Une soirée d'hommes.
Plusieurs mois se sont écoulés depuis la fête de Saint-Cloud. L'hiver a ramené les bals, les soirées, le jeu; plaisirs plus dispendieux et moins sains que ceux que l'on prend sur une pelouse verdoyante ou sous l'ombrage d'un bois épais; mais s'il est des plaisirs pour tous les âges, il en faut aussi pour tous les goûts; il y a des gens qui passent leur vie, été comme hiver, à battre ces petits cartons inventés pour distraire le roi Charles VI, et ceux-là ne trouveraient aucun charme à un beau paysage, à l'aspect d'un soleil levant.
Victor et Dufour se voient toujours, mais moins souvent qu'en été. Victor Dalmer, maître de son temps, va beaucoup dans le monde, suit les bals, les soirées, les spectacles. Dufour, plus âgé et n'ayant rien à attendre de ses parents, travaille pour augmenter sa réputation, et économise pour grossir son revenu. Une amitié sincère le lie à Victor, et si leur manière de vivre les tient éloignés l'un de l'autre, ils n'en ont que plus de plaisir à se retrouver. Les personnes que l'on voit le plus souvent ne sont pas toujours celles qu'on aime le mieux.
A l'époque du carnaval, Victor va un matin trouver Dufour dans son atelier.
«—Eh bien! mon cher Dufour, qu'est-ce que nous faisons ce carnaval? nous amusons-nous?—Ma foi!... comme tu vois, je m'amuse à finir un petit tableau..... c'est une vue prise à Moret... au-dessus de Fontainbleau... près du moulin... je mettrai là de petites figures, un garçon qui gardera une vache... une jeune fille qui puisera de l'eau...—J'aimerais mieux voir deux amants s'embrasser.—C'est ça!... des polissonneries!... Je sais bien que tu aimerais mieux cela que des vaches. Tu es toujours libertin?...—Ah ça, veux-tu une fois quitter les études, ton atelier, tes palettes, et venir t'amuser?—Qu'est-ce qu'il y a donc?—Hier, Armand de Bréville est venu me voir.....—Ah! ce jeune homme de Saint-Cloud.....—Eh bien! est-il toujours passionné pour les plaisirs?—Plus que jamais!... Je ne l'ai pas vu souvent cet hiver, mais je sais qu'il a eu pour maîtresses les femmes les plus à la mode..... Il mène bien vite sa fortune...—D'autant plus que s'il n'a, comme tu m'as dit, que dix mille livres de rentes, il ne faut pas vouloir faire le sultan avec ça!...—Il a pris cabriolet!—Et son bel ami, ce beau monsieur qui commande si bien un dîner, qui débouche si élégamment le champagne..... M. Saint-Elme oudeSaint-Elme?—Il ne quitte pas Armand, ils sont inséparables... Mais venons au but de ma visite: Armand donne jeudi une soirée; en me priant d'y venir, il s'est souvenu de toi, il m'a dit que tu lui ferais grand plaisir en y venant aussi.—Eh bien! j'irai..... Au fait, ce jeune homme est fort poli, il ne m'a fait que des honnêtetés. Nous l'avons quitté un peu brusquement à Saint-Cloud, et je ne veux pas refuser son invitation... Ah ça, c'est bien vrai qu'il m'a invité... tu ne prends pas ça sous ton bonnet?—J'étais sûr que tu en douterais!..... tiens, voilà son invitation par écrit...—A la bonne heure, j'aime mieux cela; c'est plus dans les règles..... Est-ce un bal qu'il donne?—Non, une soirée d'hommes, sans façon; il y aura peut-être deux ou trois dames... mais pas des dames à cérémonies.—Tant mieux! car je ne suis pas habitué au grand monde, moi, je me suis concentré sur ma palette... je ne vais jamais en soirée... J'y aurai l'air gauche..... emprunté..... mais c'est égal... J'irai te prendre jeudi, à huit heures, n'est-ce pas?—C'est trop tôt!... à neuf heures et demie...—Si tard! c'est donc une nuit qu'on va passer?—Sans doute; à une soirée d'hommes, on passe toujours la nuit. D'où diable sors-tu donc?—Alors, il nous donnera à souper?—Sois tranquille, rien ne manquera, j'en suis persuadé.—C'est convenu, jeudi à neuf heures, je serai chez toi.»
A l'heure indiquée, Dufour se rend chez Victor qui n'a pas encore commencé sa toilette, et se dispose lentement à la faire.
«Tu m'avais dit que c'était une soirée sans façon, dit l'artiste, et tu t'habilles.—Je m'habille sans façon.... Tu vois bien que je vais en bottes. Je vois que tu ne seras pas prêt à dix heures et demie. Tu comptes me faire aller en soirée à onze heures; je te préviens que tu te trompes: j'irai me coucher, mais je n'irai pas chez ton jeune homme. Quand je suis en train de rire, de m'amuser, que l'heure se passe, ça m'est égal; mais je n'ai pas le courage d'aller chercher la plaisir quand je sens le sommeil qui me gagne, et il m'est arrivé, au moment d'aller à un bal qui commençait tard, de me fourrer dans mon lit, au lieu de mettre le pantalon collant et les bas de soie que j'avais sortis de l'amoire.—Calme-toi, tu n'iras pas te coucher; me voilà prêt. Un fiacre nous attend. Partons.»
Armand de Bréville occupe un logement fort élégant dans la rue du Mont-Blanc. Un domestique annonce ces messieurs. Dufour a déjà examiné l'antichambre et la salle à manger; il dit bas à Victor: «C'est un appartement complet ceci.... et pour un garçon.... Il va donc se marier?...»
Victor sourit et introduit son ami dans un joli salon de forme octogone et qu'éclairent des globes de verre dépoli suspendus au plafond. Il n'y a encore dans cette pièce que quelques jeunes gens qui causent en se reposant sur des fauteuils.
Armand sort d'une pièce voisine qui est également éclairée, et vient recevoir les nouveaux arrivés. Il serre la main de Victor et remercie très-gracieusement Dufour de s'être rendu à son invitation; puis, après avoir échangé quelques compliments, s'écrie: «Messieurs, vous êtes ici chez vous; faites ce qui vous plaira.» Après avoir dit ces mots, il retourne dans la pièce d'où il était sorti.
«Qu'est-ce qu'il va faire là-dedans?» demande le peintre à Victor.—«Je n'en sais rien... vas-y voir.... On peut circuler.—J'irai tout à l'heure... Et qu'est-ce que c'est que ces jeunes gens qui sont ici?....—Est-ce que je les connais plus que toi..... excepté deux ou trois que j'ai déjà rencontrés en soirée. Sais-tu, Dufour, que tu es bien original avec-tes questions?... Tu es terriblement curieux!—Ce n'est pas par curiosité, mais c'est pour m'instruire. C'est très-élégant ici... très-recherché même.... Mais ton jeune de Bréville est déjà bien changé!... Quel diable de métier a-t-il fait depuis cinq mois que je ne l'ai vu!.... Il est pâli, maigri... il a les yeux tout tirés.—Il a fait l'amour.—J'ai aussi fait l'amour quelquefois; mais ça ne me changeait pas comme cela!...—Tu n'en prenais qu'à ton aise, toi!—Je ne sais pas ce qu'il en a pris, lui! mais, s'il continue le même régime, il n'ira pas loin. C'est dommage, il est gentil ce jeune homme, et on voit qu'il a été bien élevé... Ah, j'entends parler haut... je reconnais la voix... C'est mon monsieur au pantalon de tricot... Peste! nous sommes superbes aujourd'hui!»
M. Saint-Elme entrait en ce moment dans le salon; sa mise était un négligé fort élégant. Cette fois, rien ne faisait disparate dans sa toilette, qui était de très-bon goût.
Après avoir salué la compagnie, comme on se salue entre hommes avec qui on est fort lié, Saint-Elme s'approche de Dufour, et lui sourit comme s'il était enchanté de le revoir.
«—C'est M. Dufour, avec qui j'ai eu l'avantage de dîner à Saint-Cloud?—Moi-même, monsieur.—Enchanté de me retrouver avec vous... Parbleu! j'étais hier dans une maison... chez un de nos premiers banquiers... il y avait plusieurs amateurs distingués en peinture... on a beaucoup parlé de vous, M. Dufour.—Bah! vraiment on a parlé de moi?...—De vous... de vos ouvrages, et avec tous les éloges que vous méritez. N'avez-vous pas exposé au dernier salon un petit tableau?....—J'en ai mis plusieurs.—Oui, mais je veux parler de celui... vous savez bien... où il y avait un si joli effet de lumière...—Ah! un site de la forêt de Compiègne?—Justement, la forêt de Compiègne. Ah! délicieux... charmant tableau de chevalet...—De chevalet!... mais savez-vous qu'il a deux pieds sur deux et demi?—Oui. Oh! il est d'une jolie grandeur... et une vérité de ton.... une finesse de détails... et puis du style, de l'effet... Oh! tout le monde en était enthousiasmé.—Eh bien! voyez, je n'ai pourtant pas pu le vendre encore!—Vous ne l'avez pas vendu? On ne m'en offrait pas assez... je ne pouvais pas le donner pour cinquante écus.—Cinquante écus, un pareil diamant! M. Dufour, je vous prie de me le garder, et je vous jure que je ne vous le marchanderai pas.—Vraiment! vous l'achèteriez?....—Faites-le porter chez moi demain matin, rue Saint-Lazare, nº 41.—Très-volontiers.... et je pense qu'en vous en demandant cinq cents francs, c'est fort raisonnable.—Cinq cents francs! Oh! je ne l'entends pas ainsi! Mille francs, voilà mon prix... et il les vaut bien... Voyez si cela vous convient, M. Dufour?—Il n'y a pas de doute que ça me convient, puisque je ne vous en demandais que cinq cents francs... Mais je ne veux pas que.....—C'est fini, c'est un marché fait, M. Dufour; ne revenons pas là-dessus... Ha ça, mais où est donc le maître de céans?....» Saint-Elme passe dans la pièce voisine, et Dufour se dit: «Il est charmant ce M. Saint-Elme..... Que Diable avais-je donc l'autre jour contre lui!... Il parle fort bien peinture... et il m'achète mon tableau.... Certainement, ce n'est pas lui qui venait dîner à vingt-deux sous. Allons voir ce qu'on fait dans l'autre pièce.»
