XVIILA CORDELIÈRE BLEUERueCambacérès, devant une maison à façon d’hôtel particulier, une jeune femme s’arrêta.Elle reconnaissait la lourde porte peinte en vert sombre, cette porte de riche, qui n’avait l’air de se fermer si résolument que pour écarter les petits et les pauvres. Elle la reconnaissait. Jadis un concierge arrogant la lui avait interdite, et un gardien de la paix lui avait même défendu de rester sur le trottoir d’en face à regarder les battants clos.Ce souvenir lui mit au cœur une petite joie de revanche, lorsqu’elle sonna, entendit jouer la serrure par l’impulsion du cordon, pénétra sous la voûte, et reçut le salut du portier.—«Le prince de Villingen?... C’est bien ici?... Il m’attend,» ajouta-t-elle avec vivacité.—«A l’entresol, mademoiselle. La porte à droite.»Un vieux domestique ouvrit à la visiteuse.—«Le prince m’a appelée par un télégramme. Est-il très malade?—Espérons que non, madame Bertrande. Le médecin n’est pas inquiet. Seulement, monsieur Gilbert n’est pas habitué au mal. Il s’impressionne, il s’énerve. Songez... Depuis son enfance, voici la première fois que je le vois deux jours de suite au lit.»Cette phrase aurait appris à Bertrande, si elle ne l’avait su déjà, qu’elle était en présence d’un de ces serviteurs dont on prétend que la race se perd, et qui se dévouent à une famille, de génération en génération, faisant avec leur cœur l’appoint des gages, quand ceux-ci diminuent ou tombent en désuétude. Bertrande connaissait le vieux Denis. Si elle n’était pas encore venue rue Cambacérès, elle avait souvent reçu le fidèle messager de Gilbert, et d’autant plus souvent durant ces derniers mois, qui avaient été durs pour l’ex-«brillant viveur».Le prince de Villingen venait de traverser une amère épreuve. Et, vraiment, il faut convenir que dans cette nature égoïste, voluptueuse, apte en apparence au seul plaisir, un peu de l’énergie ancestrale subsistait, pour qu’il eût vaillamment réagi dans une pareille extrémité.Lorsque le suicide d’Escaldas eut clos pour toujours l’Affaire Valcor, Gilbert se trouva dans la pire situation qu’on puisse imaginer. Au point de vue moral, peu s’en fallut qu’il ne fût mis à l’index de la société. Nul n’ignorait le rôle qu’il avait joué au cours du procès. Son duel avec Valcor n’eut pas d’autre cause pour l’opinion publique. Et, comme tout ne se sait pas, maiscomme tout se devine, se grossit, devient matière de légende, sinon d’histoire, son roman avec Françoise de Plesguen fut commenté dans le sens le plus odieux pour lui, surtout quand on connut la prise de voile de la malheureuse enfant. Le monde, qui ne condamne pas à demi, et qui croit s’absoudre de ses indulgences bizarres par des ostracismes impitoyables, déploya une sévérité exceptionnelle à l’égard du prince de Villingen.La répercussion en fut particulièrement terrible pour lui dans le domaine matériel. Son crédit fut suspendu. La nuée de ses créanciers se rua à ses trousses. Sans amis, sans argent, sans gagne-pain, plus accablé que soutenu par son titre, le malheureux garçon connut des heures si noires qu’elles pouvaient compter pour l’expiation de bien des fautes, et même des siennes.Un autre, moins foncièrement courageux, se serait tué. Il en fut bien près.Un soir, comme il examinait mélancoliquement un revolver, en se demandant s’il ne valait pas mieux en finir, cette réflexion lui vint:«Je dois d’abord, par un moyen ou par un autre, réunir quelques billets de mille francs pour le petit Claude. Ce serait trop ignoble à moi, tout de même, de battre en retraite sans avoir assuré un morceau de pain à cet enfant.»Cette pensée seule lui fit déposer l’arme, dont une seconde plus tard il aurait pressé la détente. Il s’assit, songea. L’image de Bertrande surgit. Un moment après, il bondissait sur ses pieds, criant tout haut:—«Nom de nom!... Une petite fille commeça tiendrait tête à la vie dans les plus sacrés embêtements, lutterait toute seule, avec fierté, pour son mioche... et un Villingen ficherait le camp comme un lâche... Cela ne sera pas... Par les batailles de mon aïeul!»Cette furieuse exclamation vibra si fort, soulignée par le bruit d’une chaise plantée en terre, que le vieux Denis accourut tout effaré.—«Tiens, mon vieux,» dit Gilbert, «tu vas me faire une commission. Attends... J’écris trois lignes, et tu les porteras où je te dirai.»Il griffonna le billet suivant:«Ma petite Bertrande,«Tu viens de me rendre un fameux service. Tu viens de m’empêcher d’agir en pleutre.«De ce soir seulement, je comprends quelle vaillante créature tu es.«Je t’aime mieux que je ne croyais, Bertrande, et je tiens à te le dire.«A bientôt.«Embrasse Claudinet pour moi.«Ton«Gilbert.»Lettre brève. Mais que de choses en ces courtes phrases! Celle qui les reçut ne s’y trompa pas. Elle en pleura d’ivresse et d’espérance.Dès le lendemain, Gairlance de Villingen faisait face à ses embarras effrayants, comme un cerf forcé qui se retourne contre la meute.Il envisagea les quelques rares moyens de gagner de l’argent offerts à un homme dont toutes les facultés n’ont été exercées qu’en vue du«chic», dans la vie sportive et mondaine. L’automobilisme le tenta, par la réclame et la hardiesse. Son nom en vedette dans des courses serait une bonne fortune pour une société de fabricants. Et son intrépidité bien connue leur garantirait plus d’une victoire. Le danger des épreuves ennoblit l’entreprise mercantile. Et, d’ailleurs, l’engouement de la mode, acclamant les héros de la vitesse, ne distingue pas l’amateur du professionnel. Saurait-on s’il courait par intérêt ou par plaisir? Puis, que lui importait, maintenant? Pour avoir été trop soucieux de l’opinion, pour avoir trop souffert de son brusque dédain, une rage le prenait de la braver.Peu de temps après, le prince de Villingen, courtier d’affaires pour la Société des Automobiles du Nord, vainqueur de la course Bruxelles-Dantzig, champion du monde pour le record de l’heure, commençait à penser qu’il aurait eu le plus grand tort d’abandonner une existence féconde encore en émotions amusantes et en ressources. Sa nouvelle carrière et les fréquentations qui en résultaient n’étant pas faites pour le guérir de la passion du jeu, il risquait parfois ses gains sur les hippodromes ou au baccara. Mais la chance le favorisait. Événement incroyable pour lui: il payait ses dettes.Puis, autre chose contribuait à le réconcilier avec son sort. Ses malheurs lui avaient fait goûter le prix d’une véritable tendresse. Il s’attachait à Bertrande. Et, plus qu’il ne voulait l’avouer, le petit Claude lui tenait au cœur. Il les avait rapprochés de lui, en installant dans un gentil logement de la rue du Rocher l’ouvrièreen dentelles. La jeune femme réussissait de son côté. Elle parvenait maintenant à vendre presque à leur prix les guipures admirables que ses doigts de fée exécutaient.Gilbert lui disait:—«Il faudra bien pourtant qu’un jour tu finisses par m’aimer assez pour accepter tout de moi.»A ceci, elle souriait sans répondre. Et quand il ajoutait:—«Que dois-je donc faire pour obtenir cela de ma petite obstinée?»Elle ne lui disait plus comme au début de leur idylle:—«Quand je serai ta femme.»Car elle avait mesuré la folie de ce rêve. Même diminué socialement, un prince de Villingen ne pouvait épouser une pauvre fille comme elle. Le lui eût-il proposé, aujourd’hui qu’elle connaissait mieux la vie, peut-être l’en eût-elle, au contraire, empêché, par dévouement. Mais il n’en était pas question. Aucun projet, même de vie commune, n’avait été entrevu par les amants. Gilbert gardait son indépendance et Bertrande sa réserve, au point que la jeune Bretonne n’était pas seulement venue encore rue Cambacérès, quand, un matin, elle y fut appelée par un télégramme du prince, qui se déclarait très malade.L’accueil du vieux Denis la rassura un peu. Mais, au chevet de Gilbert, son cœur se serra.Le jeune homme avait une fièvre violente, la figure empourprée, la voix éteinte, et, par moment, il toussait, avec des contorsions de souffrance, comme si cette toux avait déchiré toutesles fibres de sa poitrine. Il avait attrapé une pneumonie en conduisant une machine à toute vitesse, contre un vent glacial, s’étant peu couvert, sous prétexte qu’on se trouvait au commencement de juin.—«Un juin qui ressemble à février,» observa Bertrande.Toutefois elle n’était pas la femme des récriminations inutiles. Le malade les eût mal supportées, d’ailleurs. Absolument inaccoutumé aux misères physiques, ce garçon intrépide, duelliste plein de sang-froid, chauffeur audacieux, geignait comme un enfant. Il consternait Bertrande en l’assurant qu’il se sentait perdu, s’effarant si elle avait l’air de le croire, et déclarant qu’elle manquait de cœur lorsque, pour le rassurer, elle niait le danger en riant.Petites épreuves que toutes les femmes connaissent, qui ont soigné un cher malade du sexe fort. Et toutes les femmes s’en tirent, et toutes y trouvent un tendre plaisir si l’inquiétude ne s’en mêle pas trop.Quand Bertrande eut entendu le docteur lui déclarer que tout dépendait de ses soins, à elle, que, les prescriptions observées, les vésicatoires subis, les imprudences évitées, il répondait de la vie du prince, elle se sentit soulevée d’une allègre confiance.La tâche ne fut pas commode. Mais elle l’accomplit avec une autorité qui stupéfiait Gilbert lui-même. Quand il refusait les cruels vésicatoires, avec des nervosités presque méchantes, et des: «Laisse-moi tranquille! Je ne veux pas. Eh bien, je mourrai. Je m’en fiche!» sa garde-maladeavait une façon de lui dire—si douce, mais si ferme:—«Tu m’obéiras, mon aimé. Je ne suis plus ta Bertrande soumise. Je sais vouloir, parce qu’il s’agit de ta guérison.»Elle ajoutait gaîment:—«Ton grand-père, le maréchal, aurait résisté à Napoléon lui-même pour sauver son empereur.»Il jurait, grommelait, se soumettait. Puis, dans ses moments d’accalmie, il observait, d’un œil languissant, mais intéressé, les allées et venues dans la chambre de cette jolie créature, à qui l’ardeur de son dévouement prêtait une dignité imprévue, une assurance pleine de grâce.«Est-ce bien la petite paysanne que j’ai amenée de sa province il y a deux ans?» songeait-il. «Ma parole, elle a l’air d’une dame. Elle sait même donner des ordres, avec la formule et le ton justes, ce qui est la pierre de touche de la distinction.»Il s’étonnait de lui découvrir un charme nouveau. Mais il s’étonnait moins d’être délicieusement enveloppé de sa sollicitude amoureuse. Il s’y habituait. Symptôme grave. Les biens devenus si essentiels à l’âme ou au corps qu’on ne se conçoit plus sans eux, cessent d’être appréciables, sinon en imaginant l’effroyable douleur de leur perte.Un jour, comme Gilbert se sentait mieux, il dit brusquement à Bertrande:—«Et le petit?... Qu’est-il devenu pendant toute cette semaine, où tu ne m’as presque pas quitté?—Claudinet?» s’écria-t-elle, radieuse de cette question. «Je l’ai confié à quelqu’un de très sûr, à une voisine de mon ancien logement, qu’il connaît bien et dont il est adoré.—Ton ancien logement?... à Clichy?—Oui.—C’est loin, ça. Où trouves-tu le temps d’aller le voir?—Cette personne me l’a amené une fois, rue du Rocher.—Une fois? En huit jours?—Je l’ai embrassé. J’ai vu qu’il se portait bien.—Jamais tu ne t’étais séparée de lui?» reprit Gilbert.—«Jamais.»Le prince resta un moment rêveur, puis il murmura:—«Viens ici, près de moi, Bertrande.»Elle s’approcha. Il lui prit la main et y mit un lent baiser.—«Tu es bonne.—Bonne?... Oh! je n’en sais rien. Je ne crois pas. Je t’aime, voilà tout.»Il regarda ce beau visage souriant, pétri d’énergie tranquille.—«Est-ce que c’est contagieux, ce que j’ai?» demanda-t-il encore.—«Ce que tu avais,» corrigea-t-elle. «Car le mal est dompté. Tu es en pleine convalescence.—Mais enfin, est-ce que ça s’attrape?»Elle secoua négativement la tête.—«Tu en es certaine?—Bien sûr. Tu n’as eu qu’une pneumonie simple, nullement infectieuse.—Alors,» dit-il en lui lâchant la main, «mets ton chapeau, va chercher notre fils.»Saisie, elle resta muette, comme pétrifiée.—«Tu n’entends pas, mignonne? Va le chercher, ce gamin. Tu dois trop souffrir en le sachant dans des mains étrangères.»Bertrande pâlissait d’émotion. «Notre fils.» Le mot lui tintait encore aux oreilles. Elle balbutia:—«Tu ne veux pas dire que je l’amène... ici... dans cet appartement?...»Gilbert éclata de rire:—«Pourquoi pas?... Mais si!... dans cet appartement... dans cette chambre... tiens, là sur mon lit. Nous le ferons jouer. Ce sera gentil. Ça raccourcira cette ennuyeuse convalescence.»Alors il y eut une minute folle. Bertrande tomba à genoux en pleurant, puis elle se releva pour sauter de joie, puis elle embrassa Gilbert en bégayant des remerciements absurdes et délicieux, puis elle partit comme une flèche, bouscula le vieux Denis tout en épinglant de travers son chapeau:—«Denis, Denis, je vais chercher mon petit Claude. C’est votre maître qui le demande... Comprenez-vous?...»L’ancien serviteur leva les bras au ciel, ferma la porte derrière la jeune femme, et, se recomposant un maintien, entra pour mettre une bûche dans la cheminée de son maître.Le prince, appuyé sur ses oreillers, rencontra le regard du vieillard. Ni l’un ni l’autre ne parla.Denis fourgonna le bois, secoua les cendres, et, méthodiquement, ajusta le nouveau rondin.—«L’été ne se décide pas à venir, eh! mon vieux?» dit enfin Gilbert.—«Non, monsieur. Je n’ai jamais fait de feu si tard dans la saison. Il est vrai que Monsieur est malade.—Oh! puis... pour ce qu’il vaut, ton feu!... Elle ne va jamais prendre, cette bûche. Tu as remis des cendres dessus.—Elle se consumera tout doucement.—J’aimerais mieux la voir flamber. Ajoute du petit bois.—Monsieur m’excusera... Mais... il faut penser... Pour un enfant... trop de chaleur, ça ne vaudrait rien.»Il y eut un court silence. Le vieux domestique se tenait debout au milieu de la chambre, le petit balai à feu dans une main.—«Tu as raison, Denis,» dit le prince en se renversant sur ses oreillers.Et il se mit à rêver, les yeux au plafond.Huit jours plus tard, s’il y avait un maître dans l’appartement de garçon, rue Cambacérès, peut-être n’était-ce pas le locataire au nom duquel se rédigeaient les quittances, mais le petit gaillard nouvellement introduit dans la place, et à qui le prince de Villingen ne cédait pas avec moins de docilité que le vieux Denis lui-même.—«Moi qui me figurais détester les enfants,» disait en riant Gilbert.—«C’est qu’ils ne sont pas tous comme celui-ci,» ripostait vivement le valet de chambre.—«Vous allez me le gâter,» soupirait Bertrande. «Qu’en ferai-je ensuite, pendant que je travaillerai à ma dentelle, et que personne ne s’occupera de lui?»Une fois, comme elle répétait encore, moitié fâchée, moitié ravie:—«Qu’en ferai-je, lorsque je serai rentrée chez moi?—N’es-tu pas ici chez toi?» demanda Gilbert.Il avait maintenant des mots de ce genre, significatifs, mais imprécis, qu’elle ne relevait pas, par crainte d’en faire évanouir l’intention encore vague. Serait-ce possible qu’il en coûtât au jeune homme de se séparer d’elle et de leur fils, maintenant que sa santé était revenue? Envisageait-il la possibilité de rendre durable cette expérience de la vie de famille, qui semblait si naturelle, si douce, au point que tous les quatre, en y comprenant Denis, ne se représentaient pas que les choses pussent être de nouveau comme avant.Claudinet, qui trottait partout sur ses petits chaussons patauds, babillait à présent, et, joli comme il était, avec un gentil caractère et la fraîcheur de son rire, offrait bien tout ce que l’enfance peut présenter de séduisant, à l’âge où sa séduction est le plus irrésistible. L’orgueil faisait sourire Villingen quand il regardait ce petit être adorablement doué, et qu’il songeait:«C’est mon fils. Il a dans les veines le sang de l’illustre maréchal, mon aïeul. N’y a pas à dire... C’est un de nous.»Et comme, une fois, l’enfant, à force d’entendre sa mère prononcer le nom de Gilbert,s’avisait d’appeler celui-ci «Zibert...»