XIIILA PIERRE DE SANGLacomtesse de Ferneuse, son fils et le Père Eudoxe avaient hâte de se rendre dans le vallon où s’était livrée une véritable bataille entre Hervé et Mathias Gaël, secondés par leurs Indiens.Ils ne prévoyaient que trop ce qu’ils y trouveraient. La solitude sauvage et muette, le sol ouvert à l’endroit qu’une croix indiquait sur le plan, et où, sans doute, fut jadis enfoui le corps d’un homme assassiné.Mais rien ne leur dirait plus si les pressentiments de Gaétane l’avaient guidée sur la voie juste, si une victime avait jamais été ensevelie là, ni quelle était cette victime, et si une main fidèle, en se détruisant sous cette terre, avait gardé sur ses os dénudés le gage d’amour, l’anneau rendu au moment de l’adieu, et que l’amant désespéré jura de ne jamais ôter de son doigt.Cette dépouille, cet anneau, brutalement arrachés du sol par des mains violatrices, ne révéleraientplus leur terrible secret. Mathias Gaël avait dû jeter aux vents du désert et aux flots des torrents les ossements desséchés—profanation abominable!—Maintenant il était en route vers l’Europe, rapportant au faux marquis de Valcor la bague si imprudemment laissée par lui à l’homme qu’il avait tué. Et, cette bague, le misérable imposteur aurait sans doute l’audace de la présenter à Gaétane, rappelant à celle-ci sa parole: «Montrez-moi cet anneau, et je vous croirai. Je verrai en vous le Renaud que j’ai aimé.»Que ferait-elle à ce moment-là?Ah! elle arracherait à l’infâme ce gage sacré, elle lui crierait son imposture, elle le tuerait à son tour!...Le tuer?... Non. Impossible. Gaétane était chrétienne... Puis, il y avait son fils... il y avait Micheline... que ce meurtre et ce scandale sépareraient pour toujours. D’ailleurs, où était la certitude absolue qui pourrait la transformer en justicière? L’horreur suprême n’était-elle pas qu’un doute planerait toujours sur son âme?Ces pensées déchiraient Mmede Ferneuse, tandis que leur petite caravane se dirigeait vers la vallée, dont son fils connaissait le chemin.Ils voyageaient à dos de mulets, suivis par l’inévitable escorte des Indiens, qui, eux, allaient à pied. On se rapprochait de la région montagneuse. La forêt n’apparaissait plus que par lambeaux. Les cimes des Andes se dressaient à l’horizon. Le paysage, si nouveau qu’il fût à ses yeux, n’intéressait pas Gaétane. Elle regardait son fils, qui chevauchait en avant. A ses côtés,le Père Eudoxe, devinant tout ce qui s’agitait de douloureux et d’attendri dans cette âme maternelle, respectait sa rêverie silencieuse.Il fallut camper en route, pour une nuit. Car le seul établissement européen voisin du but, était Renaudios, chef-lieu de la Valcorie, et les pèlerins de ce singulier pèlerinage ne se souciaient pas d’y demander asile.Ce fut aux premières heures de la matinée suivante qu’ils descendirent dans le vallon. Matinée resplendissante de ce pays de lumière, où les lignes et les couleurs vibraient dans une atmosphère dorée.Tout de suite, le Père Eudoxe et la comtesse reconnurent les lieux décrits par Hervé. L’âpre gorge s’allongeait entre deux parois inégales, l’une très haute, abrupte et rocheuse, l’autre couronnée de verdure, et surmontée vers son milieu par le splendide eucalyptus. Les racines de l’arbre gigantesque s’agrippaient à la crête même, et quelques-unes descendaient en se tordant comme des serpents monstrueux. Presque directement en face de l’arbre, sur la muraille opposée, se voyait la trace rouge produite par le filon de sulfure, et qui semblait, en effet, une traînée de sang.Il était difficile de marcher au fond de cette tranchée naturelle, à cause de l’amoncellement des pierres. De gros quartiers de roches attestaient des éboulements plus ou moins récents.—«Cette terre est sans cesse en travail,» observa Eudoxe. «Tantôt elle est agitée par des mouvements sismiques, tantôt elle est ravagée par les déluges que forment, en crevantcontre la Cordillère, les nuages condensant ici toute la formidable évaporation des eaux amazoniennes.»En donnant cette explication, il examinait la teinte vive de cette trace rouge, tranchant sur la grisaille des roches. Il se baissa ensuite pour ramasser un fragment qui gisait à ses pieds. L’expression de son visage s’aiguisa dans une attention soudaine. Mais, aussitôt, il fut distrait par un cri de Gaétane.Celle-ci, qui devançait ses compagnons vers le fond de la vallée, là où avait dû être enseveli l’être à jamais cher, le véritable époux de sa jeunesse, s’arrêtait, saisie d’horreur. Sous ses pas venait de surgir une lourde forme ailée qui la frôla presque en fuyant. C’était un vautour, occupé à chercher s’il restait encore un lambeau de chair sur un squelette humain, étalé là, dans la pierraille, et que Mmede Ferneuse n’avait pas tout d’abord distingué du sol poudreux dont il avait la couleur. La vue de ce squelette, coïncidant trop fortement avec les préoccupations de Gaétane, la bouleversa au point que, malgré son extraordinaire énergie, elle faillit s’évanouir. Son fils accourut et la soutint.—«C’est,» dit-il, «un des pauvres diables d’Indiens, qui se sont battus ici, pour ou contre moi, sans rien savoir d’ailleurs, sinon qu’ils avaient engagé leur sang et qu’ils devaient le verser loyalement d’après leur contrat.—Est-ce un Indien?... En es-tu sûr?» balbutia la comtesse, émue jusqu’à l’affolement.—«Ma mère... ma mère... Ne vous troublez pas ainsi. Certes, c’est un Indien. Un coupd’œil à la stature de ce malheureux, à la forme de son crâne, m’en assure. Nous en trouverons d’autres. Huit ou dix peut-être sont restés sur le carreau. Et les vautours seuls se sont chargés de leur sépulture.»Il entraîna Mmede Ferneuse et la fit asseoir à l’écart.—«Demeurez là, mère. Je vais ordonner à notre escorte de rassembler ces tristes restes. Je les ferai déposer dans une fosse sur laquelle on roulera un fragment de roc. Le Père Eudoxe bénira leur tombe. C’est tout ce que nous pouvons pour eux.—Je veux t’accompagner... Je veux les voir tous,» dit la comtesse avec agitation.Hervé la comprit.—«Ayez confiance en moi,» murmura-t-il. «Ne craignez ni une négligence ni une affreuse erreur. Celui auquel vous pensez n’est-il pas mon père?»Elle cacha son visage dans ses mains.Il poursuivit, avec une douceur pleine de caresse et de pitié:—«Hélas! Plût au ciel que sa dépouille sacrée fût encore ici, même ignominieusement exposée comme ces pauvres corps! Mon respect et votre tendresse lui rendraient plus doux son lit éternel. Mais nous ne le verrons pas, lui! Vous pensez bien que les profanateurs ont fait disparaître jusqu’au moindre vestige de ce qui serait pour nous une si chère relique.»Le jeune homme quitta sa mère, près de laquelle il laissa le religieux. Il revint au bout d’une heure.—«Nos Indiens rendent les derniers devoirs aux leurs. Je n’interviens pas dans leur cérémonial. Qu’ils suivent leurs coutumes.» Et il ajouta la citation évangélique: «Laissons les morts ensevelir leurs morts.»—«Tu as été jusqu’au fond de la vallée?» demanda la comtesse.Hervé inclina tristement la tête.—«Qu’as-tu vu?—Hélas! ne vous en doutez-vous pas? Le bandit a bien rempli sa mission et gagné pleinement l’argent qu’on a dû lui promettre. Une énorme excavation a été pratiquée là-bas, à l’endroit même que marquait la croix sur le plan. Ma déduction n’était que trop sûre. Là se trouvait ce que Mathias Gaël est venu chercher de si loin. Et qu’était-ce? Sinon les restes d’une victime, et, sans doute, cette bague dont la signification fut révélée par vous, ma pauvre mère adorée, à l’assassin.