XVFERNEUSE ET VALCOR«Mamère,» dit Hervé à la comtesse, «nous voici de retour. Pendant toute la durée de notre voyage, dans vos longues journées silencieuses en face de l’Océan, j’ai respecté le secret de vos méditations. Que se passait-il en vous, pauvre mère?... pauvre femme!...»Le jeune homme prononça doucement ce mot, avec une pitié, un respect, une tendresse infinis. Puis, d’une voix plus ferme:—«Mais aujourd’hui, votre décision doit être prise. Il importe que vous m’en fassiez part. Celui qu’on appelle le marquis de Valcor est au château en ce moment, avec sa fille. Nous-mêmes, nous voici à Ferneuse...»Il s’interrompit, pour jeter un regard autour de lui sur ce domaine dont il était l’héritier, dont il portait le nom.Sa mère et lui marchaient, en ce moment, côte à côte, d’un pas lent de promenade, le long de l’immense avenue qui descend à la grille principale. Au delà de cette grille, la falaise, creusée par une espèce de trouée, laissait apercevoir la mer. Un printemps frileux, tout frissonnant encore de l’hiver, enveloppait ces belles perspectives d’une atmosphère vaporeuse.Hervé y posait des yeux nouveaux. Il se sentait comme un intrus sur cette terre familiale, qu’avaient possédée les ancêtres dont le sang ne coulait pas dans ses veines. L’image du dernier d’entre eux lui apparaissait. Il revoyait celui qu’il avait appelé «son père», le comte Stanislas, l’aveugle lamentable, dont il craignait, enfant, la rencontre, au détour de ces mêmes avenues, à cause de sa face taciturne, sans regard, dévastée d’une horrible cicatrice, et aussi à cause de son humeur brutale. Combien le dévouement dont sa mère entourait ce tyran domestique le touchait alors! Humilité, abnégation, patience, chez cette femme vive et fière. Et la claustration totale, l’absence de toute sortie, de tout plaisir, même de toute coquetterie. Le monde avait perdu le souvenir d’un beauté faite pour y briller.«Ah! ma mère... ma mère...» pensait Hervé, «bénie sois-tu d’avoir mis en moi le spectacle de ta longue expiation, avant de m’avoir révélé ce qui fut—hélas!—ta faute. Moi, ton fils, je n’aurais, de toutes façons, pas le droit de te juger. Mais tu m’as laissé celui de t’admirer, de t’adorer, de te vénérer... Ma mère... ma mère!...»Il la regardait dans une exaltation de tendresse,n’osant convenir avec lui-même qu’il ne l’aurait pas préférée impeccable, et qu’elle lui était plus chère dans la tragique poésie de son passé.Gaétane de Ferneuse pressentait en partie ce qui se passait chez son fils. Elle se serait bien gardée de l’interroger. Il ne l’aimait pas moins. Elle en était sûre. Cette certitude lui était trop douce pour qu’elle risquât de chercher autre chose dans cette jeune âme troublée.Cependant Hervé se reprenait, après un instant d’émotion muette.—«Vous avez dû arrêter une résolution, ma mère. Il est temps que je la connaisse.—Tu aimes toujours Micheline?» demanda Mmede Ferneuse.Elle avait pris un temps avant de poser cette question, et la profonde gravité de son accent y mit une espèce de solennité.Le jeune homme répondit avec force:—«Oui.—Tu veux toujours l’épouser?—Oui.»Il y eut un silence. Puis Hervé murmura:—«Est-ce que je vous blesse, ma mère? Est-ce que votre vengeance?...»Elle l’interrompit:—«Ma vengeance!...»Une minute encore de suspens. Mmede Ferneuse vit pâlir affreusement le beau visage de son fils.—«Connais-tu si mal mon cœur, mon enfant? Il y a une justice nécessaire. Elle sera faite. Mais la vengeance!...»Ses yeux exprimèrent on ne sait quel détachement. Mépris, pitié, fierté, miséricorde chrétienne?... Par quoi planait-elle au-dessus du sentiment que sa lèvre écartait, dédaigneuse? Sans s’analyser, elle reprit:—«Quel but ai-je poursuivi, Hervé? Ne le sais-tu pas? L’ardeur avec laquelle j’ai voulu la vérité—jusqu’à risquer ta vie, mon unique trésor!—s’inspirait de deux désirs indomptables: m’assurer que tu n’étais pas le frère de Micheline, par conséquent rendre possible ton bonheur. Et puis...»Elle n’acheva pas. Elle ne dit pas cet autre désir, plus impérieux que le besoin de respirer: celui d’échapper au vertige d’un amour qui ressuscitait trop le rêve passionné de sa jeunesse—d’un amour qui avait failli lui donner le change. Effroyable erreur!... Non moins effroyable en doutant s’il fallait croire, qu’en croyant s’il fallait douter. N’y avait-il pas eu des instants où elle s’était sentie près d’ouvrir les bras à l’imposteur, dont le masque d’amour l’enchantait d’une prodigieuse illusion? C’était de cet enfer indicible qu’elle avait voulu sortir à tout prix.Son fils ne pouvait deviner ce qu’elle taisait. Il n’y attacha pas sa pensée. Quand elle eut prononcé le nom de Micheline, il lui baisa la main dans une effusion de reconnaissance.—«Ah! je craignais tant!...—Quoi donc?—Que vous ne puissiez consentir à me voir épouser la fille de cet homme.—Est-elle responsable?» demanda Gaétane.—«Non, certes.—Et toi, mon fils, es-tu responsable de cet amour que tu as laissé grandir dans ton cœur innocemment? Peux-tu l’abolir? As-tu le droit d’infliger la plus cruelle des douleurs à la pure jeune fille qui a mis toute sa confiance et toute sa tendresse en toi? Ne serait-ce pas, non seulement un double crime, mais un crime doublement impossible... Car ni toi ni Micheline n’êtes de ceux qui changent.—«Ma mère!» s’écria Hervé, tout palpitant de joie. «C’est là votre conviction?—En douterais-tu?—Ah!» reprit le jeune homme, «j’ai entendu des voix si redoutables au fond de ma conscience. Une d’elles me criait que je suis le fils de celui dont nous avons trouvé les restes enfouis là-bas dans le désert. Si vous aviez pris cette voix-là, vous aussi, ma mère, qu’aurais-je pu répondre?—Mon enfant,» prononça Mmede Ferneuse avec une céleste douceur, «nous avons reconnu que tu as un devoir d’amour à remplir. Ne prime-t-il pas le devoir de haine, même si celui-ci s’imposait à ton cœur filial?—Si vous ne me l’imposez pas,» dit-il, «j’avoue que nulle suggestion supérieure ne m’y pousse. Comme vous, je souhaite que justice se fasse. Mais les tribunaux humains y pourvoiront. Me dresser personnellement en champion contre l’homme de là-bas...» (Hervé souleva la main dans la direction de Valcor), «c’est rendre impossible mon mariage avec sa fille. Et, d’ailleurs, champion de qui?... Les liens qui m’unissent à la victime sont un secret entrevous et Dieu. Je ne puis intervenir ouvertement dans ce drame. Ce serait risquer l’honneur d’une mère que j’adore, pour venger un père que je n’ai pas connu.»Mmede Ferneuse, à ce mot, sourit mystérieusement. Si tant est qu’on puisse appeler sourire le pli de sa lèvre et le reflet de ses yeux, empreints d’une clairvoyance attendrie et mélancolique. «Un père que je n’ai pas connu...» Elle attendait ce cri, jeté par le cœur passionné, qui craignait, plus qu’il ne pouvait chérir, le fantôme dressé entre sa conscience et son amour. C’était humain, c’était naturel, c’était vrai. Pour venger ce Renaud de Valcor, dont il n’avait précisé l’existence qu’en face d’un squelette, et qu’on lui disait tardivement être celui dont il tenait la vie, Hervé ne pouvait sacrifier son bonheur et celui de la fiancée qu’il adorait. L’eût-il fait si sa mère l’eût exigé? Peut-être. Elle, qui avait aimé comme il aimait, ne le lui demanda pas.—«Maintenant,» reprit le jeune comte, «par quel moyen accomplirons-nous l’œuvre nécessaire? Car, enfin, il faut que le bandit soit châtié, qu’il disparaisse. Je ne veux épouser Micheline que lorsque l’homme de Valcor sera confondu et qu’il aura rendu gorge. Pas un centime de ses abominables richesses ne souillera la petite main que je prendrai pour toujours dans la mienne.»Mmede Ferneuse se taisait.—«Nous ne pouvons cependant pas,» continua Hervé plus lentement, «dénoncer ce misérable. La délation n’est pas notre fait.—J’irai le trouver,» dit la comtesse.—«Vous, ma mère!—Moi.—Je ne le permettrai pas!»Elle le regarda avec un peu d’ironie indulgente et hautaine.—«Je ne suis que votre enfant,» s’écria-t-il avec une vivacité charmante. «Et un enfant que vous avez peut-être élevé avec votre tendresse plus qu’avec votre énergie. Cependant je sais agir en homme, je vous en ai donné la preuve. Vous m’écouterez, vous m’obéirez, mère. Ne suis-je pas le chef de la famille?... Vous n’irez pas à Valcor. Vous n’exposerez pas votre dignité... votre vie, peut-être... Cet homme est capable de tout.»Hervé lutta un moment, bouleversé par le projet de sa mère. Dans son appréhension, il lui résistait pour la première fois. Mais, des deux volontés, la sienne n’était pas la plus forte. Ne pouvant vaincre celle qui lui résistait par le silence, il se laissa tomber sur un banc, cacha son visage dans ses mains, et pleura, comme l’enfant que, tout à l’heure, il disait être:—«Ah! nous sommes bien malheureux!» gémit-il.La comtesse mit une main légère sur son épaule. Il releva la tête.