé l’épiderme auprès de la façon dont je les aplatirais sur ta peau si tu repiques au truc. Tâche de ficeler ces satanés deux liards de mou que t’as dans la margoulette.»

Ce langage imagé parut limpide à la Môme-Cervelas. Désormais, elle tiendrait sa langue.

Aussi, le lendemain, se garda-t-elle de poser d’indiscrètes questions au charmant Arthur, lorsqu’il lui dit, vers cinq heures du soir, sur un ton d’ailleurs gracieux:

—«Brosse mes frusques, Cervelette. Et puis tu me feras mon nœud de cravate. Je vais dans le monde.»

Elle obéit. Le Beau Rouquin soigna sa toilette. Puis, consultant sa montre:

—«Allons... Ils doivent avoir fini de juter leurs bêtises, ces salivards de la Chambre. V’là le moment de se trotter chez les marquis.»

Il partit, adressant à sa compagne une cyniquerecommandation quant au travail qui leur ferait une soirée fructueuse.

Il rentra vers les deux heures du matin. Son inquiétante figure d’Apache parisien portait un air si sombre que la tremblante Angèle se recroquevilla, réduisit sa mince personne au plus petit volume possible, trouvant qu’elle offrait encore trop de surface aux coups qui ne manqueraient pas de pleuvoir.

Mais non. Arthur se secoua comme un chien qui sort de l’eau. Ses dents claquèrent. Il dit d’une voix rauque:

—«Fais-moi un vin chaud.»

Le verre fumant apporté, il le vida d’un trait, puis, le reposant sur la table, si brutalement qu’il le fit voler en morceaux:

—«Ah! tonnerre!... la sale besogne!... la sale besogne!...»

Chauffé par le vin, une minute après, il ricana:

—«Bah! pour trente mille balles! Sans compter ce qu’on le fera chanter plus tard, ce rossignol! Il en aura de la voix, quand je lui battrai la mesure!»

S’égayant à cette musicale perspective, le Beau Rouquin embrassa Angèle, que cette tendresse enchanta:

—«Viens, poupoule... Il fait meilleur ici que sur la terrasse du Sacré-Cœur? Ah! je te réponds que c’est un endroit pour jaspiner tranquillement après minuit sonné.»

Depuis sa visite à la rue de Ravignan, José Escaldas ne bougeait guère de sa chambre. Achaque son qu’il entendait dans la maison meublée, pleine d’allées et venues, il se levait à demi, s’apprêtait à ouvrir sa porte.

«Pourvu qu’il vienne!» se disait-il.

Mais chaque fois il éprouvait un déboire. Aussi, malgré sa faiblesse indulgente pour le beau sexe, l’inflammable Bolivien pestait contre les trop hospitalières jeunes personnes, émules de la Môme-Cervelas, dont les mœurs accueillantes et les amitiés fugaces, mais multiples, contribuaient pour beaucoup à l’animation de cette demeure.

Des semaines passèrent, et il commençait à désespérer, lorsque, un après-midi, des pas masculins, gravissant l’escalier, se dirigèrent vers sa chambre, et des coups heurtant le bois s’adressèrent à son huis.

Il ouvrit.

Pas une seconde—louange en soi à sa perspicacité—Escaldas ne douta de l’identité du visiteur, que, cependant, il voyait pour la première fois.

Melon à bords plats, cravate rose, complet à carreaux, et ces cheveux roux poussant bas, cette moustache faraude, ces yeux de vice, cette mâchoire bestiale, ce corps de chat-tigre, musclé, agile. C’était bien «le petit homme» de la Môme-Cervelas.

La présentation réciproque fut rapide. L’entrée en matière encore plus.

Arthur Sornières ne se possédait pas de joie. Dire que le hasard l’avait mis en rapport avec cet Escaldas, qu’il cherchait depuis si longtemps!

—«Car j’ai eu la folie, moi, monsieur, de penser que mon intérêt serait de servir le marquis de Valcor. Si vous saviez comment j’en ai été payé! Vous ne vous doutez pas de ma situation! Cet homme-là veut ma mort. Oui, parce que, en somme, j’ai été son complice. Je vais vous expliquer. Oh! quant à l’argent... il m’en a donné beaucoup, il m’en donnerait encore si j’allais lui en demander. Mais j’ai la certitude que, pour sa sécurité absolue, il veut me faire disparaître. Plus que la certitude. J’en ai la preuve, car il a déjà essayé.

