XIVLE MOT INTERDITUnjour de la Semaine Sainte, les rares passants de la longue route qui, à travers des landes arides, mène de Brest au Conquet et à la Pointe Saint-Mathieu, s’arrêtaient, regardaient, surpris par le passage vertigineux d’une automobile.Les gens du pays, secoués dans leur lente vie rêveuse, par cette foudroyante manifestation d’un mode d’existence nouveau, ne s’en seraient pas émus, accoutumés déjà à ce spectacle, s’ils n’avaient reconnu le chauffeur, élégant malgré son masque et ses fourrures, ainsi que la charmante silhouette féminine à son côté.—«C’est le marquis de Valcor et mademoiselle Micheline,» disaient les hommes, portant la main à leur chapeau sans avoir le temps de saluer.—«Ils vont trouver de la peine en rentrantau château,» observaient les femmes. «C’est la première fois qu’ils y reviennent depuis la mort de cette pauvre madame la marquise.»Telle était aussi l’appréhension du domestique placé sur le siège d’arrière, un Breton dévoué à ses maîtres, qui venait de les chercher à la gare, et qui s’impressionnait de leur tristesse silencieuse.Le père et la fille n’échangeaient pas un mot. Et ce n’était pas seulement la rapidité de leur course folle qui suspendait les phrases sur leurs lèvres. Entre ces deux êtres avait cessé la tendre communion d’autrefois. Sans doute, ils s’aimaient toujours. Mais d’étranges murailles d’ombre s’étaient dressées entre leurs cœurs. Cela devenait évident, même pour des yeux peu familiers.Renaud de Valcor avait changé moralement aussi bien que physiquement.Ses cheveux blanchissaient. Le feu de ses regards était moins direct, moins étincelant. L’homme semblait avoir perdu de sa confiance en soi. Puis, maintenant, il négligeait d’exercer cette grâce altière et câline, qui subjuguait mieux encore que son prestige d’autorité. Il se repliait en lui-même, ne pouvant plus, ou ne voulant plus répandre autour de lui ces sortes d’effluves magnétiques où se prenaient les âmes. Il se murait dans une indifférence faite de lassitude, de mépris—d’autre chose peut-être... Mais qui saurait les pensées encloses sous ce front assombri?On les pénétrait d’autant moins que—chose singulière—cette transformation du brillantlutteur de jadis en un rêveur soucieux, coïncidait avec son triomphe. Le suicide de José Escaldas avait définitivement réduit au silence ses ennemis. Depuis cette mort retentissante, significative, nul, sauf quelques esprits extravagants ou amateurs de paradoxes, ne contestait plus la personnalité du marquis de Valcor. Toutefois, c’est à dater de ce suicide qu’il était devenu taciturne et inquiet. La victoire remportée lui semblait-elle achetée trop cher? Avait-il tendu son énergie jusqu’à la briser? A la Chambre, il décourageait les espérances de son parti. Non seulement il se dérobait à un premier rôle, mais, déjà, il parlait de donner sa démission. A quoi songeait-il, la face bizarrement voilée par son masque de chauffeur, tandis que l’automobile filait sur la route bien connue?A côté de lui, Micheline voyait se lever sur le cher paysage tout un monde de frais souvenirs. Son enfance gardait l’odeur verte de la lande balayée par le vent d’avril. Le grand souffle, venu de la mer, avait gonflé les rêves de son adolescence comme des voiles d’esquif sur les golfes bleus de ce ciel. Sa mère lui apparut, muette et douce, avec des yeux noirs trop larges dans une figure maladive. Puis l’image d’Hervé s’évoqua au tournant d’un chemin, et ne la quitta plus. Elle se rappela leurs aventures puériles. Son amour s’approfondissait de toutes les années où elle ne savait pas encore qu’elle aimait. Les impressions de ces années-là, aujourd’hui qu’elle s’en expliquait le charme, l’attendrissaient plus que tout le reste.Des massifs d’arbres, aux branches encorenues, que rosaient des milliers de bourgeons, surgirent d’un côté de la route.—«Voilà Ferneuse,» murmura Mllede Valcor, à peine consciente d’avoir parlé tout haut.Son père tressaillit. Le train de l’automobile se ralentit tout à coup. Le mur du parc se développa. Les piliers de l’entrée principale apparurent. On passa. Mais point assez vite pour que certains détails, en frappant les deux voyageurs, ne leur fissent échanger ensuite un regard involontaire. Malgré l’épaisse voilette couvrant le visage de Micheline, et le masque à lunettes cachant à moitié celui du marquis, leur émotion se répercuta de l’un à l’autre.—«Vous avez remarqué, père?» dit la jeune fille.—«Il y a quelqu’un à Ferneuse, assurément,» dit le marquis.—«N’est-ce pas? La grille d’honneur est ouverte.—Et les croisées des appartements particuliers ont leurs persiennes rabattues au large. Tu n’as pas vu?»Était-ce le détail des persiennes ou quelque autre circonstance? Le fait est que la façade du château de Ferneuse, au bout de sa longue avenue, offrait un air «habité», auquel ne s’étaient trompés ni le marquis ni sa fille, et qu’ils ne constataient plus depuis près de deux ans.Quelle signification n’avait pas ceci pour l’un et pour l’autre! Ils ne s’en dirent plus rien, après avoir contrôlé réciproquement la sûreté de leur observation.«Hervé serait-il de retour? N’a-t-il rien découvertqui le sépare de moi?» songeait Micheline, palpitante.Quant à Renaud, bouleversé d’un trouble plus violent, il oubliait, à cette minute, que le bonheur de sa fille était en jeu. La présence possible de Gaétane réveillait toutes ses fièvres d’audace et de passion. Vainement avait-il convaincu l’univers, s’il ne persuadait pas cette femme. Que venait-elle faire, sinon lui réclamer la preuve,—cette preuve qui la forcerait, non seulement à s’incliner, mais à se donner? Ah! la contraindre à croire, la dangereuse adversaire, c’était indispensable. Question de vie ou de mort. Et non moins impérieuse la nécessité de briser son orgueil jusqu’au sanglot de l’amour. Car elle ne renoncerait à méconnaître l’amant d’autrefois que dans les bras de l’amant d’aujourd’hui.Cette victoire-là, Renaud la voulait. Il la voulait avec frénésie. Non seulement parce qu’il y voyait le salut, mais pour autre chose encore, pour quelque chose de plus désirable qu’une vie dont il était las,—pour l’assouvissement d’un vœu passionné qui s’exaspérait en lui depuis longtemps, que, tout à coup, des mirages inouïs avaient enflammé jusqu’à la démence. Il voulait posséder à présent la comtesse de Ferneuse, comme, dans le passé, l’avait possédée Renaud de Valcor, jeune, héroïque, charmant, dont les brûlantes lettres retrouvées lui avaient fait revivre l’orageuse et délicieuse idylle.«Cette femme est à moi!» rugissait-il dans un transport de désir, d’angoisse et d’illusion.Comme il l’avait aimée, jadis, sans oser le luidéclarer, quand il la considérait comme inaccessible! Quel déchaînement de passion s’était produit en lui quand la destinée, à travers la révélation de l’autrefois, sembla lui dire: «Tu n’as qu’à la reprendre.» Fou! Triple fou qu’il avait été, pendant des années de silence, alors qu’il pouvait, qu’il devait, réclamer comme son bien, à lui, cette beauté si pure et si fière!... Et il avait parlé trop tard!Ce tumulte de sentiments, d’espoirs, de regrets, soulevé plus violent par l’aspect de Ferneuse, empêcha le marquis de donner un souvenir à sa femme morte, lorsqu’il rentra dans ce château de Valcor, où tout devait la lui rappeler. Il n’eut pas même un de ces mots que les convenances lui eussent inspiré, s’il eût possédé son sang-froid.Micheline en fut amèrement affectée. Cette attitude augmenta la distance qui s’élargissait entre le père et la fille.Mllede Valcor se rendit à la chambre de sa mère, qui n’avait pas été ouverte depuis le jour où la marquise l’avait quittée, à son départ pour Paris, l’automne précédent. Elle s’y enferma pour manier et ranger tous les petits objets dispersés sur les tables, dans les tiroirs. Chacun ressuscitait une habitude, un geste, une préférence, de celle qui n’était plus. Déchirante éloquence des choses! La jeune fille baisa quelques-unes de ces reliques—les plus modestes, les plus familières, celles qui avaient un petit air usé. Elle pria. Elle pleura. Ce fut l’occupation de sa première journée à Valcor.Ils étaient arrivés le matin. Tout de suite, lemaître du logis s’était vu en proie aux sollicitations d’audience. Ses intendants voulaient lui rendre leurs comptes. Ses fermiers tenaient à lui représenter combien l’année avait été mauvaise. Ses électeurs lui apportaient une bienvenue intéressée. En outre, des dépêches et des lettres d’Amérique l’attendaient. Il les ouvrit fiévreusement. C’étaient les résultats des dernières ventes de caoutchouc. Ses boules, fabriquées mécaniquement, plus homogènes et compactes que celles desseryngueiros, avaient fait prime sur le marché. Le bénéfice était énorme. Renaud marmotta négligemment des chiffres:—«Cent soixante-quinze mille... Deux cent mille...» Puis, changeant de voix, haussant le ton, bien qu’à ce moment il fût seul:—«Qu’importe!... Qu’est-ce que cela fait?» s’écria-t-il en froissant rageusement les papiers.Il ouvrit d’autres enveloppes.