—«Laissez-moi tout dire à Micheline,» supplia-t-il. «Elle fuira cet homme, elle fuira cette maison. Nous nous en irons au loin. Nous laisserons l’imposteur à sa destinée.—Tu repoussais le rôle de délateur, Hervé. Que serais-tu donc en révélant à une fille les crimes de son père?»Il ne répondit pas.—«Laisse-moi faire,» reprit-elle. «Si formidable que soit la puissance du mal dans cet homme, il y a des choses qu’on ne saurait craindre de lui. Et il y en a d’autres qu’on en peut attendre. C’est un démon d’audace et d’orgueil. Ce n’est pas un être abject ni dégradé. Je ne sais qui il est, ni quel sang coule dans ses veines. Mais ce nom de Valcor, qu’il a usurpé, lui a donné une espèce de farouche noblesse. Il le porte avec une fierté singulière. Il ne voudra pas d’un déshonneur qui lui arracherait ce nom dans un éclat d’infamie. Démasqué, il préférera disparaître, s’exiler... Que sais-je?... Puis, il a sa fille. C’est un père plein de tendresse. Je me rappelle encore avec quelle ardeur mensongère, mais touchante, il défendait le bonheur de cette enfant. Pour me persuader qu’elle n’était pas ta sœur, tout en se déclarant être, lui, Renaud de Valcor, n’avait-il pas imaginé je ne sais quelle histoire de substitution d’enfant? Il consentait à n’être plus son père, pour te la donner, à toi, qu’elle aime. Ne consentira-t-il pas, pour la même raison, à un plus grand sacrifice?»Hervé ricana légèrement.—«Alors nous n’avons de ressource que dans sa générosité?—Non, mon fils,» dit gravement Mmede Ferneuse. «C’est au père de Micheline que nous demanderons de la générosité. Contre l’usurpateur de Valcor, contre le meurtrier de Renaud, nous n’en avons que faire. Ne comprendras-tu pas, enfin, que la vengeance me serait trop facile? Cette vengeance de mon amour assassiné, j’enfais le sacrifice à ton amour vivant. Il faut trouver une solution qui te permette d’épouser Micheline. Sais-tu si cette jeune fille donnerait sa main au bourreau de son père, même si elle pouvait croire que ce père fût criminel?—Ah! ma mère,» dit le jeune homme avec émotion, «vous êtes un ange et vous êtes une femme. Quel miracle n’accompliriez-vous pas? Faites ce que vous voudrez.»Il se leva, la serra contre son cœur, puis la quitta, se dirigeant vers la grille d’entrée, qu’ils avaient presque atteinte.Hervé franchit cette grille, prit le chemin qui descendait au creux de la falaise et gagna bientôt la plage.Il se trouva dans une des mille petites criques creusant la ceinture granitique de cette côte. Celle-ci s’ouvrait au nord du promontoire qui limite par son autre versant le domaine de Valcor. Le jeune comte de Ferneuse regarda presque avec attendrissement ce rude contrefort, qui, se rétrécissant comme une proue, plongeait à pic dans la mer. C’était ce rempart de granit qu’il avait escaladé, voici près de deux ans, pour obtenir un suprême tête-à-tête avec Micheline. Jamais, depuis ce jour-là, il n’avait revu celle qu’il aimait.Pensif, presque hésitant,—non pas de peur physique, mais d’angoisse morale,—Hervé commença de gravir le très étroit sentier contournant le roc. A peine un chemin, une espèce de lacet naturel, formé par les aspérités du granit et tout au plus complété çà et là par un rudimentaire travail humain, ou marqué par unerampe,—un fil de fer tenu par des crampons,—là où il n’y avait guère de quoi poser le pied. On pouvait ainsi s’avancer jusqu’à la pointe du promontoire, pour jouir du spectacle des lames en fureur se brisant contre l’immuable paroi. Encore n’eût-il pas fallu s’y risquer quand leur frénésie les faisait bondir plus haut que ce même sentier, ou quand le vent déchaîné en eût balayé un être humain comme un fétu de paille.Aujourd’hui, le vent était faible, et la mer se contentait de moutonner, hérissant sa surface livide de crêtes neigeuses, qui s’écroulaient et se reformaient sans cesse.Hervé, parvenu à l’extrémité de la falaise, ne s’arrêta pas pour admirer la sublime monotonie de ce spectacle. Il contourna la pointe et se trouva sur l’autre versant. Le sentier s’y prolongeait encore, moins distinct, puis s’effaçait complètement.Le promeneur leva les yeux.A trente pieds au-dessus de lui, la terrasse de Valcor déployait sa belle ordonnance. Rangée élégante de balustres, couronnant une assise rocheuse, entre deux fortifications de granit, elle avait un caractère grandiose. Mais l’architecture, pas plus que le paysage, n’importait à celui qui se trouvait là. Son regard avide chercha autre chose, immédiatement au-dessus de sa tête, dans l’angle formé par la terrasse et par le rocher. C’était le coin favori de Micheline. De tout temps elle y était venue passer de longs moments dans la contemplation, la rêverie. Combien plus n’y devait-elle pas venir, à présent,si elle l’aimait! Quel souvenir s’attachait à ce lieu, pour lui, pour elle! Depuis quelques jours à Valcor, et le sachant à Ferneuse, il ne serait pas impossible qu’elle s’y trouvât, juste en ce moment.Et l’impossible même eût-il mis un obstacle à un vœu d’amour aussi ardent? L’attirance mystérieuse avait agi. Micheline était là. Elle l’attendait, sans doute.Il la vit.Quelle minute!La radieuse image lui entra dans les yeux, dans l’âme, dans tout l’être, comme une apparition et comme une ivresse. Il dut se cramponner au rocher, dans son vertige de joie.Elle n’était pas vêtue de blanc, comme jadis. Sa silhouette charmante se détachait en noir au delà des balustres clairs, sur le pâle ciel d’avril. Hervé se rappela qu’elle portait le deuil de sa mère. Il avait appris, en rentrant à Ferneuse, que la marquise de Valcor était morte l’automne précédent, à l’époque où lui-même voyait la mort de si près, chez ses sauvages amis de la forêt amazonienne.—«Ne montez pas! Ne montez pas!» cria Micheline, qui l’avait aperçu tout de suite.Il devina les paroles au geste, car elles n’étaient pas descendues distinctement jusqu’à lui. Mais ne lui eût-il pas fallu plus de courage pour y obéir que pour affronter le danger de l’ascension? Il commença de gravir l’abrupte muraille, saisissant la moindre saillie, s’aidant des pieds et des mains, jusqu’à ce qu’il eût atteint une espèce d’étroit balcon, si proche de Michelinequ’il avait pu jadis prendre de là une fleur qu’elle lui tendait.Ce fut, d’ailleurs, la première pensée qui lui revint. Tirant un petit portefeuille de la poche intérieure de son veston, contre son cœur, il en sortit la pauvre fleur, si frêle, si desséchée, toute jaunie, puis, la montrant à Micheline:—«Vous rappelez-vous?—Ah! vous m’aimez toujours!» s’écria-t-elle.—«Et vous, Micheline?—Vous le demandez?... Oui, je vous aime, Hervé, je vous aime. Aurais-je vécu si je ne vous aimais pas?»Une telle détresse jaillissait de ce cri qu’il en eut le cœur contracté.—«Vous avez donc souffert?—Si j’ai souffert!»Il la regarda tout interdit, ne s’étant pas attendu à cela. Et, l’examinant avec plus de sang-froid, il saisit toute la gravité nouvelle de l’expression, l’amincissement des beaux traits, la pâleur du teint, l’ombre profonde du regard.—«Si j’ai souffert!...» reprenait Micheline. «Dans le mystère de votre absence, au cours de cet épouvantable procès... Vous ne savez pas ce qu’on disait, ce qu’on écrivait, ce que les journaux publiaient...—Mais,» prononça-t-il avec un étrange accent, «votre père a triomphé de tout.»Elle ne répondit pas. Elle dit seulement très bas:—«Ma mère en est morte. Si votre pensée ne m’avait pas soutenue, je serais morte aussi.—Vous n’avez pas douté de moi?» s’écria-t-il avec une appréhension violente.—«Non, Hervé. Pas un instant. Mais...—Mais, quoi?...» balbutia-t-il.—«Mais j’avais peur de ce que vous rapporteriez au fond de vous-même, à votre retour de l’étrange voyage où il m’était interdit de vous suivre, même en pensée.—Je rapporte mon amour,» dit-il.—«Rien d’autre?...»Elle lui enfonça ses grands yeux d’ombre jusqu’à l’âme. Il détourna les siens.—«Vous ne répondez pas, Hervé?—Je n’ai rien découvert qui pût nous séparer,» fit-il.—«C’est vrai?»Elle rayonna.Il comprit combien elle l’aimait, quelle angoisse atroce et obscure avait étreint ce pauvre jeune cœur.—«Oh! ma Micheline adorée! Regardez-moi. Serais-je ici? Viendrais-je réclamer votre foi et vous engager de nouveau la mienne, s’il nous était interdit de nous aimer?—Mais votre mère?—Ma mère sera la vôtre. Rien, pour elle, n’existe plus au monde que notre bonheur.»Micheline voulut parler, s’arrêta comme suffoquée d’émotion, puis, d’une bouche que les larmes contenues faisaient trembler, murmura:—«A-t-elle pardonné à la mienne la scène terrible? A-t-elle pardonné à ma pauvre maman, qui est morte?»Hervé s’empressa de l’en assurer.Comme c’était loin, cette scène du bal, par laquelle s’ouvrit la série de leurs misères! Quel rôle avait joué alors la marquise Laurence? Pourquoi son éclat de fureur soudaine? Pourquoi ses excuses du lendemain? Le jeune comte resta un instant rêveur, à ce souvenir évoqué. Mais l’énigme lui parut sans importance. Évidemment la douce et insignifiante Laurence n’avait été qu’une visionnaire, hypnotisée devant les fantasmagories du prodigieux metteur en scène qu’était son mari, adoré par elle humblement.