XVILE MASQUE TOMBERenaudde Valcor se tenait dans son cabinet de travail, au premier étage du château. Tout en fumant une cigarette, il faisait sauter les bandes de quelques imprimés. Il parcourait des yeux la première page, tournait la feuille, puis passait à un autre. Aucun sujet ne fixait son attention. Il ne pouvait lire.Cessant de se donner le change à lui-même, il rejeta brusquement les papiers, se mit à marcher de long en large. Puis il s’approcha d’une croisée, d’où l’on dominait plusieurs avenues du parc. Il semblait attendre. Un coup frappé à la porte le fit sursauter comme une femme nerveuse.—«Entrez!» cria-t-il.C’était un valet de chambre, qui dit:—«Madame la comtesse de Ferneuse se fait annoncer à monsieur le marquis.—Introduisez madame la comtesse dans lejardin d’hiver, et dites-lui que je me rends à ses ordres.»Quand le domestique fut parti, Renaud se regarda dans une glace.Était-ce pour constater que, malgré ses traits plus marqués, ses cheveux plus grisonnants, il était toujours le beau cavalier, au visage et à la tournure romantiques, dont Gaétane avait gardé l’image après leur dernière entrevue, deux ans auparavant? Était-ce pour s’assurer, à la fermeté de son regard, à l’aisance de son sourire, qu’il restait le maître de sa physionomie et de son expression?Il eut un haussement d’épaules fataliste, et il échangea avec son image un coup d’œil d’ironie lassée. Puis, toujours élégant, le front haut, la taille jeune, le pas élastique, il descendit retrouver la comtesse.Elle était debout, droite et pâle comme une statue, quand il entra dans le jardin d’hiver.C’était une galerie vitrée, exposée au midi, et remplie de plantes superbes. Les faibles rayons du soleil d’avril s’emmagasinaient entre les parois de verre. Mais surtout un système perfectionné de conduits d’air chaud y entretenait une température exquise.Cependant, comme plusieurs salons ouvraient sur cette galerie, le maître de la maison, après avoir salué sa visiteuse, la pria d’entrer dans une pièce située tout au bout, formant le rez-de-chaussée de la tourelle, et absolument isolée des autres appartements.Cette petite salle ronde, d’ailleurs meublée d’une façon ravissante, se trouvait précisémentau-dessous de la bibliothèque de Micheline, là où furent découvertes les lettres, dans la cachette du mur. Les fenêtres étroites y laissaient entrer peu de lumière, et donnaient, par leur profondeur, une idée de l’épaisseur de ce même mur. Mais une large baie ouverte sur la galerie verdoyante et déserte, ôtait à ce réduit l’air un peu secret et morose que lui prêtait son architecture.Mmede Ferneuse donna un coup d’œil autour d’elle, observant ces détails.Comme elle avait dit à son fils: elle n’avait pas peur de l’homme avec qui allait commencer une conversation tragique. Elle avait tu à Hervé la raison de sa force. Elle se savait aimée de lui. Cependant, son cœur battait dans sa poitrine, comme celui de la dompteuse, qui, pour la première fois, pénètre seule dans la cage, face à face avec le fauve.—«Vous voulez que nous soyons tranquilles,» dit-elle. «Vous prévoyez que nous aurons des choses graves à nous dire.»Il ne répondit pas. D’un geste, il l’invita à s’asseoir dans une bergère, puis il resta debout devant elle, ses yeux bleus noircis d’ombre attachés intensément sur ceux de Gaétane.Mmede Ferneuse lui rendit fièrement regard pour regard, et lui dit:—«Qui êtes-vous?»L’homme était préparé à quelque ouverture saisissante, mais pas à cela, pas à cette question, jetée avec un tel accent. Pourtant, ce fut à peine si ses cils clignèrent. Il répondit:—«Je suis Renaud de Valcor.—Vous mentez,» répliqua-t-elle, «Renaud deValcor est celui qui, jusque dans sa tombe, portait au doigt cet anneau.»Elle tendit vers lui sa main gauche, où la simple bague brillait seule. Il regarda la main, il regarda la bague, puis, lentement, il releva les yeux sur la femme.—«Comédie...» murmura-t-il.—«Comédie!» répéta-t-elle en se dressant. «Savez-vous où j’ai pris cet anneau? Je l’ai retiré moi-même du doigt de celui que vous avez assassiné, dans la fosse où vous l’avez enseveli, au fond du désert, à l’extrémité de la ravine, là où se rencontrent les deux lignes tirées de l’arbre géant et de la pierre sanglante.»Il recula.—«Vous avez fait cela!... Vous avez fait cela!...» s’écria-t-il, dans un transport qui semblait tenir plus de l’admiration que de tout autre sentiment.Et, comme elle restait pétrifiée, ne comprenant pas:—«Quelle créature surhumaine êtes-vous donc?...» poursuivit-il. «Ah! que je vous aime!... Que je vous aime!... Écoutez-moi, Gaétane!... Je n’ai pas assassiné Renaud de Valcor... Je vous le jure. Et je vous en donnerai la preuve... Croyez-moi... Je vaux celui que vous ne pouvez oublier. J’ai le même sang que lui dans les veines... J’ai parachevé son œuvre... Aucun de mes actes, même criminels,—car j’en ai commis de tels—ne crée de l’irréparable entre vous et moi. Laissez-moi vous dire qui je suis et ce que j’ai fait. Vous verrez que je suis digne de mettre à vos pieds le plus magnifique amourque jamais homme ait offert à une femme. Gaétane, entendez-moi...» Il s’interrompit, il eut comme un rire de joie, intraduisible, déconcertant, effrayant, sublime. «Ah! vous avez fait cela!... Vous êtes bien la lionne du lion que je suis. Quelle alliance nous formerions! Gaétane, voulez-vous du seul amour qui puisse enivrer une âme comme la vôtre? Je vous donnerai toutes les voluptés de l’orgueil, de la puissance, de la richesse, de la passion, du péril et de la victoire! Je vous ferai vivre le plus inouï des rêves. Le voulez-vous, Gaétane? Répondez-moi.»La stupeur immobilisait Mmede Ferneuse. Cet homme était-il sincère? Il avait prononcé le mot de «comédie», tout à l’heure. En jouait-il une, plus merveilleuse d’audace que toutes les dénégations qu’on aurait pu prévoir?Debout devant lui, elle le toisa avec un regard étincelant d’indignation. Maintenant, ce cœur féminin ne battait plus d’appréhension nerveuse. Des forces profondes le soulevaient. «Une lionne,» avait dit l’imposteur. Il en vit une, réellement,—sous la dignité de la mondaine qui se gardait de toute parole trop haute, de tout geste violent.—«Ne m’appelez pas Gaétane,» dit-elle. «Comment osez-vous?... Cessez à l’instant de me décrire des sentiments que je méprise. Ou je sors d’ici pour aller vous dénoncer comme l’assassin de Renaud de Valcor, comme le voleur de ses biens, et l’usurpateur de sa personnalité.»Il croisa les bras, les sourcils froncés barrantsa face blême, mordant sa lèvre, dont une goutte de sang jaillit.—«Madame,» dit-il, «serez-vous satisfaite si je vous déclare que je suis prêt à vous obéir en tout, jusqu’à la mort même, si tel est votre bon plaisir. Et cela,» ajouta-t-il avec emphase, «à cause des sentiments que vous méprisez. Croyez-vous que je tienne maintenant à la vie? Quant à l’honneur, je l’ai mis à accomplir une œuvre prodigieuse. L’imbécile justice, qui me condamnerait, n’empêcherait pas les hommes de m’admirer. Qu’ai-je donc à craindre?... Mais, dans cette extrémité, savez-vous ce dont je suis capable?... Vous pourriez trembler, madame, d’être ici pour me dire ce que vous avez à me dire, si je ne vous adorais pas.—Et moi,» répliqua-t-elle, «je vous demanderai à mon tour: Croyez-vous que je tienne à la vie? S’agit-il de nos existences? La mienne est close. Elle est tout entière dans cette tombe, que vous avez creusée là-bas. Et la vôtre n’existe pas. Elle n’est qu’un mensonge. Je n’ai rien à faire avec vous. Pas même pour la condamnation. Pas même pour la vengeance. Ces choses n’appartiennent qu’à Dieu. Si je suis ici, c’est parce que vous avez une fille, innocente de vos crimes, et parce que j’ai un fils, innocent de ma faute. A cause d’eux, je surmonte l’horreur que j’éprouve à me trouver en face de vous. Je viens vous dire: Vous rendrez possible leur bonheur, ou bien je déchaînerai sur vous, dès ce monde, le châtiment qui ne manquera pas de vous atteindre dans l’autre.—Quoi!» s’écria le père de Micheline. «Voussongez à laisser votre fils, le comte de Ferneuse, épouser la fille de cet inconnu monstrueux que je suis pour vous?—Certes, j’y songe. S’il y a une rédemption pour tant d’iniquités, c’est dans la pureté et dans le bonheur de ces enfants.»Celui qu’on appelait le marquis de Valcor demeura un moment plongé dans des réflexions profondes. De temps à autre, il regardait Mmede Ferneuse, qui, physiquement accablée, s’était rassise. Maintenant qu’il ne bouillonnait plus de ce révoltant amour dont elle ne pouvait souffrir la pensée, cet homme extraordinaire, de nouveau maître de lui, reprenait, même pour elle, une espèce de prestige, fait de noblesse naturelle et d’étonnante force d’âme.—«Expliquez-moi une chose,» dit-il enfin. «Pourquoi, si vous n’avez de souci que pour Micheline et Hervé, leur préparez-vous les épreuves que va déchaîner votre démarche actuelle? Pourquoi ne pas laisser se poursuivre le jeu des apparences?—Parce que le rôle que j’aurais à jouer n’est pas de mon goût,» dit hautainement Gaétane. «Puis, parce qu’il est trop tard pour le silence. Vous m’auriez tout avoué, dans la grotte, il y a deux ans... peut-être, alors... Mais aujourd’hui, c’est impossible. Je ne suis pas seule à savoir, mon fils était à côté de moi, et quelqu’un d’autre aussi, quand j’ai découvert...—Quelqu’un d’autre?» interrogea vivement Renaud.—«Un religieux... qui ne parlera pas, si je ne réclame pas son témoignage.—Qui est-ce? Où est-il?...—Pensez-vous que je vais vous répondre?» s’écria la comtesse, avec un âpre sourire. «Les gens qui connaissent vos secrets disparaissent trop facilement de ce monde. Mon fils et moi, nous sommes prêts à tout. Mais cet ami est sacré. D’ailleurs, sa vocation de missionnaire l’empêchera de revenir en Europe, à moins que je ne l’y appelle.»Renaud eut un silence, durant lequel rien ne se lut sur sa face, plus immobile qu’un visage de pierre. Enfin il dit:—«Je vous montrerai tout à l’heure, madame, que, malgré ce que vous savez, malgré ce que vous m’avez dit, je reste maître de ma destinée. Mais avant de vous risquer aux pires alternatives pour tenter de la briser, cette destinée, ne voulez-vous pas la connaître? Vous êtes la seule créature dont l’opinion me touche. Sans vous répéter ce qui vous offense, je puis bien vous dire qu’à vous, et à vous seule, je souhaiterais de révéler la vérité. J’éprouverais une étrange satisfaction à me montrer enfin à vous tel que je suis. Je vaux mieux que ce que vous croyez, je vous le jure.»Mmede Ferneuse s’étonna de l’espèce de soumission, de la douceur soudaine imprégnant la voix, l’attitude, la physionomie, de cet être au caractère forcené. Sans doute, la diabolique habileté de cet homme le travestissait en un nouveau personnage. Il voulait la duper encore une fois. Sûre d’elle-même, Gaétane ne craignait guère de se laisser prendre au piège. Elle ne se refusa donc pas à l’entendre. Car, malgré tout,peut-être la confession offrirait quelques traits sincères. Comment résister au désir de savoir? Cependant, elle lui dit:—«A quoi bon?... C’est un roman que vous me raconterez... Un roman comme celui de la naissance de Micheline. Vous rappelez-vous? Elle aurait été une Gaël, la fille de Mathias... De ce Mathias, votre victime aussi. Car il est mort par votre faute.—Il est mort!...» s’écria Renaud en tressaillant.Gaétane inclina la tête.—«Je m’en doutais. Puisqu’il échouait dans sa mission, il devait y laisser la vie. Ah! il était bien de la vieille souche, hardie et solide, celui-là! Pauvre Mathias!...»Une mélancolie passa sur la physionomie jusque-là impassible. Puis, regardant Mmede Ferneuse:—«C’était mon frère.—Votre frère?... Mathias Gaël?—Mon demi-frère, du moins.—Était-il vraiment le père de Micheline?—Non. Le père de Micheline, c’est moi.—Vous m’avez donc menti? Vous le reconnaissez?—Oh! je le reconnais tant que vous voudrez, madame. Comment pourrais-je vous offrir toute la vérité, si je n’étais résolu à convenir de tous les mensonges?—Parlez donc,» dit la comtesse de Ferneuse.—«N’attendez pas de moi un récit,» reprit ce singulier criminel, qui s’exprimait avec lahauteur tranquille d’un innocent et l’orgueil d’un héros. «Je suis un homme d’action. Je dédaigne les mots. Je veux établir trois ou quatre points. C’est tout. Il y a des choses que je ne puis supporter de vous laisser croire.—Lesquelles?—Deux au moins: je ne suis pas un rustre, et je n’ai pas tué celui dont je porte le nom.—Qui prétendez-vous être?—Je ne prétends pas. Je suis. Je vous ai répondu quand vous m’avez posé cette question, tout à l’heure, en entrant ici. Je suis le marquis de Valcor.—Comment osez-vous le soutenir? C’est de la folie!—Mon père s’appelait François-Henri-Tristan-Amaury de Valcor. Avant son mariage, il a aimé Mathurine Gaël. Il en a eu un fils. Ce fils, c’est moi.—Vous!...