La seconde pièce ouverte à la société est une espèce de boudoir fort galamment décoré. Armand était assis sur une ottomane, à côté d'une jolie brune, grasse, bien faite, et parée comme pour aller au bal, qui souriait d'une façon très-expressive aux discours de son voisin, et riait aux larmes au moindre bon mot qui échappait à quelqu'un de la société. Malheureusement, sa voix forte et un peu commune ôtait alors du charme à sa physionomie; mais lorsqu'elle voulait modérer son organe et les éclats de sa gaieté, c'était une femme fort agréable.
Sur un fauteuil un peu plus loin était assise une jeune personne, dont la toilette fanée jurait avec celle de la petite maîtresse: une robe de crêpe noire trop longue, trop large, qui semblait ne pas avoir été faite pour celle qui la portait, ne pouvait pas donner de l'éclat à une peau qui était jaune; de grands yeux et des cheveux très-noirs étaient les seuls avantages de cette demoiselle, qui, en tenant continuellement sa bouche ouverte, laissait voir des dents qui auraient été beaucoup trop longues pour un homme.
«Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?» dit Dufour en désignant à Victor celle qui était sur l'ottomane. «On la nomme madame Flock. C'est la maîtresse d'Armand pour le moment; c'est une dame galante, fort gaie. Oh! elle aime beaucoup à rire.—Et cette autre, qui écoute d'un air niais tout ce que dit la première, et semble attendre le moment où elle doit rire, comme paillasse, lorsque son compère parle?—C'est une amie de la première... Les femmes entretenues, dans le bon genre, ont presque toujours une amie qu'elles mènent partout avec elles; une jeune personne à qui elles veulent du bien... Elles tâchent de la produire dans le monde; mais elles ont soin que cette amie soit laide, afin que cela fasse ressortir leurs charmes. Elles l'affublent de leurs vieilles robes, de leurs vieux chapeaux; et pour prix de toutes ces bontés, la jeune amie leur sert à la fois de compère, de plastron et de jokey.»
En effet, la jolie brune venait de se mettre à rire; la jeune amie fit sur-le-champ écho. La première se tenait les côtes, se pâmait; la seconde jugea convenable de se tortiller sur sa chaise, et, par galanterie, ces messieurs accompagnèrent ces dames. Il n'y avait que Dufour qui, n'ayant rien entendu de drôle, gardait son sérieux, et qui, pour ne point avoir l'air ridicule, retourna dans le salon.
La société commençait à arriver. Bientôt les deux pièces sont encombrées d'hommes, qui tous viennent offrir leurs hommages à madame Flock, puis adressent un petit mot, un coup-d'œil de protection à la jeune amie; il y en a même quelques-uns qui vont jusqu'à lui pincer le menton, ce dont elle semble enchantée.
On a dressé des tables de jeu; on fait la bouillotte et l'écarté: c'est Saint-Elme qui fait commencer les parties, apporter les rafraîchissements, qui donne des ordres aux valets; il semble le maître du logis. Armand lui laisse le soin de faire les honneurs. Il est tout occupé de sa brune, mais celle-ci le quitte pour se mettre au jeu. Les tapis sont bientôt couverts d'or.
«Diable!» se dit Dufour en regardant jouer, «si l'on commence comme cela, comment finira-t-on!.... Déjà de l'or sur les tables!... Et moi qui avais exprès apporté pour jouer des pièces de dix sous... de cinq sous... je n'oserai jamais présenter dix sous à côté de ces piles d'écus...... Ma foi, je me contenterai de regarder..»
Et Dufour s'approche de la table d'écarté, où joue la jolie brune qui a déjàpassédeux fois, et ramasse les écus avec une âpreté qui n'est pas très-fashionable. Comptant sur sa veine, cette dame vient de faire paroli; mais un roi que retourne son adversaire lui fait perdre la partie.
«Ah! chien!...» s'écrie la jolie femme, «monsieur n'en fait jamais d'autres!..... Ce n'est pas galant de tourner le roi avec une dame.»
Le monsieur qui a gagné est un grand homme sec au teint olivâtre; il s'écrie qu'il est désespéré d'avoir renvoyé son charmant vis-à-vis. La jolie brune se lève d'un air d'assez mauvaise humeur, et va s'asseoir près de son amie, qui ne joue pas, mais qui tient son troisième verre de punch, dans lequel elle trempe des biscuits. Dufour, qui à été frappé de l'exclamation un peu plébéienne qui vient d'échapper à la petite maîtresse, se tient près de ces dames pour les entendre causer.
«—Tu ne joues pas, ma bonne, ah! tu as bien raison, va!..... c'est bien bête de jouer....—Tiens.... j'ai raison... Je crois bien que j'ai raison!... ça me serait difficile de jouer... je n'ai pas d'argent!—J'avais gagné quarante francs, je les ai reperdus en un coup..... avec ce grand jaunisson!... Ah! je ne jouerai plus contre cette homme-là.... il bat drôlement ses cartes... Célanire, regarde donc si ma robe fait bien par derrière.—Oui, très-bien...—Et les manches..—Très-bien.—Ma coiffure n'est pas dérangée?—Pas du tout.—Tu bois du punch, toi! Tiens!...... il faut bien que je m'amuse à quelque chose!...—Tu es gentille comme un cœur ce soir... ma robe te va très-bien.—Oh!... pas trop... je danserais dedans!—Nous y ferons une pince demain. Dis donc, la petite Liline est venue ce matin. Son amant l'a abandonnée en lui emportant jusqu'aux tapis qu'il lui avait donnés... Il y a des hommes qui ont bien mauvais genre!..... Liline avait un chapeau... qui avait l'air malheureux.....—Ah! oui, de ces chapeaux qu'on fait soi-même.—Elle venait me demander vingt francs et mon amitié; je lui ai dit que j'avais fait serment de ne jamais prêter d'argent à mes amies, parce que ça brouille; mais que quant à mon amitié, elle l'avait pour la vie; alors, elle m'a appeléecrasseuse, et s'est en allée en donnant des coups de pied dans toutes les chaises.. Je n'ai jamais tant ri!... Mais je m'en vas rejouer quoique ça..... je veux tâcher d'attraper une veine...... Dis donc, as-tu remarqué ce monsieur qui est près de nous?..... Ah! ah!..... il ressemble à un gros...»
C'était Dufour que ces dames regardaient en ce moment. Comme elles avaient baissé la voix, il ne put entendre à qui elles trouvaient qu'il ressemblait; mais elles se mirent à rire de plus belle, et le peintre passa dans la pièce voisine, en se disant: «Ah! je ressemble à un gros... à un gros quoi? Cette petite maîtresse-là ressemble à une gaillarde qui a le fil... Quant à l'autre, si elle ne fait que les confidentes auprès de madame Flock, elle remplit bien le premier rôle avec les rafraîchissements!
»—Vous ne jouez pas, monsieur Dufour,» dit Armand en s'approchant de l'artiste.—«Pardonnez-moi... j'ai joué dans l'autre pièce... mais je ne suis pas grand amateur.—Vous préférez, j'en suis sûr, les amusements de la belle saison.—Oui.... j'aime beaucoup la campagne, et puis j'y fais des études.—Parbleu! il faut que vous veniez cet été passer quelque temps à ma petite terre de Bréville en Picardie. Il y a par là des sites charmants, des bois délicieux tout autour de Samoncey, de Sissonne: c'est un pays très-pittoresque. Ma propriété est située entre Laon et Sissonne....—Je ne connais pas du tout ce pays-là, et j'avoue que je ne serais pas fâché d'y faire un petit voyage.—Eh bien! il faut y venir cet été; Victor vous accompagnera. Il y a long-temps qu'il me promet de me faire ce plaisir...
»—Qu'est-ce donc?» dit Victor en s'avançant.—«C'est que j'engage M. Dufour à venir avec vous cet été passer quelque temps à ma terre en Picardie: me le promettez-vous, messieurs?—Ce serait avec plaisir; mais, mon cher Armand, vous n'y êtes jamais à votre terre.—Il est vrai que j'aime peu la campagne, mais j'y irai cependant la saison prochaine... il faut que j'y aille;.... ma sœur y est déjà avec son mari, M. de Noirmont. Ma sœur désirait beaucoup revoir notre campagne de Bréville.... C'est là que nous avons passé nos jeunes années près de notre belle-mère qui nous aimait tant! Il est possible.... il est même probable que je vendrai ma propriété à M. de Noirmont... Il s'y fixera avec ma sœur... cela leur convient mieux qu'à moi. En attendant, nous irons nous y amuser cet été: c'est convenu.—Oui, nous ferons danser les paysannes.—Et moi je les peindrai.»
Armand quitte ces messieurs pour aller saluer une dame qui vient d'arriver, quoiqu'il fût alors près de minuit. La nouvelle venue est une blonde qui a dû être jolie, mais qui n'a plus qu'un restant d'éclat rehaussé par beaucoup de toilette. Elle est amenée par un jeune homme qui semble être encore dans l'adolescence.
