VIIIAUTOUR D’UN BERCEAUBERTRANDE A MATHURINE GAËLAvril 1902.«Grand’mère,est-ce vrai que vous avez un secret? Est-ce vrai qu’on est allé vous trouver pour vous l’arracher du cœur?... Est-ce vrai que, lorsque le soir tombe, et que l’Océan se lamente, et que vous vous asseyez sur le banc de pierre, devant la porte, ce ne sont pas les spectres des morts, mais des fantômes de vivants, qui viennent rôder dans l’ombre autour de votre âme?...«Grand’mère, je souffre trop de votre douleur. Ayez pitié de la mienne! Pardonnez-moi! Du moins, si ma faute vous désespère, sachez que, dans cette faute, il n’y a rien d’ingrat, de révolté, ni même d’indifférent à votre égard.«Me croirez-vous si je vous assure qu’il n’y anon plus rien de vil. Je n’oserais pas vous l’écrire si je ne pouvais vous en donner une preuve. Mais cette preuve, maintenant, je la possède. Sachez qu’on m’a tentée comme on vous a tentée vous-même. On m’a révélé ce que vous savez, et que vous le savez. J’ai senti planer autour de moi la grandeur de votre silence. Moi aussi, je me suis tue. Je me tairai toujours. On ne sait donc pas ce que c’est que les mères, puisqu’on a cru que vous trahiriez votre chair et votre sang?...«Grand’mère, j’ai un fils aussi... Un petit enfant dort dans son berceau, à côté de la table où je vous écris.«Hélas! vous pensez que c’est une honte pour moi qu’il soit là, respirant de ce doux souffle que je n’avais pas le droit de lui donner. Je ne puis pas le croire.«On prétend que c’est un péché! Quoi donc? D’avoir créé son cœur avec les battements du mien?... Mais, quand je le prends sur ma poitrine, que je verse entre ses lèvres le lait de mon sein, ce serait alors un péché aussi?... Où donc commence le mal, et où finit-il, dans l’œuvre de la vie?...«Être une mère... ce n’est donc pas sacré en soi?... Comment alors se fait-il que j’en ressente si profondément l’exaltation délicieuse?... Comment se fait-il que la force mystérieuse du cœur des mères soit descendue dans le mien?«Je ne vaux quelque chose, grand’mère, que par ceci qu’on appelle ma honte. C’est par là que j’existe, que je travaille, que je lutte, que je goûte l’ivresse de l’abnégation et du sacrifice.«C’est par là que je vous ai comprise, ô vous, mère sublime! qui vous interdisez de crier: «Monfils!» parce que ce cri ferait tourner sur leurs gonds les portes de l’enfer, et qu’il s’y enfoncerait, celui que vous appelleriez.«Mais ce mot, que vous ne criez jamais, vous le dites à vous-même, n’est-ce pas?... Vous le dites, à voix très, très basse... Vous le murmurez, le soir, sur le banc de pierre de la porte... quand la mer mugit et le couvre de sa clameur.«Oh! quand vous le dites, pensez à moi, et pardonnez-moi, grand’mère. Moi, qui le prononce tout haut, près du berceau de mon enfant, ce mot de «fils», j’en chuchote un autre... Car votre secret est le mien. Aussi, accordez-moi votre pardon.«Je suis si pauvre, oh! si pauvre, que vous pouvez être quand même un peu fière de moi. Je n’ai vendu ni mon silence, ni mon amour. Reconnaissez à cela votre petite-fille, mère-grand.«C’est elle qui vous embrasse avec des larmes, et qui fait tendre vers vous de petits bras innocents.«Ne nous repoussez pas. Je suis deux maintenant pour vous aimer.«Votre«Bertrande.»Quand la jeune mère eut achevé cette lettre, elle voulut aller sur-le-champ la jeter à la poste.Combien elle avait hésité avant d’écrire! Mais, à présent que les lignes étaient tracées, que, sous cette enveloppe, son cœur bondissait et palpitait, il ne pouvait plus attendre, ce cœur frémissant, pour s’élancer là-bas, vers la chère vieille, vers la maison de la grève, vers le paysinoubliable, dont le souffle se levait tout à coup dans l’humble chambre parisienne, avec l’odeur sauvage de la lande, avec l’odeur salée de la mer.Bertrande s’approcha du berceau où dormait son petit Claude.Le sommeil du bébé était si profond, si paisible, qu’elle pouvait bien le quitter quelques minutes, le temps de descendre et de remonter aussitôt. Elle s’attardait à le contempler, avant de ramener entre lui et le jour le rideau léger d’indienne à fleurettes bleues.—«Qu’il est beau! Si grand’mère le voyait, pourrait-elle donc lui en vouloir d’être au monde?»C’était vrai. La fierté maternelle ne l’illusionnait pas. L’enfant était adorablement beau. Issu de deux souches vigoureuses,—celle de ces marins bretons, les Gaël, célèbres dans tout le Finistère pour leur type superbe et leur hardiesse, et celle des Gairlance, qui donnèrent à la Révolution, puis à l’Empire, le prodigieux guerrier que Napoléon fit prince de Villingen,—le petit Claude, l’enfant de l’amour, réunissait en lui le meilleur de leur double sève.Sa première année s’achevait. Les dons que la Nature lui avait prodigués, suivant ses traditionnelles largesses aux êtres nés de sa volonté seule, en dehors des conventions sociales, s’affirmaient en traits plus distincts. La tête mignonne qui s’abandonnait sur l’oreiller dans la profusion des boucles d’un blond brunissant, rappelait les anges merveilleux dont Raphaël entourait la Madone. Tout à l’heure, quand les grands yeuxs’ouvriraient, on croirait voir un de ces deux chérubins qui suivent du regard l’ascension de la Vierge sur la toile fameuse du Musée de Dresde.Pour ne pas l’éveiller, Bertrande résista au désir de poser ses lèvres sur le front blanc et moite, ou sur l’une des joues, colorées par le sommeil, savoureuses comme un fruit. Elle jeta un fichu de laine sur ses épaules et descendit en courant ses cinq étages.Quand elle revint, de son pas agile, elle vit une jeune femme, vêtue de sombre, d’une distinction évidente malgré la simplicité de sa mise, qui parlementait avec sa concierge. Celle-ci s’écria:—«Ah!mameBertrande... Je savais bien que vous alliez revenir. Quand vous sortez sans vot’ bichon, ça n’est jamais pour longtemps. Aussi on n’a pas idée d’un amour d’enfant comme ça! Un Jésus, quoi!—Est-ce que Madame me demandait?» fit la jeune ouvrière.Elle s’étonnait de l’immobilité de la visiteuse, qui, venue pour elle, la dévisageait sans mot dire, appuyée sur la poignée de son en-cas, avec une physionomie défaillante.Cette personne, qui paraissait avoir à peine l’âge, et point du tout l’assurance, impliquée par ce titre de «madame», se reprit avec un visible effort.—«Vous êtes mademois... madame Bertrande Gaël?—Oui.—Vous raccommodez les dentelles?—Pas toutes les dentelles.—Si vous vouliez bien me recevoir, je vous montrerais ce que j’apporte,» dit l’inconnue en soulevant un petit paquet. «Nous verrions si vous pouvez faire le travail.—Avec plaisir, madame. Vous ne craignez pas de monter un peu haut?»La singulière cliente eut un geste, comme pour dire que cela lui était indifférent. Toutefois, Bertrande se faisait une conscience de l’obliger à gravir une centaine de marches, tant cette mince figure pâle donnait une impression de lassitude et de débilité.Elle en provoquait une autre chez la petite dentellière bretonne. Celle-ci sentait comme un souvenir, impossible à préciser, s’éveiller dans les régions lointaines et confuses de sa mémoire, auprès de cette jeune dame.Peut-être l’autre éprouvait-elle quelque appréhension d’être reconnue. Car sa première émotion sembla se calmer quand elle se convainquit qu’on l’accueillait tout à fait en étrangère.Mais Bertrande se rappelait trop peu Françoise de Plesguen, entrevue parfois au château de Valcor, durant les séjours qu’y faisait la nièce du marquis, et la joyeuse fillette de jadis avait trop changé, pour que l’humble maîtresse du prince de Villingen se doutât qu’elle recevait la fiancée de celui-ci.Fiancée... Mllede Plesguen ne se considérait plus comme telle, et ne l’avait même jamais été officiellement. N’importe, c’était bien là son rôle, c’était l’aspect sous lequel l’eussent considérée les soupçons et la rage douloureuse de sarivale, si la mère du petit Claude eût deviné son nom.Toutes deux arrivaient maintenant à l’étage le plus élevé de l’espèce de grande caserne pauvre où l’ouvrière en dentelle occupait une chambre.La clef tourna dans la serrure, et elle apparut, cette chambre,—bien mesquine et dénudée, mais presque riante, à cause d’un rayon de soleil printanier glissant à travers la percale du rideau, et surtout à cause de la bercelonnette, dont la présence attendrissante et la miraculeuse propreté formaient une image aussi douce à l’âme qu’au regard.—«Votre enfant!...» murmura Françoise, qui, à peine entrée, ne sembla plus voir que cette légère nacelle, sous la fraîche draperie à fleurettes bleues.Bertrande était trop mère pour s’étonner de cette préoccupation si prompte, plutôt bizarre chez une cliente. Elle pensa que l’éloge du bébé par la concierge éveillait l’intérêt de la visiteuse. D’ailleurs, elle n’eut pas le temps de réfléchir. Le bruit de leur entrée,—peut-être aussi l’heure de son repas,—troublait le sommeil du petit homme. Il y eut une agitation sous la percale fleurie, puis un gazouillement, comme la rumeur indistincte d’un nid jaseur.La jeune mère courut, écarta le rideau.Et alors le délicieux tableau apparut,—l’éternel et incomparable ravissement, tel que rien n’émeut de la sorte en ce monde,—un petit enfant, très beau, qui se débattait sur la couchette, et riait sous ses boucles tièdes, pluslourdes et frisées à cause d’un peu de moiteur. Une carnation de fleur, des yeux larges comme des étoiles, mais veloutés et sombres entre leurs cils épais, une toute menue bouche de corail mouillé, où brillaient les grains de riz des premières dents, de petits pieds, de petits poings battant l’air (car une solide attache nouait le milieu du corps), et cet éveil dans la gaîté,—un délice!—«Vous permettez, madame?...» disait Bertrande. «Je suis vraiment bien confuse. Vous voyez, il rit. Mais si je ne m’occupais pas tout de suite de lui, il commencerait une vie terrible. Nous ne pourrions pas nous entendre.—Faites donc... Je vous en prie... Faites comme si je n’étais pas là. Je ne suis pas pressée,» répondit l’étrange cliente.Elle ne songeait pas à prendre la chaise aussitôt avancée pour elle. Debout, les yeux attachés sur cet enfant, blanche comme un linge, elle semblait changée en statue. Une statue, certes, du Regret, ou de la Mélancolie, ou de l’Impossible et de l’Inaccessible, tant la brisure du Désir qui renonce faisait fléchir ses frêles épaules et vaciller la lueur indécise de ses prunelles.Tout d’abord, Bertrande, en son égoïsme maternel, ne s’aperçut pas de cette attitude. Profitant de la permission qui lui était donnée, elle sortit Claude de son berceau. Puis, murmurant, en guise d’excuse:—«Il n’y a qu’une chose pour le calmer. Sans cela, il ne nous laissera pas la paix,» elle défit rapidement deux ou trois boutons de son corsage, et, avec une discrétion pleine de pudeur, elle montra un peu de sa chairblanche, que son fils cacha d’ailleurs aussitôt en y jetant sa tête bouclée.S’étant assise pour cette opération, que la coquetterie lui aurait inspirée si elle avait eu de la coquetterie, tant elle y offrait, si charmante elle-même, avec son bel enfant, un gracieux spectacle, elle s’avisa que sa visiteuse restait debout, et la supplia d’accepter un siège. Elle vit alors toute la tristesse de cette physionomie, et demanda timidement:—«Vous n’avez pas perdu un bébé, j’espère bien, madame?»Françoise secoua la tête, tandis qu’elle s’asseyait enfin.