MADELEINE.

Au bout de la table, Grandpierre et Jacques se parlent bas; enfin la lampe placée devant les convives ne répand plus qu'une lumière vacillante qui laisse dans l'obscurité tout le reste de la salle. Le bruit de la pluie, qui fouette les feuilles des arbres, semble ajouter encore à la tristesse de ce tableau.

Un cri de Victor change tout-à-coup la situation des personnages. En s'endormant il se balançait sur sa chaise, il a rouvert les yeux au moment où il se sentait tomber en arrière.

«Qu'est-ce que c'est donc?» dit madame Grandpierre, en se frottant les yeux.

«—Rien: rien, madame,» dit Victor en riant, «je suis fâché de vous avoir effrayée,... mais je m'endormais comme vous, et j'ai manqué de disparaître sous la table... Il me semble que pour dormir nous serons tous mieux dans notre lit... Allons, viens-tu, Dufour?... est-ce que tu n'as pas encore fini de souper?...—Tu es bien pressé, tu ne me laisses pas le temps de manger à mon aise...—A ton aise, mon cher, reste à table si tu veux; moi, je vais prendre du repos. M. Grandpierre, veuillez me faire indiquer notre chambre.»

Victor se lève, Dufour en fait autant en murmurant. Madeleine s'est empressée d'allumer une autre lampe; elle se dispose à conduire les voyageurs, mais Grandpierre l'arrête et lui prend la lumière des mains en disant: «Reste,... je veux moi-même avoir l'honneur de conduire ces messieurs.»

La jeune fille obéit; pourtant elle semble ne le faire qu'à regret. Dufour en fait la remarque, et pousse un profond soupir en suivant son ami.

«Bonne nuit, messieurs,» dit Jacques en saluant les voyageurs avec un air moqueur; «je n'aurai peut-être pas l'honneur de vous revoir,... mais je pense que demain vous n'aurez plus besoin de moi pour trouver le chemin de Bréville!—Je l'espère,» dit Victor. Dufour ne répond rien; il jette encore un regard sur Madeleine. La petite a en ce moment les yeux attachés sur lui et sur Victor avec une expression indéfinissable. Les deux amis suivent leur hôte qui monte l'escalier, et la jeune fille les accompagne des yeux tant qu'elle peut les voir.

Maître Grandpierre marche le premier dans un petit couloir étroit qui aboutit à un autre escalier, lequel donne sur une espèce de palier; là, le maître de la maison entre dans un corridor en disant: «Par ici, messieurs.

»—Où diable va-t-il donc nous reléguer? dit Dufour; cette maison est bien grande pour un cabaret... Comme ce plancher craque sous nos pieds;.... il semble que l'on marche sur des trappes...»

Grandpierre s'arrête, ouvre une porte, et fait entrer les voyageurs dans une chambre assez vaste où l'on a dressé deux lits.

«Voilà votre chambre, messieurs; j'espère qu'ici vous dormirez sans vous éveiller.

»—C'est bien ce que je compte faire, dit Victor.

»—Moi, j'ai le sommeil très-léger, dit Dufour, et je m'éveille à chaque instant dans la nuit;... mais j'ai un livre dans ma poche et je pourrai m'amuser à lire.

»—Lire la nuit,» dit l'hôte en posant la lumière sur une cheminée, «m'est avis, monsieur, que vous ferez mieux de dormir: chaque chose a son temps, et vous devez être fatigué.

»—Je ferai ce qui me fera plaisir;... il me semble que je suis bien le maître....—Oh! c'est juste, à votre aise.... Bonsoir, messieurs.»

L'hôte va s'en aller; mais Dufour, qui a déjà inspecté des yeux leur chambre à coucher, rappelle Grandpierre en lui disant:

«Ah! M. Grandpierre, pardon si je vous retiens encore.... Mais qu'est-ce que c'est donc que cela?»

Dufour désignait une porte placée en face des lits, mais qui, de leur côté, n'offrait ni pêne, ni verroux.

«—Ça?... Eh parbleu! c'est une porte,» dit l'hôte en souriant.—«Je vois bien que c'est une porte, mais comment donc est-elle fermée?—Elle est fermée à clé... Ah! c'est qu'elle se ferme de l'autre côté, mais on ne l'ouvre jamais; c'est une porte qui est condamnée; elle ne servait qu'à gêner,... je ne sais même pas ce qu'on a fait de la clé..... Au reste, messieurs, je pense que vous êtes tranquilles, et que vous n'avez pas peur des voleurs chez moi...