A l'arrivée de la dame blonde, madame Flock et Célanire se regardent, se pincent les lèvres, puis madame Flock dit à demi-voix à son amie: «C'est Berlibiche,» et Célanire se met à rire aux éclats. La nouvelle venue va dire bonsoir à madame Flock, qui s'écrie: «Ah! c'est vous, ma chère! que je suis aise de vous voir!.... venez donc près de moi... vous me porterez bonheur; je perds déjà deux cents francs;... c'est ridicule de perdre comme ça, n'est-ce pas?.... Vous avez un beau cachemire... Qu'est-ce que c'est que ce jeune homme qui est avec vous?—C'est le fils d'un député.—Il a de beaux boutons en diamans!»
Dufour cherche Victor pour lui demander ce que c'est que la dame blonde, mais Victor est au jeu. Les parties sont très-animées. Déjà le jeune Armand a ouvert plusieurs fois un joli petit meuble placé dans un coin du boudoir; il y a pris de l'or pour prêter à plusieurs de ses amis, et pour réparer les pertes que lui-même a déjà faites. Dufour s'est assis dans un coin derrière mademoiselle Célanire. Il observe ce qui se passe et se dit: «Voilà un jeune homme qui va bien vite!.... un logement qui doit être fort cher, des maîtresses, un cabriolet, un jeu d'enfer... Hum! ce n'est pas avec dix mille livres de rentes qu'on mène long-temps une pareille existence... Mais qui lui donnera de bons conseils?... qui lui dira de s'arrêter? je ne suis pas assez lié avec lui pour cela... Il n'a point de parents à Paris;.... il n'écoute que M. Saint-Elme... et je ne crois pas que celui-là lui donne des leçons de sagesse... Pourvu qu'il me paie mon tableau!...»
Madame Flock vient de quitter la partie, elle est fort gaie; elle a regagné. Elle vient trouver sa confidente, qui fait une assez triste figure, parce qu'aucun homme ne lui fait la cour.
«Eh bien! chère amie, qu'est-ce que tu fais là isolée?... est-ce que tu t'amuses à t'arracher les dents?...—Dame, je ne peux pas jouer, je n'ai pas d'argent!... on ne me propose pas de m'en prêter.»
Mademoiselle Célanire, en disant cela, regardait autour d'elle comme pour voir si on allait lui en offrir; mais plusieurs jeunes gens qui s'étaient rapprochés avec madame Flock s'éloignent alors très-vivement.
«—Dis donc, Célanire, il paraît que madame Berlibiche fait des éducations maintenant. Le monsieur qu'elle a amené peut avoir de seize à dix-huit ans.—C'est égal, il est gentil et il a de bien beau linge!...—Au fait, il est encore mieux que celui avec lequel elle se promenait il y a quelque temps.... Te rappelles-tu un grand squelette qui mettait au moins six cravates pour se faire un cou, et qui avait un habit sur lequel on aurait si bien battu le briquet!... Ah! ah!
»—Tous ces gens-là ont de singuliers noms, se dit Dufour: M. Jaunisson, madame Berlibiche; c'est une femme d'origine allemande probablement.»
Saint-Elme s'approche en ce moment de madame Flock, en s'écriant: «Toujours gaie, toujours folle, toujours charmante!—Et vous, toujours aimable, toujours galant, toujours spirituel.
»—Allons, se dit Dufour, ils peuvent aller loin comme ça; ils ont l'air de se renvoyer les compliments comme on se renvoie un volant.
»Mon petit Saint-Elme,» dit madame Flock, en prenant le grand bel homme par son habit, «qu'est-ce que cette vieille Berlibiche vient donc faire ici?... je me flatte qu'elle n'a pas la prétention de m'enlever mon Armand.... O Dieu! mon Armand, l'astre de ma vie!... Si je croyais qu'elle eût des intentions sur lui, je la provoquerais au pistolet... C'est que je tire le pistolet, moi! j'ai abattu deux fois la poupée... c'est pas une farce; demandez plutôt à Célanire.»
Célanire, qui est là commeLazarille, répond sur-le-champ: «Oui, oui; elle tire comme un homme!...
»—Allons, belle amazone, chassez ces idées de guerre... Comment pouvez-vous croire que Bréville, qui sait tout ce que vous valez, puisse penser à une autre.... et quelle autre!... une femme qui n'a plus rien pour plaire.—Oh! je sais bien que je suis plus jeune et plus jolie qu'elle... Elle est fanée, usée, passée; je sais tout ça... c'est égal; les hommes ont quelquefois des caprices si étonnants, et je suis sûre que Berlibiche se mettrait à cheval sur les chenets pour me surplanter... je la connais. Enfin, ayez soin qu'au souper elle ne soit pas à côté d'Armand, ou je fais une scène, je vous en préviens.
»Calmez-vous, mauvaise tête; nous aurons soin qu'elle n'y soit pas.—A la bonne heure.
»—Eh bien! M. Dufour, vous ne jouez pas?» dit Saint-Elme en se tournant vers le peintre.
«Pardonnez-moi... je viens de jouer dans l'autre pièce.—Mesdames, je vous présente M. Dufour, un de nos premiers talents en peinture.—Ah! monsieur est peintre!... c'est drôle, monsieur n'a pas du tout l'air d'un artiste... n'est-ce pas, Célanire?
»—Je voudrais bien savoir de quoi j'ai l'air,» se dit Dufour tout en saluant madame Flock et son amie.
«—Monsieur, j'aime beaucoup les artistes... les peintres surtout, ils sont presque tous aimables... Quel genre monsieur peint-il?—Le paysage, madame.—Ah! que c'est joli!... comme on peut faire des points de vue intéressants...
»—On peut se faire faire en baigneuse dans un paysage, dit mademoiselle Célanire; c'est cela qui est joli...—Tais-toi donc, Célanire. Elle veut toujours se faire peindre en baigneuse... par coquetterie... parce qu'elle est bien faite... Ah! monsieur, puisque vous êtes peintre, vous me donnerez quelque chose pour mon album... car j'ai un album de commencé, j'ai déjà de très-jolies choses... Vous me promettez un petit dessein, n'est-ce pas, monsieur!... Je prierai Armand de vous le rappeler.»
Dufour s'incline en murmurant quelques mots de politesse et va dire à Victor: «Elle est sans façon, cette dame!... c'est la première fois qu'elle me voit, et elle me demande quelque chose!... Quel singulier monde que tout cela!... C'est plus élégant que les petites mangeuses de pain-d'épices de Saint-Cloud, mais dans le fond, cela ne vaut guère mieux...
»—Mon cher Dufour, il faut voir un peu de tout... Fais la cour à cette grande blonde; je suis certain qu'elle ne te sera pas cruelle.—Non, je ne ferai la cour à personne ici... Je me méfie de toutes ces dames-là... Je commence même à craindre que mon tableau ne soit pas encore vendu... mais je ne le livrerai pas à crédit.»
On annonce que le souper est servi. Armand engage tout le monde à quitter le jeu pour quelque temps; il donne la main à madame Flock, et passe avec elle dans une pièce où une table est servie avec autant de goût que d'élégance: les surtouts, les bougies, les fleurs sont artistement placés autour des mets les plus recherchés; la table est une forêt de fleurs et de lumières. Dufour admire le coup-d'œil et dit à Victor: «C'est charmant!... Les repas somptueux donnés par Lucullus n'étaient pas, je le gage, aussi parfaitement servis... Mais, mon ami, Lucullus dépensait des sommes immenses pour un seul repas, et si M. Armand n'a que dix mille livres de rente, il se coulera. Ne pourrait-on pas l'avertir?...
»—Veux-tu te taire, Dufour; joli moment pour faire de la morale!... Comme ce serait aimable d'aller dire à quelqu'un qui vous donne un beau souper: Monsieur, vous nous faites de la peine... vous vous ruinerez...—C'est juste, ce n'est pas le moment: il faut souper d'abord.»
Dufour se trouve placé à côté de la dame blonde: celle-ci, mécontente d'être loin du maître du logis, chuchotte avec son voisin en regardant madame Flock. Dufour voudrait bien entendre ce qu'elle dit, mais, en penchant sa tête vers sa voisine, il a déjà froissé deux fois son chapeau, ce dont elle a paru très-contrariée. Le souper met bientôt toute la société en gaieté; il semble que ce soit une réunion d'amis intimes. La voisine de Dufour conserve seule un air sérieux. Voulant entamer la conversation et tâcher de se faire mieux venir par cette dame, le peintre prend un flacon de malaga qui est devant lui, puis se tourne vers elle en lui disant: «Madame Berlibiche veut-elle accepter un peu de malaga?...»
La grande blonde regarde Dufour d'un air courroucé: «Comment avez-vous dit, monsieur?—Je vous ai demandé, madame, si vous vouliez accepter un peu de malaga.—Ce n'est pas cela, monsieur; comment m'avez-vous nommée, s'il vous plaît?—Mais par votre nom, madame..... Ne vous appelez-vous pas Berlibiche?...»
Madame Flock, qui écoutait Dufour, part alors d'un éclat de rire qui dure cinq minutes; mademoiselle Célanire en fait autant, la plupart des jeunes gens qui sont là les imitent; mais la dame blonde ne rit pas, elle promène autour d'elle des regards furieux, puis les reporte sur Dufour, qui est resté tout interdit, parce qu'il ne conçoit pas que le nom de cette dame produise en tel effet sur la société.
«Berlibiche!» s'écrie enfin la grande blonde, «il faut être bien mal élevé pour se permettre de telles plaisanteries..... Qui vous a dit, monsieur, que je m'appelais ainsi?—Madame... pardon, mais c'est.... j'ai cru entendre....—Ah! je devine, monsieur, je devine d'où cela vient; apprenez, monsieur, que je me nomme madame Roseville.... Anatole, donnez-moi mon chale; je veux m'en aller.
»—Ah! belle dame, s'écrie Saint-Elme, prendriez-vous de l'humeur pour un malentendu?... une erreur de nom?»