—«Rien de Mathias... Rien... C’est incompréhensible.»Il sonna. Une porte s’ouvrit, par où vint la rumeur des gens qui attendaient.—«Renvoyez tout le monde. Faites seller un cheval,» ordonna-t-il au valet qui se présenta.—«Monsieur le marquis m’excusera...» commença cet homme.—«M’entendez-vous? Obéissez-moi!...» interrompit M. de Valcor, sans rien écouter.Il rappela cependant le domestique, qui s’éloignait.—«Est-ce que les maîtres sont de retour, à Ferneuse?—A Ferneuse?» répéta l’autre, interdit par la question brusque et par l’accent.—«Oui... la comtesse?...—On l’attend, je crois. Et le comte Hervé aussi.—Ils ne sont pas là?—Pas encore, monsieur le marquis. Mais on dit, dans le pays, qu’ils vont revenir d’un jour à l’autre.—Bon. Un cheval, n’est-ce pas? Et prévenez que je ne recevrai personne avant demain matin.—Qu’est-ce qui nous l’a changé?» murmuraient un instant après les serviteurs, en regardant s’éloigner le cavalier, qui déjà trottait, même avant d’avoir franchi la grille.La question resta sans réponse.Quelqu’un dit encore:—«Ça, c’est vrai, il n’est plus le même.»Puis le respect et la placidité campagnarde retinrent les langues. D’ailleurs, comment définir ce qui était indéfinissable?Le marquis de Valcor prit la route du Conquet. Il montait un excellent trotteur, et il s’en allait à grande allure, avec l’aisance du cavalier accompli, soulevé à peine à la cadence des longues foulées nerveuses, les yeux fixés sur cet horizon de landes, de mer, de rochers, moins sauvage que les perspectives de son âme. Il atteignit le sentier descendant à la petite crique, où se trouvait la maison des Gaël. Il le descendit avec précaution, tout en laissant l’encolure libre à sa fine monture, qui posait ses sabots avec une adresse et une sûreté de chèvre.La demeure, noircie par l’âge et les rafales, lui apparut silencieuse et comme déserte.Il attacha son cheval à la barrière, traversa le jardinet, souleva le loquet de la porte.Rien n’était fermé à clef. Il entra.Les deux femmes étaient là, Mathurine, et l’Innocente, sa belle-fille.Celle-ci raccomandait ses éternel filets, en murmurant une complainte que quelque barde rustique avait faite sur ses propres malheurs. Elle chantonnait sans comprendre:«J’ai cru le voir, à la brune,Sur la lande, un soir sans lune,Bertrand, mon époux si cher.De sa mort affreux présage,C’était, prenant sob visage,Un noir esprit de l’enfer.»Elle répéta les derniers mots:«Un noir esprit de l’enfer.»—«Tais-toi, malheureuse! Assez! Ne chante pas cela!» ordonna celui qui entrant.Il avait parlé sans colère. Cependant la figure de la folle devint hagarde d’effroi. Elle jeta un cri, repoussa la masse del filets, et s’enfuit hors de la chambre.Le marquis restait en face de Mathurine.Il rencontra les yeux toujours clair et vifs de la vieille femme. Mais il lui sembla que ce regard d’un vert miroitant restait la seule étincelle de vie dans le visage brun et recroquevillé comme une algue sèche.L’aïeule parassait maintenant d’un âge surnaturel.Ce n’était pas de la décrépitude, c’était de l’immatérialité, une vision de poète, qui rêverait de symboliser la vieillesse. Ce long buste si droit, cette tête ciselée dans une substance que nulle sève ne semblait nourrir, ces cheveux de neige, et, par-dessus tout, ces admirables yeux d’eau ensoleillée, n’éveillaient pas l’idée d’une décadence physique, mais d’une beauté définitive.Mathurine se dressa devant le visiteur.—«Que venez-vous faire ici? Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor!» s’écria-t-elle, en scandant ce nom avec force.—«Maman Gaël, écoutez-moi!...» implora-t-il.Etait-ce bien l’aventurier intrépide, le maître de la Valcorie, le grand seigneur impérieux, qui s’adressait de cette voix de prière, avec ce ton soumis, à une pauvre vieille paysanne?Elle fit un geste pour le repousser, détournant la tête, mais sans répéter son injonction.—«Maman Gaël, je suis venu vous parler de Bertrande.»L’aïeule se tut, évitant de ramener les yeux vers ce visage, comme s’il eût été trop odieux... ou trop cher. Mais de ces yeux qu’elle détournait obstinément, des larmes commencèrent à couler.—«Bertrande...» murmura-t-elle.—«Vous lui pardonnez, n’est-ce pas?—Je n’ai pas le droit,moi...» (et elle appuya sur le mot) «de lui refuser mon pardon.»Renaud ne releva pas l’ambiguïté de cette phrase. Il reprit avec chaleur:—«Alors il est encore une possibilité de bonheur pour cette infortunée, et pour vous-même. Appelez la pauvre enfant à vous, ou bien allez la retrouver, maman Gaël. Acceptez la vie large que je voulais lui faire, mais qu’elle ne consent pas à me devoir. De vous, elle prendra ce qu’elle ne saurait prendre de ma main, car son cœur appartient à mon mortel ennemi. Mais par pitié pour elle, pour son fils innocent, vous me laisserez, n’est-ce pas? refaire votre destinée. Mon désir est de vous voir réunies de nouveau, vous, Bertrande, et cette pauvre créature qui chantait et travaillait là, tout à l’heure. Votre petite-fille s’épuise à un labeur au-dessus de ses forces. Je ne puis le souffrir. Aidez-moi à l’en empêcher. Prenez telle part de ma fortune que vous jugerez nécessaire. Comprenez-vous?... Je ne sais comment dire... Vous avez tant de fierté!»Mathurine continuait à se taire. Sur ses joues ridées roulaient des larmes lentes.—«Oh!» dit le marquis d’une voix altérée, «ne pleurez pas ainsi. C’est affreux pour moi de voir ces pleurs sur votre visage. Ayez pitié de moi aussi. Accordez-moi cette grâce suprême de réparer, dans la mesure où je le puis, les fatalités du sort!»L’aïeule tressaillit. Les tragiques sanglots—plus tragiques d’être faibles et contenus—qui agitaient sa maigre poitrine, se suspendirent. Son regard revint à Renaud en un fulgurant éclair.—«Les fatalités du sort!...» répéta-t-elle.L’intonation fut indescriptible.M. de Valcor eut un mouvement de recul. Il était blême.Cet homme, qui avait tenu tête à une Chambre hurlante, qui avait défié l’opinion et les lois, et déployé peut-être de plus redoutables audaces, courba le front devant une humble vieille femme.—«Qu’avez-vous fait de Mathias?» reprit-elle. «Auriez-vous perdu celui-là aussi?—Mathias?» répéta-t-il vivement. «J’espérais trouver ici de ses nouvelles.—Il n’en a pas donné depuis son départ. Comment l’aurait-il pu? Vous l’aviez chargé d’une mission secrète. Sans doute il ne devait pas trahir le but où il se rendait.—Quelle idée! Ne saviez-vous pas parfaitement qu’il partait pour l’Amérique? Je lui donnais un poste dans mes établissements de là-bas. Préfériez-vous qu’il fît de la contrebande ici?—Répondez-moi,» demanda-t-elle. «Le reverrai-je? Reverrai-je mon fils Mathias?—Sur mon honneur, je le crois, je l’espère.»Elle sentit l’inquiétude qu’il ne pouvait dissimuler. Inquiétude qui n’avait pas pour objet l’absent lui-même, mais qu’elle devina sans en pénétrer le motif. Elle hocha sa tête blanche.—«Ah!» murmura-t-elle, «ai-je donc eu tort d’arrêter le châtiment de Dieu?»Comment analyser ce qui s’exprimait dans cette phrase? Comment décrire ce qui se passait dans cette âme.Renaud, sans doute, entrevit cet abîme d’incertitude,de désespoir, et aussi de tendresse invincible. Ses mains se joignirent. Ses yeux—qui, pourtant, ne connaissaient guère les larmes,—se mouillèrent.