—Ainsi, tout est donc bien fini,» murmura Gaétane.Elle voulut voir, elle aussi, les traces de ces fouilles, qui restaient si hautement accusatrices, tout en supprimant la preuve tant cherchée. Quelle ne devait pas être l’importance du secret enfoui là, dans l’éternel silence de cette vallée farouche, pour que le marquis de Valcor eût envoyé si loin, à tant de risques, et dans un tel mystère, un émissaire si résolu, afin de détruire ou de rapporter le témoignage que gardait ici la terre!Gaétane de Ferneuse la regardait, cette terre bouleversée, retournée, fouillée. Son regard parcouraitles moindres interstices de la fosse béante. Espérait-elle y découvrir un vestige de ce qui fut tout l’amour de sa jeunesse et l’enchantement passionné de sa vie? Cet espoir insensé fut déçu. Elle ne vit rien que le cailloutis blanchâtre, le poudreux éventrement de ce sol sec et rocheux.Son fils l’entraîna.Ils retrouvèrent le Père Eudoxe, qui, ayant tiré de sa sacoche une paire de jumelles, s’en servait pour examiner avec attention l’escarpement au-dessus duquel poussait l’eucalyptus géant.—«Regardez,» dit-il à ses compagnons, quand ils le rejoignirent. «Il y a une autre «pierre sanglante». Seulement elle est du côté de l’arbre, celle-ci, et non en face, comme la première.—Oh!» remarqua Hervé, «celle-ci est plus pâle, moins distincte.—Moins distincte, parce que le fouillis de plantes s’est avancé jusque là. Et depuis peu, sans doute. Cet échevèlement de lianes représente une poussée jeune, de moins de vingt années, à coup sûr.» En prononçant ce chiffre, le moine regarda Mmede Ferneuse, qui tressaillit. «Et si elle est plus pâle,» reprit-il, «c’est que l’action du soleil et de l’air ont atténué la coloration de sa surface.—Mais l’action du soleil et de l’air a été la même sur l’autre, dont la nuance est si vive,» s’exclama le jeune comte.Les derniers mots moururent presque sur ses lèvres, sous le coup d’œil que lui lança Eudoxe.Ce coup d’œil, tellement expressif, faisait surgir en lui une idée qui l’éblouissait.—«Comment?... Vous penseriez?...» balbutia-t-il.—«Vous avez étudié la géologie, mon enfant,» lui dit le religieux. «Regardez ces fragments de roche...» (Il en ramassait un à terre.) «Je vais vous donner ma loupe.» (Et il tirait cet instrument de la précieuse sacoche, réceptacle participant de la pharmacie et du laboratoire.) «Examinez ces cristaux. Dites-moi combien d’années vous croyez qu’ils puissent subir, sans s’altérer, au moins extérieurement, les effets de la lumière et de l’humidité. Rappelez-vous que des pluies diluviennes inondent cette région à une certaine époque de l’année.—Je vous en prie,» s’écria la comtesse, «expliquez-vous en termes plus simples pour l’ignorante que je suis. Pendant que mon fils vérifie votre théorie scientifique, dites-moi, mon Père, si elle peut changer quelque chose à ce que nous avons cru voir.—Tout... madame... Tout peut changer d’aspect. Écoutez. Depuis que nous avons mis le pied dans ce vallon, des indices m’ont frappé, que j’étudie, et qui, de minute en minute, accentuent ma conviction. Cette «pierre sanglante», en face de l’eucalyptus, ne devait pas être visible il y a vingt années. Un éboulement récent l’a mise à nu. La seule tache rouge importante qui existait avant elle dans ce vallon, serait donc celle que je viens de vous montrer, sur la paroi que surmonte l’arbre. En ce cas, la ligne qu’il faudrait tirer entre la pierre rouge et cemême arbre, serait perpendiculaire à la direction de la vallée, au lieu de lui être parallèle. Son extrémité toucherait la muraille latérale que vous voyez là, en face de l’eucalyptus, et non celle du fond. La sépulture que nous cherchons serait donc sur un côté du vallon et non à son extrémité.—Mon Dieu!... mon Dieu!...» murmura Gaétane, dans une espèce d’extase reconnaissante.Hervé, moins prompt à l’espoir, dit à Eudoxe:—«Pourquoi, cependant, Mathias Gaël n’aurait-il pas tenu compte de cette seconde pierre rouge?—En teniez-vous compte vous-même?» riposta le moine. «L’éclat de la première ne vous a-t-il pas trompé, jusqu’à ne pas même remarquer l’autre, dont la coloration vous aurait frappé sans cela? Ce Gaël n’est qu’une brute ignare. Comment aurait-il démêlé ce qui échappait à un homme cultivé, tel que vous? à un savant même... Car votre vocation...—Un pauvre savant,» sourit Hervé. «Mais, mon Père, alors, selon vous, Mathias n’aurait rien trouvé là-bas?—Rien. Et ce qui me confirme dans cette idée, c’est que le sol est remué sur une étendue beaucoup plus considérable qu’il n’eût été nécessaire avec un point de repère exact. Ces fouilles représentent un travail énorme, désespéré.—On le recommencera. Gaël reviendra ici.—Prévenons-le!» s’écria Gaétane. «Hervé,ordonne à tes Indiens de creuser la terre immédiatement.—Laissez-moi prendre l’orientation précise,» dit l’octavien.Après les calculs préliminaires et au moment du premier coup de pioche, les trois amis échangèrent quelques réflexions sur ce qu’ils pouvaient avoir à craindre d’un retour offensif du contrebandier. Probablement, Gaël ne reviendrait pas de sitôt. Il devait avoir redemandé de nouvelles instructions au marquis de Valcor. Il les attendait dans quelque cité bolivienne, où il goûtait les plaisirs d’une existence désormais large et assurée. Nulle hâte ne le pressait maintenant. Il avait vu le jeune comte de Ferneuse emporté mourant par les Indiens vers leurs retraites pleines de miasmes et de fièvres. Pourquoi le craindre? Celui-ci n’en savait d’ailleurs pas plus que lui-même sur l’emplacement secret, puisque Hervé en avait été réduit à l’épier et à le suivre.—«Il y a déjà deux ou trois mois que nous nous sommes battus dans cette vallée,» observa le jeune homme. «Mathias peut être en possession des renseignements du marquis.—Ce serait un bien étrange hasard qu’il survînt justement aujourd’hui,» fit la comtesse.—«N’importe!» dit le moine. «Nous allons faire garder par des sentinelles la trouée qui donne accès au vallon.—Vous ne craignez rien, n’est-ce pas, mère?» demanda tout bas Hervé, en entourant celle-ci de ses bras.—«Moi, craindre?...» sourit-elle.Son fils la considéra avec une tendre fierté. Elle était si belle, si vaillante, et même si jeune, dans son costume de chasse à jupe courte, le revolver à la ceinture, ses admirables cheveux blonds ombragés par le feutre gris à larges bords, lesombrerodu pays.Cependant les pics des Indiens fouillaient la terre, faisaient sauter les mottes sèches, les cailloux sonores, avec parfois des étincelles, pâles dans l’éclatante clarté du jour tropical.Leur travail n’était pas encore très avancé, quand ils le suspendirent, pour sauter sur leurs armes. Là-haut, vers l’entrée du sentier, des coups de feu venaient de retentir.La plupart des Indiens n’étaient armés que de zagaies, d’arcs et de flèches. Quelques-uns pourtant connaissaient le maniement des fusils et en portaient. Le Père Eudoxe les rassembla, et se hâta de remonter le vallon, avec la décision et la bravoure d’un vieux capitaine, tandis qu’Hervé s’énervait, partagé entre le désir de courir en avant et celui de ne pas quitter sa mère. Celle-ci mit fin à son hésitation, en s’élançant elle-même du côté du danger. Rien n’aurait pu la retenir. Son fils n’avait qu’à la suivre.Cette fois, cependant, il n’y eut point de bataille. En arrivant à l’entrée du vallon, sur l’espèce de ravine qui formait sentier en y donnant accès, les trois amis eurent la surprise de se trouver devant le cadavre de Mathias Gaël.Ils eurent vite reconstitué la scène telle qu’elle venait de se passer. Le contrebandier breton arrivait avec trois ou quatre compagnons indiens seulement. Car, depuis la disparitiond’Hervé,—qu’il devait croire mort après tant de semaines,—il ne prévoyait pas que personne pût le déranger dans ses perquisitions en cet endroit désert. Peut-être y revenait-il fréquemment, acharné à découvrir le secret. Peut-être avait-il attendu et reçu enfin des instructions précises. Le fait est qu’il s’avançait en toute sécurité, lorsqu’il avait vu se dresser en