—«La mémoire de votre mère est digne de tout respect et de toute pitié.»Il avait prononcé cette phrase comme la suite naturelle de sa réflexion intérieure, sans calculer l’effet qu’elle pourrait produire.—«Pourquoi «de toute pitié»? demanda Micheline.Elle se troublait au moindre mot, la pauvre enfant. L’anxiété de son intonation trahissait un abîme d’inquiétude secrète. Et voici que, tout à coup, devant l’explication embarrassée d’Hervé, devant la physionomie contrainte du jeune homme, cette inquiétude déborda.—«Vous ne me parlez pas de mon père!... Si vous m’aimez, Hervé, dites-moi que, lui aussi, vous le respectez, que, lui aussi, vous le plaignez. Car je le crois très malheureux.—«Si je vous aime!...» répéta le jeune homme avec un accent de reproche.—«Oui. Pouvez-vous imaginer l’union de nos deux cœurs, si le vôtre est en désaccord avec mes sentiments filiaux?—Vos sentiments filiaux me sont sacrés,comme tout ce qui est dans votre âme admirable.—Votre attitude les froisse, Hervé.»Le jeune homme garda le silence. Il était extrêmement pâle.Micheline demanda,—la voix implorante et douce, non pour lui faire un reproche, mais pour lui arracher la vérité:—«Pourquoi avez-vous commis l’imprudence de gravir encore cette falaise, si les différends qui vous y ont forcé jadis n’existent plus? Pourquoi n’êtes-vous pas venu tout simplement à la maison? En vous apercevant sur ce chemin périlleux, je n’ai cru d’abord qu’à un élan de tendre folie. Vous vouliez me retrouver pour toujours là où nous nous sommes si cruellement séparés. Est-ce une charmante pensée de ce genre, mon cher, cher Hervé? Ou bien aviez-vous une raison pour ne pas rentrer à Valcor, pour ne pas rencontrer mon père?»Il répondit franchement:—«Je ne voulais pas me trouver en présence de votre père avant que ma mère lui eût parlé.—Votre mère doit lui parler?—Oui.—Quand?—Sans retard. Aujourd’hui ou demain.—Et cette conversation fera cesser les malentendus entre nos deux familles?—Oui,» répondit Hervé, d’un air grave, «tous les malentendus.»La jeune fille ne put se méprendre sur la portée de cette phrase, qui n’eût été qu’un atroce jeu de mots, si l’accent n’avait démenti la sécuritéde la signification. Micheline, après avoir, de son beau regard triste, interrogé encore un instant le visage aimé, soupira:—«Vous ne voulez, et vous ne pouvez, rien me dire, Hervé. Je le vois clairement... Votre loyauté est en lutte avec votre tendresse pour moi. Hélas! le cauchemar affreux que j’ai traversé recommencera donc...»Il l’interrompit vivement:—«Non, non... La justice et l’opinion se sont prononcées. Nul n’en appellera de leur arrêt. Vous ne traverserez plus les épreuves que...»A son tour, Micheline lui coupa la parole.—«J’en traverserai de pires, je le sens. Qu’importent la justice et l’opinion auprès de...»Elle frissonna. Sa tête s’abaissa comme sous un fardeau sinistre.—«Auprès de... Auprès de quoi, ma chérie?...» murmura son fiancé, haletant.Elle dit—si bas qu’à peine distingua-t-il sa douloureuse réponse parmi le gémissement qui montait de la mer:—«Auprès des idées qui se sont glissées en moi... des choses que j’ai entrevues... des...»Les mots moururent sur ses lèvres blanches. Ses dents claquèrent d’angoisse. Des deux mains elle se cramponna à la balustrade de pierre, comme prête à défaillir.Alors Hervé comprit qu’elle entrevoyait l’affreux mystère. Et il se convulsa d’horreur, de pitié, devant ce qu’elle devait souffrir. Vaillante fille! Tout à l’heure encore, elle défendait, contre son amour même, le père qu’elle avait si aveuglémentaimé, admiré, en qui, peu à peu, elle avait perdu confiance, mais qui lui restait toujours cher. L’émotion de cette heure suprême, l’attitude de celui en qui elle avait foi par dessus tout, venaient de lui arracher l’horrible aveu.Elle releva un visage égaré de douleur, et, regardant autour d’elle:—«Oh! ce domaine de Valcor!...» gémit-t-elle avec un accablement sans nom—comme si toutes les pierres du château et toutes les lourdes ramées du parc lui eussent écrasé le cœur.—«Ma bien-aimée!... ma bien-aimée!...» s’écria le jeune homme.Que lui dire?...Elle entendit à son cri, elle vit dans son expression ardente, qu’il eût tout donné pour lui offrir une consolation. Elle n’en saisit que mieux qu’il ne le pouvait pas.—«Hervé,» dit-elle, se reprenant avec une admirable énergie, «j’attendrai, avant de nous revoir, que le malheur dont je me sens menacée se soit abattu sur moi. Je n’accepte plus votre amour, puisque je ne sais pas ce que je pourrai vous rendre en échange, puisque j’ignore quel sera demain mon devoir.—Rien au monde ne nous séparera,» dit-il. «Je vous adore.»Un divin sourire éclaira la physionomie désolée. Sur le pâle visage de la jeune fille revinrent un peu les couleurs de la joie et de la vie. La douceur sombre de ses yeux s’emplit de ferveur tendre et de reconnaissance.Les deux amoureux échangèrent, dans un longregard, l’exaltation d’un sentiment qui, en effet, les mettait au-dessus des pires catastrophes. Car l’amour absolu ignore tout; hors lui-même. Et, malgré l’épouvante qui planait sur elle, dans l’angoisse grandissante de toutes les heures, Micheline emporta ce quelque chose d’ineffable que le magique amour verse aux âmes humaines. Philtre inexpliqué... illusion peut-être... ivresse, à coup sûr. Mais puissance souveraine, qui, mieux que la raison, mieux que la science, nous transporte au delà de nous-mêmes, nous fait participer aux rythmes infinis de l’univers.Aimer, être aimé... Fascination qui jamais ne lasse l’intérêt et la curiosité des hommes, et qui pare de son prestige toutes les littératures, tous les arts. Rêve de ceux mêmes qui raillent et qui nient l’amour. Grâce prestigieuse, qui désarme les jugements des sages, et rend impuissant le malheur autour des couples éperdument unis.L’amour d’Hervé et de Micheline était de cette essence victorieuse.
XVFERNEUSE ET VALCOR«Mamère,» dit Hervé à la comtesse, «nous voici de retour. Pendant toute la durée de notre voyage, dans vos longues journées silencieuses en face de l’Océan, j’ai respecté le secret de vos méditations. Que se passait-il en vous, pauvre mère?... pauvre femme!...»Le jeune homme prononça doucement ce mot, avec une pitié, un respect, une tendresse infinis. Puis, d’une voix plus ferme:—«Mais aujourd’hui, votre décision doit être prise. Il importe que vous m’en fassiez part. Celui qu’on appelle le marquis de Valcor est au château en ce moment, avec sa fille. Nous-mêmes, nous voici à Ferneuse...»Il s’interrompit, pour jeter un regard autour de lui sur ce domaine dont il était l’héritier, dont il portait le nom.Sa mère et lui marchaient, en ce moment, côte à côte, d’un pas lent de promenade, le long de l’immense avenue qui descend à la grille principale. Au delà de cette grille, la falaise, creusée par une espèce de trouée, laissait apercevoir la mer. Un printemps frileux, tout frissonnant encore de l’hiver, enveloppait ces belles perspectives d’une atmosphère vaporeuse.Hervé y posait des yeux nouveaux. Il se sentait comme un intrus sur cette terre familiale, qu’avaient possédée les ancêtres dont le sang ne coulait pas dans ses veines. L’image du dernier d’entre eux lui apparaissait. Il revoyait celui qu’il avait appelé «son père», le comte Stanislas, l’aveugle lamentable, dont il craignait, enfant, la rencontre, au détour de ces mêmes avenues, à cause de sa face taciturne, sans regard, dévastée d’une horrible cicatrice, et aussi à cause de son humeur brutale. Combien le dévouement dont sa mère entourait ce tyran domestique le touchait alors! Humilité, abnégation, patience, chez cette femme vive et fière. Et la claustration totale, l’absence de toute sortie, de tout plaisir, même de toute coquetterie. Le monde avait perdu le souvenir d’un beauté faite pour y briller.«Ah! ma mère... ma mère...» pensait Hervé, «bénie sois-tu d’avoir mis en moi le spectacle de ta longue expiation, avant de m’avoir révélé ce qui fut—hélas!—ta faute. Moi, ton fils, je n’aurais, de toutes façons, pas le droit de te juger. Mais tu m’as laissé celui de t’admirer, de t’adorer, de te vénérer... Ma mère... ma mère!...»Il la regardait dans une exaltation de tendresse,n’osant convenir avec lui-même qu’il ne l’aurait pas préférée impeccable, et qu’elle lui était plus chère dans la tragique poésie de son passé.Gaétane de Ferneuse pressentait en partie ce qui se passait chez son fils. Elle se serait bien gardée de l’interroger. Il ne l’aimait pas moins. Elle en était sûre. Cette certitude lui était trop douce pour qu’elle risquât de chercher autre chose dans cette jeune âme troublée.Cependant Hervé se reprenait, après un instant d’émotion muette.—«Vous avez dû arrêter une résolution, ma mère. Il est temps que je la connaisse.