XIILA DÉFAITEHervéde Ferneuse, entre sa mère et le Père Eudoxe, eut bientôt recouvré la santé. Quand les soins les plus immédiats lui eurent été donnés dans le village de ses amis indiens, on s’occupa de l’emmener vers un lieu plus salubre et où rien ne manquerait des conditions indispensables à sa guérison.Malgré la sensation bienfaisante, presque miraculeuse, dont l’emplissait la présence de sa mère, et sa reconnaissance éblouie d’un si héroïque dévouement, le jeune homme ne quitta pas sans regret l’asile primitif, où il avait passé les jours dans une langueur voluptueuse, analogue au rêve d’un mangeur d’opium. Avec des larmes dans les yeux, il embrassa les humbles êtres qui avaient tâché de lui donner le bonheur tel qu’eux-mêmes le concevaient.Assis à l’arrière de la pirogue, il regarda s’effacer dans la profondeur verdoyante leurgroupe assemblé sur le rivage et les cabanes brunes sous lesquelles l’eau palpitait entre les piloris. Une mélancolie lui étreignait le cœur. Débile encore et prompt à l’attendrissement, il éprouvait la nostalgie des heures à jamais mortes, qui ne reviendraient plus bercer sa nonchalance fiévreuse sous la magnificence des feuillages, dans une ivresse de chaleur et de silence, de couleurs et de parfums, parmi la dévotion de créatures naïves.Un peu plus tard, dans la plénitude de ses forces recouvrées, il devait mal comprendre son état d’âme actuel. Vivre, ce serait de nouveau pour lui l’action, la pensée, l’amour, le progrès. Pour le moment, c’était l’abdication de l’orgueil, la passivité du songe, et cette indifférence fataliste, dont la Nature engourdit le cœur de l’homme partout où elle se déploie trop grandiose et trop puissante. Les chartreuses chrétiennes, les monastères bouddhiques, les thébaïdes des solitaires de toutes les religions, n’ont été possibles que dans les déserts, les forêts ou les montagnes, partout où la voix éternelle de la Nature s’élève plus haut que les clameurs éphémères des passions.—«Mon Hervé,» dit Mmede Ferneuse en pressant la main de son fils, «nous reviendras-tu complètement? Cette vision d’un monde trop différent du nôtre ne te laissera-t-elle pas quelque dédain de la pauvre existence humaine, si factice et si vainement agitée?»Il sourit, ne répondit pas. Mais la tendre gratitude du regard la rassura.Cependant le jeune comte de Ferneuse n’avaitpas encore raconté par quelle aventure il se trouvait si avant dans la Selve, chez les Indiens, avec cette balle en pleine chair, qui, en lui paralysant la jambe, en le minant de fièvre, le condamnait certainement à mourir là, loin de la civilisation, loin des siens, si le dévouement maternel n’était venu le sauver d’une fin imminente.Aussi bien ne recouvra-t-il pas tout de suite assez de lucidité, d’intérêt aux événements, et même de mémoire, pour faire ce récit. Mais, au cours du voyage de retour vers la plus proche ville de la Bolivie, ses facultés se réveillèrent l’une après l’autre.Il fut assez long, ce voyage en pirogue et en canot, puis à dos de mulet, car on contourna la Valcorie, alors que le plus court chemin eût été de la traverser.Enfin, le jour arriva où, sur le balcon d’une maison de style espagnol, au flanc d’une colline boisée, au-dessus d’un joli éparpillement de toits roses, dans la verdure, Hervé redevenu lui-même, dit à sa mère et au Père Eudoxe ce qui lui était arrivé.L’histoire fut simple et brève.Le jeune homme, venu en ce pays pour découvrir et déjouer les ténébreuses démarches dont Mathias Gaël était chargé par Renaud de Valcor, avait fini, non sans des péripéties et des difficultés inutiles à relater, par rejoindre le contrebandier breton. Dédaigneux du rôle d’espion ou de policier, il alla droit à cet individu. Ouvertement, il lui déclara ses intentions.—«Je sais,» lui annonça-t-il, «que vousêtes ici pour une louche besogne. On vous a promis de l’argent pour l’accomplir. Moi, je vous en offre le double pour m’y associer. Ce que vous cherchez en ce pays, je le cherche moi-même. Voulez-vous travailler pour mon compte et renoncer à servir les mauvais desseins de qui vous envoie?»Mathias Gaël repoussa cette proposition avec fureur. Il ne nia pas ce qu’on affirmait, car il n’avait nulle finesse. Mais il ne consentit pas à trahir, car il n’était pas vil.—«Bien. Je préfère cela,» riposta le comte de Ferneuse. «Entre nous, c’est donc la guerre ouverte. Sachez ceci: Où vous irez, j’irai. Ce que vous entreprendrez, je l’entreprendrai à côté de vous. Et si vous découvrez devant moi ce que vous êtes chargé de rapporter en Europe, je vous le disputerai les armes à la main. Celui de nous qui s’emparera du gage mystérieux ne s’en saisira qu’en enjambant le cadavre de l’autre.»A ce point du récit, Mmede Ferneuse s’écria:—«Mon vaillant Hervé! mon pauvre enfant! Mais ce n’est pas à une lutte pareille que j’avais cru t’envoyer. Pourquoi ne requérais-tu pas l’aide de la police, ne faisais-tu pas surveiller cet homme par des argousins quelconques? On m’a dit qu’en ces pays tout se paie. D’ailleurs, ce personnage devait paraître suspect aux autorités elles-mêmes?—La police? les autorités?» répéta Hervé en souriant. «Vous ne savez pas, ma mère, ce que sont ces pays, où la vie humaine ne compte guère, où chacun se fait justice à soi-même, ets’en tire ensuite avec quelques piastres. Ici, l’ordre ne règne qu’en apparence. On y pratique presque en toute liberté les vices et les vertus de la vie primitive, respect de la parole et de l’hospitalité, inimitiés mortelles et vendettas implacables. L’homme qui vous a promis fidélité, vous pouvez vous fier à lui, fût-il un pauvreseryngueirosà peau rouge. Mais si un autre a juré votre mort, appartînt-il à la race blanche, ne vous trouvez pas sur son chemin. N’entrez pas dans une maison quand vous verrez son cheval attaché à la porte.—Mais les tribunaux? Mais la justice?»Hervé eut un léger rire et continua son récit.Entre lui et Mathias Gaël les choses se passèrent comme il en avait décidé. Ce fut une lutte de ruse et de violence. Chacun d’eux s’entoura d’une troupe d’Indiens guerriers, garde incorruptible, vigilante, qui, une fois le maître adopté, le défendrait, le servirait, jusqu’au dernier souffle.Ces barbares, n’ayant pas les scrupules d’un comte de Ferneuse, n’hésitaient pas à mettre en œuvre l’espionnage. Et nul être ne pouvait le pratiquer comme ces souples hommes couleur d’ombre, aux sens aiguisés de fauves, à l’agilité silencieuse de singes. L’un d’eux rapporta un jour à Hervé un chiffon de papier sur lequel il avait vu l’adversaire blanc méditer longuement en traçant des signes. Ce feuillet, jeté à la flamme d’un bûcher de campement, puis chassé par le vent, à demi-consumé, fut épié par l’Indien aux aguets. Il attendit une demi-journée et une nuit sans bouger de sacachette, pour aller s’en saisir lorsqu’il crut pouvoir le faire impunément.Ce papier fut la première chose qu’Hervé rechercha en revenant à la santé. Il le retrouva intact dans son portefeuille. Ses hôtes n’avaient pas plus touché à ce débris sans valeur qu’aux billets de banque et aux lettres de change l’avoisinant.