travers de sa route l’Indien qu’Hervé avait placé en sentinelle. Mathias avait menacé l’indigène de son revolver, sachant l’argument irrésistible sur ses pareils. Le pauvre diable n’eût pas manqué, en effet, de s’y rendre, s’il n’avait eu ce stimulant de la foi jurée, qui rend ces barbares inaccessibles à toute crainte. Fidèle à sa consigne comme un grenadier du Petit Caporal, l’Indien avait épaulé un mauvais fusil, dont il était armé. Avant même qu’il eût achevé le geste, l’Européen l’abattait d’un coup de revolver. C’est alors qu’un compagnon de l’Indien, posté sur une éminence, et que Gaël ne voyait pas, envoya à celui-ci une flèche, qui, pénétrant dans l’œil droit, tua le Breton tout net. Les détonations entendues ensuite provenaient d’une décharge faite au hasard par les guerriers sauvages des deux escortes.Ceux de Mathias n’étant pas en nombre se replièrent, en emportant,—suivant leur inéluctable coutume,—le corps de leur chef, et en protestant qu’ils le vengeraient. On les laissa faire. De même, Hervé donna aux siens toute liberté d’ensevelir à leur guise la sentinelle morte.Quelques-uns d’entre eux remontèrent avecle corps en haut de l’escarpement, pour enterrer leur frère au pied d’un arbre, afin que son âme, en quittant le corps, trouvât les échelons naturels des branches pour s’élever plus aisément au ciel. Et, naturellement, ils choisirent l’eucalyptus géant, dont la cime touchait au séjour des esprits heureux.En bas, tâchant de devancer les ombres du soir, qui, déjà, envahissaient le vallon, le jeune comte de Ferneuse et sa mère activaient le travail des fossoyeurs. Une émotion indicible les étreignait. Maintenant ils avaient la certitude de toucher au but. Le retour de Mathias Gaël ne signifiait-il pas que cette solitude rocheuse gardait toujours son mystérieux dépôt. La mort de cet adversaire qui avait failli ôter à Gaétane son fils,—mort que, d’ailleurs, ils n’eussent pas ordonnée, s’ils avaient pu saisir Mathias vivant,—ne leur laissait guère de regret ou de remords.Toutefois l’incident tragique solennisait encore cette heure, déjà si solennelle. Le devoir lugubre et sacré qui les amenait ici de la France lointaine, l’espoir mêlé d’une espèce d’horreur qui les tenait haletants, la sauvagerie du lieu, les silhouettes étranges des Indiens, l’air vibrant de souffles jamais respirés, les dernières flammes du jour déclinant dans un ciel inconnu, tout contribuait à multiplier leur sensation jusqu’au vertige. Ils éprouvaient cette impression de rêve qui remplit l’âme quand un émoi trop extraordinaire la soulève, pour ainsi dire, au-dessus de la vie. Et telle était l’exaltation de tout leur être qu’ils accueillirent comme une chose simple,dans ce domaine de l’inouï, l’apparition de ce que leur désir appelait si fortement.Un coup de pioche mit à jour un ossement humain.—«Arrêtez ces hommes! Arrêtez-les!» cria Mmede Ferneuse.Le Père Eudoxe transmit son ordre aux Indiens, puis la regarda, étonné, comme pour lui en demander l’explication.—«C’est à nous, maintenant, de continuer,» dit-elle, «Mon Père, Hervé, aidez-moi. Enlevons cette terre miette à miette, avec précaution. Et que nulle main étrangère ne touche plus à ce qui gît ici.»A partir de cet instant, les trois Européens, seuls, continuèrent la fouille,—Dieu sait avec quel soin, quel respect minutieux, ils enlevaient par toutes petites masses la terre sèche et friable!—une terre que le Père Eudoxe déclara saline et propre à conserver ce qu’on lui confiait.D’ailleurs, il avait déjà observé que la disposition de la sépulture devait préserver une dépouille humaine de la dispersion par les eaux, à la saison des pluies, car on remarquait au-dessous un lit de roc creusé légèrement en forme de vaisseau, dans lequel ne pouvait se produire qu’un tassement protecteur.Autour de cette femme et de ces deux hommes qui, dans leur émotion grave, paraissaient accomplir un rite religieux, les Indiens, curieux peut-être, mais ne laissant voir aucune impression sur leurs visages immobiles, contemplaient cette scène étrange. Bientôt vint un instant où cesâmes lointaines durent, même en leurs ténèbres fatalistes, sentir passer le souffle d’une vie plus profonde, chargée de douleurs et de joies qu’ils ignoraient, de passions plus subtiles et plus ardentes que les leurs. Autour de la fosse béante, le religieux, la comtesse et son fils étaient tombés à genoux.Sur le lit de terre grise, s’étendait un squ elette, dont la forme générale demeurait distincte, tant on lìavait découvert avec délicatesse. Tous les os gardaient leurs places respectives. Sur le crâne, quelques touffes de cheveux restaient encore. Autour de la taille apparaissait un lambeau noirâtre, qui devait être le débris d’un ceinturon de cuir, dont on distinguait vaguement la boucle. Vers les pieds, également se reconnaissaient del débris de chasseures.Mais que ce qui attirait surtout les yeux, c’était au petit doigt de la main gauche, autour de l’os fin, qui formait la phalange, un anneau d’or à pein terni par quelques adhéerences poudreuses, et qui brillait mystérieusement dans un dernier rayon du soir.
XIIILA PIERRE DE SANGLacomtesse de Ferneuse, son fils et le Père Eudoxe avaient hâte de se rendre dans le vallon où s’était livrée une véritable bataille entre Hervé et Mathias Gaël, secondés par leurs Indiens.Ils ne prévoyaient que trop ce qu’ils y trouveraient. La solitude sauvage et muette, le sol ouvert à l’endroit qu’une croix indiquait sur le plan, et où, sans doute, fut jadis enfoui le corps d’un homme assassiné.Mais rien ne leur dirait plus si les pressentiments de Gaétane l’avaient guidée sur la voie juste, si une victime avait jamais été ensevelie là, ni quelle était cette victime, et si une main fidèle, en se détruisant sous cette terre, avait gardé sur ses os dénudés le gage d’amour, l’anneau rendu au moment de l’adieu, et que l’amant désespéré jura de ne jamais ôter de son doigt.Cette dépouille, cet anneau, brutalement arrachés du sol par des mains violatrices, ne révéleraientplus leur terrible secret. Mathias Gaël avait dû jeter aux vents du désert et aux flots des torrents les ossements desséchés—profanation abominable!—Maintenant il était en route vers l’Europe, rapportant au faux marquis de Valcor la bague si imprudemment laissée par lui à l’homme qu’il avait tué. Et, cette bague, le misérable imposteur aurait sans doute l’audace de la présenter à Gaétane, rappelant à celle-ci sa parole: «Montrez-moi cet anneau, et je vous croirai. Je verrai en vous le Renaud que j’ai aimé.»Que ferait-elle à ce moment-là?Ah! elle arracherait à l’infâme ce gage sacré, elle lui crierait son imposture, elle le tuerait à son tour!...Le tuer?... Non. Impossible. Gaétane était chrétienne... Puis, il y avait son fils... il y avait Micheline... que ce meurtre et ce scandale sépareraient pour toujours. D’ailleurs, où était la certitude absolue qui pourrait la transformer en justicière? L’horreur suprême n’était-elle pas qu’un doute planerait toujours sur son âme?Ces pensées déchiraient Mmede Ferneuse, tandis que leur petite caravane se dirigeait vers la vallée, dont son fils connaissait le chemin.Ils voyageaient à dos de mulets, suivis par l’inévitable escorte des Indiens, qui, eux, allaient à pied. On se rapprochait de la région montagneuse. La forêt n’apparaissait plus que par lambeaux. Les cimes des Andes se dressaient à l’horizon. Le paysage, si nouveau qu’il fût à ses yeux, n’intéressait pas Gaétane. Elle regardait son fils, qui chevauchait en avant. A ses côtés,le Père Eudoxe, devinant tout ce qui s’agitait de douloureux et d’attendri dans cette âme maternelle, respectait sa rêverie silencieuse.Il fallut camper en route, pour une nuit. Car le seul établissement européen voisin du but, était Renaudios, chef-lieu de la Valcorie, et les pèlerins de ce singulier pèlerinage ne se souciaient pas d’y demander asile.Ce fut aux premières heures de la matinée suivante qu’ils descendirent dans le vallon. Matinée resplendissante de ce pays de lumière, où les lignes et les couleurs vibraient dans une atmosphère dorée.Tout de suite, le Père Eudoxe et la comtesse reconnurent les lieux décrits par Hervé. L’âpre gorge s’allongeait entre deux parois inégales, l’une très haute, abrupte et rocheuse, l’autre couronnée de verdure, et surmontée vers son milieu par le splendide eucalyptus. Les racines de l’arbre gigantesque s’agrippaient à la crête même, et quelques-unes descendaient en se tordant comme des serpents monstrueux. Presque directement en face de l’arbre, sur la muraille opposée, se voyait la trace rouge produite par le filon de sulfure, et qui semblait, en effet, une traînée de sang.Il était difficile de marcher au fond de cette tranchée naturelle, à cause de l’amoncellement des pierres. De gros quartiers de roches attestaient des éboulements plus ou moins récents.