—«Laissez-moi faire quelque chose pour vous, pour Bertrande, je vous en conjure!» supplia-t-il.—«Non!» dit énergiquement l’aïeule. «Je n’accepte rien du marquis de Valcor.—Du marquis de Valcor, soit!» fit-il. «Mais... mais de... votre...»Il s’approcha d’elle jusqu’à l’effleurer. Ses yeux entraient dans les yeux transparents, élargis, qui s’emplirent d’une angoisse extraordinaire.Allait-il prononcer un mot de plus? Allait-il saisir les vieilles mains qui se levaient tremblantes? Allait-il tomber à ses genoux? Il eut dans les gestes, sur les lèvres, comme la velléité de ces choses. Toutefois il n’osa pas. Et s’il s’arrêta, brisé, comme sur un obstacle infranchissable, c’est que la volonté de l’imposante vieille heurta la sienne, la dompta. Elle ne voulut pas de l’horrible aveu. Et il le vit, il le sentit, il en fut comme terrassé. Certes, il était sûr d’elle. N’avait-elle pas traversé l’épreuve?... Elle ne le trahirait pas, cette martyre d’un affreux et sublime amour maternel? Mais elle ne voulait pas devenir sa complice. Du fond de sa misère matérielle et de sa torture morale, elle ne tendrait pas la main vers cette puissance et vers cette richesse, vers cette éblouissante source de toutes les joies de la terre. Non, pas même pour sauver Bertrande. Pas même pour tenir dans sesbras son arrière-petit-fils, l’innocent inconnu, dont la pensée hantait maintenant son vieux cœur, dévasté, solitaire. Non, celui qui était là, devant elle, haletant de lui crier le mot où il croyait trouver une goutte de paix, de fraîcheur, de pardon, dans la fournaise de son enfer, cet homme de lutte et de rapine, qui avait si audacieusement triché contre le Destin, et qui s’épouvantait à la fin de ses monstrueuses victoires, cet homme-là n’aurait pas le soulagement divin de l’appeler: «Ma mère!» D’un regard, d’un redressement farouche, elle avait fait hésiter les syllabes sur ses lèvres. Profitant de son silence interdit, elle reprit la parole:—«Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor! N’ajoutez rien. Vous ne me décideriez pas à toucher un centime de votre richesse. Et peut-être, si vous osiez dire... Ah! ce serait un sacrilège! Cela n’est pas vrai! Je ne le crois pas!... Je ne le veux pas!... Allez-vous-en!...»Alors il se passa une chose extraordinaire. Le marquis Renaud de Valcor s’agenouilla. Les mains jointes, la bouche muette, mais tordue et convulsive, plus éloquente que si une irrésistible prière en avait jailli, les yeux enflammés de larmes qui ne coulaient pas, il implorait cette pauvre vieille femme.Invraisemblable scène, qui eût fait douter n’importe quel spectateur du témoignage de ses sens.Et que demandait cet homme, ce puissant de la terre, qui, une heure auparavant, congédiait sans façon une foule de parasites et de solliciteurs? Il ne voulait qu’appeler cette humble créature«ma mère», et pleurer contre sa débile épaule. Un peu de paix, un peu de pardon, lui descendrait alors dans le cœur. Il oublierait un instant la vertigineuse route sur laquelle il avait marché de crime en crime, par un enchaînement auquel n’avait pu échapper sa redoutable volonté même. Pour avoir tenté de maîtriser le Destin, il en était devenu l’esclave. Jusqu’où irait-il dans cette œuvre implacable, qui semblait ne jamais finir?... Ah! du moins, pouvoir réparer quelque chose, ici, dans cette maison pleine de désastres, dans cette maison où la cruelle misère s’ajoutait à tous les autres fléaux qu’il y avait déchaînés!En entrant, il l’avait constatée, cette misère. Il avait remarqué la salle vide. On avait dû vendre les vieux meubles familiaux. Sur les murs, la place qu’ils avaient occupée pendant la durée des générations se distinguait en lignes pâlies. Était-ce pour aider Bertrande? Était-ce pour acheter son pain quotidien, que l’aïeule avait consommé le sacrifice? Comme il avait dû lui en coûter! Si elle voulait! Ah! si elle voulait... Un peu de bonheur renaîtrait pour elle en même temps qu’un peu de miséricorde descendrait sur le front maudit, avec la caresse de ses vieilles mains. Et Renaud, marquis de Valcor, tendait son front, ce front d’infernal orgueil, pour y sentir se poser, fût-ce une seconde, les doigts noués par l’âge, cordés de rides et de veines, les doigts tremblants de la paysanne.Elle s’écarta de lui, et, d’une voix hoquetante de martyrisée:—«C’est donc ma mort aussi qu’il te faut? Ne vois-tu pas que tu me tues?...» gémit-elle.Il sentit qu’elle allait expirer de cette torture, mais qu’elle ne céderait pas. Peut-être, au fond du cœur, son vœu d’amour maternel répondait-il au vœu de celui qui se courbait à ses pieds. Le mot qu’il voulait dire, elle eût voulu l’entendre. Mais elle résista. Elle ne serait pas sa complice. Aussi malgré le tutoiement farouche, qu’elle lui avait adressé, il retint son cri: «Mère!... mère!...» Car il craignait de la voir succomber d’horreur et d’émotion.Il se redressa, fit un geste de désespoir, et sortit.Puis, là-haut, sur la route, emporté par son cheval à travers ce pays dont il était le maître, il s’en alla, plus faible, plus effaré, plus orphelin, que le dernier des mendiants qui lui demanda l’aumône.Le châtiment commençait.
XIVLE MOT INTERDITUnjour de la Semaine Sainte, les rares passants de la longue route qui, à travers des landes arides, mène de Brest au Conquet et à la Pointe Saint-Mathieu, s’arrêtaient, regardaient, surpris par le passage vertigineux d’une automobile.Les gens du pays, secoués dans leur lente vie rêveuse, par cette foudroyante manifestation d’un mode d’existence nouveau, ne s’en seraient pas émus, accoutumés déjà à ce spectacle, s’ils n’avaient reconnu le chauffeur, élégant malgré son masque et ses fourrures, ainsi que la charmante silhouette féminine à son côté.—«C’est le marquis de Valcor et mademoiselle Micheline,» disaient les hommes, portant la main à leur chapeau sans avoir le temps de saluer.—«Ils vont trouver de la peine en rentrantau château,» observaient les femmes. «C’est la première fois qu’ils y reviennent depuis la mort de cette pauvre madame la marquise.»Telle était aussi l’appréhension du domestique placé sur le siège d’arrière, un Breton dévoué à ses maîtres, qui venait de les chercher à la gare, et qui s’impressionnait de leur tristesse silencieuse.Le père et la fille n’échangeaient pas un mot. Et ce n’était pas seulement la rapidité de leur course folle qui suspendait les phrases sur leurs lèvres. Entre ces deux êtres avait cessé la tendre communion d’autrefois. Sans doute, ils s’aimaient toujours. Mais d’étranges murailles d’ombre s’étaient dressées entre leurs cœurs. Cela devenait évident, même pour des yeux peu familiers.Renaud de Valcor avait changé moralement aussi bien que physiquement.Ses cheveux blanchissaient. Le feu de ses regards était moins direct, moins étincelant. L’homme semblait avoir perdu de sa confiance en soi. Puis, maintenant, il négligeait d’exercer cette grâce altière et câline, qui subjuguait mieux encore que son prestige d’autorité. Il se repliait en lui-même, ne pouvant plus, ou ne voulant plus répandre autour de lui ces sortes d’effluves magnétiques où se prenaient les âmes. Il se murait dans une indifférence faite de lassitude, de mépris—d’autre chose peut-être... Mais qui saurait les pensées encloses sous ce front assombri?On les pénétrait d’autant moins que—chose singulière—cette transformation du brillantlutteur de jadis en un rêveur soucieux, coïncidait avec son triomphe. Le suicide de José Escaldas avait définitivement réduit au silence ses ennemis. Depuis cette mort retentissante, significative, nul, sauf quelques esprits extravagants ou amateurs de paradoxes, ne contestait plus la personnalité du marquis de Valcor. Toutefois, c’est à dater de ce suicide qu’il était devenu taciturne et inquiet. La victoire remportée lui semblait-elle achetée trop cher? Avait-il tendu son énergie jusqu’à la briser? A la Chambre, il décourageait les espérances de son parti. Non seulement il se dérobait à un premier rôle, mais, déjà, il parlait de donner sa démission. A quoi songeait-il, la face bizarrement voilée par son masque de chauffeur, tandis que l’automobile filait sur la route bien connue?A côté de lui, Micheline voyait se lever sur le cher paysage tout un monde de frais souvenirs. Son enfance gardait l’odeur verte de la lande balayée par le vent d’avril. Le grand souffle, venu de la mer, avait gonflé les rêves de son adolescence comme des voiles d’esquif sur les golfes bleus de ce ciel. Sa mère lui apparut, muette et douce, avec des yeux noirs trop larges dans une figure maladive. Puis l’image d’Hervé s’évoqua au tournant d’un chemin, et ne la quitta plus. Elle se rappela leurs aventures puériles. Son amour s’approfondissait de toutes les années où elle ne savait pas encore qu’elle aimait. Les impressions de ces années-là, aujourd’hui qu’elle s’en expliquait le charme, l’attendrissaient plus que tout le reste.Des massifs d’arbres, aux branches encorenues, que rosaient des milliers de bourgeons, surgirent d’un côté de la route.