—Ma mère, épouvantée et repentante de sa faute, se reprit presque aussitôt. Elle se maria, ne se sachant pas enceinte d’Amaury de Valcor. Personne ne soupçonna la brève et douloureuse idylle. Douloureuse pour la pauvre paysanne, qui n’aima jamais d’autre homme que son séducteur, ni aucun de ses enfants comme celui qu’elle savait être le fils de cet amant superbe. Elle passa pour avoir accouché avant terme. On me baptisa Bertrand.—Bertrand Gaël!...—Bertrand Gaël! oui... Mais je suis un Valcor,» cria l’aventurier avec un regard fulgurant. «Je suis l’aîné de la race. Un bâtard par les lois,soit! Mais, de par le sang et la nature, le véritable marquis de Valcor. Comprenez-vous, maintenant, ma ressemblance avec l’autre, avec celui qui est mort là-bas, et qui m’appelait son frère? Oui, son frère... Et on dit que je l’ai tué!...»Le cri fit frémir Mmede Ferneuse. Si la vérité n’était pas dans ce cri, où était-elle?—«Renaud savait donc?» demanda celle pour qui ce nom de Renaud, désormais abandonné par l’imposteur, semblait plus doux à prononcer.—«Renaud savait. Il avait lu cette révélation lorsque, parvenu à l’âge d’homme, il avait pris connaissance d’une lettre laissée par son père,—parnotrepère,—et où celui-ci recommandait à sa générosité l’enfant de leur sang. Quand nous nous trouvâmes seuls ensemble, dans les forêts d’Amérique, si loin de la société civilisée, des préjugés et des lois injustes, quand il se sentit mourir après que nous eûmes lutté côte à côte, pour la même œuvre, il s’ouvrit à moi de ce secret, il m’appela son frère, il me montra une clause de son testament par laquelle il me léguait une partie de ses biens.—Vous n’avez pas trouvé cela suffisant?» dit amèrement la comtesse.—«Non, madame,» riposta Bertrand Gaël avec un rude cynisme, «je ne trouvai pas cela suffisant pour moi qui, seul sur terre, allais perpétuer la race des Valcor.—Comment aviez-vous rejoint Renaud en Amérique? Vous y avait-il appelé?—Ne savez-vous pas que, civilement, j’étais mort? Le transport d’État sur lequel j’étaisquartier-maître s’était perdu, corps et biens, non loin des côtes de la Guyane, vers lesquelles il se dirigeait. Je me suis sauvé sur un radeau, avec quelques camarades, mais, seul de tous, je parvins vivant à terre. Peu vous importe comment, n’est-ce pas? Ces histoires de naufrage se ressemblent toutes, et la mienne n’eut rien d’extraordinaire. J’étais d’un tempérament plus résistant que mes compagnons, voilà tout. Quand je me trouvai sur ce continent d’Amérique, à l’embouchure de l’Amazone, je me rappelai que, vers les sources du même fleuve, celui que je croyais seulement mon jeune maître, dont j’avais partagé les jeux d’enfance, poursuivait une entreprise féconde en hasards et en profits. Je résolus de le rejoindre. J’y parvins. Sans préméditation particulière, j’évitai de faire savoir aux miens que je vivais encore. Il ne me déplaisait pas d’être rayé du nombre des vivants. Peut-être déjà un obscur projet, né de mon étrange ressemblance avec Renaud de Valcor, et de la fascination qu’exerçait sur moi sa destinée, s’esquissait dans mon imagination. Quand je le retrouvai, après des péripéties que je vous épargne, il était déjà miné par les fièvres, qui, là-bas, ne pardonnent point à leurs victimes européennes. Se sentant perdu, il m’apprit le lien qui nous unissait. Dès lors, mon parti fut pris. Il vécut encore quelques mois, pendant lesquels je copiai secrètement tout de lui, ses gestes, son écriture, ses intonations, ses attitudes. Quant à ses souvenirs, ils nous étaient communs. N’avais-je pas grandi à ses côtés, presque comme son compagnon, sous l’apparence d’une vague domesticité?Attiré au château par l’intérêt que me portait le marquis, mon père, mais privé des effets de ce sentiment par l’orgueil ombrageux de Mathurine Gaël, ma mère,—car elle me voulait le simple fils du brave marin dont je portais le nom et qu’elle ne se pardonnait pas d’avoir trompé—je ne demeurais à Valcor que sous le prétexte de services à rendre. J’aidais au travail de l’écurie. Assis sur le siège d’arrière du dog-cart, j’assistai un jour à un accident, dont je pus rappeler tous les détails, plus tard, à Marc de Plesguen. Ou bien, c’était Renaud qui, dans son goût pour la mer et ses hasards, venait apprendre la manœuvre sur le bateau des Gaël, passait des nuits à la pêche avec nous. Avouez, madame, que, si j’ai joué un rôle, ce rôle n’était pas fait tout entier d’imposture et de mensonge. Une prédestination singulière me préparait à être le double de l’homme auquel je me suis substitué. Je n’ignorais rien de lui quand il est mort, rien.»Bertrand Gaël changea de ton et ajouta d’une voix sourde:—«Rien que le drame de son amour, dont, naturellement, il ne me parla pas.—Ce drame,» demanda la comtesse de Ferneuse, «vous l’ignoriez absolument quand vous êtes revenu en Europe et que vous vous êtes marié?»Elle posa cette question d’une voix froide, n’ayant sur sa physionomie que l’expression de la curiosité intense dont elle palpitait. Les sentiments passionnés se taisaient en elle sous le prestigieux attrait de la lumière enfin dévoilée.Même si le récit n’était pas exact en tous ses points, il en jaillissait une clarté assez complète pour rendre à peu près compréhensible et vraisemblable la plus incompréhensible, la plus invraisemblable, des aventures. L’homme qui la racontait, cette aventure, et qui en était le héros, trouvait moyen d’y ajouter on ne sait quelle étrange poésie de fatalité, d’énergie, d’orgueil. Sa parole sobre et nette, sa hauteur, son dédain des explications vaines, et, pour tout dire, cet air d’homme du monde attestant qu’il ne se vantait pas en se disant de la race des Valcor, empêchaient Mmede Ferneuse de rassembler contre lui sa volonté de répulsion, d’indignation. Elle l’écoutait, elle l’interrogeait, entraînée par le besoin de connaître tout de cette intrigue inouïe. Pour un instant, elle oubliait qu’elle fût victime et qu’elle fût juge.—«Ainsi,» s’écria-t-elle tout à coup, «mes pressentiments ne me trompaient pas. Ils ne pouvaient pas me tromper! Quand je vous ai revu, huit années après ma séparation d’avec Renaud, et malgré tout ce qui vous rendait, j’en conviens, si semblable à ce qu’il aurait pu devenir, mon cœur murmurait en moi: «Ce n’est pas lui!... Ce n’est pas lui!...» Si cependant alors, vous aviez évoqué... Ah!»Elle se cacha le visage, secouée d’horreur. Puis elle reprit:—«Le Ciel n’a pas voulu cette abomination. Vous avez pu mettre tous les masques, excepté le masque d’amour!—Ce n’eût pas été un masque,» dit-il, et cette fois avec une profondeur d’expression sisaisissante que Gaétane ne l’interrompit point. «Non, ce n’eût pas été un masque. Car, dès que je vous ai vue, je vous ai aimée autant que vous avait aimée celui... Ne m’arrêtez pas!» poursuivit-il en la voyant frémir. «Comprenez donc que c’est mon châtiment. Je n’espère plus... je ne vous offense plus. Voyez avec quel respect je vous parle. Mais sachez donc tout! Triomphez donc jusqu’au bout par cet amour, qui est votre vengeance. Cet amour... mystère du sang fraternel, mystère de l’âme que j’avais volée, du cœur que j’avais voulu enfermer dans cette poitrine!...» (Il se frappa le sein). «Cet amour était entré en moi et il me dévorait. Vous le deviniez. Vous ne compreniez pas comment il pouvait s’accorder avec mon silence. Un silence qui eût été surhumain si j’avais été l’homme que je prétendais être. Je ne vous l’avouais pas. Je n’osais pas. Mon audace—que vous mesurez aujourd’hui, que je croyais sans bornes,—se brisait sous le regard pur et altier de vos yeux clairs. Je vous supposais inaccessible. Mais un jour—ah! ce jour-là!—je découvris, ou plutôt on découvrit et on me remit, vos lettres à Renaud de Valcor, la correspondance brûlante où vous vous donniez toute... cette correspondance où s’attestait qu’il était le père de votre enfant.—Mes lettres!...» cria Gaétane, éperdue.—«Vos lettres,» répéta Bertrand Gaël.—«Qui donc les détenait? A qui donc Renaud les avait-il confiées?—A la muraille la plus épaisse du château de Valcor. Les siècles auraient pu passer. Mais un hasard...—Entre les mains de qui tombèrent-elles?—Entre les mains de Laurence.—La malheureuse!...—Vous vous rappelez la scène du bal. Elle venait de les parcourir.—Mais, dès le lendemain, elle désavouait sa colère. Elle m’envoyait des excuses.»L’aventurier eut un sourire.—«Je comprends,» dit la comtesse, dont le dégoût remonta aux lèvres. «Vous l’avez leurrée de quelque mensonge, comme vous m’avez ensuite leurrée moi-même, dans la grotte, en me racontant cette fantastique histoire de substitution d’enfant.—Il fallait bien vous ôter l’idée d’un lien possible du sang entre ma fille et votre fils.—Et vous avez osé,» s’écria-t-elle, tandis qu’une révolte la soulevait tout entière, «vous avez osé ressusciter les souvenirs sacrés, répéter les mots de tendresse, dont vous aviez surpris le secret.»Un frisson d’horreur la fit trembler toute, tandis qu’elle évoquait la scène de la grotte, revoyant à ses pieds cet homme, entendant ses prières ardentes, qu’elle avait pu un instant confondre avec une autre voix à jamais muette.—«J’ai souffert plus que vous ne souffrez aujourd’hui,» murmura-t-il sombrement. «J’étais fou, d’une passion réelle et d’une illusion indicible. Moi, qui m’appelais Renaud de Valcor, moi qui me croyais—oui, vous m’entendez bien,—qui me croyais celui-là dont j’avais pris l’âme, le nom, l’aspect, je me trouvais être votre amant par le rêve du passé et je n’avais pas ledroit, dans le présent, de baiser le bord de votre robe. C’est quelque chose que vous ne pouvez pas savoir... Une torture de damné.—Et l’anneau?...» demanda-t-elle, «l’anneau?...»Elle fixait sur le bijou des yeux hagards.—«L’anneau?...» reprit le faux marquis de Valcor, en passant une main sur son front. «Oui, l’anneau,» répéta-t-il, recouvrant la fermeté de son accent. «J’ai appris toute sa valeur par les lettres. Et je me suis repenti alors de l’avoir laissé au doigt de mon frère. Il m’en avait prié: «Jure-moi de m’enterrer avec,» m’avait-il demandé. Je fis le serment. Je le tins. Je l’aurais tenu même si—comme vous persistez peut-être à le croire—j’avais été l’assassin de ce pauvre être, que la fièvre condamnait plus sûrement que ma féroce envie. Si la maladie m’avait déçu, j’aurais pu tuer Renaud, madame. Je n’aurais pas ôté de son doigt cette petite bague, qui lui semblait chère. Voilà un crime dont je n’étais pas capable.»Ces paroles contenaient un singulier mélange de cynisme, d’attendrissement et d’ironie. Mmede Ferneuse inclina la tête, et resta plongée dans une impénétrable méditation. En cet abîme de songerie où elle se perdait, rôdait encore une âpre curiosité qui, sans doute, domina tout, car lorsqu’elle rouvrit la bouche, ce fut pour demander:—«Laurence n’a jamais soupçonné?...—Jamais.—Une Servon-Tanis, marquise de Valcor...» murmura sardoniquement la comtesse de Ferneuse.«L’infortunée!... Si elle avait su qu’elle était simplement la femme de Bertrand Gaël... Pas même... Car la bigamie est interdite... Et la femme de Bertrand Gaël, c’est la pauvre démente, qui, là, en bas, sur la grève, raccommode en ce moment des filets.»Une idée parut ici frapper Gaétane. Elle demanda:—«Mais cette pauvre créature?... Mauricette?... L’Innocente?... Votre femme, enfin... Ne vous a-t-elle pas reconnu, à votre retour, un soir, sur la lande?...—Ne parlons pas de cela!» s’écria l’aventurier, avec,—pour la première fois,—un geste qui ressemblait à de la souffrance, ou à du remords.Le sang de Gaétane se glaça. Les légendes qui circulaient dans le pays lui revinrent. Mauricette Gaël avait perdu la raison après avoir rencontré le spectre de son mari. Folie de terreur plutôt que d’amour. C’était une crainte frissonnante qu’éveillait en elle le nom de Bertrand. Quelle scène s’était passée, à la nuit tombante, dans la solitude?... Par quelles menaces, par quel effroyable simulacre, le revenant de chair et d’os avait-il brisé cette mémoire trop fidèle, enténébré d’épouvante ce cœur trop aimant?...Comme elle venait d’évoquer cette victime,—la plus pitoyable peut-être de toutes celles qu’avait faites l’homme redoutable dont elle déchiffrait l’énigme,—Mmede Ferneuse se rappela que Mauricette Gaël avait une fille. N’était-ce pas celle?... Une exclamation lui échappa:—«Et Bertrande?... La petite dentellière?... qui ressemble à Micheline comme...—Comme une sœur,» acheva la voix mâle avec une vibration émue.—«C’est vrai,» murmura la comtesse, en observant la soudaine angoisse apparue sur cette physionomie, où si peu de chose, pourtant, se lisait, «il y a chez vous un sentiment qu’a laissé presque intact votre infernale ambition: l’amour paternel. Mais je ne m’explique pas que ce sentiment, parlant si haut pour une de vos filles, soit muet pour l’autre.—Muet?... oh! non. Vous ne savez pas combien Bertrande m’est chère.—Quel abîme entre elle et Micheline!» s’écria Gaétane. «Et ce sont les deux sœurs, vos deux filles... Et vous prétendez les aimer également!...—Je n’ai rien prétendu de ce genre,» dit vivement le faux marquis de Valcor. «L’une n’était pas encore au monde, quand, rappelé par mon service sur un bâtiment de l’Etat, j’ai quitté Mauricette, la paysanne, enceinte d’elle. L’autre m’a été donnée par une Servon-Tanis.