—«Vous n’en avez pas encore, peut-être? Vous êtes si jeune!—Non, je n’en ai pas.—Oh! alors, vous ignorez comme on les aime. Je dois vous paraître ridicule, inconvenante, de vous faire attendre pour que ce petit gourmand ait son goûter à l’heure.—Ne croyez pas cela. Vous agissez très bien. D’abord cela me repose. J’avais des battements de cœur en montant.»C’était vrai que ce pauvre cœur tumultueux, qui battait si douloureusement, et non à cause des cinq étages, trouvait une paix inattendue dans la simple scène.La voilà donc, cette maternité, que sa jalousie avait maudite. Maudite d’autant plus que sa rigoureuse morale lui interdisait toute lutte. A contempler la réalité de ce qui la torturait, cette réalité prenait un caractère attendrissant où s’adoucissait l’horrible mal. La douleur perdaitun peu son corrosif venin de haine. Haïr cette mère qui donnait le sein à cet enfant... Haïr ce petit être, d’une si adorable innocence... Mllede Plesguen avait beau faire, elle ne le pouvait pas. Et alors elle s’emplissait les yeux de ce tableau, parce qu’elle y puisait une espèce d’abnégation involontaire, qui violentait ses révoltes les plus furieuses, la détachait d’elle-même, la préparait à l’acceptation finale.Au fond, cette fille du rigide Marc était une créature de principes. Elle respectait le droit. Elle pensait être restée chrétienne, même dans cette guerre mortelle ouverte contre son oncle et sa cousine. Car le christianisme s’accommode avec certaines férocités de sentiments, quand on peut prétendre détester l’injustice sous la figure des êtres qui vous gênent. Renaud de Valcor et Micheline étant à ses yeux les usurpateurs de son nom et de ses biens, Françoise se jugeait dans la vérité en exécrant non seulement leur crime mais leurs personnes.Dès qu’elle avait douté de sa cause, l’épouvante de son rôle l’avait saisie. C’est dans une crise de regret sincère qu’elle était allée prier et pleurer sur la tombe de la marquise, sa malheureuse tante, dont elle supposait avoir hâté, sinon causé, la mort. Et ici, en face de Bertrande, une pensée inflexible la préservait de traiter celle-ci, même secrètement, comme une rivale. Gilbert avait séduit cette fille, et l’avait rendue mère. Gilbert, tout prince qu’il était, devait épouser cette paysanne. Pour elle, Françoise, il n’était plus rien. Un orgueil effréné soutenait, sur ce point, la netteté intransigeante des théories.L’homme qu’elle aimait lui avait préféré une créature vulgaire,—du moins elle la qualifiait ainsi:—sa seule vengeance, et la meilleure, était de le laisser à cette bassesse.Mais, dans sa démarche d’aujourd’hui, brûlait la passion dont elle croyait faire taire à son gré les suggestions éperdues. Elle avait voulu voir cette femme. Surtout elle avait voulu voir cet enfant. Toutefois elle serait morte de honte plutôt que de dévoiler en cette mansarde qui elle était, et ce qu’elle y souffrait.Elle avait eu l’adresse de la maison par Micheline, qui, le jour de son entrevue avec Bertrande, ne s’était pas séparée de celle-ci sans savoir où elle logeait. Fidèle à la double parole donnée à Françoise de lui envoyer cette adresse, et à son père de ne plus avoir aucun entretien avec Françoise, Mllede Valcor avait simplement expédié l’indication sous enveloppe, sans un mot.Cependant la jeune mère, interrompant le repas du bébé lorsque celui-ci tendait encore ses petites lèvres gloutonnes, le posa par terre, sur un carré de moquette commune, seul luxe de la chambre, et réservé aux ébats de Claudinet.Quelques cris de réclamation trahirent une vigueur de poumons peu ordinaire, chez le jeune gaillard. Mais Françoise, se penchant, fit danser devant lui les breloques de sa châtelaine, puis, les détachant de sa ceinture, les plaça dans les menottes avidement levées.—«Vous avez déjà le cœur d’une maman,» observa Bertrande.—«Je ne serai jamais une maman. Je n’auraijamais un chérubin comme celui-ci à moi,» dit Françoise, dont, malgré toute sa fierté, la voix fléchit, se brisa.—Pourquoi donc?—Je vais entrer en religion.—En religion!»Un flot rose anima les joues amaigries de l’ouvrière. Ce mot rouvrait en elle le passé, sa Bretagne, le couvent de Quimper, asile de son adolescence, la vocation qu’on essaya de nourrir dans son âme.—«Moi aussi,» dit-elle, «j’ai failli prendre le voile. Je ne connaissais pas la vie.—Vous est-elle donc si douce?» demanda la visiteuse avec une nuance de dédain.—«Elle m’a donné mon fils.»L’orgueil qui sonnait dans cette réponse déconcerta Mllede Plesguen. Ce qui lui semblait la plus effroyable déchéance, ce qui l’eût jetée à la folie ou au suicide, pouvait enivrer une autre de joie altière! Il est vrai que cette autre... Mais non... Fille du peuple, soit, Bertrande n’était pas vile. Comment la mépriser sincèrement? La mépriser!... De loin, du haut des préjugés et des conventions... oui... peut-être... c’était possible. Mais ici, dans la douceur et la chaleur de l’amour maternel, dans la pauvreté, l’effort et le sacrifice, la virginale vertu elle-même n’arrivait pas à ce mépris.Bertrande devinait-elle, au moins en partie, ce qui s’agitait sous le silence rêveur de son incompréhensible cliente. Elle reprit:—«Madame, je suppose que c’est un grand chagrin qui vous pousse au couvent. Pardonnez-moice que je vais vous dire. J’ai connu la paix du cloître. Et ensuite j’ai traversé des épreuves terribles. Eh bien, je ne donnerais pas un de mes jours de douleur pour des années de cette paix qui ressemble à celle de la mort. Cela dépend des natures. Il y a des vivants qui ne sont pas faits pour vivre. Mais ne vous trompez-vous pas sur vous-même? A la façon dont vous regardez mon enfant, il me semble que vos bras ne sont pas destinés à se croiser toujours sur une robe de bure, ni vos lèvres à presser uniquement l’ivoire d’un crucifix.—Taisez-vous!» s’écria Françoise, qui tremblait violemment. «Vous ne savez pas à qui vous parlez! Vous ne vous doutez pas de ce que vous dites!—Je vous demande pardon,» balbutia Bertrande.—«Voilà ce que je venais vous demander,» fit Mllede Plesguen, changeant de ton et ouvrant le petit paquet dont elle s’était munie. «Je possède quelques vieilles dentelles de famille. Or, mon intention d’entrer au couvent est tellement arrêtée, que je veux précisément faire réparer ces dentelles pour qu’elles m’y suivent. Je compte en orner la chapelle, en faire présent à la communauté. Ainsi je ne m’en séparerai pas. En même temps, j’augmenterai de cette donation le peu que j’apporterai comme valeur pécuniaire, car ma famille est ruinée. Ces morceaux ne sont que des échantillons. Voyez si vous pouvez les remettre en état. Je vous confierai tout le reste, au cas où vous exécuterez bien ce travail.»Bertrande se mit en devoir d’examiner les dentelles. Mais le petit Claude, las d’être sage, menaçait de ne pas lui en laisser le loisir. Il avait jeté loin de lui les bibelots d’argent composant la châtelaine de la jeune dame, et qui avaient cessé de faire son bonheur. Maintenant, il se traînait à quatre pattes, ou plutôt à trois,—car, ne sachant pas encore se soutenir sur ses petits membres, il avait imaginé un moyen comique de locomotion, rampant sur ses menottes et sur un genou, tandis qu’il tirait derrière lui son autre jambe, dont il ne trouvait pas l’usage. Cheminant de la sorte, il était arrivé près de sa mère, et commençait à la tracasser, riant et pleurant à la fois, pour qu’elle le prît sur ses genoux.Quelque chose, à ce moment-là, fondit dans le cœur de Françoise. Une irrésistible douceur l’envahit. Ses bras, que Bertrande ne croyait pas faits seulement pour les manches de bure, s’ouvrirent dans une envie éperdue d’étreindre l’enfant de Gilbert. Ses lèvres, que le baiser de l’ivoire n’avait pas encore glacées, brûlèrent de caresser ce front d’ange. Elle s’inclina.—«Laisse maman tranquille, mon mignon, viens avec moi.»Elle le saisit, le souleva, l’emporta, avec des mines pour le faire rire, s’assit et le balança, lui chantonna une chanson. Et le petit, point sauvage, fou de jeu et de câlineries, fit bientôt entendre des gazouillis apprivoisés, puis de grands éclats de plaisir.Pendant ce temps, l’ouvrière étalait sur sa table les morceaux de dentelle et les retournaitminutieusement, pour se rendre compte du point.Mais, soudain, des pas retentirent au dehors, dans la sonorité du long couloir nu. Ils s’arrêtèrent devant la porte. On frappa.—«Entrez!» dit machinalement Bertrande.Elle supposait que c’était sa voisine, une brave femme qui raffolait de Claude, et pour qui c’était une distraction d’en prendre soin.«Tant mieux!» pensait la jeune mère. «Elle m’en débarrassera un instant. Je suis vraiment honteuse de l’ennui qu’il cause à cette dame.»Comme on semblait attendre, elle répéta plus haut: «Entrez!...» sachant la clef sur la serrure. Cette clef tourna. La porte s’ouvrit. Une silhouette d’homme se dessina dans la baie.Les deux jeunes femmes se tournèrent vers lui, et, de stupeur, restèrent muettes. C’était, au seuil de cette pauvre chambre, Gilbert Gairlance, prince de Villingen.D’un coup d’œil il vit toute la scène. Il reconnut sur les genoux de qui jouait son enfant. Abasourdi, il jeta une exclamation:—«Françoise!...»Alors Bertrande fit volte-face, et regarda celle qui, affolée, étreignait le petit Claude, comme pour se garantir par lui contre quelque chose de trop pénible.Machinalement, Gilbert avait fait un pas, refermant la porte derrière lui.Et maintenant c’était, dans l’humilité de cette pauvre chambre, un silence profond jusqu’à en être tragique. On eût presque entendu battre lestrois cœurs, si violemment, si diversement remués.Mllede Plesguen parla la première. Malgré la suffocation de son émoi, elle puisa ce courage dans sa pureté, dans sa fierté. Posant l’enfant sur les bras instinctivement ouverts de Bertrande, elle dit:—«Je n’ai rien à vous reprocher, monsieur. J’ai eu le tort de m’allier à vous pour une œuvre de rapine. Ne me fallait-il pas conquérir à tout prix l’argent nécessaire pour acheter votre amour? Je me suis abaissée jusqu’à devenir votre complice. Vous vous êtes joué de moi. C’était dans la logique des choses.»Le prince de Villingen eut un geste de protestation. Mais il se tut. Comment se disculper auprès d’une de ces femmes sans meurtrir l’autre? Une telle alternative n’était pas faite pour émouvoir sa sensibilité, mais le mécanisme de son éducation, sa superficielle délicatesse d’homme du monde en demeuraient entravés. La fille noble comme l’ouvrière avaient droit ici aux mêmes égards. Sa désinvolture de jeune homme à la mode ne l’empêchait pas de manifester toute la gaucherie masculine en pareil cas. Il haussa les épaules, marcha autant que lui permit l’étroitesse de la chambre, et passa un fin mouchoir sur son front, où le bord du chapeau avait laissé une moiteur, à moins que ce fût une sueur de malaise.Un sentiment dominait Bertrande: celui de cette extraordinaire coïncidence, qui amenait à ce moment même l’amant, peu coutumier cependant de visites inattendues. La pâleur de Gilbertne lui donnait pas à penser qu’un événement grave changeait ainsi ses habitudes d’indifférence. Elle ne voyait, sur cette physionomie altérée, que la désagréable surprise d’avoir rencontré Mllede Plesguen. Mais enfin, de toute cette scène, pour elle, la maîtresse, et qui était mère, se dégageait une espèce de triomphe. Elle en éprouvait la sensation instinctive, certaine. Ce fut donc sans amertume, presque avec pitié, qu’elle dit à Françoise:—«Pourquoi êtes-vous venue ici, mademoiselle, si ce n’était pas en ennemie?»La malheureuse jeune fille eut une rougeur, pour devenir aussitôt plus blême encore. Pouvait-elle avouer, ou seulement laisser pressentir, son âcre fièvre d’amour, qui, à bout de souffrance, voulait souffrir davantage,—son avidité de s’enfoncer au cœur la réalité comme un couteau, son morbide désir de voir celle qui avait osé se donner à Gilbert, cette chair qu’il avait possédée, cet enfant né du mystère de passion où se torturait et s’effarait son âme de vierge? Elle répondit:—«Je voulais être sûre... Pour qu’il ne pût point me mentir. Je voulais voir si votre fils lui ressemblait. Et puis...»Elle se crispa, se raidit, presque convulsée dans l’effort, comme ces infortunés qui, sous les pinces et les fourchettes rougies de la question, réservaient jusqu’au bout leur secret intérieur.