—Tu aimes toujours Micheline?» demanda Mmede Ferneuse.Elle avait pris un temps avant de poser cette question, et la profonde gravité de son accent y mit une espèce de solennité.Le jeune homme répondit avec force:—«Oui.—Tu veux toujours l’épouser?—Oui.»Il y eut un silence. Puis Hervé murmura:—«Est-ce que je vous blesse, ma mère? Est-ce que votre vengeance?...»Elle l’interrompit:—«Ma vengeance!...»Une minute encore de suspens. Mmede Ferneuse vit pâlir affreusement le beau visage de son fils.—«Connais-tu si mal mon cœur, mon enfant? Il y a une justice nécessaire. Elle sera faite. Mais la vengeance!...»Ses yeux exprimèrent on ne sait quel détachement. Mépris, pitié, fierté, miséricorde chrétienne?... Par quoi planait-elle au-dessus du sentiment que sa lèvre écartait, dédaigneuse? Sans s’analyser, elle reprit:—«Quel but ai-je poursuivi, Hervé? Ne le sais-tu pas? L’ardeur avec laquelle j’ai voulu la vérité—jusqu’à risquer ta vie, mon unique trésor!—s’inspirait de deux désirs indomptables: m’assurer que tu n’étais pas le frère de Micheline, par conséquent rendre possible ton bonheur. Et puis...»Elle n’acheva pas. Elle ne dit pas cet autre désir, plus impérieux que le besoin de respirer: celui d’échapper au vertige d’un amour qui ressuscitait trop le rêve passionné de sa jeunesse—d’un amour qui avait failli lui donner le change. Effroyable erreur!... Non moins effroyable en doutant s’il fallait croire, qu’en croyant s’il fallait douter. N’y avait-il pas eu des instants où elle s’était sentie près d’ouvrir les bras à l’imposteur, dont le masque d’amour l’enchantait d’une prodigieuse illusion? C’était de cet enfer indicible qu’elle avait voulu sortir à tout prix.Son fils ne pouvait deviner ce qu’elle taisait. Il n’y attacha pas sa pensée. Quand elle eut prononcé le nom de Micheline, il lui baisa la main dans une effusion de reconnaissance.—«Ah! je craignais tant!...—Quoi donc?—Que vous ne puissiez consentir à me voir épouser la fille de cet homme.—Est-elle responsable?» demanda Gaétane.—«Non, certes.—Et toi, mon fils, es-tu responsable de cet amour que tu as laissé grandir dans ton cœur innocemment? Peux-tu l’abolir? As-tu le droit d’infliger la plus cruelle des douleurs à la pure jeune fille qui a mis toute sa confiance et toute sa tendresse en toi? Ne serait-ce pas, non seulement un double crime, mais un crime doublement impossible... Car ni toi ni Micheline n’êtes de ceux qui changent.—«Ma mère!» s’écria Hervé, tout palpitant de joie. «C’est là votre conviction?—En douterais-tu?—Ah!» reprit le jeune homme, «j’ai entendu des voix si redoutables au fond de ma conscience. Une d’elles me criait que je suis le fils de celui dont nous avons trouvé les restes enfouis là-bas dans le désert. Si vous aviez pris cette voix-là, vous aussi, ma mère, qu’aurais-je pu répondre?—Mon enfant,» prononça Mmede Ferneuse avec une céleste douceur, «nous avons reconnu que tu as un devoir d’amour à remplir. Ne prime-t-il pas le devoir de haine, même si celui-ci s’imposait à ton cœur filial?—Si vous ne me l’imposez pas,» dit-il, «j’avoue que nulle suggestion supérieure ne m’y pousse. Comme vous, je souhaite que justice se fasse. Mais les tribunaux humains y pourvoiront. Me dresser personnellement en champion contre l’homme de là-bas...» (Hervé souleva la main dans la direction de Valcor), «c’est rendre impossible mon mariage avec sa fille. Et, d’ailleurs, champion de qui?... Les liens qui m’unissent à la victime sont un secret entrevous et Dieu. Je ne puis intervenir ouvertement dans ce drame. Ce serait risquer l’honneur d’une mère que j’adore, pour venger un père que je n’ai pas connu.»Mmede Ferneuse, à ce mot, sourit mystérieusement. Si tant est qu’on puisse appeler sourire le pli de sa lèvre et le reflet de ses yeux, empreints d’une clairvoyance attendrie et mélancolique. «Un père que je n’ai pas connu...» Elle attendait ce cri, jeté par le cœur passionné, qui craignait, plus qu’il ne pouvait chérir, le fantôme dressé entre sa conscience et son amour. C’était humain, c’était naturel, c’était vrai. Pour venger ce Renaud de Valcor, dont il n’avait précisé l’existence qu’en face d’un squelette, et qu’on lui disait tardivement être celui dont il tenait la vie, Hervé ne pouvait sacrifier son bonheur et celui de la fiancée qu’il adorait. L’eût-il fait si sa mère l’eût exigé? Peut-être. Elle, qui avait aimé comme il aimait, ne le lui demanda pas.—«Maintenant,» reprit le jeune comte, «par quel moyen accomplirons-nous l’œuvre nécessaire? Car, enfin, il faut que le bandit soit châtié, qu’il disparaisse. Je ne veux épouser Micheline que lorsque l’homme de Valcor sera confondu et qu’il aura rendu gorge. Pas un centime de ses abominables richesses ne souillera la petite main que je prendrai pour toujours dans la mienne.»Mmede Ferneuse se taisait.—«Nous ne pouvons cependant pas,» continua Hervé plus lentement, «dénoncer ce misérable. La délation n’est pas notre fait.—J’irai le trouver,» dit la comtesse.—«Vous, ma mère!—Moi.—Je ne le permettrai pas!»Elle le regarda avec un peu d’ironie indulgente et hautaine.—«Je ne suis que votre enfant,» s’écria-t-il avec une vivacité charmante. «Et un enfant que vous avez peut-être élevé avec votre tendresse plus qu’avec votre énergie. Cependant je sais agir en homme, je vous en ai donné la preuve. Vous m’écouterez, vous m’obéirez, mère. Ne suis-je pas le chef de la famille?... Vous n’irez pas à Valcor. Vous n’exposerez pas votre dignité... votre vie, peut-être... Cet homme est capable de tout.»Hervé lutta un moment, bouleversé par le projet de sa mère. Dans son appréhension, il lui résistait pour la première fois. Mais, des deux volontés, la sienne n’était pas la plus forte. Ne pouvant vaincre celle qui lui résistait par le silence, il se laissa tomber sur un banc, cacha son visage dans ses mains, et pleura, comme l’enfant que, tout à l’heure, il disait être:—«Ah! nous sommes bien malheureux!» gémit-il.La comtesse mit une main légère sur son épaule. Il releva la tête.—«Laissez-moi tout dire à Micheline,» supplia-t-il. «Elle fuira cet homme, elle fuira cette maison. Nous nous en irons au loin. Nous laisserons l’imposteur à sa destinée.—Tu repoussais le rôle de délateur, Hervé. Que serais-tu donc en révélant à une fille les crimes de son père?»Il ne répondit pas.—«Laisse-moi faire,» reprit-elle. «Si formidable que soit la puissance du mal dans cet homme, il y a des choses qu’on ne saurait craindre de lui. Et il y en a d’autres qu’on en peut attendre. C’est un démon d’audace et d’orgueil. Ce n’est pas un être abject ni dégradé. Je ne sais qui il est, ni quel sang coule dans ses veines. Mais ce nom de Valcor, qu’il a usurpé, lui a donné une espèce de farouche noblesse. Il le porte avec une fierté singulière. Il ne voudra pas d’un déshonneur qui lui arracherait ce nom dans un éclat d’infamie. Démasqué, il préférera disparaître, s’exiler... Que sais-je?... Puis, il a sa fille. C’est un père plein de tendresse. Je me rappelle encore avec quelle ardeur mensongère, mais touchante, il défendait le bonheur de cette enfant. Pour me persuader qu’elle n’était pas ta sœur, tout en se déclarant être, lui, Renaud de Valcor, n’avait-il pas imaginé je ne sais quelle histoire de substitution d’enfant? Il consentait à n’être plus son père, pour te la donner, à toi, qu’elle aime. Ne consentira-t-il pas, pour la même raison, à un plus grand sacrifice?»Hervé ricana légèrement.—«Alors nous n’avons de ressource que dans sa générosité?—Non, mon fils,» dit gravement Mmede Ferneuse. «C’est au père de Micheline que nous demanderons de la générosité. Contre l’usurpateur de Valcor, contre le meurtrier de Renaud, nous n’en avons que faire. Ne comprendras-tu pas, enfin, que la vengeance me serait trop facile? Cette vengeance de mon amour assassiné, j’enfais le sacrifice à ton amour vivant. Il faut trouver une solution qui te permette d’épouser Micheline. Sais-tu si cette jeune fille donnerait sa main au bourreau de son père, même si elle pouvait croire que ce père fût criminel?