—Ah! l’orgueil...» interrompit Gaétane.—«Certes, l’orgueil. Il était immense. Pensez-y. Quoi qu’il arrivât, moi, Bertrand Gaël, j’avais rendu mère l’héritière d’une des plus anciennes familles de France. J’avais mêlé mon sang, celui des Valcor, au sang de cette aristocratie dont je me sentais l’égal. Je possédais une enfant digne de moi. Puis, cette enfant, je l’ai élevée. Comment ne pas la préférer à l’autre?Pourtant, je vous le répète, Bertrande m’est chère.—Pauvre Bertrande!...» sourit ironiquement la comtesse. «Ah! vous lui avez ménagé un sort enviable, en effet. Je ne sais ce qu’elle est devenue. Mais, durant sa triste adolescence, partageant la misère de votre famille reniée, elle n’avait en perspective que le couvent.—La fierté de sa grand’mère ne me laissait pas lui préparer un autre avenir. Mathurine Gaël, éprise d’honneur malgré son égarement si court, ne songeait qu’à effacer cet égarement par une rigidité absolue, une délicatesse farouche. Croyant que Dieu, pour la punir, lui avait enlevé le fils de sa faute, elle vivait dans le regret, l’expiation intérieure, le deuil inguérissable. Elle m’aimait, moi, qu’elle croyait le frère de son enfant de prédilection. Mais elle ne voulait rien accepter des Valcor.—Et c’est votre mère!» prononça lentement Mmede Ferneuse.—«C’est ma mère.»L’étrange bandit courba la tête. Il y eut encore un silence. Puis Gaétane reprit:—«C’est assez, Bertrand Gaël.»A ce nom, l’homme qui depuis plus de vingt ans s’appelait le marquis de Valcor, tressaillit, comme touché d’un fer rouge, et leva un visage de défi.—«C’est assez,» répéta Mmede Ferneuse. «Je ne vous interrogerai pas davantage. Je veux ignorer par quelle série de crimes vous avez pu soutenir si longtemps votre imposture, ni surtout triompher dans votre procès. Un procès pourtantsi bien fondé! J’admets tout ce que vous m’avez dit. Je veux croire que vous n’avez pas hâté la mort de celui que vous osez appeler votre frère. Oui,» ajouta-t-elle comme pour elle-même, «j’aime mieux penser que mon fils n’épousera pas la fille du meurtrier de son père...»Élevant de nouveau la voix, Gaétane poursuivit:—«Maintenant, je vais vous dire ce que j’exige de vous pour ne pas vous livrer à la justice.—«Me livrer à la justice!» s’exclama Bertrand Gaël avec un ricanement amer. «Le pourriez-vous? Ne vous faudrait-il pas livrer en même temps votre secret, votre honneur, celui de votre fils et du nom de Ferneuse?—Achevez donc,» riposta la comtesse, devenue méprisante. «Ajoutez que vous possédez toujours mes lettres, ma correspondance d’amour avec Renaud, et que vous vous en servirez.»Il bondit presque.—«Non, madame. Je suis un gentilhomme. Je suis le fils d’un marquis de Valcor.»Certes, il en avait l’air. Et l’on ne pouvait nier qu’en quelque mesure il n’en eût l’âme. Non pas sans doute l’âme moderne, affinée par des siècles d’éducation, mais l’âme de la violente et subtile Renaissance, où de singulières délicatesses fleurissaient chez les plus nobles à côté de la rapine, de la cruauté, de toutes les audaces. Le mélange d’un sang, non moins chaud, mais rustique et plus âpre, avait fait rétrograder vers d’autres âges cette extraordinaire personnalité.—«Vos lettres,» reprit-il. «Vous les aurez tout à l’heure. Je vais vous les chercher. Vous les emporterez en quittant cette maison.—Je ne serai pas moins généreuse que vous, quels que soient vos torts effrayants,» dit Gaétane, touchée en dépit d’elle-même. «Écoutez mes conditions.—Je les écoute, madame. Mais je vous déclare que je ne m’y soumettrai pas.—Il faudra bien vous y soumettre. Les voici. Vous restituerez le nom et le domaine de Valcor, avec ses revenus capitalisés pendant vingt ans, à monsieur de Plesguen. Et vous vous hâterez, car il se meurt. Sa fille a pris le voile. Si le malheureux ne s’est pas tué, c’est à cause d’elle. Mais la honte et le regret l’écrasent, car il croit vous avoir attaqué contre tout droit.—Laissons les attendrissements de famille,» murmura ironiquement l’aventurier.—Puis,» continua Mmede Ferneuse, sans relever ce mot douteux, «vous partirez pour toujours en Amérique. Vous y dirigerez vos établissements industriels. Jamais vous ne remettrez les pieds en Europe.» Elle hésita un instant, et enfin acheva nettement, solennellement: «Vous oublierez que Micheline est votre fille.—Et elle?...» répliqua-t-il avec un frémissement visible. «Oubliera-t-elle que suis son père?...—Nous ferons tout pour cela,» dit impitoyablement Gaétane.L’homme sur qui tombait cet arrêt, éclata d’un rire strident.—«Voilà donc votre justice!... Et vous laprétendez plus généreuse que celle des Cours d’assises! Vous me feriez maudire par ma propre fille. J’aime mieux les juges en robe rouge. Ils n’ont pas ça dans leurs codes.—J’ai dit oublier, non pas maudire. Vous donneriez à Micheline telles explications qui vous conviendraient. Ce n’est pas par nous qu’elle saurait la vérité. Comment l’apprendrait-elle? En devenant la femme de mon fils, elle renoncerait à votre héritage. Clause à laquelle, certainement, elle ne se refusera pas. Ainsi se justifierait à ses yeux l’abandon de vos biens à la branche des Plesguen. Quant à vos établissements d’outre-mer, vous en disposerez...»Mmede Ferneuse acheva sa phrase par un geste vague. Peu importait, du moment que Micheline aurait les mains pures de l’or frauduleux. Devant la physionomie sarcastique et le sourire muet de son interlocuteur, elle reprit:—«Vous ne m’avez pas comprise. Je vous répète que je ne m’élève ni en justicière ni en vengeresse. Trouvez vous-même à votre monstrueuse aventure un dénouement plus doux. Il n’en est pas. Du moins, si vous admettez que les Ferneuse ne sauraient devenir vos complices. Restituez à l’infortuné Marc de Plesguen, mieux que son patrimoine, la paix de sa conscience. Disparaissez pour que votre fille puisse épouser celui qu’elle aime, et pour qu’elle ignore toujours l’abomination de votre vie. N’est-ce pas le minimum du châtiment qui peut vous frapper?—Mon châtiment—puisque ce mot vous plaît—je ne l’accepte pas de vous, madame,»prononça froidement ce terrible joueur, qui tenait encore la partie contre le Destin.Il se leva, comme pour marquer l’inutilité de toute autre parole.La comtesse de Ferneuse se leva aussi, pâle et glacée.—«C’est votre dernier mot, Bertrand Gaël? Vous ne demandez pas à réfléchir?—Non, madame.—Vous ne souhaitez pas connaître le parti que je vais prendre en sortant d’ici après votre refus?—Non, madame.»Elle inclina lentement la tête et fit un mouvement pour s’en aller.—«Pardon,» dit-il. «Veuillez attendre un instant, madame. Je vais vous chercher vos lettres.»Il s’éloigna avec son aisance d’allures, sa grâce élégante d’homme du monde.Gaétane resta seule un instant, dans une telle stupeur qu’aucune idée distincte ne se formulait dans sa tête. Ce qu’elle percevait le plus fortement, c’était le décor sur lequel posaient ses yeux, dans une acuité de sensations toute nouvelle: la perspective du jardin d’hiver, avec ses plantes admirables et rares, sa hauteur monumentale, ses fines colonnes encadrant les vitrages, au delà desquels se découvrait le parc somptueux—le contraste de ce luxe aristocratique avec le maître hasardeux, qui pouvait dire encore—mais pour combien de temps?... «Tout ceci est à moi... à moi, le marquis Renaud de Valcor.»Presque aussitôt, d’ailleurs, il reparut, cet usurpateur qui était déjà un condamné. Gaétane le vit sous ce double aspect, tandis qu’il marchait parmi la verdure, fier et calme dans son infernale volonté. Elle eut l’involontaire impression qu’il valait mieux, non pas que son destin, mais que le mensonge de son destin.—«Voici vos lettres, madame, avec les quelques lignes que Renaud de Valcor y avait jointes.»Tout le sang de la pauvre femme reflua vers son cœur quand ses doigts touchèrent ces reliques. Elle redevint l’amoureuse pantelante. Le reste n’exista plus. Elle eut, vers l’imposteur Bertrand Gaël, le regard de gratitude secrète et émue que méritait le galant homme qu’il était à cette minute.—«Quel dommage!...» soupira-t-il.Un éclair de ses profonds yeux bleus illumina le sens de cette exclamation.Gaétane se détourna, partit.Et lui, suivant de tout l’élan de son âme cette silhouette qui s’éloignait, murmura encore:—«Quel dommage!...»De la prodigieuse destinée volée par lui à Dieu même, et qui lui échappait, il ne regrettait qu’une chose,—une seule!—n’avoir pas eu l’amour de cette femme.
XVILE MASQUE TOMBERenaudde Valcor se tenait dans son cabinet de travail, au premier étage du château. Tout en fumant une cigarette, il faisait sauter les bandes de quelques imprimés. Il parcourait des yeux la première page, tournait la feuille, puis passait à un autre. Aucun sujet ne fixait son attention. Il ne pouvait lire.Cessant de se donner le change à lui-même, il rejeta brusquement les papiers, se mit à marcher de long en large. Puis il s’approcha d’une croisée, d’où l’on dominait plusieurs avenues du parc. Il semblait attendre. Un coup frappé à la porte le fit sursauter comme une femme nerveuse.—«Entrez!» cria-t-il.C’était un valet de chambre, qui dit:—«Madame la comtesse de Ferneuse se fait annoncer à monsieur le marquis.—Introduisez madame la comtesse dans lejardin d’hiver, et dites-lui que je me rends à ses ordres.»Quand le domestique fut parti, Renaud se regarda dans une glace.Était-ce pour constater que, malgré ses traits plus marqués, ses cheveux plus grisonnants, il était toujours le beau cavalier, au visage et à la tournure romantiques, dont Gaétane avait gardé l’image après leur dernière entrevue, deux ans auparavant? Était-ce pour s’assurer, à la fermeté de son regard, à l’aisance de son sourire, qu’il restait le maître de sa physionomie et de son expression?Il eut un haussement d’épaules fataliste, et il échangea avec son image un coup d’œil d’ironie lassée. Puis, toujours élégant, le front haut, la taille jeune, le pas élastique, il descendit retrouver la comtesse.Elle était debout, droite et pâle comme une statue, quand il entra dans le jardin d’hiver.C’était une galerie vitrée, exposée au midi, et remplie de plantes superbes. Les faibles rayons du soleil d’avril s’emmagasinaient entre les parois de verre. Mais surtout un système perfectionné de conduits d’air chaud y entretenait une température exquise.Cependant, comme plusieurs salons ouvraient sur cette galerie, le maître de la maison, après avoir salué sa visiteuse, la pria d’entrer dans une pièce située tout au bout, formant le rez-de-chaussée de la tourelle, et absolument isolée des autres appartements.Cette petite salle ronde, d’ailleurs meublée d’une façon ravissante, se trouvait précisémentau-dessous de la bibliothèque de Micheline, là où furent découvertes les lettres, dans la cachette du mur. Les fenêtres étroites y laissaient entrer peu de lumière, et donnaient, par leur profondeur, une idée de l’épaisseur de ce même mur. Mais une large baie ouverte sur la galerie verdoyante et déserte, ôtait à ce réduit l’air un peu secret et morose que lui prêtait son architecture.Mmede Ferneuse donna un coup d’œil autour d’elle, observant ces détails.Comme elle avait dit à son fils: elle n’avait pas peur de l’homme avec qui allait commencer une conversation tragique. Elle avait tu à Hervé la raison de sa force. Elle se savait aimée de lui. Cependant, son cœur battait dans sa poitrine, comme celui de la dompteuse, qui, pour la première fois, pénètre seule dans la cage, face à face avec le fauve.—«Vous voulez que nous soyons tranquilles,» dit-elle. «Vous prévoyez que nous aurons des choses graves à nous dire.»Il ne répondit pas. D’un geste, il l’invita à s’asseoir dans une bergère, puis il resta debout devant elle, ses yeux bleus noircis d’ombre attachés intensément sur ceux de Gaétane.Mmede Ferneuse lui rendit fièrement regard pour regard, et lui dit:—«Qui êtes-vous?»L’homme était préparé à quelque ouverture saisissante, mais pas à cela, pas à cette question, jetée avec un tel accent. Pourtant, ce fut à peine si ses cils clignèrent. Il répondit:—«Je suis Renaud de Valcor.—Vous mentez,» répliqua-t-elle, «Renaud deValcor est celui qui, jusque dans sa tombe, portait au doigt cet anneau.»Elle tendit vers lui sa main gauche, où la simple bague brillait seule. Il regarda la main, il regarda la bague, puis, lentement, il releva les yeux sur la femme.—«Comédie...» murmura-t-il.—«Comédie!» répéta-t-elle en se dressant. «Savez-vous où j’ai pris cet anneau? Je l’ai retiré moi-même du doigt de celui que vous avez assassiné, dans la fosse où vous l’avez enseveli, au fond du désert, à l’extrémité de la ravine, là où se rencontrent les deux lignes tirées de l’arbre géant et de la pierre sanglante.»Il recula.