—«Voilà Ferneuse,» murmura Mllede Valcor, à peine consciente d’avoir parlé tout haut.Son père tressaillit. Le train de l’automobile se ralentit tout à coup. Le mur du parc se développa. Les piliers de l’entrée principale apparurent. On passa. Mais point assez vite pour que certains détails, en frappant les deux voyageurs, ne leur fissent échanger ensuite un regard involontaire. Malgré l’épaisse voilette couvrant le visage de Micheline, et le masque à lunettes cachant à moitié celui du marquis, leur émotion se répercuta de l’un à l’autre.—«Vous avez remarqué, père?» dit la jeune fille.—«Il y a quelqu’un à Ferneuse, assurément,» dit le marquis.—«N’est-ce pas? La grille d’honneur est ouverte.—Et les croisées des appartements particuliers ont leurs persiennes rabattues au large. Tu n’as pas vu?»Était-ce le détail des persiennes ou quelque autre circonstance? Le fait est que la façade du château de Ferneuse, au bout de sa longue avenue, offrait un air «habité», auquel ne s’étaient trompés ni le marquis ni sa fille, et qu’ils ne constataient plus depuis près de deux ans.Quelle signification n’avait pas ceci pour l’un et pour l’autre! Ils ne s’en dirent plus rien, après avoir contrôlé réciproquement la sûreté de leur observation.«Hervé serait-il de retour? N’a-t-il rien découvertqui le sépare de moi?» songeait Micheline, palpitante.Quant à Renaud, bouleversé d’un trouble plus violent, il oubliait, à cette minute, que le bonheur de sa fille était en jeu. La présence possible de Gaétane réveillait toutes ses fièvres d’audace et de passion. Vainement avait-il convaincu l’univers, s’il ne persuadait pas cette femme. Que venait-elle faire, sinon lui réclamer la preuve,—cette preuve qui la forcerait, non seulement à s’incliner, mais à se donner? Ah! la contraindre à croire, la dangereuse adversaire, c’était indispensable. Question de vie ou de mort. Et non moins impérieuse la nécessité de briser son orgueil jusqu’au sanglot de l’amour. Car elle ne renoncerait à méconnaître l’amant d’autrefois que dans les bras de l’amant d’aujourd’hui.Cette victoire-là, Renaud la voulait. Il la voulait avec frénésie. Non seulement parce qu’il y voyait le salut, mais pour autre chose encore, pour quelque chose de plus désirable qu’une vie dont il était las,—pour l’assouvissement d’un vœu passionné qui s’exaspérait en lui depuis longtemps, que, tout à coup, des mirages inouïs avaient enflammé jusqu’à la démence. Il voulait posséder à présent la comtesse de Ferneuse, comme, dans le passé, l’avait possédée Renaud de Valcor, jeune, héroïque, charmant, dont les brûlantes lettres retrouvées lui avaient fait revivre l’orageuse et délicieuse idylle.«Cette femme est à moi!» rugissait-il dans un transport de désir, d’angoisse et d’illusion.Comme il l’avait aimée, jadis, sans oser le luidéclarer, quand il la considérait comme inaccessible! Quel déchaînement de passion s’était produit en lui quand la destinée, à travers la révélation de l’autrefois, sembla lui dire: «Tu n’as qu’à la reprendre.» Fou! Triple fou qu’il avait été, pendant des années de silence, alors qu’il pouvait, qu’il devait, réclamer comme son bien, à lui, cette beauté si pure et si fière!... Et il avait parlé trop tard!Ce tumulte de sentiments, d’espoirs, de regrets, soulevé plus violent par l’aspect de Ferneuse, empêcha le marquis de donner un souvenir à sa femme morte, lorsqu’il rentra dans ce château de Valcor, où tout devait la lui rappeler. Il n’eut pas même un de ces mots que les convenances lui eussent inspiré, s’il eût possédé son sang-froid.Micheline en fut amèrement affectée. Cette attitude augmenta la distance qui s’élargissait entre le père et la fille.Mllede Valcor se rendit à la chambre de sa mère, qui n’avait pas été ouverte depuis le jour où la marquise l’avait quittée, à son départ pour Paris, l’automne précédent. Elle s’y enferma pour manier et ranger tous les petits objets dispersés sur les tables, dans les tiroirs. Chacun ressuscitait une habitude, un geste, une préférence, de celle qui n’était plus. Déchirante éloquence des choses! La jeune fille baisa quelques-unes de ces reliques—les plus modestes, les plus familières, celles qui avaient un petit air usé. Elle pria. Elle pleura. Ce fut l’occupation de sa première journée à Valcor.Ils étaient arrivés le matin. Tout de suite, lemaître du logis s’était vu en proie aux sollicitations d’audience. Ses intendants voulaient lui rendre leurs comptes. Ses fermiers tenaient à lui représenter combien l’année avait été mauvaise. Ses électeurs lui apportaient une bienvenue intéressée. En outre, des dépêches et des lettres d’Amérique l’attendaient. Il les ouvrit fiévreusement. C’étaient les résultats des dernières ventes de caoutchouc. Ses boules, fabriquées mécaniquement, plus homogènes et compactes que celles desseryngueiros, avaient fait prime sur le marché. Le bénéfice était énorme. Renaud marmotta négligemment des chiffres:—«Cent soixante-quinze mille... Deux cent mille...» Puis, changeant de voix, haussant le ton, bien qu’à ce moment il fût seul:—«Qu’importe!... Qu’est-ce que cela fait?» s’écria-t-il en froissant rageusement les papiers.Il ouvrit d’autres enveloppes.—«Rien de Mathias... Rien... C’est incompréhensible.»Il sonna. Une porte s’ouvrit, par où vint la rumeur des gens qui attendaient.—«Renvoyez tout le monde. Faites seller un cheval,» ordonna-t-il au valet qui se présenta.—«Monsieur le marquis m’excusera...» commença cet homme.—«M’entendez-vous? Obéissez-moi!...» interrompit M. de Valcor, sans rien écouter.Il rappela cependant le domestique, qui s’éloignait.—«Est-ce que les maîtres sont de retour, à Ferneuse?—A Ferneuse?» répéta l’autre, interdit par la question brusque et par l’accent.—«Oui... la comtesse?...—On l’attend, je crois. Et le comte Hervé aussi.—Ils ne sont pas là?—Pas encore, monsieur le marquis. Mais on dit, dans le pays, qu’ils vont revenir d’un jour à l’autre.—Bon. Un cheval, n’est-ce pas? Et prévenez que je ne recevrai personne avant demain matin.—Qu’est-ce qui nous l’a changé?» murmuraient un instant après les serviteurs, en regardant s’éloigner le cavalier, qui déjà trottait, même avant d’avoir franchi la grille.La question resta sans réponse.Quelqu’un dit encore:—«Ça, c’est vrai, il n’est plus le même.»Puis le respect et la placidité campagnarde retinrent les langues. D’ailleurs, comment définir ce qui était indéfinissable?Le marquis de Valcor prit la route du Conquet. Il montait un excellent trotteur, et il s’en allait à grande allure, avec l’aisance du cavalier accompli, soulevé à peine à la cadence des longues foulées nerveuses, les yeux fixés sur cet horizon de landes, de mer, de rochers, moins sauvage que les perspectives de son âme. Il atteignit le sentier descendant à la petite crique, où se trouvait la maison des Gaël. Il le descendit avec précaution, tout en laissant l’encolure libre à sa fine monture, qui posait ses sabots avec une adresse et une sûreté de chèvre.La demeure, noircie par l’âge et les rafales, lui apparut silencieuse et comme déserte.Il attacha son cheval à la barrière, traversa le jardinet, souleva le loquet de la porte.Rien n’était fermé à clef. Il entra.Les deux femmes étaient là, Mathurine, et l’Innocente, sa belle-fille.Celle-ci raccomandait ses éternel filets, en murmurant une complainte que quelque barde rustique avait faite sur ses propres malheurs. Elle chantonnait sans comprendre:«J’ai cru le voir, à la brune,Sur la lande, un soir sans lune,Bertrand, mon époux si cher.De sa mort affreux présage,C’était, prenant sob visage,Un noir esprit de l’enfer.»Elle répéta les derniers mots:«Un noir esprit de l’enfer.»