—«Cette terre est sans cesse en travail,» observa Eudoxe. «Tantôt elle est agitée par des mouvements sismiques, tantôt elle est ravagée par les déluges que forment, en crevantcontre la Cordillère, les nuages condensant ici toute la formidable évaporation des eaux amazoniennes.»En donnant cette explication, il examinait la teinte vive de cette trace rouge, tranchant sur la grisaille des roches. Il se baissa ensuite pour ramasser un fragment qui gisait à ses pieds. L’expression de son visage s’aiguisa dans une attention soudaine. Mais, aussitôt, il fut distrait par un cri de Gaétane.Celle-ci, qui devançait ses compagnons vers le fond de la vallée, là où avait dû être enseveli l’être à jamais cher, le véritable époux de sa jeunesse, s’arrêtait, saisie d’horreur. Sous ses pas venait de surgir une lourde forme ailée qui la frôla presque en fuyant. C’était un vautour, occupé à chercher s’il restait encore un lambeau de chair sur un squelette humain, étalé là, dans la pierraille, et que Mmede Ferneuse n’avait pas tout d’abord distingué du sol poudreux dont il avait la couleur. La vue de ce squelette, coïncidant trop fortement avec les préoccupations de Gaétane, la bouleversa au point que, malgré son extraordinaire énergie, elle faillit s’évanouir. Son fils accourut et la soutint.—«C’est,» dit-il, «un des pauvres diables d’Indiens, qui se sont battus ici, pour ou contre moi, sans rien savoir d’ailleurs, sinon qu’ils avaient engagé leur sang et qu’ils devaient le verser loyalement d’après leur contrat.—Est-ce un Indien?... En es-tu sûr?» balbutia la comtesse, émue jusqu’à l’affolement.—«Ma mère... ma mère... Ne vous troublez pas ainsi. Certes, c’est un Indien. Un coupd’œil à la stature de ce malheureux, à la forme de son crâne, m’en assure. Nous en trouverons d’autres. Huit ou dix peut-être sont restés sur le carreau. Et les vautours seuls se sont chargés de leur sépulture.»Il entraîna Mmede Ferneuse et la fit asseoir à l’écart.—«Demeurez là, mère. Je vais ordonner à notre escorte de rassembler ces tristes restes. Je les ferai déposer dans une fosse sur laquelle on roulera un fragment de roc. Le Père Eudoxe bénira leur tombe. C’est tout ce que nous pouvons pour eux.—Je veux t’accompagner... Je veux les voir tous,» dit la comtesse avec agitation.Hervé la comprit.—«Ayez confiance en moi,» murmura-t-il. «Ne craignez ni une négligence ni une affreuse erreur. Celui auquel vous pensez n’est-il pas mon père?»Elle cacha son visage dans ses mains.Il poursuivit, avec une douceur pleine de caresse et de pitié:—«Hélas! Plût au ciel que sa dépouille sacrée fût encore ici, même ignominieusement exposée comme ces pauvres corps! Mon respect et votre tendresse lui rendraient plus doux son lit éternel. Mais nous ne le verrons pas, lui! Vous pensez bien que les profanateurs ont fait disparaître jusqu’au moindre vestige de ce qui serait pour nous une si chère relique.»Le jeune homme quitta sa mère, près de laquelle il laissa le religieux. Il revint au bout d’une heure.—«Nos Indiens rendent les derniers devoirs aux leurs. Je n’interviens pas dans leur cérémonial. Qu’ils suivent leurs coutumes.» Et il ajouta la citation évangélique: «Laissons les morts ensevelir leurs morts.»—«Tu as été jusqu’au fond de la vallée?» demanda la comtesse.Hervé inclina tristement la tête.—«Qu’as-tu vu?—Hélas! ne vous en doutez-vous pas? Le bandit a bien rempli sa mission et gagné pleinement l’argent qu’on a dû lui promettre. Une énorme excavation a été pratiquée là-bas, à l’endroit même que marquait la croix sur le plan. Ma déduction n’était que trop sûre. Là se trouvait ce que Mathias Gaël est venu chercher de si loin. Et qu’était-ce? Sinon les restes d’une victime, et, sans doute, cette bague dont la signification fut révélée par vous, ma pauvre mère adorée, à l’assassin.—Ainsi, tout est donc bien fini,» murmura Gaétane.Elle voulut voir, elle aussi, les traces de ces fouilles, qui restaient si hautement accusatrices, tout en supprimant la preuve tant cherchée. Quelle ne devait pas être l’importance du secret enfoui là, dans l’éternel silence de cette vallée farouche, pour que le marquis de Valcor eût envoyé si loin, à tant de risques, et dans un tel mystère, un émissaire si résolu, afin de détruire ou de rapporter le témoignage que gardait ici la terre!Gaétane de Ferneuse la regardait, cette terre bouleversée, retournée, fouillée. Son regard parcouraitles moindres interstices de la fosse béante. Espérait-elle y découvrir un vestige de ce qui fut tout l’amour de sa jeunesse et l’enchantement passionné de sa vie? Cet espoir insensé fut déçu. Elle ne vit rien que le cailloutis blanchâtre, le poudreux éventrement de ce sol sec et rocheux.Son fils l’entraîna.Ils retrouvèrent le Père Eudoxe, qui, ayant tiré de sa sacoche une paire de jumelles, s’en servait pour examiner avec attention l’escarpement au-dessus duquel poussait l’eucalyptus géant.—«Regardez,» dit-il à ses compagnons, quand ils le rejoignirent. «Il y a une autre «pierre sanglante». Seulement elle est du côté de l’arbre, celle-ci, et non en face, comme la première.—Oh!» remarqua Hervé, «celle-ci est plus pâle, moins distincte.—Moins distincte, parce que le fouillis de plantes s’est avancé jusque là. Et depuis peu, sans doute. Cet échevèlement de lianes représente une poussée jeune, de moins de vingt années, à coup sûr.» En prononçant ce chiffre, le moine regarda Mmede Ferneuse, qui tressaillit. «Et si elle est plus pâle,» reprit-il, «c’est que l’action du soleil et de l’air ont atténué la coloration de sa surface.—Mais l’action du soleil et de l’air a été la même sur l’autre, dont la nuance est si vive,» s’exclama le jeune comte.Les derniers mots moururent presque sur ses lèvres, sous le coup d’œil que lui lança Eudoxe.Ce coup d’œil, tellement expressif, faisait surgir en lui une idée qui l’éblouissait.—«Comment?... Vous penseriez?...» balbutia-t-il.—«Vous avez étudié la géologie, mon enfant,» lui dit le religieux. «Regardez ces fragments de roche...» (Il en ramassait un à terre.) «Je vais vous donner ma loupe.» (Et il tirait cet instrument de la précieuse sacoche, réceptacle participant de la pharmacie et du laboratoire.) «Examinez ces cristaux. Dites-moi combien d’années vous croyez qu’ils puissent subir, sans s’altérer, au moins extérieurement, les effets de la lumière et de l’humidité. Rappelez-vous que des pluies diluviennes inondent cette région à une certaine époque de l’année.—Je vous en prie,» s’écria la comtesse, «expliquez-vous en termes plus simples pour l’ignorante que je suis. Pendant que mon fils vérifie votre théorie scientifique, dites-moi, mon Père, si elle peut changer quelque chose à ce que nous avons cru voir.