—«Vous avez fait cela!... Vous avez fait cela!...» s’écria-t-il, dans un transport qui semblait tenir plus de l’admiration que de tout autre sentiment.Et, comme elle restait pétrifiée, ne comprenant pas:—«Quelle créature surhumaine êtes-vous donc?...» poursuivit-il. «Ah! que je vous aime!... Que je vous aime!... Écoutez-moi, Gaétane!... Je n’ai pas assassiné Renaud de Valcor... Je vous le jure. Et je vous en donnerai la preuve... Croyez-moi... Je vaux celui que vous ne pouvez oublier. J’ai le même sang que lui dans les veines... J’ai parachevé son œuvre... Aucun de mes actes, même criminels,—car j’en ai commis de tels—ne crée de l’irréparable entre vous et moi. Laissez-moi vous dire qui je suis et ce que j’ai fait. Vous verrez que je suis digne de mettre à vos pieds le plus magnifique amourque jamais homme ait offert à une femme. Gaétane, entendez-moi...» Il s’interrompit, il eut comme un rire de joie, intraduisible, déconcertant, effrayant, sublime. «Ah! vous avez fait cela!... Vous êtes bien la lionne du lion que je suis. Quelle alliance nous formerions! Gaétane, voulez-vous du seul amour qui puisse enivrer une âme comme la vôtre? Je vous donnerai toutes les voluptés de l’orgueil, de la puissance, de la richesse, de la passion, du péril et de la victoire! Je vous ferai vivre le plus inouï des rêves. Le voulez-vous, Gaétane? Répondez-moi.»La stupeur immobilisait Mmede Ferneuse. Cet homme était-il sincère? Il avait prononcé le mot de «comédie», tout à l’heure. En jouait-il une, plus merveilleuse d’audace que toutes les dénégations qu’on aurait pu prévoir?Debout devant lui, elle le toisa avec un regard étincelant d’indignation. Maintenant, ce cœur féminin ne battait plus d’appréhension nerveuse. Des forces profondes le soulevaient. «Une lionne,» avait dit l’imposteur. Il en vit une, réellement,—sous la dignité de la mondaine qui se gardait de toute parole trop haute, de tout geste violent.—«Ne m’appelez pas Gaétane,» dit-elle. «Comment osez-vous?... Cessez à l’instant de me décrire des sentiments que je méprise. Ou je sors d’ici pour aller vous dénoncer comme l’assassin de Renaud de Valcor, comme le voleur de ses biens, et l’usurpateur de sa personnalité.»Il croisa les bras, les sourcils froncés barrantsa face blême, mordant sa lèvre, dont une goutte de sang jaillit.—«Madame,» dit-il, «serez-vous satisfaite si je vous déclare que je suis prêt à vous obéir en tout, jusqu’à la mort même, si tel est votre bon plaisir. Et cela,» ajouta-t-il avec emphase, «à cause des sentiments que vous méprisez. Croyez-vous que je tienne maintenant à la vie? Quant à l’honneur, je l’ai mis à accomplir une œuvre prodigieuse. L’imbécile justice, qui me condamnerait, n’empêcherait pas les hommes de m’admirer. Qu’ai-je donc à craindre?... Mais, dans cette extrémité, savez-vous ce dont je suis capable?... Vous pourriez trembler, madame, d’être ici pour me dire ce que vous avez à me dire, si je ne vous adorais pas.—Et moi,» répliqua-t-elle, «je vous demanderai à mon tour: Croyez-vous que je tienne à la vie? S’agit-il de nos existences? La mienne est close. Elle est tout entière dans cette tombe, que vous avez creusée là-bas. Et la vôtre n’existe pas. Elle n’est qu’un mensonge. Je n’ai rien à faire avec vous. Pas même pour la condamnation. Pas même pour la vengeance. Ces choses n’appartiennent qu’à Dieu. Si je suis ici, c’est parce que vous avez une fille, innocente de vos crimes, et parce que j’ai un fils, innocent de ma faute. A cause d’eux, je surmonte l’horreur que j’éprouve à me trouver en face de vous. Je viens vous dire: Vous rendrez possible leur bonheur, ou bien je déchaînerai sur vous, dès ce monde, le châtiment qui ne manquera pas de vous atteindre dans l’autre.—Quoi!» s’écria le père de Micheline. «Voussongez à laisser votre fils, le comte de Ferneuse, épouser la fille de cet inconnu monstrueux que je suis pour vous?—Certes, j’y songe. S’il y a une rédemption pour tant d’iniquités, c’est dans la pureté et dans le bonheur de ces enfants.»Celui qu’on appelait le marquis de Valcor demeura un moment plongé dans des réflexions profondes. De temps à autre, il regardait Mmede Ferneuse, qui, physiquement accablée, s’était rassise. Maintenant qu’il ne bouillonnait plus de ce révoltant amour dont elle ne pouvait souffrir la pensée, cet homme extraordinaire, de nouveau maître de lui, reprenait, même pour elle, une espèce de prestige, fait de noblesse naturelle et d’étonnante force d’âme.—«Expliquez-moi une chose,» dit-il enfin. «Pourquoi, si vous n’avez de souci que pour Micheline et Hervé, leur préparez-vous les épreuves que va déchaîner votre démarche actuelle? Pourquoi ne pas laisser se poursuivre le jeu des apparences?—Parce que le rôle que j’aurais à jouer n’est pas de mon goût,» dit hautainement Gaétane. «Puis, parce qu’il est trop tard pour le silence. Vous m’auriez tout avoué, dans la grotte, il y a deux ans... peut-être, alors... Mais aujourd’hui, c’est impossible. Je ne suis pas seule à savoir, mon fils était à côté de moi, et quelqu’un d’autre aussi, quand j’ai découvert...—Quelqu’un d’autre?» interrogea vivement Renaud.—«Un religieux... qui ne parlera pas, si je ne réclame pas son témoignage.—Qui est-ce? Où est-il?...—Pensez-vous que je vais vous répondre?» s’écria la comtesse, avec un âpre sourire. «Les gens qui connaissent vos secrets disparaissent trop facilement de ce monde. Mon fils et moi, nous sommes prêts à tout. Mais cet ami est sacré. D’ailleurs, sa vocation de missionnaire l’empêchera de revenir en Europe, à moins que je ne l’y appelle.»Renaud eut un silence, durant lequel rien ne se lut sur sa face, plus immobile qu’un visage de pierre. Enfin il dit:—«Je vous montrerai tout à l’heure, madame, que, malgré ce que vous savez, malgré ce que vous m’avez dit, je reste maître de ma destinée. Mais avant de vous risquer aux pires alternatives pour tenter de la briser, cette destinée, ne voulez-vous pas la connaître? Vous êtes la seule créature dont l’opinion me touche. Sans vous répéter ce qui vous offense, je puis bien vous dire qu’à vous, et à vous seule, je souhaiterais de révéler la vérité. J’éprouverais une étrange satisfaction à me montrer enfin à vous tel que je suis. Je vaux mieux que ce que vous croyez, je vous le jure.»Mmede Ferneuse s’étonna de l’espèce de soumission, de la douceur soudaine imprégnant la voix, l’attitude, la physionomie, de cet être au caractère forcené. Sans doute, la diabolique habileté de cet homme le travestissait en un nouveau personnage. Il voulait la duper encore une fois. Sûre d’elle-même, Gaétane ne craignait guère de se laisser prendre au piège. Elle ne se refusa donc pas à l’entendre. Car, malgré tout,peut-être la confession offrirait quelques traits sincères. Comment résister au désir de savoir? Cependant, elle lui dit:—«A quoi bon?... C’est un roman que vous me raconterez... Un roman comme celui de la naissance de Micheline. Vous rappelez-vous? Elle aurait été une Gaël, la fille de Mathias... De ce Mathias, votre victime aussi. Car il est mort par votre faute.—Il est mort!...» s’écria Renaud en tressaillant.Gaétane inclina la tête.—«Je m’en doutais. Puisqu’il échouait dans sa mission, il devait y laisser la vie. Ah! il était bien de la vieille souche, hardie et solide, celui-là! Pauvre Mathias!...»Une mélancolie passa sur la physionomie jusque-là impassible. Puis, regardant Mmede Ferneuse:—«C’était mon frère.—Votre frère?... Mathias Gaël?—Mon demi-frère, du moins.—Était-il vraiment le père de Micheline?—Non. Le père de Micheline, c’est moi.—Vous m’avez donc menti? Vous le reconnaissez?—Oh! je le reconnais tant que vous voudrez, madame. Comment pourrais-je vous offrir toute la vérité, si je n’étais résolu à convenir de tous les mensonges?—Parlez donc,» dit la comtesse de Ferneuse.—«N’attendez pas de moi un récit,» reprit ce singulier criminel, qui s’exprimait avec lahauteur tranquille d’un innocent et l’orgueil d’un héros. «Je suis un homme d’action. Je dédaigne les mots. Je veux établir trois ou quatre points. C’est tout. Il y a des choses que je ne puis supporter de vous laisser croire.—Lesquelles?—Deux au moins: je ne suis pas un rustre, et je n’ai pas tué celui dont je porte le nom.—Qui prétendez-vous être?—Je ne prétends pas. Je suis. Je vous ai répondu quand vous m’avez posé cette question, tout à l’heure, en entrant ici. Je suis le marquis de Valcor.—Comment osez-vous le soutenir? C’est de la folie!—Mon père s’appelait François-Henri-Tristan-Amaury de Valcor. Avant son mariage, il a aimé Mathurine Gaël. Il en a eu un fils. Ce fils, c’est moi.—Vous!...—Ma mère, épouvantée et repentante de sa faute, se reprit presque aussitôt. Elle se maria, ne se sachant pas enceinte d’Amaury de Valcor. Personne ne soupçonna la brève et douloureuse idylle. Douloureuse pour la pauvre paysanne, qui n’aima jamais d’autre homme que son séducteur, ni aucun de ses enfants comme celui qu’elle savait être le fils de cet amant superbe. Elle passa pour avoir accouché avant terme. On me baptisa Bertrand.—Bertrand Gaël!...—Bertrand Gaël! oui... Mais je suis un Valcor,» cria l’aventurier avec un regard fulgurant. «Je suis l’aîné de la race. Un bâtard par les lois,soit! Mais, de par le sang et la nature, le véritable marquis de Valcor. Comprenez-vous, maintenant, ma ressemblance avec l’autre, avec celui qui est mort là-bas, et qui m’appelait son frère? Oui, son frère... Et on dit que je l’ai tué!...»Le cri fit frémir Mmede Ferneuse. Si la vérité n’était pas dans ce cri, où était-elle?—«Renaud savait donc?» demanda celle pour qui ce nom de Renaud, désormais abandonné par l’imposteur, semblait plus doux à prononcer.—«Renaud savait. Il avait lu cette révélation lorsque, parvenu à l’âge d’homme, il avait pris connaissance d’une lettre laissée par son père,—parnotrepère,—et où celui-ci recommandait à sa générosité l’enfant de leur sang. Quand nous nous trouvâmes seuls ensemble, dans les forêts d’Amérique, si loin de la société civilisée, des préjugés et des lois injustes, quand il se sentit mourir après que nous eûmes lutté côte à côte, pour la même œuvre, il s’ouvrit à moi de ce secret, il m’appela son frère, il me montra une clause de son testament par laquelle il me léguait une partie de ses biens.—Vous n’avez pas trouvé cela suffisant?» dit amèrement la comtesse.—«Non, madame,» riposta Bertrand Gaël avec un rude cynisme, «je ne trouvai pas cela suffisant pour moi qui, seul sur terre, allais perpétuer la race des Valcor.—Comment aviez-vous rejoint Renaud en Amérique? Vous y avait-il appelé?—Ne savez-vous pas que, civilement, j’étais mort? Le transport d’État sur lequel j’étaisquartier-maître s’était perdu, corps et biens, non loin des côtes de la Guyane, vers lesquelles il se dirigeait. Je me suis sauvé sur un radeau, avec quelques camarades, mais, seul de tous, je parvins vivant à terre. Peu vous importe comment, n’est-ce pas? Ces histoires de naufrage se ressemblent toutes, et la mienne n’eut rien d’extraordinaire. J’étais d’un tempérament plus résistant que mes compagnons, voilà tout. Quand je me trouvai sur ce continent d’Amérique, à l’embouchure de l’Amazone, je me rappelai que, vers les sources du même fleuve, celui que je croyais seulement mon jeune maître, dont j’avais partagé les jeux d’enfance, poursuivait une entreprise féconde en hasards et en profits. Je résolus de le rejoindre. J’y parvins. Sans préméditation particulière, j’évitai de faire savoir aux miens que je vivais encore. Il ne me déplaisait pas d’être rayé du nombre des vivants. Peut-être déjà un obscur projet, né de mon étrange ressemblance avec Renaud de Valcor, et de la fascination qu’exerçait sur moi sa destinée, s’esquissait dans mon imagination. Quand je le retrouvai, après des péripéties que je vous épargne, il était déjà miné par les fièvres, qui, là-bas, ne pardonnent point à leurs victimes européennes. Se sentant perdu, il m’apprit le lien qui nous unissait. Dès lors, mon parti fut pris. Il vécut encore quelques mois, pendant lesquels je copiai secrètement tout de lui, ses gestes, son écriture, ses intonations, ses attitudes. Quant à ses souvenirs, ils nous étaient communs. N’avais-je pas grandi à ses côtés, presque comme son compagnon, sous l’apparence d’une vague domesticité?Attiré au château par l’intérêt que me portait le marquis, mon père, mais privé des effets de ce sentiment par l’orgueil ombrageux de Mathurine Gaël, ma mère,—car elle me voulait le simple fils du brave marin dont je portais le nom et qu’elle ne se pardonnait pas d’avoir trompé—je ne demeurais à Valcor que sous le prétexte de services à rendre. J’aidais au travail de l’écurie. Assis sur le siège d’arrière du dog-cart, j’assistai un jour à un accident, dont je pus rappeler tous les détails, plus tard, à Marc de Plesguen. Ou bien, c’était Renaud qui, dans son goût pour la mer et ses hasards, venait apprendre la manœuvre sur le bateau des Gaël, passait des nuits à la pêche avec nous. Avouez, madame, que, si j’ai joué un rôle, ce rôle n’était pas fait tout entier d’imposture et de mensonge. Une prédestination singulière me préparait à être le double de l’homme auquel je me suis substitué. Je n’ignorais rien de lui quand il est mort, rien.»Bertrand Gaël changea de ton et ajouta d’une voix sourde:—«Rien que le drame de son amour, dont, naturellement, il ne me parla pas.