—Ah! ma mère,» dit le jeune homme avec émotion, «vous êtes un ange et vous êtes une femme. Quel miracle n’accompliriez-vous pas? Faites ce que vous voudrez.»Il se leva, la serra contre son cœur, puis la quitta, se dirigeant vers la grille d’entrée, qu’ils avaient presque atteinte.Hervé franchit cette grille, prit le chemin qui descendait au creux de la falaise et gagna bientôt la plage.Il se trouva dans une des mille petites criques creusant la ceinture granitique de cette côte. Celle-ci s’ouvrait au nord du promontoire qui limite par son autre versant le domaine de Valcor. Le jeune comte de Ferneuse regarda presque avec attendrissement ce rude contrefort, qui, se rétrécissant comme une proue, plongeait à pic dans la mer. C’était ce rempart de granit qu’il avait escaladé, voici près de deux ans, pour obtenir un suprême tête-à-tête avec Micheline. Jamais, depuis ce jour-là, il n’avait revu celle qu’il aimait.Pensif, presque hésitant,—non pas de peur physique, mais d’angoisse morale,—Hervé commença de gravir le très étroit sentier contournant le roc. A peine un chemin, une espèce de lacet naturel, formé par les aspérités du granit et tout au plus complété çà et là par un rudimentaire travail humain, ou marqué par unerampe,—un fil de fer tenu par des crampons,—là où il n’y avait guère de quoi poser le pied. On pouvait ainsi s’avancer jusqu’à la pointe du promontoire, pour jouir du spectacle des lames en fureur se brisant contre l’immuable paroi. Encore n’eût-il pas fallu s’y risquer quand leur frénésie les faisait bondir plus haut que ce même sentier, ou quand le vent déchaîné en eût balayé un être humain comme un fétu de paille.Aujourd’hui, le vent était faible, et la mer se contentait de moutonner, hérissant sa surface livide de crêtes neigeuses, qui s’écroulaient et se reformaient sans cesse.Hervé, parvenu à l’extrémité de la falaise, ne s’arrêta pas pour admirer la sublime monotonie de ce spectacle. Il contourna la pointe et se trouva sur l’autre versant. Le sentier s’y prolongeait encore, moins distinct, puis s’effaçait complètement.Le promeneur leva les yeux.A trente pieds au-dessus de lui, la terrasse de Valcor déployait sa belle ordonnance. Rangée élégante de balustres, couronnant une assise rocheuse, entre deux fortifications de granit, elle avait un caractère grandiose. Mais l’architecture, pas plus que le paysage, n’importait à celui qui se trouvait là. Son regard avide chercha autre chose, immédiatement au-dessus de sa tête, dans l’angle formé par la terrasse et par le rocher. C’était le coin favori de Micheline. De tout temps elle y était venue passer de longs moments dans la contemplation, la rêverie. Combien plus n’y devait-elle pas venir, à présent,si elle l’aimait! Quel souvenir s’attachait à ce lieu, pour lui, pour elle! Depuis quelques jours à Valcor, et le sachant à Ferneuse, il ne serait pas impossible qu’elle s’y trouvât, juste en ce moment.Et l’impossible même eût-il mis un obstacle à un vœu d’amour aussi ardent? L’attirance mystérieuse avait agi. Micheline était là. Elle l’attendait, sans doute.Il la vit.Quelle minute!La radieuse image lui entra dans les yeux, dans l’âme, dans tout l’être, comme une apparition et comme une ivresse. Il dut se cramponner au rocher, dans son vertige de joie.Elle n’était pas vêtue de blanc, comme jadis. Sa silhouette charmante se détachait en noir au delà des balustres clairs, sur le pâle ciel d’avril. Hervé se rappela qu’elle portait le deuil de sa mère. Il avait appris, en rentrant à Ferneuse, que la marquise de Valcor était morte l’automne précédent, à l’époque où lui-même voyait la mort de si près, chez ses sauvages amis de la forêt amazonienne.—«Ne montez pas! Ne montez pas!» cria Micheline, qui l’avait aperçu tout de suite.Il devina les paroles au geste, car elles n’étaient pas descendues distinctement jusqu’à lui. Mais ne lui eût-il pas fallu plus de courage pour y obéir que pour affronter le danger de l’ascension? Il commença de gravir l’abrupte muraille, saisissant la moindre saillie, s’aidant des pieds et des mains, jusqu’à ce qu’il eût atteint une espèce d’étroit balcon, si proche de Michelinequ’il avait pu jadis prendre de là une fleur qu’elle lui tendait.Ce fut, d’ailleurs, la première pensée qui lui revint. Tirant un petit portefeuille de la poche intérieure de son veston, contre son cœur, il en sortit la pauvre fleur, si frêle, si desséchée, toute jaunie, puis, la montrant à Micheline:—«Vous rappelez-vous?—Ah! vous m’aimez toujours!» s’écria-t-elle.—«Et vous, Micheline?—Vous le demandez?... Oui, je vous aime, Hervé, je vous aime. Aurais-je vécu si je ne vous aimais pas?»Une telle détresse jaillissait de ce cri qu’il en eut le cœur contracté.—«Vous avez donc souffert?—Si j’ai souffert!»Il la regarda tout interdit, ne s’étant pas attendu à cela. Et, l’examinant avec plus de sang-froid, il saisit toute la gravité nouvelle de l’expression, l’amincissement des beaux traits, la pâleur du teint, l’ombre profonde du regard.—«Si j’ai souffert!...» reprenait Micheline. «Dans le mystère de votre absence, au cours de cet épouvantable procès... Vous ne savez pas ce qu’on disait, ce qu’on écrivait, ce que les journaux publiaient...—Mais,» prononça-t-il avec un étrange accent, «votre père a triomphé de tout.»Elle ne répondit pas. Elle dit seulement très bas:—«Ma mère en est morte. Si votre pensée ne m’avait pas soutenue, je serais morte aussi.—Vous n’avez pas douté de moi?» s’écria-t-il avec une appréhension violente.—«Non, Hervé. Pas un instant. Mais...—Mais, quoi?...» balbutia-t-il.—«Mais j’avais peur de ce que vous rapporteriez au fond de vous-même, à votre retour de l’étrange voyage où il m’était interdit de vous suivre, même en pensée.—Je rapporte mon amour,» dit-il.—«Rien d’autre?...»Elle lui enfonça ses grands yeux d’ombre jusqu’à l’âme. Il détourna les siens.—«Vous ne répondez pas, Hervé?—Je n’ai rien découvert qui pût nous séparer,» fit-il.—«C’est vrai?»Elle rayonna.Il comprit combien elle l’aimait, quelle angoisse atroce et obscure avait étreint ce pauvre jeune cœur.—«Oh! ma Micheline adorée! Regardez-moi. Serais-je ici? Viendrais-je réclamer votre foi et vous engager de nouveau la mienne, s’il nous était interdit de nous aimer?—Mais votre mère?—Ma mère sera la vôtre. Rien, pour elle, n’existe plus au monde que notre bonheur.»Micheline voulut parler, s’arrêta comme suffoquée d’émotion, puis, d’une bouche que les larmes contenues faisaient trembler, murmura:—«A-t-elle pardonné à la mienne la scène terrible? A-t-elle pardonné à ma pauvre maman, qui est morte?»Hervé s’empressa de l’en assurer.Comme c’était loin, cette scène du bal, par laquelle s’ouvrit la série de leurs misères! Quel rôle avait joué alors la marquise Laurence? Pourquoi son éclat de fureur soudaine? Pourquoi ses excuses du lendemain? Le jeune comte resta un instant rêveur, à ce souvenir évoqué. Mais l’énigme lui parut sans importance. Évidemment la douce et insignifiante Laurence n’avait été qu’une visionnaire, hypnotisée devant les fantasmagories du prodigieux metteur en scène qu’était son mari, adoré par elle humblement.—«La mémoire de votre mère est digne de tout respect et de toute pitié.»Il avait prononcé cette phrase comme la suite naturelle de sa réflexion intérieure, sans calculer l’effet qu’elle pourrait produire.—«Pourquoi «de toute pitié»? demanda Micheline.Elle se troublait au moindre mot, la pauvre enfant. L’anxiété de son intonation trahissait un abîme d’inquiétude secrète. Et voici que, tout à coup, devant l’explication embarrassée d’Hervé, devant la physionomie contrainte du jeune homme, cette inquiétude déborda.—«Vous ne me parlez pas de mon père!... Si vous m’aimez, Hervé, dites-moi que, lui aussi, vous le respectez, que, lui aussi, vous le plaignez. Car je le crois très malheureux.—«Si je vous aime!...» répéta le jeune homme avec un accent de reproche.—«Oui. Pouvez-vous imaginer l’union de nos deux cœurs, si le vôtre est en désaccord avec mes sentiments filiaux?—Vos sentiments filiaux me sont sacrés,comme tout ce qui est dans votre âme admirable.—Votre attitude les froisse, Hervé.»Le jeune homme garda le silence. Il était extrêmement pâle.Micheline demanda,—la voix implorante et douce, non pour lui faire un reproche, mais pour lui arracher la vérité:—«Pourquoi avez-vous commis l’imprudence de gravir encore cette falaise, si les différends qui vous y ont forcé jadis n’existent plus? Pourquoi n’êtes-vous pas venu tout simplement à la maison? En vous apercevant sur ce chemin périlleux, je n’ai cru d’abord qu’à un élan de tendre folie. Vous vouliez me retrouver pour toujours là où nous nous sommes si cruellement séparés. Est-ce une charmante pensée de ce genre, mon cher, cher Hervé? Ou bien aviez-vous une raison pour ne pas rentrer à Valcor, pour ne pas rencontrer mon père?»Il répondit franchement:—«Je ne voulais pas me trouver en présence de votre père avant que ma mère lui eût parlé.—Votre mère doit lui parler?—Oui.—Quand?—Sans retard. Aujourd’hui ou demain.—Et cette conversation fera cesser les malentendus entre nos deux familles?—Oui,» répondit Hervé, d’un air grave, «tous les malentendus.»La jeune fille ne put se méprendre sur la portée de cette phrase, qui n’eût été qu’un atroce jeu de mots, si l’accent n’avait démenti la sécuritéde la signification. Micheline, après avoir, de son beau regard triste, interrogé encore un instant le visage aimé, soupira:—«Vous ne voulez, et vous ne pouvez, rien me dire, Hervé. Je le vois clairement... Votre loyauté est en lutte avec votre tendresse pour moi. Hélas! le cauchemar affreux que j’ai traversé recommencera donc...»Il l’interrompit vivement:—«Non, non... La justice et l’opinion se sont prononcées. Nul n’en appellera de leur arrêt. Vous ne traverserez plus les épreuves que...»A son tour, Micheline lui coupa la parole.—«J’en traverserai de pires, je le sens. Qu’importent la justice et l’opinion auprès de...»Elle frissonna. Sa tête s’abaissa comme sous un fardeau sinistre.