—«Veux-tu dire «papa», petit bandit!» s’écria le jeune homme, en une explosion plaisante et émue, comme si, dans son cœur, eût croulé le dernier rempart de ses résistances mauvaises.Que serait-il advenu de cette situation? Le prince lui-même le prévoyait-il clairement? Il laissait passer les jours, se plaignant encore d’une toux qu’on n’entendait guère, et d’un point de côté qu’il oubliait quand il caracolait avec le bébé sur ses épaules, incertain de ce qu’il voulait, et, peut-être, reculant l’heure de s’interroger. La question se posa pour lui tout autrement qu’il ne l’aurait imaginé.Un matin, décidé à reprendre ses occupations, il laissa Bertrande et Claude rue Cambacérès, pour se rendre au siège de la Société des Automobiles du Nord.L’établissement étant à Levallois-Perret, il s’en alla prendre, à la place Saint-Augustin, un des tramways qui remontent le boulevard Malesherbes. Pour abréger le trajet par la lecture, il acheta un journal. Distraitement, il le déploya. Puis il tressaillit, d’une stupeur qui ne manqua pas de croître à mesure qu’il parcourait les lignes. Voici ce qu’il lisait en première page:Révélations extraordinaires.—Une rivalité de femmes.—La belle Rosalinde et la Môme-Cervelas.—Ce que peut la corde de pendu.Sous ce titre à sensation, le récit suivait:«Hier soir, dans un cabaret de Montmartre,deux femmes légères étaient attablées avec des amis de rencontre.«Ces dames jouissent de quelque notoriété parmi le monde spécial de la Butte, l’une sous le nom romanesque de Rosalinde, l’autre sous le sobriquet moins poétique de la Môme-Cervelas.«La première affirmait sa croyance dans l’efficacité de la corde de pendu, et prétendait n’avoir eu de la chance que depuis qu’elle en portait un morceau sur elle. Comme on la taquinait sur sa superstition, elle s’anima, raconta que le seul homme qui eût touché son cœur était apparu dans son existence le jour même où l’un de ses voisins se pendait. Elle avait gardé un souvenir inoubliable de l’un, et un morceau de la corde de l’autre.«A force de questions, la Môme-Cervelas obtint la description du galant et l’exhibition du fétiche. Mais dès qu’elle sut ce qu’elle voulait apprendre, et qu’elle eut vu ce qu’elle voulait voir, la Môme entra dans une indescriptible fureur, invectiva Rosalinde, voulut sauter sur celle-ci, et, retenue par ses compagnons, finit par lancer au visage de son ennemie une lourde soucoupe, qui blessa l’autre femme assez sérieusement pour causer une syncope.«Cette scène attira des curieux, puis des agents. L’intervention de ces derniers se produisit à point pour qu’ils pussent recueillir, de l’enragée Môme-Cervelas, des révélations dont l’importance n’échappa à aucun des spectateurs.»—«Ah! c’est comme ça!» hurla-t-elle.«C’est pour cette rien du tout que mon petit homme m’a plantée là!... Eh bien, elle ne le gardera pas longtemps, parce que j’ai de quoi lui faire couper le cou, à son amoureux!... Ah! il lui fournit de la corde de pendu... Je l’ai bien reconnue, la corde. C’est une cordelière qu’Arthur m’a chipée. Y a même encore après des brins du fil avec quoi elle avait été cousue autour d’un édredon. Oui, du fil plus foncé. Je m’étais doutée de l’affaire, quand j’ai lu sur le journal que l’Escaldas avait été pendu avec une cordelière bleue. D’autant que ce gredin d’Arthur m’a presque avoué la chose, quand il m’a donné deux cents francs pour clore mon bec, et qu’il m’a menacée de me «suicider», moi aussi, dans le cas où je parlerais. Mais je m’en moque! Je n’ai plus goût à la vie depuis qu’Arthur m’a quittée. Et c’est pour ce morceau-là, pour cette casserole!... Oui, ma fille, tu peux tourner de l’œil,» ajouta la furie, en s’adressant à Rosalinde sans connaissance, «Je t’en ferai voir d’autres, où tu auras plus de raison de t’évanouir.»«Comme la Môme-Cervelas reprenait haleine, elle fut appréhendée par les gardiens de la paix.—«Où me menez-vous?» demanda-t-elle.—«Au poste.»«A ce mot, elle écuma positivement.—«Au poste! Moi!... Mais, portez-y donc plutôt cette rien-du-tout,» s’écria-t-elle en désignant Rosalinde par un terme plus pittoresque. «Elle doit être complice de l’assassinat. Vous savez bien?... Escaldas, le type qui s’était soi-disantpendu... Il demeurait dans sa maison, rue Lévis. Et je vous réponds bien que c’est pas lui qui m’avait emprunté ma cordelière bleue pour se serrer à lui-même le sifflet.»«Ces paroles significatives ont été confirmées par la Môme-Cervelas devant le commissaire de police. Nous n’avons pas à en présumer la véracité ni à en souligner l’importance. On se rappelle le suicide d’Escaldas, le Bolivien qui prétendait tenir la clef d’une affaire retentissante, et non tout à fait encore éclaircie. La découverte que ce soi-disant suicide aurait été un assassinat, rouvrirait le champ à toutes les hypothèses. L’ami de la Môme-Cervelas, Arthur Sornières, dit le «Beau Rouquin» ou le «Baladeur», est un individu de la pire espèce, capable de toutes les besognes, et qui n’aurait certainement pas agi pour son compte. Aussitôt après la mort d’Escaldas, il disparut, muni, assure-t-on, d’une somme considérable. D’où aurait-il tenu cet argent, sinon de ceux qui avaient intérêt à supprimer le Bolivien? On est à la recherche de ce dangereux personnage, qui, à plusieurs reprises, a passé par le service anthropométrique. Si la police met la main sur lui, on peut s’attendre à du nouveau, et non du moins extraordinaire.«Ajoutons que le greffe du Parquet conserve toujours la cordelière,—bleue, en effet,—qui fut l’instrument de mort d’Escaldas. Le morceau que possède la fille Rosalinde doit être le débris resté après le clou quand on coupa la corde.»Le prince de Villingen lut jusqu’au bout celong fait divers. Lorsqu’il eut achevé, il leva de dessus son journal un visage si pâle, des yeux si remplis d’égarement, que ses voisins de tramway s’en inquiétèrent. Ils crurent décidément avoir frôlé un fou, quand ils l’entendirent murmurer: «Où suis-je?...» et qu’ils le virent bondir hors de la voiture, à l’aspect des proches fortifications.Sans se figurer l’effet qu’il venait de produire, Gilbert se lança sur le boulevard Malesherbes, courut à une station de fiacres, et, sautant dans le premier qu’il atteignit, cria au cocher:—«Rue de Verneuil... A la course... Le plus vite possible!»Depuis plusieurs mois, depuis sa rencontre avec Françoise, chez Bertrande, le prince n’avait revu ni Marc de Plesguen ni sa fille. Il pensait, en se présentant chez eux, ne pas courir le risque d’imposer sa présence à celle qui, longtemps, s’était considérée comme sa fiancée, qui l’aimait toujours, peut-être. Malgré l’émotion qui le jetait hors de lui, le jeune homme n’eût pas accompli une démarche déplacée, presque cruelle pour la triste enfant. Mais il savait que celle-ci avait pris le voile, et la supposait dans son cloître. Les circonstances donnèrent un démenti à ses prévisions.Lorsqu’il sonna à l’appartement, la bonne qui vint ouvrir, s’écria:—«Oh! c’est vous, monsieur! Comme il y a longtemps qu’on ne vous a vu! Vous arrivez à temps. Notre pauvre Monsieur est bien bas.»Cette femme, qui avait la familiarité coutumière aux serviteurs dans les intérieurs médiocreset désorganisés, et qui menait la maison depuis le départ de Françoise, crut devoir accueillir avec empressement un ami de ses maîtres, naguère encore si intime, et dont elle n’avait pas compris la soudaine disparition. Avant même que le jeune homme lui eût posé la moindre question, bouleversé comme il était, et saisi en outre par cette allusion à une maladie dont il n’avait pas la moindre idée, la domestique ouvrait la porte du salon, et, faisant signe au visiteur de s’avancer doucement, l’introduisit de la sorte sans l’avoir annoncé.Villingen, suivant la muette indication, entra presque sans bruit, et demeura cloué près du seuil. Ce qu’il voyait lui causait assez d’émotion pour que cette émotion lui fût sensible, même dans le trouble extraordinaire qu’il apportait ici.Près d’une fenêtre, Marc de Plesguen, assis au fond d’une bergère, les jambes entourées de couvertures, montrait un visage qui semblait déjà celui d’un mort. Cette face maigre avait pu maigrir davantage. Le menton, habituellement rasé, maintenant envahi de poils blancs, courts et hérissés, aggravait de son désordre la lugubre transformation. Les yeux à demi-éteints, rapetissés, se perdaient sous les paupières, dans la profonde cavité des orbites.Mais, plus encore que cette évidente agonie, ce qui contractait le cœur de Gilbert, c’était la présence auprès du moribond d’une jeune religieuse, qu’il reconnut tout de suite. Françoise était là, sous la robe bleu sombre, le pectoral blanc et la cornette des Géraldines. Son ordre n’étant pas un ordre cloîtré, mais au contraireune congrégation de charité extérieure et active, elle avait reçu la permission de soigner son père.Tout occupée de celui-ci, elle tournait le dos à la porte, et ne s’aperçut d’une présence étrangère qu’à l’expression terrible apparue tout à coup sur les traits de M. de Plesguen. Le vieillard étendit le bras avec un geste qui congédiait. Il fit même un effort pour se lever, mais n’y parvint pas. Une flamme brûlait dans ses prunelles à demi-mortes.Sa fille, alarmée, se retourna.A l’aspect de celui qui avait été son fiancé terrestre, la pauvre petite épouse du Christ devint aussi blanche que les linges dont s’encadrait étroitement sa mince figure. Mais, tout de suite, elle se dressa, volontaire, vaillante et digne, d’une triple dignité: féminine, aristocratique et religieuse. Sans un signe, sans un mot, elle indiquait tout autant que son père une surprise scandalisée, devant laquelle le visiteur n’avait qu’à battre en retraite.—«Pardonnez-moi...» s’écria Villingen de la voix la plus humble et sans faire un pas en avant. «Mais j’ai voulu vous saluer le premier de votre vrai titre, marquis de Valcor. Lisez ce journal. La vérité éclate enfin. Escaldas ne s’était pas suicidé. On l’avait pendu. On l’avait supprimé... Comprenez-vous?»Certes, il avait compris, le malheureux qui s’éteignait là, dans ce fauteuil, tué par la honte d’avoir fait sienne une cause abominable, d’avoir été le jouet de faussaires et d’escrocs. Serait-elle possible, la nouvelle inouïe qui lui rendait l’honneur,qui allait lui permettre de s’étendre le front redressé, dans son cercueil? Déjà, il le relevait, ce front. Un éclair de vie anima sa figure cadavérique, une force passagère galvanisa son long buste, affaissé sous le plaid. Il saisit une main de sa fille, y crispa ses doigts où l’on voyait jouer les os, et murmura, d’une voix rauque:—«Prends ce journal, Françoise... apporte-moi ce journal!»La jeune religieuse s’approcha de Gilbert. Malgré tous ses efforts pour garder son apparence de marbre, une teinte rose envahit ses joues, entre les voiles austères, quand elle toucha presque la main de celui qu’elle avait aimé.—«Voici... ma Sœur,» dit-il en lui remettant la feuille.A l’accent de ce mot, indiciblement respectueux et ému, elle leva sur le jeune homme des yeux qui pardonnaient.Cependant M. de Plesguen voulut lire lui-même le fait divers.—«Asseyez-vous, monsieur,» avait-il dit au prince, de cette même voix lointaine où frémissaient déjà des échos de sépulcre.Sa fille, soutenant devant ses yeux le journal, suivait du regard les lignes, que le vieillard parcourait à travers un binocle, mal retenu par le nez aminci, et dont la chute interrompit par deux fois la lecture.Quand tout fut dévoré jusqu’au dernier mot, Marc de Plesguen leva un visage plaqué de fièvre, où fulguraient deux prunelles ravivées.—«Je vivrai...» râla-t-il, «je vivrai... jusqu’à ce que ce bandit...»La phrase s’étouffa dans le gosier haletant. Le buste grêle retomba contre les oreillers, tandis que l’animation de la physionomie disparaissait peu à peu.—«Oui, mon père... oui, mon père,» répétait Françoise. «Vous vivrez, pour voir s’accomplir la justice de Dieu.»Gilbert, que tous deux paraissaient oublier, se leva et dit avec douceur:—«Voulez-vous me permettre de vous tenir au courant? Je n’aurai pas la hardiesse de revenir, mais je puis vous envoyer...—Pourquoi ne reviendriez-vous pas, monsieur?» fit Mllede Plesguen. «Mon père ne peut plus voir en vous qu’une victime, comme lui, des mêmes ennemis. Vous étiez dans le vrai. Il ne peut plus vous accuser de l’avoir conduit à l’abîme.»En parlant, elle regarda M. de Plesguen, qui, de la tête, approuva faiblement, avec un geste vague, comme pour s’excuser du rude accueil de tout à l’heure.—«Quant à moi,» reprit la jeune religieuse, «je suis l’épouse du Seigneur, et je vous considère comme le mari de Bertrande...—Le mari de Bertrande!...» s’écria Villingen. «Ah! que ne le suis-je, en effet!»Cette singulière exclamation jeta Françoise dans une surprise muette.—«Ma Sœur, plaignez-moi,» reprit le jeune homme. «Vous êtes vengée. Il n’y a pas de bonheur pour moi en ce monde.—Regardez cet habit, regardez cette croix,» dit-elle en touchant sa jupe de laine, puis sonrosaire. «Et ne parlez pas d’une vengeance dont le désir est si loin de mon cœur.»Ils se turent tous deux.Gilbert, cependant, ne se retirait pas. Il semblait avoir besoin de se confier à cette âme si merveilleusement apaisée, adoucie. Mais il jeta un coup d’œil vers M. de Plesguen.Le vieillard paraissait ne plus rien voir, ne plus rien entendre. Enfoncé dans un engourdissement qui n’était pas le sommeil, mais le ralentissement d’une vitalité d’autant plus épuisée par un récent effort, il perdait jusqu’à la conscience de ce qui l’avait si profondément remué tout à l’heure.—«Vous pouvez parler,» dit Françoise avec un triste hochement de tête. «Il est déjà loin de nous, mon pauvre père. Ce que nous dirons ne l’agitera plus, hélas!»Elle s’écarta pourtant du malade, et, désignant un siège à Villingen, s’assit elle-même.—«Gilbert,» reprit-elle, «je ne vous ai jamais maudit, même avant d’avoir enchaîné mon cœur et dompté mon orgueil. Désormais, je vous bénirai pour le mouvement qui vous a fait vous élancer ici ce matin. Oui, je prierai Dieu qu’il vous rende en multiple joie la suprême satisfaction apportée par vous à mon père mourant.—Cette satisfaction, ne la partagez-vous pas?» demanda-t-il.—«Les choses de la terre ne me concernent plus.—Que deviendra le domaine de Valcor si vous en êtes reconnue l’héritière?—Ce sera le bien des pauvres,» dit Mllede Plesguen. «Mais nous n’en sommes pas là,» ajouta-t-elle avec un sourire de doute.—«Je vous demande pardon, ma Sœur. Nous en sommes là. Tout s’éclaire. Escaldas assassiné... Songez donc!... Ah! plût au Ciel que nous ne soyons pas, en effet, si près du dénouement.—Eh quoi!» s’écria celle qu’on appelait maintenant en religion Sœur Séraphine, et qui retrouva pendant une seconde un peu de sa personne ancienne dans un mouvement d’amertume, «ne souhaitez-vous plus le triomphe de la vérité, de la justice, depuis que votre intérêt ne s’y rattache plus?...—Mon intérêt s’y rattache trop,» murmura Gilbert.Puis, sans attendre qu’elle le questionnât de nouveau, il s’écria vivement:—«Ah! ma Sœur... vous que j’appelle ainsi maintenant, et à qui j’ai fait tant de mal!... Ne croyez pas qu’il n’y ait en moi rien que de l’égoïsme, de la lâcheté, une avidité ignoble. J’ai été léger surtout. Je ne pensais pas agir déloyalement par l’espèce de contrat qui m’engageait à vous. D’un côté, il y avait mon nom, et toute l’énergie déployée pour vous faire restituer votre héritage, de l’autre côté, il y avait cet héritage même, que vous m’apportiez en m’accordant votre main.