XIDANS LA FORÊT MYSTÉRIEUSEAubord d’une rivière dans la région des forêts du Haut-Amazone, un village indien.Une de ces mille rivières, un de ces mille villages, comme il en existe dans cette contrée de végétation formidable. Des huttes de bois, de l’eau obstruée de longues herbes. Le paysage est partout le même sur des millions de kilomètres carrés.Mais quel paysage!La forêt vierge, la Selve, où s’enchevêtre le plus prodigieux fouillis de verdure que fassent jaillir de la terre les rayons du soleil tropical combinés avec l’humidité d’un réseau fluvial gigantesque. Des arbres hauts comme des clochers de cathédrales. Des lianes qui les enchaînent comme des arceaux entre des piliers. Toutes les hardiesses des élancements et des courbes, toutes les grâces des onduleux feuillages.Les fleurs en cascades. Les oiseaux plus éclatants que les fleurs. Et, là-dessous, près du sol, une telle poussée de plantes basses, des fougères si drues, des arbrisseaux tellement vivaces, tant de germes élancés vers la vie en tiges impatientes, que nul être ne s’y peut ouvrir un chemin, sauf de très petits quadrupèdes, tel que le picari, fort de sa rude cuirasse, et les myriades de serpents, qui se coulent dans l’inextricable massif.La faune de la Selve est aérienne. Oiseaux splendides, aux ailes de pierreries, singes agiles, rats grimpeurs, tout ce qui peut circuler dans les hautes branches, où seulement il est possible de se mouvoir, de respirer, pullule, chante et crie la joie de vivre. Au-dessous, c’est l’étouffement et le silence. L’homme ne traverse ces solitudes ou n’y peut habiter que grâce aux trouées de l’eau, fleuves, rivières immenses, ou rios modestes, étroits canaux que les herbes obstruent, sur lesquels les feuillages se recourbent en arceaux, mais que la pirogue de l’Indien remonte ou descend avec une habileté incroyable.Deux de ces pirogues s’avançaient sur la route aquatique vers une pauvre agglomération de huttes.Quelques-unes de ces huttes s’élevaient au-dessus de la rivière même, soutenues par des pilotis. D’autres étaient construites sur la terre ferme dans une espèce de clairière. Un étroit espace libre, figurant la place publique de ce qui figurait si médiocrement un village, se découvrait au centre.Dans cet espace, des Indiens à peau cuivrée,à physionomie laide et douce, à peine vêtus de pagnes faits avec la souple écorce d’un de leurs arbres, se livraient à une occupation qui, pour des yeux européens, pouvait paraître singulière.Debout en cercle autour d’une sorte de bûcher qui flambait à l’air libre, ils tenaient chacun une canne terminée en spatule. Par gestes automatiques, chaque Indien plongeait cette spatule dans un baquet, formé d’un tronc creux, et la retirait, chargée d’un suc blanchâtre, à demi liquide, laiteux et lourd. Vivement il tendait son espèce de longue cuiller dans la fumée du bûcher, et la faisait tourner entre ses mains d’une rotation rapide. Dans ce mouvement, le suc s’arrondissait en petite masse au bout de la canne et se solidifiait en même temps sous l’influence de la chaleur. L’Indien trempait de nouveau dans la cuve ce rudiment de boule, auquel s’attachait une nouvelle couche de suc. Le bâton pivotait encore une fois rapidement au-dessus de la flamme. La petite masse blanchâtre grossissait, accentuant sa forme ronde. Et, quand l’opération s’était répétée un grand nombre de fois, une sphère, double au moins d’une tête d’homme, commençait à faire plier la canne de son poids. Le travailleur, alors, arrachait, non sans peine, de cette masse solidifiée, l’espèce de cuiller en bois à long manche, mettait de côté la boule ainsi obtenue. Puis, il recommençait, tant qu’il restait du suc dans la cuve.Pour les deux Français, un homme et une femme, qui, assis dans la première des deux pirogues, observaient de plus en plus près cettemanœuvre, elle n’avait rien d’incompréhensible ni de mystérieux. Depuis plusieurs semaines qu’ils parcouraient ces régions à la recherche d’Hervé de Ferneuse, le Père Eudoxe et la comtesse Gaétane avaient eu le loisir d’en connaître les mœurs primitives. Ils savaient que l’épais liquide blanchâtre dont s’emplissaient les cuveaux était une matière devenue indispensable à l’industrie moderne, et dont la source naturelle jaillissait ici, abondante, inépuisable en apparence, des sèves éternelles de cette forêt puissante et infinie. C’était lelatex, le caoutchouc frais, tel qu’il coule des veines de l’arbre qu’on appelle là-bas leserynga. Et ces Indiens étaient desseryngueiros.Ils se glissaient de toutes parts dans les fourrés, avec l’agilité des singes qui y habitent, pour récolter le suc précieux. Puis ils le rapportaient au village, en formaient ces boules durcies, que leurs pirogues portaient ensuite vers Manaos. A travers plusieurs intermédiaires, elles arrivaient enfin dans cette ville, le plus grand marché de caoutchouc de l’Amérique du Sud.Mmede Ferneuse et son compagnon savaient aussi que cette façon barbare d’exploiter le caoutchouc est encore la seule qui se pratique, sauf dans la Valcorie, ce domaine particulier, grand comme un petit État. Là, le génie du fondateur avait substitué la récolte méthodique dulatexau saccage des arbres, et l’action des machines, pour sa solidification, à la longue spatule rudimentaire, au feu de bois et à la naïve gymnastique de l’Indien.Mais ni la comtesse ni le Père octavien ne sesouciaient des perfectionnements industriels mis en œuvre par les directeurs et les ingénieurs de Renaud de Valcor. S’ils n’avaient pu éviter de voyager sur ses terres, c’est que ces terres immenses, mal délimitées, contenaient les seules routes ouvertes récemment dans la compacte solitude forestière, et les cours d’eau rendus navigables pour y pénétrer plus facilement. La Valcorie n’était pas une enceinte close par des barrières. C’était un morceau de la Selve, un morceau qui s’étendait sans cesse avec les travaux civilisateurs de son propriétaire, avec la puissance et la vigilance de son armée d’intendants. Mais, du moins, les deux compagnons de route s’étaient-ils gardé d’entrer dans Renaudios, l’établissement central, véritable petite cité, chef-lieu de la colonie. Ce n’est pas là qu’ils trouveraient Hervé.Dès leur arrivée dans l’Amérique du Sud, ils avaient sans peine suivi la trace du jeune homme. Accomplissant la même route que lui, de Buenos-Ayres à la Paz, ils rencontraient partout des gens ayant accueilli ou escorté le joli Français doré, l’El-dorado, comme on l’avait surnommé plaisamment, à cause de sa charmante coiffure, un peu romantique, la grosse mèche blonde retroussée sur le front. Ce surnom d’El-doradochangeait là de sens, dans ce pays où il désigna le maître fabuleux des richesses aurifères, au temps de la conquête espagnole. Les cheveux du jeune comte de Ferneuse, cette toison tassée sur le crâne en courtes ondes dorées, frappaient ces brunes populations, aidait leur mémoire, sous l’éveil des questions.A la Paz encore, il fut facile de reconstituer quelques pérégrinations du voyageur.De cette capitale de la Bolivie datait la dernière lettre adressée par Hervé à sa mère. Il l’informait alors qu’il y attendait Mathias Gaël, le contrebandier breton, chargé par le marquis de Valcor d’une mission mystérieuse, et dont il devait surveiller les démarches.Mathias était parti bien avant lui. Cependant tout donnait à croire que le premier des deux voyageurs avait rencontré sur sa route des retards considérables. Accident, maladie, ou attaque de pillards. S’il était parvenu au but, il s’y trouvait dans des conditions de secret et d’incognito qui rendaient la tâche d’Hervé bien difficile. Le jeune comte attendait, s’enquérait, observait.Tel était le dernier bulletin à sa mère, après lequel commença le silence dont s’était affolée Mmede Ferneuse.Maintenant, c’était elle qui, à son tour, cherchait son fils disparu.Le Père Eudoxe l’accompagnait.N’était-ce pas, pour le missionnaire, le meilleur début de son œuvre sainte, que d’aider et de protéger cette femme à travers les obscures régions de sauvagerie où il rêvait d’apporter la lumière? En elle, les tourments de la mère et le repentir de la chrétienne l’avaient ému. Puis sa curiosité psychologique de manieur d’âmes se prenait au drame étrange dont Gaétane était l’héroïne, à l’énigme passionnante dont elle poursuivait la solution.Pour Mmede Ferneuse, nul guide n’aurait valu ce moine, intrépide comme un soldat, fin et avisé pour avoir tant étudié l’homme, et connaissant déjà,—car il y était venu dans sa jeunesse,—le pays qu’ils parcouraient. Le religieux parlait même les principaux dialectes indiens. Car il se préparait de longue date à suivre son impérieuse vocation.—«Voilà le village de mes pères,» dit un jeune garçon, à la peau de cuivre, aux yeux noirs un peu obliques, au nez camus, aux lèvres épaisses et aux longs cheveux huileux, qui se trouvait dans la première pirogue.La seconde était occupée par une escorte guerrière appartenant à la même tribu.Ces Indiens sont fidèles. Quand ils ont accepté, moyennant une rétribution, d’ailleurs dérisoire, de veiller à la sécurité d’un voyageur, ils se feraient tuer pour lui, alors que, différemment, ils l’eussent dépouillé ou torturé sans scrupule.C’est sur les indications de l’adolescent qui venait de parler que le Père Eudoxe et Mmede Ferneuse s’avançaient aussi loin dans la région des forêts. Un espoir extraordinaire faisait battre le cœur maternel. Ce jeune Indien, rencontré par hasard, et interrogé, comme tant d’autres de qui les renseignements avaient été nuls ou erronés, prétendait, lui, avoir vu l’étranger aux cheveux d’or.