Armand se lève et veut aussi calmer la dame blonde: celle-ci n'écoute rien; elle se contente de murmurer: «Je sais d'où ça vient... on me le paiera.» Le jeune Anatole a été chercher le cachemire; la dame le met, prend le bras de l'adolescent, et l'entraîne, tandis que madame Flock continue de rire en disant: «Laissez-la donc aller,.... que je puisse rire à mon aise.... Ah! monsieur Dufour, que vous m'avez fait de bien!.... que je vous ai d'obligation!...—Madame, si j'ai nommé cette dame ainsi, c'est parce qu'il m'a semblé que vous-même....—Certainement, avec Célanire, je ne l'appelle jamais autrement, parce que je trouve qu'elle ressemble à une grande biche, et puis j'ai assez l'habitude de donner des sobriquets à tout le monde... Ah! Dieu, ai-je ri.... je n'en puis plus.»
Cet incident fait pendant quelque temps le sujet de la conversation. Comme cela divertit beaucoup madame Flock, c'est à qui de ces messieurs plaisantera sur le nom de Berlibiche. Dufour ne dit plut rien et se contente de souper. Bientôt on parle du jeu, de ceux qui ont été le plus maltraités par la fortune; alors Saint-Elme s'adresse à Dufour:
«Il me semble que je ne vous ai pas vu jouer, M. Dufour.—Pardonnez-moi... j'ai même perdu cinq napoléons.... en pariant...—Contre qui donc?—Contre votre voisin... M. Jaunisson.»
Dufour était justement en face du monsieur qu'il désignait. Au nom de Jaunisson, celui-ci fixe sur Dufour des yeux enflammés de colère en s'écriant: «Monsieur, il est bien étonnant que vous vous permettiez de telles épithètes..... et que vous plaisantiez sur mon teint!...
»—Allons, j'ai donc encore dit une bêtise!» répond Dufour, et il en est bientôt persuadé en voyant madame Flock se tenir les côtes, ainsi que mademoiselle Célanire: ces dames rient tant que bientôt elles sont obligées de quitter la table. Victor et Armand parviennent, non sans peine, à calmer la colère du monsieur au teint olivâtre. On retourne au jeu, et Dufour profite de ce moment pour prendre son chapeau et s'en aller: «J'en ai assez, se dit-il, si je restais encore, je ne sais pas ce que je dirais, mais cela pourrait mal se terminer, et je ne me soucie pas d'avoir un duel parce que madame Flock se plaît à donner des sobriquets à tout le monde...»
Le lendemain de cette soirée, Dufour fait venir un commissionnaire, lui remet son tableau de la forêt de Compiègne, lui donne l'adresse de M. Saint-Elme, et lui enjoint de ne point laisser le tableau sans en recevoir le prix.
Le commissionnaire part, et revient au bout d'une heure avec le tableau sur les bras.
«Comment! est-ce qu'il n'en veut pas? s'écrie le peintre.—Oh! c'est pas ça... monsieur....—Pourquoi rapportes-tu mon tableau?—C'est que ce monsieur Saint-Elme ne demeure plus là depuis trois semaines, et il n'a pas laissé son adresse....
»—Je me suis laissé attraper comme un enfant, se dit Dufour, et il faut encore que je paie le commissionnaire! Allons... c'est bien fait, je mérite cela.... Décidément ce Saint-Elme est un intrigant, un chevalier d'industrie, et à présent je gagerais mon tableau que c'est lui qui dînait à vingt-deux sous.»
Cette aventure rend Dufour encore plus méfiant; pendant plusieurs semaines, c'est en vain que Victor vient le chercher pour l'emmener avec lui, le peintre ne veut plus quitter son atelier. Mais la belle saison est revenue; déjà le jeune de Bréville a plusieurs fois rappelé à Victor sa promesse d'aller passer quelque temps à sa campagne avec son ami Dufour, et Victor presse l'artiste de faire avec lui ce voyage. Enfin Armand part pour sa terre, mais il a fait promettre à Victor de s'y rendre bientôt.
Voir de nouveaux sites, un pays qu'on lui annonce comme très-pittoresque; c'est bien séduisant pour un peintre.
«Mais si je dis encore des sottises... si je me fais encore moquer de moi chez ton marquis, dit Dufour.—Ne crains rien, mon ami; il ne s'agit plus d'être avec de jeunes fous et des femmes entretenues; nous devons trouver chez Armand sa sœur et son mari; c'est une société un peu sérieuse... un peu ennuyeuse peut-être.... car, d'après ce que m'a dit Armand, monsieur et madame de Noirmont ne sont pas très-gais; mais quand nous nous ennuierons, nous irons nous promener dans les bois, dans la campagne.—Et ce Saint-Elme, ira-t-il?—Armand est parti il y a quelques jours... j'ignore si son ami l'a accompagné. Que t'importe! ce n'est pas chez lui que nous allons...—Je serais d'ailleurs curieux de savoir ce qu'il me dira au sujet de mon tableau... J'y consens; allons en Picardie.... Je vais me disposer à ce voyage; dans trois jours je serai prêt...—C'est convenu... Je ne sais pourquoi, mais l'idée de ce voyage fait battre mon cœur... Ah! mon cher Dufour, si c'était un pressentiment... si dans ce pays j'allais devenir amoureux!—Parbleu, il serait bien plus étonnant que tu y fusses sage!... Mais ce sera là comme ailleurs, de ces feux qui brillent... éblouissent d'abord, puis s'éteignent aussi vite qu'ils se sont allumés.»
L'homme à la faux.
Victor et Dufour ont pris la voiture qui mène à Laon: de là à la propriété où ils se rendent, Armand leur a dit qu'il n'y avait que trois petites lieues, et ils veulent faire ce chemin à pied. Ils laissent à la poste de Laon leurs porte-manteaux, qu'ils comptent envoyer chercher quand ils seront chez le jeune de Bréville, et n'ayant à la main, l'un qu'une légère badine, l'autre que son livre de croquis, ils se mettent gaiement en marche dans le chemin qu'on leur a indiqué.
On est aux premiers jours de juin: le feuillage des arbres commence à s'épaissir, à donner de l'ombrage; les acacias sont dans toute leur beauté, et leur blanche fleur répand au loin un doux parfum, tandis que les chênes plus paresseux n'ont encore que de petites feuilles qui laissent passer les rayons du soleil. Mais la verdure a toute sa fraîcheur, tout le brillant de ses premières couleurs; aucune feuille n'a encore quitté sa tige. Que d'autres admirent les beaux effets, les tons plus opposés de l'automne! le printemps du moins promet de longues jouissances: c'est le présent et l'avenir.
Dufour s'arrête souvent pour contempler un site, un point de vue, et il s'écrie: «C'est charmant!... je suis très-content de connaître ce pays.... Conviens, Victor, qu'on a plus de plaisir sous ces ombrages qu'avec tes Berlibiche, Célanire, et même les demoiselles de Saint-Cloud?...—Je n'ai jamais dit le contraire... mais, sous ces arbres... dans ces petits chemins couverts, conviens aussi qu'il serait bien doux de se promener avec une femme aimable, sensible, et qui nous aimerait véritablement.
C'est possible!... pourtant, moi, je préfère ne pas être amoureux dans un beau pays... ça m'empêcherait de travailler... Oh! le bel arbre! attends que je le croque.»
Dufour prend son crayon, son calepin, et se met à dessiner. Pendant ce temps, Victor s'étend sur le gazon: il pense aux jolies femmes qu'il à laissées à Paris, et, quoiqu'il les ait quittées sans regret, il voudrait bien en tenir une sur ce gazon, sur lequel il se repose; là, elle lui semblerait cent fois plus jolie!... Il est donc vrai que le changement de lieu, de site, peut donner encore du prix aux objets que nous délaissons.
Dufour a croqué son arbre; mais un peu plus loin, c'est une petite fuite de terrain qu'il veut absolument dessiner.
«Mon cher ami, lui dit Victor, si tu veux esquiser tout ce qui te semblera joli sur notre route, il est probable que nous n'arriverons pas avant la nuit, et nous risquons fort de nous égarer dans ce pays que nous ne connaissons pas..... je crois même que tu nous as déjà fait perdre notre chemin.—Tu as raison.... j'ai le temps de faire tout cela; c'est que, lorsqu'on voit un joli effet, on craint toujours de ne plus le trouver.... Allons, en route.... On nous a dit qu'il fallait d'abord passer le village de Samoncey... qu'il était au milieu des bois.... Le vois-tu, le village?—Comment veux-tu que je le voie, s'il est entouré de bois? Marchons toujours...»
Les deux voyageurs marchaient alors sur un terrain fort inégal; à chaque instant il fallait descendre de petits monticules, puis en remonter d'autres; des buissons de genets, des bouquets de chêne, des trembles, des bouleaux donnaient à cette campagne un aspect pittoresque.
«Ça commence à devenir fatigant de ne faire que monter et descendre, dit Dufour.—A coup sûr, nous ne sommes pas sur une grande route.—On nous a dit qu'il n'y en avait pas, et que, pour gagner Samoncey, il fallait traverser les bois.—Oui, mais il y a un chemin tracé que suivent les paysans... Nous y étions tout à l'heure...—Il ne fallait pas aller à droite et à gauche pour dessiner, nous y serions encore... Après tout, nous ne sommes ni dans les déserts de l'Égypte, ni même dans les landes de Bordeaux; nous nous retrouverons toujours.—Mais le jour baisse... et la nuit, il n'est pas facile de se retrouver.... Voyons l'heure....—Tu as donc osé prendre ta montre pour voyager...—Parbleu!... je savais bien que je ne serais pas foulé comme dans le parc de Saint-Cloud..... Ce n'est pas que cela veuille dire que nous n'ayons rien à craindre ici... je ne connais pas ce pays_... j'ignore s'il y a des vagabonds... des voleurs... As-tu des pistolets sur toi?—Non, je les ai laissés dans mon porte-manteau... mais j'ai ma badine.—C'est cela, si on nous attaquait, nous aurions une badine et un crayon pour nous défendre!... Sais-tu que j'ai cent cinquante francs sur moi? je suis fâché à présent d'avoir emporté tant d'argent... mais quand on doit rester quelque temps dans un pays... et qu'on espère s'y amuser un peu.—Oh! parbleu! je te conseille de faire ton embarras avec tes cinquante écus... Et moi qui ai dans ma bourse douze cents francs en or...