—Tout... madame... Tout peut changer d’aspect. Écoutez. Depuis que nous avons mis le pied dans ce vallon, des indices m’ont frappé, que j’étudie, et qui, de minute en minute, accentuent ma conviction. Cette «pierre sanglante», en face de l’eucalyptus, ne devait pas être visible il y a vingt années. Un éboulement récent l’a mise à nu. La seule tache rouge importante qui existait avant elle dans ce vallon, serait donc celle que je viens de vous montrer, sur la paroi que surmonte l’arbre. En ce cas, la ligne qu’il faudrait tirer entre la pierre rouge et cemême arbre, serait perpendiculaire à la direction de la vallée, au lieu de lui être parallèle. Son extrémité toucherait la muraille latérale que vous voyez là, en face de l’eucalyptus, et non celle du fond. La sépulture que nous cherchons serait donc sur un côté du vallon et non à son extrémité.—Mon Dieu!... mon Dieu!...» murmura Gaétane, dans une espèce d’extase reconnaissante.Hervé, moins prompt à l’espoir, dit à Eudoxe:—«Pourquoi, cependant, Mathias Gaël n’aurait-il pas tenu compte de cette seconde pierre rouge?—En teniez-vous compte vous-même?» riposta le moine. «L’éclat de la première ne vous a-t-il pas trompé, jusqu’à ne pas même remarquer l’autre, dont la coloration vous aurait frappé sans cela? Ce Gaël n’est qu’une brute ignare. Comment aurait-il démêlé ce qui échappait à un homme cultivé, tel que vous? à un savant même... Car votre vocation...—Un pauvre savant,» sourit Hervé. «Mais, mon Père, alors, selon vous, Mathias n’aurait rien trouvé là-bas?—Rien. Et ce qui me confirme dans cette idée, c’est que le sol est remué sur une étendue beaucoup plus considérable qu’il n’eût été nécessaire avec un point de repère exact. Ces fouilles représentent un travail énorme, désespéré.—On le recommencera. Gaël reviendra ici.—Prévenons-le!» s’écria Gaétane. «Hervé,ordonne à tes Indiens de creuser la terre immédiatement.—Laissez-moi prendre l’orientation précise,» dit l’octavien.Après les calculs préliminaires et au moment du premier coup de pioche, les trois amis échangèrent quelques réflexions sur ce qu’ils pouvaient avoir à craindre d’un retour offensif du contrebandier. Probablement, Gaël ne reviendrait pas de sitôt. Il devait avoir redemandé de nouvelles instructions au marquis de Valcor. Il les attendait dans quelque cité bolivienne, où il goûtait les plaisirs d’une existence désormais large et assurée. Nulle hâte ne le pressait maintenant. Il avait vu le jeune comte de Ferneuse emporté mourant par les Indiens vers leurs retraites pleines de miasmes et de fièvres. Pourquoi le craindre? Celui-ci n’en savait d’ailleurs pas plus que lui-même sur l’emplacement secret, puisque Hervé en avait été réduit à l’épier et à le suivre.—«Il y a déjà deux ou trois mois que nous nous sommes battus dans cette vallée,» observa le jeune homme. «Mathias peut être en possession des renseignements du marquis.—Ce serait un bien étrange hasard qu’il survînt justement aujourd’hui,» fit la comtesse.—«N’importe!» dit le moine. «Nous allons faire garder par des sentinelles la trouée qui donne accès au vallon.—Vous ne craignez rien, n’est-ce pas, mère?» demanda tout bas Hervé, en entourant celle-ci de ses bras.—«Moi, craindre?...» sourit-elle.Son fils la considéra avec une tendre fierté. Elle était si belle, si vaillante, et même si jeune, dans son costume de chasse à jupe courte, le revolver à la ceinture, ses admirables cheveux blonds ombragés par le feutre gris à larges bords, lesombrerodu pays.Cependant les pics des Indiens fouillaient la terre, faisaient sauter les mottes sèches, les cailloux sonores, avec parfois des étincelles, pâles dans l’éclatante clarté du jour tropical.Leur travail n’était pas encore très avancé, quand ils le suspendirent, pour sauter sur leurs armes. Là-haut, vers l’entrée du sentier, des coups de feu venaient de retentir.La plupart des Indiens n’étaient armés que de zagaies, d’arcs et de flèches. Quelques-uns pourtant connaissaient le maniement des fusils et en portaient. Le Père Eudoxe les rassembla, et se hâta de remonter le vallon, avec la décision et la bravoure d’un vieux capitaine, tandis qu’Hervé s’énervait, partagé entre le désir de courir en avant et celui de ne pas quitter sa mère. Celle-ci mit fin à son hésitation, en s’élançant elle-même du côté du danger. Rien n’aurait pu la retenir. Son fils n’avait qu’à la suivre.Cette fois, cependant, il n’y eut point de bataille. En arrivant à l’entrée du vallon, sur l’espèce de ravine qui formait sentier en y donnant accès, les trois amis eurent la surprise de se trouver devant le cadavre de Mathias Gaël.Ils eurent vite reconstitué la scène telle qu’elle venait de se passer. Le contrebandier breton arrivait avec trois ou quatre compagnons indiens seulement. Car, depuis la disparitiond’Hervé,—qu’il devait croire mort après tant de semaines,—il ne prévoyait pas que personne pût le déranger dans ses perquisitions en cet endroit désert. Peut-être y revenait-il fréquemment, acharné à découvrir le secret. Peut-être avait-il attendu et reçu enfin des instructions précises. Le fait est qu’il s’avançait en toute sécurité, lorsqu’il avait vu se dresser en travers de sa route l’Indien qu’Hervé avait placé en sentinelle. Mathias avait menacé l’indigène de son revolver, sachant l’argument irrésistible sur ses pareils. Le pauvre diable n’eût pas manqué, en effet, de s’y rendre, s’il n’avait eu ce stimulant de la foi jurée, qui rend ces barbares inaccessibles à toute crainte. Fidèle à sa consigne comme un grenadier du Petit Caporal, l’Indien avait épaulé un mauvais fusil, dont il était armé. Avant même qu’il eût achevé le geste, l’Européen l’abattait d’un coup de revolver. C’est alors qu’un compagnon de l’Indien, posté sur une éminence, et que Gaël ne voyait pas, envoya à celui-ci une flèche, qui, pénétrant dans l’œil droit, tua le Breton tout net. Les détonations entendues ensuite provenaient d’une décharge faite au hasard par les guerriers sauvages des deux escortes.Ceux de Mathias n’étant pas en nombre se replièrent, en emportant,—suivant leur inéluctable coutume,—le corps de leur chef, et en protestant qu’ils le vengeraient. On les laissa faire. De même, Hervé donna aux siens toute liberté d’ensevelir à leur guise la sentinelle morte.Quelques-uns d’entre eux remontèrent avecle corps en haut de l’escarpement, pour enterrer leur frère au pied d’un arbre, afin que son âme, en quittant le corps, trouvât les échelons naturels des branches pour s’élever plus aisément au ciel. Et, naturellement, ils choisirent l’eucalyptus géant, dont la cime touchait au séjour des esprits heureux.En bas, tâchant de devancer les ombres du soir, qui, déjà, envahissaient le vallon, le jeune comte de Ferneuse et sa mère activaient le travail des fossoyeurs. Une émotion indicible les étreignait. Maintenant ils avaient la certitude de toucher au but. Le retour de Mathias Gaël ne signifiait-il pas que cette solitude rocheuse gardait toujours son mystérieux dépôt. La mort de cet adversaire qui avait failli ôter à Gaétane son fils,—mort que, d’ailleurs, ils n’eussent pas ordonnée, s’ils avaient pu saisir Mathias vivant,—ne leur laissait guère de regret ou de remords.Toutefois l’incident tragique solennisait encore cette heure, déjà si solennelle. Le devoir lugubre et sacré qui les amenait ici de la France lointaine, l’espoir mêlé d’une espèce d’horreur qui les tenait haletants, la sauvagerie du lieu, les silhouettes étranges des Indiens, l’air vibrant de souffles jamais respirés, les dernières flammes du jour déclinant dans un ciel inconnu, tout contribuait à multiplier leur sensation jusqu’au vertige. Ils éprouvaient cette impression de rêve qui remplit l’âme quand un émoi trop extraordinaire la soulève, pour ainsi dire, au-dessus de la vie. Et telle était l’exaltation de tout leur être qu’ils accueillirent comme une chose simple,dans ce domaine de l’inouï, l’apparition de ce que leur désir appelait si fortement.Un coup de pioche mit à jour un ossement humain.