—«Et puis,» reprit-elle, «ma résolution d’entrer au couvent étant définitive, je pensais avoir un peu le devoir et l’autorité d’accomplir une mission digne de mon futur état.—Quelle mission?» balbutia Bertrande.Gilbert ne prononça pas ces deux mots. Mais on les lisait dans son regard interrogateur, tandis que, surpris, il se tournait vers Françoise. Et la double attente de l’homme et de la jeune mère se suspendit avec une espèce d’anxiété respectueuse autour de cette infortunée qui souffrait si visiblement, si atrocement.Françoise de Plesguen, à cette minute, montra quelles ressources de grandeur gisent dans les âmes qui, même débiles, emportées, secouées par toutes les convoitises, ont, pour les soutenir, la force d’une race, tendue depuis des siècles vers la domination de soi-même. Sans doute racheta-t-elle, en un pareil instant, toutes les mesquineries, toutes les vilenies qu’avait charriées sa pensée quand elle s’acharnait à déshonorer et à dépouiller ses cousins de Valcor, quand elle souhaitait la fortune pour obtenir un titre de princesse et lier à elle un homme de qui elle savait n’être pas aimée. Elle prononça doucement, avec une dignité impressionnante:—«Je voulais voir,—et j’ai vu,—Bertrande, si l’épouse du Seigneur, que je serai bientôt, pouvait, sous sa sainte invocation, léguer à une autre le fiancé terrestre dont elle se sépare à jamais. Vous êtes digne de porter le nom du père de votre enfant, ce nom fût-il celui d’un prince. Je vous rends de tout mon cœur cette justice. Et je supplie Gilbert d’accomplir son devoir envers vous, comme envers le fils que vous lui avez donné. Moi, je ne suis déjà plus de ce monde. Adieu.»D’un geste rapide, elle se pencha vers le petitClaude, que sa mère tenait toujours, mit un baiser sur son front. Puis, avant que les deux autres eussent recouvré le sang-froid nécessaire pour agir ou pour parler, Mllede Plesguen sortit de la chambre.Son pas léger vibra, s’éteignit dans le corridor.Gilbert se tenait debout, les bras croisés, évitant de regarder Bertrande. Celle-ci se laissa tomber sur une chaise et, bouleversée d’émotion, fondit en larmes. Le prince, à son tour, s’assit, s’absorba dans de soucieuses réflexions.Sur les genoux de sa mère, Claude s’endormait. Elle se mit à le bercer machinalement. Ses yeux, qui se séchèrent en contemplant le bébé, se levaient parfois, tâchaient de rencontrer ceux du jeune homme. Vainement. Le cœur de la triste amante se serra. Comme elle l’aimait!... Oh! si elle était en haut de l’échelle sociale, et lui en bas, quel ne serait pas son bonheur d’anéantir la distance en prenant sa main pour ne plus la quitter! Mais il ignorait, lui, cet aveuglement du cœur, pour lequel rien n’existe au monde qu’un seul être adoré. Avait-il entendu seulement la voix, cette voix si noblement généreuse, qui s’élevait là, tout à l’heure? L’épouser?... Elle?... Quel rêve insensé!... D’ailleurs, Bertrande, aujourd’hui, n’en demandait pas tant. Il était loin, le rêve de la petite Bretonne ingénue, croyant que la vie tissait des contes bleus, comme on en voit dans les livres à images, comme on en dit à la veillée, et que les princes Charmant y prenaient pour femmes les jolies filles dont ils se faisaient aimer.Tout à coup, elle tressaillit, tant fut brusque la question de Gilbert:—«Comment savait-elle? Qu’était-elle venue faire ici?—J’ignorais que ce fût mademoiselle de Plesguen,» dit Bertrande. «Elle s’est présentée comme une cliente, sans dire son nom. Tiens, voici encore ses échantillons de dentelles à réparer. Elle a oublié de les reprendre.—Je ne la savais pas si bonne comédienne,» ricana Gairlance.—«Oh!» fit Bertrande, scandalisée. «Je ne crois pas qu’elle ait joué la comédie.—Allons donc! Cette façon de me rendre théâtralement une parole que je ne lui ai jamais donnée... Elle a trouvé ça chic, jugeant la partie perdue. Enfin, soit! C’est d’une belle joueuse. Je me demande seulement si elle pouvait connaître...—Quoi donc?—A quel point elle est perdue, cette partie qu’elle abandonne.—Que veux-tu dire?—Je veux dire, Bertrande, que Renaud de Valcor,—ton père, ou le marquis, ou le diable, pour ce que j’en sais maintenant,—est hors d’affaire, et pour toujours, et que ce n’est plus moi,—ni personne d’ailleurs,—qui lui contesterai son titre.»La jeune femme posa son fils endormi dans le berceau, et se dressa, palpitante.—«Que se passe-t-il donc?—Il se passe ce que je venais t’apprendre, ou plutôt ce dont je venais me remettre ici,auprès de toi. Car ta présence m’est douce. Et j’étais atterré. N’étais-tu donc pas surprise,» ajouta-t-il avec une cruauté inconsciente, «de me voir arriver ainsi, sans raison?»«Sans raison!» se répéta intérieurement la pauvre fille. «En effet, le désir de me voir n’est pas pour lui une raison.» Mais un impétueux courant d’idées dispersa l’amertume.—«Est-ce que je te comprends bien, Gilbert? Tu ne crois plus à la double personnalité du marquis de Valcor? Toutes ces preuves, dont tu m’accablais, que sont-elles devenues?—Ce n’est pas moi qui les détenais, qui les ai rassemblées, qui en connaissais la source, qui pouvais les mettre en œuvre.—Non, c’est Escaldas.—Oui... Escaldas!» répéta Gilbert avec une espèce de rire lugubre.—«Il se faisait fort d’en découvrir d’autres.—Eh bien, ma chère, non seulement il n’en découvrira pas d’autres, mais il a réduit à néant celles dont il faisait tant de cas.—Est-ce possible?... Après ce qu’il déclarait, à ce déjeuner, tu sais bien?... le jour des funérailles de la marquise? Te souviens-tu?... Quelle résolution forcenée! C’est lui qui abdique?—Oh! il abdique d’une façon tellement nette, qu’après ce désistement par trop significatif, nul au monde n’osera relever la cause.—De quelle façon?—La plus irrévocable. Il s’est tué.—Escaldas s’est tué!...—Parfaitement,» dit le prince, chez qui une détente se produisait, et qui, maintenant, devenaitlivide, avec des gouttes de sueur aux tempes, une contraction du gosier, où les mots se hachaient. «Il s’est pendu... Et c’est moi qui... tout à l’heure, en allant... m’entendre... avec lui... l’ai trouvé... dans sa chambre. Donne-moi... un verre d’eau... Bertrande.»
VIIIAUTOUR D’UN BERCEAUBERTRANDE A MATHURINE GAËLAvril 1902.«Grand’mère,est-ce vrai que vous avez un secret? Est-ce vrai qu’on est allé vous trouver pour vous l’arracher du cœur?... Est-ce vrai que, lorsque le soir tombe, et que l’Océan se lamente, et que vous vous asseyez sur le banc de pierre, devant la porte, ce ne sont pas les spectres des morts, mais des fantômes de vivants, qui viennent rôder dans l’ombre autour de votre âme?...«Grand’mère, je souffre trop de votre douleur. Ayez pitié de la mienne! Pardonnez-moi! Du moins, si ma faute vous désespère, sachez que, dans cette faute, il n’y a rien d’ingrat, de révolté, ni même d’indifférent à votre égard.«Me croirez-vous si je vous assure qu’il n’y anon plus rien de vil. Je n’oserais pas vous l’écrire si je ne pouvais vous en donner une preuve. Mais cette preuve, maintenant, je la possède. Sachez qu’on m’a tentée comme on vous a tentée vous-même. On m’a révélé ce que vous savez, et que vous le savez. J’ai senti planer autour de moi la grandeur de votre silence. Moi aussi, je me suis tue. Je me tairai toujours. On ne sait donc pas ce que c’est que les mères, puisqu’on a cru que vous trahiriez votre chair et votre sang?...«Grand’mère, j’ai un fils aussi... Un petit enfant dort dans son berceau, à côté de la table où je vous écris.«Hélas! vous pensez que c’est une honte pour moi qu’il soit là, respirant de ce doux souffle que je n’avais pas le droit de lui donner. Je ne puis pas le croire.«On prétend que c’est un péché! Quoi donc? D’avoir créé son cœur avec les battements du mien?... Mais, quand je le prends sur ma poitrine, que je verse entre ses lèvres le lait de mon sein, ce serait alors un péché aussi?... Où donc commence le mal, et où finit-il, dans l’œuvre de la vie?...«Être une mère... ce n’est donc pas sacré en soi?... Comment alors se fait-il que j’en ressente si profondément l’exaltation délicieuse?... Comment se fait-il que la force mystérieuse du cœur des mères soit descendue dans le mien?«Je ne vaux quelque chose, grand’mère, que par ceci qu’on appelle ma honte. C’est par là que j’existe, que je travaille, que je lutte, que je goûte l’ivresse de l’abnégation et du sacrifice.«C’est par là que je vous ai comprise, ô vous, mère sublime! qui vous interdisez de crier: «Monfils!» parce que ce cri ferait tourner sur leurs gonds les portes de l’enfer, et qu’il s’y enfoncerait, celui que vous appelleriez.«Mais ce mot, que vous ne criez jamais, vous le dites à vous-même, n’est-ce pas?... Vous le dites, à voix très, très basse... Vous le murmurez, le soir, sur le banc de pierre de la porte... quand la mer mugit et le couvre de sa clameur.«Oh! quand vous le dites, pensez à moi, et pardonnez-moi, grand’mère. Moi, qui le prononce tout haut, près du berceau de mon enfant, ce mot de «fils», j’en chuchote un autre... Car votre secret est le mien. Aussi, accordez-moi votre pardon.«Je suis si pauvre, oh! si pauvre, que vous pouvez être quand même un peu fière de moi. Je n’ai vendu ni mon silence, ni mon amour. Reconnaissez à cela votre petite-fille, mère-grand.«C’est elle qui vous embrasse avec des larmes, et qui fait tendre vers vous de petits bras innocents.«Ne nous repoussez pas. Je suis deux maintenant pour vous aimer.«Votre«Bertrande.»Quand la jeune mère eut achevé cette lettre, elle voulut aller sur-le-champ la jeter à la poste.Combien elle avait hésité avant d’écrire! Mais, à présent que les lignes étaient tracées, que, sous cette enveloppe, son cœur bondissait et palpitait, il ne pouvait plus attendre, ce cœur frémissant, pour s’élancer là-bas, vers la chère vieille, vers la maison de la grève, vers le paysinoubliable, dont le souffle se levait tout à coup dans l’humble chambre parisienne, avec l’odeur sauvage de la lande, avec l’odeur salée de la mer.Bertrande s’approcha du berceau où dormait son petit Claude.Le sommeil du bébé était si profond, si paisible, qu’elle pouvait bien le quitter quelques minutes, le temps de descendre et de remonter aussitôt. Elle s’attardait à le contempler, avant de ramener entre lui et le jour le rideau léger d’indienne à fleurettes bleues.