—«Le voici,» dit-il, en l’étalant sous les yeux du Père Eudoxe et de la comtesse de Ferneuse.—«C’est un plan. Et il est vraiment fort clair,» observa le religieux.—«Il me parut encore plus clair,» reprit Hervé, «parce que je connaissais déjà la vallée que figure ce contour en zigzag. Depuis quelque temps, Mathias Gaël tournait autour de cette dépression de terrain, qui se trouve entre Renaudios, le chef-lieu de la Valcorie, et les premiers contreforts des Andes. C’est un vallon étroit, formant comme un fossé entre la région des forêts et celle des montagnes. D’un côté les arbres s’avancent jusqu’au bord. De l’autre, se dresse une aride muraille rocheuse. Dans cette muraille, des filons de sulfure de fer plaquent des taches rougeâtres.—Ah! c’est cela,» interrompit Eudoxe. «Je m’explique sur le dessin ce mot: «La pierre de sang.»—Il est exact. A cet endroit, sur le fond blanchâtre du roc, apparaît une sorte de traînée pourpre, qui, en vérité, semble une énorme éclaboussure sanglante.—En face, sur l’autre marge de la vallée, doitêtre un arbre remarquable, d’après le mot et le signe que je crois déchiffrer.—Un arbre gigantesque,» reprit Hervé. Un eucalyptus d’un âge et d’une taille qui méritent d’être célèbres, et qui le sont, en effet, même dans ce pays de végétation colossale, où parfois un seul fromager couvre de son ombre plus d’un hectare. Son aspect frappe d’autant plus que, tout autour de lui, la verdure, au contraire, se clairsème et s’abaisse, se maintenant avec peine dans le sol pierreux.—Qu’est-ce que cette ligne droite, tracée à égale distance de la pierre de sang et de l’eucalyptus, et qui aboutit au fond de la vallée, à un point marqué d’une croix?—J’ai pensé,» répondit Hervé, «que cette ligne, tracée d’après les indications de monsieur de Valcor, ou copiée sur un plan déjà fait par lui, marquait l’orientation de la sépulture. Puisque, aussi bien, vous le savez, mon Père, c’est une tombe qu’il s’agissait de retrouver... la tombe où l’assassin du véritable marquis aurait enseveli sa victime, et dont il aurait gardé soigneusement la position par des points de repère. Pourquoi? Par quel scrupule? quelle précaution? quelle hantise? Peu importe.—Ce qu’il aurait fallu retrouver,» remarqua le moine, «ce sont les Indiens qui ont aidé à cette funèbre besogne. Certainement, le criminel n’a pas agi sans aide.—Croyez-vous que j’aie négligé cette recherche?» répliqua vivement Hervé. «Mais comment espérer qu’elle aboutît? Plus de vingt ans ont passé. Le temps est long, la Selve immense.Et jamais, d’ailleurs, un Indien n’a livré son secret.—Enfin,» dit le religieux, «comment vous êtes-vous servi, mon cher enfant, de ce tracé si net, qui vous indiquait la place même où Mathias Gaël comptait fouiller le sol. Cette croix marque évidemment le but suprême.—Comment je m’en suis servi? Ne vous en doutez-vous pas?» s’écria Hervé, regardant tour à tour sa mère et l’octavien. «Je me rendis, avec ma petite troupe résolue, dans ce vallon, qui, par sa solitude et sa sauvagerie, formait bien le cadre d’un tel drame. J’y trouvai, déjà à l’œuvre, Mathias Gaël et ses gens.—Dieu!» s’écria la comtesse, tremblante. «C’est là qu’eut lieu le combat!—Vous l’avez deviné, ma mère. Et vous savez ce qui suivit. Je fus vaincu. Je fus blessé. Sans le dévouement de mes Indiens, vous n’auriez plus de fils. Ceux qui survivaient m’emportèrent. J’étais évanoui. Mais j’ai appris par eux que Gaël n’osa pas, devant leur attitude, me poursuivre et m’achever. Pourquoi y eût-il risqué sa vie? Il était maître de la place. Il ne lui restait plus qu’à accomplir tranquillement sa mission.—De sorte,» s’écria la comtesse frémissante, que ce misérable a violé la tombe où reposait...»Elle s’interrompit, effrayée du cri qui allait jaillir de son cœur.Le moine qui connaissait ce cœur, la regarda longuement.—«Mère,» dit Hervé avec tristesse, «j’ai fait ce que j’ai pu. Vous ne doutez pas...»Mmede Ferneuse arrêta sa phrase en l’enveloppant de ses bras.—«Mon fils!... Mon vaillant fils! Je te remercie... Tais-toi... Je te connais bien. Dieu m’est témoin que je ne voulais pas t’exposer à cette horrible aventure. Je sais avec quelle vaillance tu as dû y faire face.»Un silence suivit. Puis Gaétane murmura:—«Ainsi, nous ne saurons jamais! L’œuvre ténébreuse du passé reste définitive. Tous mes soupçons ne peuvent arriver à une certitude. Quel était ce témoignage enfermé dans ce vallon sinistre? Rien de ce mystère ne sera jamais éclairci. L’homme de là-bas reste le marquis de Valcor. Il a triomphé de tout!—Pardon si je ne partage pas votre déception au degré où vous paraissez la ressentir, ma mère,» prononça le jeune comte de Ferneuse avec une douceur pleine de ménagements. «Mais je ne puis concevoir votre état d’âme. Que nous importe la véritable personnalité du marquis de Valcor? J’aime sa fille, et rien ne m’empêchera de l’épouser.»D’un ton à la fois implacable et désespéré, la comtesse s’écria:—«Malheureux enfant! Tu n’épouseras pas Micheline, puisque je n’ai pu me prouver à moi-même que son père n’est pas aussi le tien!»Le père Eudoxe tressaillit et eut un geste comme pour arrêter—trop tardivement—cette terrible phrase, au moment où elle échappait à Mmede Ferneuse. Quant à Hervé, il était devenu d’une pâleur si impressionnante que sa mère crut revoir—avec quelle angoisse!—le spectredouloureux qui lui était apparu dans la hutte indienne, où elle avait eu peine à reconnaître l’enfant bien-aimé.—«Mon Dieu!... Me faut-il tuer mon fils? Ah! quel châtiment de ma faute!» gémit-elle éperdue.En même temps, elle glissait sur ses genoux chancelants, comme prête à se prosterner devant lui.Le moine vint en aide à ces âmes bouleversées.