—Parbleu!» dit Escaldas. «Ah! je le connais, le démon. Croyez-vous que j’aurais vingt-quatre heures à vivre s’il apprenait aujourd’hui quels secrets je détiens et que vous allez m’en livrer un de plus?»

Quelque chose de fugitif... ombre? sourire?... grimace?... passa sur les traits du Beau Rouquin, dit également le Baladeur.

—«Vous ne vous étonnerez pas alors,» dit-il, «si je prends mes précautions. C’est autant pour vous que pour moi, vous comprenez, monsieur Escaldas. Ainsi, je n’ai pas demandé votre nom, en bas, à la concierge. J’ai attendu le moment où rentrait une des locataires, et j’ai eu l’air de la suivre. Votre immeuble est habité par d’aimables personnes. On ne s’étonne pas que des messieurs viennent les voir.»

Le métis éclata d’un gros rire.

—«J’ai bien pensé,» reprit l’Apache, «que votre carte de visite serait clouée sur votre porte. Comme ça, vous n’êtes pas exposé à ce qu’on vous réveille en sursaut quand on croit frapperchez Irma ou chez Rosalinde. Elles ont des noms délicieux, vos voisines. C’est Rosalinde, celle que j’ai suivie. J’ai lu ça, non sur sa carte, mais sur sa pancarte. Ça couvre la moitié de sa porte. J’irai la voir, cette enfant. Elle m’a lancé un œil! Pour elle, je suis capable de faire des traits à la Môme-Cervelas.»

Tout en débitant ces phrases, avec un air de bon garçon farceur, Arthur Sornières, renversé sur sa chaise, le nez en l’air, semblait intéressé par quelque chose au plafond. Ses regards erraient sur la surface jaunâtre et souillée. Une attention singulière les aiguisait, malgré qu’il tâchât d’en éteindre la lumière rousse. Machinalement, ceux du Bolivien prirent la même direction. Le Beau Rouquin, alors, changea d’attitude, ramena le buste en avant, planta ses prunelles dans celles de l’autre.

—«Voilà ce que je venais vous dire, monsieur Escaldas. La lettre que j’ai envoyée au Parquet—au moment où je l’ai envoyée—était bien pour moi celle que j’avais subtilisée à Pabro, celle que (j’ai suivi l’affaire Valcor dans les journaux, je suis au courant de tout) vous aviez vue en Amérique.

—Moi-même, la tenant dans mes mains, je l’ai cru. Cette falsification merveilleuse, qui l’avait faite? Ce n’était donc pas vous?

—Je ne suis pas si fort.

—Mais qui, alors? Pabro?

—Cette vieille bête!

—Parlez donc!

—Le Valcor en personne.»

Escaldas bondit.

—«Il a possédé la vraie lettre?

—Pendant vingt-quatre heures.

—Comment cela?

—C’est moi qui la lui ai livrée. C’est là ce que je viens vous dire. J’avais su que Pabro vous l’apportait pour perdre le marquis. J’ai pensé que le marquis me la paierait cher.

—Misérable!

—Qui cela?

—Vous!

—Allons donc!» fit l’Apache en haussant les épaules.

Son air détaché interloqua le métis. Encore une fois les yeux d’Arthur se dérobaient, erraient vers le haut de la chambre. Tout à coup, un éclair y brilla. Ils s’attachèrent à un énorme crochet, qui, fixé dans le mur, au-dessus du lit, devait avoir soutenu la flèche ou la couronne de rideaux désormais absents.

—«Vous n’avez pas l’air à ce que vous dites,» observa Escaldas.

—«Moi? Comment donc!

—C’est vrai! Vous me révélez une chose prodigieuse avec un air de bayer aux mouches. Elle est bien exacte, au moins, votre histoire? Ce n’est pas un piège que vous venez me tendre?

—Oh! par exemple!

—C’est que je le connais, le patron pour qui vous avez travaillé.

—Puisque je vous dis que j’ai lâché son service.

—Donnez-m’en la preuve.