—«Auprès de... Auprès de quoi, ma chérie?...» murmura son fiancé, haletant.Elle dit—si bas qu’à peine distingua-t-il sa douloureuse réponse parmi le gémissement qui montait de la mer:—«Auprès des idées qui se sont glissées en moi... des choses que j’ai entrevues... des...»Les mots moururent sur ses lèvres blanches. Ses dents claquèrent d’angoisse. Des deux mains elle se cramponna à la balustrade de pierre, comme prête à défaillir.Alors Hervé comprit qu’elle entrevoyait l’affreux mystère. Et il se convulsa d’horreur, de pitié, devant ce qu’elle devait souffrir. Vaillante fille! Tout à l’heure encore, elle défendait, contre son amour même, le père qu’elle avait si aveuglémentaimé, admiré, en qui, peu à peu, elle avait perdu confiance, mais qui lui restait toujours cher. L’émotion de cette heure suprême, l’attitude de celui en qui elle avait foi par dessus tout, venaient de lui arracher l’horrible aveu.Elle releva un visage égaré de douleur, et, regardant autour d’elle:—«Oh! ce domaine de Valcor!...» gémit-t-elle avec un accablement sans nom—comme si toutes les pierres du château et toutes les lourdes ramées du parc lui eussent écrasé le cœur.—«Ma bien-aimée!... ma bien-aimée!...» s’écria le jeune homme.Que lui dire?...Elle entendit à son cri, elle vit dans son expression ardente, qu’il eût tout donné pour lui offrir une consolation. Elle n’en saisit que mieux qu’il ne le pouvait pas.—«Hervé,» dit-elle, se reprenant avec une admirable énergie, «j’attendrai, avant de nous revoir, que le malheur dont je me sens menacée se soit abattu sur moi. Je n’accepte plus votre amour, puisque je ne sais pas ce que je pourrai vous rendre en échange, puisque j’ignore quel sera demain mon devoir.—Rien au monde ne nous séparera,» dit-il. «Je vous adore.»Un divin sourire éclaira la physionomie désolée. Sur le pâle visage de la jeune fille revinrent un peu les couleurs de la joie et de la vie. La douceur sombre de ses yeux s’emplit de ferveur tendre et de reconnaissance.Les deux amoureux échangèrent, dans un longregard, l’exaltation d’un sentiment qui, en effet, les mettait au-dessus des pires catastrophes. Car l’amour absolu ignore tout; hors lui-même. Et, malgré l’épouvante qui planait sur elle, dans l’angoisse grandissante de toutes les heures, Micheline emporta ce quelque chose d’ineffable que le magique amour verse aux âmes humaines. Philtre inexpliqué... illusion peut-être... ivresse, à coup sûr. Mais puissance souveraine, qui, mieux que la raison, mieux que la science, nous transporte au delà de nous-mêmes, nous fait participer aux rythmes infinis de l’univers.Aimer, être aimé... Fascination qui jamais ne lasse l’intérêt et la curiosité des hommes, et qui pare de son prestige toutes les littératures, tous les arts. Rêve de ceux mêmes qui raillent et qui nient l’amour. Grâce prestigieuse, qui désarme les jugements des sages, et rend impuissant le malheur autour des couples éperdument unis.L’amour d’Hervé et de Micheline était de cette essence victorieuse.
FERNEUSE ET VALCOR
«Mamère,» dit Hervé à la comtesse, «nous voici de retour. Pendant toute la durée de notre voyage, dans vos longues journées silencieuses en face de l’Océan, j’ai respecté le secret de vos méditations. Que se passait-il en vous, pauvre mère?... pauvre femme!...»
Le jeune homme prononça doucement ce mot, avec une pitié, un respect, une tendresse infinis. Puis, d’une voix plus ferme:
—«Mais aujourd’hui, votre décision doit être prise. Il importe que vous m’en fassiez part. Celui qu’on appelle le marquis de Valcor est au château en ce moment, avec sa fille. Nous-mêmes, nous voici à Ferneuse...»
Il s’interrompit, pour jeter un regard autour de lui sur ce domaine dont il était l’héritier, dont il portait le nom.
Sa mère et lui marchaient, en ce moment, côte à côte, d’un pas lent de promenade, le long de l’immense avenue qui descend à la grille principale. Au delà de cette grille, la falaise, creusée par une espèce de trouée, laissait apercevoir la mer. Un printemps frileux, tout frissonnant encore de l’hiver, enveloppait ces belles perspectives d’une atmosphère vaporeuse.
Hervé y posait des yeux nouveaux. Il se sentait comme un intrus sur cette terre familiale, qu’avaient possédée les ancêtres dont le sang ne coulait pas dans ses veines. L’image du dernier d’entre eux lui apparaissait. Il revoyait celui qu’il avait appelé «son père», le comte Stanislas, l’aveugle lamentable, dont il craignait, enfant, la rencontre, au détour de ces mêmes avenues, à cause de sa face taciturne, sans regard, dévastée d’une horrible cicatrice, et aussi à cause de son humeur brutale. Combien le dévouement dont sa mère entourait ce tyran domestique le touchait alors! Humilité, abnégation, patience, chez cette femme vive et fière. Et la claustration totale, l’absence de toute sortie, de tout plaisir, même de toute coquetterie. Le monde avait perdu le souvenir d’un beauté faite pour y briller.
«Ah! ma mère... ma mère...» pensait Hervé, «bénie sois-tu d’avoir mis en moi le spectacle de ta longue expiation, avant de m’avoir révélé ce qui fut—hélas!—ta faute. Moi, ton fils, je n’aurais, de toutes façons, pas le droit de te juger. Mais tu m’as laissé celui de t’admirer, de t’adorer, de te vénérer... Ma mère... ma mère!...»
Il la regardait dans une exaltation de tendresse,n’osant convenir avec lui-même qu’il ne l’aurait pas préférée impeccable, et qu’elle lui était plus chère dans la tragique poésie de son passé.
Gaétane de Ferneuse pressentait en partie ce qui se passait chez son fils. Elle se serait bien gardée de l’interroger. Il ne l’aimait pas moins. Elle en était sûre. Cette certitude lui était trop douce pour qu’elle risquât de chercher autre chose dans cette jeune âme troublée.
Cependant Hervé se reprenait, après un instant d’émotion muette.
—«Vous avez dû arrêter une résolution, ma mère. Il est temps que je la connaisse.
—Tu aimes toujours Micheline?» demanda Mmede Ferneuse.
Elle avait pris un temps avant de poser cette question, et la profonde gravité de son accent y mit une espèce de solennité.
Le jeune homme répondit avec force:
—«Oui.
—Tu veux toujours l’épouser?
—Oui.»
Il y eut un silence. Puis Hervé murmura:
—«Est-ce que je vous blesse, ma mère? Est-ce que votre vengeance?...»
Elle l’interrompit:
—«Ma vengeance!...»
Une minute encore de suspens. Mmede Ferneuse vit pâlir affreusement le beau visage de son fils.
—«Connais-tu si mal mon cœur, mon enfant? Il y a une justice nécessaire. Elle sera faite. Mais la vengeance!...»
Ses yeux exprimèrent on ne sait quel détachement. Mépris, pitié, fierté, miséricorde chrétienne?... Par quoi planait-elle au-dessus du sentiment que sa lèvre écartait, dédaigneuse? Sans s’analyser, elle reprit:
—«Quel but ai-je poursuivi, Hervé? Ne le sais-tu pas? L’ardeur avec laquelle j’ai voulu la vérité—jusqu’à risquer ta vie, mon unique trésor!—s’inspirait de deux désirs indomptables: m’assurer que tu n’étais pas le frère de Micheline, par conséquent rendre possible ton bonheur. Et puis...»
Elle n’acheva pas. Elle ne dit pas cet autre désir, plus impérieux que le besoin de respirer: celui d’échapper au vertige d’un amour qui ressuscitait trop le rêve passionné de sa jeunesse—d’un amour qui avait failli lui donner le change. Effroyable erreur!... Non moins effroyable en doutant s’il fallait croire, qu’en croyant s’il fallait douter. N’y avait-il pas eu des instants où elle s’était sentie près d’ouvrir les bras à l’imposteur, dont le masque d’amour l’enchantait d’une prodigieuse illusion? C’était de cet enfer indicible qu’elle avait voulu sortir à tout prix.
Son fils ne pouvait deviner ce qu’elle taisait. Il n’y attacha pas sa pensée. Quand elle eut prononcé le nom de Micheline, il lui baisa la main dans une effusion de reconnaissance.
—«Ah! je craignais tant!...
—Quoi donc?
—Que vous ne puissiez consentir à me voir épouser la fille de cet homme.
—Est-elle responsable?» demanda Gaétane.
—«Non, certes.
—Et toi, mon fils, es-tu responsable de cet amour que tu as laissé grandir dans ton cœur innocemment? Peux-tu l’abolir? As-tu le droit d’infliger la plus cruelle des douleurs à la pure jeune fille qui a mis toute sa confiance et toute sa tendresse en toi? Ne serait-ce pas, non seulement un double crime, mais un crime doublement impossible... Car ni toi ni Micheline n’êtes de ceux qui changent.
—«Ma mère!» s’écria Hervé, tout palpitant de joie. «C’est là votre conviction?
—En douterais-tu?
—Ah!» reprit le jeune homme, «j’ai entendu des voix si redoutables au fond de ma conscience. Une d’elles me criait que je suis le fils de celui dont nous avons trouvé les restes enfouis là-bas dans le désert. Si vous aviez pris cette voix-là, vous aussi, ma mère, qu’aurais-je pu répondre?
—Mon enfant,» prononça Mmede Ferneuse avec une céleste douceur, «nous avons reconnu que tu as un devoir d’amour à remplir. Ne prime-t-il pas le devoir de haine, même si celui-ci s’imposait à ton cœur filial?