—«Tais-toi, malheureuse! Assez! Ne chante pas cela!» ordonna celui qui entrant.Il avait parlé sans colère. Cependant la figure de la folle devint hagarde d’effroi. Elle jeta un cri, repoussa la masse del filets, et s’enfuit hors de la chambre.Le marquis restait en face de Mathurine.Il rencontra les yeux toujours clair et vifs de la vieille femme. Mais il lui sembla que ce regard d’un vert miroitant restait la seule étincelle de vie dans le visage brun et recroquevillé comme une algue sèche.L’aïeule parassait maintenant d’un âge surnaturel.Ce n’était pas de la décrépitude, c’était de l’immatérialité, une vision de poète, qui rêverait de symboliser la vieillesse. Ce long buste si droit, cette tête ciselée dans une substance que nulle sève ne semblait nourrir, ces cheveux de neige, et, par-dessus tout, ces admirables yeux d’eau ensoleillée, n’éveillaient pas l’idée d’une décadence physique, mais d’une beauté définitive.Mathurine se dressa devant le visiteur.—«Que venez-vous faire ici? Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor!» s’écria-t-elle, en scandant ce nom avec force.—«Maman Gaël, écoutez-moi!...» implora-t-il.Etait-ce bien l’aventurier intrépide, le maître de la Valcorie, le grand seigneur impérieux, qui s’adressait de cette voix de prière, avec ce ton soumis, à une pauvre vieille paysanne?Elle fit un geste pour le repousser, détournant la tête, mais sans répéter son injonction.—«Maman Gaël, je suis venu vous parler de Bertrande.»L’aïeule se tut, évitant de ramener les yeux vers ce visage, comme s’il eût été trop odieux... ou trop cher. Mais de ces yeux qu’elle détournait obstinément, des larmes commencèrent à couler.—«Bertrande...» murmura-t-elle.—«Vous lui pardonnez, n’est-ce pas?—Je n’ai pas le droit,moi...» (et elle appuya sur le mot) «de lui refuser mon pardon.»Renaud ne releva pas l’ambiguïté de cette phrase. Il reprit avec chaleur:—«Alors il est encore une possibilité de bonheur pour cette infortunée, et pour vous-même. Appelez la pauvre enfant à vous, ou bien allez la retrouver, maman Gaël. Acceptez la vie large que je voulais lui faire, mais qu’elle ne consent pas à me devoir. De vous, elle prendra ce qu’elle ne saurait prendre de ma main, car son cœur appartient à mon mortel ennemi. Mais par pitié pour elle, pour son fils innocent, vous me laisserez, n’est-ce pas? refaire votre destinée. Mon désir est de vous voir réunies de nouveau, vous, Bertrande, et cette pauvre créature qui chantait et travaillait là, tout à l’heure. Votre petite-fille s’épuise à un labeur au-dessus de ses forces. Je ne puis le souffrir. Aidez-moi à l’en empêcher. Prenez telle part de ma fortune que vous jugerez nécessaire. Comprenez-vous?... Je ne sais comment dire... Vous avez tant de fierté!»Mathurine continuait à se taire. Sur ses joues ridées roulaient des larmes lentes.—«Oh!» dit le marquis d’une voix altérée, «ne pleurez pas ainsi. C’est affreux pour moi de voir ces pleurs sur votre visage. Ayez pitié de moi aussi. Accordez-moi cette grâce suprême de réparer, dans la mesure où je le puis, les fatalités du sort!»L’aïeule tressaillit. Les tragiques sanglots—plus tragiques d’être faibles et contenus—qui agitaient sa maigre poitrine, se suspendirent. Son regard revint à Renaud en un fulgurant éclair.—«Les fatalités du sort!...» répéta-t-elle.L’intonation fut indescriptible.M. de Valcor eut un mouvement de recul. Il était blême.Cet homme, qui avait tenu tête à une Chambre hurlante, qui avait défié l’opinion et les lois, et déployé peut-être de plus redoutables audaces, courba le front devant une humble vieille femme.—«Qu’avez-vous fait de Mathias?» reprit-elle. «Auriez-vous perdu celui-là aussi?—Mathias?» répéta-t-il vivement. «J’espérais trouver ici de ses nouvelles.—Il n’en a pas donné depuis son départ. Comment l’aurait-il pu? Vous l’aviez chargé d’une mission secrète. Sans doute il ne devait pas trahir le but où il se rendait.—Quelle idée! Ne saviez-vous pas parfaitement qu’il partait pour l’Amérique? Je lui donnais un poste dans mes établissements de là-bas. Préfériez-vous qu’il fît de la contrebande ici?—Répondez-moi,» demanda-t-elle. «Le reverrai-je? Reverrai-je mon fils Mathias?—Sur mon honneur, je le crois, je l’espère.»Elle sentit l’inquiétude qu’il ne pouvait dissimuler. Inquiétude qui n’avait pas pour objet l’absent lui-même, mais qu’elle devina sans en pénétrer le motif. Elle hocha sa tête blanche.—«Ah!» murmura-t-elle, «ai-je donc eu tort d’arrêter le châtiment de Dieu?»Comment analyser ce qui s’exprimait dans cette phrase? Comment décrire ce qui se passait dans cette âme.Renaud, sans doute, entrevit cet abîme d’incertitude,de désespoir, et aussi de tendresse invincible. Ses mains se joignirent. Ses yeux—qui, pourtant, ne connaissaient guère les larmes,—se mouillèrent.—«Laissez-moi faire quelque chose pour vous, pour Bertrande, je vous en conjure!» supplia-t-il.—«Non!» dit énergiquement l’aïeule. «Je n’accepte rien du marquis de Valcor.—Du marquis de Valcor, soit!» fit-il. «Mais... mais de... votre...»Il s’approcha d’elle jusqu’à l’effleurer. Ses yeux entraient dans les yeux transparents, élargis, qui s’emplirent d’une angoisse extraordinaire.Allait-il prononcer un mot de plus? Allait-il saisir les vieilles mains qui se levaient tremblantes? Allait-il tomber à ses genoux? Il eut dans les gestes, sur les lèvres, comme la velléité de ces choses. Toutefois il n’osa pas. Et s’il s’arrêta, brisé, comme sur un obstacle infranchissable, c’est que la volonté de l’imposante vieille heurta la sienne, la dompta. Elle ne voulut pas de l’horrible aveu. Et il le vit, il le sentit, il en fut comme terrassé. Certes, il était sûr d’elle. N’avait-elle pas traversé l’épreuve?... Elle ne le trahirait pas, cette martyre d’un affreux et sublime amour maternel? Mais elle ne voulait pas devenir sa complice. Du fond de sa misère matérielle et de sa torture morale, elle ne tendrait pas la main vers cette puissance et vers cette richesse, vers cette éblouissante source de toutes les joies de la terre. Non, pas même pour sauver Bertrande. Pas même pour tenir dans sesbras son arrière-petit-fils, l’innocent inconnu, dont la pensée hantait maintenant son vieux cœur, dévasté, solitaire. Non, celui qui était là, devant elle, haletant de lui crier le mot où il croyait trouver une goutte de paix, de fraîcheur, de pardon, dans la fournaise de son enfer, cet homme de lutte et de rapine, qui avait si audacieusement triché contre le Destin, et qui s’épouvantait à la fin de ses monstrueuses victoires, cet homme-là n’aurait pas le soulagement divin de l’appeler: «Ma mère!» D’un regard, d’un redressement farouche, elle avait fait hésiter les syllabes sur ses lèvres. Profitant de son silence interdit, elle reprit la parole:—«Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor! N’ajoutez rien. Vous ne me décideriez pas à toucher un centime de votre richesse. Et peut-être, si vous osiez dire... Ah! ce serait un sacrilège! Cela n’est pas vrai! Je ne le crois pas!... Je ne le veux pas!... Allez-vous-en!...»Alors il se passa une chose extraordinaire. Le marquis Renaud de Valcor s’agenouilla. Les mains jointes, la bouche muette, mais tordue et convulsive, plus éloquente que si une irrésistible prière en avait jailli, les yeux enflammés de larmes qui ne coulaient pas, il implorait cette pauvre vieille femme.Invraisemblable scène, qui eût fait douter n’importe quel spectateur du témoignage de ses sens.Et que demandait cet homme, ce puissant de la terre, qui, une heure auparavant, congédiait sans façon une foule de parasites et de solliciteurs? Il ne voulait qu’appeler cette humble créature«ma mère», et pleurer contre sa débile épaule. Un peu de paix, un peu de pardon, lui descendrait alors dans le cœur. Il oublierait