—La preuve?» dit le bandit, revenant ardemmentà la question, après un dernier coup d’œil à ce crochet fascinateur, «la preuve? Écoutez si ça s’invente, ce que je vais vous dégoiser, mon bonhomme. Il y a une vingtaine d’années, Renaud de Valcor,—le vrai,—écrivit une lettre à la banque Perez Rosalez, de la Paz, pour présenter une espèce de chargé d’affaires, qu’il donnait comme un autre lui-même et dont il signalait, par surcroît, l’extrême ressemblance physique avec sa personne. Cet individu, probablement, se substitua ensuite à lui, après sa mort, naturelle ou provoquée. Il serait l’homme qui joue son rôle et qui jouit de ses biens, de son prestige, de son titre, depuis une vingtaine d’années. Sinon, si le marquis de Valcor actuel est le vrai Valcor, qu’il nous explique cette lettre, qu’il nous dise qui était et ce qu’est devenu ce sosie, surgi en cette occasion, puis englouti dans les mystères des forêts d’Amérique. L’un de ces deux êtres si semblables a dévoré l’autre. Lequel? Pourquoi? Cette lettre était donc l’écueil où devait se briser le marquis. Vous le saviez, Escaldas, vous qui l’aviez découverte, en fouillant les archives que vous avait obligeamment communiquées la maison Rosalez. Vous qui, aidé par le vieux caissier Pabro, avez surpris une photographie de cette lettre, la signalant d’ailleurs aux chefs de la banque, afin d’avoir des témoins qui n’en ignorassent pas.

—Bon. Vous avez lu tout ça dans les journaux, au moment du procès. Ça ne m’apprend rien.

—Ai-je lu aussi dans les journaux que Pabro—avec qui le hasard m’a fait voyager de Buenos-Ayresen France—crut accomplir un coup de maître en vous apportant cette fameuse lettre, quand les échos au monde entier lui eurent appris ce qu’était l’affaire Valcor. L’imbécile ne se rendait pas compte que le document valait pour vous surtout parce qu’il se trouvait dans les archives de la banque Rosalez. Quand il m’eut raconté que vous lui achèteriez cette lettre le prix qu’il voudrait, je me suis dit que quelqu’un d’autre la paierait bien davantage. Et comme je tenais, par une chance incroyable, cette lettre dans la main, quand Pabro est tombé à la mer...

—Ou que vous l’y avez jeté, canaille,» gronda Escaldas.

—«Bah!» dit cyniquement l’ami de la Môme-Cervelas, «vous allez voir que c’est tout bénéfice pour vous. Si Pabro n’était pas mort,» poursuivit-il, «vous auriez eu la lettre, et rien ne prouve que l’instruction l’eût trouvée si concluante. Mais aujourd’hui, quand je viendrai dire et démontrer irréfutablement que le marquis de Valcor m’a payé des mille et des cents pour avoir pendant vingt-quatre heures ce chiffon de papier entre les mains, doutera-t-on de l’importance qu’il devait y attacher?

—Ainsi Valcor a eu cette lettre? Il en a fait ce qu’il a voulu. Mais pourquoi ne l’a-t-il pas simplement détruite?

—Ah! monsieur Escaldas, comme la mécanique d’une cervelle est donc lente à se mouvoir! La vôtre, tenez, à vous qui êtes un malin pourtant, est tout ébaubie de découvrirsubitoun nouveau point de vue. Eh bien, je vais vous ouvrir les «mirettes», moi, qui ai ensuite suivile procès. Quand votre éblouissement sera passé, vous apercevrez comme c’est simple. Un enfant de deux jours s’y retrouverait tout de suite.

—«Allez donc!» fit le Bolivien.

Il s’impatientait d’autant plus qu’à toute minute, le fuyant personnage qui lui parlait semblait prêt à perdre le fil de son discours. Arthur Sornières avait des distractions. Quelque chose le préoccupait, qui devait concerner la personne même de son interlocuteur ou la disposition de la chambre, les particularités du mobilier crasseux. Tout à l’heure, Escaldas avait cru qu’il observait un clou dans le mur. Maintenant, il supposa que c’était sa cravate. Il y porta machinalement la main, s’assurant que l’épingle était en place. L’Apache détourna les yeux obstinés qu’il fixait sur son cou. En même temps, il reprit:

—«Supprimer la lettre? Ça pouvait tourner mal, un jour ou l’autre. Il en restait des souvenirs, des traces. Et surtout la photographie que vous en aviez. Mais refaire cette lettre, la même, avec l’écriture, qu’il imiterait facilement puisque c’était la sienne, avec les signes caractéristiques, les taches, etc., et refaire cela sur un papier semblable, mais defiligrane récent, puis l’adresser au Parquet. Voilà le coup de génie! Cet homme, que je qualifierai de sublime, l’a si bien exécuté que vous avez vous-même reconnu la lettre, et qu’elle se trouvait authentiquée plus sûrement encore que par vos yeux... par la photographie prise autrefois et qui la reproduisait exactement. Vous avez poursuivi à fond votre campagne sur cette lettre. Et quand vous avez cru tenir Valcor, quand tout le monde le supposaitaccablé, quand la Chambre s’apprêtait, devant le scandale, à invalider son élection, le monsieur a dit: «Pardon... Veuillez examiner d’un peu plus près le filigrane du papier. Il est de dix-huit mois, et l’on m’accuse d’avoir écrit cette lettre il y a vingt ans. Ce sont mes adversaires qui ont fabriqué ce faux pour me perdre.»

—«Tonnerre...!» cria Escaldas, en abattant son poing sur la table.

Il demeura un instant comme suffoqué, puis murmura lentement, dans un effort pour embrasser tous les aspects de la question.

—«Je me doutais, parbleu, bien, d’une infernale machination de ce genre! C’est pourquoi je voulais vous retrouver, vous, qui aviez envoyé cette lettre au Procureur de la République, avec une explication suspecte. Vous, qui prétendiez la tenir de Pabro, disparu si mystérieusement. Mais, cornes du diable! je n’imaginais pas que la scélératesse pût être aussi ingénieuse.»

—«Elle peut l’être encore davantage,» fit Sornières en ricanant.

—«Que voulez-vous dire?

—Oh! presque rien. Mais,» ajouta l’Apache en détournant avec prestesse l’attention d’Escaldas, «il y a un point obscur pour moi, dans cette Affaire Valcor, que j’ai des raisons pour connaître si bien. Le filigrane du papier datait de dix-huit mois, et votre photographie de quatre ans... Alors?

—Ma photographie ne portait pas sa date. On a pensé que je l’avais faite après coup.

—Mais vous aviez des témoins, en Amérique... à la banque Perez Rosalez.

—Je n’avais guère eu affaire qu’à Pabro. Les chefs de la maison, à ce moment-là, n’avaient aucun motif pour s’occuper de cette vieille correspondance dépourvue d’intérêt. Comment auraient-ils deviné mes soupçons et le but de mon enquête? C’est moi qui ai dû, non sans peine, leur mettre la lettre sous les yeux, afin de m’assurer, pour plus tard, leur témoignage. Mais je l’aurais soustraite, comme l’a fait ensuite leur caissier, sans qu’ils en prissent le moindre souci. Je n’étais pas si bête. C’étaient eux qui, le moment venu, garantiraient l’authenticité du document, réclamé à leurs archives par l’instruction, durant le procès que j’allais faire ouvrir. L’imbécillité avide de Pabro et votre propre gredinerie, mon cher, ont bouleversé mes plans.

—Mais, chez Perez Rosalez, personne ne pouvait donc attester?

—Quoi?... La teneur générale de la lettre, son aspect, le fait que je l’avais photographiée, que Pabro l’avait dérobée et emportée?... Oui... Et après? Pour eux, celle que possédait l’instruction et dont on leur a communiqué la photographie, était bien la même qu’ils avaient eue. Elle l’était bien pour moi! Le seul résultat de leur témoignage fut une certaine obscurité restée sur cette histoire et dont je bénéficiai. Sans cette obscurité, j’étais gardé en prison sous l’inculpation du faux. Le non-lieu rendu en ma faveur ne me justifiait pas, démontrait simplement l’impuissance des magistrats à établir mon crime, dont tout le monde est resté convaincu.

—Pauvre innocent!» railla Sornières.

—«Vous...» dit Escaldas d’un air sombre,«vous êtes un fameux gibier de potence. Je devrais me méfier de vos intentions. Qui sait si vous n’êtes pas de mèche avec le Satan que vous avez déjà servi? Cet homme-là est capable de tout. Et il a rencontré un joli instrument dans votre personne. Vous viendriez me tendre un piège que ça ne m’étonnerait pas.