—«Arrêtez ces hommes! Arrêtez-les!» cria Mmede Ferneuse.Le Père Eudoxe transmit son ordre aux Indiens, puis la regarda, étonné, comme pour lui en demander l’explication.—«C’est à nous, maintenant, de continuer,» dit-elle, «Mon Père, Hervé, aidez-moi. Enlevons cette terre miette à miette, avec précaution. Et que nulle main étrangère ne touche plus à ce qui gît ici.»A partir de cet instant, les trois Européens, seuls, continuèrent la fouille,—Dieu sait avec quel soin, quel respect minutieux, ils enlevaient par toutes petites masses la terre sèche et friable!—une terre que le Père Eudoxe déclara saline et propre à conserver ce qu’on lui confiait.D’ailleurs, il avait déjà observé que la disposition de la sépulture devait préserver une dépouille humaine de la dispersion par les eaux, à la saison des pluies, car on remarquait au-dessous un lit de roc creusé légèrement en forme de vaisseau, dans lequel ne pouvait se produire qu’un tassement protecteur.Autour de cette femme et de ces deux hommes qui, dans leur émotion grave, paraissaient accomplir un rite religieux, les Indiens, curieux peut-être, mais ne laissant voir aucune impression sur leurs visages immobiles, contemplaient cette scène étrange. Bientôt vint un instant où cesâmes lointaines durent, même en leurs ténèbres fatalistes, sentir passer le souffle d’une vie plus profonde, chargée de douleurs et de joies qu’ils ignoraient, de passions plus subtiles et plus ardentes que les leurs. Autour de la fosse béante, le religieux, la comtesse et son fils étaient tombés à genoux.Sur le lit de terre grise, s’étendait un squ elette, dont la forme générale demeurait distincte, tant on lìavait découvert avec délicatesse. Tous les os gardaient leurs places respectives. Sur le crâne, quelques touffes de cheveux restaient encore. Autour de la taille apparaissait un lambeau noirâtre, qui devait être le débris d’un ceinturon de cuir, dont on distinguait vaguement la boucle. Vers les pieds, également se reconnaissaient del débris de chasseures.Mais que ce qui attirait surtout les yeux, c’était au petit doigt de la main gauche, autour de l’os fin, qui formait la phalange, un anneau d’or à pein terni par quelques adhéerences poudreuses, et qui brillait mystérieusement dans un dernier rayon du soir.
LA PIERRE DE SANG
Lacomtesse de Ferneuse, son fils et le Père Eudoxe avaient hâte de se rendre dans le vallon où s’était livrée une véritable bataille entre Hervé et Mathias Gaël, secondés par leurs Indiens.
Ils ne prévoyaient que trop ce qu’ils y trouveraient. La solitude sauvage et muette, le sol ouvert à l’endroit qu’une croix indiquait sur le plan, et où, sans doute, fut jadis enfoui le corps d’un homme assassiné.
Mais rien ne leur dirait plus si les pressentiments de Gaétane l’avaient guidée sur la voie juste, si une victime avait jamais été ensevelie là, ni quelle était cette victime, et si une main fidèle, en se détruisant sous cette terre, avait gardé sur ses os dénudés le gage d’amour, l’anneau rendu au moment de l’adieu, et que l’amant désespéré jura de ne jamais ôter de son doigt.
Cette dépouille, cet anneau, brutalement arrachés du sol par des mains violatrices, ne révéleraientplus leur terrible secret. Mathias Gaël avait dû jeter aux vents du désert et aux flots des torrents les ossements desséchés—profanation abominable!—Maintenant il était en route vers l’Europe, rapportant au faux marquis de Valcor la bague si imprudemment laissée par lui à l’homme qu’il avait tué. Et, cette bague, le misérable imposteur aurait sans doute l’audace de la présenter à Gaétane, rappelant à celle-ci sa parole: «Montrez-moi cet anneau, et je vous croirai. Je verrai en vous le Renaud que j’ai aimé.»
Que ferait-elle à ce moment-là?
Ah! elle arracherait à l’infâme ce gage sacré, elle lui crierait son imposture, elle le tuerait à son tour!...
Le tuer?... Non. Impossible. Gaétane était chrétienne... Puis, il y avait son fils... il y avait Micheline... que ce meurtre et ce scandale sépareraient pour toujours. D’ailleurs, où était la certitude absolue qui pourrait la transformer en justicière? L’horreur suprême n’était-elle pas qu’un doute planerait toujours sur son âme?
Ces pensées déchiraient Mmede Ferneuse, tandis que leur petite caravane se dirigeait vers la vallée, dont son fils connaissait le chemin.
Ils voyageaient à dos de mulets, suivis par l’inévitable escorte des Indiens, qui, eux, allaient à pied. On se rapprochait de la région montagneuse. La forêt n’apparaissait plus que par lambeaux. Les cimes des Andes se dressaient à l’horizon. Le paysage, si nouveau qu’il fût à ses yeux, n’intéressait pas Gaétane. Elle regardait son fils, qui chevauchait en avant. A ses côtés,le Père Eudoxe, devinant tout ce qui s’agitait de douloureux et d’attendri dans cette âme maternelle, respectait sa rêverie silencieuse.
Il fallut camper en route, pour une nuit. Car le seul établissement européen voisin du but, était Renaudios, chef-lieu de la Valcorie, et les pèlerins de ce singulier pèlerinage ne se souciaient pas d’y demander asile.
Ce fut aux premières heures de la matinée suivante qu’ils descendirent dans le vallon. Matinée resplendissante de ce pays de lumière, où les lignes et les couleurs vibraient dans une atmosphère dorée.
Tout de suite, le Père Eudoxe et la comtesse reconnurent les lieux décrits par Hervé. L’âpre gorge s’allongeait entre deux parois inégales, l’une très haute, abrupte et rocheuse, l’autre couronnée de verdure, et surmontée vers son milieu par le splendide eucalyptus. Les racines de l’arbre gigantesque s’agrippaient à la crête même, et quelques-unes descendaient en se tordant comme des serpents monstrueux. Presque directement en face de l’arbre, sur la muraille opposée, se voyait la trace rouge produite par le filon de sulfure, et qui semblait, en effet, une traînée de sang.
Il était difficile de marcher au fond de cette tranchée naturelle, à cause de l’amoncellement des pierres. De gros quartiers de roches attestaient des éboulements plus ou moins récents.
—«Cette terre est sans cesse en travail,» observa Eudoxe. «Tantôt elle est agitée par des mouvements sismiques, tantôt elle est ravagée par les déluges que forment, en crevantcontre la Cordillère, les nuages condensant ici toute la formidable évaporation des eaux amazoniennes.»
En donnant cette explication, il examinait la teinte vive de cette trace rouge, tranchant sur la grisaille des roches. Il se baissa ensuite pour ramasser un fragment qui gisait à ses pieds. L’expression de son visage s’aiguisa dans une attention soudaine. Mais, aussitôt, il fut distrait par un cri de Gaétane.
Celle-ci, qui devançait ses compagnons vers le fond de la vallée, là où avait dû être enseveli l’être à jamais cher, le véritable époux de sa jeunesse, s’arrêtait, saisie d’horreur. Sous ses pas venait de surgir une lourde forme ailée qui la frôla presque en fuyant. C’était un vautour, occupé à chercher s’il restait encore un lambeau de chair sur un squelette humain, étalé là, dans la pierraille, et que Mmede Ferneuse n’avait pas tout d’abord distingué du sol poudreux dont il avait la couleur. La vue de ce squelette, coïncidant trop fortement avec les préoccupations de Gaétane, la bouleversa au point que, malgré son extraordinaire énergie, elle faillit s’évanouir. Son fils accourut et la soutint.
—«C’est,» dit-il, «un des pauvres diables d’Indiens, qui se sont battus ici, pour ou contre moi, sans rien savoir d’ailleurs, sinon qu’ils avaient engagé leur sang et qu’ils devaient le verser loyalement d’après leur contrat.
—Est-ce un Indien?... En es-tu sûr?» balbutia la comtesse, émue jusqu’à l’affolement.