—«Qu’il est beau! Si grand’mère le voyait, pourrait-elle donc lui en vouloir d’être au monde?»C’était vrai. La fierté maternelle ne l’illusionnait pas. L’enfant était adorablement beau. Issu de deux souches vigoureuses,—celle de ces marins bretons, les Gaël, célèbres dans tout le Finistère pour leur type superbe et leur hardiesse, et celle des Gairlance, qui donnèrent à la Révolution, puis à l’Empire, le prodigieux guerrier que Napoléon fit prince de Villingen,—le petit Claude, l’enfant de l’amour, réunissait en lui le meilleur de leur double sève.Sa première année s’achevait. Les dons que la Nature lui avait prodigués, suivant ses traditionnelles largesses aux êtres nés de sa volonté seule, en dehors des conventions sociales, s’affirmaient en traits plus distincts. La tête mignonne qui s’abandonnait sur l’oreiller dans la profusion des boucles d’un blond brunissant, rappelait les anges merveilleux dont Raphaël entourait la Madone. Tout à l’heure, quand les grands yeuxs’ouvriraient, on croirait voir un de ces deux chérubins qui suivent du regard l’ascension de la Vierge sur la toile fameuse du Musée de Dresde.Pour ne pas l’éveiller, Bertrande résista au désir de poser ses lèvres sur le front blanc et moite, ou sur l’une des joues, colorées par le sommeil, savoureuses comme un fruit. Elle jeta un fichu de laine sur ses épaules et descendit en courant ses cinq étages.Quand elle revint, de son pas agile, elle vit une jeune femme, vêtue de sombre, d’une distinction évidente malgré la simplicité de sa mise, qui parlementait avec sa concierge. Celle-ci s’écria:—«Ah!mameBertrande... Je savais bien que vous alliez revenir. Quand vous sortez sans vot’ bichon, ça n’est jamais pour longtemps. Aussi on n’a pas idée d’un amour d’enfant comme ça! Un Jésus, quoi!—Est-ce que Madame me demandait?» fit la jeune ouvrière.Elle s’étonnait de l’immobilité de la visiteuse, qui, venue pour elle, la dévisageait sans mot dire, appuyée sur la poignée de son en-cas, avec une physionomie défaillante.Cette personne, qui paraissait avoir à peine l’âge, et point du tout l’assurance, impliquée par ce titre de «madame», se reprit avec un visible effort.—«Vous êtes mademois... madame Bertrande Gaël?—Oui.—Vous raccommodez les dentelles?—Pas toutes les dentelles.—Si vous vouliez bien me recevoir, je vous montrerais ce que j’apporte,» dit l’inconnue en soulevant un petit paquet. «Nous verrions si vous pouvez faire le travail.—Avec plaisir, madame. Vous ne craignez pas de monter un peu haut?»La singulière cliente eut un geste, comme pour dire que cela lui était indifférent. Toutefois, Bertrande se faisait une conscience de l’obliger à gravir une centaine de marches, tant cette mince figure pâle donnait une impression de lassitude et de débilité.Elle en provoquait une autre chez la petite dentellière bretonne. Celle-ci sentait comme un souvenir, impossible à préciser, s’éveiller dans les régions lointaines et confuses de sa mémoire, auprès de cette jeune dame.Peut-être l’autre éprouvait-elle quelque appréhension d’être reconnue. Car sa première émotion sembla se calmer quand elle se convainquit qu’on l’accueillait tout à fait en étrangère.Mais Bertrande se rappelait trop peu Françoise de Plesguen, entrevue parfois au château de Valcor, durant les séjours qu’y faisait la nièce du marquis, et la joyeuse fillette de jadis avait trop changé, pour que l’humble maîtresse du prince de Villingen se doutât qu’elle recevait la fiancée de celui-ci.Fiancée... Mllede Plesguen ne se considérait plus comme telle, et ne l’avait même jamais été officiellement. N’importe, c’était bien là son rôle, c’était l’aspect sous lequel l’eussent considérée les soupçons et la rage douloureuse de sarivale, si la mère du petit Claude eût deviné son nom.Toutes deux arrivaient maintenant à l’étage le plus élevé de l’espèce de grande caserne pauvre où l’ouvrière en dentelle occupait une chambre.La clef tourna dans la serrure, et elle apparut, cette chambre,—bien mesquine et dénudée, mais presque riante, à cause d’un rayon de soleil printanier glissant à travers la percale du rideau, et surtout à cause de la bercelonnette, dont la présence attendrissante et la miraculeuse propreté formaient une image aussi douce à l’âme qu’au regard.—«Votre enfant!...» murmura Françoise, qui, à peine entrée, ne sembla plus voir que cette légère nacelle, sous la fraîche draperie à fleurettes bleues.Bertrande était trop mère pour s’étonner de cette préoccupation si prompte, plutôt bizarre chez une cliente. Elle pensa que l’éloge du bébé par la concierge éveillait l’intérêt de la visiteuse. D’ailleurs, elle n’eut pas le temps de réfléchir. Le bruit de leur entrée,—peut-être aussi l’heure de son repas,—troublait le sommeil du petit homme. Il y eut une agitation sous la percale fleurie, puis un gazouillement, comme la rumeur indistincte d’un nid jaseur.La jeune mère courut, écarta le rideau.Et alors le délicieux tableau apparut,—l’éternel et incomparable ravissement, tel que rien n’émeut de la sorte en ce monde,—un petit enfant, très beau, qui se débattait sur la couchette, et riait sous ses boucles tièdes, pluslourdes et frisées à cause d’un peu de moiteur. Une carnation de fleur, des yeux larges comme des étoiles, mais veloutés et sombres entre leurs cils épais, une toute menue bouche de corail mouillé, où brillaient les grains de riz des premières dents, de petits pieds, de petits poings battant l’air (car une solide attache nouait le milieu du corps), et cet éveil dans la gaîté,—un délice!—«Vous permettez, madame?...» disait Bertrande. «Je suis vraiment bien confuse. Vous voyez, il rit. Mais si je ne m’occupais pas tout de suite de lui, il commencerait une vie terrible. Nous ne pourrions pas nous entendre.—Faites donc... Je vous en prie... Faites comme si je n’étais pas là. Je ne suis pas pressée,» répondit l’étrange cliente.Elle ne songeait pas à prendre la chaise aussitôt avancée pour elle. Debout, les yeux attachés sur cet enfant, blanche comme un linge, elle semblait changée en statue. Une statue, certes, du Regret, ou de la Mélancolie, ou de l’Impossible et de l’Inaccessible, tant la brisure du Désir qui renonce faisait fléchir ses frêles épaules et vaciller la lueur indécise de ses prunelles.Tout d’abord, Bertrande, en son égoïsme maternel, ne s’aperçut pas de cette attitude. Profitant de la permission qui lui était donnée, elle sortit Claude de son berceau. Puis, murmurant, en guise d’excuse:—«Il n’y a qu’une chose pour le calmer. Sans cela, il ne nous laissera pas la paix,» elle défit rapidement deux ou trois boutons de son corsage, et, avec une discrétion pleine de pudeur, elle montra un peu de sa chairblanche, que son fils cacha d’ailleurs aussitôt en y jetant sa tête bouclée.S’étant assise pour cette opération, que la coquetterie lui aurait inspirée si elle avait eu de la coquetterie, tant elle y offrait, si charmante elle-même, avec son bel enfant, un gracieux spectacle, elle s’avisa que sa visiteuse restait debout, et la supplia d’accepter un siège. Elle vit alors toute la tristesse de cette physionomie, et demanda timidement:—«Vous n’avez pas perdu un bébé, j’espère bien, madame?»Françoise secoua la tête, tandis qu’elle s’asseyait enfin.—«Vous n’en avez pas encore, peut-être? Vous êtes si jeune!—Non, je n’en ai pas.—Oh! alors, vous ignorez comme on les aime. Je dois vous paraître ridicule, inconvenante, de vous faire attendre pour que ce petit gourmand ait son goûter à l’heure.—Ne croyez pas cela. Vous agissez très bien. D’abord cela me repose. J’avais des battements de cœur en montant.»C’était vrai que ce pauvre cœur tumultueux, qui battait si douloureusement, et non à cause des cinq étages, trouvait une paix inattendue dans la simple scène.La voilà donc, cette maternité, que sa jalousie avait maudite. Maudite d’autant plus que sa rigoureuse morale lui interdisait toute lutte. A contempler la réalité de ce qui la torturait, cette réalité prenait un caractère attendrissant où s’adoucissait l’horrible mal. La douleur perdaitun peu son corrosif venin de haine. Haïr cette mère qui donnait le sein à cet enfant... Haïr ce petit être, d’une si adorable innocence... Mllede Plesguen avait beau faire, elle ne le pouvait pas. Et alors elle s’emplissait les yeux de ce tableau, parce qu’elle y puisait une espèce d’abnégation involontaire, qui violentait ses révoltes les plus furieuses, la détachait d’elle-même, la préparait à l’acceptation finale.Au fond, cette fille du rigide Marc était une créature de principes. Elle respectait le droit. Elle pensait être restée chrétienne, même dans cette guerre mortelle ouverte contre son oncle et sa cousine. Car le christianisme s’accommode avec certaines férocités de sentiments, quand on peut prétendre détester l’injustice sous la figure des êtres qui vous gênent. Renaud de Valcor et Micheline étant à ses yeux les usurpateurs de son nom et de ses biens, Françoise se jugeait dans la vérité en exécrant non seulement leur crime mais leurs personnes.Dès qu’elle avait douté de sa cause, l’épouvante de son rôle l’avait saisie. C’est dans une crise de regret sincère qu’elle était allée prier et pleurer sur la tombe de la marquise, sa malheureuse tante, dont elle supposait avoir hâté, sinon causé, la mort. Et ici, en face de Bertrande, une pensée inflexible la préservait de traiter celle-ci, même secrètement, comme une rivale. Gilbert avait séduit cette fille, et l’avait rendue mère. Gilbert, tout prince qu’il était, devait épouser cette paysanne. Pour elle, Françoise, il n’était plus rien. Un orgueil effréné soutenait, sur ce point, la netteté intransigeante des théories.L’homme qu’elle aimait lui avait préféré une créature vulgaire,—du moins elle la qualifiait ainsi:—sa seule vengeance, et la meilleure, était de le laisser à cette bassesse.Mais, dans sa démarche d’aujourd’hui, brûlait la passion dont elle croyait faire taire à son gré les suggestions éperdues. Elle avait voulu voir cette femme. Surtout elle avait voulu voir cet enfant. Toutefois elle serait morte de honte plutôt que de dévoiler en cette mansarde qui elle était, et ce qu’elle y souffrait.Elle avait eu l’adresse de la maison par Micheline, qui, le jour de son entrevue avec Bertrande, ne s’était pas séparée de celle-ci sans savoir où elle logeait. Fidèle à la double parole donnée à Françoise de lui envoyer cette adresse, et à son père de ne plus avoir aucun entretien avec Françoise, Mllede Valcor avait simplement expédié l’indication sous enveloppe, sans un mot.Cependant la jeune mère, interrompant le repas du bébé lorsque celui-ci tendait encore ses petites lèvres gloutonnes, le posa par terre, sur un carré de moquette commune, seul luxe de la chambre, et réservé aux ébats de Claudinet.Quelques cris de réclamation trahirent une vigueur de poumons peu ordinaire, chez le jeune gaillard. Mais Françoise, se penchant, fit danser devant lui les breloques de sa châtelaine, puis, les détachant de sa ceinture, les plaça dans les menottes avidement levées.