—«Madame, reprenez courage. Ne vous croyez pas ainsi toujours sous la malédiction du Ciel. Il n’est pas question de châtiment pour nous autres, faibles humains, que broierait la colère divine. Le châtiment, un Autre l’a supporté pour nous. Le Seigneur n’a-t-il pas expié sur la Croix? Et vous, mon fils, ouvrez les bras à votre mère. Si la vérité qu’elle vous fait entrevoir brise votre amour terrestre, supportez vaillamment votre douleur pour l’en consoler, elle, cette mère, qui en souffrira plus que vous.»Hervé n’avait pas attendu ces mots pour prendre sa mère contre son cœur et lui chuchoter les plus tendres consolations.Brusquement, Mmede Ferneuse s’arracha de ses bras:—«Dites-lui tout, mon Père,» supplia-t-elle.Et elle s’élançait en même temps, comme pour fuir l’horreur de l’aveu.Hervé cria:—«Ma mère, restez... Ne me dites rien. Je ne veux rien savoir.»Mais, déjà, elle avait quitté la véranda, le laissant seul en face du missionnaire.Le jeune homme cacha son visage d’une main et écouta le long récit du prêtre.Ce ne furent pas les atténuations ni les explications de celui-ci qui allégèrent pour ce fils la douleur d’apprendre qu’il n’avait pas dans les veines le sang de l’homme dont il portait le nom. D’autres attestations, qui s’élevèrent du plus profond de son âme, l’empêchèrent d’éprouver même l’ombre d’un sentiment qui l’eût torturé plus que tout le reste: le mépris de sa mère, de cette mère qu’il admirait et vénérait comme une créature d’élite, d’exception. La mépriser!... La blâmer!... Dieu, non! Il n’en eut même pas l’impulsion inconsciente, qu’il ne se fût point pardonnée.—«Mon Père,» dit-il à l’octavien, lorsque Eudoxe, avec une incomparable délicatesse, eut tout dit de façon à ce que cet ombrageux cœur filial pût tout entendre, «allez, je vous prie, rassurer ma mère. Annoncez-lui qu’elle m’est plus chère et plus sacrée que jamais. Je fus témoin du long martyre de sa jeunesse, alors qu’elle se dévouait pour le comte Stanislas de Ferneuse, aveugle. Je me suis interdit de juger cet homme égoïste et brutal, tant que j’ai cru à un lien qui m’imposait envers lui le respect. Mais laissez-moi vous le dire, si choquant que ce puisse vous paraître...»Le moine voulut l’interrompre. Il continua:—«Écoutez donc cette pensée en confession. Elle est mauvaise, soit. Je m’en accuse. Mais je suis heureux de ne pas tenir la vie d’un être àqui la fatalité seule avait enchaîné celle dont il fit sa victime. Ma mère... ma pauvre mère!... Ah! qu’elle a dû souffrir!... Et comme je vais l’aimer!»Les larmes jaillirent des yeux du jeune homme. Eudoxe lui dit:—«Je vous approuve, mon enfant, de trouver pour elle un tel élan dans votre cœur, au moment où vous auriez le droit de pleurer sur le chaste rêve de votre jeunesse.—Comment?—Sans doute. Ce rêve de fiançailles est désormais ruiné par un soupçon dont l’âme s’épouvante. Il vous est interdit de penser à mademoiselle de Valcor.»Hervé eut un sourire incrédule et doux. Puis il resta rêveur.—«Vous m’effrayez, mon fils,» reprit l’octavien. «Que dois-je augurer de votre silence?—Mon Père,» dit le jeune homme avec une assurance tranquille, «Micheline n’est pas ma sœur.—Ah! prenez garde,» s’écria sévèrement le religieux. «Une illusion volontaire...—C’est une certitude.—Votre mère elle-même ne l’a pas.—Je la lui donnerai.—Comment?—Je ne sais pas encore. Mais ne craignez rien, mon Père. Je ne reverrai cette jeune fille, je ne penserai à elle comme à ma femme future que lorsque j’aurai trouvé cette preuve, qui échappe toujours, et que je saurai découvrir. En attendant, tout me dit que le sort ne m’a pas condamnéà une erreur monstrueuse, et que l’unique amour de ma vie n’est pas criminel. C’est impossible. Le marquis de Valcor que ma mémoire me peint, n’est pas l’homme qui avait juré à ma mère une fidélité éternelle. Je ne suis pas son fils. Cependant, fût-il un démon d’astuce plus habile encore que nous ne le soupçonnons d’être, il n’aurait pas formé le projet de me donner sa fille, s’il me savait le frère de cet ange pur, qu’il adore. Non, mon Père, ces crimes-là ne sont pas humains. Nous n’avons pas le droit d’en accuser même celui qui nous paraît chargé de bien étranges et mystérieux forfaits.—Votre raisonnement est juste, mon enfant. Mais le raisonnement ne suffit pas en pareille occurrence. Il faut que la vérité éclate d’une façon absolue.—Ce sera mon but et ma tâche,» dit le jeune comte de Ferneuse.
XIILA DÉFAITEHervéde Ferneuse, entre sa mère et le Père Eudoxe, eut bientôt recouvré la santé. Quand les soins les plus immédiats lui eurent été donnés dans le village de ses amis indiens, on s’occupa de l’emmener vers un lieu plus salubre et où rien ne manquerait des conditions indispensables à sa guérison.Malgré la sensation bienfaisante, presque miraculeuse, dont l’emplissait la présence de sa mère, et sa reconnaissance éblouie d’un si héroïque dévouement, le jeune homme ne quitta pas sans regret l’asile primitif, où il avait passé les jours dans une langueur voluptueuse, analogue au rêve d’un mangeur d’opium. Avec des larmes dans les yeux, il embrassa les humbles êtres qui avaient tâché de lui donner le bonheur tel qu’eux-mêmes le concevaient.Assis à l’arrière de la pirogue, il regarda s’effacer dans la profondeur verdoyante leurgroupe assemblé sur le rivage et les cabanes brunes sous lesquelles l’eau palpitait entre les piloris. Une mélancolie lui étreignait le cœur. Débile encore et prompt à l’attendrissement, il éprouvait la nostalgie des heures à jamais mortes, qui ne reviendraient plus bercer sa nonchalance fiévreuse sous la magnificence des feuillages, dans une ivresse de chaleur et de silence, de couleurs et de parfums, parmi la dévotion de créatures naïves.Un peu plus tard, dans la plénitude de ses forces recouvrées, il devait mal comprendre son état d’âme actuel. Vivre, ce serait de nouveau pour lui l’action, la pensée, l’amour, le progrès. Pour le moment, c’était l’abdication de l’orgueil, la passivité du songe, et cette indifférence fataliste, dont la Nature engourdit le cœur de l’homme partout où elle se déploie trop grandiose et trop puissante. Les chartreuses chrétiennes, les monastères bouddhiques, les thébaïdes des solitaires de toutes les religions, n’ont été possibles que dans les déserts, les forêts ou les montagnes, partout où la voix éternelle de la Nature s’élève plus haut que les clameurs éphémères des passions.