—«Ma mère... ma mère... Ne vous troublez pas ainsi. Certes, c’est un Indien. Un coupd’œil à la stature de ce malheureux, à la forme de son crâne, m’en assure. Nous en trouverons d’autres. Huit ou dix peut-être sont restés sur le carreau. Et les vautours seuls se sont chargés de leur sépulture.»
Il entraîna Mmede Ferneuse et la fit asseoir à l’écart.
—«Demeurez là, mère. Je vais ordonner à notre escorte de rassembler ces tristes restes. Je les ferai déposer dans une fosse sur laquelle on roulera un fragment de roc. Le Père Eudoxe bénira leur tombe. C’est tout ce que nous pouvons pour eux.
—Je veux t’accompagner... Je veux les voir tous,» dit la comtesse avec agitation.
Hervé la comprit.
—«Ayez confiance en moi,» murmura-t-il. «Ne craignez ni une négligence ni une affreuse erreur. Celui auquel vous pensez n’est-il pas mon père?»
Elle cacha son visage dans ses mains.
Il poursuivit, avec une douceur pleine de caresse et de pitié:
—«Hélas! Plût au ciel que sa dépouille sacrée fût encore ici, même ignominieusement exposée comme ces pauvres corps! Mon respect et votre tendresse lui rendraient plus doux son lit éternel. Mais nous ne le verrons pas, lui! Vous pensez bien que les profanateurs ont fait disparaître jusqu’au moindre vestige de ce qui serait pour nous une si chère relique.»
Le jeune homme quitta sa mère, près de laquelle il laissa le religieux. Il revint au bout d’une heure.
—«Nos Indiens rendent les derniers devoirs aux leurs. Je n’interviens pas dans leur cérémonial. Qu’ils suivent leurs coutumes.» Et il ajouta la citation évangélique: «Laissons les morts ensevelir leurs morts.»
—«Tu as été jusqu’au fond de la vallée?» demanda la comtesse.
Hervé inclina tristement la tête.
—«Qu’as-tu vu?
—Hélas! ne vous en doutez-vous pas? Le bandit a bien rempli sa mission et gagné pleinement l’argent qu’on a dû lui promettre. Une énorme excavation a été pratiquée là-bas, à l’endroit même que marquait la croix sur le plan. Ma déduction n’était que trop sûre. Là se trouvait ce que Mathias Gaël est venu chercher de si loin. Et qu’était-ce? Sinon les restes d’une victime, et, sans doute, cette bague dont la signification fut révélée par vous, ma pauvre mère adorée, à l’assassin.
—Ainsi, tout est donc bien fini,» murmura Gaétane.
Elle voulut voir, elle aussi, les traces de ces fouilles, qui restaient si hautement accusatrices, tout en supprimant la preuve tant cherchée. Quelle ne devait pas être l’importance du secret enfoui là, dans l’éternel silence de cette vallée farouche, pour que le marquis de Valcor eût envoyé si loin, à tant de risques, et dans un tel mystère, un émissaire si résolu, afin de détruire ou de rapporter le témoignage que gardait ici la terre!
Gaétane de Ferneuse la regardait, cette terre bouleversée, retournée, fouillée. Son regard parcouraitles moindres interstices de la fosse béante. Espérait-elle y découvrir un vestige de ce qui fut tout l’amour de sa jeunesse et l’enchantement passionné de sa vie? Cet espoir insensé fut déçu. Elle ne vit rien que le cailloutis blanchâtre, le poudreux éventrement de ce sol sec et rocheux.
Son fils l’entraîna.
Ils retrouvèrent le Père Eudoxe, qui, ayant tiré de sa sacoche une paire de jumelles, s’en servait pour examiner avec attention l’escarpement au-dessus duquel poussait l’eucalyptus géant.
—«Regardez,» dit-il à ses compagnons, quand ils le rejoignirent. «Il y a une autre «pierre sanglante». Seulement elle est du côté de l’arbre, celle-ci, et non en face, comme la première.
—Oh!» remarqua Hervé, «celle-ci est plus pâle, moins distincte.
—Moins distincte, parce que le fouillis de plantes s’est avancé jusque là. Et depuis peu, sans doute. Cet échevèlement de lianes représente une poussée jeune, de moins de vingt années, à coup sûr.» En prononçant ce chiffre, le moine regarda Mmede Ferneuse, qui tressaillit. «Et si elle est plus pâle,» reprit-il, «c’est que l’action du soleil et de l’air ont atténué la coloration de sa surface.
—Mais l’action du soleil et de l’air a été la même sur l’autre, dont la nuance est si vive,» s’exclama le jeune comte.
Les derniers mots moururent presque sur ses lèvres, sous le coup d’œil que lui lança Eudoxe.Ce coup d’œil, tellement expressif, faisait surgir en lui une idée qui l’éblouissait.
—«Comment?... Vous penseriez?...» balbutia-t-il.
—«Vous avez étudié la géologie, mon enfant,» lui dit le religieux. «Regardez ces fragments de roche...» (Il en ramassait un à terre.) «Je vais vous donner ma loupe.» (Et il tirait cet instrument de la précieuse sacoche, réceptacle participant de la pharmacie et du laboratoire.) «Examinez ces cristaux. Dites-moi combien d’années vous croyez qu’ils puissent subir, sans s’altérer, au moins extérieurement, les effets de la lumière et de l’humidité. Rappelez-vous que des pluies diluviennes inondent cette région à une certaine époque de l’année.
—Je vous en prie,» s’écria la comtesse, «expliquez-vous en termes plus simples pour l’ignorante que je suis. Pendant que mon fils vérifie votre théorie scientifique, dites-moi, mon Père, si elle peut changer quelque chose à ce que nous avons cru voir.
—Tout... madame... Tout peut changer d’aspect. Écoutez. Depuis que nous avons mis le pied dans ce vallon, des indices m’ont frappé, que j’étudie, et qui, de minute en minute, accentuent ma conviction. Cette «pierre sanglante», en face de l’eucalyptus, ne devait pas être visible il y a vingt années. Un éboulement récent l’a mise à nu. La seule tache rouge importante qui existait avant elle dans ce vallon, serait donc celle que je viens de vous montrer, sur la paroi que surmonte l’arbre. En ce cas, la ligne qu’il faudrait tirer entre la pierre rouge et cemême arbre, serait perpendiculaire à la direction de la vallée, au lieu de lui être parallèle. Son extrémité toucherait la muraille latérale que vous voyez là, en face de l’eucalyptus, et non celle du fond. La sépulture que nous cherchons serait donc sur un côté du vallon et non à son extrémité.
—Mon Dieu!... mon Dieu!...» murmura Gaétane, dans une espèce d’extase reconnaissante.
Hervé, moins prompt à l’espoir, dit à Eudoxe:
—«Pourquoi, cependant, Mathias Gaël n’aurait-il pas tenu compte de cette seconde pierre rouge?
—En teniez-vous compte vous-même?» riposta le moine. «L’éclat de la première ne vous a-t-il pas trompé, jusqu’à ne pas même remarquer l’autre, dont la coloration vous aurait frappé sans cela? Ce Gaël n’est qu’une brute ignare. Comment aurait-il démêlé ce qui échappait à un homme cultivé, tel que vous? à un savant même... Car votre vocation...
—Un pauvre savant,» sourit Hervé. «Mais, mon Père, alors, selon vous, Mathias n’aurait rien trouvé là-bas?
—Rien. Et ce qui me confirme dans cette idée, c’est que le sol est remué sur une étendue beaucoup plus considérable qu’il n’eût été nécessaire avec un point de repère exact. Ces fouilles représentent un travail énorme, désespéré.
—On le recommencera. Gaël reviendra ici.
—Prévenons-le!» s’écria Gaétane. «Hervé,ordonne à tes Indiens de creuser la terre immédiatement.
—Laissez-moi prendre l’orientation précise,» dit l’octavien.
Après les calculs préliminaires et au moment du premier coup de pioche, les trois amis échangèrent quelques réflexions sur ce qu’ils pouvaient avoir à craindre d’un retour offensif du contrebandier. Probablement, Gaël ne reviendrait pas de sitôt. Il devait avoir redemandé de nouvelles instructions au marquis de Valcor. Il les attendait dans quelque cité bolivienne, où il goûtait les plaisirs d’une existence désormais large et assurée. Nulle hâte ne le pressait maintenant. Il avait vu le jeune comte de Ferneuse emporté mourant par les Indiens vers leurs retraites pleines de miasmes et de fièvres. Pourquoi le craindre? Celui-ci n’en savait d’ailleurs pas plus que lui-même sur l’emplacement secret, puisque Hervé en avait été réduit à l’épier et à le suivre.