—Ce drame,» demanda la comtesse de Ferneuse, «vous l’ignoriez absolument quand vous êtes revenu en Europe et que vous vous êtes marié?»Elle posa cette question d’une voix froide, n’ayant sur sa physionomie que l’expression de la curiosité intense dont elle palpitait. Les sentiments passionnés se taisaient en elle sous le prestigieux attrait de la lumière enfin dévoilée.Même si le récit n’était pas exact en tous ses points, il en jaillissait une clarté assez complète pour rendre à peu près compréhensible et vraisemblable la plus incompréhensible, la plus invraisemblable, des aventures. L’homme qui la racontait, cette aventure, et qui en était le héros, trouvait moyen d’y ajouter on ne sait quelle étrange poésie de fatalité, d’énergie, d’orgueil. Sa parole sobre et nette, sa hauteur, son dédain des explications vaines, et, pour tout dire, cet air d’homme du monde attestant qu’il ne se vantait pas en se disant de la race des Valcor, empêchaient Mmede Ferneuse de rassembler contre lui sa volonté de répulsion, d’indignation. Elle l’écoutait, elle l’interrogeait, entraînée par le besoin de connaître tout de cette intrigue inouïe. Pour un instant, elle oubliait qu’elle fût victime et qu’elle fût juge.—«Ainsi,» s’écria-t-elle tout à coup, «mes pressentiments ne me trompaient pas. Ils ne pouvaient pas me tromper! Quand je vous ai revu, huit années après ma séparation d’avec Renaud, et malgré tout ce qui vous rendait, j’en conviens, si semblable à ce qu’il aurait pu devenir, mon cœur murmurait en moi: «Ce n’est pas lui!... Ce n’est pas lui!...» Si cependant alors, vous aviez évoqué... Ah!»Elle se cacha le visage, secouée d’horreur. Puis elle reprit:—«Le Ciel n’a pas voulu cette abomination. Vous avez pu mettre tous les masques, excepté le masque d’amour!—Ce n’eût pas été un masque,» dit-il, et cette fois avec une profondeur d’expression sisaisissante que Gaétane ne l’interrompit point. «Non, ce n’eût pas été un masque. Car, dès que je vous ai vue, je vous ai aimée autant que vous avait aimée celui... Ne m’arrêtez pas!» poursuivit-il en la voyant frémir. «Comprenez donc que c’est mon châtiment. Je n’espère plus... je ne vous offense plus. Voyez avec quel respect je vous parle. Mais sachez donc tout! Triomphez donc jusqu’au bout par cet amour, qui est votre vengeance. Cet amour... mystère du sang fraternel, mystère de l’âme que j’avais volée, du cœur que j’avais voulu enfermer dans cette poitrine!...» (Il se frappa le sein). «Cet amour était entré en moi et il me dévorait. Vous le deviniez. Vous ne compreniez pas comment il pouvait s’accorder avec mon silence. Un silence qui eût été surhumain si j’avais été l’homme que je prétendais être. Je ne vous l’avouais pas. Je n’osais pas. Mon audace—que vous mesurez aujourd’hui, que je croyais sans bornes,—se brisait sous le regard pur et altier de vos yeux clairs. Je vous supposais inaccessible. Mais un jour—ah! ce jour-là!—je découvris, ou plutôt on découvrit et on me remit, vos lettres à Renaud de Valcor, la correspondance brûlante où vous vous donniez toute... cette correspondance où s’attestait qu’il était le père de votre enfant.—Mes lettres!...» cria Gaétane, éperdue.—«Vos lettres,» répéta Bertrand Gaël.—«Qui donc les détenait? A qui donc Renaud les avait-il confiées?—A la muraille la plus épaisse du château de Valcor. Les siècles auraient pu passer. Mais un hasard...—Entre les mains de qui tombèrent-elles?—Entre les mains de Laurence.—La malheureuse!...—Vous vous rappelez la scène du bal. Elle venait de les parcourir.—Mais, dès le lendemain, elle désavouait sa colère. Elle m’envoyait des excuses.»L’aventurier eut un sourire.—«Je comprends,» dit la comtesse, dont le dégoût remonta aux lèvres. «Vous l’avez leurrée de quelque mensonge, comme vous m’avez ensuite leurrée moi-même, dans la grotte, en me racontant cette fantastique histoire de substitution d’enfant.—Il fallait bien vous ôter l’idée d’un lien possible du sang entre ma fille et votre fils.—Et vous avez osé,» s’écria-t-elle, tandis qu’une révolte la soulevait tout entière, «vous avez osé ressusciter les souvenirs sacrés, répéter les mots de tendresse, dont vous aviez surpris le secret.»Un frisson d’horreur la fit trembler toute, tandis qu’elle évoquait la scène de la grotte, revoyant à ses pieds cet homme, entendant ses prières ardentes, qu’elle avait pu un instant confondre avec une autre voix à jamais muette.—«J’ai souffert plus que vous ne souffrez aujourd’hui,» murmura-t-il sombrement. «J’étais fou, d’une passion réelle et d’une illusion indicible. Moi, qui m’appelais Renaud de Valcor, moi qui me croyais—oui, vous m’entendez bien,—qui me croyais celui-là dont j’avais pris l’âme, le nom, l’aspect, je me trouvais être votre amant par le rêve du passé et je n’avais pas ledroit, dans le présent, de baiser le bord de votre robe. C’est quelque chose que vous ne pouvez pas savoir... Une torture de damné.—Et l’anneau?...» demanda-t-elle, «l’anneau?...»Elle fixait sur le bijou des yeux hagards.—«L’anneau?...» reprit le faux marquis de Valcor, en passant une main sur son front. «Oui, l’anneau,» répéta-t-il, recouvrant la fermeté de son accent. «J’ai appris toute sa valeur par les lettres. Et je me suis repenti alors de l’avoir laissé au doigt de mon frère. Il m’en avait prié: «Jure-moi de m’enterrer avec,» m’avait-il demandé. Je fis le serment. Je le tins. Je l’aurais tenu même si—comme vous persistez peut-être à le croire—j’avais été l’assassin de ce pauvre être, que la fièvre condamnait plus sûrement que ma féroce envie. Si la maladie m’avait déçu, j’aurais pu tuer Renaud, madame. Je n’aurais pas ôté de son doigt cette petite bague, qui lui semblait chère. Voilà un crime dont je n’étais pas capable.»Ces paroles contenaient un singulier mélange de cynisme, d’attendrissement et d’ironie. Mmede Ferneuse inclina la tête, et resta plongée dans une impénétrable méditation. En cet abîme de songerie où elle se perdait, rôdait encore une âpre curiosité qui, sans doute, domina tout, car lorsqu’elle rouvrit la bouche, ce fut pour demander:—«Laurence n’a jamais soupçonné?...—Jamais.—Une Servon-Tanis, marquise de Valcor...» murmura sardoniquement la comtesse de Ferneuse.«L’infortunée!... Si elle avait su qu’elle était simplement la femme de Bertrand Gaël... Pas même... Car la bigamie est interdite... Et la femme de Bertrand Gaël, c’est la pauvre démente, qui, là, en bas, sur la grève, raccommode en ce moment des filets.»Une idée parut ici frapper Gaétane. Elle demanda:—«Mais cette pauvre créature?... Mauricette?... L’Innocente?... Votre femme, enfin... Ne vous a-t-elle pas reconnu, à votre retour, un soir, sur la lande?...—Ne parlons pas de cela!» s’écria l’aventurier, avec,—pour la première fois,—un geste qui ressemblait à de la souffrance, ou à du remords.Le sang de Gaétane se glaça. Les légendes qui circulaient dans le pays lui revinrent. Mauricette Gaël avait perdu la raison après avoir rencontré le spectre de son mari. Folie de terreur plutôt que d’amour. C’était une crainte frissonnante qu’éveillait en elle le nom de Bertrand. Quelle scène s’était passée, à la nuit tombante, dans la solitude?... Par quelles menaces, par quel effroyable simulacre, le revenant de chair et d’os avait-il brisé cette mémoire trop fidèle, enténébré d’épouvante ce cœur trop aimant?...Comme elle venait d’évoquer cette victime,—la plus pitoyable peut-être de toutes celles qu’avait faites l’homme redoutable dont elle déchiffrait l’énigme,—Mmede Ferneuse se rappela que Mauricette Gaël avait une fille. N’était-ce pas celle?... Une exclamation lui échappa:—«Et Bertrande?... La petite dentellière?... qui ressemble à Micheline comme...—Comme une sœur,» acheva la voix mâle avec une vibration émue.—«C’est vrai,» murmura la comtesse, en observant la soudaine angoisse apparue sur cette physionomie, où si peu de chose, pourtant, se lisait, «il y a chez vous un sentiment qu’a laissé presque intact votre infernale ambition: l’amour paternel. Mais je ne m’explique pas que ce sentiment, parlant si haut pour une de vos filles, soit muet pour l’autre.—Muet?... oh! non. Vous ne savez pas combien Bertrande m’est chère.—Quel abîme entre elle et Micheline!» s’écria Gaétane. «Et ce sont les deux sœurs, vos deux filles... Et vous prétendez les aimer également!...—Je n’ai rien prétendu de ce genre,» dit vivement le faux marquis de Valcor. «L’une n’était pas encore au monde, quand, rappelé par mon service sur un bâtiment de l’Etat, j’ai quitté Mauricette, la paysanne, enceinte d’elle. L’autre m’a été donnée par une Servon-Tanis.—Ah! l’orgueil...» interrompit Gaétane.—«Certes, l’orgueil. Il était immense. Pensez-y. Quoi qu’il arrivât, moi, Bertrand Gaël, j’avais rendu mère l’héritière d’une des plus anciennes familles de France. J’avais mêlé mon sang, celui des Valcor, au sang de cette aristocratie dont je me sentais l’égal. Je possédais une enfant digne de moi. Puis, cette enfant, je l’ai élevée. Comment ne pas la préférer à l’autre?Pourtant, je vous le répète, Bertrande m’est chère.—Pauvre Bertrande!...» sourit ironiquement la comtesse. «Ah! vous lui avez ménagé un sort enviable, en effet. Je ne sais ce qu’elle est devenue. Mais, durant sa triste adolescence, partageant la misère de votre famille reniée, elle n’avait en perspective que le couvent.—La fierté de sa grand’mère ne me laissait pas lui préparer un autre avenir. Mathurine Gaël, éprise d’honneur malgré son égarement si court, ne songeait qu’à effacer cet égarement par une rigidité absolue, une délicatesse farouche. Croyant que Dieu, pour la punir, lui avait enlevé le fils de sa faute, elle vivait dans le regret, l’expiation intérieure, le deuil inguérissable. Elle m’aimait, moi, qu’elle croyait le frère de son enfant de prédilection. Mais elle ne voulait rien accepter des Valcor.—Et c’est votre mère!» prononça lentement Mmede Ferneuse.—«C’est ma mère.»L’étrange bandit courba la tête. Il y eut encore un silence. Puis Gaétane reprit:—«C’est assez, Bertrand Gaël.»A ce nom, l’homme qui depuis plus de vingt ans s’appelait le marquis de Valcor, tressaillit, comme touché d’un fer rouge, et leva un visage de défi.—«C’est assez,» répéta Mmede Ferneuse. «Je ne vous interrogerai pas davantage. Je veux ignorer par quelle série de crimes vous avez pu soutenir si longtemps votre imposture, ni surtout triompher dans votre procès. Un procès pourtantsi bien fondé! J’admets tout ce que vous m’avez dit. Je veux croire que vous n’avez pas hâté la mort de celui que vous osez appeler votre frère. Oui,» ajouta-t-elle comme pour elle-même, «j’aime mieux penser que mon fils n’épousera pas la fille du meurtrier de son père...»Élevant de nouveau la voix, Gaétane poursuivit:—«Maintenant, je vais vous dire ce que j’exige de vous pour ne pas vous livrer à la justice.—«Me livrer à la justice!» s’exclama Bertrand Gaël avec un ricanement amer. «Le pourriez-vous? Ne vous faudrait-il pas livrer en même temps votre secret, votre honneur, celui de votre fils et du nom de Ferneuse?—Achevez donc,» riposta la comtesse, devenue méprisante. «Ajoutez que vous possédez toujours mes lettres, ma correspondance d’amour avec Renaud, et que vous vous en servirez.»Il bondit presque.—«Non, madame. Je suis un gentilhomme. Je suis le fils d’un marquis de Valcor.»Certes, il en avait l’air. Et l’on ne pouvait nier qu’en quelque mesure il n’en eût l’âme. Non pas sans doute l’âme moderne, affinée par des siècles d’éducation, mais l’âme de la violente et subtile Renaissance, où de singulières délicatesses fleurissaient chez les plus nobles à côté de la rapine, de la cruauté, de toutes les audaces. Le mélange d’un sang, non moins chaud, mais rustique et plus âpre, avait fait rétrograder vers d’autres âges cette extraordinaire personnalité.—«Vos lettres,» reprit-il. «Vous les aurez tout à l’heure. Je vais vous les chercher. Vous les emporterez en quittant cette maison.—Je ne serai pas moins généreuse que vous, quels que soient vos torts effrayants,» dit Gaétane, touchée en dépit d’elle-même. «Écoutez mes conditions.—Je les écoute, madame. Mais je vous déclare que je ne m’y soumettrai pas.—Il faudra bien vous y soumettre. Les voici. Vous restituerez le nom et le domaine de Valcor, avec ses revenus capitalisés pendant vingt ans, à monsieur de Plesguen. Et vous vous hâterez, car il se meurt. Sa fille a pris le voile. Si le malheureux ne s’est pas tué, c’est à cause d’elle. Mais la honte et le regret l’écrasent, car il croit vous avoir attaqué contre tout droit.—Laissons les attendrissements de famille,» murmura ironiquement l’aventurier.—Puis,» continua Mmede Ferneuse, sans relever ce mot douteux, «vous partirez pour toujours en Amérique. Vous y dirigerez vos établissements industriels. Jamais vous ne remettrez les pieds en Europe.» Elle hésita un instant, et enfin acheva nettement, solennellement: «Vous oublierez que Micheline est votre fille.—Et elle?...» répliqua-t-il avec un frémissement visible. «Oubliera-t-elle que suis son père?...