—«Ce sont mes frères qui le servaient de leur sang,» dit-il. «Mais ils furent attirés dans un piège. Presque tous périrent. L’homme blanc fut blessé, après s’être battu comme un épervier de la montagne. Celui des miens quiresta debout l’a emporté dans notre village.»Quelle émotion s’empara de Gaétane, après sa lente navigation sur le rio plein de méandres, où l’on avait passé devant plusieurs campements de même aspect, lorsque enfin le jeune Indien déclara:—«Voici les huttes de mes pères.»Lorsque les pirogues touchèrent à la rive, aussi près du moins qu’elles en purent approcher dans le hérissement des roseaux, les travailleurs du caoutchouc jetèrent de leur côté un regard indifférent, sans se déranger de leur tâche.La vue des visages blancs n’était pas pour les surprendre. Ils ne s’en fussent inquiétés que s’ils avaient aperçu des étrangers seuls. Mais la présence autour de ceux-ci de gens de leur race les rassurait. Quant à la robe du moine, et à l’espèce de court costume de chasse qui laissait voir les chevilles guêtrées de la comtesse, c’étaient là des détails à peine discernables pour ces êtres primitifs. Les blancs leur apparaissaient dans des tenues trop variées pour qu’ils s’attachassent à de telles nuances. La complication même des vêtements finissait par leur produire un effet d’uniformité.Le Père Eudoxe, avec sa figure énergique, sa haute taille, sa robe grise troussée dans une large ceinture de cuir, où l’on distinguait un revolver, un fort couteau de chasse et une pochette à cartouches, en imposait à ces barbares.Il voulut mettre pied à terre seul, d’abord. Mmede Ferneuse, malgré son désir ardent de descendre, de courir vers ces humbles demeures, où, peut-être, se trouvait son fils, fut obligée delui obéir. Car elle ne pouvait gagner la rive que portée sur les épaules d’un des hommes, à moins qu’on ne fît accoster à sa pirogue la terrasse de bois d’une des cabanes sur pilotis. Mais l’un ou l’autre de ces moyens exigeait une négociation préalable pour s’assurer de la bienveillance des habitants.Elle vit le moine se faire porter au bord par deux Indiens, qui barbotèrent dans les roseaux, mouillés jusqu’à la ceinture. Avec son autorité naturelle, il s’avança vers les hommes qui travaillaient le caoutchouc, et, par sa façon dominatrice de leur parler, fixa rapidement leur attention.Mmede Ferneuse, debout dans la pirogue, haletante d’espoir et d’angoisse, tâchait de deviner par leurs gestes le sens d’un dialogue incompréhensible pour elle. D’ailleurs, elle n’en aurait d’aucune façon saisi les paroles, couvertes qu’elles étaient par un bruit de gémissements, sorte de lamentation monotone et continue. L’idée de son fils blessé, agonisant peut-être, lui fit chercher anxieusement d’où provenaient ces plaintes. Elle aperçut alors, contre l’une des huttes, derrière l’un des cuveaux de caoutchouc, deux Indiens, étendus à terre sur une couche de feuillage, et qui paraissaient beaucoup souffrir, à en juger par leurs cris, leurs contorsions, et l’empressement de quelques femmes, occupées à leur prodiguer des soins.Après un moment de pourparlers, le Père Eudoxe revint vers la pirogue, avec des signes rassurants, et un sourire de joie dans sa barbe grise.—«Mon fils?...» cria la comtesse.—«Il vit.—Ah! Dieu bon!... Est-il dans ce village?—Je le crois.—Oh! faites-moi aborder!... Laissez-moi courir!...—Un peu de patience, madame. Écoutez.»Le religieux se rapprocha davantage de l’embarcation. Et il se mit en devoir de raconter à Gaétane ce qu’il venait d’apprendre, tandis que les calmes Indiens demeuraient impassibles, les uns immobiles sur la rive ou dans les pirogues, les autres reprenant la fabrication de leurs boules en caoutchouc, sans même regarder davantage ces êtres si différents d’eux, et qui s’entretenaient dans une langue inconnue.—«Voici,» dit le moine. «J’ai eu de la peine à tirer de ces gens quelques renseignements. Ils sont la défiance même, surtout quand il s’agit d’un étranger qu’ils ont accueilli. Leur hospitalité est admirable. Elle est d’ailleurs intéressée. Car ils se figurent que leurs dieux indignés anéantiraient un village où l’hôte aurait encouru quelque péril. Grâce à la présence avec nous d’hommes de leur tribu, et surtout à l’intervention de ce jeune garçon, qui nous mena ici, j’ai pu savoir quelque chose. Mais soyons prudents. Ne heurtons pas leurs coutumes.—Pour l’amour du ciel, dites!... Que savez-vous d’Hervé?—Un jeune homme dont la description répond à celle que vous m’avez faite de votre fils est arrivé ici il y a un certain temps, plusieursmois, si j’ai bien compris. Il était blessé. On n’a pas pu le guérir entièrement...—Il a souffert si longtemps!... Le sauverons-nous, mon Dieu?...—Ces individus que vous entendez se lamenter là-bas, couchés sur un lit de feuilles, ont pris son mal par des sortilèges, et ce sont eux qu’on soigne pour qu’il guérisse.—Quelle insanité! Où est-il?...—Je n’ai pu l’apprendre encore.—Mon Père, fouillez ces huttes! Ou plutôt, non. Qu’on m’aide à descendre! J’y vais moi-même.»Elle allait sauter de la pirogue. Déjà elle enjambait le rebord, s’élançait dans l’eau et dans les roseaux. Un cri du Père Eudoxe l’arrêta.—«Prenez garde, madame! Vous perdez votre fils.—Que voulez-vous dire?» balbutia-t-elle, sans oser faire un mouvement de plus.—«Vous l’exposez doublement, par une hâte si peu mesurée. D’abord, si vous le surprenez à l’improviste, une émotion tellement foudroyante peut lui être funeste. Songez qu’il souffre depuis des mois d’une blessure non soignée, qui doit le maintenir dans un état d’abattement et de fièvre. Mais le pire danger serait d’irriter ces barbares, d’agir à l’encontre de leurs usages, de froisser leur sauvage fierté. Pénétrer malgré eux dans leurs cabanes! Y pensez-vous? Votre fils perdrait de ce fait sa qualité d’hôte, et serait sur-le-champ mis à mort. Je vais vous amener à terre, madame, mais à la condition expresse que vous dominerez des sentiments sicompréhensibles, et pourtant si périlleux. Promettez, je vous en supplie, de suivre mes conseils.—Je sens trop la raison qui les dicte. Je vous obéirai,» fit-elle.Sur l’ordre du Père Eudoxe, des Indiens de l’escorte transportèrent la voyageuse à la rive.Elle remarqua aussitôt deux femmes, ayant sur l’épaule de petits enfants, et qui, plus curieuses que les autres, la considéraient avec une espèce d’admiration méfiante.—«Dites-leur que je suis mère comme elles,» s’écria la comtesse en s’adressant à l’octavien. «Ce mot les attendrira. Voyez comme les petits bras de ces enfants s’attachent câlinement à leur cou. Dites-leur que je cherche mon fils. Elles auront pitié de moi!»Tout en parlant au moine, Gaétane commentait aux femmes ses paroles par une mimique involontaire. Elle souriait aux bébés à peau de cuivre, et leur tendait les mains, tandis qu’une ardente imploration se lisait dans ses yeux pleins de larmes.Sa beauté, sa tristesse et sa douceur devaient agir même sur ces créatures bornées. L’une d’elles détacha la courroie de lianes qui maintenait l’enfant sur son épaule, saisit le petit corps nu, et le tendit vers l’étrangère avec un évident orgueil maternel. Mais elle bondit en arrière comme une biche effarée, quand celle-ci fit mine d’y toucher.Cependant le Père Eudoxe traduisait aux Indiens la prière angoissée de Gaétane. C’est elle qui avait eu l’intuition juste. Quand ces primitifssurent qu’ils avaient devant eux une mère qui réclamait son enfant, ils s’émurent. Leurs sentiments étaient d’autant plus forts d’être plus rares et plus élémentaires. Celui de la famille, en général, de la maternité, en particulier, emplissait leur âme simpseul chemin à peu près praticable. Entre la grande végétation et la rive proprement dite, une zone encombrée de fougères et de plantes aquatiques se laissait parcourir, non sans le risque d’enfoncer quelquefois dans la vase. Puis, enfin se présenta la voie par laquelle on pouvait pénétrer dans la région formidable des arbres et des lianes. Cette voie, naturellement, était un cours d’eau,—un affluent étroit, que la caravane se mit à remonter en marchant au milieu de son lit. L’eau montait aux chevilles, aux genoux, parfois plus haut.Bravement, Mmede Ferneuse voulut se déchausser pour imiter ses nouveaux amis. Le moine s’y opposa. Quand l’ordre qu’il donna eut été compris, ce fut à qui des Indiens porterait l’étrangère. Deux à la fois la soutenaient, assise sur leurs bras entrelacés.Ensuite, ce fut une espèce de sentier à peine frayé. Puis une clairière, autour d’un marécage.Un peu avant, Eudoxe dit à la comtesse:—«J’aperçois une trouée entre les arbres. Il me semble même distinguer quelques huttes. Laissez-moi vous devancer, madame. Si l’homme blanc n’est pas votre fils, l’affreuse déception vous doit être un peu ménagée. Si c’est lui, votre soudaine apparition lui causerait un émoi au-dessus des forces humaines.»C’était juste. A de telles distances de la patrie et de toute civilisation, dans ce monde de dangers et de verdoyants abîmes, voir surgir brusquement celle dont la pensée sans cesse présente fait de l’être le plus fort un enfant, cette mère qu’il appelle et qu’il désespère peut-êtred’embrasser avant de mourir, il y a de quoi faire éclater un cœur de surprise et de joie.Mmede Ferneuse s’assit en tremblant sur une puissante racine d’un des géants de la forêt. Elle cacha son visage dans ses mains, et attendit.Quelle attente!Son compagnon ne tarda pas à revenir. Elle l’avait cru parti depuis des heures.—«Madame, réjouissez-vous!» cria-t-il du plus loin qu’il put se faire entendre.Elle se dressa, puis retomba tout à coup. Mais sa défaillance fut passagère. Il avait besoin d’elle, celui qui languissait là.—«Ne vous hâtez pas trop, madame. Écoutez-moi,» dit le Père Eudoxe, lorsqu’il se fut approché.Elle pâlit. Quel air grave le moine prenait maintenant! Qu’allait-il lui apprendre?