—«Mon Hervé,» dit Mmede Ferneuse en pressant la main de son fils, «nous reviendras-tu complètement? Cette vision d’un monde trop différent du nôtre ne te laissera-t-elle pas quelque dédain de la pauvre existence humaine, si factice et si vainement agitée?»Il sourit, ne répondit pas. Mais la tendre gratitude du regard la rassura.Cependant le jeune comte de Ferneuse n’avaitpas encore raconté par quelle aventure il se trouvait si avant dans la Selve, chez les Indiens, avec cette balle en pleine chair, qui, en lui paralysant la jambe, en le minant de fièvre, le condamnait certainement à mourir là, loin de la civilisation, loin des siens, si le dévouement maternel n’était venu le sauver d’une fin imminente.Aussi bien ne recouvra-t-il pas tout de suite assez de lucidité, d’intérêt aux événements, et même de mémoire, pour faire ce récit. Mais, au cours du voyage de retour vers la plus proche ville de la Bolivie, ses facultés se réveillèrent l’une après l’autre.Il fut assez long, ce voyage en pirogue et en canot, puis à dos de mulet, car on contourna la Valcorie, alors que le plus court chemin eût été de la traverser.Enfin, le jour arriva où, sur le balcon d’une maison de style espagnol, au flanc d’une colline boisée, au-dessus d’un joli éparpillement de toits roses, dans la verdure, Hervé redevenu lui-même, dit à sa mère et au Père Eudoxe ce qui lui était arrivé.L’histoire fut simple et brève.Le jeune homme, venu en ce pays pour découvrir et déjouer les ténébreuses démarches dont Mathias Gaël était chargé par Renaud de Valcor, avait fini, non sans des péripéties et des difficultés inutiles à relater, par rejoindre le contrebandier breton. Dédaigneux du rôle d’espion ou de policier, il alla droit à cet individu. Ouvertement, il lui déclara ses intentions.—«Je sais,» lui annonça-t-il, «que vousêtes ici pour une louche besogne. On vous a promis de l’argent pour l’accomplir. Moi, je vous en offre le double pour m’y associer. Ce que vous cherchez en ce pays, je le cherche moi-même. Voulez-vous travailler pour mon compte et renoncer à servir les mauvais desseins de qui vous envoie?»Mathias Gaël repoussa cette proposition avec fureur. Il ne nia pas ce qu’on affirmait, car il n’avait nulle finesse. Mais il ne consentit pas à trahir, car il n’était pas vil.—«Bien. Je préfère cela,» riposta le comte de Ferneuse. «Entre nous, c’est donc la guerre ouverte. Sachez ceci: Où vous irez, j’irai. Ce que vous entreprendrez, je l’entreprendrai à côté de vous. Et si vous découvrez devant moi ce que vous êtes chargé de rapporter en Europe, je vous le disputerai les armes à la main. Celui de nous qui s’emparera du gage mystérieux ne s’en saisira qu’en enjambant le cadavre de l’autre.»A ce point du récit, Mmede Ferneuse s’écria:—«Mon vaillant Hervé! mon pauvre enfant! Mais ce n’est pas à une lutte pareille que j’avais cru t’envoyer. Pourquoi ne requérais-tu pas l’aide de la police, ne faisais-tu pas surveiller cet homme par des argousins quelconques? On m’a dit qu’en ces pays tout se paie. D’ailleurs, ce personnage devait paraître suspect aux autorités elles-mêmes?—La police? les autorités?» répéta Hervé en souriant. «Vous ne savez pas, ma mère, ce que sont ces pays, où la vie humaine ne compte guère, où chacun se fait justice à soi-même, ets’en tire ensuite avec quelques piastres. Ici, l’ordre ne règne qu’en apparence. On y pratique presque en toute liberté les vices et les vertus de la vie primitive, respect de la parole et de l’hospitalité, inimitiés mortelles et vendettas implacables. L’homme qui vous a promis fidélité, vous pouvez vous fier à lui, fût-il un pauvreseryngueirosà peau rouge. Mais si un autre a juré votre mort, appartînt-il à la race blanche, ne vous trouvez pas sur son chemin. N’entrez pas dans une maison quand vous verrez son cheval attaché à la porte.—Mais les tribunaux? Mais la justice?»Hervé eut un léger rire et continua son récit.Entre lui et Mathias Gaël les choses se passèrent comme il en avait décidé. Ce fut une lutte de ruse et de violence. Chacun d’eux s’entoura d’une troupe d’Indiens guerriers, garde incorruptible, vigilante, qui, une fois le maître adopté, le défendrait, le servirait, jusqu’au dernier souffle.Ces barbares, n’ayant pas les scrupules d’un comte de Ferneuse, n’hésitaient pas à mettre en œuvre l’espionnage. Et nul être ne pouvait le pratiquer comme ces souples hommes couleur d’ombre, aux sens aiguisés de fauves, à l’agilité silencieuse de singes. L’un d’eux rapporta un jour à Hervé un chiffon de papier sur lequel il avait vu l’adversaire blanc méditer longuement en traçant des signes. Ce feuillet, jeté à la flamme d’un bûcher de campement, puis chassé par le vent, à demi-consumé, fut épié par l’Indien aux aguets. Il attendit une demi-journée et une nuit sans bouger de sacachette, pour aller s’en saisir lorsqu’il crut pouvoir le faire impunément.Ce papier fut la première chose qu’Hervé rechercha en revenant à la santé. Il le retrouva intact dans son portefeuille. Ses hôtes n’avaient pas plus touché à ce débris sans valeur qu’aux billets de banque et aux lettres de change l’avoisinant.—«Le voici,» dit-il, en l’étalant sous les yeux du Père Eudoxe et de la comtesse de Ferneuse.—«C’est un plan. Et il est vraiment fort clair,» observa le religieux.—«Il me parut encore plus clair,» reprit Hervé, «parce que je connaissais déjà la vallée que figure ce contour en zigzag. Depuis quelque temps, Mathias Gaël tournait autour de cette dépression de terrain, qui se trouve entre Renaudios, le chef-lieu de la Valcorie, et les premiers contreforts des Andes. C’est un vallon étroit, formant comme un fossé entre la région des forêts et celle des montagnes. D’un côté les arbres s’avancent jusqu’au bord. De l’autre, se dresse une aride muraille rocheuse. Dans cette muraille, des filons de sulfure de fer plaquent des taches rougeâtres.—Ah! c’est cela,» interrompit Eudoxe. «Je m’explique sur le dessin ce mot: «La pierre de sang.»—Il est exact. A cet endroit, sur le fond blanchâtre du roc, apparaît une sorte de traînée pourpre, qui, en vérité, semble une énorme éclaboussure sanglante.—En face, sur l’autre marge de la vallée, doitêtre un arbre remarquable, d’après le mot et le signe que je crois déchiffrer.—Un arbre gigantesque,» reprit Hervé. Un eucalyptus d’un âge et d’une taille qui méritent d’être célèbres, et qui le sont, en effet, même dans ce pays de végétation colossale, où parfois un seul fromager couvre de son ombre plus d’un hectare. Son aspect frappe d’autant plus que, tout autour de lui, la verdure, au contraire, se clairsème et s’abaisse, se maintenant avec peine dans le sol pierreux.—Qu’est-ce que cette ligne droite, tracée à égale distance de la pierre de sang et de l’eucalyptus, et qui aboutit au fond de la vallée, à un point marqué d’une croix?