—Nous ferons tout pour cela,» dit impitoyablement Gaétane.L’homme sur qui tombait cet arrêt, éclata d’un rire strident.—«Voilà donc votre justice!... Et vous laprétendez plus généreuse que celle des Cours d’assises! Vous me feriez maudire par ma propre fille. J’aime mieux les juges en robe rouge. Ils n’ont pas ça dans leurs codes.—J’ai dit oublier, non pas maudire. Vous donneriez à Micheline telles explications qui vous conviendraient. Ce n’est pas par nous qu’elle saurait la vérité. Comment l’apprendrait-elle? En devenant la femme de mon fils, elle renoncerait à votre héritage. Clause à laquelle, certainement, elle ne se refusera pas. Ainsi se justifierait à ses yeux l’abandon de vos biens à la branche des Plesguen. Quant à vos établissements d’outre-mer, vous en disposerez...»Mmede Ferneuse acheva sa phrase par un geste vague. Peu importait, du moment que Micheline aurait les mains pures de l’or frauduleux. Devant la physionomie sarcastique et le sourire muet de son interlocuteur, elle reprit:—«Vous ne m’avez pas comprise. Je vous répète que je ne m’élève ni en justicière ni en vengeresse. Trouvez vous-même à votre monstrueuse aventure un dénouement plus doux. Il n’en est pas. Du moins, si vous admettez que les Ferneuse ne sauraient devenir vos complices. Restituez à l’infortuné Marc de Plesguen, mieux que son patrimoine, la paix de sa conscience. Disparaissez pour que votre fille puisse épouser celui qu’elle aime, et pour qu’elle ignore toujours l’abomination de votre vie. N’est-ce pas le minimum du châtiment qui peut vous frapper?—Mon châtiment—puisque ce mot vous plaît—je ne l’accepte pas de vous, madame,»prononça froidement ce terrible joueur, qui tenait encore la partie contre le Destin.Il se leva, comme pour marquer l’inutilité de toute autre parole.La comtesse de Ferneuse se leva aussi, pâle et glacée.—«C’est votre dernier mot, Bertrand Gaël? Vous ne demandez pas à réfléchir?—Non, madame.—Vous ne souhaitez pas connaître le parti que je vais prendre en sortant d’ici après votre refus?—Non, madame.»Elle inclina lentement la tête et fit un mouvement pour s’en aller.—«Pardon,» dit-il. «Veuillez attendre un instant, madame. Je vais vous chercher vos lettres.»Il s’éloigna avec son aisance d’allures, sa grâce élégante d’homme du monde.Gaétane resta seule un instant, dans une telle stupeur qu’aucune idée distincte ne se formulait dans sa tête. Ce qu’elle percevait le plus fortement, c’était le décor sur lequel posaient ses yeux, dans une acuité de sensations toute nouvelle: la perspective du jardin d’hiver, avec ses plantes admirables et rares, sa hauteur monumentale, ses fines colonnes encadrant les vitrages, au delà desquels se découvrait le parc somptueux—le contraste de ce luxe aristocratique avec le maître hasardeux, qui pouvait dire encore—mais pour combien de temps?... «Tout ceci est à moi... à moi, le marquis Renaud de Valcor.»Presque aussitôt, d’ailleurs, il reparut, cet usurpateur qui était déjà un condamné. Gaétane le vit sous ce double aspect, tandis qu’il marchait parmi la verdure, fier et calme dans son infernale volonté. Elle eut l’involontaire impression qu’il valait mieux, non pas que son destin, mais que le mensonge de son destin.—«Voici vos lettres, madame, avec les quelques lignes que Renaud de Valcor y avait jointes.»Tout le sang de la pauvre femme reflua vers son cœur quand ses doigts touchèrent ces reliques. Elle redevint l’amoureuse pantelante. Le reste n’exista plus. Elle eut, vers l’imposteur Bertrand Gaël, le regard de gratitude secrète et émue que méritait le galant homme qu’il était à cette minute.—«Quel dommage!...» soupira-t-il.Un éclair de ses profonds yeux bleus illumina le sens de cette exclamation.Gaétane se détourna, partit.Et lui, suivant de tout l’élan de son âme cette silhouette qui s’éloignait, murmura encore:—«Quel dommage!...»De la prodigieuse destinée volée par lui à Dieu même, et qui lui échappait, il ne regrettait qu’une chose,—une seule!—n’avoir pas eu l’amour de cette femme.
LE MASQUE TOMBE
Renaudde Valcor se tenait dans son cabinet de travail, au premier étage du château. Tout en fumant une cigarette, il faisait sauter les bandes de quelques imprimés. Il parcourait des yeux la première page, tournait la feuille, puis passait à un autre. Aucun sujet ne fixait son attention. Il ne pouvait lire.
Cessant de se donner le change à lui-même, il rejeta brusquement les papiers, se mit à marcher de long en large. Puis il s’approcha d’une croisée, d’où l’on dominait plusieurs avenues du parc. Il semblait attendre. Un coup frappé à la porte le fit sursauter comme une femme nerveuse.
—«Entrez!» cria-t-il.
C’était un valet de chambre, qui dit:
—«Madame la comtesse de Ferneuse se fait annoncer à monsieur le marquis.
—Introduisez madame la comtesse dans lejardin d’hiver, et dites-lui que je me rends à ses ordres.»
Quand le domestique fut parti, Renaud se regarda dans une glace.
Était-ce pour constater que, malgré ses traits plus marqués, ses cheveux plus grisonnants, il était toujours le beau cavalier, au visage et à la tournure romantiques, dont Gaétane avait gardé l’image après leur dernière entrevue, deux ans auparavant? Était-ce pour s’assurer, à la fermeté de son regard, à l’aisance de son sourire, qu’il restait le maître de sa physionomie et de son expression?
Il eut un haussement d’épaules fataliste, et il échangea avec son image un coup d’œil d’ironie lassée. Puis, toujours élégant, le front haut, la taille jeune, le pas élastique, il descendit retrouver la comtesse.
Elle était debout, droite et pâle comme une statue, quand il entra dans le jardin d’hiver.
C’était une galerie vitrée, exposée au midi, et remplie de plantes superbes. Les faibles rayons du soleil d’avril s’emmagasinaient entre les parois de verre. Mais surtout un système perfectionné de conduits d’air chaud y entretenait une température exquise.
Cependant, comme plusieurs salons ouvraient sur cette galerie, le maître de la maison, après avoir salué sa visiteuse, la pria d’entrer dans une pièce située tout au bout, formant le rez-de-chaussée de la tourelle, et absolument isolée des autres appartements.
Cette petite salle ronde, d’ailleurs meublée d’une façon ravissante, se trouvait précisémentau-dessous de la bibliothèque de Micheline, là où furent découvertes les lettres, dans la cachette du mur. Les fenêtres étroites y laissaient entrer peu de lumière, et donnaient, par leur profondeur, une idée de l’épaisseur de ce même mur. Mais une large baie ouverte sur la galerie verdoyante et déserte, ôtait à ce réduit l’air un peu secret et morose que lui prêtait son architecture.
Mmede Ferneuse donna un coup d’œil autour d’elle, observant ces détails.
Comme elle avait dit à son fils: elle n’avait pas peur de l’homme avec qui allait commencer une conversation tragique. Elle avait tu à Hervé la raison de sa force. Elle se savait aimée de lui. Cependant, son cœur battait dans sa poitrine, comme celui de la dompteuse, qui, pour la première fois, pénètre seule dans la cage, face à face avec le fauve.
—«Vous voulez que nous soyons tranquilles,» dit-elle. «Vous prévoyez que nous aurons des choses graves à nous dire.»
Il ne répondit pas. D’un geste, il l’invita à s’asseoir dans une bergère, puis il resta debout devant elle, ses yeux bleus noircis d’ombre attachés intensément sur ceux de Gaétane.
Mmede Ferneuse lui rendit fièrement regard pour regard, et lui dit:
—«Qui êtes-vous?»
L’homme était préparé à quelque ouverture saisissante, mais pas à cela, pas à cette question, jetée avec un tel accent. Pourtant, ce fut à peine si ses cils clignèrent. Il répondit:
—«Je suis Renaud de Valcor.
—Vous mentez,» répliqua-t-elle, «Renaud deValcor est celui qui, jusque dans sa tombe, portait au doigt cet anneau.»
Elle tendit vers lui sa main gauche, où la simple bague brillait seule. Il regarda la main, il regarda la bague, puis, lentement, il releva les yeux sur la femme.
—«Comédie...» murmura-t-il.
—«Comédie!» répéta-t-elle en se dressant. «Savez-vous où j’ai pris cet anneau? Je l’ai retiré moi-même du doigt de celui que vous avez assassiné, dans la fosse où vous l’avez enseveli, au fond du désert, à l’extrémité de la ravine, là où se rencontrent les deux lignes tirées de l’arbre géant et de la pierre sanglante.»
Il recula.
—«Vous avez fait cela!... Vous avez fait cela!...» s’écria-t-il, dans un transport qui semblait tenir plus de l’admiration que de tout autre sentiment.
Et, comme elle restait pétrifiée, ne comprenant pas:
—«Quelle créature surhumaine êtes-vous donc?...» poursuivit-il. «Ah! que je vous aime!... Que je vous aime!... Écoutez-moi, Gaétane!... Je n’ai pas assassiné Renaud de Valcor... Je vous le jure. Et je vous en donnerai la preuve... Croyez-moi... Je vaux celui que vous ne pouvez oublier. J’ai le même sang que lui dans les veines... J’ai parachevé son œuvre... Aucun de mes actes, même criminels,—car j’en ai commis de tels—ne crée de l’irréparable entre vous et moi. Laissez-moi vous dire qui je suis et ce que j’ai fait. Vous verrez que je suis digne de mettre à vos pieds le plus magnifique amourque jamais homme ait offert à une femme. Gaétane, entendez-moi...» Il s’interrompit, il eut comme un rire de joie, intraduisible, déconcertant, effrayant, sublime. «Ah! vous avez fait cela!... Vous êtes bien la lionne du lion que je suis. Quelle alliance nous formerions! Gaétane, voulez-vous du seul amour qui puisse enivrer une âme comme la vôtre? Je vous donnerai toutes les voluptés de l’orgueil, de la puissance, de la richesse, de la passion, du péril et de la victoire! Je vous ferai vivre le plus inouï des rêves. Le voulez-vous, Gaétane? Répondez-moi.»
La stupeur immobilisait Mmede Ferneuse. Cet homme était-il sincère? Il avait prononcé le mot de «comédie», tout à l’heure. En jouait-il une, plus merveilleuse d’audace que toutes les dénégations qu’on aurait pu prévoir?
Debout devant lui, elle le toisa avec un regard étincelant d’indignation. Maintenant, ce cœur féminin ne battait plus d’appréhension nerveuse. Des forces profondes le soulevaient. «Une lionne,» avait dit l’imposteur. Il en vit une, réellement,—sous la dignité de la mondaine qui se gardait de toute parole trop haute, de tout geste violent.
—«Ne m’appelez pas Gaétane,» dit-elle. «Comment osez-vous?... Cessez à l’instant de me décrire des sentiments que je méprise. Ou je sors d’ici pour aller vous dénoncer comme l’assassin de Renaud de Valcor, comme le voleur de ses biens, et l’usurpateur de sa personnalité.»
Il croisa les bras, les sourcils froncés barrantsa face blême, mordant sa lèvre, dont une goutte de sang jaillit.
—«Madame,» dit-il, «serez-vous satisfaite si je vous déclare que je suis prêt à vous obéir en tout, jusqu’à la mort même, si tel est votre bon plaisir. Et cela,» ajouta-t-il avec emphase, «à cause des sentiments que vous méprisez. Croyez-vous que je tienne maintenant à la vie? Quant à l’honneur, je l’ai mis à accomplir une œuvre prodigieuse. L’imbécile justice, qui me condamnerait, n’empêcherait pas les hommes de m’admirer. Qu’ai-je donc à craindre?... Mais, dans cette extrémité, savez-vous ce dont je suis capable?... Vous pourriez trembler, madame, d’être ici pour me dire ce que vous avez à me dire, si je ne vous adorais pas.
—Et moi,» répliqua-t-elle, «je vous demanderai à mon tour: Croyez-vous que je tienne à la vie? S’agit-il de nos existences? La mienne est close. Elle est tout entière dans cette tombe, que vous avez creusée là-bas. Et la vôtre n’existe pas. Elle n’est qu’un mensonge. Je n’ai rien à faire avec vous. Pas même pour la condamnation. Pas même pour la vengeance. Ces choses n’appartiennent qu’à Dieu. Si je suis ici, c’est parce que vous avez une fille, innocente de vos crimes, et parce que j’ai un fils, innocent de ma faute. A cause d’eux, je surmonte l’horreur que j’éprouve à me trouver en face de vous. Je viens vous dire: Vous rendrez possible leur bonheur, ou bien je déchaînerai sur vous, dès ce monde, le châtiment qui ne manquera pas de vous atteindre dans l’autre.
—Quoi!» s’écria le père de Micheline. «Voussongez à laisser votre fils, le comte de Ferneuse, épouser la fille de cet inconnu monstrueux que je suis pour vous?
—Certes, j’y songe. S’il y a une rédemption pour tant d’iniquités, c’est dans la pureté et dans le bonheur de ces enfants.»
Celui qu’on appelait le marquis de Valcor demeura un moment plongé dans des réflexions profondes. De temps à autre, il regardait Mmede Ferneuse, qui, physiquement accablée, s’était rassise. Maintenant qu’il ne bouillonnait plus de ce révoltant amour dont elle ne pouvait souffrir la pensée, cet homme extraordinaire, de nouveau maître de lui, reprenait, même pour elle, une espèce de prestige, fait de noblesse naturelle et d’étonnante force d’âme.
—«Expliquez-moi une chose,» dit-il enfin. «Pourquoi, si vous n’avez de souci que pour Micheline et Hervé, leur préparez-vous les épreuves que va déchaîner votre démarche actuelle? Pourquoi ne pas laisser se poursuivre le jeu des apparences?