—«Hervé est malade? estropié? mourant?—Rien n’est perdu... Je vous assure. Nous le sauverons. Mais nous arrivons juste à temps,» dit l’octavien.Il expliqua ce qu’il avait cru discerner dans un examen rapide. Le jeune comte de Ferneuse souffrait d’une blessure au-dessus du genou. Une balle devait y être restée, causant une espèce de paralysie de la jambe. Mais il y avait autre chose. Cette blessure et l’atmosphère du marécage, sous le chaud étouffement des arbres, le maintenait dans un état fébrile persistant où s’usaient ses forces et sa volonté. Sans doute, là était la cause de cette inertie qui le retenait depuis une période indéterminée, mais certainementlongue, dans son étrange asile. Il y paraissait heureux.—«Mais,» ajouta le moine, «nous ne pourrons pas nous rendre compte, ce soir, de son véritable état d’esprit. Tous les jours, avant le coucher du soleil, votre fils est pris d’un léger accès de délire. Je l’ai trouvé dans cette phase. Elle ne durera pas. Les Indiens m’ont rassuré à ce sujet, en m’expliquant le cas à leur façon. Ils m’ont dit que j’arrivais au moment où l’âme du blanc est absente. Les dieux, prétendent-ils, l’emmènent ainsi chaque soir dans son pays, pour que le regret des siens ne lui soit pas trop amer.»Mmede Ferneuse éclata en sanglots.—«Mon enfant!... Mon pauvre enfant!» soupira-t-elle.—«Courage! Vous le savez, j’ai quelques connaissances en médecine. Je vous réponds de le tirer de là. Maintenant, venez le voir.—Me reconnaîtra-t-il seulement?—Qui sait?... Mais, de toutes façons, c’est une affaire d’heures. Bientôt il aura cette immense joie.—Est-ce bien sûr? Ne me préparez-vous pas à apprendre qu’il a perdu la raison?...—Non, non, madame. Par le saint nom du Christ... je vous ai dit l’exacte vérité.»Cette vérité était suffisamment lugubre. Quand Mmede Ferneuse vit son Hervé, cet être si délicat et si beau, âme d’élite, cerveau de savant, élégant type du gentilhomme, aujourd’hui assis au seuil d’une cabane de sauvages, demi-nu comme les êtres qui l’entouraient,ses cheveux blonds épars en longs anneaux jusque sur son cou et se mêlant à sa barbe nouvellement poussée,—ce qui, avec sa maigreur et son teint de cire, lui donnait l’aspect d’un Christ descendu de la croix,—quand elle rencontra le regard vide de ses yeux bleus, qui se posaient sur elle sans un éclair d’étonnement et de bonheur, quand elle entendit ses divagations douces, elle fut saisie par une crise d’horrible désespoir. Elle se maudit tout haut d’avoir envoyé son fils dans ce pays meurtrier.Le Père Eudoxe s’efforça encore de la rassurer, tout en ouvrant une petite trousse de pharmacie apportée par lui jusque-là. Il prépara une dose de quinine.Mais, tout à coup, la voix d’Hervé s’éleva:—«Pourquoi pleurez-vous, ma mère chérie? Je savais bien que vous viendriez. Car, à cette heure-ci, tous les jours je vous vois. Cette fois, ce n’est pas mon rêve, c’est bien vous. Nous allons être heureux. Vous n’imaginez pas comme la vie est délicieuse au sein de la nature, avec ces Indiens dévoués et bons. Mais n’avez-vous pas amené Micheline? Elle seule me manquait, avec vous. Quand elle sera ici, je ne demanderai plus rien à la destinée.»Gaétane le serrait dans ses bras, heureuse qu’il l’appelât sa mère, fût-ce dans l’inconscience du délire.—«Vous retrouverez un peu de ces sentiments, même lorsqu’il sera de sang-froid,» expliqua le moine. «La douceur de la vie sauvage engourdit et captive les nôtres, quand ils s’en trouvent enveloppés quelque temps, surtoutdans une période d’affaiblissement physique. Beaucoup de religieux, qui ont suivi des expéditions armées au centre de l’Afrique, m’ont raconté ce fait. Des soldats européens ayant trouvé momentanément asile chez des indigènes, regrettaient d’être ensuite rapatriés, prétendaient avoir passé parmi ces naïves peuplades les plus heureux jours de leur vie.»La nuit tombait. On ne pouvait songer à regagner les pirogues où se trouvaient les couvertures, les vêtements de rechange, les provisions. D’ailleurs, Mmede Ferneuse eût bravé toutes les privations plutôt que de quitter son fils.C’est alors qu’elle put expérimenter la générosité, la délicatesse d’âme, l’hospitalité charmante des êtres sans culture chez qui son extraordinaire aventure l’avait amenée. De tels sentiments ne sont pas le fruit de la civilisation. Au contraire, l’orgueil et le bien-être les étouffent souvent chez une humanité trop comblée. Ces pauvres Indiens s’appliquèrent à la servir avec une timidité silencieuse qui donnait plus de prix à leur bonne grâce. Une hutte fut disposée pour elle avec le confort relatif que comportait leur dénûment. On étendit des feuillages frais pour sa couche. On apporta pour son souper des noix de coco, des gousses de l’arbre à pain et des baies succulentes, dont ses hôtes mangèrent d’abord devant elle, pour la persuader qu’elle pouvait s’en nourrir sans danger.Mais ce qui la toucha le plus, ce furent les soins qu’ils prodiguèrent à son fils, en la regardant comme pour lui dire: «Vois... il nous est cher.»Ces soins furent d’ailleurs, désormais, dirigés par le Père Eudoxe. Le moine, qui s’était annoncé comme sachant un peu la médecine, la connaissait en réalité fort bien. Il possédait, comme la plupart des missionnaires de son ordre, le diplôme d’officier de santé. En outre, sa grande habileté de main lui avait déjà permis de pratiquer des opérations urgentes. Il déclara que, dès le lendemain, quand on aurait transporté Hervé jusqu’aux pirogues, où se trouvaient ses instruments et ses préparations antiseptiques, il extrairait la balle qui, chez le malade, paralysait l’articulation du genou.Gaétane se retira, un peu plus tranquille, sous l’abri rustique préparé pour elle. L’octavien resta auprès du jeune comte de Ferneuse.Les Indiens qui n’étaient pas repartis pour leur village s’endormirent çà et là, dans les lits profonds des lianes et des fougères, après avoir allumé au bord de l’étang des feux qui devaient tenir à distance les moustiques et les serpents, et que chacun d’eux veilla tour à tour.Et les chaudes ténèbres et le silence infini de la forêt vierge descendirent sur ces cœurs ingénus, que l’amour et la bonté faisaient si semblables, sous l’épiderme blanche comme sous la peau de bronze.
XIDANS LA FORÊT MYSTÉRIEUSEAubord d’une rivière dans la région des forêts du Haut-Amazone, un village indien.Une de ces mille rivières, un de ces mille villages, comme il en existe dans cette contrée de végétation formidable. Des huttes de bois, de l’eau obstruée de longues herbes. Le paysage est partout le même sur des millions de kilomètres carrés.Mais quel paysage!La forêt vierge, la Selve, où s’enchevêtre le plus prodigieux fouillis de verdure que fassent jaillir de la terre les rayons du soleil tropical combinés avec l’humidité d’un réseau fluvial gigantesque. Des arbres hauts comme des clochers de cathédrales. Des lianes qui les enchaînent comme des arceaux entre des piliers. Toutes les hardiesses des élancements et des courbes, toutes les grâces des onduleux feuillages.Les fleurs en cascades. Les oiseaux plus éclatants que les fleurs. Et, là-dessous, près du sol, une telle poussée de plantes basses, des fougères si drues, des arbrisseaux tellement vivaces, tant de germes élancés vers la vie en tiges impatientes, que nul être ne s’y peut ouvrir un chemin, sauf de très petits quadrupèdes, tel que le picari, fort de sa rude cuirasse, et les myriades de serpents, qui se coulent dans l’inextricable massif.La faune de la Selve est aérienne. Oiseaux splendides, aux ailes de pierreries, singes agiles, rats grimpeurs, tout ce qui peut circuler dans les hautes branches, où seulement il est possible de se mouvoir, de respirer, pullule, chante et crie la joie de vivre. Au-dessous, c’est l’étouffement et le silence. L’homme ne traverse ces solitudes ou n’y peut habiter que grâce aux trouées de l’eau, fleuves, rivières immenses, ou rios modestes, étroits canaux que les herbes obstruent, sur lesquels les feuillages se recourbent en arceaux, mais que la pirogue de l’Indien remonte ou descend avec une habileté incroyable.Deux de ces pirogues s’avançaient sur la route aquatique vers une pauvre agglomération de huttes.Quelques-unes de ces huttes s’élevaient au-dessus de la rivière même, soutenues par des pilotis. D’autres étaient construites sur la terre ferme dans une espèce de clairière. Un étroit espace libre, figurant la place publique de ce qui figurait si médiocrement un village, se découvrait au centre.Dans cet espace, des Indiens à peau cuivrée,à physionomie laide et douce, à peine vêtus de pagnes faits avec la souple écorce d’un de leurs arbres, se livraient à une occupation qui, pour des yeux européens, pouvait paraître singulière.Debout en cercle autour d’une sorte de bûcher qui flambait à l’air libre, ils tenaient chacun une canne terminée en spatule. Par gestes automatiques, chaque Indien plongeait cette spatule dans un baquet, formé d’un tronc creux, et la retirait, chargée d’un suc blanchâtre, à demi liquide, laiteux et lourd. Vivement il tendait son espèce de longue cuiller dans la fumée du bûcher, et la faisait tourner entre ses mains d’une rotation rapide. Dans ce mouvement, le suc s’arrondissait en petite masse au bout de la canne et se solidifiait en même temps sous l’influence de la chaleur. L’Indien trempait de nouveau dans la cuve ce rudiment de boule, auquel s’attachait une nouvelle couche de suc. Le bâton pivotait encore une fois rapidement au-dessus de la flamme. La petite masse blanchâtre grossissait, accentuant sa forme ronde. Et, quand l’opération s’était répétée un grand nombre de fois, une sphère, double au moins d’une tête d’homme, commençait à faire plier la canne de son