—Il y avait autre chose,» dit la jeune fille. «Et cet autre chose, vous l’avez trahi, par une trahison double puisque vous séduisiez la malheureuse Bertrande.—C’est vrai... c’est vrai,» reprit vivement leprince. «Et je n’invoquerai pour excuse ni l’indulgence de la morale mondaine à l’égard des passions masculines, ni même la franchise avec laquelle je vous ai avoué dès le début que mes sentiments ne répondaient point aux vôtres. Certes, j’ai été coupable. Mais, ma Sœur, je ne puis reconnaître en moi-même une bassesse qui n’existait pas. J’avais foi en votre droit, je m’imaginais vous rendre un service égal aux exigences de mon ambition.»—«Soit!» interrompit Françoise. «A quoi bon remuer ces tristes souvenirs? Je ne vous accuse ni ne vous condamne. Que voulez-vous de moi?—Votre pitié,» répliqua-t-il. «Le châtiment, que vous ne me souhaitez pas, m’atteint. Ce que j’avais de meilleur en moi s’est éveillé juste à temps pour l’expiation. Depuis quelques mois, je sais ce qu’est la lutte pour la vie, ce qu’elle a de sain, de purifiant, les satisfactions qu’elle laisse. Depuis quelques jours, je sais ce qu’est la famille, la douceur d’un foyer, la présence d’une femme, d’un enfant, qui vous aiment, qui attendent de vous leur bonheur...»La voix de Villingen trembla un peu. Il ajouta plus bas:—«Enfin, je sais ce que c’est que d’aimer.»Une souffrance furtive crispa les traits de Sœur Séraphine. Mais elle prononça, calme en apparence, les doigts étreignant le petit crucifix de son rosaire, comme pour en tirer une force:—«Je vous l’avais prédit, Gilbert. J’en suis sincèrement heureuse. Épousez-donc Bertrande, et reconnaissez votre enfant.—Ce matin, j’y songeais,» dit-il.—«Ce matin...» répéta-t-elle étonnée. «Et maintenant?...—Maintenant,» s’écria Gilbert, «il est trop tard. L’Affaire Valcor est rouverte, par la nouvelle extraordinaire qui remplit les journaux. Dès demain, l’assassinat d’Escaldas, prouvé sans doute, acculera l’imposteur à une catastrophe, qui, cette fois, sera définitive. Or, cet imposteur, qui est-ce? Bertrand Gaël, le père de Bertrande. A celle-ci reviendront les millions de cette Valcorie, qui, en dépit de ce nom, est bien l’œuvre industrielle du bandit génial. S’il ne l’a pas fondée, il l’a dirigée, étendue, développée depuis vingt ans. Rien ne peut lui ôter cela. Les biens patrimoniaux du marquisat vous seront attribués. Vous les consacrerez à la charité, m’avez-vous dit. Soit!... Mais le reste... mais la colossale fortune?... Comprenez-vous?... Moi, prince de Villingen, je pouvais, sans m’avilir, épouser l’héritière de Valcor, surtout quand cette héritière était, avant les vœux éternels prononcés, la noble Françoise de Plesguen. Je pouvais hier encore faire mon devoir, en donnant mon nom à la mère de mon enfant, à l’honnête et pauvre créature que j’ai séduite. Mais je ne puis dire à Bertrande «Sois ma femme,» quand le monde entier, et elle-même, et moi peut-être, traduiront cette parole en une impulsion si vile, que, aux pires heures de mon existence, je n’en aurais pas été capable.—Comment, vous, peut-être?...» interrogea Françoise. «Vous auriez, du moins, votre conscience pour vous.—En suis-je si assuré que cela?» riposta le jeune homme. «Voyons-nous toujours clair au fond de nous? Mon intention n’était pas formelle. La pensée de ce mariage s’insinuait seulement en moi. La vie commune me tentait. Elle existe en fait, depuis que Bertrande est venue s’asseoir à mon chevet de malade. Elle m’a sauvé, peut-être. Les derniers jours furent si doux, avec cet enfant entre nous deux! Je les eusse prolongés. Nous serions restés ensemble. La situation se serait régularisée plus tard. Voilà... Voilà la vérité de ce qui se passait en moi. Puis, j’ai ouvert ce journal. J’ai lu ce fait divers. Les conséquences me sont apparues. Je me suis dit: «Jamais, maintenant... Jamais!... Bertrande, riche... effroyablement riche... C’est mon rêve qui s’effondre dans la boue!» Alors, et seulement à ma souffrance, j’ai découvert ce qu’il y avait de changé en moi. Ce rêve, je l’avais donc vraiment entrevu. Déjà il me tenait au cœur. Toutefois, je me demande, avec la méfiance et le dégoût de mon ancien moi-même, si la lueur de l’or ne l’a pas fait surgir tout à coup. Et, enfin, je suis très malheureux... Comprenez-vous?»Françoise avait écouté dans un silence rêveur. Quand Villingen se tut, elle demeura encore un instant pensive. Puis elle se leva, pour s’approcher de son père, dont l’immobilité l’inquiétait. Elle toucha les mains du vieillard,—la température en était à peu près normale,—écouta sa respiration, qu’elle jugea régulière, mais inclina vainement son visage vers le regard terni, qui n’exprima pas s’il la voyait. Avec un soupir, elle revint à Gilbert.Celui-ci se tenait debout, prêt à se retirer.—«Vous m’excuserez,» balbutia-t-il. «Je ne vous aurais pas entretenue si longuement de moi-même... Mais ma détresse est une réparation pour vous. Je vous en devais l’aveu.»Elle lui répondit froidement:—«Votre confidence ne m’a pas été importune. Mais elle était encore moins nécessaire. Comment compatirais-je à vos peines? Je ne les conçois pas. Voyez mon pauvre père: au bord de l’éternité, il ne communique plus qu’à peine avec le monde des vivants. Je suis ainsi, sous mon habit de nonne. Sans doute, l’orgueil d’un Villingen doit être une chose fort précieuse. Mais ses tardives subtilités m’échappent. Où règne l’amour, qu’importe le reste? Bertrande vous aime, et vous lui rendez aujourd’hui une tendresse égale. Je ne saurais vous plaindre, ni l’un ni l’autre.»Ce qu’il y avait, sous ces paroles, sous ce ton détaché, sous la rigidité toute monacale où s’enfermait l’âme déçue, Gilbert le devina, mais trop tard. Il saisit ce qu’avait eu de douloureux, pour celle qui saignait toujours des sentiments qu’elle prétendait morts, certaines des phrases qu’il venait de prononcer, surtout avec l’ardeur qu’il y avait mise. En demander pardon eût été aggraver le mal. Il n’avait plus qu’à dire adieu, ce qu’il fit avec une émotion et un respect dont la Sœur Séraphine garda l’impression comme le dernier souvenir de sa vie profane.En la quittant, Gilbert de Villingen éprouvait une nostalgie affreuse. Ce n’était pas précisément du remords, mais bien l’écœurement deson rôle. Cette navrante figure de femme, si ravagée de désespoir humain sous l’impassibilité voulue de la religieuse, entre ces linges serrés autour du visage comme des bandelettes de momie, le suivait de son déchirant regard. Ensuite il songeait à l’autre, à Bertrande, qu’il avait tant fait souffrir, et dont il ne pouvait plus effacer les larmes sans paraître former le plus vil calcul. Il se trouvait enfermé dans son égoïsme, dans ses mauvais désirs, au moment même où il en prenait conscience et souhaitait de s’en évader. Ah! que cela eût été bon de rejeter le poids du passé, d’accueillir les bouffées d’air pur qui lui dilataient la poitrine, de se reprendre à une vie plus saine, de se relever dans sa propre fierté, par une action généreuse!«Que ne l’ai-je fait hier!» se disait-il. «Que n’ai-je pris Bertrande et Claude sur mon cœur, en les appelant «Ma femme... Mon fils...» Aujourd’hui, c’est trop tard.»Tout en marchant rapidement par les rues, Gairlance jetait des regards exaspérés à tous les étalages de journaux, à ces flots de feuilles imprimées qui, sous tant de titres divers, se gonflaient sous le vent, palpitaient aux devantures, glissaient jusqu’aux trottoirs. Tous, tous, reproduisaient le fait divers à sensation. Rien au monde ne pouvait plus empêcher, s’il offrait d’épouser Bertrande, qu’il n’eût l’air, lui, prince de Villingen, de vendre son nom à la fille du bandit dont il avait jadis poursuivi la perte. Bertrande Gaël, et son héritage suspect, après Françoise de Plesguen, et son patrimoine restitué... Ce serait glisser du mariage d’intérêt àl’alliance d’ignominie... Quelle chute pour le petit-fils d’un héros!...Il rentra rue Cambacérès.Le vieux Firmin souriait de joie en le débarrassant de son par-dessus, parce que le petit Claude, caché derrière une tenture, venait de lui crier:—«Dis pas... Coucou!...»L’enfant bondit avec des éclats de rire hors de sa cachette, et courut, les bras ouverts, enchanté de répéter le mot qu’on lui avait permis: «Papa!... Papa!...»Bertrande, radieuse, parut au seuil de la salle à manger, les mains encombrées d’argenterie, car elle dressait la table. Mais tout ce rayonnement s’éteignit devant la physionomie sombre de Gilbert.Il souffrait, le malheureux, d’une souffrance qu’il n’aurait jamais imaginée ni prévue. Durant le déjeuner, il se crut près d’éclater en sanglots. Cependant, ce fut avec son sang-froid de duelliste sur le terrain, qu’ensuite il dit à celle qu’aujourd’hui, vraiment, il aimait:—«Ma pauvre Bertrande, il faut nous séparer. Tu ne peux pas rester chez moi avec notre fils. Je n’ai pas mérité ce bonheur. Ta tendresse admirable me l’a fait souhaiter, je te le jure. Mais tu comprendras plus tard pourquoi je dois y renoncer. Il m’en coûte. Aime-moi assez pour ne pas me montrer ton chagrin. Va, pars! J’irai vous voir chez toi. Firmin va te chercher un fiacre.»Elle devint très pâle, mais elle répondit simplement:—«Je n’étais venue que pour te soigner, Gilbert. Depuis que tu es guéri, je m’attendais d’une minute à l’autre...—Ne dis pas cela!» cria-t-il impétueusement. «Non, tu ne pouvais pas t’y attendre. Je ne m’y attendais pas moi-même... Ah! Bertrande... Claude et toi, vous m’aviez fait un nouveau cœur.—Tu nous aimes?...» balbutia-t-elle, fondant en larmes.—«Oui, je vous aime.—Alors...» (et elle sourit tout en pleurant) «j’aurai du courage. D’ailleurs, même si tu avais voulu nous garder, c’est moi qui t’aurais demandé de partir. Tu es le prince de Villingen. Nous ne devons pas encombrer ta vie. Garde-nous ta tendresse.—Quelle âme adorable tu as, Bertrande!» murmura-t-il en la serrant sur sa poitrine.Il parvint à conserver sa fermeté apparente, même en embrassant le petit Claude. Mais quand il les eut vus partir, quand il entendit les roues du fiacre ébranler le silence de la calme rue, Gilbert s’enferma dans sa chambre, se laissa tomber sur un fauteuil, et pleura.
XVIILA CORDELIÈRE BLEUERueCambacérès, devant une maison à façon d’hôtel particulier, une jeune femme s’arrêta.Elle reconnaissait la lourde porte peinte en vert sombre, cette porte de riche, qui n’avait l’air de se fermer si résolument que pour écarter les petits et les pauvres. Elle la reconnaissait. Jadis un concierge arrogant la lui avait interdite, et un gardien de la paix lui avait même défendu de rester sur le trottoir d’en face à regarder les battants clos.Ce souvenir lui mit au cœur une petite joie de revanche, lorsqu’elle sonna, entendit jouer la serrure par l’impulsion du cordon, pénétra sous la voûte, et reçut le salut du portier.—«Le prince de Villingen?... C’est bien ici?... Il m’attend,» ajouta-t-elle avec vivacité.—«A l’entresol, mademoiselle. La porte à droite.»Un vieux domestique ouvrit à la visiteuse.—«Le prince m’a appelée par un télégramme. Est-il très malade?—Espérons que non, madame Bertrande. Le médecin n’est pas inquiet. Seulement, monsieur Gilbert n’est pas habitué au mal. Il s’impressionne, il s’énerve. Songez... Depuis son enfance, voici la première fois que je le vois deux jours de suite au lit.»Cette phrase aurait appris à Bertrande, si elle ne l’avait su déjà, qu’elle était en présence d’un de ces serviteurs dont on prétend que la race se perd, et qui se dévouent à une famille, de génération en génération, faisant avec leur cœur l’appoint des gages, quand ceux-ci diminuent ou tombent en désuétude. Bertrande connaissait le vieux Denis. Si elle n’était pas encore venue rue Cambacérès, elle avait souvent reçu le fidèle messager de Gilbert, et d’autant plus souvent durant ces derniers mois, qui avaient été durs pour l’ex-«brillant viveur».Le prince de Villingen venait de traverser une amère épreuve. Et, vraiment, il faut convenir que dans cette nature égoïste, voluptueuse, apte en apparence au seul plaisir, un peu de l’énergie ancestrale subsistait, pour qu’il eût vaillamment réagi dans une pareille extrémité.Lorsque le suicide d’Escaldas eut clos pour toujours l’Affaire Valcor, Gilbert se trouva dans la pire situation qu’on puisse imaginer. Au point de vue moral, peu s’en fallut qu’il ne fût mis à l’index de la société. Nul n’ignorait le rôle qu’il avait joué au cours du procès. Son duel avec Valcor n’eut pas d’autre cause pour l’opinion publique. Et, comme tout ne se sait pas, maiscomme tout se devine, se grossit, devient matière de légende, sinon d’histoire, son roman avec Françoise de Plesguen fut commenté dans le sens le plus odieux pour lui, surtout quand on connut la prise de voile de la malheureuse enfant. Le monde, qui ne condamne pas à demi, et qui croit s’absoudre de ses indulgences bizarres par des ostracismes impitoyables, déploya une sévérité exceptionnelle à l’égard du prince de Villingen.La répercussion en fut particulièrement terrible pour lui dans le domaine matériel. Son crédit fut suspendu. La nuée de ses créanciers se rua à ses trousses. Sans amis, sans argent, sans gagne-pain, plus accablé que soutenu par son titre, le malheureux garçon connut des heures si noires qu’elles pouvaient compter pour l’expiation de bien des fautes, et même des siennes.Un autre, moins foncièrement courageux, se serait tué. Il en fut bien près.Un soir, comme il examinait mélancoliquement un revolver, en se demandant s’il ne valait pas mieux en finir, cette réflexion lui vint:«Je dois d’abord, par un moyen ou par un autre, réunir quelques billets de mille francs pour le petit Claude. Ce serait trop ignoble à moi, tout de même, de battre en retraite sans avoir assuré un morceau de pain à cet enfant.»Cette pensée seule lui fit déposer l’arme, dont une seconde plus tard il aurait pressé la détente. Il s’assit, songea. L’image de Bertrande surgit. Un moment après, il bondissait sur ses pieds, criant tout haut:—«Nom de nom!... Une petite fille commeça tiendrait tête à la vie dans les plus sacrés embêtements, lutterait toute seule, avec fierté, pour son mioche... et un Villingen ficherait le camp comme un lâche... Cela ne sera pas... Par les batailles de mon aïeul!»Cette furieuse exclamation vibra si fort, soulignée par le bruit d’une chaise plantée en terre, que le vieux Denis accourut tout effaré.—«Tiens, mon vieux,» dit Gilbert, «tu vas me faire une commission. Attends... J’écris trois lignes, et tu les porteras où je te dirai.»Il griffonna le billet suivant:«Ma petite Bertrande,«Tu viens de me rendre un fameux service. Tu viens de m’empêcher d’agir en pleutre.«De ce soir seulement, je comprends quelle vaillante créature tu es.«Je t’aime mieux que je ne croyais, Bertrande, et je tiens à te le dire.«A bientôt.«Embrasse Claudinet pour moi.