—«Vous avez déjà le cœur d’une maman,» observa Bertrande.—«Je ne serai jamais une maman. Je n’auraijamais un chérubin comme celui-ci à moi,» dit Françoise, dont, malgré toute sa fierté, la voix fléchit, se brisa.—Pourquoi donc?—Je vais entrer en religion.—En religion!»Un flot rose anima les joues amaigries de l’ouvrière. Ce mot rouvrait en elle le passé, sa Bretagne, le couvent de Quimper, asile de son adolescence, la vocation qu’on essaya de nourrir dans son âme.—«Moi aussi,» dit-elle, «j’ai failli prendre le voile. Je ne connaissais pas la vie.—Vous est-elle donc si douce?» demanda la visiteuse avec une nuance de dédain.—«Elle m’a donné mon fils.»L’orgueil qui sonnait dans cette réponse déconcerta Mllede Plesguen. Ce qui lui semblait la plus effroyable déchéance, ce qui l’eût jetée à la folie ou au suicide, pouvait enivrer une autre de joie altière! Il est vrai que cette autre... Mais non... Fille du peuple, soit, Bertrande n’était pas vile. Comment la mépriser sincèrement? La mépriser!... De loin, du haut des préjugés et des conventions... oui... peut-être... c’était possible. Mais ici, dans la douceur et la chaleur de l’amour maternel, dans la pauvreté, l’effort et le sacrifice, la virginale vertu elle-même n’arrivait pas à ce mépris.Bertrande devinait-elle, au moins en partie, ce qui s’agitait sous le silence rêveur de son incompréhensible cliente. Elle reprit:—«Madame, je suppose que c’est un grand chagrin qui vous pousse au couvent. Pardonnez-moice que je vais vous dire. J’ai connu la paix du cloître. Et ensuite j’ai traversé des épreuves terribles. Eh bien, je ne donnerais pas un de mes jours de douleur pour des années de cette paix qui ressemble à celle de la mort. Cela dépend des natures. Il y a des vivants qui ne sont pas faits pour vivre. Mais ne vous trompez-vous pas sur vous-même? A la façon dont vous regardez mon enfant, il me semble que vos bras ne sont pas destinés à se croiser toujours sur une robe de bure, ni vos lèvres à presser uniquement l’ivoire d’un crucifix.—Taisez-vous!» s’écria Françoise, qui tremblait violemment. «Vous ne savez pas à qui vous parlez! Vous ne vous doutez pas de ce que vous dites!—Je vous demande pardon,» balbutia Bertrande.—«Voilà ce que je venais vous demander,» fit Mllede Plesguen, changeant de ton et ouvrant le petit paquet dont elle s’était munie. «Je possède quelques vieilles dentelles de famille. Or, mon intention d’entrer au couvent est tellement arrêtée, que je veux précisément faire réparer ces dentelles pour qu’elles m’y suivent. Je compte en orner la chapelle, en faire présent à la communauté. Ainsi je ne m’en séparerai pas. En même temps, j’augmenterai de cette donation le peu que j’apporterai comme valeur pécuniaire, car ma famille est ruinée. Ces morceaux ne sont que des échantillons. Voyez si vous pouvez les remettre en état. Je vous confierai tout le reste, au cas où vous exécuterez bien ce travail.»Bertrande se mit en devoir d’examiner les dentelles. Mais le petit Claude, las d’être sage, menaçait de ne pas lui en laisser le loisir. Il avait jeté loin de lui les bibelots d’argent composant la châtelaine de la jeune dame, et qui avaient cessé de faire son bonheur. Maintenant, il se traînait à quatre pattes, ou plutôt à trois,—car, ne sachant pas encore se soutenir sur ses petits membres, il avait imaginé un moyen comique de locomotion, rampant sur ses menottes et sur un genou, tandis qu’il tirait derrière lui son autre jambe, dont il ne trouvait pas l’usage. Cheminant de la sorte, il était arrivé près de sa mère, et commençait à la tracasser, riant et pleurant à la fois, pour qu’elle le prît sur ses genoux.Quelque chose, à ce moment-là, fondit dans le cœur de Françoise. Une irrésistible douceur l’envahit. Ses bras, que Bertrande ne croyait pas faits seulement pour les manches de bure, s’ouvrirent dans une envie éperdue d’étreindre l’enfant de Gilbert. Ses lèvres, que le baiser de l’ivoire n’avait pas encore glacées, brûlèrent de caresser ce front d’ange. Elle s’inclina.—«Laisse maman tranquille, mon mignon, viens avec moi.»Elle le saisit, le souleva, l’emporta, avec des mines pour le faire rire, s’assit et le balança, lui chantonna une chanson. Et le petit, point sauvage, fou de jeu et de câlineries, fit bientôt entendre des gazouillis apprivoisés, puis de grands éclats de plaisir.Pendant ce temps, l’ouvrière étalait sur sa table les morceaux de dentelle et les retournaitminutieusement, pour se rendre compte du point.Mais, soudain, des pas retentirent au dehors, dans la sonorité du long couloir nu. Ils s’arrêtèrent devant la porte. On frappa.—«Entrez!» dit machinalement Bertrande.Elle supposait que c’était sa voisine, une brave femme qui raffolait de Claude, et pour qui c’était une distraction d’en prendre soin.«Tant mieux!» pensait la jeune mère. «Elle m’en débarrassera un instant. Je suis vraiment honteuse de l’ennui qu’il cause à cette dame.»Comme on semblait attendre, elle répéta plus haut: «Entrez!...» sachant la clef sur la serrure. Cette clef tourna. La porte s’ouvrit. Une silhouette d’homme se dessina dans la baie.Les deux jeunes femmes se tournèrent vers lui, et, de stupeur, restèrent muettes. C’était, au seuil de cette pauvre chambre, Gilbert Gairlance, prince de Villingen.D’un coup d’œil il vit toute la scène. Il reconnut sur les genoux de qui jouait son enfant. Abasourdi, il jeta une exclamation:—«Françoise!...»Alors Bertrande fit volte-face, et regarda celle qui, affolée, étreignait le petit Claude, comme pour se garantir par lui contre quelque chose de trop pénible.Machinalement, Gilbert avait fait un pas, refermant la porte derrière lui.Et maintenant c’était, dans l’humilité de cette pauvre chambre, un silence profond jusqu’à en être tragique. On eût presque entendu battre lestrois cœurs, si violemment, si diversement remués.Mllede Plesguen parla la première. Malgré la suffocation de son émoi, elle puisa ce courage dans sa pureté, dans sa fierté. Posant l’enfant sur les bras instinctivement ouverts de Bertrande, elle dit:—«Je n’ai rien à vous reprocher, monsieur. J’ai eu le tort de m’allier à vous pour une œuvre de rapine. Ne me fallait-il pas conquérir à tout prix l’argent nécessaire pour acheter votre amour? Je me suis abaissée jusqu’à devenir votre complice. Vous vous êtes joué de moi. C’était dans la logique des choses.»Le prince de Villingen eut un geste de protestation. Mais il se tut. Comment se disculper auprès d’une de ces femmes sans meurtrir l’autre? Une telle alternative n’était pas faite pour émouvoir sa sensibilité, mais le mécanisme de son éducation, sa superficielle délicatesse d’homme du monde en demeuraient entravés. La fille noble comme l’ouvrière avaient droit ici aux mêmes égards. Sa désinvolture de jeune homme à la mode ne l’empêchait pas de manifester toute la gaucherie masculine en pareil cas. Il haussa les épaules, marcha autant que lui permit l’étroitesse de la chambre, et passa un fin mouchoir sur son front, où le bord du chapeau avait laissé une moiteur, à moins que ce fût une sueur de malaise.Un sentiment dominait Bertrande: celui de cette extraordinaire coïncidence, qui amenait à ce moment même l’amant, peu coutumier cependant de visites inattendues. La pâleur de Gilbertne lui donnait pas à penser qu’un événement grave changeait ainsi ses habitudes d’indifférence. Elle ne voyait, sur cette physionomie altérée, que la désagréable surprise d’avoir rencontré Mllede Plesguen. Mais enfin, de toute cette scène, pour elle, la maîtresse, et qui était mère, se dégageait une espèce de triomphe. Elle en éprouvait la sensation instinctive, certaine. Ce fut donc sans amertume, presque avec pitié, qu’elle dit à Françoise:—«Pourquoi êtes-vous venue ici, mademoiselle, si ce n’était pas en ennemie?»La malheureuse jeune fille eut une rougeur, pour devenir aussitôt plus blême encore. Pouvait-elle avouer, ou seulement laisser pressentir, son âcre fièvre d’amour, qui, à bout de souffrance, voulait souffrir davantage,—son avidité de s’enfoncer au cœur la réalité comme un couteau, son morbide désir de voir celle qui avait osé se donner à Gilbert, cette chair qu’il avait possédée, cet enfant né du mystère de passion où se torturait et s’effarait son âme de vierge? Elle répondit:—«Je voulais être sûre... Pour qu’il ne pût point me mentir. Je voulais voir si votre fils lui ressemblait. Et puis...»Elle se crispa, se raidit, presque convulsée dans l’effort, comme ces infortunés qui, sous les pinces et les fourchettes rougies de la question, réservaient jusqu’au bout leur secret intérieur.—«Et puis,» reprit-elle, «ma résolution d’entrer au couvent étant définitive, je pensais avoir un peu le devoir et l’autorité d’accomplir une mission digne de mon futur état.—Quelle mission?» balbutia Bertrande.Gilbert ne prononça pas ces deux mots. Mais on les lisait dans son regard interrogateur, tandis que, surpris, il se tournait vers Françoise. Et la double attente de l’homme et de la jeune mère se suspendit avec une espèce d’anxiété respectueuse autour de cette infortunée qui souffrait si visiblement, si atrocement.Françoise de Plesguen, à cette minute, montra quelles ressources de grandeur gisent dans les âmes qui, même débiles, emportées, secouées par toutes les convoitises, ont, pour les soutenir, la force d’une race, tendue depuis des siècles vers la domination de soi-même. Sans doute racheta-t-elle, en un pareil instant, toutes les mesquineries, toutes les vilenies qu’avait charriées sa pensée quand elle s’acharnait à déshonorer et à dépouiller ses cousins de Valcor, quand elle souhaitait la fortune pour obtenir un titre de princesse et lier à elle un homme de qui elle savait n’être pas aimée. Elle prononça doucement, avec une dignité impressionnante:—«Je voulais voir,—et j’ai vu,—Bertrande, si l’épouse du Seigneur, que je serai bientôt, pouvait, sous sa sainte invocation, léguer à une autre le fiancé terrestre dont elle se sépare à jamais. Vous êtes digne de porter le nom du père de votre enfant, ce nom fût-il celui d’un prince. Je vous rends de tout mon cœur cette justice. Et je supplie Gilbert d’accomplir son devoir envers vous, comme envers le fils que vous lui avez donné. Moi, je ne suis déjà plus de ce monde. Adieu.»D’un geste rapide, elle se pencha vers le petitClaude, que sa mère tenait toujours, mit un baiser sur son front. Puis, avant que les deux autres eussent recouvré le sang-froid nécessaire pour agir ou pour parler, Mllede Plesguen sortit de la chambre.Son pas léger vibra, s’éteignit dans le corridor.Gilbert se tenait debout, les bras croisés, évitant de regarder Bertrande. Celle-ci se laissa tomber sur une chaise et, bouleversée d’émotion, fondit en larmes. Le prince, à son tour, s’assit, s’absorba dans de soucieuses réflexions.Sur les genoux de sa mère, Claude s’endormait. Elle se mit à le bercer machinalement. Ses yeux, qui se séchèrent en contemplant le bébé, se levaient parfois, tâchaient de rencontrer ceux du jeune homme. Vainement. Le cœur de la triste amante se serra. Comme elle l’aimait!... Oh! si elle était en haut de l’échelle sociale, et lui en bas, quel ne serait pas son bonheur d’anéantir la distance en prenant sa main pour ne plus la quitter! Mais il ignorait, lui, cet aveuglement du cœur, pour lequel rien n’existe au monde qu’un seul être adoré. Avait-il entendu seulement la voix, cette voix si noblement généreuse, qui s’élevait là, tout à l’heure? L’épouser?... Elle?... Quel rêve insensé!... D’ailleurs, Bertrande, aujourd’hui, n’en demandait pas tant. Il était loin, le rêve de la petite Bretonne ingénue, croyant que la vie tissait des contes bleus, comme on en voit dans les livres à images, comme on en dit à la veillée, et que les princes Charmant y prenaient pour femmes les jolies filles dont ils se faisaient aimer.Tout à coup, elle tressaillit, tant fut brusque la question de Gilbert:—«Comment savait-elle? Qu’était-elle venue faire ici?