poids. Le travailleur, alors, arrachait, non sans peine, de cette masse solidifiée, l’espèce de cuiller en bois à long manche, mettait de côté la boule ainsi obtenue. Puis, il recommençait, tant qu’il restait du suc dans la cuve.Pour les deux Français, un homme et une femme, qui, assis dans la première des deux pirogues, observaient de plus en plus près cettemanœuvre, elle n’avait rien d’incompréhensible ni de mystérieux. Depuis plusieurs semaines qu’ils parcouraient ces régions à la recherche d’Hervé de Ferneuse, le Père Eudoxe et la comtesse Gaétane avaient eu le loisir d’en connaître les mœurs primitives. Ils savaient que l’épais liquide blanchâtre dont s’emplissaient les cuveaux était une matière devenue indispensable à l’industrie moderne, et dont la source naturelle jaillissait ici, abondante, inépuisable en apparence, des sèves éternelles de cette forêt puissante et infinie. C’était lelatex, le caoutchouc frais, tel qu’il coule des veines de l’arbre qu’on appelle là-bas leserynga. Et ces Indiens étaient desseryngueiros.Ils se glissaient de toutes parts dans les fourrés, avec l’agilité des singes qui y habitent, pour récolter le suc précieux. Puis ils le rapportaient au village, en formaient ces boules durcies, que leurs pirogues portaient ensuite vers Manaos. A travers plusieurs intermédiaires, elles arrivaient enfin dans cette ville, le plus grand marché de caoutchouc de l’Amérique du Sud.Mmede Ferneuse et son compagnon savaient aussi que cette façon barbare d’exploiter le caoutchouc est encore la seule qui se pratique, sauf dans la Valcorie, ce domaine particulier, grand comme un petit État. Là, le génie du fondateur avait substitué la récolte méthodique dulatexau saccage des arbres, et l’action des machines, pour sa solidification, à la longue spatule rudimentaire, au feu de bois et à la naïve gymnastique de l’Indien.Mais ni la comtesse ni le Père octavien ne sesouciaient des perfectionnements industriels mis en œuvre par les directeurs et les ingénieurs de Renaud de Valcor. S’ils n’avaient pu éviter de voyager sur ses terres, c’est que ces terres immenses, mal délimitées, contenaient les seules routes ouvertes récemment dans la compacte solitude forestière, et les cours d’eau rendus navigables pour y pénétrer plus facilement. La Valcorie n’était pas une enceinte close par des barrières. C’était un morceau de la Selve, un morceau qui s’étendait sans cesse avec les travaux civilisateurs de son propriétaire, avec la puissance et la vigilance de son armée d’intendants. Mais, du moins, les deux compagnons de route s’étaient-ils gardé d’entrer dans Renaudios, l’établissement central, véritable petite cité, chef-lieu de la colonie. Ce n’est pas là qu’ils trouveraient Hervé.Dès leur arrivée dans l’Amérique du Sud, ils avaient sans peine suivi la trace du jeune homme. Accomplissant la même route que lui, de Buenos-Ayres à la Paz, ils rencontraient partout des gens ayant accueilli ou escorté le joli Français doré, l’El-dorado, comme on l’avait surnommé plaisamment, à cause de sa charmante coiffure, un peu romantique, la grosse mèche blonde retroussée sur le front. Ce surnom d’El-doradochangeait là de sens, dans ce pays où il désigna le maître fabuleux des richesses aurifères, au temps de la conquête espagnole. Les cheveux du jeune comte de Ferneuse, cette toison tassée sur le crâne en courtes ondes dorées, frappaient ces brunes populations, aidait leur mémoire, sous l’éveil des questions.A la Paz encore, il fut facile de reconstituer quelques pérégrinations du voyageur.De cette capitale de la Bolivie datait la dernière lettre adressée par Hervé à sa mère. Il l’informait alors qu’il y attendait Mathias Gaël, le contrebandier breton, chargé par le marquis de Valcor d’une mission mystérieuse, et dont il devait surveiller les démarches.Mathias était parti bien avant lui. Cependant tout donnait à croire que le premier des deux voyageurs avait rencontré sur sa route des retards considérables. Accident, maladie, ou attaque de pillards. S’il était parvenu au but, il s’y trouvait dans des conditions de secret et d’incognito qui rendaient la tâche d’Hervé bien difficile. Le jeune comte attendait, s’enquérait, observait.Tel était le dernier bulletin à sa mère, après lequel commença le silence dont s’était affolée Mmede Ferneuse.Maintenant, c’était elle qui, à son tour, cherchait son fils disparu.Le Père Eudoxe l’accompagnait.N’était-ce pas, pour le missionnaire, le meilleur début de son œuvre sainte, que d’aider et de protéger cette femme à travers les obscures régions de sauvagerie où il rêvait d’apporter la lumière? En elle, les tourments de la mère et le repentir de la chrétienne l’avaient ému. Puis sa curiosité psychologique de manieur d’âmes se prenait au drame étrange dont Gaétane était l’héroïne, à l’énigme passionnante dont elle poursuivait la solution.Pour Mmede Ferneuse, nul guide n’aurait valu ce moine, intrépide comme un soldat, fin et avisé pour avoir tant étudié l’homme, et connaissant déjà,—car il y était venu dans sa jeunesse,—le pays qu’ils parcouraient. Le religieux parlait même les principaux dialectes indiens. Car il se préparait de longue date à suivre son impérieuse vocation.—«Voilà le village de mes pères,» dit un jeune garçon, à la peau de cuivre, aux yeux noirs un peu obliques, au nez camus, aux lèvres épaisses et aux longs cheveux huileux, qui se trouvait dans la première pirogue.La seconde était occupée par une escorte guerrière appartenant à la même tribu.Ces Indiens sont fidèles. Quand ils ont accepté, moyennant une rétribution, d’ailleurs dérisoire, de veiller à la sécurité d’un voyageur, ils se feraient tuer pour lui, alors que, différemment, ils l’eussent dépouillé ou torturé sans scrupule.C’est sur les indications de l’adolescent qui venait de parler que le Père Eudoxe et Mmede Ferneuse s’avançaient aussi loin dans la région des forêts. Un espoir extraordinaire faisait battre le cœur maternel. Ce jeune Indien, rencontré par hasard, et interrogé, comme tant d’autres de qui les renseignements avaient été nuls ou erronés, prétendait, lui, avoir vu l’étranger aux cheveux d’or.—«Ce sont mes frères qui le servaient de leur sang,» dit-il. «Mais ils furent attirés dans un piège. Presque tous périrent. L’homme blanc fut blessé, après s’être battu comme un épervier de la montagne. Celui des miens quiresta debout l’a emporté dans notre village.»Quelle émotion s’empara de Gaétane, après sa lente navigation sur le rio plein de méandres, où l’on avait passé devant plusieurs campements de même aspect, lorsque enfin le jeune Indien déclara:—«Voici les huttes de mes pères.»Lorsque les pirogues touchèrent à la rive, aussi près du moins qu’elles en purent approcher dans le hérissement des roseaux, les travailleurs du caoutchouc jetèrent de leur côté un regard indifférent, sans se déranger de leur tâche.La vue des visages blancs n’était pas pour les surprendre. Ils ne s’en fussent inquiétés que s’ils avaient aperçu des étrangers seuls. Mais la présence autour de ceux-ci de gens de leur race les rassurait. Quant à la robe du moine, et à l’espèce de court costume de chasse qui laissait voir les chevilles guêtrées de la comtesse, c’étaient là des détails à peine discernables pour ces êtres primitifs. Les blancs leur apparaissaient dans des tenues trop variées pour qu’ils s’attachassent à de telles nuances. La complication même des vêtements finissait par leur produire un effet d’uniformité.Le Père Eudoxe, avec sa figure énergique, sa haute taille, sa robe grise troussée dans une large ceinture de cuir, où l’on distinguait un revolver, un fort couteau de chasse et une pochette à cartouches, en imposait à ces barbares.Il voulut mettre pied à terre seul, d’abord. Mmede Ferneuse, malgré son désir ardent de descendre, de courir vers ces humbles demeures, où, peut-être, se trouvait son fils, fut obligée delui obéir. Car elle ne pouvait gagner la rive que portée sur les épaules d’un des hommes, à moins qu’on ne fît accoster à sa pirogue la terrasse de bois d’une des cabanes sur pilotis. Mais l’un ou l’autre de ces moyens exigeait une négociation préalable pour s’assurer de la bienveillance des habitants.Elle vit le moine se faire porter au bord par deux Indiens, qui barbotèrent dans les roseaux, mouillés jusqu’à la ceinture. Avec son autorité naturelle, il s’avança vers les hommes qui travaillaient le caoutchouc, et, par sa façon dominatrice de leur parler, fixa rapidement leur attention.Mmede Ferneuse, debout dans la pirogue, haletante d’espoir et d’angoisse, tâchait de deviner par leurs gestes le sens d’un dialogue incompréhensible pour elle. D’ailleurs, elle n’en aurait d’aucune façon saisi les paroles, couvertes qu’elles étaient par un bruit de gémissements, sorte de lamentation monotone et continue. L’idée de son fils blessé, agonisant peut-être, lui fit chercher anxieusement d’où provenaient ces plaintes. Elle aperçut alors, contre l’une des huttes, derrière l’un des cuveaux de caoutchouc, deux Indiens, étendus à terre sur une couche de feuillage, et qui paraissaient beaucoup souffrir, à en juger par leurs cris, leurs contorsions, et l’empressement de quelques femmes, occupées à leur prodiguer des soins.Après un moment de pourparlers, le Père Eudoxe revint vers la pirogue, avec des signes rassurants, et un sourire de joie dans sa barbe grise.—«Mon fils?...» cria la comtesse.—«Il vit.—Ah! Dieu bon!... Est-il dans ce village?—Je le crois.—Oh! faites-moi aborder!... Laissez-moi courir!...—Un peu de patience, madame. Écoutez.»Le religieux se rapprocha davantage de l’embarcation. Et il se mit en devoir de raconter à Gaétane ce qu’il venait d’apprendre, tandis que les calmes Indiens demeuraient impassibles, les uns immobiles sur la rive ou dans les pirogues, les autres reprenant la fabrication de leurs boules en caoutchouc, sans même regarder davantage ces êtres si différents d’eux, et qui s’entretenaient dans une langue inconnue.