un instant la vertigineuse route sur laquelle il avait marché de crime en crime, par un enchaînement auquel n’avait pu échapper sa redoutable volonté même. Pour avoir tenté de maîtriser le Destin, il en était devenu l’esclave. Jusqu’où irait-il dans cette œuvre implacable, qui semblait ne jamais finir?... Ah! du moins, pouvoir réparer quelque chose, ici, dans cette maison pleine de désastres, dans cette maison où la cruelle misère s’ajoutait à tous les autres fléaux qu’il y avait déchaînés!En entrant, il l’avait constatée, cette misère. Il avait remarqué la salle vide. On avait dû vendre les vieux meubles familiaux. Sur les murs, la place qu’ils avaient occupée pendant la durée des générations se distinguait en lignes pâlies. Était-ce pour aider Bertrande? Était-ce pour acheter son pain quotidien, que l’aïeule avait consommé le sacrifice? Comme il avait dû lui en coûter! Si elle voulait! Ah! si elle voulait... Un peu de bonheur renaîtrait pour elle en même temps qu’un peu de miséricorde descendrait sur le front maudit, avec la caresse de ses vieilles mains. Et Renaud, marquis de Valcor, tendait son front, ce front d’infernal orgueil, pour y sentir se poser, fût-ce une seconde, les doigts noués par l’âge, cordés de rides et de veines, les doigts tremblants de la paysanne.Elle s’écarta de lui, et, d’une voix hoquetante de martyrisée:—«C’est donc ma mort aussi qu’il te faut? Ne vois-tu pas que tu me tues?...» gémit-elle.Il sentit qu’elle allait expirer de cette torture, mais qu’elle ne céderait pas. Peut-être, au fond du cœur, son vœu d’amour maternel répondait-il au vœu de celui qui se courbait à ses pieds. Le mot qu’il voulait dire, elle eût voulu l’entendre. Mais elle résista. Elle ne serait pas sa complice. Aussi malgré le tutoiement farouche, qu’elle lui avait adressé, il retint son cri: «Mère!... mère!...» Car il craignait de la voir succomber d’horreur et d’émotion.Il se redressa, fit un geste de désespoir, et sortit.Puis, là-haut, sur la route, emporté par son cheval à travers ce pays dont il était le maître, il s’en alla, plus faible, plus effaré, plus orphelin, que le dernier des mendiants qui lui demanda l’aumône.Le châtiment commençait.
LE MOT INTERDIT
Unjour de la Semaine Sainte, les rares passants de la longue route qui, à travers des landes arides, mène de Brest au Conquet et à la Pointe Saint-Mathieu, s’arrêtaient, regardaient, surpris par le passage vertigineux d’une automobile.
Les gens du pays, secoués dans leur lente vie rêveuse, par cette foudroyante manifestation d’un mode d’existence nouveau, ne s’en seraient pas émus, accoutumés déjà à ce spectacle, s’ils n’avaient reconnu le chauffeur, élégant malgré son masque et ses fourrures, ainsi que la charmante silhouette féminine à son côté.
—«C’est le marquis de Valcor et mademoiselle Micheline,» disaient les hommes, portant la main à leur chapeau sans avoir le temps de saluer.
—«Ils vont trouver de la peine en rentrantau château,» observaient les femmes. «C’est la première fois qu’ils y reviennent depuis la mort de cette pauvre madame la marquise.»
Telle était aussi l’appréhension du domestique placé sur le siège d’arrière, un Breton dévoué à ses maîtres, qui venait de les chercher à la gare, et qui s’impressionnait de leur tristesse silencieuse.
Le père et la fille n’échangeaient pas un mot. Et ce n’était pas seulement la rapidité de leur course folle qui suspendait les phrases sur leurs lèvres. Entre ces deux êtres avait cessé la tendre communion d’autrefois. Sans doute, ils s’aimaient toujours. Mais d’étranges murailles d’ombre s’étaient dressées entre leurs cœurs. Cela devenait évident, même pour des yeux peu familiers.
Renaud de Valcor avait changé moralement aussi bien que physiquement.
Ses cheveux blanchissaient. Le feu de ses regards était moins direct, moins étincelant. L’homme semblait avoir perdu de sa confiance en soi. Puis, maintenant, il négligeait d’exercer cette grâce altière et câline, qui subjuguait mieux encore que son prestige d’autorité. Il se repliait en lui-même, ne pouvant plus, ou ne voulant plus répandre autour de lui ces sortes d’effluves magnétiques où se prenaient les âmes. Il se murait dans une indifférence faite de lassitude, de mépris—d’autre chose peut-être... Mais qui saurait les pensées encloses sous ce front assombri?
On les pénétrait d’autant moins que—chose singulière—cette transformation du brillantlutteur de jadis en un rêveur soucieux, coïncidait avec son triomphe. Le suicide de José Escaldas avait définitivement réduit au silence ses ennemis. Depuis cette mort retentissante, significative, nul, sauf quelques esprits extravagants ou amateurs de paradoxes, ne contestait plus la personnalité du marquis de Valcor. Toutefois, c’est à dater de ce suicide qu’il était devenu taciturne et inquiet. La victoire remportée lui semblait-elle achetée trop cher? Avait-il tendu son énergie jusqu’à la briser? A la Chambre, il décourageait les espérances de son parti. Non seulement il se dérobait à un premier rôle, mais, déjà, il parlait de donner sa démission. A quoi songeait-il, la face bizarrement voilée par son masque de chauffeur, tandis que l’automobile filait sur la route bien connue?
A côté de lui, Micheline voyait se lever sur le cher paysage tout un monde de frais souvenirs. Son enfance gardait l’odeur verte de la lande balayée par le vent d’avril. Le grand souffle, venu de la mer, avait gonflé les rêves de son adolescence comme des voiles d’esquif sur les golfes bleus de ce ciel. Sa mère lui apparut, muette et douce, avec des yeux noirs trop larges dans une figure maladive. Puis l’image d’Hervé s’évoqua au tournant d’un chemin, et ne la quitta plus. Elle se rappela leurs aventures puériles. Son amour s’approfondissait de toutes les années où elle ne savait pas encore qu’elle aimait. Les impressions de ces années-là, aujourd’hui qu’elle s’en expliquait le charme, l’attendrissaient plus que tout le reste.
Des massifs d’arbres, aux branches encorenues, que rosaient des milliers de bourgeons, surgirent d’un côté de la route.
—«Voilà Ferneuse,» murmura Mllede Valcor, à peine consciente d’avoir parlé tout haut.
Son père tressaillit. Le train de l’automobile se ralentit tout à coup. Le mur du parc se développa. Les piliers de l’entrée principale apparurent. On passa. Mais point assez vite pour que certains détails, en frappant les deux voyageurs, ne leur fissent échanger ensuite un regard involontaire. Malgré l’épaisse voilette couvrant le visage de Micheline, et le masque à lunettes cachant à moitié celui du marquis, leur émotion se répercuta de l’un à l’autre.
—«Vous avez remarqué, père?» dit la jeune fille.
—«Il y a quelqu’un à Ferneuse, assurément,» dit le marquis.
—«N’est-ce pas? La grille d’honneur est ouverte.
—Et les croisées des appartements particuliers ont leurs persiennes rabattues au large. Tu n’as pas vu?»
Était-ce le détail des persiennes ou quelque autre circonstance? Le fait est que la façade du château de Ferneuse, au bout de sa longue avenue, offrait un air «habité», auquel ne s’étaient trompés ni le marquis ni sa fille, et qu’ils ne constataient plus depuis près de deux ans.
Quelle signification n’avait pas ceci pour l’un et pour l’autre! Ils ne s’en dirent plus rien, après avoir contrôlé réciproquement la sûreté de leur observation.
«Hervé serait-il de retour? N’a-t-il rien découvertqui le sépare de moi?» songeait Micheline, palpitante.
Quant à Renaud, bouleversé d’un trouble plus violent, il oubliait, à cette minute, que le bonheur de sa fille était en jeu. La présence possible de Gaétane réveillait toutes ses fièvres d’audace et de passion. Vainement avait-il convaincu l’univers, s’il ne persuadait pas cette femme. Que venait-elle faire, sinon lui réclamer la preuve,—cette preuve qui la forcerait, non seulement à s’incliner, mais à se donner? Ah! la contraindre à croire, la dangereuse adversaire, c’était indispensable. Question de vie ou de mort. Et non moins impérieuse la nécessité de briser son orgueil jusqu’au sanglot de l’amour. Car elle ne renoncerait à méconnaître l’amant d’autrefois que dans les bras de l’amant d’aujourd’hui.