—J’ignorais que ce fût mademoiselle de Plesguen,» dit Bertrande. «Elle s’est présentée comme une cliente, sans dire son nom. Tiens, voici encore ses échantillons de dentelles à réparer. Elle a oublié de les reprendre.—Je ne la savais pas si bonne comédienne,» ricana Gairlance.—«Oh!» fit Bertrande, scandalisée. «Je ne crois pas qu’elle ait joué la comédie.—Allons donc! Cette façon de me rendre théâtralement une parole que je ne lui ai jamais donnée... Elle a trouvé ça chic, jugeant la partie perdue. Enfin, soit! C’est d’une belle joueuse. Je me demande seulement si elle pouvait connaître...—Quoi donc?—A quel point elle est perdue, cette partie qu’elle abandonne.—Que veux-tu dire?—Je veux dire, Bertrande, que Renaud de Valcor,—ton père, ou le marquis, ou le diable, pour ce que j’en sais maintenant,—est hors d’affaire, et pour toujours, et que ce n’est plus moi,—ni personne d’ailleurs,—qui lui contesterai son titre.»La jeune femme posa son fils endormi dans le berceau, et se dressa, palpitante.—«Que se passe-t-il donc?—Il se passe ce que je venais t’apprendre, ou plutôt ce dont je venais me remettre ici,auprès de toi. Car ta présence m’est douce. Et j’étais atterré. N’étais-tu donc pas surprise,» ajouta-t-il avec une cruauté inconsciente, «de me voir arriver ainsi, sans raison?»«Sans raison!» se répéta intérieurement la pauvre fille. «En effet, le désir de me voir n’est pas pour lui une raison.» Mais un impétueux courant d’idées dispersa l’amertume.—«Est-ce que je te comprends bien, Gilbert? Tu ne crois plus à la double personnalité du marquis de Valcor? Toutes ces preuves, dont tu m’accablais, que sont-elles devenues?—Ce n’est pas moi qui les détenais, qui les ai rassemblées, qui en connaissais la source, qui pouvais les mettre en œuvre.—Non, c’est Escaldas.—Oui... Escaldas!» répéta Gilbert avec une espèce de rire lugubre.—«Il se faisait fort d’en découvrir d’autres.—Eh bien, ma chère, non seulement il n’en découvrira pas d’autres, mais il a réduit à néant celles dont il faisait tant de cas.—Est-ce possible?... Après ce qu’il déclarait, à ce déjeuner, tu sais bien?... le jour des funérailles de la marquise? Te souviens-tu?... Quelle résolution forcenée! C’est lui qui abdique?—Oh! il abdique d’une façon tellement nette, qu’après ce désistement par trop significatif, nul au monde n’osera relever la cause.—De quelle façon?—La plus irrévocable. Il s’est tué.—Escaldas s’est tué!...—Parfaitement,» dit le prince, chez qui une détente se produisait, et qui, maintenant, devenaitlivide, avec des gouttes de sueur aux tempes, une contraction du gosier, où les mots se hachaient. «Il s’est pendu... Et c’est moi qui... tout à l’heure, en allant... m’entendre... avec lui... l’ai trouvé... dans sa chambre. Donne-moi... un verre d’eau... Bertrande.»
AUTOUR D’UN BERCEAU
BERTRANDE A MATHURINE GAËL
Avril 1902.
«Grand’mère,est-ce vrai que vous avez un secret? Est-ce vrai qu’on est allé vous trouver pour vous l’arracher du cœur?... Est-ce vrai que, lorsque le soir tombe, et que l’Océan se lamente, et que vous vous asseyez sur le banc de pierre, devant la porte, ce ne sont pas les spectres des morts, mais des fantômes de vivants, qui viennent rôder dans l’ombre autour de votre âme?...
«Grand’mère, je souffre trop de votre douleur. Ayez pitié de la mienne! Pardonnez-moi! Du moins, si ma faute vous désespère, sachez que, dans cette faute, il n’y a rien d’ingrat, de révolté, ni même d’indifférent à votre égard.
«Me croirez-vous si je vous assure qu’il n’y anon plus rien de vil. Je n’oserais pas vous l’écrire si je ne pouvais vous en donner une preuve. Mais cette preuve, maintenant, je la possède. Sachez qu’on m’a tentée comme on vous a tentée vous-même. On m’a révélé ce que vous savez, et que vous le savez. J’ai senti planer autour de moi la grandeur de votre silence. Moi aussi, je me suis tue. Je me tairai toujours. On ne sait donc pas ce que c’est que les mères, puisqu’on a cru que vous trahiriez votre chair et votre sang?...
«Grand’mère, j’ai un fils aussi... Un petit enfant dort dans son berceau, à côté de la table où je vous écris.
«Hélas! vous pensez que c’est une honte pour moi qu’il soit là, respirant de ce doux souffle que je n’avais pas le droit de lui donner. Je ne puis pas le croire.
«On prétend que c’est un péché! Quoi donc? D’avoir créé son cœur avec les battements du mien?... Mais, quand je le prends sur ma poitrine, que je verse entre ses lèvres le lait de mon sein, ce serait alors un péché aussi?... Où donc commence le mal, et où finit-il, dans l’œuvre de la vie?...
«Être une mère... ce n’est donc pas sacré en soi?... Comment alors se fait-il que j’en ressente si profondément l’exaltation délicieuse?... Comment se fait-il que la force mystérieuse du cœur des mères soit descendue dans le mien?
«Je ne vaux quelque chose, grand’mère, que par ceci qu’on appelle ma honte. C’est par là que j’existe, que je travaille, que je lutte, que je goûte l’ivresse de l’abnégation et du sacrifice.
«C’est par là que je vous ai comprise, ô vous, mère sublime! qui vous interdisez de crier: «Monfils!» parce que ce cri ferait tourner sur leurs gonds les portes de l’enfer, et qu’il s’y enfoncerait, celui que vous appelleriez.
«Mais ce mot, que vous ne criez jamais, vous le dites à vous-même, n’est-ce pas?... Vous le dites, à voix très, très basse... Vous le murmurez, le soir, sur le banc de pierre de la porte... quand la mer mugit et le couvre de sa clameur.
«Oh! quand vous le dites, pensez à moi, et pardonnez-moi, grand’mère. Moi, qui le prononce tout haut, près du berceau de mon enfant, ce mot de «fils», j’en chuchote un autre... Car votre secret est le mien. Aussi, accordez-moi votre pardon.
«Je suis si pauvre, oh! si pauvre, que vous pouvez être quand même un peu fière de moi. Je n’ai vendu ni mon silence, ni mon amour. Reconnaissez à cela votre petite-fille, mère-grand.
«C’est elle qui vous embrasse avec des larmes, et qui fait tendre vers vous de petits bras innocents.
«Ne nous repoussez pas. Je suis deux maintenant pour vous aimer.
«Votre
«Bertrande.»
Quand la jeune mère eut achevé cette lettre, elle voulut aller sur-le-champ la jeter à la poste.
Combien elle avait hésité avant d’écrire! Mais, à présent que les lignes étaient tracées, que, sous cette enveloppe, son cœur bondissait et palpitait, il ne pouvait plus attendre, ce cœur frémissant, pour s’élancer là-bas, vers la chère vieille, vers la maison de la grève, vers le paysinoubliable, dont le souffle se levait tout à coup dans l’humble chambre parisienne, avec l’odeur sauvage de la lande, avec l’odeur salée de la mer.
Bertrande s’approcha du berceau où dormait son petit Claude.
Le sommeil du bébé était si profond, si paisible, qu’elle pouvait bien le quitter quelques minutes, le temps de descendre et de remonter aussitôt. Elle s’attardait à le contempler, avant de ramener entre lui et le jour le rideau léger d’indienne à fleurettes bleues.
—«Qu’il est beau! Si grand’mère le voyait, pourrait-elle donc lui en vouloir d’être au monde?»
C’était vrai. La fierté maternelle ne l’illusionnait pas. L’enfant était adorablement beau. Issu de deux souches vigoureuses,—celle de ces marins bretons, les Gaël, célèbres dans tout le Finistère pour leur type superbe et leur hardiesse, et celle des Gairlance, qui donnèrent à la Révolution, puis à l’Empire, le prodigieux guerrier que Napoléon fit prince de Villingen,—le petit Claude, l’enfant de l’amour, réunissait en lui le meilleur de leur double sève.
Sa première année s’achevait. Les dons que la Nature lui avait prodigués, suivant ses traditionnelles largesses aux êtres nés de sa volonté seule, en dehors des conventions sociales, s’affirmaient en traits plus distincts. La tête mignonne qui s’abandonnait sur l’oreiller dans la profusion des boucles d’un blond brunissant, rappelait les anges merveilleux dont Raphaël entourait la Madone. Tout à l’heure, quand les grands yeuxs’ouvriraient, on croirait voir un de ces deux chérubins qui suivent du regard l’ascension de la Vierge sur la toile fameuse du Musée de Dresde.
Pour ne pas l’éveiller, Bertrande résista au désir de poser ses lèvres sur le front blanc et moite, ou sur l’une des joues, colorées par le sommeil, savoureuses comme un fruit. Elle jeta un fichu de laine sur ses épaules et descendit en courant ses cinq étages.
Quand elle revint, de son pas agile, elle vit une jeune femme, vêtue de sombre, d’une distinction évidente malgré la simplicité de sa mise, qui parlementait avec sa concierge. Celle-ci s’écria:
—«Ah!mameBertrande... Je savais bien que vous alliez revenir. Quand vous sortez sans vot’ bichon, ça n’est jamais pour longtemps. Aussi on n’a pas idée d’un amour d’enfant comme ça! Un Jésus, quoi!
—Est-ce que Madame me demandait?» fit la jeune ouvrière.
Elle s’étonnait de l’immobilité de la visiteuse, qui, venue pour elle, la dévisageait sans mot dire, appuyée sur la poignée de son en-cas, avec une physionomie défaillante.
Cette personne, qui paraissait avoir à peine l’âge, et point du tout l’assurance, impliquée par ce titre de «madame», se reprit avec un visible effort.
—«Vous êtes mademois... madame Bertrande Gaël?
—Oui.
—Vous raccommodez les dentelles?
—Pas toutes les dentelles.
—Si vous vouliez bien me recevoir, je vous montrerais ce que j’apporte,» dit l’inconnue en soulevant un petit paquet. «Nous verrions si vous pouvez faire le travail.
—Avec plaisir, madame. Vous ne craignez pas de monter un peu haut?»
La singulière cliente eut un geste, comme pour dire que cela lui était indifférent. Toutefois, Bertrande se faisait une conscience de l’obliger à gravir une centaine de marches, tant cette mince figure pâle donnait une impression de lassitude et de débilité.
Elle en provoquait une autre chez la petite dentellière bretonne. Celle-ci sentait comme un souvenir, impossible à préciser, s’éveiller dans les régions lointaines et confuses de sa mémoire, auprès de cette jeune dame.
Peut-être l’autre éprouvait-elle quelque appréhension d’être reconnue. Car sa première émotion sembla se calmer quand elle se convainquit qu’on l’accueillait tout à fait en étrangère.
Mais Bertrande se rappelait trop peu Françoise de Plesguen, entrevue parfois au château de Valcor, durant les séjours qu’y faisait la nièce du marquis, et la joyeuse fillette de jadis avait trop changé, pour que l’humble maîtresse du prince de Villingen se doutât qu’elle recevait la fiancée de celui-ci.