—«Voici,» dit le moine. «J’ai eu de la peine à tirer de ces gens quelques renseignements. Ils sont la défiance même, surtout quand il s’agit d’un étranger qu’ils ont accueilli. Leur hospitalité est admirable. Elle est d’ailleurs intéressée. Car ils se figurent que leurs dieux indignés anéantiraient un village où l’hôte aurait encouru quelque péril. Grâce à la présence avec nous d’hommes de leur tribu, et surtout à l’intervention de ce jeune garçon, qui nous mena ici, j’ai pu savoir quelque chose. Mais soyons prudents. Ne heurtons pas leurs coutumes.—Pour l’amour du ciel, dites!... Que savez-vous d’Hervé?—Un jeune homme dont la description répond à celle que vous m’avez faite de votre fils est arrivé ici il y a un certain temps, plusieursmois, si j’ai bien compris. Il était blessé. On n’a pas pu le guérir entièrement...—Il a souffert si longtemps!... Le sauverons-nous, mon Dieu?...—Ces individus que vous entendez se lamenter là-bas, couchés sur un lit de feuilles, ont pris son mal par des sortilèges, et ce sont eux qu’on soigne pour qu’il guérisse.—Quelle insanité! Où est-il?...—Je n’ai pu l’apprendre encore.—Mon Père, fouillez ces huttes! Ou plutôt, non. Qu’on m’aide à descendre! J’y vais moi-même.»Elle allait sauter de la pirogue. Déjà elle enjambait le rebord, s’élançait dans l’eau et dans les roseaux. Un cri du Père Eudoxe l’arrêta.—«Prenez garde, madame! Vous perdez votre fils.—Que voulez-vous dire?» balbutia-t-elle, sans oser faire un mouvement de plus.—«Vous l’exposez doublement, par une hâte si peu mesurée. D’abord, si vous le surprenez à l’improviste, une émotion tellement foudroyante peut lui être funeste. Songez qu’il souffre depuis des mois d’une blessure non soignée, qui doit le maintenir dans un état d’abattement et de fièvre. Mais le pire danger serait d’irriter ces barbares, d’agir à l’encontre de leurs usages, de froisser leur sauvage fierté. Pénétrer malgré eux dans leurs cabanes! Y pensez-vous? Votre fils perdrait de ce fait sa qualité d’hôte, et serait sur-le-champ mis à mort. Je vais vous amener à terre, madame, mais à la condition expresse que vous dominerez des sentiments sicompréhensibles, et pourtant si périlleux. Promettez, je vous en supplie, de suivre mes conseils.—Je sens trop la raison qui les dicte. Je vous obéirai,» fit-elle.Sur l’ordre du Père Eudoxe, des Indiens de l’escorte transportèrent la voyageuse à la rive.Elle remarqua aussitôt deux femmes, ayant sur l’épaule de petits enfants, et qui, plus curieuses que les autres, la considéraient avec une espèce d’admiration méfiante.—«Dites-leur que je suis mère comme elles,» s’écria la comtesse en s’adressant à l’octavien. «Ce mot les attendrira. Voyez comme les petits bras de ces enfants s’attachent câlinement à leur cou. Dites-leur que je cherche mon fils. Elles auront pitié de moi!»Tout en parlant au moine, Gaétane commentait aux femmes ses paroles par une mimique involontaire. Elle souriait aux bébés à peau de cuivre, et leur tendait les mains, tandis qu’une ardente imploration se lisait dans ses yeux pleins de larmes.Sa beauté, sa tristesse et sa douceur devaient agir même sur ces créatures bornées. L’une d’elles détacha la courroie de lianes qui maintenait l’enfant sur son épaule, saisit le petit corps nu, et le tendit vers l’étrangère avec un évident orgueil maternel. Mais elle bondit en arrière comme une biche effarée, quand celle-ci fit mine d’y toucher.Cependant le Père Eudoxe traduisait aux Indiens la prière angoissée de Gaétane. C’est elle qui avait eu l’intuition juste. Quand ces primitifssurent qu’ils avaient devant eux une mère qui réclamait son enfant, ils s’émurent. Leurs sentiments étaient d’autant plus forts d’être plus rares et plus élémentaires. Celui de la famille, en général, de la maternité, en particulier, emplissait leur âme simpseul chemin à peu près praticable. Entre la grande végétation et la rive proprement dite, une zone encombrée de fougères et de plantes aquatiques se laissait parcourir, non sans le risque d’enfoncer quelquefois dans la vase. Puis, enfin se présenta la voie par laquelle on pouvait pénétrer dans la région formidable des arbres et des lianes. Cette voie, naturellement, était un cours d’eau,—un affluent étroit, que la caravane se mit à remonter en marchant au milieu de son lit. L’eau montait aux chevilles, aux genoux, parfois plus haut.Bravement, Mmede Ferneuse voulut se déchausser pour imiter ses nouveaux amis. Le moine s’y opposa. Quand l’ordre qu’il donna eut été compris, ce fut à qui des Indiens porterait l’étrangère. Deux à la fois la soutenaient, assise sur leurs bras entrelacés.Ensuite, ce fut une espèce de sentier à peine frayé. Puis une clairière, autour d’un marécage.Un peu avant, Eudoxe dit à la comtesse:—«J’aperçois une trouée entre les arbres. Il me semble même distinguer quelques huttes. Laissez-moi vous devancer, madame. Si l’homme blanc n’est pas votre fils, l’affreuse déception vous doit être un peu ménagée. Si c’est lui, votre soudaine apparition lui causerait un émoi au-dessus des forces humaines.»C’était juste. A de telles distances de la patrie et de toute civilisation, dans ce monde de dangers et de verdoyants abîmes, voir surgir brusquement celle dont la pensée sans cesse présente fait de l’être le plus fort un enfant, cette mère qu’il appelle et qu’il désespère peut-êtred’embrasser avant de mourir, il y a de quoi faire éclater un cœur de surprise et de joie.Mmede Ferneuse s’assit en tremblant sur une puissante racine d’un des géants de la forêt. Elle cacha son visage dans ses mains, et attendit.Quelle attente!Son compagnon ne tarda pas à revenir. Elle l’avait cru parti depuis des heures.—«Madame, réjouissez-vous!» cria-t-il du plus loin qu’il put se faire entendre.Elle se dressa, puis retomba tout à coup. Mais sa défaillance fut passagère. Il avait besoin d’elle, celui qui languissait là.—«Ne vous hâtez pas trop, madame. Écoutez-moi,» dit le Père Eudoxe, lorsqu’il se fut approché.Elle pâlit. Quel air grave le moine prenait maintenant! Qu’allait-il lui apprendre?—«Hervé est malade? estropié? mourant?—Rien n’est perdu... Je vous assure. Nous le sauverons. Mais nous arrivons juste à temps,» dit l’octavien.Il expliqua ce qu’il avait cru discerner dans un examen rapide. Le jeune comte de Ferneuse souffrait d’une blessure au-dessus du genou. Une balle devait y être restée, causant une espèce de paralysie de la jambe. Mais il y avait autre chose. Cette blessure et l’atmosphère du marécage, sous le chaud étouffement des arbres, le maintenait dans un état fébrile persistant où s’usaient ses forces et sa volonté. Sans doute, là était la cause de cette inertie qui le retenait depuis une période indéterminée, mais certainementlongue, dans son étrange asile. Il y paraissait heureux.—«Mais,» ajouta le moine, «nous ne pourrons pas nous rendre compte, ce soir, de son véritable état d’esprit. Tous les jours, avant le coucher du soleil, votre fils est pris d’un léger accès de délire. Je l’ai trouvé dans cette phase. Elle ne durera pas. Les Indiens m’ont rassuré à ce sujet, en m’expliquant le cas à leur façon. Ils m’ont dit que j’arrivais au moment où l’âme du blanc est absente. Les dieux, prétendent-ils, l’emmènent ainsi chaque soir dans son pays, pour que le regret des siens ne lui soit pas trop amer.»Mmede Ferneuse éclata en sanglots.—«Mon enfant!... Mon pauvre enfant!» soupira-t-elle.—«Courage! Vous le savez, j’ai quelques connaissances en médecine. Je vous réponds de le tirer de là. Maintenant, venez le voir.—Me reconnaîtra-t-il seulement?—Qui sait?... Mais, de toutes façons, c’est une affaire d’heures. Bientôt il aura cette immense joie.—Est-ce bien sûr? Ne me préparez-vous pas à apprendre qu’il a perdu la raison?...—Non, non, madame. Par le saint nom du Christ... je vous ai dit l’exacte vérité.»Cette vérité était suffisamment lugubre. Quand Mmede Ferneuse vit son Hervé, cet être si délicat et si beau, âme d’élite, cerveau de savant, élégant type du gentilhomme, aujourd’hui assis au seuil d’une cabane de sauvages, demi-nu comme les êtres qui l’entouraient,ses cheveux blonds épars en longs anneaux jusque sur son cou et se mêlant à sa barbe nouvellement poussée,—ce qui, avec sa maigreur et son teint de cire, lui donnait l’aspect d’un Christ descendu de la croix,—quand elle rencontra le regard vide de ses yeux bleus, qui se posaient sur elle sans un éclair d’étonnement et de bonheur, quand elle entendit ses divagations douces, elle fut saisie par une crise d’horrible désespoir. Elle se maudit tout haut d’avoir envoyé son fils dans ce pays meurtrier.Le Père Eudoxe s’efforça encore de la rassurer, tout en ouvrant une petite trousse de pharmacie apportée par lui jusque-là. Il prépara une dose de quinine.Mais, tout à coup, la voix d’Hervé s’éleva:—«Pourquoi pleurez-vous, ma mère chérie? Je savais bien que vous viendriez. Car, à cette heure-ci, tous les jours je vous vois. Cette fois, ce n’est pas mon rêve, c’est bien vous. Nous allons être heureux. Vous n’imaginez pas comme la vie est délicieuse au sein de la nature, avec ces Indiens dévoués et bons. Mais n’avez-vous pas amené Micheline? Elle seule me manquait, avec vous. Quand elle sera ici, je ne demanderai plus rien à la destinée.»Gaétane le serrait dans ses bras, heureuse qu’il l’appelât sa mère, fût-ce dans l’inconscience du délire.