»—Non, sans doute, mon cher hôte.... mais si vous écoutez mon ami, il est si curieux qu'il vous fera sans cesse de nouvelles questions.... il veut tout savoir.... Je suis étonné qu'il ne vous ait pas déjà demandé pourquoi votre maison est dans un bois...

»—Il me semble qu'on n'est pas indiscret pour demander où conduit une porte,» dit Dufour avec humeur; «je suis bien aise de ne pas être dérangé.... quand je lis... et ordinairement les portes d'une chambre se ferment en-dedans, mais il paraît qu'ici ce n'est pas comme partout!...

»—Soyez tranquille, monsieur; personne ne viendra vous déranger. Bonne nuit... je vais rejoindre l'ami Jacques.»

L'hôte quitte la chambre, dont il tire la porte après lui; on entend ses pas lourds faire craquer le plancher du corridor, mais bientôt le bruit s'éloigne et le plus profond silence semble régner dans la maison.

Victor se déshabille et s'apprête à se coucher; Dufour l'arrête en lui disant à demi-voix:

«Est-ce que vraiment tu vas te coucher?—Pourquoi pas?—Tu ne devines donc pas où nous sommes?....—Parbleu! nous sommes dans un cabaret..... au milieu d'un bois.... Nous ne serons pas couchés aussi douillettement que chez de Bréville, mais une nuit est bientôt passée!—Tout cela ne serait rien si nous étions chez des gens honnêtes!... mais j'ai trop de raisons de croire qu'il n'en est pas ainsi... Toi, tu manges, tu bois, tu dors, tu ne remarques rien!—C'est que je n'ai rien vu de remarquable ici.—Mon cher Victor, pour un garçon d'esprit, tu as bien peu de pénétration; nous sommes dans un repaire de brigands, et cette nuit on nous assassinera pour nous voler, parce que ce scélérat de Jacques n'aura pas manqué de dire que tu as douze cents francs sur toi!...—Quelle diable d'idée as-tu là?... Tu ne rêves que voleurs et assassins!... Sais-tu que tu es cruel en voyage. Je ne te conseille pas de te marier, Dufour, car tu rêveras toutes les nuits que tu es cocu!...—Il ne s'agit pas de plaisanter... Tu sais bien que je ne suis pas un poltron; mais je trouve ridicule de se laisser prendre au piége sans pourvoir se défendre...—Et qui te fait donc présumer que nous soyons chez des voleurs?—Tout!... D'abord cette maison au milieu des bois,... ce Grandpierre et son fils, qui ont chacun six pieds de haut,... ces armes que j'ai aperçues derrière la porte,.... ce Jacques qui nous envoie de ce côté, puis qui vient lui-même nous rejoindre dans ce cabaret, quoiqu'il eût dit d'abord avoir affaire au village de Samoncey;... enfin, et c'est là-dessus principalement que nous devons asseoir nos soupçons, la conduite de Madeleine, qui n'est pas servante,... et qui est je ne sais quoi dans la maison... Oh! si tu avais observé cette jeune fille, comme je l'ai fait, tu devinerais bien qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire... Cette petite est triste, pâle; elle ne lève pas les yeux.... Est-ce là la tournure, l'humeur d'une paysanne?.... A table, quand elle croit que les gens de la maison ne la voient pas, elle nous regarde,... elle nous dévore des yeux;.... c'est le mot.... Pauvre petite! Je suis sûr qu'elle devine le sort qui nous attend et voulait nous sauver, nous prévenir. Au moment où nous allions nous retirer, elle avait bien vite pris la lumière pour nous conduire; mais son maître la lui a arrachée des mains, en lui ordonnant de rester en bas: il avait peur qu'elle ne nous avertît des dangers qui nous menacent. Si tu avais vu cette pauvre enfant nous suivre des yeux quand nous avons quitté la salle... Ah! cette petite n'est pas jolie, c'est vrai: mais dans ce moment je t'assure qu'elle était belle, tant ses yeux avaient d'expression!... Maintenant, examine cette chambre où l'on nous a relégués,... est-ce sombre?... est-ce lugubre?... et cette porte qui ne se ferme pas de notre côté et qu'on peut ouvrir de l'autre quand on veut?... tu conviendras que c'est fort commode.... et que dans aucune auberge tu n'as eu de chambre si mal fermée que celle-ci.»