Fiancée... Mllede Plesguen ne se considérait plus comme telle, et ne l’avait même jamais été officiellement. N’importe, c’était bien là son rôle, c’était l’aspect sous lequel l’eussent considérée les soupçons et la rage douloureuse de sarivale, si la mère du petit Claude eût deviné son nom.
Toutes deux arrivaient maintenant à l’étage le plus élevé de l’espèce de grande caserne pauvre où l’ouvrière en dentelle occupait une chambre.
La clef tourna dans la serrure, et elle apparut, cette chambre,—bien mesquine et dénudée, mais presque riante, à cause d’un rayon de soleil printanier glissant à travers la percale du rideau, et surtout à cause de la bercelonnette, dont la présence attendrissante et la miraculeuse propreté formaient une image aussi douce à l’âme qu’au regard.
—«Votre enfant!...» murmura Françoise, qui, à peine entrée, ne sembla plus voir que cette légère nacelle, sous la fraîche draperie à fleurettes bleues.
Bertrande était trop mère pour s’étonner de cette préoccupation si prompte, plutôt bizarre chez une cliente. Elle pensa que l’éloge du bébé par la concierge éveillait l’intérêt de la visiteuse. D’ailleurs, elle n’eut pas le temps de réfléchir. Le bruit de leur entrée,—peut-être aussi l’heure de son repas,—troublait le sommeil du petit homme. Il y eut une agitation sous la percale fleurie, puis un gazouillement, comme la rumeur indistincte d’un nid jaseur.
La jeune mère courut, écarta le rideau.
Et alors le délicieux tableau apparut,—l’éternel et incomparable ravissement, tel que rien n’émeut de la sorte en ce monde,—un petit enfant, très beau, qui se débattait sur la couchette, et riait sous ses boucles tièdes, pluslourdes et frisées à cause d’un peu de moiteur. Une carnation de fleur, des yeux larges comme des étoiles, mais veloutés et sombres entre leurs cils épais, une toute menue bouche de corail mouillé, où brillaient les grains de riz des premières dents, de petits pieds, de petits poings battant l’air (car une solide attache nouait le milieu du corps), et cet éveil dans la gaîté,—un délice!
—«Vous permettez, madame?...» disait Bertrande. «Je suis vraiment bien confuse. Vous voyez, il rit. Mais si je ne m’occupais pas tout de suite de lui, il commencerait une vie terrible. Nous ne pourrions pas nous entendre.
—Faites donc... Je vous en prie... Faites comme si je n’étais pas là. Je ne suis pas pressée,» répondit l’étrange cliente.
Elle ne songeait pas à prendre la chaise aussitôt avancée pour elle. Debout, les yeux attachés sur cet enfant, blanche comme un linge, elle semblait changée en statue. Une statue, certes, du Regret, ou de la Mélancolie, ou de l’Impossible et de l’Inaccessible, tant la brisure du Désir qui renonce faisait fléchir ses frêles épaules et vaciller la lueur indécise de ses prunelles.
Tout d’abord, Bertrande, en son égoïsme maternel, ne s’aperçut pas de cette attitude. Profitant de la permission qui lui était donnée, elle sortit Claude de son berceau. Puis, murmurant, en guise d’excuse:—«Il n’y a qu’une chose pour le calmer. Sans cela, il ne nous laissera pas la paix,» elle défit rapidement deux ou trois boutons de son corsage, et, avec une discrétion pleine de pudeur, elle montra un peu de sa chairblanche, que son fils cacha d’ailleurs aussitôt en y jetant sa tête bouclée.
S’étant assise pour cette opération, que la coquetterie lui aurait inspirée si elle avait eu de la coquetterie, tant elle y offrait, si charmante elle-même, avec son bel enfant, un gracieux spectacle, elle s’avisa que sa visiteuse restait debout, et la supplia d’accepter un siège. Elle vit alors toute la tristesse de cette physionomie, et demanda timidement:
—«Vous n’avez pas perdu un bébé, j’espère bien, madame?»
Françoise secoua la tête, tandis qu’elle s’asseyait enfin.
—«Vous n’en avez pas encore, peut-être? Vous êtes si jeune!
—Non, je n’en ai pas.
—Oh! alors, vous ignorez comme on les aime. Je dois vous paraître ridicule, inconvenante, de vous faire attendre pour que ce petit gourmand ait son goûter à l’heure.
—Ne croyez pas cela. Vous agissez très bien. D’abord cela me repose. J’avais des battements de cœur en montant.»
C’était vrai que ce pauvre cœur tumultueux, qui battait si douloureusement, et non à cause des cinq étages, trouvait une paix inattendue dans la simple scène.
La voilà donc, cette maternité, que sa jalousie avait maudite. Maudite d’autant plus que sa rigoureuse morale lui interdisait toute lutte. A contempler la réalité de ce qui la torturait, cette réalité prenait un caractère attendrissant où s’adoucissait l’horrible mal. La douleur perdaitun peu son corrosif venin de haine. Haïr cette mère qui donnait le sein à cet enfant... Haïr ce petit être, d’une si adorable innocence... Mllede Plesguen avait beau faire, elle ne le pouvait pas. Et alors elle s’emplissait les yeux de ce tableau, parce qu’elle y puisait une espèce d’abnégation involontaire, qui violentait ses révoltes les plus furieuses, la détachait d’elle-même, la préparait à l’acceptation finale.
Au fond, cette fille du rigide Marc était une créature de principes. Elle respectait le droit. Elle pensait être restée chrétienne, même dans cette guerre mortelle ouverte contre son oncle et sa cousine. Car le christianisme s’accommode avec certaines férocités de sentiments, quand on peut prétendre détester l’injustice sous la figure des êtres qui vous gênent. Renaud de Valcor et Micheline étant à ses yeux les usurpateurs de son nom et de ses biens, Françoise se jugeait dans la vérité en exécrant non seulement leur crime mais leurs personnes.
Dès qu’elle avait douté de sa cause, l’épouvante de son rôle l’avait saisie. C’est dans une crise de regret sincère qu’elle était allée prier et pleurer sur la tombe de la marquise, sa malheureuse tante, dont elle supposait avoir hâté, sinon causé, la mort. Et ici, en face de Bertrande, une pensée inflexible la préservait de traiter celle-ci, même secrètement, comme une rivale. Gilbert avait séduit cette fille, et l’avait rendue mère. Gilbert, tout prince qu’il était, devait épouser cette paysanne. Pour elle, Françoise, il n’était plus rien. Un orgueil effréné soutenait, sur ce point, la netteté intransigeante des théories.L’homme qu’elle aimait lui avait préféré une créature vulgaire,—du moins elle la qualifiait ainsi:—sa seule vengeance, et la meilleure, était de le laisser à cette bassesse.
Mais, dans sa démarche d’aujourd’hui, brûlait la passion dont elle croyait faire taire à son gré les suggestions éperdues. Elle avait voulu voir cette femme. Surtout elle avait voulu voir cet enfant. Toutefois elle serait morte de honte plutôt que de dévoiler en cette mansarde qui elle était, et ce qu’elle y souffrait.
Elle avait eu l’adresse de la maison par Micheline, qui, le jour de son entrevue avec Bertrande, ne s’était pas séparée de celle-ci sans savoir où elle logeait. Fidèle à la double parole donnée à Françoise de lui envoyer cette adresse, et à son père de ne plus avoir aucun entretien avec Françoise, Mllede Valcor avait simplement expédié l’indication sous enveloppe, sans un mot.
Cependant la jeune mère, interrompant le repas du bébé lorsque celui-ci tendait encore ses petites lèvres gloutonnes, le posa par terre, sur un carré de moquette commune, seul luxe de la chambre, et réservé aux ébats de Claudinet.
Quelques cris de réclamation trahirent une vigueur de poumons peu ordinaire, chez le jeune gaillard. Mais Françoise, se penchant, fit danser devant lui les breloques de sa châtelaine, puis, les détachant de sa ceinture, les plaça dans les menottes avidement levées.
—«Vous avez déjà le cœur d’une maman,» observa Bertrande.
—«Je ne serai jamais une maman. Je n’auraijamais un chérubin comme celui-ci à moi,» dit Françoise, dont, malgré toute sa fierté, la voix fléchit, se brisa.
—Pourquoi donc?
—Je vais entrer en religion.
—En religion!»
Un flot rose anima les joues amaigries de l’ouvrière. Ce mot rouvrait en elle le passé, sa Bretagne, le couvent de Quimper, asile de son adolescence, la vocation qu’on essaya de nourrir dans son âme.
—«Moi aussi,» dit-elle, «j’ai failli prendre le voile. Je ne connaissais pas la vie.
—Vous est-elle donc si douce?» demanda la visiteuse avec une nuance de dédain.
—«Elle m’a donné mon fils.»
L’orgueil qui sonnait dans cette réponse déconcerta Mllede Plesguen. Ce qui lui semblait la plus effroyable déchéance, ce qui l’eût jetée à la folie ou au suicide, pouvait enivrer une autre de joie altière! Il est vrai que cette autre... Mais non... Fille du peuple, soit, Bertrande n’était pas vile. Comment la mépriser sincèrement? La mépriser!... De loin, du haut des préjugés et des conventions... oui... peut-être... c’était possible. Mais ici, dans la douceur et la chaleur de l’amour maternel, dans la pauvreté, l’effort et le sacrifice, la virginale vertu elle-même n’arrivait pas à ce mépris.
Bertrande devinait-elle, au moins en partie, ce qui s’agitait sous le silence rêveur de son incompréhensible cliente. Elle reprit:
—«Madame, je suppose que c’est un grand chagrin qui vous pousse au couvent. Pardonnez-moice que je vais vous dire. J’ai connu la paix du cloître. Et ensuite j’ai traversé des épreuves terribles. Eh bien, je ne donnerais pas un de mes jours de douleur pour des années de cette paix qui ressemble à celle de la mort. Cela dépend des natures. Il y a des vivants qui ne sont pas faits pour vivre. Mais ne vous trompez-vous pas sur vous-même? A la façon dont vous regardez mon enfant, il me semble que vos bras ne sont pas destinés à se croiser toujours sur une robe de bure, ni vos lèvres à presser uniquement l’ivoire d’un crucifix.
—Taisez-vous!» s’écria Françoise, qui tremblait violemment. «Vous ne savez pas à qui vous parlez! Vous ne vous doutez pas de ce que vous dites!
—Je vous demande pardon,» balbutia Bertrande.
—«Voilà ce que je venais vous demander,» fit Mllede Plesguen, changeant de ton et ouvrant le petit paquet dont elle s’était munie. «Je possède quelques vieilles dentelles de famille. Or, mon intention d’entrer au couvent est tellement arrêtée, que je veux précisément faire réparer ces dentelles pour qu’elles m’y suivent. Je compte en orner la chapelle, en faire présent à la communauté. Ainsi je ne m’en séparerai pas. En même temps, j’augmenterai de cette donation le peu que j’apporterai comme valeur pécuniaire, car ma famille est ruinée. Ces morceaux ne sont que des échantillons. Voyez si vous pouvez les remettre en état. Je vous confierai tout le reste, au cas où vous exécuterez bien ce travail.»
Bertrande se mit en devoir d’examiner les dentelles. Mais le petit Claude, las d’être sage, menaçait de ne pas lui en laisser le loisir. Il avait jeté loin de lui les bibelots d’argent composant la châtelaine de la jeune dame, et qui avaient cessé de faire son bonheur. Maintenant, il se traînait à quatre pattes, ou plutôt à trois,—car, ne sachant pas encore se soutenir sur ses petits membres, il avait imaginé un moyen comique de locomotion, rampant sur ses menottes et sur un genou, tandis qu’il tirait derrière lui son autre jambe, dont il ne trouvait pas l’usage. Cheminant de la sorte, il était arrivé près de sa mère, et commençait à la tracasser, riant et pleurant à la fois, pour qu’elle le prît sur ses genoux.