»—Douze cents francs!... quelle folie!... avoir emporté douze cents francs....
»—C'est un joli denier!» dit une voix qui partait de derrière un épais buisson; presque au même moment on écarte le feuillage et quelqu'un se trouve tout à coté des deux voyageurs.
C'était un homme d'un âge déjà avancé, mais fort, trapu, vigoureux; ses yeux gris enfoncés sous des sourcils épais, étaient à la fois vifs et hardis; ses lèvres minces semblaient, en se rapprochant, avoir une expression moqueuse; un nez long et crochu; des pommettes saillantes et fortement colorées achevaient de donner à sa physionomie une expression singulière. Il était vêtu d'une blouse grise, portait des sabots, un bonnet de laine de couleur, et tenait sur son épaule une de ces larges faux dont les paysans se servent plutôt pour faucher l'herbe que pour la moisson.
Dufour est resté saisi; Victor lui-même est un moment étonné de la brusque apparition de cet homme, qui semble être sorti du buisson pour se trouver sur leur passage; et celui-ci répète, en les regardant l'un après l'autre d'un œil scrutateur: «Oui... c'est un joli denier.
»—Ah! vous trouvez.....» dit Victor en fixant à son tour l'homme en blouse.—Mais dame!.....—Vous nous écoutiez donc?... Il n'y avait pas besoin d'écouter pour vous entendre..... vous parliez assez haut... et puis quand même, est-ce que ça vous fâche?...
»—Drôle de rencontre! murmure Dufour; cet homme a une tête bien caractérisée... il serait très-bien à peindre... mais pas ici..... Marchons toujours..... il a une polissonne de faux contre laquelle ta badine ne brillerait pas.—C'est un faneur, un faucheur, qui revient de son travail.—J'aime à le croire... mais nous sommes bien sots d'aller crier que nous avons de l'argent, de l'or dans nos poches.... C'est une imprudence que je ne me pardonne pas. Il est vrai que j'aurais juré que nous étions seuls: cet homme a poussé là comme un champignon.»
Les voyageurs continuaient leur marche dans un étroit sentier qu'ils suivaient alors, le paysan marchait derrière eux. Dufour le regardait souvent de côté, en disant à Victor: «J'aimerais mieux qu'il fût devant nous... laissons-le passer.—Tu as tort de te méfier de ce paysan... au contraire, sa rencontre nous sera utile.»
Victor s'arrête et s'adresse à l'homme, qui semble les suivre: «Pourriez-vous nous dire si nous sommes encore loin du village de Samoncey?—Si j'peux vous le dire!... tiens! ça serait bon si je ne connaissais pas le pays..... Non, vous n'êtes pas très-loin de Samoncey... à une demi-lieue approchant...—Et suivons-nous bien la route qui y conduit?—Oh! par les bois ou par les champs, on y va tout de même... D'ailleurs, j'y vais, moi, à Samoncey: ainsi, si vous voulez me tenir compagnie, vous ne vous perdrez pas.—Je ne tiens pas absolument à sa compagnie,» dit tout bas le peintre.—«Pourquoi cela?—C'est à cause de cette diable de faux... S'il allait nous prendre pour de la luzerne...—Tu es fou! avec lui nous ne risquons plus de nous égarer.—Soit... abandonnons-nous à la Providence; mais marchons à côté de lui.
Vous êtes de ce pays, brave homme?—Oui, je suis de Gizy; c'est à une demi-lieue de Samoncey... plus haut.—Il est joli ce pays,... il paraît riche et bien cultivé?—Oh!... comme ça... Il y a des terrains assez bons.—Vous êtes cultivateur?—Non, je suis journalier. Et vous, qu'est-ce que vous êtes?»
Cette question, toute naturelle dans la bouche du paysan, fait pourtant sourire les voyageurs. Mais les gens de la ville trouvent tout simple de questionner les habitants de la campagne, et se formalisent quand ceux-ci usent du droit de réciprocité. Cependant Victor répond au paysan:
«Nous arrivons de Paris... Mon ami est artiste.—Artisse!quoique c'est que ça?—Je suis peintre.... dessinateur, si vous comprenez mieux.—Ah! peintre, oui, je comprends! Vous faites des peintures, des images,... comme celles qui sont sur les complaintes qu'on vend à Laon,.... des Juif-Errant, des Barbe-Bleu!
»—Ah! le Vandale!» s'écrie Dufour; puis il ouvre son calepin et montre au paysan un des points de vue qu'il venait de croquer, en lui disant: «Voilà ce que je fais... Y êtes-vous à présent?»
Le paysan s'arrête pour regarder à son aise le croquis, et Dufour cherche à lire dans ses yeux la surprise et l'admiration; mais le villageois ne s'émeut point, il dit d'un air indifférent: «Ah! oui,... ce sont des arbres..... des gazons, c'est dommage que c'est tout noir.... j'aime mieux les images en couleur, c'est plus gentil.
»—Il n'y a rien à répondre à ces gens-là,» murmure Dufour, en remettant avec humeur son calepin dans sa poche; «cela n'a aucun sentiment des beaux-arts!—Eh! pourquoi vas-tu lui parler peinture, toi!—Pourquoi se permet-il de nous demander ce que nous faisons!—Parle-lui culture, labour, semences, alors il saura te comprendre, te répondre.—Pourvu qu'il ne nous égare pas, c'est tout ce que je demande.... Il nous fait prendre bien des détours, et la nuit approche.... Paysan, sommes-nous bientôt au village?—Nous y arriverons.»
En disant ces mots, l'homme en blouse entre dans un sentier bordé d'épais buissons et recouvert par des branches de chênes qui formaient presque un berceau en se joignant; mais, le jour étant déjà très-bas, on voyait à peine clair dans cette route. Les branches de feuillages touchaient souvent la tête des voyageurs, et on ne pouvait marcher qu'un de front, tant le sentier était étroit.
«Dans quel chemin nous mène-t-il?» dit Dufour à Victor. «Ce sentier doit être fort agréable quand il fait du soleil.—Mais comme il y a long-temps qu'il ne fait plus de soleil, il n'était pas nécessaire de nous mener dans un chemin où à chaque instant les branches peuvent nous aveugler... Hum!... je me méfie de ce gaillard-là... Et dire que nous avons laissé nos armes,... c'est-à-dire tes armes, dans le porte-manteau!.... Eh bien!.... qu'est-ce qu'il fait donc maintenant?...»
Le guide des deux amis venait d'ôter la faux de dessus son épaule gauche pour la prendre dans sa main droite, et il tournait la tête pour regarder les voyageurs; mais Dufour s'était arrêté spontanément à cette action du paysan.
«Eh bien, messieurs,... est-ce que vous n'avancez plus?...—» Si fait, dit Victor, qui marchait le dernier. «Allons, Dufour, avance donc, qu'est-ce que tu fais là?—Mais je..... je m'arrête un peu,.... je suis las... Est-ce que nous ne serons pas bientôt dehors de ce sentier, mon camarade?—Oh! si.....»
Et le paysan, qui examinait alors sa faux, reprend: «Elle est fameuse c'te faux-là! un bon tranchant.... Si à l'armée on avait de ça, et qu'on sût s'en servir comme moi, ah! bigre! ça vaudrait ben leur sabre!... C'est qu'avec ça on ferait tomber des hommes par demi-douzaines!
»—Voilà de bien mauvaises plaisanteries!...» dit Dufour à demi-voix et en regardant Victor. Celui-ci le pousse pour le faire avancer, en s'écriant: «Allons, brave homme, marchons, s'il vous plaît, car nous n'arriverons jamais avant la nuit. Dam', i' m' semble que c'est vous qui vous arrêtez.»
On se remet en marche, Dufour ayant toujours les yeux fixés sur la terrible faux, est prêt à se jeter dans les broussailles qui bordent le sentier, au premier mouvement qu'il verra faire à leur guide. Celui-ci ne s'arrête plus, et on arrive enfin au bout de l'étroit chemin. Mais on est toujours dans le bois; et quoique l'endroit soit moins touffu, on ne peut voir loin devant soi, parce que le jour est près de finir.
«Ce village de Samoncey est bien difficile à atteindre!» dit Dufour en regardant Victor et en poussant un profond soupir qui fait sourire son compagnon. Le paysan s'avance toujours, marchant à travers le bois et ne suivant plus aucun chemin battu; enfin on arrive dans une clairière où plusieurs sentiers aboutissent. Le paysan s'arrête à cet endroit, posant sa faux à terre et s'appuyant dessus comme un suisse sur sa hallebarde; il regarde autour de lui comme s'il cherchait du monde dans chacun des sentiers qui s'offrent à sa vue.
«Eh bien! mon brave homme, pourquoi restons-nous là? demande Victor.—Ah! c'est que je regardais si je n'apercevrais pas queuque ami.... qui m'aurait évité la peine d'aller à Samoncey.
»—Ce sont ses complices qu'il cherche!...» dit tout bas Dufour; «n'attendons pas le reste de la troupe.... Crois-moi, Victor, prenons un de ces sentiers au hasard et jouons des jambes... Il ne s'agit pas de faire le brave contre une bande de voleurs, surtout quand on n'est pas armé.»