«Ton«Gilbert.»Lettre brève. Mais que de choses en ces courtes phrases! Celle qui les reçut ne s’y trompa pas. Elle en pleura d’ivresse et d’espérance.Dès le lendemain, Gairlance de Villingen faisait face à ses embarras effrayants, comme un cerf forcé qui se retourne contre la meute.Il envisagea les quelques rares moyens de gagner de l’argent offerts à un homme dont toutes les facultés n’ont été exercées qu’en vue du«chic», dans la vie sportive et mondaine. L’automobilisme le tenta, par la réclame et la hardiesse. Son nom en vedette dans des courses serait une bonne fortune pour une société de fabricants. Et son intrépidité bien connue leur garantirait plus d’une victoire. Le danger des épreuves ennoblit l’entreprise mercantile. Et, d’ailleurs, l’engouement de la mode, acclamant les héros de la vitesse, ne distingue pas l’amateur du professionnel. Saurait-on s’il courait par intérêt ou par plaisir? Puis, que lui importait, maintenant? Pour avoir été trop soucieux de l’opinion, pour avoir trop souffert de son brusque dédain, une rage le prenait de la braver.Peu de temps après, le prince de Villingen, courtier d’affaires pour la Société des Automobiles du Nord, vainqueur de la course Bruxelles-Dantzig, champion du monde pour le record de l’heure, commençait à penser qu’il aurait eu le plus grand tort d’abandonner une existence féconde encore en émotions amusantes et en ressources. Sa nouvelle carrière et les fréquentations qui en résultaient n’étant pas faites pour le guérir de la passion du jeu, il risquait parfois ses gains sur les hippodromes ou au baccara. Mais la chance le favorisait. Événement incroyable pour lui: il payait ses dettes.Puis, autre chose contribuait à le réconcilier avec son sort. Ses malheurs lui avaient fait goûter le prix d’une véritable tendresse. Il s’attachait à Bertrande. Et, plus qu’il ne voulait l’avouer, le petit Claude lui tenait au cœur. Il les avait rapprochés de lui, en installant dans un gentil logement de la rue du Rocher l’ouvrièreen dentelles. La jeune femme réussissait de son côté. Elle parvenait maintenant à vendre presque à leur prix les guipures admirables que ses doigts de fée exécutaient.Gilbert lui disait:—«Il faudra bien pourtant qu’un jour tu finisses par m’aimer assez pour accepter tout de moi.»A ceci, elle souriait sans répondre. Et quand il ajoutait:—«Que dois-je donc faire pour obtenir cela de ma petite obstinée?»Elle ne lui disait plus comme au début de leur idylle:—«Quand je serai ta femme.»Car elle avait mesuré la folie de ce rêve. Même diminué socialement, un prince de Villingen ne pouvait épouser une pauvre fille comme elle. Le lui eût-il proposé, aujourd’hui qu’elle connaissait mieux la vie, peut-être l’en eût-elle, au contraire, empêché, par dévouement. Mais il n’en était pas question. Aucun projet, même de vie commune, n’avait été entrevu par les amants. Gilbert gardait son indépendance et Bertrande sa réserve, au point que la jeune Bretonne n’était pas seulement venue encore rue Cambacérès, quand, un matin, elle y fut appelée par un télégramme du prince, qui se déclarait très malade.L’accueil du vieux Denis la rassura un peu. Mais, au chevet de Gilbert, son cœur se serra.Le jeune homme avait une fièvre violente, la figure empourprée, la voix éteinte, et, par moment, il toussait, avec des contorsions de souffrance, comme si cette toux avait déchiré toutesles fibres de sa poitrine. Il avait attrapé une pneumonie en conduisant une machine à toute vitesse, contre un vent glacial, s’étant peu couvert, sous prétexte qu’on se trouvait au commencement de juin.—«Un juin qui ressemble à février,» observa Bertrande.Toutefois elle n’était pas la femme des récriminations inutiles. Le malade les eût mal supportées, d’ailleurs. Absolument inaccoutumé aux misères physiques, ce garçon intrépide, duelliste plein de sang-froid, chauffeur audacieux, geignait comme un enfant. Il consternait Bertrande en l’assurant qu’il se sentait perdu, s’effarant si elle avait l’air de le croire, et déclarant qu’elle manquait de cœur lorsque, pour le rassurer, elle niait le danger en riant.Petites épreuves que toutes les femmes connaissent, qui ont soigné un cher malade du sexe fort. Et toutes les femmes s’en tirent, et toutes y trouvent un tendre plaisir si l’inquiétude ne s’en mêle pas trop.Quand Bertrande eut entendu le docteur lui déclarer que tout dépendait de ses soins, à elle, que, les prescriptions observées, les vésicatoires subis, les imprudences évitées, il répondait de la vie du prince, elle se sentit soulevée d’une allègre confiance.La tâche ne fut pas commode. Mais elle l’accomplit avec une autorité qui stupéfiait Gilbert lui-même. Quand il refusait les cruels vésicatoires, avec des nervosités presque méchantes, et des: «Laisse-moi tranquille! Je ne veux pas. Eh bien, je mourrai. Je m’en fiche!» sa garde-maladeavait une façon de lui dire—si douce, mais si ferme:—«Tu m’obéiras, mon aimé. Je ne suis plus ta Bertrande soumise. Je sais vouloir, parce qu’il s’agit de ta guérison.»Elle ajoutait gaîment:—«Ton grand-père, le maréchal, aurait résisté à Napoléon lui-même pour sauver son empereur.»Il jurait, grommelait, se soumettait. Puis, dans ses moments d’accalmie, il observait, d’un œil languissant, mais intéressé, les allées et venues dans la chambre de cette jolie créature, à qui l’ardeur de son dévouement prêtait une dignité imprévue, une assurance pleine de grâce.«Est-ce bien la petite paysanne que j’ai amenée de sa province il y a deux ans?» songeait-il. «Ma parole, elle a l’air d’une dame. Elle sait même donner des ordres, avec la formule et le ton justes, ce qui est la pierre de touche de la distinction.»Il s’étonnait de lui découvrir un charme nouveau. Mais il s’étonnait moins d’être délicieusement enveloppé de sa sollicitude amoureuse. Il s’y habituait. Symptôme grave. Les biens devenus si essentiels à l’âme ou au corps qu’on ne se conçoit plus sans eux, cessent d’être appréciables, sinon en imaginant l’effroyable douleur de leur perte.Un jour, comme Gilbert se sentait mieux, il dit brusquement à Bertrande:—«Et le petit?... Qu’est-il devenu pendant toute cette semaine, où tu ne m’as presque pas quitté?—Claudinet?» s’écria-t-elle, radieuse de cette question. «Je l’ai confié à quelqu’un de très sûr, à une voisine de mon ancien logement, qu’il connaît bien et dont il est adoré.—Ton ancien logement?... à Clichy?—Oui.—C’est loin, ça. Où trouves-tu le temps d’aller le voir?—Cette personne me l’a amené une fois, rue du Rocher.—Une fois? En huit jours?—Je l’ai embrassé. J’ai vu qu’il se portait bien.—Jamais tu ne t’étais séparée de lui?» reprit Gilbert.—«Jamais.»Le prince resta un moment rêveur, puis il murmura:—«Viens ici, près de moi, Bertrande.»Elle s’approcha. Il lui prit la main et y mit un lent baiser.—«Tu es bonne.—Bonne?... Oh! je n’en sais rien. Je ne crois pas. Je t’aime, voilà tout.»Il regarda ce beau visage souriant, pétri d’énergie tranquille.—«Est-ce que c’est contagieux, ce que j’ai?» demanda-t-il encore.—«Ce que tu avais,» corrigea-t-elle. «Car le mal est dompté. Tu es en pleine convalescence.—Mais enfin, est-ce que ça s’attrape?»Elle secoua négativement la tête.—«Tu en es certaine?—Bien sûr. Tu n’as eu qu’une pneumonie simple, nullement infectieuse.—Alors,» dit-il en lui lâchant la main, «mets ton chapeau, va chercher notre fils.»Saisie, elle resta muette, comme pétrifiée.—«Tu n’entends pas, mignonne? Va le chercher, ce gamin. Tu dois trop souffrir en le sachant dans des mains étrangères.»Bertrande pâlissait d’émotion. «Notre fils.» Le mot lui tintait encore aux oreilles. Elle balbutia:—«Tu ne veux pas dire que je l’amène... ici... dans cet appartement?...»Gilbert éclata de rire:—«Pourquoi pas?... Mais si!... dans cet appartement... dans cette chambre... tiens, là sur mon lit. Nous le ferons jouer. Ce sera gentil. Ça raccourcira cette ennuyeuse convalescence.»Alors il y eut une minute folle. Bertrande tomba à genoux en pleurant, puis elle se releva pour sauter de joie, puis elle embrassa Gilbert en bégayant des remerciements absurdes et délicieux, puis elle partit comme une flèche, bouscula le vieux Denis tout en épinglant de travers son chapeau:—«Denis, Denis, je vais chercher mon petit Claude. C’est votre maître qui le demande... Comprenez-vous?...»L’ancien serviteur leva les bras au ciel, ferma la porte derrière la jeune femme, et, se recomposant un maintien, entra pour mettre une bûche dans la cheminée de son maître.Le prince, appuyé sur ses oreillers, rencontra le regard du vieillard. Ni l’un ni l’autre ne parla.Denis fourgonna le bois, secoua les cendres, et, méthodiquement, ajusta le nouveau rondin.—«L’été ne se décide pas à venir, eh! mon vieux?» dit enfin Gilbert.—«Non, monsieur. Je n’ai jamais fait de feu si tard dans la saison. Il est vrai que Monsieur est malade.—Oh! puis... pour ce qu’il vaut, ton feu!... Elle ne va jamais prendre, cette bûche. Tu as remis des cendres dessus.—Elle se consumera tout doucement.—J’aimerais mieux la voir flamber. Ajoute du petit bois.—Monsieur m’excusera... Mais... il faut penser... Pour un enfant... trop de chaleur, ça ne vaudrait rien.»Il y eut un court silence. Le vieux domestique se tenait debout au milieu de la chambre, le petit balai à feu dans une main.—«Tu as raison, Denis,» dit le prince en se renversant sur ses oreillers.Et il se mit à rêver, les yeux au plafond.Huit jours plus tard, s’il y avait un maître dans l’appartement de garçon, rue Cambacérès, peut-être n’était-ce pas le locataire au nom duquel se rédigeaient les quittances, mais le petit gaillard nouvellement introduit dans la place, et à qui le prince de Villingen ne cédait pas avec moins de docilité que le vieux Denis lui-même.—«Moi qui me figurais détester les enfants,» disait en riant Gilbert.—«C’est qu’ils ne sont pas tous comme celui-ci,» ripostait vivement le valet de chambre.—«Vous allez me le gâter,» soupirait Bertrande. «Qu’en ferai-je ensuite, pendant que je travaillerai à ma dentelle, et que personne ne s’occupera de lui?»Une fois, comme elle répétait encore, moitié fâchée, moitié ravie:—«Qu’en ferai-je, lorsque je serai rentrée chez moi?—N’es-tu pas ici chez toi?» demanda Gilbert.Il avait maintenant des mots de ce genre, significatifs, mais imprécis, qu’elle ne relevait pas, par crainte d’en faire évanouir l’intention encore vague. Serait-ce possible qu’il en coûtât au jeune homme de se séparer d’elle et de leur fils, maintenant que sa santé était revenue? Envisageait-il la possibilité de rendre durable cette expérience de la vie de famille, qui semblait si naturelle, si douce, au point que tous les quatre, en y comprenant Denis, ne se représentaient pas que les choses pussent être de nouveau comme avant.Claudinet, qui trottait partout sur ses petits chaussons patauds, babillait à présent, et, joli comme il était, avec un gentil caractère et la fraîcheur de son rire, offrait bien tout ce que l’enfance peut présenter de séduisant, à l’âge où sa séduction est le plus irrésistible. L’orgueil faisait sourire Villingen quand il regardait ce petit être adorablement doué, et qu’il songeait:«C’est mon fils. Il a dans les veines le sang de l’illustre maréchal, mon aïeul. N’y a pas à dire... C’est un de nous.»Et comme, une fois, l’enfant, à force d’entendre sa mère prononcer le nom de Gilbert,s’avisait d’appeler celui-ci «Zibert...»—«Veux-tu dire «papa», petit bandit!» s’écria le jeune homme, en une explosion plaisante et émue, comme si, dans son cœur, eût croulé le dernier rempart de ses résistances mauvaises.Que serait-il advenu de cette situation? Le prince lui-même le prévoyait-il clairement? Il laissait passer les jours, se plaignant encore d’une toux qu’on n’entendait guère, et d’un point de côté qu’il oubliait quand il caracolait avec le bébé sur ses épaules, incertain de ce qu’il voulait, et, peut-être, reculant l’heure de s’interroger. La question se posa pour lui tout autrement qu’il ne l’aurait imaginé.Un matin, décidé à reprendre ses occupations, il laissa Bertrande et Claude rue Cambacérès, pour se rendre au siège de la Société des Automobiles du Nord.L’établissement étant à Levallois-Perret, il s’en alla prendre, à la place Saint-Augustin, un des tramways qui remontent le boulevard Malesherbes. Pour abréger le trajet par la lecture, il acheta un journal. Distraitement, il le déploya. Puis il tressaillit, d’une stupeur qui ne manqua pas de croître à mesure qu’il parcourait les lignes. Voici ce qu’il lisait en première page:Révélations extraordinaires.—Une rivalité de femmes.—La belle Rosalinde et la Môme-Cervelas.—Ce que peut la corde de pendu.Sous ce titre à sensation, le récit suivait:«Hier soir, dans un cabaret de Montmartre,deux femmes légères étaient attablées avec des amis de rencontre.«Ces dames jouissent de quelque notoriété parmi le monde spécial de la Butte, l’une sous le nom romanesque de Rosalinde, l’autre sous le sobriquet moins poétique de la Môme-Cervelas.«La première affirmait sa croyance dans l’efficacité de la corde de pendu, et prétendait n’avoir eu de la chance que depuis qu’elle en portait un morceau sur elle. Comme on la taquinait sur sa superstition, elle s’anima, raconta que le seul homme qui eût touché son cœur était apparu dans son existence le jour même où l’un de ses voisins se pendait. Elle avait gardé un souvenir inoubliable de l’un, et un morceau de la corde de l’autre.«A force de questions, la Môme-Cervelas obtint la description du galant et l’exhibition du fétiche. Mais dès qu’elle sut ce qu’elle voulait apprendre, et qu’elle eut vu ce qu’elle voulait voir, la Môme entra dans une indescriptible fureur, invectiva Rosalinde, voulut sauter sur celle-ci, et, retenue par ses compagnons, finit par lancer au visage de son ennemie une lourde soucoupe, qui blessa l’autre femme assez sérieusement pour causer une syncope.«Cette scène attira des curieux, puis des agents. L’intervention de ces derniers se produisit à point pour qu’ils pussent recueillir, de l’enragée Môme-Cervelas, des révélations dont l’importance n’échappa à aucun des spectateurs.»—«Ah! c’est comme ça!» hurla-t-elle.«C’est pour cette rien du tout que mon petit homme m’a plantée là!... Eh bien, elle ne le gardera pas longtemps, parce que j’ai de quoi lui faire couper le cou, à son amoureux!... Ah! il lui fournit de la corde de pendu... Je l’ai bien reconnue, la corde. C’est une cordelière qu’Arthur m’a chipée. Y a même encore après des brins du fil avec quoi elle avait été cousue autour d’un édredon. Oui, du fil plus foncé. Je m’étais doutée de l’affaire, quand j’ai lu sur le journal que l’Escaldas avait été pendu avec une cordelière bleue. D’autant que ce gredin d’Arthur m’a presque avoué la chose, quand il m’a donné deux cents francs pour clore mon bec, et qu’il m’a menacée de me «suicider», moi aussi, dans le cas où je parlerais. Mais je m’en moque! Je n’ai plus goût à la vie depuis qu’Arthur m’a quittée. Et c’est pour ce morceau-là, pour cette casserole!... Oui, ma fille, tu peux tourner de l’œil,» ajouta la furie, en s’adressant à Rosalinde sans connaissance, «Je t’en ferai voir d’autres, où tu auras plus de raison de t’évanouir.»«Comme la Môme-Cervelas reprenait haleine, elle fut appréhendée par les gardiens de la paix.—«Où me menez-vous?» demanda-t-elle.—«Au poste.»«A ce mot, elle écuma positivement.—«Au poste! Moi!... Mais, portez-y donc plutôt cette rien-du-tout,» s’écria-t-elle en désignant Rosalinde par un terme plus pittoresque. «Elle doit être complice de l’assassinat. Vous savez bien?... Escaldas, le type qui s’était soi-disantpendu... Il demeurait dans sa maison, rue Lévis. Et je vous réponds bien que c’est pas lui qui m’avait emprunté ma cordelière bleue pour se serrer à lui-même le sifflet.»«Ces paroles significatives ont été confirmées par la Môme-Cervelas devant le commissaire de police. Nous n’avons pas à en présumer la véracité ni à en souligner l’importance. On se rappelle le suicide d’Escaldas, le Bolivien qui prétendait tenir la clef d’une affaire retentissante, et non tout à fait encore éclaircie. La découverte que ce soi-disant suicide aurait été un assassinat, rouvrirait le champ à toutes les hypothèses. L’ami de la Môme-Cervelas, Arthur Sornières, dit le «Beau Rouquin» ou le «Baladeur», est un individu de la pire espèce, capable de toutes les besognes, et qui n’aurait certainement pas agi pour son compte. Aussitôt après la mort d’Escaldas, il disparut, muni, assure-t-on, d’une somme considérable. D’où aurait-il tenu cet argent, sinon de ceux qui avaient intérêt à supprimer le Bolivien? On est à la recherche de ce dangereux personnage, qui, à plusieurs reprises, a passé par le service anthropométrique. Si la police met la main sur lui, on peut s’attendre à du nouveau, et non du moins extraordinaire.