Cette victoire-là, Renaud la voulait. Il la voulait avec frénésie. Non seulement parce qu’il y voyait le salut, mais pour autre chose encore, pour quelque chose de plus désirable qu’une vie dont il était las,—pour l’assouvissement d’un vœu passionné qui s’exaspérait en lui depuis longtemps, que, tout à coup, des mirages inouïs avaient enflammé jusqu’à la démence. Il voulait posséder à présent la comtesse de Ferneuse, comme, dans le passé, l’avait possédée Renaud de Valcor, jeune, héroïque, charmant, dont les brûlantes lettres retrouvées lui avaient fait revivre l’orageuse et délicieuse idylle.
«Cette femme est à moi!» rugissait-il dans un transport de désir, d’angoisse et d’illusion.
Comme il l’avait aimée, jadis, sans oser le luidéclarer, quand il la considérait comme inaccessible! Quel déchaînement de passion s’était produit en lui quand la destinée, à travers la révélation de l’autrefois, sembla lui dire: «Tu n’as qu’à la reprendre.» Fou! Triple fou qu’il avait été, pendant des années de silence, alors qu’il pouvait, qu’il devait, réclamer comme son bien, à lui, cette beauté si pure et si fière!... Et il avait parlé trop tard!
Ce tumulte de sentiments, d’espoirs, de regrets, soulevé plus violent par l’aspect de Ferneuse, empêcha le marquis de donner un souvenir à sa femme morte, lorsqu’il rentra dans ce château de Valcor, où tout devait la lui rappeler. Il n’eut pas même un de ces mots que les convenances lui eussent inspiré, s’il eût possédé son sang-froid.
Micheline en fut amèrement affectée. Cette attitude augmenta la distance qui s’élargissait entre le père et la fille.
Mllede Valcor se rendit à la chambre de sa mère, qui n’avait pas été ouverte depuis le jour où la marquise l’avait quittée, à son départ pour Paris, l’automne précédent. Elle s’y enferma pour manier et ranger tous les petits objets dispersés sur les tables, dans les tiroirs. Chacun ressuscitait une habitude, un geste, une préférence, de celle qui n’était plus. Déchirante éloquence des choses! La jeune fille baisa quelques-unes de ces reliques—les plus modestes, les plus familières, celles qui avaient un petit air usé. Elle pria. Elle pleura. Ce fut l’occupation de sa première journée à Valcor.
Ils étaient arrivés le matin. Tout de suite, lemaître du logis s’était vu en proie aux sollicitations d’audience. Ses intendants voulaient lui rendre leurs comptes. Ses fermiers tenaient à lui représenter combien l’année avait été mauvaise. Ses électeurs lui apportaient une bienvenue intéressée. En outre, des dépêches et des lettres d’Amérique l’attendaient. Il les ouvrit fiévreusement. C’étaient les résultats des dernières ventes de caoutchouc. Ses boules, fabriquées mécaniquement, plus homogènes et compactes que celles desseryngueiros, avaient fait prime sur le marché. Le bénéfice était énorme. Renaud marmotta négligemment des chiffres:
—«Cent soixante-quinze mille... Deux cent mille...» Puis, changeant de voix, haussant le ton, bien qu’à ce moment il fût seul:
—«Qu’importe!... Qu’est-ce que cela fait?» s’écria-t-il en froissant rageusement les papiers.
Il ouvrit d’autres enveloppes.
—«Rien de Mathias... Rien... C’est incompréhensible.»
Il sonna. Une porte s’ouvrit, par où vint la rumeur des gens qui attendaient.
—«Renvoyez tout le monde. Faites seller un cheval,» ordonna-t-il au valet qui se présenta.
—«Monsieur le marquis m’excusera...» commença cet homme.
—«M’entendez-vous? Obéissez-moi!...» interrompit M. de Valcor, sans rien écouter.
Il rappela cependant le domestique, qui s’éloignait.
—«Est-ce que les maîtres sont de retour, à Ferneuse?
—A Ferneuse?» répéta l’autre, interdit par la question brusque et par l’accent.
—«Oui... la comtesse?...
—On l’attend, je crois. Et le comte Hervé aussi.
—Ils ne sont pas là?
—Pas encore, monsieur le marquis. Mais on dit, dans le pays, qu’ils vont revenir d’un jour à l’autre.
—Bon. Un cheval, n’est-ce pas? Et prévenez que je ne recevrai personne avant demain matin.
—Qu’est-ce qui nous l’a changé?» murmuraient un instant après les serviteurs, en regardant s’éloigner le cavalier, qui déjà trottait, même avant d’avoir franchi la grille.
La question resta sans réponse.
Quelqu’un dit encore:
—«Ça, c’est vrai, il n’est plus le même.»
Puis le respect et la placidité campagnarde retinrent les langues. D’ailleurs, comment définir ce qui était indéfinissable?
Le marquis de Valcor prit la route du Conquet. Il montait un excellent trotteur, et il s’en allait à grande allure, avec l’aisance du cavalier accompli, soulevé à peine à la cadence des longues foulées nerveuses, les yeux fixés sur cet horizon de landes, de mer, de rochers, moins sauvage que les perspectives de son âme. Il atteignit le sentier descendant à la petite crique, où se trouvait la maison des Gaël. Il le descendit avec précaution, tout en laissant l’encolure libre à sa fine monture, qui posait ses sabots avec une adresse et une sûreté de chèvre.
La demeure, noircie par l’âge et les rafales, lui apparut silencieuse et comme déserte.
Il attacha son cheval à la barrière, traversa le jardinet, souleva le loquet de la porte.
Rien n’était fermé à clef. Il entra.
Les deux femmes étaient là, Mathurine, et l’Innocente, sa belle-fille.
Celle-ci raccomandait ses éternel filets, en murmurant une complainte que quelque barde rustique avait faite sur ses propres malheurs. Elle chantonnait sans comprendre:
«J’ai cru le voir, à la brune,Sur la lande, un soir sans lune,Bertrand, mon époux si cher.De sa mort affreux présage,C’était, prenant sob visage,Un noir esprit de l’enfer.»
Elle répéta les derniers mots:
«Un noir esprit de l’enfer.»
—«Tais-toi, malheureuse! Assez! Ne chante pas cela!» ordonna celui qui entrant.
Il avait parlé sans colère. Cependant la figure de la folle devint hagarde d’effroi. Elle jeta un cri, repoussa la masse del filets, et s’enfuit hors de la chambre.
Le marquis restait en face de Mathurine.
Il rencontra les yeux toujours clair et vifs de la vieille femme. Mais il lui sembla que ce regard d’un vert miroitant restait la seule étincelle de vie dans le visage brun et recroquevillé comme une algue sèche.
L’aïeule parassait maintenant d’un âge surnaturel.Ce n’était pas de la décrépitude, c’était de l’immatérialité, une vision de poète, qui rêverait de symboliser la vieillesse. Ce long buste si droit, cette tête ciselée dans une substance que nulle sève ne semblait nourrir, ces cheveux de neige, et, par-dessus tout, ces admirables yeux d’eau ensoleillée, n’éveillaient pas l’idée d’une décadence physique, mais d’une beauté définitive.
Mathurine se dressa devant le visiteur.
—«Que venez-vous faire ici? Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor!» s’écria-t-elle, en scandant ce nom avec force.
—«Maman Gaël, écoutez-moi!...» implora-t-il.
Etait-ce bien l’aventurier intrépide, le maître de la Valcorie, le grand seigneur impérieux, qui s’adressait de cette voix de prière, avec ce ton soumis, à une pauvre vieille paysanne?
Elle fit un geste pour le repousser, détournant la tête, mais sans répéter son injonction.
—«Maman Gaël, je suis venu vous parler de Bertrande.»
L’aïeule se tut, évitant de ramener les yeux vers ce visage, comme s’il eût été trop odieux... ou trop cher. Mais de ces yeux qu’elle détournait obstinément, des larmes commencèrent à couler.
—«Bertrande...» murmura-t-elle.
—«Vous lui pardonnez, n’est-ce pas?
—Je n’ai pas le droit,moi...» (et elle appuya sur le mot) «de lui refuser mon pardon.»