Victor est un moment indécis; il dit enfin au paysan, qui regardait toujours autour de lui: «Si vous ne voulez plus continuer de marcher, dites-nous au moins notre chemin; nous n'avons point de temps à perdre, car, arrivés a Samoncey, nous ne serons pas encore au but de notre voyage, puisque nous allons à la terre de M. de Bréville.
»—Comment! c'est chez M. de Bréville que vous allez?» s'écrie le villageois; puis il laisse échapper quelques éclats de rire moqueur.
«Qu'est-ce qu'il y a donc de comique là-dedans?» dit Dufour avec humeur; et il ajoute, mais de manière à n'être pas entendu: «Ce butor commence à m'échauffer les oreilles!....
»—Excusez si je ris, messieurs; mais, voyez-vous, c'est que si vous m'aviez dit plus tôt que vous alliez chez M. de Bréville, je ne vous aurais pas fait faire un chemin inutile... vous seriez arrivés à présent. Pour aller chez M. le marquis, vous n'aviez pas besoin de passer par Samoncey... ça ne fait que vous alonger....—C'est à Laon qu'on nous a indiqué ce chemin.—Oh! je connais le pays mieux que personne; j'y sommes né!... Il n'y a pas un arbre de ce bois dont je ne pourrais vous dire l'âge!... il n'y a pas un sentier que je n'ai parcouru cent fois chaque année! et quant à la maison de M. de Bréville, pardié, j'y ai été assez pour la reconnaître.... Madame la marquise me faisait travailler... elle m'employait souvent... Mais tenez, puisque vous allez là, v'là vot' chemin; il est inutile que vous veniez avec moi à Samoncey, ça vous retarderait encore. Prenez ce sentier... puis le premier à droite, puis la route qui descend, et vous y êtes... Adieu, messieurs, bon voyage...... et ne vous laissez pas voler en route... ce serait dommage.»
Sans attendre de réponse, l'homme en blouse remet sa faux sur son épaule, et disparaît en s'enfonçant dans le bois. Les deux voyageurs le regardent aller et se regardent ensuite.
«Prendrons-nous le chemin qu'il nous a indiqué? dit enfin Dufour.—Pourquoi pas?—C'est qu'il avait un drôle d'air en nous quittant..... Tu n'as pas remarqué le ton goguenard de cet homme, en nous disant: Ne vous laissez pas voler?....—Dufour, tu ne connais donc pas le paysan? ces gens-là ont presque toujours un air moqueur en parlant à des habitants de la ville: c'est là où gît tout leur esprit. Je crois que tu avais grand tort de suspecter l'honnêté de cet homme; tu vois qu'il nous a quittés sans nous traiter comme de la luzerne avec sa redoutable faux....—Oui.... je vois qu'il nous a promenés fort long-temps à travers les bois... qu'il semblait toujours attendre la rencontre de quelqu'un, et qu'enfin il nous laisse, à l'entrée de la nuit, dans une espèce de carrefour où nous risquons fort de nous perdre.—En vérité, les gens méfiants sont bien malheureux! Tu n'es cependant pas poltron, Dufour, car je t'ai vu dans l'occasion tenir tête à plus d'un adversaire.—Sans doute, et si nous étions attaqués maintenant, je me défendrais comme un lion; mais je suis persuadé que ce serait inutile... et je trouve que la prudence peut très-bien s'allier à la bravoure.—En attendant, suivons le chemin qu'on nous a indiqué, et au diable la crainte; j'aime mieux ne pas prévoir le danger que de m'inquiéter d'avance.—Et moi, j'aime mieux prévoir les choses, afin de me mettre en mesure de les éviter, s'il est possible.—Nous n'avons pas la même manière de voir, mon cher Dufour; mais je crois que la mienne doit me rendre plus heureux.—Et moi, je pense que la mienne doit me faire vivre plus long-temps.»
Tout en discourant, ces messieurs avançaient dans le chemin qu'on leur avait montré; mais telle diligence qu'ils fissent, la nuit avançait encore plus vite qu'eux. Bientôt il ne leur est plus possible de voir à quatre pas, et ils sont obligés de ralentir leur marche pour ne pas s'exposer à se heurter le visage contre les arbres; alors Dufour recommence à jurer, et Victor prend le parti de rire.
«Je l'avais bien dit! ce coquin nous a égarés!—Ce paysan est-il cause que la nuit nous empêche de trouver notre chemin!... Allons, quand tu prendras de l'humeur, en serons-nous plus vite chez Armand..... Dis-donc, Dufour.... il me semble qu'il pleut?...—Eh! mon Dieu, oui; c'est pour nous achever... Ces grosses gouttes d'eau annoncent un violent orage... et moi qui ai un chapeau neuf!... il sera perdu...—Mets-le sous ta redingote...—C'est ça, et je me promènerai en voisin... Oh! l'infernal bois.... Aie! voilà que je me cogne le nez à présent!... nous n'en sortirons donc jamais?...—Victoire! victoire, mon pauvre Dufour!...—Qu'est-ce que c'est?.....—Une lumière.... Tiens, vois-tu là-bas?....—En effet... Ah! Dieu, comme ça fait plaisir d'apercevoir une lumière quand on est égaré... J'avais souvent lu cela dans les romans,... mais je n'avais jamais été dans cette position... Pourvu que cette lumière ne soit pas produite par un feu follet... ou un ver luisant.—Oh! non, il ne fait pas assez chaud pour cela....... Avançons, car la pluie redouble.»
Les voyageurs se dirigent vers la lumière, qui ne fuit point devant eux, parce que ce n'était pas un esprit malin qui la faisait paraître, mais qu'elle éclairait tout simplement le rez-de-chaussée d'une maison située au milieu du bois.
«C'est une habitation, dit Victor.—Oui... et, autant que je puis voir, cela m'a l'air assez grand.... Pourvu qu'on veuille bien nous recevoir... Si on allait nous prendre pour des voleurs...—Que le diable t'emporte avec tes suppositions!.... Frappons toujours!»
Un cabaret dans les bois.
On a ouvert la porte aux deux voyageurs, sans même s'informer de ce qu'ils demandent. C'est un grand jeune homme en veste, en sabots, en bonnet de laine, qui est devant eux: il se range de côté pour leur livrer passage. Cependant Victor s'arrête sur le seuil de la porte en disant: «Excusez-nous, monsieur, nous sommes peut-être indiscrets; mais la pluie tombe très-fort, et nous ne connaissons pas notre chemin.
»—Entrez donc... entrez donc!...» crie une voix forte qui part de l'intérieur de la maison. «Eh! nom d'une pipe! est-ce qu'il faut tant de façons pour entrer chez nous?...»
A cette invitation un peu brusque, les deux amis entrent dans la maison. Ils se trouvent dans une grande pièce d'un aspect triste et sombre, n'ayant que le mur pour tenture, et dont le plafond est noir et enfumé. Une immense cheminée est en face de la porte. De chaque côté de la chambre sont deux tables entourées de bancs de bois. Un grand buffet et quelques chaises, voilà tout l'ameublement de cette salle, qui n'a que la terre pour parquet, comme c'est l'usage dans les habitations de paysans.
Une seule lumière, placée sur une des tables, éclaire à peu près la salle. Une femme d'un âge mûr, habillée comme une villageoise aisée, est assise près de la lumière et travaille à l'aiguille. Un peu plus loin, un grand homme d'une cinquantaine d'années, mais fort, replet, et au teint vermeil, est accoudé devant un petit pot de faïence et un verre. Personne ne se dérange à l'arrivée des étrangers. Le grand homme, qui semble être le maître de la maison, les salue de la tête, et porte son verre à ses lèvres en disant: «A votre santé, messieurs!... Allons, Babolein, donne du vin à ces messieurs;... ils ne seront sans doute pas fâchés de boire un coup... Donne un litre..... ces messieurs boiront bien un litre... Quand on a marché, on a soif.
»—Il me paraît que nous sommes dans un cabaret,» dit Dufour en jetant les yeux autour de lui. «Un cabaret au milieu d'un bois!... c'est assez singulier....—Cela fait que du moins nous y resterons tant que cela nous conviendra et sans craindre de gêner personne,» dit Victor en s'asseyant et en posant son chapeau sur une table, tandis que Dufour secoue le sien dans un coin de la salle.
«Il me paraît que vous vendez du vin, monsieur?» dit Victor en s'adressant au maître du logis.—«Oui, monsieur, dame;... à la campagne on fait ce qu'on peut pour gagner sa vie!...
»—Si du moins vous ne buviez pas tout le bénéfice!....» dit d'une voix aigre et d'un ton sec la femme occupée à coudre.
«—Allons, madame Grandpierre, n'allez-vous pas me faire passer pour un ivrogne aux yeux de ces messieurs qui ne me connaissent pas!—Vraiment! s'ils vous connaissaient, ils sauraient déjà à quoi s'en tenir.—Ah! Jacqueline! tu veux me fâcher.... mais tu sais bien que c'est difficile. Crie!... grogne!... ça m'est égal!... je m'en moque comme d'une futaille vide!...»
Le grand jeune homme, qui était allé dans une pièce voisine, revient avec un broc et des verres qu'il place devant les deux amis. Dufour, qui a fini de secouer son chapeau et d'essuyer sa redingote, s'assied près de Victor en lui disant: «Nous ne boirons jamais ça!...—Qu'importe! il faut bien payer l'abri qu'on nous donne.»
Victor se verse du vin ainsi qu'à son compagnon. Le maître du logis se lève tenant son verre à la main, et vient trinquer avec ses nouveaux hôtes, qui, pour répondre à cette politesse, tâchent d'avaler, sans faire trop de grimaces, le vin, ou plutôt la piquette, qu'on vient de leur servir.
«Ces messieurs ne sont pas du pays?» dit le paysan après avoir bu.