—Si on peut dire!» s’exclama l’autre, avec une gaieté d’autant plus horrible qu’elle était sincère.

—«Dame!

—Voyons... Est-ce que je ne vous l’apporte pas pieds et poings liés, votre Valcor? Et moi-même, ne suis-je pas à votre merci? Vous connaissez tout de moi... mon nom...

—Vos noms... deux au moins.

—Ce sont les seuls qui vous importent. Vous savez où je perche. Vous pourriez me faire arrêter ce soir si bon vous semblait.

—Heu! heu!

—Ne faites pas le malin. Vous n’y songez guère. Entre les pattes des flics, je nierai tout ce que je vous ai dit, tandis que, si vous m’offrez des propositions raisonnables, on pourra s’entendre.»

Escaldas réfléchit, les yeux fixés sur cette face patibulaire, non dépourvue d’une séduction de vice et de vigoureuse animalité, qui donnait plus d’une rivale, heureuse ou non, à la Môme-Cervelas.

—«Voyons,» reprit Arthur Sornières, «sur quel pied pouvons-nous partir? Que m’offrez-vous?

—Personnellement, je ne puis rien vousoffrir,» dit Escaldas. «Et pour une excellente raison, c’est que je ne possède pas un radis.»

Ce fut lui qui, sur cette phrase, jeta un éloquent regard autour de l’affreuse chambre garnie. Même il souligna par un geste circulaire la signification de ce regard.

Celui de l’Apache avait suivi, gouailleur d’abord devant cette sordide médiocrité, puis, soudain vacillant, furtif, en effleurant la paroi au-dessus du lit, là où surgissait le gros crochet de fer, presque agressif dans son inutilité. Un mouvement brutal, incompréhensible, secoua Sornières. Puis il observa Escaldas et dit d’un ton rogue:

—«N’essayez pas de me fiche dedans avec cette façon de vous dérober quand je vous demande «Que m’offrez-vous?» Je ne m’adresse pas au claquedent que vous êtes. Je parle de votre parti, de vos aristocrates et de vos princes. De tous ceux qui se partageront la galette quand le Valcor fera des chaussons de lisière, ou cultivera les légumes de l’État, à la Nouvelle.

—J’ai bien compris,» fit le Bolivien, «Mais il faut que je m’entende avec eux.

—Tâchez voir que ça ne traîne pas. Parce que je suis pressé,» dit le Beau Rouquin, qui projeta la mâchoire inférieure en avant, dans une mimique singulièrement féroce.

—«J’aurai vu mon plus important associé dès ce soir,» calcula tout haut le métis, désignant ainsi Gilbert de Villingen, à qui le titre eût fait faire un haut-le-corps. «Nous sommes tout aussi pressés que vous pouvez l’être. Voulez-vous revenir demain?

—Revenir... ici?...» interrogea Sornières, avec une expression voulue de méfiance.

—Pourquoi pas?

—Vous savez ce que je risque... Le Valcor est un homme à entretenir une police privée. S’il apprend que je vous rends visite...

—Voulez-vous que nous nous rencontrions autre part?

—Oh!...» fit l’Apache avec une moue d’hésitation. «Après tout, on est tranquille dans votre cambuse. L’important est qu’on ne m’y dépiste pas. Ne dites donc à personne, pas même à votre fameux prince, que j’y suis venu et que je dois revenir.

—Comme vous voudrez... Ça ne change rien à l’affaire.

—Tiens!» s’écria, comme frappé d’une idée subite l’amant de la Môme-Cervelas, «je vais demander un rendez-vous à votre voisine Rosalinde. Ça me créera un alibi.»

Escaldas se tordit de rire, tant l’idée lui sembla drôle.

—«Fixez-le pour avant de passer chez moi,» suggéra-t-il, grossièrement facétieux. «Les charmes de la donzelle vous troubleront le cerveau. Vous ne serez plus de force à me rouler ensuite.

—Ne t’y fie pas, mon vieux lapin,» lança le voyou, qui déjà filait par un couloir, où, des portes mal jointes, suintaient des relents nauséabonds de parfumerie à bon marché.

A peine seul, Escaldas courut chez Gilbert.