«Ajoutons que le greffe du Parquet conserve toujours la cordelière,—bleue, en effet,—qui fut l’instrument de mort d’Escaldas. Le morceau que possède la fille Rosalinde doit être le débris resté après le clou quand on coupa la corde.»Le prince de Villingen lut jusqu’au bout celong fait divers. Lorsqu’il eut achevé, il leva de dessus son journal un visage si pâle, des yeux si remplis d’égarement, que ses voisins de tramway s’en inquiétèrent. Ils crurent décidément avoir frôlé un fou, quand ils l’entendirent murmurer: «Où suis-je?...» et qu’ils le virent bondir hors de la voiture, à l’aspect des proches fortifications.Sans se figurer l’effet qu’il venait de produire, Gilbert se lança sur le boulevard Malesherbes, courut à une station de fiacres, et, sautant dans le premier qu’il atteignit, cria au cocher:—«Rue de Verneuil... A la course... Le plus vite possible!»Depuis plusieurs mois, depuis sa rencontre avec Françoise, chez Bertrande, le prince n’avait revu ni Marc de Plesguen ni sa fille. Il pensait, en se présentant chez eux, ne pas courir le risque d’imposer sa présence à celle qui, longtemps, s’était considérée comme sa fiancée, qui l’aimait toujours, peut-être. Malgré l’émotion qui le jetait hors de lui, le jeune homme n’eût pas accompli une démarche déplacée, presque cruelle pour la triste enfant. Mais il savait que celle-ci avait pris le voile, et la supposait dans son cloître. Les circonstances donnèrent un démenti à ses prévisions.Lorsqu’il sonna à l’appartement, la bonne qui vint ouvrir, s’écria:—«Oh! c’est vous, monsieur! Comme il y a longtemps qu’on ne vous a vu! Vous arrivez à temps. Notre pauvre Monsieur est bien bas.»Cette femme, qui avait la familiarité coutumière aux serviteurs dans les intérieurs médiocreset désorganisés, et qui menait la maison depuis le départ de Françoise, crut devoir accueillir avec empressement un ami de ses maîtres, naguère encore si intime, et dont elle n’avait pas compris la soudaine disparition. Avant même que le jeune homme lui eût posé la moindre question, bouleversé comme il était, et saisi en outre par cette allusion à une maladie dont il n’avait pas la moindre idée, la domestique ouvrait la porte du salon, et, faisant signe au visiteur de s’avancer doucement, l’introduisit de la sorte sans l’avoir annoncé.Villingen, suivant la muette indication, entra presque sans bruit, et demeura cloué près du seuil. Ce qu’il voyait lui causait assez d’émotion pour que cette émotion lui fût sensible, même dans le trouble extraordinaire qu’il apportait ici.Près d’une fenêtre, Marc de Plesguen, assis au fond d’une bergère, les jambes entourées de couvertures, montrait un visage qui semblait déjà celui d’un mort. Cette face maigre avait pu maigrir davantage. Le menton, habituellement rasé, maintenant envahi de poils blancs, courts et hérissés, aggravait de son désordre la lugubre transformation. Les yeux à demi-éteints, rapetissés, se perdaient sous les paupières, dans la profonde cavité des orbites.Mais, plus encore que cette évidente agonie, ce qui contractait le cœur de Gilbert, c’était la présence auprès du moribond d’une jeune religieuse, qu’il reconnut tout de suite. Françoise était là, sous la robe bleu sombre, le pectoral blanc et la cornette des Géraldines. Son ordre n’étant pas un ordre cloîtré, mais au contraireune congrégation de charité extérieure et active, elle avait reçu la permission de soigner son père.Tout occupée de celui-ci, elle tournait le dos à la porte, et ne s’aperçut d’une présence étrangère qu’à l’expression terrible apparue tout à coup sur les traits de M. de Plesguen. Le vieillard étendit le bras avec un geste qui congédiait. Il fit même un effort pour se lever, mais n’y parvint pas. Une flamme brûlait dans ses prunelles à demi-mortes.Sa fille, alarmée, se retourna.A l’aspect de celui qui avait été son fiancé terrestre, la pauvre petite épouse du Christ devint aussi blanche que les linges dont s’encadrait étroitement sa mince figure. Mais, tout de suite, elle se dressa, volontaire, vaillante et digne, d’une triple dignité: féminine, aristocratique et religieuse. Sans un signe, sans un mot, elle indiquait tout autant que son père une surprise scandalisée, devant laquelle le visiteur n’avait qu’à battre en retraite.—«Pardonnez-moi...» s’écria Villingen de la voix la plus humble et sans faire un pas en avant. «Mais j’ai voulu vous saluer le premier de votre vrai titre, marquis de Valcor. Lisez ce journal. La vérité éclate enfin. Escaldas ne s’était pas suicidé. On l’avait pendu. On l’avait supprimé... Comprenez-vous?»Certes, il avait compris, le malheureux qui s’éteignait là, dans ce fauteuil, tué par la honte d’avoir fait sienne une cause abominable, d’avoir été le jouet de faussaires et d’escrocs. Serait-elle possible, la nouvelle inouïe qui lui rendait l’honneur,qui allait lui permettre de s’étendre le front redressé, dans son cercueil? Déjà, il le relevait, ce front. Un éclair de vie anima sa figure cadavérique, une force passagère galvanisa son long buste, affaissé sous le plaid. Il saisit une main de sa fille, y crispa ses doigts où l’on voyait jouer les os, et murmura, d’une voix rauque:—«Prends ce journal, Françoise... apporte-moi ce journal!»La jeune religieuse s’approcha de Gilbert. Malgré tous ses efforts pour garder son apparence de marbre, une teinte rose envahit ses joues, entre les voiles austères, quand elle toucha presque la main de celui qu’elle avait aimé.—«Voici... ma Sœur,» dit-il en lui remettant la feuille.A l’accent de ce mot, indiciblement respectueux et ému, elle leva sur le jeune homme des yeux qui pardonnaient.Cependant M. de Plesguen voulut lire lui-même le fait divers.—«Asseyez-vous, monsieur,» avait-il dit au prince, de cette même voix lointaine où frémissaient déjà des échos de sépulcre.Sa fille, soutenant devant ses yeux le journal, suivait du regard les lignes, que le vieillard parcourait à travers un binocle, mal retenu par le nez aminci, et dont la chute interrompit par deux fois la lecture.Quand tout fut dévoré jusqu’au dernier mot, Marc de Plesguen leva un visage plaqué de fièvre, où fulguraient deux prunelles ravivées.—«Je vivrai...» râla-t-il, «je vivrai... jusqu’à ce que ce bandit...»La phrase s’étouffa dans le gosier haletant. Le buste grêle retomba contre les oreillers, tandis que l’animation de la physionomie disparaissait peu à peu.—«Oui, mon père... oui, mon père,» répétait Françoise. «Vous vivrez, pour voir s’accomplir la justice de Dieu.»Gilbert, que tous deux paraissaient oublier, se leva et dit avec douceur:—«Voulez-vous me permettre de vous tenir au courant? Je n’aurai pas la hardiesse de revenir, mais je puis vous envoyer...—Pourquoi ne reviendriez-vous pas, monsieur?» fit Mllede Plesguen. «Mon père ne peut plus voir en vous qu’une victime, comme lui, des mêmes ennemis. Vous étiez dans le vrai. Il ne peut plus vous accuser de l’avoir conduit à l’abîme.»En parlant, elle regarda M. de Plesguen, qui, de la tête, approuva faiblement, avec un geste vague, comme pour s’excuser du rude accueil de tout à l’heure.—«Quant à moi,» reprit la jeune religieuse, «je suis l’épouse du Seigneur, et je vous considère comme le mari de Bertrande...—Le mari de Bertrande!...» s’écria Villingen. «Ah! que ne le suis-je, en effet!»Cette singulière exclamation jeta Françoise dans une surprise muette.—«Ma Sœur, plaignez-moi,» reprit le jeune homme. «Vous êtes vengée. Il n’y a pas de bonheur pour moi en ce monde.—Regardez cet habit, regardez cette croix,» dit-elle en touchant sa jupe de laine, puis sonrosaire. «Et ne parlez pas d’une vengeance dont le désir est si loin de mon cœur.»Ils se turent tous deux.Gilbert, cependant, ne se retirait pas. Il semblait avoir besoin de se confier à cette âme si merveilleusement apaisée, adoucie. Mais il jeta un coup d’œil vers M. de Plesguen.Le vieillard paraissait ne plus rien voir, ne plus rien entendre. Enfoncé dans un engourdissement qui n’était pas le sommeil, mais le ralentissement d’une vitalité d’autant plus épuisée par un récent effort, il perdait jusqu’à la conscience de ce qui l’avait si profondément remué tout à l’heure.—«Vous pouvez parler,» dit Françoise avec un triste hochement de tête. «Il est déjà loin de nous, mon pauvre père. Ce que nous dirons ne l’agitera plus, hélas!»Elle s’écarta pourtant du malade, et, désignant un siège à Villingen, s’assit elle-même.—«Gilbert,» reprit-elle, «je ne vous ai jamais maudit, même avant d’avoir enchaîné mon cœur et dompté mon orgueil. Désormais, je vous bénirai pour le mouvement qui vous a fait vous élancer ici ce matin. Oui, je prierai Dieu qu’il vous rende en multiple joie la suprême satisfaction apportée par vous à mon père mourant.—Cette satisfaction, ne la partagez-vous pas?» demanda-t-il.—«Les choses de la terre ne me concernent plus.—Que deviendra le domaine de Valcor si vous en êtes reconnue l’héritière?—Ce sera le bien des pauvres,» dit Mllede Plesguen. «Mais nous n’en sommes pas là,» ajouta-t-elle avec un sourire de doute.—«Je vous demande pardon, ma Sœur. Nous en sommes là. Tout s’éclaire. Escaldas assassiné... Songez donc!... Ah! plût au Ciel que nous ne soyons pas, en effet, si près du dénouement.—Eh quoi!» s’écria celle qu’on appelait maintenant en religion Sœur Séraphine, et qui retrouva pendant une seconde un peu de sa personne ancienne dans un mouvement d’amertume, «ne souhaitez-vous plus le triomphe de la vérité, de la justice, depuis que votre intérêt ne s’y rattache plus?...—Mon intérêt s’y rattache trop,» murmura Gilbert.Puis, sans attendre qu’elle le questionnât de nouveau, il s’écria vivement:—«Ah! ma Sœur... vous que j’appelle ainsi maintenant, et à qui j’ai fait tant de mal!... Ne croyez pas qu’il n’y ait en moi rien que de l’égoïsme, de la lâcheté, une avidité ignoble. J’ai été léger surtout. Je ne pensais pas agir déloyalement par l’espèce de contrat qui m’engageait à vous. D’un côté, il y avait mon nom, et toute l’énergie déployée pour vous faire restituer votre héritage, de l’autre côté, il y avait cet héritage même, que vous m’apportiez en m’accordant votre main.—Il y avait autre chose,» dit la jeune fille. «Et cet autre chose, vous l’avez trahi, par une trahison double puisque vous séduisiez la malheureuse Bertrande.—C’est vrai... c’est vrai,» reprit vivement leprince. «Et je n’invoquerai pour excuse ni l’indulgence de la morale mondaine à l’égard des passions masculines, ni même la franchise avec laquelle je vous ai avoué dès le début que mes sentiments ne répondaient point aux vôtres. Certes, j’ai été coupable. Mais, ma Sœur, je ne puis reconnaître en moi-même une bassesse qui n’existait pas. J’avais foi en votre droit, je m’imaginais vous rendre un service égal aux exigences de mon ambition.»—«Soit!» interrompit Françoise. «A quoi bon remuer ces tristes souvenirs? Je ne vous accuse ni ne vous condamne. Que voulez-vous de moi?—Votre pitié,» répliqua-t-il. «Le châtiment, que vous ne me souhaitez pas, m’atteint. Ce que j’avais de meilleur en moi s’est éveillé juste à temps pour l’expiation. Depuis quelques mois, je sais ce qu’est la lutte pour la vie, ce qu’elle a de sain, de purifiant, les satisfactions qu’elle laisse. Depuis quelques jours, je sais ce qu’est la famille, la douceur d’un foyer, la présence d’une femme, d’un enfant, qui vous aiment, qui attendent de vous leur bonheur...»La voix de Villingen trembla un peu. Il ajouta plus bas:—«Enfin, je sais ce que c’est que d’aimer.»Une souffrance furtive crispa les traits de Sœur Séraphine. Mais elle prononça, calme en apparence, les doigts étreignant le petit crucifix de son rosaire, comme pour en tirer une force:—«Je vous l’avais prédit, Gilbert. J’en suis sincèrement heureuse. Épousez-donc Bertrande, et reconnaissez votre enfant.—Ce matin, j’y songeais,» dit-il.—«Ce matin...» répéta-t-elle étonnée. «Et maintenant?...—Maintenant,» s’écria Gilbert, «il est trop tard. L’Affaire Valcor est rouverte, par la nouvelle extraordinaire qui remplit les journaux. Dès demain, l’assassinat d’Escaldas, prouvé sans doute, acculera l’imposteur à une catastrophe, qui, cette fois, sera définitive. Or, cet imposteur, qui est-ce? Bertrand Gaël, le père de Bertrande. A celle-ci reviendront les millions de cette Valcorie, qui, en dépit de ce nom, est bien l’œuvre industrielle du bandit génial. S’il ne l’a pas fondée, il l’a dirigée, étendue, développée depuis vingt ans. Rien ne peut lui ôter cela. Les biens patrimoniaux du marquisat vous seront attribués. Vous les consacrerez à la charité, m’avez-vous dit. Soit!... Mais le reste... mais la colossale fortune?... Comprenez-vous?... Moi, prince de Villingen, je pouvais, sans m’avilir, épouser l’héritière de Valcor, surtout quand cette héritière était, avant les vœux éternels prononcés, la noble Françoise de Plesguen. Je pouvais hier encore faire mon devoir, en donnant mon nom à la mère de mon enfant, à l’honnête et pauvre créature que j’ai séduite. Mais je ne puis dire à Bertrande «Sois ma femme,» quand le monde entier, et elle-même, et moi peut-être, traduiront cette parole en une impulsion si vile, que, aux pires heures de mon existence, je n’en aurais pas été capable.—Comment, vous, peut-être?...» interrogea Françoise. «Vous auriez, du moins, votre conscience pour vous.—En suis-je si assuré que cela?» riposta le jeune homme. «Voyons-nous toujours clair au fond de nous? Mon intention n’était pas formelle. La pensée de ce mariage s’insinuait seulement en moi. La vie commune me tentait. Elle existe en fait, depuis que Bertrande est venue s’asseoir à mon chevet de malade. Elle m’a sauvé, peut-être. Les derniers jours furent si doux, avec cet enfant entre nous deux! Je les eusse prolongés. Nous serions restés ensemble. La situation se serait régularisée plus tard. Voilà... Voilà la vérité de ce qui se passait en moi. Puis, j’ai ouvert ce journal. J’ai lu ce fait divers. Les conséquences me sont apparues. Je me suis dit: «Jamais, maintenant... Jamais!... Bertrande, riche... effroyablement riche... C’est mon rêve qui s’effondre dans la boue!» Alors, et seulement à ma souffrance, j’ai découvert ce qu’il y avait de changé en moi. Ce rêve, je l’avais donc vraiment entrevu. Déjà il me tenait au cœur. Toutefois, je me demande, avec la méfiance et le dégoût de mon ancien moi-même, si la lueur de l’or ne l’a pas fait surgir tout à coup. Et, enfin, je suis très malheureux... Comprenez-vous?»Françoise avait écouté dans un silence rêveur. Quand Villingen se tut, elle demeura encore un instant pensive. Puis elle se leva, pour s’approcher de son père, dont l’immobilité l’inquiétait. Elle toucha les mains du vieillard,—la température en était à peu près normale,—écouta sa respiration, qu’elle jugea régulière, mais inclina vainement son visage vers le regard terni, qui n’exprima pas s’il la voyait. Avec un soupir, elle revint à Gilbert.Celui-ci se tenait debout, prêt à se retirer.