—J’ai pensé,» répondit Hervé, «que cette ligne, tracée d’après les indications de monsieur de Valcor, ou copiée sur un plan déjà fait par lui, marquait l’orientation de la sépulture. Puisque, aussi bien, vous le savez, mon Père, c’est une tombe qu’il s’agissait de retrouver... la tombe où l’assassin du véritable marquis aurait enseveli sa victime, et dont il aurait gardé soigneusement la position par des points de repère. Pourquoi? Par quel scrupule? quelle précaution? quelle hantise? Peu importe.—Ce qu’il aurait fallu retrouver,» remarqua le moine, «ce sont les Indiens qui ont aidé à cette funèbre besogne. Certainement, le criminel n’a pas agi sans aide.—Croyez-vous que j’aie négligé cette recherche?» répliqua vivement Hervé. «Mais comment espérer qu’elle aboutît? Plus de vingt ans ont passé. Le temps est long, la Selve immense.Et jamais, d’ailleurs, un Indien n’a livré son secret.—Enfin,» dit le religieux, «comment vous êtes-vous servi, mon cher enfant, de ce tracé si net, qui vous indiquait la place même où Mathias Gaël comptait fouiller le sol. Cette croix marque évidemment le but suprême.—Comment je m’en suis servi? Ne vous en doutez-vous pas?» s’écria Hervé, regardant tour à tour sa mère et l’octavien. «Je me rendis, avec ma petite troupe résolue, dans ce vallon, qui, par sa solitude et sa sauvagerie, formait bien le cadre d’un tel drame. J’y trouvai, déjà à l’œuvre, Mathias Gaël et ses gens.—Dieu!» s’écria la comtesse, tremblante. «C’est là qu’eut lieu le combat!—Vous l’avez deviné, ma mère. Et vous savez ce qui suivit. Je fus vaincu. Je fus blessé. Sans le dévouement de mes Indiens, vous n’auriez plus de fils. Ceux qui survivaient m’emportèrent. J’étais évanoui. Mais j’ai appris par eux que Gaël n’osa pas, devant leur attitude, me poursuivre et m’achever. Pourquoi y eût-il risqué sa vie? Il était maître de la place. Il ne lui restait plus qu’à accomplir tranquillement sa mission.—De sorte,» s’écria la comtesse frémissante, que ce misérable a violé la tombe où reposait...»Elle s’interrompit, effrayée du cri qui allait jaillir de son cœur.Le moine qui connaissait ce cœur, la regarda longuement.—«Mère,» dit Hervé avec tristesse, «j’ai fait ce que j’ai pu. Vous ne doutez pas...»Mmede Ferneuse arrêta sa phrase en l’enveloppant de ses bras.—«Mon fils!... Mon vaillant fils! Je te remercie... Tais-toi... Je te connais bien. Dieu m’est témoin que je ne voulais pas t’exposer à cette horrible aventure. Je sais avec quelle vaillance tu as dû y faire face.»Un silence suivit. Puis Gaétane murmura:—«Ainsi, nous ne saurons jamais! L’œuvre ténébreuse du passé reste définitive. Tous mes soupçons ne peuvent arriver à une certitude. Quel était ce témoignage enfermé dans ce vallon sinistre? Rien de ce mystère ne sera jamais éclairci. L’homme de là-bas reste le marquis de Valcor. Il a triomphé de tout!—Pardon si je ne partage pas votre déception au degré où vous paraissez la ressentir, ma mère,» prononça le jeune comte de Ferneuse avec une douceur pleine de ménagements. «Mais je ne puis concevoir votre état d’âme. Que nous importe la véritable personnalité du marquis de Valcor? J’aime sa fille, et rien ne m’empêchera de l’épouser.»D’un ton à la fois implacable et désespéré, la comtesse s’écria:—«Malheureux enfant! Tu n’épouseras pas Micheline, puisque je n’ai pu me prouver à moi-même que son père n’est pas aussi le tien!»Le père Eudoxe tressaillit et eut un geste comme pour arrêter—trop tardivement—cette terrible phrase, au moment où elle échappait à Mmede Ferneuse. Quant à Hervé, il était devenu d’une pâleur si impressionnante que sa mère crut revoir—avec quelle angoisse!—le spectredouloureux qui lui était apparu dans la hutte indienne, où elle avait eu peine à reconnaître l’enfant bien-aimé.—«Mon Dieu!... Me faut-il tuer mon fils? Ah! quel châtiment de ma faute!» gémit-elle éperdue.En même temps, elle glissait sur ses genoux chancelants, comme prête à se prosterner devant lui.Le moine vint en aide à ces âmes bouleversées.—«Madame, reprenez courage. Ne vous croyez pas ainsi toujours sous la malédiction du Ciel. Il n’est pas question de châtiment pour nous autres, faibles humains, que broierait la colère divine. Le châtiment, un Autre l’a supporté pour nous. Le Seigneur n’a-t-il pas expié sur la Croix? Et vous, mon fils, ouvrez les bras à votre mère. Si la vérité qu’elle vous fait entrevoir brise votre amour terrestre, supportez vaillamment votre douleur pour l’en consoler, elle, cette mère, qui en souffrira plus que vous.»Hervé n’avait pas attendu ces mots pour prendre sa mère contre son cœur et lui chuchoter les plus tendres consolations.Brusquement, Mmede Ferneuse s’arracha de ses bras:—«Dites-lui tout, mon Père,» supplia-t-elle.Et elle s’élançait en même temps, comme pour fuir l’horreur de l’aveu.Hervé cria:—«Ma mère, restez... Ne me dites rien. Je ne veux rien savoir.»Mais, déjà, elle avait quitté la véranda, le laissant seul en face du missionnaire.Le jeune homme cacha son visage d’une main et écouta le long récit du prêtre.Ce ne furent pas les atténuations ni les explications de celui-ci qui allégèrent pour ce fils la douleur d’apprendre qu’il n’avait pas dans les veines le sang de l’homme dont il portait le nom. D’autres attestations, qui s’élevèrent du plus profond de son âme, l’empêchèrent d’éprouver même l’ombre d’un sentiment qui l’eût torturé plus que tout le reste: le mépris de sa mère, de cette mère qu’il admirait et vénérait comme une créature d’élite, d’exception. La mépriser!... La blâmer!... Dieu, non! Il n’en eut même pas l’impulsion inconsciente, qu’il ne se fût point pardonnée.—«Mon Père,» dit-il à l’octavien, lorsque Eudoxe, avec une incomparable délicatesse, eut tout dit de façon à ce que cet ombrageux cœur filial pût tout entendre, «allez, je vous prie, rassurer ma mère. Annoncez-lui qu’elle m’est plus chère et plus sacrée que jamais. Je fus témoin du long martyre de sa jeunesse, alors qu’elle se dévouait pour le comte Stanislas de Ferneuse, aveugle. Je me suis interdit de juger cet homme égoïste et brutal, tant que j’ai cru à un lien qui m’imposait envers lui le respect. Mais laissez-moi vous le dire, si choquant que ce puisse vous paraître...»Le moine voulut l’interrompre. Il continua:—«Écoutez donc cette pensée en confession. Elle est mauvaise, soit. Je m’en accuse. Mais je suis heureux de ne pas tenir la vie d’un être àqui la fatalité seule avait enchaîné celle dont il fit sa victime. Ma mère... ma pauvre mère!... Ah! qu’elle a dû souffrir!... Et comme je vais l’aimer!»Les larmes jaillirent des yeux du jeune homme. Eudoxe lui dit:—«Je vous approuve, mon enfant, de trouver pour elle un tel élan dans votre cœur, au moment où vous auriez le droit de pleurer sur le chaste rêve de votre jeunesse.