—Parce que le rôle que j’aurais à jouer n’est pas de mon goût,» dit hautainement Gaétane. «Puis, parce qu’il est trop tard pour le silence. Vous m’auriez tout avoué, dans la grotte, il y a deux ans... peut-être, alors... Mais aujourd’hui, c’est impossible. Je ne suis pas seule à savoir, mon fils était à côté de moi, et quelqu’un d’autre aussi, quand j’ai découvert...
—Quelqu’un d’autre?» interrogea vivement Renaud.
—«Un religieux... qui ne parlera pas, si je ne réclame pas son témoignage.
—Qui est-ce? Où est-il?...
—Pensez-vous que je vais vous répondre?» s’écria la comtesse, avec un âpre sourire. «Les gens qui connaissent vos secrets disparaissent trop facilement de ce monde. Mon fils et moi, nous sommes prêts à tout. Mais cet ami est sacré. D’ailleurs, sa vocation de missionnaire l’empêchera de revenir en Europe, à moins que je ne l’y appelle.»
Renaud eut un silence, durant lequel rien ne se lut sur sa face, plus immobile qu’un visage de pierre. Enfin il dit:
—«Je vous montrerai tout à l’heure, madame, que, malgré ce que vous savez, malgré ce que vous m’avez dit, je reste maître de ma destinée. Mais avant de vous risquer aux pires alternatives pour tenter de la briser, cette destinée, ne voulez-vous pas la connaître? Vous êtes la seule créature dont l’opinion me touche. Sans vous répéter ce qui vous offense, je puis bien vous dire qu’à vous, et à vous seule, je souhaiterais de révéler la vérité. J’éprouverais une étrange satisfaction à me montrer enfin à vous tel que je suis. Je vaux mieux que ce que vous croyez, je vous le jure.»
Mmede Ferneuse s’étonna de l’espèce de soumission, de la douceur soudaine imprégnant la voix, l’attitude, la physionomie, de cet être au caractère forcené. Sans doute, la diabolique habileté de cet homme le travestissait en un nouveau personnage. Il voulait la duper encore une fois. Sûre d’elle-même, Gaétane ne craignait guère de se laisser prendre au piège. Elle ne se refusa donc pas à l’entendre. Car, malgré tout,peut-être la confession offrirait quelques traits sincères. Comment résister au désir de savoir? Cependant, elle lui dit:
—«A quoi bon?... C’est un roman que vous me raconterez... Un roman comme celui de la naissance de Micheline. Vous rappelez-vous? Elle aurait été une Gaël, la fille de Mathias... De ce Mathias, votre victime aussi. Car il est mort par votre faute.
—Il est mort!...» s’écria Renaud en tressaillant.
Gaétane inclina la tête.
—«Je m’en doutais. Puisqu’il échouait dans sa mission, il devait y laisser la vie. Ah! il était bien de la vieille souche, hardie et solide, celui-là! Pauvre Mathias!...»
Une mélancolie passa sur la physionomie jusque-là impassible. Puis, regardant Mmede Ferneuse:
—«C’était mon frère.
—Votre frère?... Mathias Gaël?
—Mon demi-frère, du moins.
—Était-il vraiment le père de Micheline?
—Non. Le père de Micheline, c’est moi.
—Vous m’avez donc menti? Vous le reconnaissez?
—Oh! je le reconnais tant que vous voudrez, madame. Comment pourrais-je vous offrir toute la vérité, si je n’étais résolu à convenir de tous les mensonges?
—Parlez donc,» dit la comtesse de Ferneuse.
—«N’attendez pas de moi un récit,» reprit ce singulier criminel, qui s’exprimait avec lahauteur tranquille d’un innocent et l’orgueil d’un héros. «Je suis un homme d’action. Je dédaigne les mots. Je veux établir trois ou quatre points. C’est tout. Il y a des choses que je ne puis supporter de vous laisser croire.
—Lesquelles?
—Deux au moins: je ne suis pas un rustre, et je n’ai pas tué celui dont je porte le nom.
—Qui prétendez-vous être?
—Je ne prétends pas. Je suis. Je vous ai répondu quand vous m’avez posé cette question, tout à l’heure, en entrant ici. Je suis le marquis de Valcor.
—Comment osez-vous le soutenir? C’est de la folie!
—Mon père s’appelait François-Henri-Tristan-Amaury de Valcor. Avant son mariage, il a aimé Mathurine Gaël. Il en a eu un fils. Ce fils, c’est moi.
—Vous!...
—Ma mère, épouvantée et repentante de sa faute, se reprit presque aussitôt. Elle se maria, ne se sachant pas enceinte d’Amaury de Valcor. Personne ne soupçonna la brève et douloureuse idylle. Douloureuse pour la pauvre paysanne, qui n’aima jamais d’autre homme que son séducteur, ni aucun de ses enfants comme celui qu’elle savait être le fils de cet amant superbe. Elle passa pour avoir accouché avant terme. On me baptisa Bertrand.
—Bertrand Gaël!...
—Bertrand Gaël! oui... Mais je suis un Valcor,» cria l’aventurier avec un regard fulgurant. «Je suis l’aîné de la race. Un bâtard par les lois,soit! Mais, de par le sang et la nature, le véritable marquis de Valcor. Comprenez-vous, maintenant, ma ressemblance avec l’autre, avec celui qui est mort là-bas, et qui m’appelait son frère? Oui, son frère... Et on dit que je l’ai tué!...»
Le cri fit frémir Mmede Ferneuse. Si la vérité n’était pas dans ce cri, où était-elle?
—«Renaud savait donc?» demanda celle pour qui ce nom de Renaud, désormais abandonné par l’imposteur, semblait plus doux à prononcer.
—«Renaud savait. Il avait lu cette révélation lorsque, parvenu à l’âge d’homme, il avait pris connaissance d’une lettre laissée par son père,—parnotrepère,—et où celui-ci recommandait à sa générosité l’enfant de leur sang. Quand nous nous trouvâmes seuls ensemble, dans les forêts d’Amérique, si loin de la société civilisée, des préjugés et des lois injustes, quand il se sentit mourir après que nous eûmes lutté côte à côte, pour la même œuvre, il s’ouvrit à moi de ce secret, il m’appela son frère, il me montra une clause de son testament par laquelle il me léguait une partie de ses biens.
—Vous n’avez pas trouvé cela suffisant?» dit amèrement la comtesse.
—«Non, madame,» riposta Bertrand Gaël avec un rude cynisme, «je ne trouvai pas cela suffisant pour moi qui, seul sur terre, allais perpétuer la race des Valcor.
—Comment aviez-vous rejoint Renaud en Amérique? Vous y avait-il appelé?
—Ne savez-vous pas que, civilement, j’étais mort? Le transport d’État sur lequel j’étaisquartier-maître s’était perdu, corps et biens, non loin des côtes de la Guyane, vers lesquelles il se dirigeait. Je me suis sauvé sur un radeau, avec quelques camarades, mais, seul de tous, je parvins vivant à terre. Peu vous importe comment, n’est-ce pas? Ces histoires de naufrage se ressemblent toutes, et la mienne n’eut rien d’extraordinaire. J’étais d’un tempérament plus résistant que mes compagnons, voilà tout. Quand je me trouvai sur ce continent d’Amérique, à l’embouchure de l’Amazone, je me rappelai que, vers les sources du même fleuve, celui que je croyais seulement mon jeune maître, dont j’avais partagé les jeux d’enfance, poursuivait une entreprise féconde en hasards et en profits. Je résolus de le rejoindre. J’y parvins. Sans préméditation particulière, j’évitai de faire savoir aux miens que je vivais encore. Il ne me déplaisait pas d’être rayé du nombre des vivants. Peut-être déjà un obscur projet, né de mon étrange ressemblance avec Renaud de Valcor, et de la fascination qu’exerçait sur moi sa destinée, s’esquissait dans mon imagination. Quand je le retrouvai, après des péripéties que je vous épargne, il était déjà miné par les fièvres, qui, là-bas, ne pardonnent point à leurs victimes européennes. Se sentant perdu, il m’apprit le lien qui nous unissait. Dès lors, mon parti fut pris. Il vécut encore quelques mois, pendant lesquels je copiai secrètement tout de lui, ses gestes, son écriture, ses intonations, ses attitudes. Quant à ses souvenirs, ils nous étaient communs. N’avais-je pas grandi à ses côtés, presque comme son compagnon, sous l’apparence d’une vague domesticité?Attiré au château par l’intérêt que me portait le marquis, mon père, mais privé des effets de ce sentiment par l’orgueil ombrageux de Mathurine Gaël, ma mère,—car elle me voulait le simple fils du brave marin dont je portais le nom et qu’elle ne se pardonnait pas d’avoir trompé—je ne demeurais à Valcor que sous le prétexte de services à rendre. J’aidais au travail de l’écurie. Assis sur le siège d’arrière du dog-cart, j’assistai un jour à un accident, dont je pus rappeler tous les détails, plus tard, à Marc de Plesguen. Ou bien, c’était Renaud qui, dans son goût pour la mer et ses hasards, venait apprendre la manœuvre sur le bateau des Gaël, passait des nuits à la pêche avec nous. Avouez, madame, que, si j’ai joué un rôle, ce rôle n’était pas fait tout entier d’imposture et de mensonge. Une prédestination singulière me préparait à être le double de l’homme auquel je me suis substitué. Je n’ignorais rien de lui quand il est mort, rien.»
Bertrand Gaël changea de ton et ajouta d’une voix sourde:
—«Rien que le drame de son amour, dont, naturellement, il ne me parla pas.
—Ce drame,» demanda la comtesse de Ferneuse, «vous l’ignoriez absolument quand vous êtes revenu en Europe et que vous vous êtes marié?»
Elle posa cette question d’une voix froide, n’ayant sur sa physionomie que l’expression de la curiosité intense dont elle palpitait. Les sentiments passionnés se taisaient en elle sous le prestigieux attrait de la lumière enfin dévoilée.Même si le récit n’était pas exact en tous ses points, il en jaillissait une clarté assez complète pour rendre à peu près compréhensible et vraisemblable la plus incompréhensible, la plus invraisemblable, des aventures. L’homme qui la racontait, cette aventure, et qui en était le héros, trouvait moyen d’y ajouter on ne sait quelle étrange poésie de fatalité, d’énergie, d’orgueil. Sa parole sobre et nette, sa hauteur, son dédain des explications vaines, et, pour tout dire, cet air d’homme du monde attestant qu’il ne se vantait pas en se disant de la race des Valcor, empêchaient Mmede Ferneuse de rassembler contre lui sa volonté de répulsion, d’indignation. Elle l’écoutait, elle l’interrogeait, entraînée par le besoin de connaître tout de cette intrigue inouïe. Pour un instant, elle oubliait qu’elle fût victime et qu’elle fût juge.
—«Ainsi,» s’écria-t-elle tout à coup, «mes pressentiments ne me trompaient pas. Ils ne pouvaient pas me tromper! Quand je vous ai revu, huit années après ma séparation d’avec Renaud, et malgré tout ce qui vous rendait, j’en conviens, si semblable à ce qu’il aurait pu devenir, mon cœur murmurait en moi: «Ce n’est pas lui!... Ce n’est pas lui!...» Si cependant alors, vous aviez évoqué... Ah!»
Elle se cacha le visage, secouée d’horreur. Puis elle reprit:
—«Le Ciel n’a pas voulu cette abomination. Vous avez pu mettre tous les masques, excepté le masque d’amour!
—Ce n’eût pas été un masque,» dit-il, et cette fois avec une profondeur d’expression sisaisissante que Gaétane ne l’interrompit point. «Non, ce n’eût pas été un masque. Car, dès que je vous ai vue, je vous ai aimée autant que vous avait aimée celui... Ne m’arrêtez pas!» poursuivit-il en la voyant frémir. «Comprenez donc que c’est mon châtiment. Je n’espère plus... je ne vous offense plus. Voyez avec quel respect je vous parle. Mais sachez donc tout! Triomphez donc jusqu’au bout par cet amour, qui est votre vengeance. Cet amour... mystère du sang fraternel, mystère de l’âme que j’avais volée, du cœur que j’avais voulu enfermer dans cette poitrine!...» (Il se frappa le sein). «Cet amour était entré en moi et il me dévorait. Vous le deviniez. Vous ne compreniez pas comment il pouvait s’accorder avec mon silence. Un silence qui eût été surhumain si j’avais été l’homme que je prétendais être. Je ne vous l’avouais pas. Je n’osais pas. Mon audace—que vous mesurez aujourd’hui, que je croyais sans bornes,—se brisait sous le regard pur et altier de vos yeux clairs. Je vous supposais inaccessible. Mais un jour—ah! ce jour-là!—je découvris, ou plutôt on découvrit et on me remit, vos lettres à Renaud de Valcor, la correspondance brûlante où vous vous donniez toute... cette correspondance où s’attestait qu’il était le père de votre enfant.
—Mes lettres!...» cria Gaétane, éperdue.
—«Vos lettres,» répéta Bertrand Gaël.
—«Qui donc les détenait? A qui donc Renaud les avait-il confiées?
—A la muraille la plus épaisse du château de Valcor. Les siècles auraient pu passer. Mais un hasard...
—Entre les mains de qui tombèrent-elles?
—Entre les mains de Laurence.
—La malheureuse!...
—Vous vous rappelez la scène du bal. Elle venait de les parcourir.
—Mais, dès le lendemain, elle désavouait sa colère. Elle m’envoyait des excuses.»
L’aventurier eut un sourire.
—«Je comprends,» dit la comtesse, dont le dégoût remonta aux lèvres. «Vous l’avez leurrée de quelque mensonge, comme vous m’avez ensuite leurrée moi-même, dans la grotte, en me racontant cette fantastique histoire de substitution d’enfant.
—Il fallait bien vous ôter l’idée d’un lien possible du sang entre ma fille et votre fils.
—Et vous avez osé,» s’écria-t-elle, tandis qu’une révolte la soulevait tout entière, «vous avez osé ressusciter les souvenirs sacrés, répéter les mots de tendresse, dont vous aviez surpris le secret.»