Victor a écouté Dufour avec attention; quand celui-ci a fini, il se remet à se déshabiller.

«—Comment!... tu veux toujours te coucher?...—Mon cher ami, si nous sommes chez des voleurs, il n'y a plus moyen de nous sauver; si nous sommes chez d'honnêtes gens, tes soupçons n'ont pas le sens commun. Dans l'un ou l'autre cas, il me semble que je ferai toujours aussi bien de me coucher. Quand la mort nous frappe pendant que nous dormons, nous ne faisons que passer d'un sommeil dans un autre.

»—Je ne suis pas pressé de goûter ce sommeil-là. Pourquoi ne pas essayer de nous sauver? nous le pourrions encore peut-être... Voyons cette croisée...»

Dufour ouvre la fenêtre de la chambre; elle donnait sur une arrière-cour de la maison. Mais il faisait noir comme dans un four, il était impossible de mesurer des yeux à quelle distance on était du sol.

«Referme ta fenêtre, mon cher ami, dit Victor; je n'ai pas envie de me casser le cou pour éviter un danger imaginaire. Je ne suis nullement convaincu que nos hôtes soient de malhonnêtes gens.... Ce Grandpierre a au contraire une bonne figure qui respire la franchise....—C'est-à-dire, l'ivrognerie.—Parce que lui et son fils ont six pieds de haut, je ne vois pas que ce soit une raison pour suspecter leur loyauté. Enfin, cette jeune fille t'a fait des signes: si elle te dévorait des yeux, c'est que probablement tu lui as inspiré un doux sentiment... tu auras fait sa conquête,... c'est très-possible; tu n'es pas mal quand tu n'y penses pas...—Victor, tu as bien tort de ne pas me croire!...—J'aime mieux me coucher;.... je te conseille d'en faire autant... Nous avons beaucoup marché aujourd'hui, et tu dois être aussi fatigué que moi... Bonsoir, Dufour.... Demain tu feras des études superbes dans le bois; et, si la petite Madeleine te fait toujours des mines, tu pourras peut-être faire aussi une étude avec elle.»

Victor s'est mis au lit malgré les remontrances de son ami; celui-ci ne sait à quoi se décider. Il se promène dans la chambre, s'arrête, écoute contre la porte du couloir, puis contre celle qui est condamnée. Bientôt Dufour s'aperçoit que son compagnon de voyage est endormi; la vue du repos que goûte Victor lui donne envie de l'imiter: malgré ses inquiétudes, il sent que le sommeil le gagne; mais, avant de se mettre au lit, il veut faire une revue exacte de leur chambre, pour s'assurer s'il n'y a point quelque trappe, ou quelque issue autre que la porte condamnée.

Dufour prend la lampe et commence son inspection: il tâte les murs et regarde sous les meubles; il ne découvre rien de suspect. Arrivé devant la porte, objet de ses craintes, il la pousse, l'examine de bas en haut. Cette porte est vieille, elle a de larges fentes en divers endroits; en regardant ces ouvertures, Dufour croit apercevoir au loin une faible lumière. Il va poser sa lampe dans un autre coin de la chambre, et revient braquer son œil contre une fente de la porte. La lumière augmente, un léger bruit se fait entendre. Dufour est tout oreille, et s'écarquille les yeux pour mieux voir. Le bruit approche; ce sont des pas... deux personnes s'avancent du fond d'un corridor qui est sans doute devant cette porte. L'une de ces personnes éteint une lumière. Dufour reconnaît Madeleine, et à côté d'elle l'homme qui les a guidés dans le bois.

Jacques parle à la jeune fille. Arrivés à quatre pas de la porte, ils s'arrêtent, et Dufour peut les entendre. La jeune fille verse des larmes; l'homme en blouse lui prend la main.

«—Consolez-vous, Madeleine, consolez-vous... les pleurs, ça ne sert à rien. J'sais ben que c'est la grande ressource des femmes!... quand elles ont du chagrin, elles s'en prennent à leurs yeux... Mais, faut pas vous désoler comme ça... on ne sait pas encore ce qui peut arriver!...