—Comment?—Sans doute. Ce rêve de fiançailles est désormais ruiné par un soupçon dont l’âme s’épouvante. Il vous est interdit de penser à mademoiselle de Valcor.»Hervé eut un sourire incrédule et doux. Puis il resta rêveur.—«Vous m’effrayez, mon fils,» reprit l’octavien. «Que dois-je augurer de votre silence?—Mon Père,» dit le jeune homme avec une assurance tranquille, «Micheline n’est pas ma sœur.—Ah! prenez garde,» s’écria sévèrement le religieux. «Une illusion volontaire...—C’est une certitude.—Votre mère elle-même ne l’a pas.—Je la lui donnerai.—Comment?—Je ne sais pas encore. Mais ne craignez rien, mon Père. Je ne reverrai cette jeune fille, je ne penserai à elle comme à ma femme future que lorsque j’aurai trouvé cette preuve, qui échappe toujours, et que je saurai découvrir. En attendant, tout me dit que le sort ne m’a pas condamnéà une erreur monstrueuse, et que l’unique amour de ma vie n’est pas criminel. C’est impossible. Le marquis de Valcor que ma mémoire me peint, n’est pas l’homme qui avait juré à ma mère une fidélité éternelle. Je ne suis pas son fils. Cependant, fût-il un démon d’astuce plus habile encore que nous ne le soupçonnons d’être, il n’aurait pas formé le projet de me donner sa fille, s’il me savait le frère de cet ange pur, qu’il adore. Non, mon Père, ces crimes-là ne sont pas humains. Nous n’avons pas le droit d’en accuser même celui qui nous paraît chargé de bien étranges et mystérieux forfaits.—Votre raisonnement est juste, mon enfant. Mais le raisonnement ne suffit pas en pareille occurrence. Il faut que la vérité éclate d’une façon absolue.—Ce sera mon but et ma tâche,» dit le jeune comte de Ferneuse.
LA DÉFAITE
Hervéde Ferneuse, entre sa mère et le Père Eudoxe, eut bientôt recouvré la santé. Quand les soins les plus immédiats lui eurent été donnés dans le village de ses amis indiens, on s’occupa de l’emmener vers un lieu plus salubre et où rien ne manquerait des conditions indispensables à sa guérison.
Malgré la sensation bienfaisante, presque miraculeuse, dont l’emplissait la présence de sa mère, et sa reconnaissance éblouie d’un si héroïque dévouement, le jeune homme ne quitta pas sans regret l’asile primitif, où il avait passé les jours dans une langueur voluptueuse, analogue au rêve d’un mangeur d’opium. Avec des larmes dans les yeux, il embrassa les humbles êtres qui avaient tâché de lui donner le bonheur tel qu’eux-mêmes le concevaient.
Assis à l’arrière de la pirogue, il regarda s’effacer dans la profondeur verdoyante leurgroupe assemblé sur le rivage et les cabanes brunes sous lesquelles l’eau palpitait entre les piloris. Une mélancolie lui étreignait le cœur. Débile encore et prompt à l’attendrissement, il éprouvait la nostalgie des heures à jamais mortes, qui ne reviendraient plus bercer sa nonchalance fiévreuse sous la magnificence des feuillages, dans une ivresse de chaleur et de silence, de couleurs et de parfums, parmi la dévotion de créatures naïves.
Un peu plus tard, dans la plénitude de ses forces recouvrées, il devait mal comprendre son état d’âme actuel. Vivre, ce serait de nouveau pour lui l’action, la pensée, l’amour, le progrès. Pour le moment, c’était l’abdication de l’orgueil, la passivité du songe, et cette indifférence fataliste, dont la Nature engourdit le cœur de l’homme partout où elle se déploie trop grandiose et trop puissante. Les chartreuses chrétiennes, les monastères bouddhiques, les thébaïdes des solitaires de toutes les religions, n’ont été possibles que dans les déserts, les forêts ou les montagnes, partout où la voix éternelle de la Nature s’élève plus haut que les clameurs éphémères des passions.
—«Mon Hervé,» dit Mmede Ferneuse en pressant la main de son fils, «nous reviendras-tu complètement? Cette vision d’un monde trop différent du nôtre ne te laissera-t-elle pas quelque dédain de la pauvre existence humaine, si factice et si vainement agitée?»
Il sourit, ne répondit pas. Mais la tendre gratitude du regard la rassura.
Cependant le jeune comte de Ferneuse n’avaitpas encore raconté par quelle aventure il se trouvait si avant dans la Selve, chez les Indiens, avec cette balle en pleine chair, qui, en lui paralysant la jambe, en le minant de fièvre, le condamnait certainement à mourir là, loin de la civilisation, loin des siens, si le dévouement maternel n’était venu le sauver d’une fin imminente.
Aussi bien ne recouvra-t-il pas tout de suite assez de lucidité, d’intérêt aux événements, et même de mémoire, pour faire ce récit. Mais, au cours du voyage de retour vers la plus proche ville de la Bolivie, ses facultés se réveillèrent l’une après l’autre.
Il fut assez long, ce voyage en pirogue et en canot, puis à dos de mulet, car on contourna la Valcorie, alors que le plus court chemin eût été de la traverser.
Enfin, le jour arriva où, sur le balcon d’une maison de style espagnol, au flanc d’une colline boisée, au-dessus d’un joli éparpillement de toits roses, dans la verdure, Hervé redevenu lui-même, dit à sa mère et au Père Eudoxe ce qui lui était arrivé.
L’histoire fut simple et brève.
Le jeune homme, venu en ce pays pour découvrir et déjouer les ténébreuses démarches dont Mathias Gaël était chargé par Renaud de Valcor, avait fini, non sans des péripéties et des difficultés inutiles à relater, par rejoindre le contrebandier breton. Dédaigneux du rôle d’espion ou de policier, il alla droit à cet individu. Ouvertement, il lui déclara ses intentions.
—«Je sais,» lui annonça-t-il, «que vousêtes ici pour une louche besogne. On vous a promis de l’argent pour l’accomplir. Moi, je vous en offre le double pour m’y associer. Ce que vous cherchez en ce pays, je le cherche moi-même. Voulez-vous travailler pour mon compte et renoncer à servir les mauvais desseins de qui vous envoie?»
Mathias Gaël repoussa cette proposition avec fureur. Il ne nia pas ce qu’on affirmait, car il n’avait nulle finesse. Mais il ne consentit pas à trahir, car il n’était pas vil.
—«Bien. Je préfère cela,» riposta le comte de Ferneuse. «Entre nous, c’est donc la guerre ouverte. Sachez ceci: Où vous irez, j’irai. Ce que vous entreprendrez, je l’entreprendrai à côté de vous. Et si vous découvrez devant moi ce que vous êtes chargé de rapporter en Europe, je vous le disputerai les armes à la main. Celui de nous qui s’emparera du gage mystérieux ne s’en saisira qu’en enjambant le cadavre de l’autre.»