—Si vous ne me l’imposez pas,» dit-il, «j’avoue que nulle suggestion supérieure ne m’y pousse. Comme vous, je souhaite que justice se fasse. Mais les tribunaux humains y pourvoiront. Me dresser personnellement en champion contre l’homme de là-bas...» (Hervé souleva la main dans la direction de Valcor), «c’est rendre impossible mon mariage avec sa fille. Et, d’ailleurs, champion de qui?... Les liens qui m’unissent à la victime sont un secret entrevous et Dieu. Je ne puis intervenir ouvertement dans ce drame. Ce serait risquer l’honneur d’une mère que j’adore, pour venger un père que je n’ai pas connu.»
Mmede Ferneuse, à ce mot, sourit mystérieusement. Si tant est qu’on puisse appeler sourire le pli de sa lèvre et le reflet de ses yeux, empreints d’une clairvoyance attendrie et mélancolique. «Un père que je n’ai pas connu...» Elle attendait ce cri, jeté par le cœur passionné, qui craignait, plus qu’il ne pouvait chérir, le fantôme dressé entre sa conscience et son amour. C’était humain, c’était naturel, c’était vrai. Pour venger ce Renaud de Valcor, dont il n’avait précisé l’existence qu’en face d’un squelette, et qu’on lui disait tardivement être celui dont il tenait la vie, Hervé ne pouvait sacrifier son bonheur et celui de la fiancée qu’il adorait. L’eût-il fait si sa mère l’eût exigé? Peut-être. Elle, qui avait aimé comme il aimait, ne le lui demanda pas.
—«Maintenant,» reprit le jeune comte, «par quel moyen accomplirons-nous l’œuvre nécessaire? Car, enfin, il faut que le bandit soit châtié, qu’il disparaisse. Je ne veux épouser Micheline que lorsque l’homme de Valcor sera confondu et qu’il aura rendu gorge. Pas un centime de ses abominables richesses ne souillera la petite main que je prendrai pour toujours dans la mienne.»
Mmede Ferneuse se taisait.
—«Nous ne pouvons cependant pas,» continua Hervé plus lentement, «dénoncer ce misérable. La délation n’est pas notre fait.
—J’irai le trouver,» dit la comtesse.
—«Vous, ma mère!
—Moi.
—Je ne le permettrai pas!»
Elle le regarda avec un peu d’ironie indulgente et hautaine.
—«Je ne suis que votre enfant,» s’écria-t-il avec une vivacité charmante. «Et un enfant que vous avez peut-être élevé avec votre tendresse plus qu’avec votre énergie. Cependant je sais agir en homme, je vous en ai donné la preuve. Vous m’écouterez, vous m’obéirez, mère. Ne suis-je pas le chef de la famille?... Vous n’irez pas à Valcor. Vous n’exposerez pas votre dignité... votre vie, peut-être... Cet homme est capable de tout.»
Hervé lutta un moment, bouleversé par le projet de sa mère. Dans son appréhension, il lui résistait pour la première fois. Mais, des deux volontés, la sienne n’était pas la plus forte. Ne pouvant vaincre celle qui lui résistait par le silence, il se laissa tomber sur un banc, cacha son visage dans ses mains, et pleura, comme l’enfant que, tout à l’heure, il disait être:
—«Ah! nous sommes bien malheureux!» gémit-il.
La comtesse mit une main légère sur son épaule. Il releva la tête.
—«Laissez-moi tout dire à Micheline,» supplia-t-il. «Elle fuira cet homme, elle fuira cette maison. Nous nous en irons au loin. Nous laisserons l’imposteur à sa destinée.
—Tu repoussais le rôle de délateur, Hervé. Que serais-tu donc en révélant à une fille les crimes de son père?»
Il ne répondit pas.
—«Laisse-moi faire,» reprit-elle. «Si formidable que soit la puissance du mal dans cet homme, il y a des choses qu’on ne saurait craindre de lui. Et il y en a d’autres qu’on en peut attendre. C’est un démon d’audace et d’orgueil. Ce n’est pas un être abject ni dégradé. Je ne sais qui il est, ni quel sang coule dans ses veines. Mais ce nom de Valcor, qu’il a usurpé, lui a donné une espèce de farouche noblesse. Il le porte avec une fierté singulière. Il ne voudra pas d’un déshonneur qui lui arracherait ce nom dans un éclat d’infamie. Démasqué, il préférera disparaître, s’exiler... Que sais-je?... Puis, il a sa fille. C’est un père plein de tendresse. Je me rappelle encore avec quelle ardeur mensongère, mais touchante, il défendait le bonheur de cette enfant. Pour me persuader qu’elle n’était pas ta sœur, tout en se déclarant être, lui, Renaud de Valcor, n’avait-il pas imaginé je ne sais quelle histoire de substitution d’enfant? Il consentait à n’être plus son père, pour te la donner, à toi, qu’elle aime. Ne consentira-t-il pas, pour la même raison, à un plus grand sacrifice?»
Hervé ricana légèrement.
—«Alors nous n’avons de ressource que dans sa générosité?
—Non, mon fils,» dit gravement Mmede Ferneuse. «C’est au père de Micheline que nous demanderons de la générosité. Contre l’usurpateur de Valcor, contre le meurtrier de Renaud, nous n’en avons que faire. Ne comprendras-tu pas, enfin, que la vengeance me serait trop facile? Cette vengeance de mon amour assassiné, j’enfais le sacrifice à ton amour vivant. Il faut trouver une solution qui te permette d’épouser Micheline. Sais-tu si cette jeune fille donnerait sa main au bourreau de son père, même si elle pouvait croire que ce père fût criminel?
—Ah! ma mère,» dit le jeune homme avec émotion, «vous êtes un ange et vous êtes une femme. Quel miracle n’accompliriez-vous pas? Faites ce que vous voudrez.»
Il se leva, la serra contre son cœur, puis la quitta, se dirigeant vers la grille d’entrée, qu’ils avaient presque atteinte.
Hervé franchit cette grille, prit le chemin qui descendait au creux de la falaise et gagna bientôt la plage.
Il se trouva dans une des mille petites criques creusant la ceinture granitique de cette côte. Celle-ci s’ouvrait au nord du promontoire qui limite par son autre versant le domaine de Valcor. Le jeune comte de Ferneuse regarda presque avec attendrissement ce rude contrefort, qui, se rétrécissant comme une proue, plongeait à pic dans la mer. C’était ce rempart de granit qu’il avait escaladé, voici près de deux ans, pour obtenir un suprême tête-à-tête avec Micheline. Jamais, depuis ce jour-là, il n’avait revu celle qu’il aimait.
Pensif, presque hésitant,—non pas de peur physique, mais d’angoisse morale,—Hervé commença de gravir le très étroit sentier contournant le roc. A peine un chemin, une espèce de lacet naturel, formé par les aspérités du granit et tout au plus complété çà et là par un rudimentaire travail humain, ou marqué par unerampe,—un fil de fer tenu par des crampons,—là où il n’y avait guère de quoi poser le pied. On pouvait ainsi s’avancer jusqu’à la pointe du promontoire, pour jouir du spectacle des lames en fureur se brisant contre l’immuable paroi. Encore n’eût-il pas fallu s’y risquer quand leur frénésie les faisait bondir plus haut que ce même sentier, ou quand le vent déchaîné en eût balayé un être humain comme un fétu de paille.
Aujourd’hui, le vent était faible, et la mer se contentait de moutonner, hérissant sa surface livide de crêtes neigeuses, qui s’écroulaient et se reformaient sans cesse.
Hervé, parvenu à l’extrémité de la falaise, ne s’arrêta pas pour admirer la sublime monotonie de ce spectacle. Il contourna la pointe et se trouva sur l’autre versant. Le sentier s’y prolongeait encore, moins distinct, puis s’effaçait complètement.
Le promeneur leva les yeux.
A trente pieds au-dessus de lui, la terrasse de Valcor déployait sa belle ordonnance. Rangée élégante de balustres, couronnant une assise rocheuse, entre deux fortifications de granit, elle avait un caractère grandiose. Mais l’architecture, pas plus que le paysage, n’importait à celui qui se trouvait là. Son regard avide chercha autre chose, immédiatement au-dessus de sa tête, dans l’angle formé par la terrasse et par le rocher. C’était le coin favori de Micheline. De tout temps elle y était venue passer de longs moments dans la contemplation, la rêverie. Combien plus n’y devait-elle pas venir, à présent,si elle l’aimait! Quel souvenir s’attachait à ce lieu, pour lui, pour elle! Depuis quelques jours à Valcor, et le sachant à Ferneuse, il ne serait pas impossible qu’elle s’y trouvât, juste en ce moment.
Et l’impossible même eût-il mis un obstacle à un vœu d’amour aussi ardent? L’attirance mystérieuse avait agi. Micheline était là. Elle l’attendait, sans doute.
Il la vit.
Quelle minute!
La radieuse image lui entra dans les yeux, dans l’âme, dans tout l’être, comme une apparition et comme une ivresse. Il dut se cramponner au rocher, dans son vertige de joie.
Elle n’était pas vêtue de blanc, comme jadis. Sa silhouette charmante se détachait en noir au delà des balustres clairs, sur le pâle ciel d’avril. Hervé se rappela qu’elle portait le deuil de sa mère. Il avait appris, en rentrant à Ferneuse, que la marquise de Valcor était morte l’automne précédent, à l’époque où lui-même voyait la mort de si près, chez ses sauvages amis de la forêt amazonienne.
—«Ne montez pas! Ne montez pas!» cria Micheline, qui l’avait aperçu tout de suite.
Il devina les paroles au geste, car elles n’étaient pas descendues distinctement jusqu’à lui. Mais ne lui eût-il pas fallu plus de courage pour y obéir que pour affronter le danger de l’ascension? Il commença de gravir l’abrupte muraille, saisissant la moindre saillie, s’aidant des pieds et des mains, jusqu’à ce qu’il eût atteint une espèce d’étroit balcon, si proche de Michelinequ’il avait pu jadis prendre de là une fleur qu’elle lui tendait.