—«Vous retrouverez un peu de ces sentiments, même lorsqu’il sera de sang-froid,» expliqua le moine. «La douceur de la vie sauvage engourdit et captive les nôtres, quand ils s’en trouvent enveloppés quelque temps, surtoutdans une période d’affaiblissement physique. Beaucoup de religieux, qui ont suivi des expéditions armées au centre de l’Afrique, m’ont raconté ce fait. Des soldats européens ayant trouvé momentanément asile chez des indigènes, regrettaient d’être ensuite rapatriés, prétendaient avoir passé parmi ces naïves peuplades les plus heureux jours de leur vie.»La nuit tombait. On ne pouvait songer à regagner les pirogues où se trouvaient les couvertures, les vêtements de rechange, les provisions. D’ailleurs, Mmede Ferneuse eût bravé toutes les privations plutôt que de quitter son fils.C’est alors qu’elle put expérimenter la générosité, la délicatesse d’âme, l’hospitalité charmante des êtres sans culture chez qui son extraordinaire aventure l’avait amenée. De tels sentiments ne sont pas le fruit de la civilisation. Au contraire, l’orgueil et le bien-être les étouffent souvent chez une humanité trop comblée. Ces pauvres Indiens s’appliquèrent à la servir avec une timidité silencieuse qui donnait plus de prix à leur bonne grâce. Une hutte fut disposée pour elle avec le confort relatif que comportait leur dénûment. On étendit des feuillages frais pour sa couche. On apporta pour son souper des noix de coco, des gousses de l’arbre à pain et des baies succulentes, dont ses hôtes mangèrent d’abord devant elle, pour la persuader qu’elle pouvait s’en nourrir sans danger.Mais ce qui la toucha le plus, ce furent les soins qu’ils prodiguèrent à son fils, en la regardant comme pour lui dire: «Vois... il nous est cher.»Ces soins furent d’ailleurs, désormais, dirigés par le Père Eudoxe. Le moine, qui s’était annoncé comme sachant un peu la médecine, la connaissait en réalité fort bien. Il possédait, comme la plupart des missionnaires de son ordre, le diplôme d’officier de santé. En outre, sa grande habileté de main lui avait déjà permis de pratiquer des opérations urgentes. Il déclara que, dès le lendemain, quand on aurait transporté Hervé jusqu’aux pirogues, où se trouvaient ses instruments et ses préparations antiseptiques, il extrairait la balle qui, chez le malade, paralysait l’articulation du genou.Gaétane se retira, un peu plus tranquille, sous l’abri rustique préparé pour elle. L’octavien resta auprès du jeune comte de Ferneuse.Les Indiens qui n’étaient pas repartis pour leur village s’endormirent çà et là, dans les lits profonds des lianes et des fougères, après avoir allumé au bord de l’étang des feux qui devaient tenir à distance les moustiques et les serpents, et que chacun d’eux veilla tour à tour.Et les chaudes ténèbres et le silence infini de la forêt vierge descendirent sur ces cœurs ingénus, que l’amour et la bonté faisaient si semblables, sous l’épiderme blanche comme sous la peau de bronze.
DANS LA FORÊT MYSTÉRIEUSE
Aubord d’une rivière dans la région des forêts du Haut-Amazone, un village indien.
Une de ces mille rivières, un de ces mille villages, comme il en existe dans cette contrée de végétation formidable. Des huttes de bois, de l’eau obstruée de longues herbes. Le paysage est partout le même sur des millions de kilomètres carrés.
Mais quel paysage!
La forêt vierge, la Selve, où s’enchevêtre le plus prodigieux fouillis de verdure que fassent jaillir de la terre les rayons du soleil tropical combinés avec l’humidité d’un réseau fluvial gigantesque. Des arbres hauts comme des clochers de cathédrales. Des lianes qui les enchaînent comme des arceaux entre des piliers. Toutes les hardiesses des élancements et des courbes, toutes les grâces des onduleux feuillages.Les fleurs en cascades. Les oiseaux plus éclatants que les fleurs. Et, là-dessous, près du sol, une telle poussée de plantes basses, des fougères si drues, des arbrisseaux tellement vivaces, tant de germes élancés vers la vie en tiges impatientes, que nul être ne s’y peut ouvrir un chemin, sauf de très petits quadrupèdes, tel que le picari, fort de sa rude cuirasse, et les myriades de serpents, qui se coulent dans l’inextricable massif.
La faune de la Selve est aérienne. Oiseaux splendides, aux ailes de pierreries, singes agiles, rats grimpeurs, tout ce qui peut circuler dans les hautes branches, où seulement il est possible de se mouvoir, de respirer, pullule, chante et crie la joie de vivre. Au-dessous, c’est l’étouffement et le silence. L’homme ne traverse ces solitudes ou n’y peut habiter que grâce aux trouées de l’eau, fleuves, rivières immenses, ou rios modestes, étroits canaux que les herbes obstruent, sur lesquels les feuillages se recourbent en arceaux, mais que la pirogue de l’Indien remonte ou descend avec une habileté incroyable.
Deux de ces pirogues s’avançaient sur la route aquatique vers une pauvre agglomération de huttes.
Quelques-unes de ces huttes s’élevaient au-dessus de la rivière même, soutenues par des pilotis. D’autres étaient construites sur la terre ferme dans une espèce de clairière. Un étroit espace libre, figurant la place publique de ce qui figurait si médiocrement un village, se découvrait au centre.
Dans cet espace, des Indiens à peau cuivrée,à physionomie laide et douce, à peine vêtus de pagnes faits avec la souple écorce d’un de leurs arbres, se livraient à une occupation qui, pour des yeux européens, pouvait paraître singulière.
Debout en cercle autour d’une sorte de bûcher qui flambait à l’air libre, ils tenaient chacun une canne terminée en spatule. Par gestes automatiques, chaque Indien plongeait cette spatule dans un baquet, formé d’un tronc creux, et la retirait, chargée d’un suc blanchâtre, à demi liquide, laiteux et lourd. Vivement il tendait son espèce de longue cuiller dans la fumée du bûcher, et la faisait tourner entre ses mains d’une rotation rapide. Dans ce mouvement, le suc s’arrondissait en petite masse au bout de la canne et se solidifiait en même temps sous l’influence de la chaleur. L’Indien trempait de nouveau dans la cuve ce rudiment de boule, auquel s’attachait une nouvelle couche de suc. Le bâton pivotait encore une fois rapidement au-dessus de la flamme. La petite masse blanchâtre grossissait, accentuant sa forme ronde. Et, quand l’opération s’était répétée un grand nombre de fois, une sphère, double au moins d’une tête d’homme, commençait à faire plier la canne de son poids. Le travailleur, alors, arrachait, non sans peine, de cette masse solidifiée, l’espèce de cuiller en bois à long manche, mettait de côté la boule ainsi obtenue. Puis, il recommençait, tant qu’il restait du suc dans la cuve.
Pour les deux Français, un homme et une femme, qui, assis dans la première des deux pirogues, observaient de plus en plus près cettemanœuvre, elle n’avait rien d’incompréhensible ni de mystérieux. Depuis plusieurs semaines qu’ils parcouraient ces régions à la recherche d’Hervé de Ferneuse, le Père Eudoxe et la comtesse Gaétane avaient eu le loisir d’en connaître les mœurs primitives. Ils savaient que l’épais liquide blanchâtre dont s’emplissaient les cuveaux était une matière devenue indispensable à l’industrie moderne, et dont la source naturelle jaillissait ici, abondante, inépuisable en apparence, des sèves éternelles de cette forêt puissante et infinie. C’était lelatex, le caoutchouc frais, tel qu’il coule des veines de l’arbre qu’on appelle là-bas leserynga. Et ces Indiens étaient desseryngueiros.
Ils se glissaient de toutes parts dans les fourrés, avec l’agilité des singes qui y habitent, pour récolter le suc précieux. Puis ils le rapportaient au village, en formaient ces boules durcies, que leurs pirogues portaient ensuite vers Manaos. A travers plusieurs intermédiaires, elles arrivaient enfin dans cette ville, le plus grand marché de caoutchouc de l’Amérique du Sud.
Mmede Ferneuse et son compagnon savaient aussi que cette façon barbare d’exploiter le caoutchouc est encore la seule qui se pratique, sauf dans la Valcorie, ce domaine particulier, grand comme un petit État. Là, le génie du fondateur avait substitué la récolte méthodique dulatexau saccage des arbres, et l’action des machines, pour sa solidification, à la longue spatule rudimentaire, au feu de bois et à la naïve gymnastique de l’Indien.
Mais ni la comtesse ni le Père octavien ne sesouciaient des perfectionnements industriels mis en œuvre par les directeurs et les ingénieurs de Renaud de Valcor. S’ils n’avaient pu éviter de voyager sur ses terres, c’est que ces terres immenses, mal délimitées, contenaient les seules routes ouvertes récemment dans la compacte solitude forestière, et les cours d’eau rendus navigables pour y pénétrer plus facilement. La Valcorie n’était pas une enceinte close par des barrières. C’était un morceau de la Selve, un morceau qui s’étendait sans cesse avec les travaux civilisateurs de son propriétaire, avec la puissance et la vigilance de son armée d’intendants. Mais, du moins, les deux compagnons de route s’étaient-ils gardé d’entrer dans Renaudios, l’établissement central, véritable petite cité, chef-lieu de la colonie. Ce n’est pas là qu’ils trouveraient Hervé.
Dès leur arrivée dans l’Amérique du Sud, ils avaient sans peine suivi la trace du jeune homme. Accomplissant la même route que lui, de Buenos-Ayres à la Paz, ils rencontraient partout des gens ayant accueilli ou escorté le joli Français doré, l’El-dorado, comme on l’avait surnommé plaisamment, à cause de sa charmante coiffure, un peu romantique, la grosse mèche blonde retroussée sur le front. Ce surnom d’El-doradochangeait là de sens, dans ce pays où il désigna le maître fabuleux des richesses aurifères, au temps de la conquête espagnole. Les cheveux du jeune comte de Ferneuse, cette toison tassée sur le crâne en courtes ondes dorées, frappaient ces brunes populations, aidait leur mémoire, sous l’éveil des questions.