—«Vous m’excuserez,» balbutia-t-il. «Je ne vous aurais pas entretenue si longuement de moi-même... Mais ma détresse est une réparation pour vous. Je vous en devais l’aveu.»Elle lui répondit froidement:—«Votre confidence ne m’a pas été importune. Mais elle était encore moins nécessaire. Comment compatirais-je à vos peines? Je ne les conçois pas. Voyez mon pauvre père: au bord de l’éternité, il ne communique plus qu’à peine avec le monde des vivants. Je suis ainsi, sous mon habit de nonne. Sans doute, l’orgueil d’un Villingen doit être une chose fort précieuse. Mais ses tardives subtilités m’échappent. Où règne l’amour, qu’importe le reste? Bertrande vous aime, et vous lui rendez aujourd’hui une tendresse égale. Je ne saurais vous plaindre, ni l’un ni l’autre.»Ce qu’il y avait, sous ces paroles, sous ce ton détaché, sous la rigidité toute monacale où s’enfermait l’âme déçue, Gilbert le devina, mais trop tard. Il saisit ce qu’avait eu de douloureux, pour celle qui saignait toujours des sentiments qu’elle prétendait morts, certaines des phrases qu’il venait de prononcer, surtout avec l’ardeur qu’il y avait mise. En demander pardon eût été aggraver le mal. Il n’avait plus qu’à dire adieu, ce qu’il fit avec une émotion et un respect dont la Sœur Séraphine garda l’impression comme le dernier souvenir de sa vie profane.En la quittant, Gilbert de Villingen éprouvait une nostalgie affreuse. Ce n’était pas précisément du remords, mais bien l’écœurement deson rôle. Cette navrante figure de femme, si ravagée de désespoir humain sous l’impassibilité voulue de la religieuse, entre ces linges serrés autour du visage comme des bandelettes de momie, le suivait de son déchirant regard. Ensuite il songeait à l’autre, à Bertrande, qu’il avait tant fait souffrir, et dont il ne pouvait plus effacer les larmes sans paraître former le plus vil calcul. Il se trouvait enfermé dans son égoïsme, dans ses mauvais désirs, au moment même où il en prenait conscience et souhaitait de s’en évader. Ah! que cela eût été bon de rejeter le poids du passé, d’accueillir les bouffées d’air pur qui lui dilataient la poitrine, de se reprendre à une vie plus saine, de se relever dans sa propre fierté, par une action généreuse!«Que ne l’ai-je fait hier!» se disait-il. «Que n’ai-je pris Bertrande et Claude sur mon cœur, en les appelant «Ma femme... Mon fils...» Aujourd’hui, c’est trop tard.»Tout en marchant rapidement par les rues, Gairlance jetait des regards exaspérés à tous les étalages de journaux, à ces flots de feuilles imprimées qui, sous tant de titres divers, se gonflaient sous le vent, palpitaient aux devantures, glissaient jusqu’aux trottoirs. Tous, tous, reproduisaient le fait divers à sensation. Rien au monde ne pouvait plus empêcher, s’il offrait d’épouser Bertrande, qu’il n’eût l’air, lui, prince de Villingen, de vendre son nom à la fille du bandit dont il avait jadis poursuivi la perte. Bertrande Gaël, et son héritage suspect, après Françoise de Plesguen, et son patrimoine restitué... Ce serait glisser du mariage d’intérêt àl’alliance d’ignominie... Quelle chute pour le petit-fils d’un héros!...Il rentra rue Cambacérès.Le vieux Firmin souriait de joie en le débarrassant de son par-dessus, parce que le petit Claude, caché derrière une tenture, venait de lui crier:—«Dis pas... Coucou!...»L’enfant bondit avec des éclats de rire hors de sa cachette, et courut, les bras ouverts, enchanté de répéter le mot qu’on lui avait permis: «Papa!... Papa!...»Bertrande, radieuse, parut au seuil de la salle à manger, les mains encombrées d’argenterie, car elle dressait la table. Mais tout ce rayonnement s’éteignit devant la physionomie sombre de Gilbert.Il souffrait, le malheureux, d’une souffrance qu’il n’aurait jamais imaginée ni prévue. Durant le déjeuner, il se crut près d’éclater en sanglots. Cependant, ce fut avec son sang-froid de duelliste sur le terrain, qu’ensuite il dit à celle qu’aujourd’hui, vraiment, il aimait:—«Ma pauvre Bertrande, il faut nous séparer. Tu ne peux pas rester chez moi avec notre fils. Je n’ai pas mérité ce bonheur. Ta tendresse admirable me l’a fait souhaiter, je te le jure. Mais tu comprendras plus tard pourquoi je dois y renoncer. Il m’en coûte. Aime-moi assez pour ne pas me montrer ton chagrin. Va, pars! J’irai vous voir chez toi. Firmin va te chercher un fiacre.»Elle devint très pâle, mais elle répondit simplement:—«Je n’étais venue que pour te soigner, Gilbert. Depuis que tu es guéri, je m’attendais d’une minute à l’autre...—Ne dis pas cela!» cria-t-il impétueusement. «Non, tu ne pouvais pas t’y attendre. Je ne m’y attendais pas moi-même... Ah! Bertrande... Claude et toi, vous m’aviez fait un nouveau cœur.—Tu nous aimes?...» balbutia-t-elle, fondant en larmes.—«Oui, je vous aime.—Alors...» (et elle sourit tout en pleurant) «j’aurai du courage. D’ailleurs, même si tu avais voulu nous garder, c’est moi qui t’aurais demandé de partir. Tu es le prince de Villingen. Nous ne devons pas encombrer ta vie. Garde-nous ta tendresse.—Quelle âme adorable tu as, Bertrande!» murmura-t-il en la serrant sur sa poitrine.Il parvint à conserver sa fermeté apparente, même en embrassant le petit Claude. Mais quand il les eut vus partir, quand il entendit les roues du fiacre ébranler le silence de la calme rue, Gilbert s’enferma dans sa chambre, se laissa tomber sur un fauteuil, et pleura.
LA CORDELIÈRE BLEUE
RueCambacérès, devant une maison à façon d’hôtel particulier, une jeune femme s’arrêta.
Elle reconnaissait la lourde porte peinte en vert sombre, cette porte de riche, qui n’avait l’air de se fermer si résolument que pour écarter les petits et les pauvres. Elle la reconnaissait. Jadis un concierge arrogant la lui avait interdite, et un gardien de la paix lui avait même défendu de rester sur le trottoir d’en face à regarder les battants clos.
Ce souvenir lui mit au cœur une petite joie de revanche, lorsqu’elle sonna, entendit jouer la serrure par l’impulsion du cordon, pénétra sous la voûte, et reçut le salut du portier.
—«Le prince de Villingen?... C’est bien ici?... Il m’attend,» ajouta-t-elle avec vivacité.
—«A l’entresol, mademoiselle. La porte à droite.»
Un vieux domestique ouvrit à la visiteuse.
—«Le prince m’a appelée par un télégramme. Est-il très malade?
—Espérons que non, madame Bertrande. Le médecin n’est pas inquiet. Seulement, monsieur Gilbert n’est pas habitué au mal. Il s’impressionne, il s’énerve. Songez... Depuis son enfance, voici la première fois que je le vois deux jours de suite au lit.»
Cette phrase aurait appris à Bertrande, si elle ne l’avait su déjà, qu’elle était en présence d’un de ces serviteurs dont on prétend que la race se perd, et qui se dévouent à une famille, de génération en génération, faisant avec leur cœur l’appoint des gages, quand ceux-ci diminuent ou tombent en désuétude. Bertrande connaissait le vieux Denis. Si elle n’était pas encore venue rue Cambacérès, elle avait souvent reçu le fidèle messager de Gilbert, et d’autant plus souvent durant ces derniers mois, qui avaient été durs pour l’ex-«brillant viveur».
Le prince de Villingen venait de traverser une amère épreuve. Et, vraiment, il faut convenir que dans cette nature égoïste, voluptueuse, apte en apparence au seul plaisir, un peu de l’énergie ancestrale subsistait, pour qu’il eût vaillamment réagi dans une pareille extrémité.
Lorsque le suicide d’Escaldas eut clos pour toujours l’Affaire Valcor, Gilbert se trouva dans la pire situation qu’on puisse imaginer. Au point de vue moral, peu s’en fallut qu’il ne fût mis à l’index de la société. Nul n’ignorait le rôle qu’il avait joué au cours du procès. Son duel avec Valcor n’eut pas d’autre cause pour l’opinion publique. Et, comme tout ne se sait pas, maiscomme tout se devine, se grossit, devient matière de légende, sinon d’histoire, son roman avec Françoise de Plesguen fut commenté dans le sens le plus odieux pour lui, surtout quand on connut la prise de voile de la malheureuse enfant. Le monde, qui ne condamne pas à demi, et qui croit s’absoudre de ses indulgences bizarres par des ostracismes impitoyables, déploya une sévérité exceptionnelle à l’égard du prince de Villingen.
La répercussion en fut particulièrement terrible pour lui dans le domaine matériel. Son crédit fut suspendu. La nuée de ses créanciers se rua à ses trousses. Sans amis, sans argent, sans gagne-pain, plus accablé que soutenu par son titre, le malheureux garçon connut des heures si noires qu’elles pouvaient compter pour l’expiation de bien des fautes, et même des siennes.
Un autre, moins foncièrement courageux, se serait tué. Il en fut bien près.
Un soir, comme il examinait mélancoliquement un revolver, en se demandant s’il ne valait pas mieux en finir, cette réflexion lui vint:
«Je dois d’abord, par un moyen ou par un autre, réunir quelques billets de mille francs pour le petit Claude. Ce serait trop ignoble à moi, tout de même, de battre en retraite sans avoir assuré un morceau de pain à cet enfant.»
Cette pensée seule lui fit déposer l’arme, dont une seconde plus tard il aurait pressé la détente. Il s’assit, songea. L’image de Bertrande surgit. Un moment après, il bondissait sur ses pieds, criant tout haut:
—«Nom de nom!... Une petite fille commeça tiendrait tête à la vie dans les plus sacrés embêtements, lutterait toute seule, avec fierté, pour son mioche... et un Villingen ficherait le camp comme un lâche... Cela ne sera pas... Par les batailles de mon aïeul!»
Cette furieuse exclamation vibra si fort, soulignée par le bruit d’une chaise plantée en terre, que le vieux Denis accourut tout effaré.
—«Tiens, mon vieux,» dit Gilbert, «tu vas me faire une commission. Attends... J’écris trois lignes, et tu les porteras où je te dirai.»
Il griffonna le billet suivant:
«Ma petite Bertrande,
«Tu viens de me rendre un fameux service. Tu viens de m’empêcher d’agir en pleutre.
«De ce soir seulement, je comprends quelle vaillante créature tu es.
«Je t’aime mieux que je ne croyais, Bertrande, et je tiens à te le dire.
«A bientôt.
«Embrasse Claudinet pour moi.
«Ton
«Gilbert.»
Lettre brève. Mais que de choses en ces courtes phrases! Celle qui les reçut ne s’y trompa pas. Elle en pleura d’ivresse et d’espérance.
Dès le lendemain, Gairlance de Villingen faisait face à ses embarras effrayants, comme un cerf forcé qui se retourne contre la meute.
Il envisagea les quelques rares moyens de gagner de l’argent offerts à un homme dont toutes les facultés n’ont été exercées qu’en vue du«chic», dans la vie sportive et mondaine. L’automobilisme le tenta, par la réclame et la hardiesse. Son nom en vedette dans des courses serait une bonne fortune pour une société de fabricants. Et son intrépidité bien connue leur garantirait plus d’une victoire. Le danger des épreuves ennoblit l’entreprise mercantile. Et, d’ailleurs, l’engouement de la mode, acclamant les héros de la vitesse, ne distingue pas l’amateur du professionnel. Saurait-on s’il courait par intérêt ou par plaisir? Puis, que lui importait, maintenant? Pour avoir été trop soucieux de l’opinion, pour avoir trop souffert de son brusque dédain, une rage le prenait de la braver.
Peu de temps après, le prince de Villingen, courtier d’affaires pour la Société des Automobiles du Nord, vainqueur de la course Bruxelles-Dantzig, champion du monde pour le record de l’heure, commençait à penser qu’il aurait eu le plus grand tort d’abandonner une existence féconde encore en émotions amusantes et en ressources. Sa nouvelle carrière et les fréquentations qui en résultaient n’étant pas faites pour le guérir de la passion du jeu, il risquait parfois ses gains sur les hippodromes ou au baccara. Mais la chance le favorisait. Événement incroyable pour lui: il payait ses dettes.
Puis, autre chose contribuait à le réconcilier avec son sort. Ses malheurs lui avaient fait goûter le prix d’une véritable tendresse. Il s’attachait à Bertrande. Et, plus qu’il ne voulait l’avouer, le petit Claude lui tenait au cœur. Il les avait rapprochés de lui, en installant dans un gentil logement de la rue du Rocher l’ouvrièreen dentelles. La jeune femme réussissait de son côté. Elle parvenait maintenant à vendre presque à leur prix les guipures admirables que ses doigts de fée exécutaient.
Gilbert lui disait:
—«Il faudra bien pourtant qu’un jour tu finisses par m’aimer assez pour accepter tout de moi.»
A ceci, elle souriait sans répondre. Et quand il ajoutait:
—«Que dois-je donc faire pour obtenir cela de ma petite obstinée?»
Elle ne lui disait plus comme au début de leur idylle:
—«Quand je serai ta femme.»
Car elle avait mesuré la folie de ce rêve. Même diminué socialement, un prince de Villingen ne pouvait épouser une pauvre fille comme elle. Le lui eût-il proposé, aujourd’hui qu’elle connaissait mieux la vie, peut-être l’en eût-elle, au contraire, empêché, par dévouement. Mais il n’en était pas question. Aucun projet, même de vie commune, n’avait été entrevu par les amants. Gilbert gardait son indépendance et Bertrande sa réserve, au point que la jeune Bretonne n’était pas seulement venue encore rue Cambacérès, quand, un matin, elle y fut appelée par un télégramme du prince, qui se déclarait très malade.
L’accueil du vieux Denis la rassura un peu. Mais, au chevet de Gilbert, son cœur se serra.
Le jeune homme avait une fièvre violente, la figure empourprée, la voix éteinte, et, par moment, il toussait, avec des contorsions de souffrance, comme si cette toux avait déchiré toutesles fibres de sa poitrine. Il avait attrapé une pneumonie en conduisant une machine à toute vitesse, contre un vent glacial, s’étant peu couvert, sous prétexte qu’on se trouvait au commencement de juin.
—«Un juin qui ressemble à février,» observa Bertrande.
Toutefois elle n’était pas la femme des récriminations inutiles. Le malade les eût mal supportées, d’ailleurs. Absolument inaccoutumé aux misères physiques, ce garçon intrépide, duelliste plein de sang-froid, chauffeur audacieux, geignait comme un enfant. Il consternait Bertrande en l’assurant qu’il se sentait perdu, s’effarant si elle avait l’air de le croire, et déclarant qu’elle manquait de cœur lorsque, pour le rassurer, elle niait le danger en riant.
Petites épreuves que toutes les femmes connaissent, qui ont soigné un cher malade du sexe fort. Et toutes les femmes s’en tirent, et toutes y trouvent un tendre plaisir si l’inquiétude ne s’en mêle pas trop.
Quand Bertrande eut entendu le docteur lui déclarer que tout dépendait de ses soins, à elle, que, les prescriptions observées, les vésicatoires subis, les imprudences évitées, il répondait de la vie du prince, elle se sentit soulevée d’une allègre confiance.
La tâche ne fut pas commode. Mais elle l’accomplit avec une autorité qui stupéfiait Gilbert lui-même. Quand il refusait les cruels vésicatoires, avec des nervosités presque méchantes, et des: «Laisse-moi tranquille! Je ne veux pas. Eh bien, je mourrai. Je m’en fiche!» sa garde-maladeavait une façon de lui dire—si douce, mais si ferme:
—«Tu m’obéiras, mon aimé. Je ne suis plus ta Bertrande soumise. Je sais vouloir, parce qu’il s’agit de ta guérison.»
Elle ajoutait gaîment:
—«Ton grand-père, le maréchal, aurait résisté à Napoléon lui-même pour sauver son empereur.»
Il jurait, grommelait, se soumettait. Puis, dans ses moments d’accalmie, il observait, d’un œil languissant, mais intéressé, les allées et venues dans la chambre de cette jolie créature, à qui l’ardeur de son dévouement prêtait une dignité imprévue, une assurance pleine de grâce.
«Est-ce bien la petite paysanne que j’ai amenée de sa province il y a deux ans?» songeait-il. «Ma parole, elle a l’air d’une dame. Elle sait même donner des ordres, avec la formule et le ton justes, ce qui est la pierre de touche de la distinction.»
Il s’étonnait de lui découvrir un charme nouveau. Mais il s’étonnait moins d’être délicieusement enveloppé de sa sollicitude amoureuse. Il s’y habituait. Symptôme grave. Les biens devenus si essentiels à l’âme ou au corps qu’on ne se conçoit plus sans eux, cessent d’être appréciables, sinon en imaginant l’effroyable douleur de leur perte.
Un jour, comme Gilbert se sentait mieux, il dit brusquement à Bertrande:
—«Et le petit?... Qu’est-il devenu pendant toute cette semaine, où tu ne m’as presque pas quitté?
—Claudinet?» s’écria-t-elle, radieuse de cette question. «Je l’ai confié à quelqu’un de très sûr, à une voisine de mon ancien logement, qu’il connaît bien et dont il est adoré.