A ce point du récit, Mmede Ferneuse s’écria:
—«Mon vaillant Hervé! mon pauvre enfant! Mais ce n’est pas à une lutte pareille que j’avais cru t’envoyer. Pourquoi ne requérais-tu pas l’aide de la police, ne faisais-tu pas surveiller cet homme par des argousins quelconques? On m’a dit qu’en ces pays tout se paie. D’ailleurs, ce personnage devait paraître suspect aux autorités elles-mêmes?
—La police? les autorités?» répéta Hervé en souriant. «Vous ne savez pas, ma mère, ce que sont ces pays, où la vie humaine ne compte guère, où chacun se fait justice à soi-même, ets’en tire ensuite avec quelques piastres. Ici, l’ordre ne règne qu’en apparence. On y pratique presque en toute liberté les vices et les vertus de la vie primitive, respect de la parole et de l’hospitalité, inimitiés mortelles et vendettas implacables. L’homme qui vous a promis fidélité, vous pouvez vous fier à lui, fût-il un pauvreseryngueirosà peau rouge. Mais si un autre a juré votre mort, appartînt-il à la race blanche, ne vous trouvez pas sur son chemin. N’entrez pas dans une maison quand vous verrez son cheval attaché à la porte.
—Mais les tribunaux? Mais la justice?»
Hervé eut un léger rire et continua son récit.
Entre lui et Mathias Gaël les choses se passèrent comme il en avait décidé. Ce fut une lutte de ruse et de violence. Chacun d’eux s’entoura d’une troupe d’Indiens guerriers, garde incorruptible, vigilante, qui, une fois le maître adopté, le défendrait, le servirait, jusqu’au dernier souffle.
Ces barbares, n’ayant pas les scrupules d’un comte de Ferneuse, n’hésitaient pas à mettre en œuvre l’espionnage. Et nul être ne pouvait le pratiquer comme ces souples hommes couleur d’ombre, aux sens aiguisés de fauves, à l’agilité silencieuse de singes. L’un d’eux rapporta un jour à Hervé un chiffon de papier sur lequel il avait vu l’adversaire blanc méditer longuement en traçant des signes. Ce feuillet, jeté à la flamme d’un bûcher de campement, puis chassé par le vent, à demi-consumé, fut épié par l’Indien aux aguets. Il attendit une demi-journée et une nuit sans bouger de sacachette, pour aller s’en saisir lorsqu’il crut pouvoir le faire impunément.
Ce papier fut la première chose qu’Hervé rechercha en revenant à la santé. Il le retrouva intact dans son portefeuille. Ses hôtes n’avaient pas plus touché à ce débris sans valeur qu’aux billets de banque et aux lettres de change l’avoisinant.
—«Le voici,» dit-il, en l’étalant sous les yeux du Père Eudoxe et de la comtesse de Ferneuse.
—«C’est un plan. Et il est vraiment fort clair,» observa le religieux.
—«Il me parut encore plus clair,» reprit Hervé, «parce que je connaissais déjà la vallée que figure ce contour en zigzag. Depuis quelque temps, Mathias Gaël tournait autour de cette dépression de terrain, qui se trouve entre Renaudios, le chef-lieu de la Valcorie, et les premiers contreforts des Andes. C’est un vallon étroit, formant comme un fossé entre la région des forêts et celle des montagnes. D’un côté les arbres s’avancent jusqu’au bord. De l’autre, se dresse une aride muraille rocheuse. Dans cette muraille, des filons de sulfure de fer plaquent des taches rougeâtres.
—Ah! c’est cela,» interrompit Eudoxe. «Je m’explique sur le dessin ce mot: «La pierre de sang.»
—Il est exact. A cet endroit, sur le fond blanchâtre du roc, apparaît une sorte de traînée pourpre, qui, en vérité, semble une énorme éclaboussure sanglante.
—En face, sur l’autre marge de la vallée, doitêtre un arbre remarquable, d’après le mot et le signe que je crois déchiffrer.
—Un arbre gigantesque,» reprit Hervé. Un eucalyptus d’un âge et d’une taille qui méritent d’être célèbres, et qui le sont, en effet, même dans ce pays de végétation colossale, où parfois un seul fromager couvre de son ombre plus d’un hectare. Son aspect frappe d’autant plus que, tout autour de lui, la verdure, au contraire, se clairsème et s’abaisse, se maintenant avec peine dans le sol pierreux.
—Qu’est-ce que cette ligne droite, tracée à égale distance de la pierre de sang et de l’eucalyptus, et qui aboutit au fond de la vallée, à un point marqué d’une croix?
—J’ai pensé,» répondit Hervé, «que cette ligne, tracée d’après les indications de monsieur de Valcor, ou copiée sur un plan déjà fait par lui, marquait l’orientation de la sépulture. Puisque, aussi bien, vous le savez, mon Père, c’est une tombe qu’il s’agissait de retrouver... la tombe où l’assassin du véritable marquis aurait enseveli sa victime, et dont il aurait gardé soigneusement la position par des points de repère. Pourquoi? Par quel scrupule? quelle précaution? quelle hantise? Peu importe.
—Ce qu’il aurait fallu retrouver,» remarqua le moine, «ce sont les Indiens qui ont aidé à cette funèbre besogne. Certainement, le criminel n’a pas agi sans aide.
—Croyez-vous que j’aie négligé cette recherche?» répliqua vivement Hervé. «Mais comment espérer qu’elle aboutît? Plus de vingt ans ont passé. Le temps est long, la Selve immense.Et jamais, d’ailleurs, un Indien n’a livré son secret.
—Enfin,» dit le religieux, «comment vous êtes-vous servi, mon cher enfant, de ce tracé si net, qui vous indiquait la place même où Mathias Gaël comptait fouiller le sol. Cette croix marque évidemment le but suprême.
—Comment je m’en suis servi? Ne vous en doutez-vous pas?» s’écria Hervé, regardant tour à tour sa mère et l’octavien. «Je me rendis, avec ma petite troupe résolue, dans ce vallon, qui, par sa solitude et sa sauvagerie, formait bien le cadre d’un tel drame. J’y trouvai, déjà à l’œuvre, Mathias Gaël et ses gens.
—Dieu!» s’écria la comtesse, tremblante. «C’est là qu’eut lieu le combat!
—Vous l’avez deviné, ma mère. Et vous savez ce qui suivit. Je fus vaincu. Je fus blessé. Sans le dévouement de mes Indiens, vous n’auriez plus de fils. Ceux qui survivaient m’emportèrent. J’étais évanoui. Mais j’ai appris par eux que Gaël n’osa pas, devant leur attitude, me poursuivre et m’achever. Pourquoi y eût-il risqué sa vie? Il était maître de la place. Il ne lui restait plus qu’à accomplir tranquillement sa mission.
—De sorte,» s’écria la comtesse frémissante, que ce misérable a violé la tombe où reposait...»
Elle s’interrompit, effrayée du cri qui allait jaillir de son cœur.
Le moine qui connaissait ce cœur, la regarda longuement.