Un frisson d’horreur la fit trembler toute, tandis qu’elle évoquait la scène de la grotte, revoyant à ses pieds cet homme, entendant ses prières ardentes, qu’elle avait pu un instant confondre avec une autre voix à jamais muette.
—«J’ai souffert plus que vous ne souffrez aujourd’hui,» murmura-t-il sombrement. «J’étais fou, d’une passion réelle et d’une illusion indicible. Moi, qui m’appelais Renaud de Valcor, moi qui me croyais—oui, vous m’entendez bien,—qui me croyais celui-là dont j’avais pris l’âme, le nom, l’aspect, je me trouvais être votre amant par le rêve du passé et je n’avais pas ledroit, dans le présent, de baiser le bord de votre robe. C’est quelque chose que vous ne pouvez pas savoir... Une torture de damné.
—Et l’anneau?...» demanda-t-elle, «l’anneau?...»
Elle fixait sur le bijou des yeux hagards.
—«L’anneau?...» reprit le faux marquis de Valcor, en passant une main sur son front. «Oui, l’anneau,» répéta-t-il, recouvrant la fermeté de son accent. «J’ai appris toute sa valeur par les lettres. Et je me suis repenti alors de l’avoir laissé au doigt de mon frère. Il m’en avait prié: «Jure-moi de m’enterrer avec,» m’avait-il demandé. Je fis le serment. Je le tins. Je l’aurais tenu même si—comme vous persistez peut-être à le croire—j’avais été l’assassin de ce pauvre être, que la fièvre condamnait plus sûrement que ma féroce envie. Si la maladie m’avait déçu, j’aurais pu tuer Renaud, madame. Je n’aurais pas ôté de son doigt cette petite bague, qui lui semblait chère. Voilà un crime dont je n’étais pas capable.»
Ces paroles contenaient un singulier mélange de cynisme, d’attendrissement et d’ironie. Mmede Ferneuse inclina la tête, et resta plongée dans une impénétrable méditation. En cet abîme de songerie où elle se perdait, rôdait encore une âpre curiosité qui, sans doute, domina tout, car lorsqu’elle rouvrit la bouche, ce fut pour demander:
—«Laurence n’a jamais soupçonné?...
—Jamais.
—Une Servon-Tanis, marquise de Valcor...» murmura sardoniquement la comtesse de Ferneuse.«L’infortunée!... Si elle avait su qu’elle était simplement la femme de Bertrand Gaël... Pas même... Car la bigamie est interdite... Et la femme de Bertrand Gaël, c’est la pauvre démente, qui, là, en bas, sur la grève, raccommode en ce moment des filets.»
Une idée parut ici frapper Gaétane. Elle demanda:
—«Mais cette pauvre créature?... Mauricette?... L’Innocente?... Votre femme, enfin... Ne vous a-t-elle pas reconnu, à votre retour, un soir, sur la lande?...
—Ne parlons pas de cela!» s’écria l’aventurier, avec,—pour la première fois,—un geste qui ressemblait à de la souffrance, ou à du remords.
Le sang de Gaétane se glaça. Les légendes qui circulaient dans le pays lui revinrent. Mauricette Gaël avait perdu la raison après avoir rencontré le spectre de son mari. Folie de terreur plutôt que d’amour. C’était une crainte frissonnante qu’éveillait en elle le nom de Bertrand. Quelle scène s’était passée, à la nuit tombante, dans la solitude?... Par quelles menaces, par quel effroyable simulacre, le revenant de chair et d’os avait-il brisé cette mémoire trop fidèle, enténébré d’épouvante ce cœur trop aimant?...
Comme elle venait d’évoquer cette victime,—la plus pitoyable peut-être de toutes celles qu’avait faites l’homme redoutable dont elle déchiffrait l’énigme,—Mmede Ferneuse se rappela que Mauricette Gaël avait une fille. N’était-ce pas celle?... Une exclamation lui échappa:
—«Et Bertrande?... La petite dentellière?... qui ressemble à Micheline comme...
—Comme une sœur,» acheva la voix mâle avec une vibration émue.
—«C’est vrai,» murmura la comtesse, en observant la soudaine angoisse apparue sur cette physionomie, où si peu de chose, pourtant, se lisait, «il y a chez vous un sentiment qu’a laissé presque intact votre infernale ambition: l’amour paternel. Mais je ne m’explique pas que ce sentiment, parlant si haut pour une de vos filles, soit muet pour l’autre.
—Muet?... oh! non. Vous ne savez pas combien Bertrande m’est chère.
—Quel abîme entre elle et Micheline!» s’écria Gaétane. «Et ce sont les deux sœurs, vos deux filles... Et vous prétendez les aimer également!...
—Je n’ai rien prétendu de ce genre,» dit vivement le faux marquis de Valcor. «L’une n’était pas encore au monde, quand, rappelé par mon service sur un bâtiment de l’Etat, j’ai quitté Mauricette, la paysanne, enceinte d’elle. L’autre m’a été donnée par une Servon-Tanis.
—Ah! l’orgueil...» interrompit Gaétane.
—«Certes, l’orgueil. Il était immense. Pensez-y. Quoi qu’il arrivât, moi, Bertrand Gaël, j’avais rendu mère l’héritière d’une des plus anciennes familles de France. J’avais mêlé mon sang, celui des Valcor, au sang de cette aristocratie dont je me sentais l’égal. Je possédais une enfant digne de moi. Puis, cette enfant, je l’ai élevée. Comment ne pas la préférer à l’autre?Pourtant, je vous le répète, Bertrande m’est chère.
—Pauvre Bertrande!...» sourit ironiquement la comtesse. «Ah! vous lui avez ménagé un sort enviable, en effet. Je ne sais ce qu’elle est devenue. Mais, durant sa triste adolescence, partageant la misère de votre famille reniée, elle n’avait en perspective que le couvent.
—La fierté de sa grand’mère ne me laissait pas lui préparer un autre avenir. Mathurine Gaël, éprise d’honneur malgré son égarement si court, ne songeait qu’à effacer cet égarement par une rigidité absolue, une délicatesse farouche. Croyant que Dieu, pour la punir, lui avait enlevé le fils de sa faute, elle vivait dans le regret, l’expiation intérieure, le deuil inguérissable. Elle m’aimait, moi, qu’elle croyait le frère de son enfant de prédilection. Mais elle ne voulait rien accepter des Valcor.
—Et c’est votre mère!» prononça lentement Mmede Ferneuse.
—«C’est ma mère.»
L’étrange bandit courba la tête. Il y eut encore un silence. Puis Gaétane reprit:
—«C’est assez, Bertrand Gaël.»
A ce nom, l’homme qui depuis plus de vingt ans s’appelait le marquis de Valcor, tressaillit, comme touché d’un fer rouge, et leva un visage de défi.
—«C’est assez,» répéta Mmede Ferneuse. «Je ne vous interrogerai pas davantage. Je veux ignorer par quelle série de crimes vous avez pu soutenir si longtemps votre imposture, ni surtout triompher dans votre procès. Un procès pourtantsi bien fondé! J’admets tout ce que vous m’avez dit. Je veux croire que vous n’avez pas hâté la mort de celui que vous osez appeler votre frère. Oui,» ajouta-t-elle comme pour elle-même, «j’aime mieux penser que mon fils n’épousera pas la fille du meurtrier de son père...»
Élevant de nouveau la voix, Gaétane poursuivit:
—«Maintenant, je vais vous dire ce que j’exige de vous pour ne pas vous livrer à la justice.
—«Me livrer à la justice!» s’exclama Bertrand Gaël avec un ricanement amer. «Le pourriez-vous? Ne vous faudrait-il pas livrer en même temps votre secret, votre honneur, celui de votre fils et du nom de Ferneuse?
—Achevez donc,» riposta la comtesse, devenue méprisante. «Ajoutez que vous possédez toujours mes lettres, ma correspondance d’amour avec Renaud, et que vous vous en servirez.»
Il bondit presque.
—«Non, madame. Je suis un gentilhomme. Je suis le fils d’un marquis de Valcor.»
Certes, il en avait l’air. Et l’on ne pouvait nier qu’en quelque mesure il n’en eût l’âme. Non pas sans doute l’âme moderne, affinée par des siècles d’éducation, mais l’âme de la violente et subtile Renaissance, où de singulières délicatesses fleurissaient chez les plus nobles à côté de la rapine, de la cruauté, de toutes les audaces. Le mélange d’un sang, non moins chaud, mais rustique et plus âpre, avait fait rétrograder vers d’autres âges cette extraordinaire personnalité.
—«Vos lettres,» reprit-il. «Vous les aurez tout à l’heure. Je vais vous les chercher. Vous les emporterez en quittant cette maison.
—Je ne serai pas moins généreuse que vous, quels que soient vos torts effrayants,» dit Gaétane, touchée en dépit d’elle-même. «Écoutez mes conditions.
—Je les écoute, madame. Mais je vous déclare que je ne m’y soumettrai pas.
—Il faudra bien vous y soumettre. Les voici. Vous restituerez le nom et le domaine de Valcor, avec ses revenus capitalisés pendant vingt ans, à monsieur de Plesguen. Et vous vous hâterez, car il se meurt. Sa fille a pris le voile. Si le malheureux ne s’est pas tué, c’est à cause d’elle. Mais la honte et le regret l’écrasent, car il croit vous avoir attaqué contre tout droit.
—Laissons les attendrissements de famille,» murmura ironiquement l’aventurier.
—Puis,» continua Mmede Ferneuse, sans relever ce mot douteux, «vous partirez pour toujours en Amérique. Vous y dirigerez vos établissements industriels. Jamais vous ne remettrez les pieds en Europe.» Elle hésita un instant, et enfin acheva nettement, solennellement: «Vous oublierez que Micheline est votre fille.
—Et elle?...» répliqua-t-il avec un frémissement visible. «Oubliera-t-elle que suis son père?...
—Nous ferons tout pour cela,» dit impitoyablement Gaétane.
L’homme sur qui tombait cet arrêt, éclata d’un rire strident.
—«Voilà donc votre justice!... Et vous laprétendez plus généreuse que celle des Cours d’assises! Vous me feriez maudire par ma propre fille. J’aime mieux les juges en robe rouge. Ils n’ont pas ça dans leurs codes.
—J’ai dit oublier, non pas maudire. Vous donneriez à Micheline telles explications qui vous conviendraient. Ce n’est pas par nous qu’elle saurait la vérité. Comment l’apprendrait-elle? En devenant la femme de mon fils, elle renoncerait à votre héritage. Clause à laquelle, certainement, elle ne se refusera pas. Ainsi se justifierait à ses yeux l’abandon de vos biens à la branche des Plesguen. Quant à vos établissements d’outre-mer, vous en disposerez...»
Mmede Ferneuse acheva sa phrase par un geste vague. Peu importait, du moment que Micheline aurait les mains pures de l’or frauduleux. Devant la physionomie sarcastique et le sourire muet de son interlocuteur, elle reprit:
—«Vous ne m’avez pas comprise. Je vous répète que je ne m’élève ni en justicière ni en vengeresse. Trouvez vous-même à votre monstrueuse aventure un dénouement plus doux. Il n’en est pas. Du moins, si vous admettez que les Ferneuse ne sauraient devenir vos complices. Restituez à l’infortuné Marc de Plesguen, mieux que son patrimoine, la paix de sa conscience. Disparaissez pour que votre fille puisse épouser celui qu’elle aime, et pour qu’elle ignore toujours l’abomination de votre vie. N’est-ce pas le minimum du châtiment qui peut vous frapper?
—Mon châtiment—puisque ce mot vous plaît—je ne l’accepte pas de vous, madame,»prononça froidement ce terrible joueur, qui tenait encore la partie contre le Destin.
Il se leva, comme pour marquer l’inutilité de toute autre parole.
La comtesse de Ferneuse se leva aussi, pâle et glacée.
—«C’est votre dernier mot, Bertrand Gaël? Vous ne demandez pas à réfléchir?
—Non, madame.
—Vous ne souhaitez pas connaître le parti que je vais prendre en sortant d’ici après votre refus?
—Non, madame.»
Elle inclina lentement la tête et fit un mouvement pour s’en aller.
—«Pardon,» dit-il. «Veuillez attendre un instant, madame. Je vais vous chercher vos lettres.»
Il s’éloigna avec son aisance d’allures, sa grâce élégante d’homme du monde.
Gaétane resta seule un instant, dans une telle stupeur qu’aucune idée distincte ne se formulait dans sa tête. Ce qu’elle percevait le plus fortement, c’était le décor sur lequel posaient ses yeux, dans une acuité de sensations toute nouvelle: la perspective du jardin d’hiver, avec ses plantes admirables et rares, sa hauteur monumentale, ses fines colonnes encadrant les vitrages, au delà desquels se découvrait le parc somptueux—le contraste de ce luxe aristocratique avec le maître hasardeux, qui pouvait dire encore—mais pour combien de temps?... «Tout ceci est à moi... à moi, le marquis Renaud de Valcor.»
Presque aussitôt, d’ailleurs, il reparut, cet usurpateur qui était déjà un condamné. Gaétane le vit sous ce double aspect, tandis qu’il marchait parmi la verdure, fier et calme dans son infernale volonté. Elle eut l’involontaire impression qu’il valait mieux, non pas que son destin, mais que le mensonge de son destin.
—«Voici vos lettres, madame, avec les quelques lignes que Renaud de Valcor y avait jointes.»
Tout le sang de la pauvre femme reflua vers son cœur quand ses doigts touchèrent ces reliques. Elle redevint l’amoureuse pantelante. Le reste n’exista plus. Elle eut, vers l’imposteur Bertrand Gaël, le regard de gratitude secrète et émue que méritait le galant homme qu’il était à cette minute.
—«Quel dommage!...» soupira-t-il.
Un éclair de ses profonds yeux bleus illumina le sens de cette exclamation.
Gaétane se détourna, partit.
Et lui, suivant de tout l’élan de son âme cette silhouette qui s’éloignait, murmura encore:
—«Quel dommage!...»
De la prodigieuse destinée volée par lui à Dieu même, et qui lui échappait, il ne regrettait qu’une chose,—une seule!—n’avoir pas eu l’amour de cette femme.