—Ton ancien logement?... à Clichy?
—Oui.
—C’est loin, ça. Où trouves-tu le temps d’aller le voir?
—Cette personne me l’a amené une fois, rue du Rocher.
—Une fois? En huit jours?
—Je l’ai embrassé. J’ai vu qu’il se portait bien.
—Jamais tu ne t’étais séparée de lui?» reprit Gilbert.
—«Jamais.»
Le prince resta un moment rêveur, puis il murmura:
—«Viens ici, près de moi, Bertrande.»
Elle s’approcha. Il lui prit la main et y mit un lent baiser.
—«Tu es bonne.
—Bonne?... Oh! je n’en sais rien. Je ne crois pas. Je t’aime, voilà tout.»
Il regarda ce beau visage souriant, pétri d’énergie tranquille.
—«Est-ce que c’est contagieux, ce que j’ai?» demanda-t-il encore.
—«Ce que tu avais,» corrigea-t-elle. «Car le mal est dompté. Tu es en pleine convalescence.
—Mais enfin, est-ce que ça s’attrape?»
Elle secoua négativement la tête.
—«Tu en es certaine?
—Bien sûr. Tu n’as eu qu’une pneumonie simple, nullement infectieuse.
—Alors,» dit-il en lui lâchant la main, «mets ton chapeau, va chercher notre fils.»
Saisie, elle resta muette, comme pétrifiée.
—«Tu n’entends pas, mignonne? Va le chercher, ce gamin. Tu dois trop souffrir en le sachant dans des mains étrangères.»
Bertrande pâlissait d’émotion. «Notre fils.» Le mot lui tintait encore aux oreilles. Elle balbutia:
—«Tu ne veux pas dire que je l’amène... ici... dans cet appartement?...»
Gilbert éclata de rire:
—«Pourquoi pas?... Mais si!... dans cet appartement... dans cette chambre... tiens, là sur mon lit. Nous le ferons jouer. Ce sera gentil. Ça raccourcira cette ennuyeuse convalescence.»
Alors il y eut une minute folle. Bertrande tomba à genoux en pleurant, puis elle se releva pour sauter de joie, puis elle embrassa Gilbert en bégayant des remerciements absurdes et délicieux, puis elle partit comme une flèche, bouscula le vieux Denis tout en épinglant de travers son chapeau:
—«Denis, Denis, je vais chercher mon petit Claude. C’est votre maître qui le demande... Comprenez-vous?...»
L’ancien serviteur leva les bras au ciel, ferma la porte derrière la jeune femme, et, se recomposant un maintien, entra pour mettre une bûche dans la cheminée de son maître.
Le prince, appuyé sur ses oreillers, rencontra le regard du vieillard. Ni l’un ni l’autre ne parla.Denis fourgonna le bois, secoua les cendres, et, méthodiquement, ajusta le nouveau rondin.
—«L’été ne se décide pas à venir, eh! mon vieux?» dit enfin Gilbert.
—«Non, monsieur. Je n’ai jamais fait de feu si tard dans la saison. Il est vrai que Monsieur est malade.
—Oh! puis... pour ce qu’il vaut, ton feu!... Elle ne va jamais prendre, cette bûche. Tu as remis des cendres dessus.
—Elle se consumera tout doucement.
—J’aimerais mieux la voir flamber. Ajoute du petit bois.
—Monsieur m’excusera... Mais... il faut penser... Pour un enfant... trop de chaleur, ça ne vaudrait rien.»
Il y eut un court silence. Le vieux domestique se tenait debout au milieu de la chambre, le petit balai à feu dans une main.
—«Tu as raison, Denis,» dit le prince en se renversant sur ses oreillers.
Et il se mit à rêver, les yeux au plafond.
Huit jours plus tard, s’il y avait un maître dans l’appartement de garçon, rue Cambacérès, peut-être n’était-ce pas le locataire au nom duquel se rédigeaient les quittances, mais le petit gaillard nouvellement introduit dans la place, et à qui le prince de Villingen ne cédait pas avec moins de docilité que le vieux Denis lui-même.
—«Moi qui me figurais détester les enfants,» disait en riant Gilbert.
—«C’est qu’ils ne sont pas tous comme celui-ci,» ripostait vivement le valet de chambre.
—«Vous allez me le gâter,» soupirait Bertrande. «Qu’en ferai-je ensuite, pendant que je travaillerai à ma dentelle, et que personne ne s’occupera de lui?»
Une fois, comme elle répétait encore, moitié fâchée, moitié ravie:
—«Qu’en ferai-je, lorsque je serai rentrée chez moi?
—N’es-tu pas ici chez toi?» demanda Gilbert.
Il avait maintenant des mots de ce genre, significatifs, mais imprécis, qu’elle ne relevait pas, par crainte d’en faire évanouir l’intention encore vague. Serait-ce possible qu’il en coûtât au jeune homme de se séparer d’elle et de leur fils, maintenant que sa santé était revenue? Envisageait-il la possibilité de rendre durable cette expérience de la vie de famille, qui semblait si naturelle, si douce, au point que tous les quatre, en y comprenant Denis, ne se représentaient pas que les choses pussent être de nouveau comme avant.
Claudinet, qui trottait partout sur ses petits chaussons patauds, babillait à présent, et, joli comme il était, avec un gentil caractère et la fraîcheur de son rire, offrait bien tout ce que l’enfance peut présenter de séduisant, à l’âge où sa séduction est le plus irrésistible. L’orgueil faisait sourire Villingen quand il regardait ce petit être adorablement doué, et qu’il songeait:
«C’est mon fils. Il a dans les veines le sang de l’illustre maréchal, mon aïeul. N’y a pas à dire... C’est un de nous.»
Et comme, une fois, l’enfant, à force d’entendre sa mère prononcer le nom de Gilbert,s’avisait d’appeler celui-ci «Zibert...»
—«Veux-tu dire «papa», petit bandit!» s’écria le jeune homme, en une explosion plaisante et émue, comme si, dans son cœur, eût croulé le dernier rempart de ses résistances mauvaises.
Que serait-il advenu de cette situation? Le prince lui-même le prévoyait-il clairement? Il laissait passer les jours, se plaignant encore d’une toux qu’on n’entendait guère, et d’un point de côté qu’il oubliait quand il caracolait avec le bébé sur ses épaules, incertain de ce qu’il voulait, et, peut-être, reculant l’heure de s’interroger. La question se posa pour lui tout autrement qu’il ne l’aurait imaginé.
Un matin, décidé à reprendre ses occupations, il laissa Bertrande et Claude rue Cambacérès, pour se rendre au siège de la Société des Automobiles du Nord.
L’établissement étant à Levallois-Perret, il s’en alla prendre, à la place Saint-Augustin, un des tramways qui remontent le boulevard Malesherbes. Pour abréger le trajet par la lecture, il acheta un journal. Distraitement, il le déploya. Puis il tressaillit, d’une stupeur qui ne manqua pas de croître à mesure qu’il parcourait les lignes. Voici ce qu’il lisait en première page:
Révélations extraordinaires.—Une rivalité de femmes.—La belle Rosalinde et la Môme-Cervelas.—Ce que peut la corde de pendu.
Sous ce titre à sensation, le récit suivait:
«Hier soir, dans un cabaret de Montmartre,deux femmes légères étaient attablées avec des amis de rencontre.
«Ces dames jouissent de quelque notoriété parmi le monde spécial de la Butte, l’une sous le nom romanesque de Rosalinde, l’autre sous le sobriquet moins poétique de la Môme-Cervelas.
«La première affirmait sa croyance dans l’efficacité de la corde de pendu, et prétendait n’avoir eu de la chance que depuis qu’elle en portait un morceau sur elle. Comme on la taquinait sur sa superstition, elle s’anima, raconta que le seul homme qui eût touché son cœur était apparu dans son existence le jour même où l’un de ses voisins se pendait. Elle avait gardé un souvenir inoubliable de l’un, et un morceau de la corde de l’autre.
«A force de questions, la Môme-Cervelas obtint la description du galant et l’exhibition du fétiche. Mais dès qu’elle sut ce qu’elle voulait apprendre, et qu’elle eut vu ce qu’elle voulait voir, la Môme entra dans une indescriptible fureur, invectiva Rosalinde, voulut sauter sur celle-ci, et, retenue par ses compagnons, finit par lancer au visage de son ennemie une lourde soucoupe, qui blessa l’autre femme assez sérieusement pour causer une syncope.
«Cette scène attira des curieux, puis des agents. L’intervention de ces derniers se produisit à point pour qu’ils pussent recueillir, de l’enragée Môme-Cervelas, des révélations dont l’importance n’échappa à aucun des spectateurs.»
—«Ah! c’est comme ça!» hurla-t-elle.«C’est pour cette rien du tout que mon petit homme m’a plantée là!... Eh bien, elle ne le gardera pas longtemps, parce que j’ai de quoi lui faire couper le cou, à son amoureux!... Ah! il lui fournit de la corde de pendu... Je l’ai bien reconnue, la corde. C’est une cordelière qu’Arthur m’a chipée. Y a même encore après des brins du fil avec quoi elle avait été cousue autour d’un édredon. Oui, du fil plus foncé. Je m’étais doutée de l’affaire, quand j’ai lu sur le journal que l’Escaldas avait été pendu avec une cordelière bleue. D’autant que ce gredin d’Arthur m’a presque avoué la chose, quand il m’a donné deux cents francs pour clore mon bec, et qu’il m’a menacée de me «suicider», moi aussi, dans le cas où je parlerais. Mais je m’en moque! Je n’ai plus goût à la vie depuis qu’Arthur m’a quittée. Et c’est pour ce morceau-là, pour cette casserole!... Oui, ma fille, tu peux tourner de l’œil,» ajouta la furie, en s’adressant à Rosalinde sans connaissance, «Je t’en ferai voir d’autres, où tu auras plus de raison de t’évanouir.»
«Comme la Môme-Cervelas reprenait haleine, elle fut appréhendée par les gardiens de la paix.
—«Où me menez-vous?» demanda-t-elle.
—«Au poste.»
«A ce mot, elle écuma positivement.
—«Au poste! Moi!... Mais, portez-y donc plutôt cette rien-du-tout,» s’écria-t-elle en désignant Rosalinde par un terme plus pittoresque. «Elle doit être complice de l’assassinat. Vous savez bien?... Escaldas, le type qui s’était soi-disantpendu... Il demeurait dans sa maison, rue Lévis. Et je vous réponds bien que c’est pas lui qui m’avait emprunté ma cordelière bleue pour se serrer à lui-même le sifflet.»
«Ces paroles significatives ont été confirmées par la Môme-Cervelas devant le commissaire de police. Nous n’avons pas à en présumer la véracité ni à en souligner l’importance. On se rappelle le suicide d’Escaldas, le Bolivien qui prétendait tenir la clef d’une affaire retentissante, et non tout à fait encore éclaircie. La découverte que ce soi-disant suicide aurait été un assassinat, rouvrirait le champ à toutes les hypothèses. L’ami de la Môme-Cervelas, Arthur Sornières, dit le «Beau Rouquin» ou le «Baladeur», est un individu de la pire espèce, capable de toutes les besognes, et qui n’aurait certainement pas agi pour son compte. Aussitôt après la mort d’Escaldas, il disparut, muni, assure-t-on, d’une somme considérable. D’où aurait-il tenu cet argent, sinon de ceux qui avaient intérêt à supprimer le Bolivien? On est à la recherche de ce dangereux personnage, qui, à plusieurs reprises, a passé par le service anthropométrique. Si la police met la main sur lui, on peut s’attendre à du nouveau, et non du moins extraordinaire.
«Ajoutons que le greffe du Parquet conserve toujours la cordelière,—bleue, en effet,—qui fut l’instrument de mort d’Escaldas. Le morceau que possède la fille Rosalinde doit être le débris resté après le clou quand on coupa la corde.»
Le prince de Villingen lut jusqu’au bout celong fait divers. Lorsqu’il eut achevé, il leva de dessus son journal un visage si pâle, des yeux si remplis d’égarement, que ses voisins de tramway s’en inquiétèrent. Ils crurent décidément avoir frôlé un fou, quand ils l’entendirent murmurer: «Où suis-je?...» et qu’ils le virent bondir hors de la voiture, à l’aspect des proches fortifications.
Sans se figurer l’effet qu’il venait de produire, Gilbert se lança sur le boulevard Malesherbes, courut à une station de fiacres, et, sautant dans le premier qu’il atteignit, cria au cocher:
—«Rue de Verneuil... A la course... Le plus vite possible!»
Depuis plusieurs mois, depuis sa rencontre avec Françoise, chez Bertrande, le prince n’avait revu ni Marc de Plesguen ni sa fille. Il pensait, en se présentant chez eux, ne pas courir le risque d’imposer sa présence à celle qui, longtemps, s’était considérée comme sa fiancée, qui l’aimait toujours, peut-être. Malgré l’émotion qui le jetait hors de lui, le jeune homme n’eût pas accompli une démarche déplacée, presque cruelle pour la triste enfant. Mais il savait que celle-ci avait pris le voile, et la supposait dans son cloître. Les circonstances donnèrent un démenti à ses prévisions.
Lorsqu’il sonna à l’appartement, la bonne qui vint ouvrir, s’écria:
—«Oh! c’est vous, monsieur! Comme il y a longtemps qu’on ne vous a vu! Vous arrivez à temps. Notre pauvre Monsieur est bien bas.»
Cette femme, qui avait la familiarité coutumière aux serviteurs dans les intérieurs médiocreset désorganisés, et qui menait la maison depuis le départ de Françoise, crut devoir accueillir avec empressement un ami de ses maîtres, naguère encore si intime, et dont elle n’avait pas compris la soudaine disparition. Avant même que le jeune homme lui eût posé la moindre question, bouleversé comme il était, et saisi en outre par cette allusion à une maladie dont il n’avait pas la moindre idée, la domestique ouvrait la porte du salon, et, faisant signe au visiteur de s’avancer doucement, l’introduisit de la sorte sans l’avoir annoncé.
Villingen, suivant la muette indication, entra presque sans bruit, et demeura cloué près du seuil. Ce qu’il voyait lui causait assez d’émotion pour que cette émotion lui fût sensible, même dans le trouble extraordinaire qu’il apportait ici.
Près d’une fenêtre, Marc de Plesguen, assis au fond d’une bergère, les jambes entourées de couvertures, montrait un visage qui semblait déjà celui d’un mort. Cette face maigre avait pu maigrir davantage. Le menton, habituellement rasé, maintenant envahi de poils blancs, courts et hérissés, aggravait de son désordre la lugubre transformation. Les yeux à demi-éteints, rapetissés, se perdaient sous les paupières, dans la profonde cavité des orbites.
Mais, plus encore que cette évidente agonie, ce qui contractait le cœur de Gilbert, c’était la présence auprès du moribond d’une jeune religieuse, qu’il reconnut tout de suite. Françoise était là, sous la robe bleu sombre, le pectoral blanc et la cornette des Géraldines. Son ordre n’étant pas un ordre cloîtré, mais au contraireune congrégation de charité extérieure et active, elle avait reçu la permission de soigner son père.
Tout occupée de celui-ci, elle tournait le dos à la porte, et ne s’aperçut d’une présence étrangère qu’à l’expression terrible apparue tout à coup sur les traits de M. de Plesguen. Le vieillard étendit le bras avec un geste qui congédiait. Il fit même un effort pour se lever, mais n’y parvint pas. Une flamme brûlait dans ses prunelles à demi-mortes.
Sa fille, alarmée, se retourna.
A l’aspect de celui qui avait été son fiancé terrestre, la pauvre petite épouse du Christ devint aussi blanche que les linges dont s’encadrait étroitement sa mince figure. Mais, tout de suite, elle se dressa, volontaire, vaillante et digne, d’une triple dignité: féminine, aristocratique et religieuse. Sans un signe, sans un mot, elle indiquait tout autant que son père une surprise scandalisée, devant laquelle le visiteur n’avait qu’à battre en retraite.
—«Pardonnez-moi...» s’écria Villingen de la voix la plus humble et sans faire un pas en avant. «Mais j’ai voulu vous saluer le premier de votre vrai titre, marquis de Valcor. Lisez ce journal. La vérité éclate enfin. Escaldas ne s’était pas suicidé. On l’avait pendu. On l’avait supprimé... Comprenez-vous?»
Certes, il avait compris, le malheureux qui s’éteignait là, dans ce fauteuil, tué par la honte d’avoir fait sienne une cause abominable, d’avoir été le jouet de faussaires et d’escrocs. Serait-elle possible, la nouvelle inouïe qui lui rendait l’honneur,qui allait lui permettre de s’étendre le front redressé, dans son cercueil? Déjà, il le relevait, ce front. Un éclair de vie anima sa figure cadavérique, une force passagère galvanisa son long buste, affaissé sous le plaid. Il saisit une main de sa fille, y crispa ses doigts où l’on voyait jouer les os, et murmura, d’une voix rauque:
—«Prends ce journal, Françoise... apporte-moi ce journal!»