Quelque chose, à ce moment-là, fondit dans le cœur de Françoise. Une irrésistible douceur l’envahit. Ses bras, que Bertrande ne croyait pas faits seulement pour les manches de bure, s’ouvrirent dans une envie éperdue d’étreindre l’enfant de Gilbert. Ses lèvres, que le baiser de l’ivoire n’avait pas encore glacées, brûlèrent de caresser ce front d’ange. Elle s’inclina.
—«Laisse maman tranquille, mon mignon, viens avec moi.»
Elle le saisit, le souleva, l’emporta, avec des mines pour le faire rire, s’assit et le balança, lui chantonna une chanson. Et le petit, point sauvage, fou de jeu et de câlineries, fit bientôt entendre des gazouillis apprivoisés, puis de grands éclats de plaisir.
Pendant ce temps, l’ouvrière étalait sur sa table les morceaux de dentelle et les retournaitminutieusement, pour se rendre compte du point.
Mais, soudain, des pas retentirent au dehors, dans la sonorité du long couloir nu. Ils s’arrêtèrent devant la porte. On frappa.
—«Entrez!» dit machinalement Bertrande.
Elle supposait que c’était sa voisine, une brave femme qui raffolait de Claude, et pour qui c’était une distraction d’en prendre soin.
«Tant mieux!» pensait la jeune mère. «Elle m’en débarrassera un instant. Je suis vraiment honteuse de l’ennui qu’il cause à cette dame.»
Comme on semblait attendre, elle répéta plus haut: «Entrez!...» sachant la clef sur la serrure. Cette clef tourna. La porte s’ouvrit. Une silhouette d’homme se dessina dans la baie.
Les deux jeunes femmes se tournèrent vers lui, et, de stupeur, restèrent muettes. C’était, au seuil de cette pauvre chambre, Gilbert Gairlance, prince de Villingen.
D’un coup d’œil il vit toute la scène. Il reconnut sur les genoux de qui jouait son enfant. Abasourdi, il jeta une exclamation:
—«Françoise!...»
Alors Bertrande fit volte-face, et regarda celle qui, affolée, étreignait le petit Claude, comme pour se garantir par lui contre quelque chose de trop pénible.
Machinalement, Gilbert avait fait un pas, refermant la porte derrière lui.
Et maintenant c’était, dans l’humilité de cette pauvre chambre, un silence profond jusqu’à en être tragique. On eût presque entendu battre lestrois cœurs, si violemment, si diversement remués.
Mllede Plesguen parla la première. Malgré la suffocation de son émoi, elle puisa ce courage dans sa pureté, dans sa fierté. Posant l’enfant sur les bras instinctivement ouverts de Bertrande, elle dit:
—«Je n’ai rien à vous reprocher, monsieur. J’ai eu le tort de m’allier à vous pour une œuvre de rapine. Ne me fallait-il pas conquérir à tout prix l’argent nécessaire pour acheter votre amour? Je me suis abaissée jusqu’à devenir votre complice. Vous vous êtes joué de moi. C’était dans la logique des choses.»
Le prince de Villingen eut un geste de protestation. Mais il se tut. Comment se disculper auprès d’une de ces femmes sans meurtrir l’autre? Une telle alternative n’était pas faite pour émouvoir sa sensibilité, mais le mécanisme de son éducation, sa superficielle délicatesse d’homme du monde en demeuraient entravés. La fille noble comme l’ouvrière avaient droit ici aux mêmes égards. Sa désinvolture de jeune homme à la mode ne l’empêchait pas de manifester toute la gaucherie masculine en pareil cas. Il haussa les épaules, marcha autant que lui permit l’étroitesse de la chambre, et passa un fin mouchoir sur son front, où le bord du chapeau avait laissé une moiteur, à moins que ce fût une sueur de malaise.
Un sentiment dominait Bertrande: celui de cette extraordinaire coïncidence, qui amenait à ce moment même l’amant, peu coutumier cependant de visites inattendues. La pâleur de Gilbertne lui donnait pas à penser qu’un événement grave changeait ainsi ses habitudes d’indifférence. Elle ne voyait, sur cette physionomie altérée, que la désagréable surprise d’avoir rencontré Mllede Plesguen. Mais enfin, de toute cette scène, pour elle, la maîtresse, et qui était mère, se dégageait une espèce de triomphe. Elle en éprouvait la sensation instinctive, certaine. Ce fut donc sans amertume, presque avec pitié, qu’elle dit à Françoise:
—«Pourquoi êtes-vous venue ici, mademoiselle, si ce n’était pas en ennemie?»
La malheureuse jeune fille eut une rougeur, pour devenir aussitôt plus blême encore. Pouvait-elle avouer, ou seulement laisser pressentir, son âcre fièvre d’amour, qui, à bout de souffrance, voulait souffrir davantage,—son avidité de s’enfoncer au cœur la réalité comme un couteau, son morbide désir de voir celle qui avait osé se donner à Gilbert, cette chair qu’il avait possédée, cet enfant né du mystère de passion où se torturait et s’effarait son âme de vierge? Elle répondit:
—«Je voulais être sûre... Pour qu’il ne pût point me mentir. Je voulais voir si votre fils lui ressemblait. Et puis...»
Elle se crispa, se raidit, presque convulsée dans l’effort, comme ces infortunés qui, sous les pinces et les fourchettes rougies de la question, réservaient jusqu’au bout leur secret intérieur.
—«Et puis,» reprit-elle, «ma résolution d’entrer au couvent étant définitive, je pensais avoir un peu le devoir et l’autorité d’accomplir une mission digne de mon futur état.
—Quelle mission?» balbutia Bertrande.
Gilbert ne prononça pas ces deux mots. Mais on les lisait dans son regard interrogateur, tandis que, surpris, il se tournait vers Françoise. Et la double attente de l’homme et de la jeune mère se suspendit avec une espèce d’anxiété respectueuse autour de cette infortunée qui souffrait si visiblement, si atrocement.
Françoise de Plesguen, à cette minute, montra quelles ressources de grandeur gisent dans les âmes qui, même débiles, emportées, secouées par toutes les convoitises, ont, pour les soutenir, la force d’une race, tendue depuis des siècles vers la domination de soi-même. Sans doute racheta-t-elle, en un pareil instant, toutes les mesquineries, toutes les vilenies qu’avait charriées sa pensée quand elle s’acharnait à déshonorer et à dépouiller ses cousins de Valcor, quand elle souhaitait la fortune pour obtenir un titre de princesse et lier à elle un homme de qui elle savait n’être pas aimée. Elle prononça doucement, avec une dignité impressionnante:
—«Je voulais voir,—et j’ai vu,—Bertrande, si l’épouse du Seigneur, que je serai bientôt, pouvait, sous sa sainte invocation, léguer à une autre le fiancé terrestre dont elle se sépare à jamais. Vous êtes digne de porter le nom du père de votre enfant, ce nom fût-il celui d’un prince. Je vous rends de tout mon cœur cette justice. Et je supplie Gilbert d’accomplir son devoir envers vous, comme envers le fils que vous lui avez donné. Moi, je ne suis déjà plus de ce monde. Adieu.»
D’un geste rapide, elle se pencha vers le petitClaude, que sa mère tenait toujours, mit un baiser sur son front. Puis, avant que les deux autres eussent recouvré le sang-froid nécessaire pour agir ou pour parler, Mllede Plesguen sortit de la chambre.
Son pas léger vibra, s’éteignit dans le corridor.
Gilbert se tenait debout, les bras croisés, évitant de regarder Bertrande. Celle-ci se laissa tomber sur une chaise et, bouleversée d’émotion, fondit en larmes. Le prince, à son tour, s’assit, s’absorba dans de soucieuses réflexions.
Sur les genoux de sa mère, Claude s’endormait. Elle se mit à le bercer machinalement. Ses yeux, qui se séchèrent en contemplant le bébé, se levaient parfois, tâchaient de rencontrer ceux du jeune homme. Vainement. Le cœur de la triste amante se serra. Comme elle l’aimait!... Oh! si elle était en haut de l’échelle sociale, et lui en bas, quel ne serait pas son bonheur d’anéantir la distance en prenant sa main pour ne plus la quitter! Mais il ignorait, lui, cet aveuglement du cœur, pour lequel rien n’existe au monde qu’un seul être adoré. Avait-il entendu seulement la voix, cette voix si noblement généreuse, qui s’élevait là, tout à l’heure? L’épouser?... Elle?... Quel rêve insensé!... D’ailleurs, Bertrande, aujourd’hui, n’en demandait pas tant. Il était loin, le rêve de la petite Bretonne ingénue, croyant que la vie tissait des contes bleus, comme on en voit dans les livres à images, comme on en dit à la veillée, et que les princes Charmant y prenaient pour femmes les jolies filles dont ils se faisaient aimer.
Tout à coup, elle tressaillit, tant fut brusque la question de Gilbert:
—«Comment savait-elle? Qu’était-elle venue faire ici?
—J’ignorais que ce fût mademoiselle de Plesguen,» dit Bertrande. «Elle s’est présentée comme une cliente, sans dire son nom. Tiens, voici encore ses échantillons de dentelles à réparer. Elle a oublié de les reprendre.
—Je ne la savais pas si bonne comédienne,» ricana Gairlance.
—«Oh!» fit Bertrande, scandalisée. «Je ne crois pas qu’elle ait joué la comédie.
—Allons donc! Cette façon de me rendre théâtralement une parole que je ne lui ai jamais donnée... Elle a trouvé ça chic, jugeant la partie perdue. Enfin, soit! C’est d’une belle joueuse. Je me demande seulement si elle pouvait connaître...
—Quoi donc?
—A quel point elle est perdue, cette partie qu’elle abandonne.
—Que veux-tu dire?
—Je veux dire, Bertrande, que Renaud de Valcor,—ton père, ou le marquis, ou le diable, pour ce que j’en sais maintenant,—est hors d’affaire, et pour toujours, et que ce n’est plus moi,—ni personne d’ailleurs,—qui lui contesterai son titre.»
La jeune femme posa son fils endormi dans le berceau, et se dressa, palpitante.
—«Que se passe-t-il donc?
—Il se passe ce que je venais t’apprendre, ou plutôt ce dont je venais me remettre ici,auprès de toi. Car ta présence m’est douce. Et j’étais atterré. N’étais-tu donc pas surprise,» ajouta-t-il avec une cruauté inconsciente, «de me voir arriver ainsi, sans raison?»
«Sans raison!» se répéta intérieurement la pauvre fille. «En effet, le désir de me voir n’est pas pour lui une raison.» Mais un impétueux courant d’idées dispersa l’amertume.
—«Est-ce que je te comprends bien, Gilbert? Tu ne crois plus à la double personnalité du marquis de Valcor? Toutes ces preuves, dont tu m’accablais, que sont-elles devenues?
—Ce n’est pas moi qui les détenais, qui les ai rassemblées, qui en connaissais la source, qui pouvais les mettre en œuvre.
—Non, c’est Escaldas.
—Oui... Escaldas!» répéta Gilbert avec une espèce de rire lugubre.
—«Il se faisait fort d’en découvrir d’autres.
—Eh bien, ma chère, non seulement il n’en découvrira pas d’autres, mais il a réduit à néant celles dont il faisait tant de cas.
—Est-ce possible?... Après ce qu’il déclarait, à ce déjeuner, tu sais bien?... le jour des funérailles de la marquise? Te souviens-tu?... Quelle résolution forcenée! C’est lui qui abdique?
—Oh! il abdique d’une façon tellement nette, qu’après ce désistement par trop significatif, nul au monde n’osera relever la cause.
—De quelle façon?
—La plus irrévocable. Il s’est tué.
—Escaldas s’est tué!...
—Parfaitement,» dit le prince, chez qui une détente se produisait, et qui, maintenant, devenaitlivide, avec des gouttes de sueur aux tempes, une contraction du gosier, où les mots se hachaient. «Il s’est pendu... Et c’est moi qui... tout à l’heure, en allant... m’entendre... avec lui... l’ai trouvé... dans sa chambre. Donne-moi... un verre d’eau... Bertrande.»