Renaud ne releva pas l’ambiguïté de cette phrase. Il reprit avec chaleur:
—«Alors il est encore une possibilité de bonheur pour cette infortunée, et pour vous-même. Appelez la pauvre enfant à vous, ou bien allez la retrouver, maman Gaël. Acceptez la vie large que je voulais lui faire, mais qu’elle ne consent pas à me devoir. De vous, elle prendra ce qu’elle ne saurait prendre de ma main, car son cœur appartient à mon mortel ennemi. Mais par pitié pour elle, pour son fils innocent, vous me laisserez, n’est-ce pas? refaire votre destinée. Mon désir est de vous voir réunies de nouveau, vous, Bertrande, et cette pauvre créature qui chantait et travaillait là, tout à l’heure. Votre petite-fille s’épuise à un labeur au-dessus de ses forces. Je ne puis le souffrir. Aidez-moi à l’en empêcher. Prenez telle part de ma fortune que vous jugerez nécessaire. Comprenez-vous?... Je ne sais comment dire... Vous avez tant de fierté!»
Mathurine continuait à se taire. Sur ses joues ridées roulaient des larmes lentes.
—«Oh!» dit le marquis d’une voix altérée, «ne pleurez pas ainsi. C’est affreux pour moi de voir ces pleurs sur votre visage. Ayez pitié de moi aussi. Accordez-moi cette grâce suprême de réparer, dans la mesure où je le puis, les fatalités du sort!»
L’aïeule tressaillit. Les tragiques sanglots—plus tragiques d’être faibles et contenus—qui agitaient sa maigre poitrine, se suspendirent. Son regard revint à Renaud en un fulgurant éclair.
—«Les fatalités du sort!...» répéta-t-elle.
L’intonation fut indescriptible.
M. de Valcor eut un mouvement de recul. Il était blême.
Cet homme, qui avait tenu tête à une Chambre hurlante, qui avait défié l’opinion et les lois, et déployé peut-être de plus redoutables audaces, courba le front devant une humble vieille femme.
—«Qu’avez-vous fait de Mathias?» reprit-elle. «Auriez-vous perdu celui-là aussi?
—Mathias?» répéta-t-il vivement. «J’espérais trouver ici de ses nouvelles.
—Il n’en a pas donné depuis son départ. Comment l’aurait-il pu? Vous l’aviez chargé d’une mission secrète. Sans doute il ne devait pas trahir le but où il se rendait.
—Quelle idée! Ne saviez-vous pas parfaitement qu’il partait pour l’Amérique? Je lui donnais un poste dans mes établissements de là-bas. Préfériez-vous qu’il fît de la contrebande ici?
—Répondez-moi,» demanda-t-elle. «Le reverrai-je? Reverrai-je mon fils Mathias?
—Sur mon honneur, je le crois, je l’espère.»
Elle sentit l’inquiétude qu’il ne pouvait dissimuler. Inquiétude qui n’avait pas pour objet l’absent lui-même, mais qu’elle devina sans en pénétrer le motif. Elle hocha sa tête blanche.
—«Ah!» murmura-t-elle, «ai-je donc eu tort d’arrêter le châtiment de Dieu?»
Comment analyser ce qui s’exprimait dans cette phrase? Comment décrire ce qui se passait dans cette âme.
Renaud, sans doute, entrevit cet abîme d’incertitude,de désespoir, et aussi de tendresse invincible. Ses mains se joignirent. Ses yeux—qui, pourtant, ne connaissaient guère les larmes,—se mouillèrent.
—«Laissez-moi faire quelque chose pour vous, pour Bertrande, je vous en conjure!» supplia-t-il.
—«Non!» dit énergiquement l’aïeule. «Je n’accepte rien du marquis de Valcor.
—Du marquis de Valcor, soit!» fit-il. «Mais... mais de... votre...»
Il s’approcha d’elle jusqu’à l’effleurer. Ses yeux entraient dans les yeux transparents, élargis, qui s’emplirent d’une angoisse extraordinaire.
Allait-il prononcer un mot de plus? Allait-il saisir les vieilles mains qui se levaient tremblantes? Allait-il tomber à ses genoux? Il eut dans les gestes, sur les lèvres, comme la velléité de ces choses. Toutefois il n’osa pas. Et s’il s’arrêta, brisé, comme sur un obstacle infranchissable, c’est que la volonté de l’imposante vieille heurta la sienne, la dompta. Elle ne voulut pas de l’horrible aveu. Et il le vit, il le sentit, il en fut comme terrassé. Certes, il était sûr d’elle. N’avait-elle pas traversé l’épreuve?... Elle ne le trahirait pas, cette martyre d’un affreux et sublime amour maternel? Mais elle ne voulait pas devenir sa complice. Du fond de sa misère matérielle et de sa torture morale, elle ne tendrait pas la main vers cette puissance et vers cette richesse, vers cette éblouissante source de toutes les joies de la terre. Non, pas même pour sauver Bertrande. Pas même pour tenir dans sesbras son arrière-petit-fils, l’innocent inconnu, dont la pensée hantait maintenant son vieux cœur, dévasté, solitaire. Non, celui qui était là, devant elle, haletant de lui crier le mot où il croyait trouver une goutte de paix, de fraîcheur, de pardon, dans la fournaise de son enfer, cet homme de lutte et de rapine, qui avait si audacieusement triché contre le Destin, et qui s’épouvantait à la fin de ses monstrueuses victoires, cet homme-là n’aurait pas le soulagement divin de l’appeler: «Ma mère!» D’un regard, d’un redressement farouche, elle avait fait hésiter les syllabes sur ses lèvres. Profitant de son silence interdit, elle reprit la parole:
—«Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor! N’ajoutez rien. Vous ne me décideriez pas à toucher un centime de votre richesse. Et peut-être, si vous osiez dire... Ah! ce serait un sacrilège! Cela n’est pas vrai! Je ne le crois pas!... Je ne le veux pas!... Allez-vous-en!...»
Alors il se passa une chose extraordinaire. Le marquis Renaud de Valcor s’agenouilla. Les mains jointes, la bouche muette, mais tordue et convulsive, plus éloquente que si une irrésistible prière en avait jailli, les yeux enflammés de larmes qui ne coulaient pas, il implorait cette pauvre vieille femme.
Invraisemblable scène, qui eût fait douter n’importe quel spectateur du témoignage de ses sens.
Et que demandait cet homme, ce puissant de la terre, qui, une heure auparavant, congédiait sans façon une foule de parasites et de solliciteurs? Il ne voulait qu’appeler cette humble créature«ma mère», et pleurer contre sa débile épaule. Un peu de paix, un peu de pardon, lui descendrait alors dans le cœur. Il oublierait un instant la vertigineuse route sur laquelle il avait marché de crime en crime, par un enchaînement auquel n’avait pu échapper sa redoutable volonté même. Pour avoir tenté de maîtriser le Destin, il en était devenu l’esclave. Jusqu’où irait-il dans cette œuvre implacable, qui semblait ne jamais finir?... Ah! du moins, pouvoir réparer quelque chose, ici, dans cette maison pleine de désastres, dans cette maison où la cruelle misère s’ajoutait à tous les autres fléaux qu’il y avait déchaînés!
En entrant, il l’avait constatée, cette misère. Il avait remarqué la salle vide. On avait dû vendre les vieux meubles familiaux. Sur les murs, la place qu’ils avaient occupée pendant la durée des générations se distinguait en lignes pâlies. Était-ce pour aider Bertrande? Était-ce pour acheter son pain quotidien, que l’aïeule avait consommé le sacrifice? Comme il avait dû lui en coûter! Si elle voulait! Ah! si elle voulait... Un peu de bonheur renaîtrait pour elle en même temps qu’un peu de miséricorde descendrait sur le front maudit, avec la caresse de ses vieilles mains. Et Renaud, marquis de Valcor, tendait son front, ce front d’infernal orgueil, pour y sentir se poser, fût-ce une seconde, les doigts noués par l’âge, cordés de rides et de veines, les doigts tremblants de la paysanne.
Elle s’écarta de lui, et, d’une voix hoquetante de martyrisée:
—«C’est donc ma mort aussi qu’il te faut? Ne vois-tu pas que tu me tues?...» gémit-elle.
Il sentit qu’elle allait expirer de cette torture, mais qu’elle ne céderait pas. Peut-être, au fond du cœur, son vœu d’amour maternel répondait-il au vœu de celui qui se courbait à ses pieds. Le mot qu’il voulait dire, elle eût voulu l’entendre. Mais elle résista. Elle ne serait pas sa complice. Aussi malgré le tutoiement farouche, qu’elle lui avait adressé, il retint son cri: «Mère!... mère!...» Car il craignait de la voir succomber d’horreur et d’émotion.
Il se redressa, fit un geste de désespoir, et sortit.
Puis, là-haut, sur la route, emporté par son cheval à travers ce pays dont il était le maître, il s’en alla, plus faible, plus effaré, plus orphelin, que le dernier des mendiants qui lui demanda l’aumône.
Le châtiment commençait.