—«Mère,» dit Hervé avec tristesse, «j’ai fait ce que j’ai pu. Vous ne doutez pas...»
Mmede Ferneuse arrêta sa phrase en l’enveloppant de ses bras.
—«Mon fils!... Mon vaillant fils! Je te remercie... Tais-toi... Je te connais bien. Dieu m’est témoin que je ne voulais pas t’exposer à cette horrible aventure. Je sais avec quelle vaillance tu as dû y faire face.»
Un silence suivit. Puis Gaétane murmura:
—«Ainsi, nous ne saurons jamais! L’œuvre ténébreuse du passé reste définitive. Tous mes soupçons ne peuvent arriver à une certitude. Quel était ce témoignage enfermé dans ce vallon sinistre? Rien de ce mystère ne sera jamais éclairci. L’homme de là-bas reste le marquis de Valcor. Il a triomphé de tout!
—Pardon si je ne partage pas votre déception au degré où vous paraissez la ressentir, ma mère,» prononça le jeune comte de Ferneuse avec une douceur pleine de ménagements. «Mais je ne puis concevoir votre état d’âme. Que nous importe la véritable personnalité du marquis de Valcor? J’aime sa fille, et rien ne m’empêchera de l’épouser.»
D’un ton à la fois implacable et désespéré, la comtesse s’écria:
—«Malheureux enfant! Tu n’épouseras pas Micheline, puisque je n’ai pu me prouver à moi-même que son père n’est pas aussi le tien!»
Le père Eudoxe tressaillit et eut un geste comme pour arrêter—trop tardivement—cette terrible phrase, au moment où elle échappait à Mmede Ferneuse. Quant à Hervé, il était devenu d’une pâleur si impressionnante que sa mère crut revoir—avec quelle angoisse!—le spectredouloureux qui lui était apparu dans la hutte indienne, où elle avait eu peine à reconnaître l’enfant bien-aimé.
—«Mon Dieu!... Me faut-il tuer mon fils? Ah! quel châtiment de ma faute!» gémit-elle éperdue.
En même temps, elle glissait sur ses genoux chancelants, comme prête à se prosterner devant lui.
Le moine vint en aide à ces âmes bouleversées.
—«Madame, reprenez courage. Ne vous croyez pas ainsi toujours sous la malédiction du Ciel. Il n’est pas question de châtiment pour nous autres, faibles humains, que broierait la colère divine. Le châtiment, un Autre l’a supporté pour nous. Le Seigneur n’a-t-il pas expié sur la Croix? Et vous, mon fils, ouvrez les bras à votre mère. Si la vérité qu’elle vous fait entrevoir brise votre amour terrestre, supportez vaillamment votre douleur pour l’en consoler, elle, cette mère, qui en souffrira plus que vous.»
Hervé n’avait pas attendu ces mots pour prendre sa mère contre son cœur et lui chuchoter les plus tendres consolations.
Brusquement, Mmede Ferneuse s’arracha de ses bras:
—«Dites-lui tout, mon Père,» supplia-t-elle.
Et elle s’élançait en même temps, comme pour fuir l’horreur de l’aveu.
Hervé cria:
—«Ma mère, restez... Ne me dites rien. Je ne veux rien savoir.»
Mais, déjà, elle avait quitté la véranda, le laissant seul en face du missionnaire.
Le jeune homme cacha son visage d’une main et écouta le long récit du prêtre.
Ce ne furent pas les atténuations ni les explications de celui-ci qui allégèrent pour ce fils la douleur d’apprendre qu’il n’avait pas dans les veines le sang de l’homme dont il portait le nom. D’autres attestations, qui s’élevèrent du plus profond de son âme, l’empêchèrent d’éprouver même l’ombre d’un sentiment qui l’eût torturé plus que tout le reste: le mépris de sa mère, de cette mère qu’il admirait et vénérait comme une créature d’élite, d’exception. La mépriser!... La blâmer!... Dieu, non! Il n’en eut même pas l’impulsion inconsciente, qu’il ne se fût point pardonnée.
—«Mon Père,» dit-il à l’octavien, lorsque Eudoxe, avec une incomparable délicatesse, eut tout dit de façon à ce que cet ombrageux cœur filial pût tout entendre, «allez, je vous prie, rassurer ma mère. Annoncez-lui qu’elle m’est plus chère et plus sacrée que jamais. Je fus témoin du long martyre de sa jeunesse, alors qu’elle se dévouait pour le comte Stanislas de Ferneuse, aveugle. Je me suis interdit de juger cet homme égoïste et brutal, tant que j’ai cru à un lien qui m’imposait envers lui le respect. Mais laissez-moi vous le dire, si choquant que ce puisse vous paraître...»
Le moine voulut l’interrompre. Il continua:
—«Écoutez donc cette pensée en confession. Elle est mauvaise, soit. Je m’en accuse. Mais je suis heureux de ne pas tenir la vie d’un être àqui la fatalité seule avait enchaîné celle dont il fit sa victime. Ma mère... ma pauvre mère!... Ah! qu’elle a dû souffrir!... Et comme je vais l’aimer!»
Les larmes jaillirent des yeux du jeune homme. Eudoxe lui dit:
—«Je vous approuve, mon enfant, de trouver pour elle un tel élan dans votre cœur, au moment où vous auriez le droit de pleurer sur le chaste rêve de votre jeunesse.
—Comment?
—Sans doute. Ce rêve de fiançailles est désormais ruiné par un soupçon dont l’âme s’épouvante. Il vous est interdit de penser à mademoiselle de Valcor.»
Hervé eut un sourire incrédule et doux. Puis il resta rêveur.
—«Vous m’effrayez, mon fils,» reprit l’octavien. «Que dois-je augurer de votre silence?
—Mon Père,» dit le jeune homme avec une assurance tranquille, «Micheline n’est pas ma sœur.
—Ah! prenez garde,» s’écria sévèrement le religieux. «Une illusion volontaire...
—C’est une certitude.
—Votre mère elle-même ne l’a pas.
—Je la lui donnerai.
—Comment?
—Je ne sais pas encore. Mais ne craignez rien, mon Père. Je ne reverrai cette jeune fille, je ne penserai à elle comme à ma femme future que lorsque j’aurai trouvé cette preuve, qui échappe toujours, et que je saurai découvrir. En attendant, tout me dit que le sort ne m’a pas condamnéà une erreur monstrueuse, et que l’unique amour de ma vie n’est pas criminel. C’est impossible. Le marquis de Valcor que ma mémoire me peint, n’est pas l’homme qui avait juré à ma mère une fidélité éternelle. Je ne suis pas son fils. Cependant, fût-il un démon d’astuce plus habile encore que nous ne le soupçonnons d’être, il n’aurait pas formé le projet de me donner sa fille, s’il me savait le frère de cet ange pur, qu’il adore. Non, mon Père, ces crimes-là ne sont pas humains. Nous n’avons pas le droit d’en accuser même celui qui nous paraît chargé de bien étranges et mystérieux forfaits.
—Votre raisonnement est juste, mon enfant. Mais le raisonnement ne suffit pas en pareille occurrence. Il faut que la vérité éclate d’une façon absolue.
—Ce sera mon but et ma tâche,» dit le jeune comte de Ferneuse.