A la Paz encore, il fut facile de reconstituer quelques pérégrinations du voyageur.
De cette capitale de la Bolivie datait la dernière lettre adressée par Hervé à sa mère. Il l’informait alors qu’il y attendait Mathias Gaël, le contrebandier breton, chargé par le marquis de Valcor d’une mission mystérieuse, et dont il devait surveiller les démarches.
Mathias était parti bien avant lui. Cependant tout donnait à croire que le premier des deux voyageurs avait rencontré sur sa route des retards considérables. Accident, maladie, ou attaque de pillards. S’il était parvenu au but, il s’y trouvait dans des conditions de secret et d’incognito qui rendaient la tâche d’Hervé bien difficile. Le jeune comte attendait, s’enquérait, observait.
Tel était le dernier bulletin à sa mère, après lequel commença le silence dont s’était affolée Mmede Ferneuse.
Maintenant, c’était elle qui, à son tour, cherchait son fils disparu.
Le Père Eudoxe l’accompagnait.
N’était-ce pas, pour le missionnaire, le meilleur début de son œuvre sainte, que d’aider et de protéger cette femme à travers les obscures régions de sauvagerie où il rêvait d’apporter la lumière? En elle, les tourments de la mère et le repentir de la chrétienne l’avaient ému. Puis sa curiosité psychologique de manieur d’âmes se prenait au drame étrange dont Gaétane était l’héroïne, à l’énigme passionnante dont elle poursuivait la solution.
Pour Mmede Ferneuse, nul guide n’aurait valu ce moine, intrépide comme un soldat, fin et avisé pour avoir tant étudié l’homme, et connaissant déjà,—car il y était venu dans sa jeunesse,—le pays qu’ils parcouraient. Le religieux parlait même les principaux dialectes indiens. Car il se préparait de longue date à suivre son impérieuse vocation.
—«Voilà le village de mes pères,» dit un jeune garçon, à la peau de cuivre, aux yeux noirs un peu obliques, au nez camus, aux lèvres épaisses et aux longs cheveux huileux, qui se trouvait dans la première pirogue.
La seconde était occupée par une escorte guerrière appartenant à la même tribu.
Ces Indiens sont fidèles. Quand ils ont accepté, moyennant une rétribution, d’ailleurs dérisoire, de veiller à la sécurité d’un voyageur, ils se feraient tuer pour lui, alors que, différemment, ils l’eussent dépouillé ou torturé sans scrupule.
C’est sur les indications de l’adolescent qui venait de parler que le Père Eudoxe et Mmede Ferneuse s’avançaient aussi loin dans la région des forêts. Un espoir extraordinaire faisait battre le cœur maternel. Ce jeune Indien, rencontré par hasard, et interrogé, comme tant d’autres de qui les renseignements avaient été nuls ou erronés, prétendait, lui, avoir vu l’étranger aux cheveux d’or.
—«Ce sont mes frères qui le servaient de leur sang,» dit-il. «Mais ils furent attirés dans un piège. Presque tous périrent. L’homme blanc fut blessé, après s’être battu comme un épervier de la montagne. Celui des miens quiresta debout l’a emporté dans notre village.»
Quelle émotion s’empara de Gaétane, après sa lente navigation sur le rio plein de méandres, où l’on avait passé devant plusieurs campements de même aspect, lorsque enfin le jeune Indien déclara:
—«Voici les huttes de mes pères.»
Lorsque les pirogues touchèrent à la rive, aussi près du moins qu’elles en purent approcher dans le hérissement des roseaux, les travailleurs du caoutchouc jetèrent de leur côté un regard indifférent, sans se déranger de leur tâche.
La vue des visages blancs n’était pas pour les surprendre. Ils ne s’en fussent inquiétés que s’ils avaient aperçu des étrangers seuls. Mais la présence autour de ceux-ci de gens de leur race les rassurait. Quant à la robe du moine, et à l’espèce de court costume de chasse qui laissait voir les chevilles guêtrées de la comtesse, c’étaient là des détails à peine discernables pour ces êtres primitifs. Les blancs leur apparaissaient dans des tenues trop variées pour qu’ils s’attachassent à de telles nuances. La complication même des vêtements finissait par leur produire un effet d’uniformité.
Le Père Eudoxe, avec sa figure énergique, sa haute taille, sa robe grise troussée dans une large ceinture de cuir, où l’on distinguait un revolver, un fort couteau de chasse et une pochette à cartouches, en imposait à ces barbares.
Il voulut mettre pied à terre seul, d’abord. Mmede Ferneuse, malgré son désir ardent de descendre, de courir vers ces humbles demeures, où, peut-être, se trouvait son fils, fut obligée delui obéir. Car elle ne pouvait gagner la rive que portée sur les épaules d’un des hommes, à moins qu’on ne fît accoster à sa pirogue la terrasse de bois d’une des cabanes sur pilotis. Mais l’un ou l’autre de ces moyens exigeait une négociation préalable pour s’assurer de la bienveillance des habitants.
Elle vit le moine se faire porter au bord par deux Indiens, qui barbotèrent dans les roseaux, mouillés jusqu’à la ceinture. Avec son autorité naturelle, il s’avança vers les hommes qui travaillaient le caoutchouc, et, par sa façon dominatrice de leur parler, fixa rapidement leur attention.
Mmede Ferneuse, debout dans la pirogue, haletante d’espoir et d’angoisse, tâchait de deviner par leurs gestes le sens d’un dialogue incompréhensible pour elle. D’ailleurs, elle n’en aurait d’aucune façon saisi les paroles, couvertes qu’elles étaient par un bruit de gémissements, sorte de lamentation monotone et continue. L’idée de son fils blessé, agonisant peut-être, lui fit chercher anxieusement d’où provenaient ces plaintes. Elle aperçut alors, contre l’une des huttes, derrière l’un des cuveaux de caoutchouc, deux Indiens, étendus à terre sur une couche de feuillage, et qui paraissaient beaucoup souffrir, à en juger par leurs cris, leurs contorsions, et l’empressement de quelques femmes, occupées à leur prodiguer des soins.
Après un moment de pourparlers, le Père Eudoxe revint vers la pirogue, avec des signes rassurants, et un sourire de joie dans sa barbe grise.
—«Mon fils?...» cria la comtesse.
—«Il vit.
—Ah! Dieu bon!... Est-il dans ce village?
—Je le crois.
—Oh! faites-moi aborder!... Laissez-moi courir!...
—Un peu de patience, madame. Écoutez.»
Le religieux se rapprocha davantage de l’embarcation. Et il se mit en devoir de raconter à Gaétane ce qu’il venait d’apprendre, tandis que les calmes Indiens demeuraient impassibles, les uns immobiles sur la rive ou dans les pirogues, les autres reprenant la fabrication de leurs boules en caoutchouc, sans même regarder davantage ces êtres si différents d’eux, et qui s’entretenaient dans une langue inconnue.
—«Voici,» dit le moine. «J’ai eu de la peine à tirer de ces gens quelques renseignements. Ils sont la défiance même, surtout quand il s’agit d’un étranger qu’ils ont accueilli. Leur hospitalité est admirable. Elle est d’ailleurs intéressée. Car ils se figurent que leurs dieux indignés anéantiraient un village où l’hôte aurait encouru quelque péril. Grâce à la présence avec nous d’hommes de leur tribu, et surtout à l’intervention de ce jeune garçon, qui nous mena ici, j’ai pu savoir quelque chose. Mais soyons prudents. Ne heurtons pas leurs coutumes.
—Pour l’amour du ciel, dites!... Que savez-vous d’Hervé?
—Un jeune homme dont la description répond à celle que vous m’avez faite de votre fils est arrivé ici il y a un certain temps, plusieursmois, si j’ai bien compris. Il était blessé. On n’a pas pu le guérir entièrement...
—Il a souffert si longtemps!... Le sauverons-nous, mon Dieu?...
—Ces individus que vous entendez se lamenter là-bas, couchés sur un lit de feuilles, ont pris son mal par des sortilèges, et ce sont eux qu’on soigne pour qu’il guérisse.
—Quelle insanité! Où est-il?...
—Je n’ai pu l’apprendre encore.
—Mon Père, fouillez ces huttes! Ou plutôt, non. Qu’on m’aide à descendre! J’y vais moi-même.»
Elle allait sauter de la pirogue. Déjà elle enjambait le rebord, s’élançait dans l’eau et dans les roseaux. Un cri du Père Eudoxe l’arrêta.
—«Prenez garde, madame! Vous perdez votre fils.
—Que voulez-vous dire?» balbutia-t-elle, sans oser faire un mouvement de plus.
—«Vous l’exposez doublement, par une hâte si peu mesurée. D’abord, si vous le surprenez à l’improviste, une émotion tellement foudroyante peut lui être funeste. Songez qu’il souffre depuis des mois d’une blessure non soignée, qui doit le maintenir dans un état d’abattement et de fièvre. Mais le pire danger serait d’irriter ces barbares, d’agir à l’encontre de leurs usages, de froisser leur sauvage fierté. Pénétrer malgré eux dans leurs cabanes! Y pensez-vous? Votre fils perdrait de ce fait sa qualité d’hôte, et serait sur-le-champ mis à mort. Je vais vous amener à terre, madame, mais à la condition expresse que vous dominerez des sentiments sicompréhensibles, et pourtant si périlleux. Promettez, je vous en supplie, de suivre mes conseils.
—Je sens trop la raison qui les dicte. Je vous obéirai,» fit-elle.
Sur l’ordre du Père Eudoxe, des Indiens de l’escorte transportèrent la voyageuse à la rive.
Elle remarqua aussitôt deux femmes, ayant sur l’épaule de petits enfants, et qui, plus curieuses que les autres, la considéraient avec une espèce d’admiration méfiante.
—«Dites-leur que je suis mère comme elles,» s’écria la comtesse en s’adressant à l’octavien. «Ce mot les attendrira. Voyez comme les petits bras de ces enfants s’attachent câlinement à leur cou. Dites-leur que je cherche mon fils. Elles auront pitié de moi!»