Ce fut, d’ailleurs, la première pensée qui lui revint. Tirant un petit portefeuille de la poche intérieure de son veston, contre son cœur, il en sortit la pauvre fleur, si frêle, si desséchée, toute jaunie, puis, la montrant à Micheline:
—«Vous rappelez-vous?
—Ah! vous m’aimez toujours!» s’écria-t-elle.
—«Et vous, Micheline?
—Vous le demandez?... Oui, je vous aime, Hervé, je vous aime. Aurais-je vécu si je ne vous aimais pas?»
Une telle détresse jaillissait de ce cri qu’il en eut le cœur contracté.
—«Vous avez donc souffert?
—Si j’ai souffert!»
Il la regarda tout interdit, ne s’étant pas attendu à cela. Et, l’examinant avec plus de sang-froid, il saisit toute la gravité nouvelle de l’expression, l’amincissement des beaux traits, la pâleur du teint, l’ombre profonde du regard.
—«Si j’ai souffert!...» reprenait Micheline. «Dans le mystère de votre absence, au cours de cet épouvantable procès... Vous ne savez pas ce qu’on disait, ce qu’on écrivait, ce que les journaux publiaient...
—Mais,» prononça-t-il avec un étrange accent, «votre père a triomphé de tout.»
Elle ne répondit pas. Elle dit seulement très bas:
—«Ma mère en est morte. Si votre pensée ne m’avait pas soutenue, je serais morte aussi.
—Vous n’avez pas douté de moi?» s’écria-t-il avec une appréhension violente.
—«Non, Hervé. Pas un instant. Mais...
—Mais, quoi?...» balbutia-t-il.
—«Mais j’avais peur de ce que vous rapporteriez au fond de vous-même, à votre retour de l’étrange voyage où il m’était interdit de vous suivre, même en pensée.
—Je rapporte mon amour,» dit-il.
—«Rien d’autre?...»
Elle lui enfonça ses grands yeux d’ombre jusqu’à l’âme. Il détourna les siens.
—«Vous ne répondez pas, Hervé?
—Je n’ai rien découvert qui pût nous séparer,» fit-il.
—«C’est vrai?»
Elle rayonna.
Il comprit combien elle l’aimait, quelle angoisse atroce et obscure avait étreint ce pauvre jeune cœur.
—«Oh! ma Micheline adorée! Regardez-moi. Serais-je ici? Viendrais-je réclamer votre foi et vous engager de nouveau la mienne, s’il nous était interdit de nous aimer?
—Mais votre mère?
—Ma mère sera la vôtre. Rien, pour elle, n’existe plus au monde que notre bonheur.»
Micheline voulut parler, s’arrêta comme suffoquée d’émotion, puis, d’une bouche que les larmes contenues faisaient trembler, murmura:
—«A-t-elle pardonné à la mienne la scène terrible? A-t-elle pardonné à ma pauvre maman, qui est morte?»
Hervé s’empressa de l’en assurer.
Comme c’était loin, cette scène du bal, par laquelle s’ouvrit la série de leurs misères! Quel rôle avait joué alors la marquise Laurence? Pourquoi son éclat de fureur soudaine? Pourquoi ses excuses du lendemain? Le jeune comte resta un instant rêveur, à ce souvenir évoqué. Mais l’énigme lui parut sans importance. Évidemment la douce et insignifiante Laurence n’avait été qu’une visionnaire, hypnotisée devant les fantasmagories du prodigieux metteur en scène qu’était son mari, adoré par elle humblement.
—«La mémoire de votre mère est digne de tout respect et de toute pitié.»
Il avait prononcé cette phrase comme la suite naturelle de sa réflexion intérieure, sans calculer l’effet qu’elle pourrait produire.
—«Pourquoi «de toute pitié»? demanda Micheline.
Elle se troublait au moindre mot, la pauvre enfant. L’anxiété de son intonation trahissait un abîme d’inquiétude secrète. Et voici que, tout à coup, devant l’explication embarrassée d’Hervé, devant la physionomie contrainte du jeune homme, cette inquiétude déborda.
—«Vous ne me parlez pas de mon père!... Si vous m’aimez, Hervé, dites-moi que, lui aussi, vous le respectez, que, lui aussi, vous le plaignez. Car je le crois très malheureux.
—«Si je vous aime!...» répéta le jeune homme avec un accent de reproche.
—«Oui. Pouvez-vous imaginer l’union de nos deux cœurs, si le vôtre est en désaccord avec mes sentiments filiaux?
—Vos sentiments filiaux me sont sacrés,comme tout ce qui est dans votre âme admirable.
—Votre attitude les froisse, Hervé.»
Le jeune homme garda le silence. Il était extrêmement pâle.
Micheline demanda,—la voix implorante et douce, non pour lui faire un reproche, mais pour lui arracher la vérité:
—«Pourquoi avez-vous commis l’imprudence de gravir encore cette falaise, si les différends qui vous y ont forcé jadis n’existent plus? Pourquoi n’êtes-vous pas venu tout simplement à la maison? En vous apercevant sur ce chemin périlleux, je n’ai cru d’abord qu’à un élan de tendre folie. Vous vouliez me retrouver pour toujours là où nous nous sommes si cruellement séparés. Est-ce une charmante pensée de ce genre, mon cher, cher Hervé? Ou bien aviez-vous une raison pour ne pas rentrer à Valcor, pour ne pas rencontrer mon père?»
Il répondit franchement:
—«Je ne voulais pas me trouver en présence de votre père avant que ma mère lui eût parlé.
—Votre mère doit lui parler?
—Oui.
—Quand?
—Sans retard. Aujourd’hui ou demain.
—Et cette conversation fera cesser les malentendus entre nos deux familles?
—Oui,» répondit Hervé, d’un air grave, «tous les malentendus.»
La jeune fille ne put se méprendre sur la portée de cette phrase, qui n’eût été qu’un atroce jeu de mots, si l’accent n’avait démenti la sécuritéde la signification. Micheline, après avoir, de son beau regard triste, interrogé encore un instant le visage aimé, soupira:
—«Vous ne voulez, et vous ne pouvez, rien me dire, Hervé. Je le vois clairement... Votre loyauté est en lutte avec votre tendresse pour moi. Hélas! le cauchemar affreux que j’ai traversé recommencera donc...»
Il l’interrompit vivement:
—«Non, non... La justice et l’opinion se sont prononcées. Nul n’en appellera de leur arrêt. Vous ne traverserez plus les épreuves que...»
A son tour, Micheline lui coupa la parole.
—«J’en traverserai de pires, je le sens. Qu’importent la justice et l’opinion auprès de...»
Elle frissonna. Sa tête s’abaissa comme sous un fardeau sinistre.
—«Auprès de... Auprès de quoi, ma chérie?...» murmura son fiancé, haletant.
Elle dit—si bas qu’à peine distingua-t-il sa douloureuse réponse parmi le gémissement qui montait de la mer:
—«Auprès des idées qui se sont glissées en moi... des choses que j’ai entrevues... des...»
Les mots moururent sur ses lèvres blanches. Ses dents claquèrent d’angoisse. Des deux mains elle se cramponna à la balustrade de pierre, comme prête à défaillir.
Alors Hervé comprit qu’elle entrevoyait l’affreux mystère. Et il se convulsa d’horreur, de pitié, devant ce qu’elle devait souffrir. Vaillante fille! Tout à l’heure encore, elle défendait, contre son amour même, le père qu’elle avait si aveuglémentaimé, admiré, en qui, peu à peu, elle avait perdu confiance, mais qui lui restait toujours cher. L’émotion de cette heure suprême, l’attitude de celui en qui elle avait foi par dessus tout, venaient de lui arracher l’horrible aveu.
Elle releva un visage égaré de douleur, et, regardant autour d’elle:
—«Oh! ce domaine de Valcor!...» gémit-t-elle avec un accablement sans nom—comme si toutes les pierres du château et toutes les lourdes ramées du parc lui eussent écrasé le cœur.
—«Ma bien-aimée!... ma bien-aimée!...» s’écria le jeune homme.
Que lui dire?...
Elle entendit à son cri, elle vit dans son expression ardente, qu’il eût tout donné pour lui offrir une consolation. Elle n’en saisit que mieux qu’il ne le pouvait pas.
—«Hervé,» dit-elle, se reprenant avec une admirable énergie, «j’attendrai, avant de nous revoir, que le malheur dont je me sens menacée se soit abattu sur moi. Je n’accepte plus votre amour, puisque je ne sais pas ce que je pourrai vous rendre en échange, puisque j’ignore quel sera demain mon devoir.
—Rien au monde ne nous séparera,» dit-il. «Je vous adore.»
Un divin sourire éclaira la physionomie désolée. Sur le pâle visage de la jeune fille revinrent un peu les couleurs de la joie et de la vie. La douceur sombre de ses yeux s’emplit de ferveur tendre et de reconnaissance.
Les deux amoureux échangèrent, dans un longregard, l’exaltation d’un sentiment qui, en effet, les mettait au-dessus des pires catastrophes. Car l’amour absolu ignore tout; hors lui-même. Et, malgré l’épouvante qui planait sur elle, dans l’angoisse grandissante de toutes les heures, Micheline emporta ce quelque chose d’ineffable que le magique amour verse aux âmes humaines. Philtre inexpliqué... illusion peut-être... ivresse, à coup sûr. Mais puissance souveraine, qui, mieux que la raison, mieux que la science, nous transporte au delà de nous-mêmes, nous fait participer aux rythmes infinis de l’univers.
Aimer, être aimé... Fascination qui jamais ne lasse l’intérêt et la curiosité des hommes, et qui pare de son prestige toutes les littératures, tous les arts. Rêve de ceux mêmes qui raillent et qui nient l’amour. Grâce prestigieuse, qui désarme les jugements des sages, et rend impuissant le malheur autour des couples éperdument unis.
L’amour d’Hervé et de Micheline était de cette essence victorieuse.