Il ne réfléchissait pas qu’on était un dimanche, et l’un des premiers du printemps, jour de courses. Comment le Bolivien eût-il reconnu lajournée dominicale ou la saison du renouveau? Il n’existait pas de repos hebdomadaire pour cet homme à la fois désœuvré et affairé, ce parasite social, ignorant de toute régularité laborieuse. Et quant au printemps, il faut avouer que, dans la brume fondue d’averses, et sous l’aigre vent d’un avril parisien, il se déguisait singulièrement en hiver, surtout pour la frileuse appréciation d’un indigène des tropiques.

—«Monsieur le prince n’est pas à la maison,» dit à Escaldas le majestueux portier, qui, un jour de l’année précédente, avait paru si redoutable à la pauvre Bertrande.

—«Je vais monter pour lui laisser un mot.

—C’est inutile. Son domestique est absent.

—Dites que je reviendrai ce soir, que c’est extrêmement important. Priez le prince de m’attendre.

—Que Monsieur soit tranquille. La commission sera transmise.»

Si la commission ne fut pas transmise, Escaldas n’en put accuser l’irréprochable concierge. Le prince de Villingen ne rentra pas chez lui ce soir-là. Et lorsque le Bolivien, après être revenu à deux reprises inutilement, se rendit compte,—cette fois par l’attestation navrée du vieux serviteur,—que le jeune homme n’avait pas reparu au logis, il se remémora encore une autre coutume. Quand Gilbert gagnait aux courses, il se hâtait de goûter en quelque fête la saveur de sa chance. Avoir de l’argent en poche n’était rien pour l’enragé viveur, s’il n’en dépensait aussitôt une partie,—et souvent la plus grosse.

Hélas! ce n’était pas auprès de la triste Bertrandequ’il songeait à porter sa joie. Bertrande... c’était bon les jours de découragement, de nostalgie... de remords peut-être. Puis, à Bertrande, il fallait si peu pour être heureuse... Rien même... D’abord parce que sa fierté s’en trouvait mieux. Et aussi parce qu’elle avait son Gilbert plus à elle quand il arrivait les mains vides, sans projet de distraction, sans le désir de quelqu’une de ces escapades dont elle ne jouissait qu’à demi, par la nécessité de quitter le petit Claude, par l’étourdissement des choses extérieures, qui dissipent le parfum d’amour. Puisque l’argent ne comptait pas auprès de Bertrande, inutile d’aller la trouver quand l’or tintait au gousset et que les billets de banque gonflaient le portefeuille. Il y avait tant d’autres joies désirables qui coûtaient cher, et qu’il fallait saisir quand on pouvait les payer. Et ce qu’il y avait surtout d’attirant, de tentateur, c’était le tapis vert des tripots.

—«Allons,» se dit Escaldas vers onze heures du soir. «N’espérons pas que Gairlance revienne avant d’avoir laissé au baccara, ou ailleurs, ce qu’il a bien pu empocher sur le turf. Patientons jusqu’à demain matin.»

Il traça quelques lignes sur sa carte, pour avertir le prince qu’il y avait urgence à ce qu’il le vît le plus tôt possible. Qu’il l’attendrait chez lui le lendemain toute la journée, sauf de une à trois. Puis glissant ce mot sous une enveloppe qu’il cacheta, le Bolivien quitta la rue Cambacérès.

S’il avait excepté une couple d’heures dans l’après-midi, c’est parce qu’il escomptait la visite d’Arthur Sornières. Celui-ci ne voulant pas êtreaperçu à son domicile, pourquoi ne pas lui donner cette satisfaction? En faisant la large mesure de temps, on s’assurait contre toute rencontre. D’autant que la conférence ne serait pas longue. Si Gilbert ne se présentait pas dans la matinée, ou ne faisait pas venir son acolyte, celui-ci ne pourrait que renvoyer à plus tard les négociations avec le Beau Rouquin.

«Il ne se sera pas dérangé inutilement,» se dit Escaldas avec un ignoble rire, «puisqu’il doit présenter ses hommages à ma voisine, Rosalinde. Elle ne me dit rien à moi, cette colombe. Les aventures porte à porte, ça n’est pas intéressant. Quand on abat du gibier, c’est pour le plaisir de la chasse. Ah! si je n’étais pas un galant homme, je ne manquerais point d’aller raconter à la Môme-Cervelas les frasques de son «petit ami». Quel beau parti je tirerais des circonstances!»


Back to IndexNext