Tout en parlant au moine, Gaétane commentait aux femmes ses paroles par une mimique involontaire. Elle souriait aux bébés à peau de cuivre, et leur tendait les mains, tandis qu’une ardente imploration se lisait dans ses yeux pleins de larmes.
Sa beauté, sa tristesse et sa douceur devaient agir même sur ces créatures bornées. L’une d’elles détacha la courroie de lianes qui maintenait l’enfant sur son épaule, saisit le petit corps nu, et le tendit vers l’étrangère avec un évident orgueil maternel. Mais elle bondit en arrière comme une biche effarée, quand celle-ci fit mine d’y toucher.
Cependant le Père Eudoxe traduisait aux Indiens la prière angoissée de Gaétane. C’est elle qui avait eu l’intuition juste. Quand ces primitifssurent qu’ils avaient devant eux une mère qui réclamait son enfant, ils s’émurent. Leurs sentiments étaient d’autant plus forts d’être plus rares et plus élémentaires. Celui de la famille, en général, de la maternité, en particulier, emplissait leur âme simpseul chemin à peu près praticable. Entre la grande végétation et la rive proprement dite, une zone encombrée de fougères et de plantes aquatiques se laissait parcourir, non sans le risque d’enfoncer quelquefois dans la vase. Puis, enfin se présenta la voie par laquelle on pouvait pénétrer dans la région formidable des arbres et des lianes. Cette voie, naturellement, était un cours d’eau,—un affluent étroit, que la caravane se mit à remonter en marchant au milieu de son lit. L’eau montait aux chevilles, aux genoux, parfois plus haut.
Bravement, Mmede Ferneuse voulut se déchausser pour imiter ses nouveaux amis. Le moine s’y opposa. Quand l’ordre qu’il donna eut été compris, ce fut à qui des Indiens porterait l’étrangère. Deux à la fois la soutenaient, assise sur leurs bras entrelacés.
Ensuite, ce fut une espèce de sentier à peine frayé. Puis une clairière, autour d’un marécage.
Un peu avant, Eudoxe dit à la comtesse:
—«J’aperçois une trouée entre les arbres. Il me semble même distinguer quelques huttes. Laissez-moi vous devancer, madame. Si l’homme blanc n’est pas votre fils, l’affreuse déception vous doit être un peu ménagée. Si c’est lui, votre soudaine apparition lui causerait un émoi au-dessus des forces humaines.»
C’était juste. A de telles distances de la patrie et de toute civilisation, dans ce monde de dangers et de verdoyants abîmes, voir surgir brusquement celle dont la pensée sans cesse présente fait de l’être le plus fort un enfant, cette mère qu’il appelle et qu’il désespère peut-êtred’embrasser avant de mourir, il y a de quoi faire éclater un cœur de surprise et de joie.
Mmede Ferneuse s’assit en tremblant sur une puissante racine d’un des géants de la forêt. Elle cacha son visage dans ses mains, et attendit.
Quelle attente!
Son compagnon ne tarda pas à revenir. Elle l’avait cru parti depuis des heures.
—«Madame, réjouissez-vous!» cria-t-il du plus loin qu’il put se faire entendre.
Elle se dressa, puis retomba tout à coup. Mais sa défaillance fut passagère. Il avait besoin d’elle, celui qui languissait là.
—«Ne vous hâtez pas trop, madame. Écoutez-moi,» dit le Père Eudoxe, lorsqu’il se fut approché.
Elle pâlit. Quel air grave le moine prenait maintenant! Qu’allait-il lui apprendre?
—«Hervé est malade? estropié? mourant?
—Rien n’est perdu... Je vous assure. Nous le sauverons. Mais nous arrivons juste à temps,» dit l’octavien.
Il expliqua ce qu’il avait cru discerner dans un examen rapide. Le jeune comte de Ferneuse souffrait d’une blessure au-dessus du genou. Une balle devait y être restée, causant une espèce de paralysie de la jambe. Mais il y avait autre chose. Cette blessure et l’atmosphère du marécage, sous le chaud étouffement des arbres, le maintenait dans un état fébrile persistant où s’usaient ses forces et sa volonté. Sans doute, là était la cause de cette inertie qui le retenait depuis une période indéterminée, mais certainementlongue, dans son étrange asile. Il y paraissait heureux.
—«Mais,» ajouta le moine, «nous ne pourrons pas nous rendre compte, ce soir, de son véritable état d’esprit. Tous les jours, avant le coucher du soleil, votre fils est pris d’un léger accès de délire. Je l’ai trouvé dans cette phase. Elle ne durera pas. Les Indiens m’ont rassuré à ce sujet, en m’expliquant le cas à leur façon. Ils m’ont dit que j’arrivais au moment où l’âme du blanc est absente. Les dieux, prétendent-ils, l’emmènent ainsi chaque soir dans son pays, pour que le regret des siens ne lui soit pas trop amer.»
Mmede Ferneuse éclata en sanglots.
—«Mon enfant!... Mon pauvre enfant!» soupira-t-elle.
—«Courage! Vous le savez, j’ai quelques connaissances en médecine. Je vous réponds de le tirer de là. Maintenant, venez le voir.
—Me reconnaîtra-t-il seulement?
—Qui sait?... Mais, de toutes façons, c’est une affaire d’heures. Bientôt il aura cette immense joie.
—Est-ce bien sûr? Ne me préparez-vous pas à apprendre qu’il a perdu la raison?...
—Non, non, madame. Par le saint nom du Christ... je vous ai dit l’exacte vérité.»
Cette vérité était suffisamment lugubre. Quand Mmede Ferneuse vit son Hervé, cet être si délicat et si beau, âme d’élite, cerveau de savant, élégant type du gentilhomme, aujourd’hui assis au seuil d’une cabane de sauvages, demi-nu comme les êtres qui l’entouraient,ses cheveux blonds épars en longs anneaux jusque sur son cou et se mêlant à sa barbe nouvellement poussée,—ce qui, avec sa maigreur et son teint de cire, lui donnait l’aspect d’un Christ descendu de la croix,—quand elle rencontra le regard vide de ses yeux bleus, qui se posaient sur elle sans un éclair d’étonnement et de bonheur, quand elle entendit ses divagations douces, elle fut saisie par une crise d’horrible désespoir. Elle se maudit tout haut d’avoir envoyé son fils dans ce pays meurtrier.
Le Père Eudoxe s’efforça encore de la rassurer, tout en ouvrant une petite trousse de pharmacie apportée par lui jusque-là. Il prépara une dose de quinine.
Mais, tout à coup, la voix d’Hervé s’éleva:
—«Pourquoi pleurez-vous, ma mère chérie? Je savais bien que vous viendriez. Car, à cette heure-ci, tous les jours je vous vois. Cette fois, ce n’est pas mon rêve, c’est bien vous. Nous allons être heureux. Vous n’imaginez pas comme la vie est délicieuse au sein de la nature, avec ces Indiens dévoués et bons. Mais n’avez-vous pas amené Micheline? Elle seule me manquait, avec vous. Quand elle sera ici, je ne demanderai plus rien à la destinée.»
Gaétane le serrait dans ses bras, heureuse qu’il l’appelât sa mère, fût-ce dans l’inconscience du délire.
—«Vous retrouverez un peu de ces sentiments, même lorsqu’il sera de sang-froid,» expliqua le moine. «La douceur de la vie sauvage engourdit et captive les nôtres, quand ils s’en trouvent enveloppés quelque temps, surtoutdans une période d’affaiblissement physique. Beaucoup de religieux, qui ont suivi des expéditions armées au centre de l’Afrique, m’ont raconté ce fait. Des soldats européens ayant trouvé momentanément asile chez des indigènes, regrettaient d’être ensuite rapatriés, prétendaient avoir passé parmi ces naïves peuplades les plus heureux jours de leur vie.»
La nuit tombait. On ne pouvait songer à regagner les pirogues où se trouvaient les couvertures, les vêtements de rechange, les provisions. D’ailleurs, Mmede Ferneuse eût bravé toutes les privations plutôt que de quitter son fils.
C’est alors qu’elle put expérimenter la générosité, la délicatesse d’âme, l’hospitalité charmante des êtres sans culture chez qui son extraordinaire aventure l’avait amenée. De tels sentiments ne sont pas le fruit de la civilisation. Au contraire, l’orgueil et le bien-être les étouffent souvent chez une humanité trop comblée. Ces pauvres Indiens s’appliquèrent à la servir avec une timidité silencieuse qui donnait plus de prix à leur bonne grâce. Une hutte fut disposée pour elle avec le confort relatif que comportait leur dénûment. On étendit des feuillages frais pour sa couche. On apporta pour son souper des noix de coco, des gousses de l’arbre à pain et des baies succulentes, dont ses hôtes mangèrent d’abord devant elle, pour la persuader qu’elle pouvait s’en nourrir sans danger.
Mais ce qui la toucha le plus, ce furent les soins qu’ils prodiguèrent à son fils, en la regardant comme pour lui dire: «Vois... il nous est cher.»
Ces soins furent d’ailleurs, désormais, dirigés par le Père Eudoxe. Le moine, qui s’était annoncé comme sachant un peu la médecine, la connaissait en réalité fort bien. Il possédait, comme la plupart des missionnaires de son ordre, le diplôme d’officier de santé. En outre, sa grande habileté de main lui avait déjà permis de pratiquer des opérations urgentes. Il déclara que, dès le lendemain, quand on aurait transporté Hervé jusqu’aux pirogues, où se trouvaient ses instruments et ses préparations antiseptiques, il extrairait la balle qui, chez le malade, paralysait l’articulation du genou.
Gaétane se retira, un peu plus tranquille, sous l’abri rustique préparé pour elle. L’octavien resta auprès du jeune comte de Ferneuse.
Les Indiens qui n’étaient pas repartis pour leur village s’endormirent çà et là, dans les lits profonds des lianes et des fougères, après avoir allumé au bord de l’étang des feux qui devaient tenir à distance les moustiques et les serpents, et que chacun d’eux veilla tour à tour.
Et les chaudes ténèbres et le silence infini de la forêt vierge descendirent sur ces cœurs ingénus, que l’amour et la bonté faisaient si semblables, sous l’épiderme blanche comme sous la peau de bronze.