La jeune religieuse s’approcha de Gilbert. Malgré tous ses efforts pour garder son apparence de marbre, une teinte rose envahit ses joues, entre les voiles austères, quand elle toucha presque la main de celui qu’elle avait aimé.
—«Voici... ma Sœur,» dit-il en lui remettant la feuille.
A l’accent de ce mot, indiciblement respectueux et ému, elle leva sur le jeune homme des yeux qui pardonnaient.
Cependant M. de Plesguen voulut lire lui-même le fait divers.
—«Asseyez-vous, monsieur,» avait-il dit au prince, de cette même voix lointaine où frémissaient déjà des échos de sépulcre.
Sa fille, soutenant devant ses yeux le journal, suivait du regard les lignes, que le vieillard parcourait à travers un binocle, mal retenu par le nez aminci, et dont la chute interrompit par deux fois la lecture.
Quand tout fut dévoré jusqu’au dernier mot, Marc de Plesguen leva un visage plaqué de fièvre, où fulguraient deux prunelles ravivées.
—«Je vivrai...» râla-t-il, «je vivrai... jusqu’à ce que ce bandit...»
La phrase s’étouffa dans le gosier haletant. Le buste grêle retomba contre les oreillers, tandis que l’animation de la physionomie disparaissait peu à peu.
—«Oui, mon père... oui, mon père,» répétait Françoise. «Vous vivrez, pour voir s’accomplir la justice de Dieu.»
Gilbert, que tous deux paraissaient oublier, se leva et dit avec douceur:
—«Voulez-vous me permettre de vous tenir au courant? Je n’aurai pas la hardiesse de revenir, mais je puis vous envoyer...
—Pourquoi ne reviendriez-vous pas, monsieur?» fit Mllede Plesguen. «Mon père ne peut plus voir en vous qu’une victime, comme lui, des mêmes ennemis. Vous étiez dans le vrai. Il ne peut plus vous accuser de l’avoir conduit à l’abîme.»
En parlant, elle regarda M. de Plesguen, qui, de la tête, approuva faiblement, avec un geste vague, comme pour s’excuser du rude accueil de tout à l’heure.
—«Quant à moi,» reprit la jeune religieuse, «je suis l’épouse du Seigneur, et je vous considère comme le mari de Bertrande...
—Le mari de Bertrande!...» s’écria Villingen. «Ah! que ne le suis-je, en effet!»
Cette singulière exclamation jeta Françoise dans une surprise muette.
—«Ma Sœur, plaignez-moi,» reprit le jeune homme. «Vous êtes vengée. Il n’y a pas de bonheur pour moi en ce monde.
—Regardez cet habit, regardez cette croix,» dit-elle en touchant sa jupe de laine, puis sonrosaire. «Et ne parlez pas d’une vengeance dont le désir est si loin de mon cœur.»
Ils se turent tous deux.
Gilbert, cependant, ne se retirait pas. Il semblait avoir besoin de se confier à cette âme si merveilleusement apaisée, adoucie. Mais il jeta un coup d’œil vers M. de Plesguen.
Le vieillard paraissait ne plus rien voir, ne plus rien entendre. Enfoncé dans un engourdissement qui n’était pas le sommeil, mais le ralentissement d’une vitalité d’autant plus épuisée par un récent effort, il perdait jusqu’à la conscience de ce qui l’avait si profondément remué tout à l’heure.
—«Vous pouvez parler,» dit Françoise avec un triste hochement de tête. «Il est déjà loin de nous, mon pauvre père. Ce que nous dirons ne l’agitera plus, hélas!»
Elle s’écarta pourtant du malade, et, désignant un siège à Villingen, s’assit elle-même.
—«Gilbert,» reprit-elle, «je ne vous ai jamais maudit, même avant d’avoir enchaîné mon cœur et dompté mon orgueil. Désormais, je vous bénirai pour le mouvement qui vous a fait vous élancer ici ce matin. Oui, je prierai Dieu qu’il vous rende en multiple joie la suprême satisfaction apportée par vous à mon père mourant.
—Cette satisfaction, ne la partagez-vous pas?» demanda-t-il.
—«Les choses de la terre ne me concernent plus.
—Que deviendra le domaine de Valcor si vous en êtes reconnue l’héritière?
—Ce sera le bien des pauvres,» dit Mllede Plesguen. «Mais nous n’en sommes pas là,» ajouta-t-elle avec un sourire de doute.
—«Je vous demande pardon, ma Sœur. Nous en sommes là. Tout s’éclaire. Escaldas assassiné... Songez donc!... Ah! plût au Ciel que nous ne soyons pas, en effet, si près du dénouement.
—Eh quoi!» s’écria celle qu’on appelait maintenant en religion Sœur Séraphine, et qui retrouva pendant une seconde un peu de sa personne ancienne dans un mouvement d’amertume, «ne souhaitez-vous plus le triomphe de la vérité, de la justice, depuis que votre intérêt ne s’y rattache plus?...
—Mon intérêt s’y rattache trop,» murmura Gilbert.
Puis, sans attendre qu’elle le questionnât de nouveau, il s’écria vivement:
—«Ah! ma Sœur... vous que j’appelle ainsi maintenant, et à qui j’ai fait tant de mal!... Ne croyez pas qu’il n’y ait en moi rien que de l’égoïsme, de la lâcheté, une avidité ignoble. J’ai été léger surtout. Je ne pensais pas agir déloyalement par l’espèce de contrat qui m’engageait à vous. D’un côté, il y avait mon nom, et toute l’énergie déployée pour vous faire restituer votre héritage, de l’autre côté, il y avait cet héritage même, que vous m’apportiez en m’accordant votre main.
—Il y avait autre chose,» dit la jeune fille. «Et cet autre chose, vous l’avez trahi, par une trahison double puisque vous séduisiez la malheureuse Bertrande.
—C’est vrai... c’est vrai,» reprit vivement leprince. «Et je n’invoquerai pour excuse ni l’indulgence de la morale mondaine à l’égard des passions masculines, ni même la franchise avec laquelle je vous ai avoué dès le début que mes sentiments ne répondaient point aux vôtres. Certes, j’ai été coupable. Mais, ma Sœur, je ne puis reconnaître en moi-même une bassesse qui n’existait pas. J’avais foi en votre droit, je m’imaginais vous rendre un service égal aux exigences de mon ambition.»
—«Soit!» interrompit Françoise. «A quoi bon remuer ces tristes souvenirs? Je ne vous accuse ni ne vous condamne. Que voulez-vous de moi?
—Votre pitié,» répliqua-t-il. «Le châtiment, que vous ne me souhaitez pas, m’atteint. Ce que j’avais de meilleur en moi s’est éveillé juste à temps pour l’expiation. Depuis quelques mois, je sais ce qu’est la lutte pour la vie, ce qu’elle a de sain, de purifiant, les satisfactions qu’elle laisse. Depuis quelques jours, je sais ce qu’est la famille, la douceur d’un foyer, la présence d’une femme, d’un enfant, qui vous aiment, qui attendent de vous leur bonheur...»
La voix de Villingen trembla un peu. Il ajouta plus bas:
—«Enfin, je sais ce que c’est que d’aimer.»
Une souffrance furtive crispa les traits de Sœur Séraphine. Mais elle prononça, calme en apparence, les doigts étreignant le petit crucifix de son rosaire, comme pour en tirer une force:
—«Je vous l’avais prédit, Gilbert. J’en suis sincèrement heureuse. Épousez-donc Bertrande, et reconnaissez votre enfant.
—Ce matin, j’y songeais,» dit-il.
—«Ce matin...» répéta-t-elle étonnée. «Et maintenant?...
—Maintenant,» s’écria Gilbert, «il est trop tard. L’Affaire Valcor est rouverte, par la nouvelle extraordinaire qui remplit les journaux. Dès demain, l’assassinat d’Escaldas, prouvé sans doute, acculera l’imposteur à une catastrophe, qui, cette fois, sera définitive. Or, cet imposteur, qui est-ce? Bertrand Gaël, le père de Bertrande. A celle-ci reviendront les millions de cette Valcorie, qui, en dépit de ce nom, est bien l’œuvre industrielle du bandit génial. S’il ne l’a pas fondée, il l’a dirigée, étendue, développée depuis vingt ans. Rien ne peut lui ôter cela. Les biens patrimoniaux du marquisat vous seront attribués. Vous les consacrerez à la charité, m’avez-vous dit. Soit!... Mais le reste... mais la colossale fortune?... Comprenez-vous?... Moi, prince de Villingen, je pouvais, sans m’avilir, épouser l’héritière de Valcor, surtout quand cette héritière était, avant les vœux éternels prononcés, la noble Françoise de Plesguen. Je pouvais hier encore faire mon devoir, en donnant mon nom à la mère de mon enfant, à l’honnête et pauvre créature que j’ai séduite. Mais je ne puis dire à Bertrande «Sois ma femme,» quand le monde entier, et elle-même, et moi peut-être, traduiront cette parole en une impulsion si vile, que, aux pires heures de mon existence, je n’en aurais pas été capable.
—Comment, vous, peut-être?...» interrogea Françoise. «Vous auriez, du moins, votre conscience pour vous.
—En suis-je si assuré que cela?» riposta le jeune homme. «Voyons-nous toujours clair au fond de nous? Mon intention n’était pas formelle. La pensée de ce mariage s’insinuait seulement en moi. La vie commune me tentait. Elle existe en fait, depuis que Bertrande est venue s’asseoir à mon chevet de malade. Elle m’a sauvé, peut-être. Les derniers jours furent si doux, avec cet enfant entre nous deux! Je les eusse prolongés. Nous serions restés ensemble. La situation se serait régularisée plus tard. Voilà... Voilà la vérité de ce qui se passait en moi. Puis, j’ai ouvert ce journal. J’ai lu ce fait divers. Les conséquences me sont apparues. Je me suis dit: «Jamais, maintenant... Jamais!... Bertrande, riche... effroyablement riche... C’est mon rêve qui s’effondre dans la boue!» Alors, et seulement à ma souffrance, j’ai découvert ce qu’il y avait de changé en moi. Ce rêve, je l’avais donc vraiment entrevu. Déjà il me tenait au cœur. Toutefois, je me demande, avec la méfiance et le dégoût de mon ancien moi-même, si la lueur de l’or ne l’a pas fait surgir tout à coup. Et, enfin, je suis très malheureux... Comprenez-vous?»
Françoise avait écouté dans un silence rêveur. Quand Villingen se tut, elle demeura encore un instant pensive. Puis elle se leva, pour s’approcher de son père, dont l’immobilité l’inquiétait. Elle toucha les mains du vieillard,—la température en était à peu près normale,—écouta sa respiration, qu’elle jugea régulière, mais inclina vainement son visage vers le regard terni, qui n’exprima pas s’il la voyait. Avec un soupir, elle revint à Gilbert.
Celui-ci se tenait debout, prêt à se retirer.
—«Vous m’excuserez,» balbutia-t-il. «Je ne vous aurais pas entretenue si longuement de moi-même... Mais ma détresse est une réparation pour vous. Je vous en devais l’aveu.»
Elle lui répondit froidement:
—«Votre confidence ne m’a pas été importune. Mais elle était encore moins nécessaire. Comment compatirais-je à vos peines? Je ne les conçois pas. Voyez mon pauvre père: au bord de l’éternité, il ne communique plus qu’à peine avec le monde des vivants. Je suis ainsi, sous mon habit de nonne. Sans doute, l’orgueil d’un Villingen doit être une chose fort précieuse. Mais ses tardives subtilités m’échappent. Où règne l’amour, qu’importe le reste? Bertrande vous aime, et vous lui rendez aujourd’hui une tendresse égale. Je ne saurais vous plaindre, ni l’un ni l’autre.»
Ce qu’il y avait, sous ces paroles, sous ce ton détaché, sous la rigidité toute monacale où s’enfermait l’âme déçue, Gilbert le devina, mais trop tard. Il saisit ce qu’avait eu de douloureux, pour celle qui saignait toujours des sentiments qu’elle prétendait morts, certaines des phrases qu’il venait de prononcer, surtout avec l’ardeur qu’il y avait mise. En demander pardon eût été aggraver le mal. Il n’avait plus qu’à dire adieu, ce qu’il fit avec une émotion et un respect dont la Sœur Séraphine garda l’impression comme le dernier souvenir de sa vie profane.
En la quittant, Gilbert de Villingen éprouvait une nostalgie affreuse. Ce n’était pas précisément du remords, mais bien l’écœurement deson rôle. Cette navrante figure de femme, si ravagée de désespoir humain sous l’impassibilité voulue de la religieuse, entre ces linges serrés autour du visage comme des bandelettes de momie, le suivait de son déchirant regard. Ensuite il songeait à l’autre, à Bertrande, qu’il avait tant fait souffrir, et dont il ne pouvait plus effacer les larmes sans paraître former le plus vil calcul. Il se trouvait enfermé dans son égoïsme, dans ses mauvais désirs, au moment même où il en prenait conscience et souhaitait de s’en évader. Ah! que cela eût été bon de rejeter le poids du passé, d’accueillir les bouffées d’air pur qui lui dilataient la poitrine, de se reprendre à une vie plus saine, de se relever dans sa propre fierté, par une action généreuse!
«Que ne l’ai-je fait hier!» se disait-il. «Que n’ai-je pris Bertrande et Claude sur mon cœur, en les appelant «Ma femme... Mon fils...» Aujourd’hui, c’est trop tard.»
Tout en marchant rapidement par les rues, Gairlance jetait des regards exaspérés à tous les étalages de journaux, à ces flots de feuilles imprimées qui, sous tant de titres divers, se gonflaient sous le vent, palpitaient aux devantures, glissaient jusqu’aux trottoirs. Tous, tous, reproduisaient le fait divers à sensation. Rien au monde ne pouvait plus empêcher, s’il offrait d’épouser Bertrande, qu’il n’eût l’air, lui, prince de Villingen, de vendre son nom à la fille du bandit dont il avait jadis poursuivi la perte. Bertrande Gaël, et son héritage suspect, après Françoise de Plesguen, et son patrimoine restitué... Ce serait glisser du mariage d’intérêt àl’alliance d’ignominie... Quelle chute pour le petit-fils d’un héros!...
Il rentra rue Cambacérès.
Le vieux Firmin souriait de joie en le débarrassant de son par-dessus, parce que le petit Claude, caché derrière une tenture, venait de lui crier:
—«Dis pas... Coucou!...»
L’enfant bondit avec des éclats de rire hors de sa cachette, et courut, les bras ouverts, enchanté de répéter le mot qu’on lui avait permis: «Papa!... Papa!...»
Bertrande, radieuse, parut au seuil de la salle à manger, les mains encombrées d’argenterie, car elle dressait la table. Mais tout ce rayonnement s’éteignit devant la physionomie sombre de Gilbert.
Il souffrait, le malheureux, d’une souffrance qu’il n’aurait jamais imaginée ni prévue. Durant le déjeuner, il se crut près d’éclater en sanglots. Cependant, ce fut avec son sang-froid de duelliste sur le terrain, qu’ensuite il dit à celle qu’aujourd’hui, vraiment, il aimait:
—«Ma pauvre Bertrande, il faut nous séparer. Tu ne peux pas rester chez moi avec notre fils. Je n’ai pas mérité ce bonheur. Ta tendresse admirable me l’a fait souhaiter, je te le jure. Mais tu comprendras plus tard pourquoi je dois y renoncer. Il m’en coûte. Aime-moi assez pour ne pas me montrer ton chagrin. Va, pars! J’irai vous voir chez toi. Firmin va te chercher un fiacre.»
Elle devint très pâle, mais elle répondit simplement:
—«Je n’étais venue que pour te soigner, Gilbert. Depuis que tu es guéri, je m’attendais d’une minute à l’autre...
—Ne dis pas cela!» cria-t-il impétueusement. «Non, tu ne pouvais pas t’y attendre. Je ne m’y attendais pas moi-même... Ah! Bertrande... Claude et toi, vous m’aviez fait un nouveau cœur.
—Tu nous aimes?...» balbutia-t-elle, fondant en larmes.
—«Oui, je vous aime.
—Alors...» (et elle sourit tout en pleurant) «j’aurai du courage. D’ailleurs, même si tu avais voulu nous garder, c’est moi qui t’aurais demandé de partir. Tu es le prince de Villingen. Nous ne devons pas encombrer ta vie. Garde-nous ta tendresse.
—Quelle âme adorable tu as, Bertrande!» murmura-t-il en la serrant sur sa poitrine.
Il parvint à conserver sa fermeté apparente, même en embrassant le petit Claude. Mais quand il les eut vus partir, quand il entendit les roues du fiacre ébranler le silence de la calme rue, Gilbert s’enferma dans sa chambre, se laissa tomber sur un fauteuil, et pleura.