«—Non, nous arrivons de Paris; nous allons chez M. de Bréville... le connaissez-vous?—Oh! oui, messieurs... c'est-à-dire, je connaissons sa propriété... car, pour ce qui est du jeune marquis de Bréville, je ne pouvons guère le connaître; depuis la mort de sa belle-mère, lui et sa sœur ont quitté leur maison... et ils n'y étaient jamais revenus... mais j'avons appris, il y a queuques jours, que le jeune marquis était arrivé à sa campagne; que sa sœur y était aussi avec son mari. Je ne savons pas si c'est pour s'y fixer... Mais ces messieurs sont sans doute de leur société, puisqu'ils vont chez M. le marquis?—Oui, nous sommes amis d'Armand; nous venons passer quelque temps à sa terre. Nous avons quitté la voiture à Laon, et nous nous sommes mis en route à travers les bois; nous pensions arriver avant la nuit... mais quand on ne connaît pas bien son chemin...
»—Oui... et qu'on fait de mauvaises rencontres, dit Dufour.
«—Comment!... vous avez fait de mauvaises rencontres dans ces bois? s'écrie le paysan.
»—Non... mon ami plaisante, dit Victor; c'est de l'orage dont il veut parler.—Ah! il est vrais que vous êtes bien mouillés! Voulez-vous qu'on fasse du feu à l'âtre pour vous sécher?... Quoiqu'il ne fasse pas froid, la pluie est mauvaise sur le corps...—Ma foi, je crois que vous avez raison... le feu nous séchera plus vite, et si cela ne vous donne pas trop de peine.....—Pas du tout..... d'ailleurs, il faudra toujours du feu pour faire chauffer le souper..... Allons, Babolein... voyons, remue-toi un peu, au lieu de rester là dans un coin comme un grand fainéant!...
»—C'est ça!...» dit la paysanne avec humeur; «c'est toujours à Babolein qu'on s'en prend! il faut que ce soit lui qui fasse tout!... Et pourquoi n'appelez-vous pas Madeleine?... pourquoi ne descend-elle pas?... est-ce qu'elle dort déjà cette paresseuse?... La trouvez-vous trop grande dame pour lui faire allumer le feu?... Hum!... quelle patience il faut avoir ici!...
»—Mon Dieu! ne vous fâchez pas, ma mère,» dit le jeune paysan en plaçant du bois dans la cheminée, «laissez Madeleine se reposer... elle était malade ce matin... vous savez ben qu'elle n'est pas forte et qu'un rien la fatigue... ce n'est pas qu'elle manque de bonne volonté...—Oh! oui, de la bonne volonté... de belles paroles!... des phrases!... on n'conduit pas une maison avec ça!... mais on cajole les hommes... et on se fait dorloter!...—Oh! oh! not' femme!... tu veux donc toujours crier? eh ben! à ton aise!... crie!... A ta santé, à la vôtre, messieurs!»
Le jeune paysan ayant allumé le feu, Victor et Dufour vont se placer devant la cheminée. Le maître de la maison se remet devant son pot de vin, et son fils va s'asseoir dans un coin de la chambre, tandis que la paysanne murmure encore en travaillant.
La pluie continuait de tomber, on l'entendait battre les vitres de la fenêtre.
«Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé cette maison, dit Victor, l'orage redouble, et je ne sais ce que nous serions devenus! mais pour peu que cela continue, il faudra peut-être que vous nous donniez à coucher...
»—Qu'à cela ne tienne, messieurs; nous avons de quoi vous loger... Au fait, vous êtes encore à une demi-lieue de chez M. de Bréville, et cet orage doit avoir rendu les chemins bien mauvais.—Alors, je vois que nous serons vos hôtes pour cette nuit: qu'en penses-tu, Dufour?»
Dufour était alors occupé à passer en revue tous les coins de la salle, et ses yeux venaient de s'arrêter sur une encoignure qui se trouvait au bas d'un petit escalier et qu'il n'avait pas encore remarquée: dans cette encoignure étaient deux fusils et un grand coutelas.
«Eh bien! Dufour, tu ne me réponds pas! dit Victor, je te demande si tu es d'avis de coucher ici?...
»—Mais.... peut-être.... je ne dis pas non..... cependant, si on nous attend ce soir chez M. de Bréville?...—On ne nous attend pas plus ce soir que demain!... Est-ce que tu n'entends pas la pluie?... veux-tu que nous allions nous casser le cou dans le bois?... et comment trouverions-nous notre chemin la nuit, puisque nous nous sommes perdus le jour?...—Perdus... hum!... ce n'est pas nous qui nous sommes perdus... on nous a peut-être égarés avec intention...»
Dufour avait dit ces derniers mots à voix basse, mais Victor n'y a pas fait attention; il prend une chaise et s'assied devant le feu, Dufour regarde toujours du côté de l'encoignure; enfin il s'adresse à leur hôte.
«Il me paraît que vous êtes chasseur, monsieur?—Chasseur... ma foi, non! Pourquoi ça?—C'est que je vois... des fusils..... là-bas.—Ah! écoutez-donc: quand on demeure au milieu d'un bois, loin de toute habitation, il est bon d'avoir des armes... Ce n'est pas que le pays soit mauvais;... mais queuquefois des vagabonds peuvent entrer chez nous, comme pour boire; et dame, on pourrait se battre, se tuer ici, que personne ne viendrait y mettre empêchement.—C'est fort agréable!—Buvez donc, monsieur.....—Merci, je n'ai plus soif.—Vous souperez avec nous, au moins?—Je n'ai pas grand' faim...
»—Moi, je souperai très-volontiers, dit Victor; la marche m'a donné de l'appétit: d'ailleurs nous n'avons pas mangé depuis quatre heures, et il est,... voyons, neuf heures bientôt.»
Victor avait tiré sa montre pour regarder l'heure; le jeune paysan quitte la place où il était assis, et vient tout près de Victor, en s'écriant: «Oh! la belle montre!... Regardez donc, mon père, comme c'est joli!... comme c'est travaillé!.... C'est de l'or, n'est-ce pas, monsieur?—Oui, sans doute.
»—Oh! tu n'en es pas bien sûr,» dit Dufour, en essayant de faire des signes à son ami.—«Comment, je n'en suis pas sûr! tu plaisantes, je pense; elle m'a coûté assez cher.—Coûté!... coûté... on a les montres pour rien à présent.
»Je n'aurai jamais une belle bijouterie comme ça,» dit le jeune homme en poussant un soupir.
«—Peut-être mon garçon; eh! eh!..... on ne sait pas ce qui peut arriver.» Et, en disant ces mots, le maître de la maison avale un verre de vin.
«Je crois qu'il ne pleut plus,» dit Dufour en s'approchant de la fenêtre.
«—Oh! monsieur!..... ça redouble au contraire, dit Babolein. Le temps est pris; en v'là pour la nuit... Oh! c'est fini!... vous ne pouvez plus vous en aller.»
Dufour ne répond rien et va s'asseoir près de Victor; il garde le silence, et se contente de jeter souvent des regards autour de lui, se retournant brusquement au moindre mouvement que font les habitants du logis.
«Ha ça! puisque décidément ces messieurs couchent ici, dit la vieille femme, il faut qu'on leur prépare des lits,... une chambre....—Voulez-vous que j'y aille, ma mère?....—Non,.... non.....; mais cette petite ne descend donc pas... Madeleine! Madeleine!
»—Me voilà!» a répondu une voix douce; et, presqu'au même instant, une jeune fille descend l'escalier de bois qui communique avec le haut de la maison.
Victor s'est bien vite retourné pour voir la jeune fille. Celle-ci est très-petite; elle n'a ni embonpoint ni fraîcheur, son teint est pâle; ses yeux assez petits sont presque toujours baissés, sa bouche est grande, son nez moyen, ses cheveux bruns sont relevés sans nulle coquetterie; en général, rien ne peut séduire dans le premier aspect de cette jeune fille; et Victor se retourne bientôt vers Dufour en lui disant tout bas: «Elle n'est point jolie!—Qu'est-ce ça me fait?....» répond le peintre avec humeur.
La jeune fille a fait aux voyageurs une révérence qui n'a rien de gauche ni d'emprunté. Elle sourit à M. Grandpierre, qui lui fait un petit signe de tête; puis elle s'avance timidement vers la vieille paysanne, qui lui dit d'un ton dur:
«J'espère que vous avez eu le temps de vous reposer..... Dieu merci! Depuis le dîner vous êtes remontée dans votre chambre... Vous n'êtes donc plus bonne qu'à dormir ici?
»Pardon, madame, c'est que j'avais si mal à la tête... comme de la migraine...
»—Ah! oui!... la migraine!... dites plutôt la paresse!....... Qu'est-ce que c'est qu'une fille de dix-huit ans qui a la migraine!... Est-ce que j'ai jamais eu de tout ça, moi! mais, si on vous écoute, vous aurez tous les jours quelque chose.
»—Allons, allons, Jacqueline, que tout ça finisse!» dit maître Grandpierre en élevant sa voix. «Crie après moi tant que tu voudras,... ça m'est égal, je ne t'écoute pas. Mais laisse Madeleine en repos;.... tu lui fais du chagrin,... et c'est mal. Va, Madeleine, va, mon enfant, préparez la chambre au bout du corridor et deux lits pour ces messieurs qui couchent ici... Dépêche toi; nous t'attendrons pour souper.»
La jeune fille ne répond que par une inclination de tête. Elle prend une lumière et remonte vivement l'escalier. Le grand Babolein n'a pas quitté des yeux Madeleine tant qu'elle a été dans la salle; lorsqu'elle remonte, ses regards la suivent encore; il reste la bouche béante, le col alongé, et les yeux attachés sur le haut de l'escalier.
«C'est votre fille, madame?» dit Victor, en s'adressant à la paysanne.