—«Il y a déjà deux ou trois mois que nous nous sommes battus dans cette vallée,» observa le jeune homme. «Mathias peut être en possession des renseignements du marquis.
—Ce serait un bien étrange hasard qu’il survînt justement aujourd’hui,» fit la comtesse.
—«N’importe!» dit le moine. «Nous allons faire garder par des sentinelles la trouée qui donne accès au vallon.
—Vous ne craignez rien, n’est-ce pas, mère?» demanda tout bas Hervé, en entourant celle-ci de ses bras.
—«Moi, craindre?...» sourit-elle.
Son fils la considéra avec une tendre fierté. Elle était si belle, si vaillante, et même si jeune, dans son costume de chasse à jupe courte, le revolver à la ceinture, ses admirables cheveux blonds ombragés par le feutre gris à larges bords, lesombrerodu pays.
Cependant les pics des Indiens fouillaient la terre, faisaient sauter les mottes sèches, les cailloux sonores, avec parfois des étincelles, pâles dans l’éclatante clarté du jour tropical.
Leur travail n’était pas encore très avancé, quand ils le suspendirent, pour sauter sur leurs armes. Là-haut, vers l’entrée du sentier, des coups de feu venaient de retentir.
La plupart des Indiens n’étaient armés que de zagaies, d’arcs et de flèches. Quelques-uns pourtant connaissaient le maniement des fusils et en portaient. Le Père Eudoxe les rassembla, et se hâta de remonter le vallon, avec la décision et la bravoure d’un vieux capitaine, tandis qu’Hervé s’énervait, partagé entre le désir de courir en avant et celui de ne pas quitter sa mère. Celle-ci mit fin à son hésitation, en s’élançant elle-même du côté du danger. Rien n’aurait pu la retenir. Son fils n’avait qu’à la suivre.
Cette fois, cependant, il n’y eut point de bataille. En arrivant à l’entrée du vallon, sur l’espèce de ravine qui formait sentier en y donnant accès, les trois amis eurent la surprise de se trouver devant le cadavre de Mathias Gaël.
Ils eurent vite reconstitué la scène telle qu’elle venait de se passer. Le contrebandier breton arrivait avec trois ou quatre compagnons indiens seulement. Car, depuis la disparitiond’Hervé,—qu’il devait croire mort après tant de semaines,—il ne prévoyait pas que personne pût le déranger dans ses perquisitions en cet endroit désert. Peut-être y revenait-il fréquemment, acharné à découvrir le secret. Peut-être avait-il attendu et reçu enfin des instructions précises. Le fait est qu’il s’avançait en toute sécurité, lorsqu’il avait vu se dresser en travers de sa route l’Indien qu’Hervé avait placé en sentinelle. Mathias avait menacé l’indigène de son revolver, sachant l’argument irrésistible sur ses pareils. Le pauvre diable n’eût pas manqué, en effet, de s’y rendre, s’il n’avait eu ce stimulant de la foi jurée, qui rend ces barbares inaccessibles à toute crainte. Fidèle à sa consigne comme un grenadier du Petit Caporal, l’Indien avait épaulé un mauvais fusil, dont il était armé. Avant même qu’il eût achevé le geste, l’Européen l’abattait d’un coup de revolver. C’est alors qu’un compagnon de l’Indien, posté sur une éminence, et que Gaël ne voyait pas, envoya à celui-ci une flèche, qui, pénétrant dans l’œil droit, tua le Breton tout net. Les détonations entendues ensuite provenaient d’une décharge faite au hasard par les guerriers sauvages des deux escortes.
Ceux de Mathias n’étant pas en nombre se replièrent, en emportant,—suivant leur inéluctable coutume,—le corps de leur chef, et en protestant qu’ils le vengeraient. On les laissa faire. De même, Hervé donna aux siens toute liberté d’ensevelir à leur guise la sentinelle morte.
Quelques-uns d’entre eux remontèrent avecle corps en haut de l’escarpement, pour enterrer leur frère au pied d’un arbre, afin que son âme, en quittant le corps, trouvât les échelons naturels des branches pour s’élever plus aisément au ciel. Et, naturellement, ils choisirent l’eucalyptus géant, dont la cime touchait au séjour des esprits heureux.
En bas, tâchant de devancer les ombres du soir, qui, déjà, envahissaient le vallon, le jeune comte de Ferneuse et sa mère activaient le travail des fossoyeurs. Une émotion indicible les étreignait. Maintenant ils avaient la certitude de toucher au but. Le retour de Mathias Gaël ne signifiait-il pas que cette solitude rocheuse gardait toujours son mystérieux dépôt. La mort de cet adversaire qui avait failli ôter à Gaétane son fils,—mort que, d’ailleurs, ils n’eussent pas ordonnée, s’ils avaient pu saisir Mathias vivant,—ne leur laissait guère de regret ou de remords.
Toutefois l’incident tragique solennisait encore cette heure, déjà si solennelle. Le devoir lugubre et sacré qui les amenait ici de la France lointaine, l’espoir mêlé d’une espèce d’horreur qui les tenait haletants, la sauvagerie du lieu, les silhouettes étranges des Indiens, l’air vibrant de souffles jamais respirés, les dernières flammes du jour déclinant dans un ciel inconnu, tout contribuait à multiplier leur sensation jusqu’au vertige. Ils éprouvaient cette impression de rêve qui remplit l’âme quand un émoi trop extraordinaire la soulève, pour ainsi dire, au-dessus de la vie. Et telle était l’exaltation de tout leur être qu’ils accueillirent comme une chose simple,dans ce domaine de l’inouï, l’apparition de ce que leur désir appelait si fortement.
Un coup de pioche mit à jour un ossement humain.
—«Arrêtez ces hommes! Arrêtez-les!» cria Mmede Ferneuse.
Le Père Eudoxe transmit son ordre aux Indiens, puis la regarda, étonné, comme pour lui en demander l’explication.
—«C’est à nous, maintenant, de continuer,» dit-elle, «Mon Père, Hervé, aidez-moi. Enlevons cette terre miette à miette, avec précaution. Et que nulle main étrangère ne touche plus à ce qui gît ici.»
A partir de cet instant, les trois Européens, seuls, continuèrent la fouille,—Dieu sait avec quel soin, quel respect minutieux, ils enlevaient par toutes petites masses la terre sèche et friable!—une terre que le Père Eudoxe déclara saline et propre à conserver ce qu’on lui confiait.
D’ailleurs, il avait déjà observé que la disposition de la sépulture devait préserver une dépouille humaine de la dispersion par les eaux, à la saison des pluies, car on remarquait au-dessous un lit de roc creusé légèrement en forme de vaisseau, dans lequel ne pouvait se produire qu’un tassement protecteur.
Autour de cette femme et de ces deux hommes qui, dans leur émotion grave, paraissaient accomplir un rite religieux, les Indiens, curieux peut-être, mais ne laissant voir aucune impression sur leurs visages immobiles, contemplaient cette scène étrange. Bientôt vint un instant où cesâmes lointaines durent, même en leurs ténèbres fatalistes, sentir passer le souffle d’une vie plus profonde, chargée de douleurs et de joies qu’ils ignoraient, de passions plus subtiles et plus ardentes que les leurs. Autour de la fosse béante, le religieux, la comtesse et son fils étaient tombés à genoux.
Sur le lit de terre grise, s’étendait un squ elette, dont la forme générale demeurait distincte, tant on lìavait découvert avec délicatesse. Tous les os gardaient leurs places respectives. Sur le crâne, quelques touffes de cheveux restaient encore. Autour de la taille apparaissait un lambeau noirâtre, qui devait être le débris d’un ceinturon de cuir, dont on distinguait vaguement la boucle. Vers les pieds, également se reconnaissaient del débris de chasseures.
Mais que ce qui attirait surtout les yeux, c’était au petit doigt de la main gauche, autour de l’os fin, qui formait la phalange, un anneau d’or à pein terni par quelques adhéerences poudreuses, et qui brillait mystérieusement dans un dernier rayon du soir.