«—Non, monsieur, ce n'est pas ma fille,» répond madame Grandpierre d'un air d'humeur.
«—Alors, c'est sûrement votre nièce? dit Dufour. Pas davantage.
»—Oh! j'aime ben mieux qu'elle ne soit pas ma sœur,» dit le jeune paysan d'un air niais.
«—Voyez-vous ça! reprend la vieille. Ne t'aviserais-tu pas de vouloir qu'elle soit ta femme,... grand imbécile!... Je voudrions bien voir ça.
»—Allons, silence!» dit, d'une voix de stentor, le maître de la maison. «Vous avez le temps de crier quand il n'y a personne... Jacqueline, occupe-toi du souper, ça vaudra mieux.
»—Puisque ce n'est ni leur fille ni leur nièce,» dit tout bas Dufour à Victor, «ce n'est donc que leur servante... Cependant ce Grandpierre semble la traiter avec bien de la bonté, presque des égards. Je voudrais savoir ce que c'est que cette Madeleine,... pourquoi elle a l'air triste... pourquoi elle est pâle,... pourquoi...—Ah! te voilà encore avec ta curiosité!...—Tu n'es pas curieux parce que la jeune fille n'est pas jolie; si elle te plaisait, tu aurais déjà fait mille questions à son sujet.—C'est possible.»
Madeleine ne tarde pas à redescendre. Elle va, sans rien dire, aider Jacqueline dans les apprêts du souper. Vive et alerte, en deux minutes elle a préparé le couvert. Le grand Babolein la suit des yeux et semble l'admirer; mais Madeleine tient toujours les regards baissés, et ne les porte pas plus sur les étrangers que sur les habitants de la maison.
Victor est resté assis devant le feu, ne songeant qu'à faire sécher ses bottes. Mais Dufour regarde ce qui se passe, et il remarque que la jeune fille fait tout avec autant d'adresse que de grâce: cela lui paraît encore fort singulier dans une servante de cabaret.
«Madeleine,» dit Grandpierre au bout d'un moment, «ces messieurs vont à Bréville, chez monsieur le marquis... c'est l'orage qui les a retenus ici.
»—A Bréville,» s'écrie la jeune fille, et pour la première fois elle lève les yeux et les porte sur Victor et son compagnon; une légère rougeur colore ses joues, ses regards se sont animés; mais bientôt cette expression disparaît pour faire place à un sentiment de mélancolie, et Madeleine rebaisse les yeux et soupire en murmurant: «Ah! ces messieurs allaient... chez monsieur le marquis....
»—On dirait que cela l'intéresse,» dit tout bas Dufour à Victor: «Ne trouves-tu pas cela singulier?...—Ah! Dufour, que tu m'ennuies avec tes conjectures!...—C'est qu'il me semble qu'il y a du mystère dans cette maison.... Enfin, pourvu que mes soupçons ne soient pas fondés, c'est tout ce que je demande!... Une vieille femme méchante... deux hommes... qui ont chacun six pieds au moins... et une jeune fille qui ne lève pas les yeux... c'est bien louche... Dis donc, Victor, te rappelles-tu un certain roman traduit de l'anglais de Lowis...Le Moine... Tu as lule Moine, heim?—Sans doute, après!—Ce roman-la me faisait toujours frissonner. Il y a dedans une scène de voleurs dans une forêt... Heim!... notre situation ressemble un peu à cette scène-là!...—Allons, tu es fou!
»—A table, messieurs,» dit le maître de la maison en se levant: «Nous vous offrons ce que nous avons... On ne se procure pas ce qu'on veut si tard!—Ce sera fort bien, monsieur; en voyage, l'appétit empêche qu'on soit difficile; d'ailleurs votre table est très-bien garnie.»
Victor se place et Dufour s'assied près de lui. Tous les habitants de la maison se mettent à table avec les deux voyageurs. La jeune fille se trouve être en face des étrangers, de temps à autre elle lève les yeux pour les regarder, mais elle les rebaisse bien vite quand elle pense qu'on l'observe.
Des légumes et des œufs composent le souper; Victor y fait honneur; Dufour ne mange de quelque chose qu'après en avoir vu manger à ses hôtes. Madeleine ne prend presque rien, et elle ne parle pas; la vieille murmure après la jeune fille parce qu'elle ne mange pas, après son fils parce qu'il mange trop, et après son mari parce qu'il ne cesse de boire. Dufour remarque tout. Les regards que Madeleine jette à la dérobée sur lui et son ami sont ce qui l'intrigue le plus.
On est encore à table lorsqu'un coup violent retentit sur la porte d'entrée de la maison.
«Voilà du monde qui vous arrive bien tard, dit Victor.—Et par un bien mauvais temps, ajoute Dufour.
»—Oh! je parie que je devine qui c'est,» répond maître Grandpierre en souriant, et il s'écrie aussitôt: «Qui est là?
»—Eh! mordieu! c'est moi!... est-ce que vous allez me laisser à la pluie battante?» répond une voix aigre et brève qui ne semble pas inconnue aux deux voyageurs.
»J'en étais sûr, dit Grandpierre; c'est Jacques!»
Le jeune paysan va ouvrir la porte, et l'homme à la faux entre dans la salle, tenant toujours à la main son instrument de travail. Dufour fait un bond sur sa chaise, puis presse le genou de son voisin, en disant à demi-voix: «C'est l'homme du bois.—Je le vois bien.—Et tu ne trouves pas drôle qu'il nous rejoigne ici?...—Pourquoi donc n'y viendrait-il pas aussi bien que nous?—Tu ne vois pas qu'il nous a envoyés de ce côté, parce qu'il était certain que nous serions forcés d'entrer dans cette habitation; et cette jeune fille qui nous regarde à la dérobée.... je crois qu'elle a envie de nous faire des signes...—C'est qu'elle est amoureuse de toi.—C'est bien. Nous verrons s'il faut toujours rire!»
Après avoir posé sa faux contre la porte, Jacques s'approche de la table. En reconnaissant les deux voyageurs, il laisse échapper les ricanements moqueurs qui lui sont familiers et s'écrie: «Ah!..... messieurs, c'est comme cela que vous allez coucher à Bréville! Je vous avais pourtant mis dans le bon chemin.—Oui, il était gentil votre bon chemin, répond Dufour, nous avons manqué cent fois de nous y casser le nez!
»—Comment, Jacques, tu connais mes hôtes?» dit le maître de la maison, en tendant la main au nouveau-venu.
»—Certainement.... j'ai eu le plaisir de les rencontrer dans le bois... Eh! eh!.... je pourrais même te dire ce que chacun de ces messieurs a dans sa bourse... eh! eh! eh!....
»—Allons, il va recommencer ses mauvaises plaisanteries, dit Dufour: c'était sans doute les deux Grandpierre qu'il attendait dans le bois, et, ne les voyant pas venir, il nous a envoyés chez eux... cela se comprend.
»—Jacques, viens te mettre à table, tu boiras bien un coup avec nous...—Volontiers..... Bonsoir, madame Grandpierre.... bonsoir, Babolein... bonsoir, ma petite Madeleine...»
Jacques a salué la mère et le fils d'un air familier et seulement de la tête, mais, en s'adressant à Madeleine, le paysan a changé de ton, sa voix s'est adoucie, ses manières sont devenues plus polies, et quoiqu'il ait été prendre la main de la jeune fille, il ne l'a pas secouée brusquement, mais a paru la serrer avec affection.
De son côté, Madeleine a regardé Jacques en souriant et lui a dit bonsoir avec amitié, comme on répond à quelqu'un dont la présence nous fait plaisir.
«Te voilà bien tard par ici, Jacques?—Que voulez-vous,.... la journée a été longue chez le père Thomas,... puis j'avais affaire à Samoncey pour de l'ouvrage qu'on m'avait promis, tout ça m'a retenu.... Et c'te pluie qui est arrivée,... je m'sommes dit: au lieu de retourner à Gizy, je coucherons chez Grandpierre;... pas gêné, moi!... je couche où je me trouve.—T'as raison, mon vieux, et nous boirons une chopine de plus!... A vot' santé, messieurs.»
Victor ne se sent plus envie de tenir tête à son hôte; il étend les bras, baille, et propose à son compagnon de monter se coucher.
«Encore un moment,» dit Dufour, et il ajoute à demi-voix: «Qui sait si on n'attend pas notre sommeil pour se débarrasser de nous? Ce Jacques qui est revenu nous joindre ici,... qui va y coucher,.... et cette petite,... vois donc comme elle nous regarde,... et avec quelle expression..... Je t'en prie, Victor, ne t'endors pas!...
»—Eh bien! nous ne disons rien, ma petite Madeleine?» dit Jacques après avoir trinqué avec son ami: «Nous avons l'air bien triste ce soir, mon enfant?...—Est-ce que tu n'en devines pas la raison, répond Grandpierre; Madeleine est comme ça depuis que...»
Le paysan baisse la voix, et continue de parler en s'approchant de l'oreille de Jacques. Dufour, ne pouvant entendre ce que dit son hôte, tâche au moins de lire dans sa physionomie et dans celle de l'homme qui a été leur guide. Les deux amis se parlent quelque temps tout bas, et le peintre s'aperçoit qu'ils portent souvent les yeux sur lui et son compagnon, ce qui lui fait présumer que Victor et lui sont pour quelque chose dans cet entretien mystérieux. Cette pensée cause à Dufour une sensation désagréable; il promène ses regards autour de lui. Victor est assoupi; la vieille femme semble en faire autant; la jeune fille a les yeux baissés, mais une sombre tristesse est empreinte sur ses traits; le grand Babolein, semblable à une statue, a les yeux fixés sur Madeleine, et sa bouche entr'ouverte donne à sa figure, déjà niaise, l'apparence de la stupidité.