»—Ah! mon cher Jacques.... c'est en vain que vous voulez me consoler! je vois bien que c'est fini!... qu'il n'y a plus d'espoir... Je voudrais en vain prendre sur moi et avoir du courage... je m'étais habituée à ma situation... je la supportais sans me plaindre; mais à présent, oh! à présent, je sens que je serai plus malheureuse.

»—Je vous dis que vous êtes un enfant de pleurer.... et pour qui?.... mon Dieu! pour des gens qui n'en valent pas la peine, qui ne méritent pas vos regrets...

»—Oh! le scélérat!.... le gredin! se dit Dufour, c'est de nous qu'il parle, j'en suis sûr, et il trouve que nous ne méritons pas qu'on s'intéresse à notre sort... Hum! brigand! si j'avais un pistolet, comme je t'ajusterais par le trou de cette porte!»

Au bout d'un moment et après avoir essuyé ses yeux, la jeune fille reprend:

«Vous trouvez qu'ils ne méritent pas l'intérêt que je leur porte..... Ah! Jacques!.... vous ne pouvez penser comme moi, vous; vous ne pouvez sentir ce que j'éprouve pour eux... j'espérais que cela tournerait autrement... je vois bien qu'il faut renoncer à cet avenir dont je m'étais flattée. Mais rester ici... ce Babolein... madame Grandpierre... Hélas! je suis bien tourmentée!...

»—Oui, oui, je vous comprends!... Pauvre Madeleine! cela ne devrait pas être ainsi... Plus que tout autre, je dois vous plaindre, moi!...—Vous, Jacques?...—Oui, moi... mais ça ne vous servira pas de grand'chose,... malheureusement!... Allez vous reposer, Madeleine; allez, et je vous le répète, ne versez plus de larmes pour des gens qui n'en valent pas la peine.—C'est bien aisé à dire cela, mais je n'ai pas appris à commander à mon cœur!»

Jacques serre la main de la jeune fille et s'en retourne par le corridor; Madeleine ouvre une porte, disparaît, et la lumière disparaît avec elle.

«Ce que j'ai entendu me semble assez clair,» se dit Dufour en quittant la fente de la porte... «Cette jeune fille s'intéresse vivement à nous: elle voudrait nous sauver, et se désole parce qu'elle voit que c'est impossible.... Ce misérable Jacques nous tuera avec sa faux.... comme des coquelicots!.... Ah! si Victor avait entendu cette conversation! mais il dort comme s'il était chez lui... Que faire?... si j'appelais Madeleine... les autres m'entendraient aussi, et ils accourraient plus vite! Je ne me suis jamais trouvé dans une pareille situation.»

Dufour se remet à marcher dans la chambre, à écouter aux portes; mais il n'entend plus rien. La fatigue l'emporte bientôt sur l'inquiétude, ses yeux se ferment malgré lui. Il se décide à se coucher et à attendre, comme Victor, les évènements. Il place en soupirant sa montre sur la table de nuit; mais bientôt, ne l'y croyant pas en sûreté, il la fourre sous son traversin et pose sa tête dessus en se disant: «On ne l'aura qu'avec ma vie!... Je crois que j'aimerais mieux mourir que d'être volé!... dépouillé!... Qu'ils y viennent!... Je n'ai pas d'armes... mais le courage en tient lieu.... Tout m'en servira d'ailleurs.... tout jusqu'à... Ma foi, oui... cela peut donner un bon coup et étourdir un homme... Cachons-le aussi.»

Et Dufour, prenant le vase de nuit, le met dans la ruelle de son lit, entre la paillasse et le matelas. Après avoir pris toutes ces précautions, l'artiste se recouche. Il a d'abord le projet de rester éveillé; mais ne pouvant long-temps combattre le sommeil, il prend le parti de s'en remettre à la Providence du soin d'écarter les dangers qui l'environnent, et la Providence l'endort... C'est ordinairement ce qu'elle fait de mieux pour le bonheur des humains.

FIN DU PREMIER VOLUME.

Le Réveil.

Le soleil éclairait la chambre où étaient couchés les deux amis lorsque Dufour ouvrit les yeux.

Le peintre ne se rappelle d'abord que confusément les événements de la veille; cependant, petit à petit, la mémoire lui revient. Dufour, tout étonné de se retrouver vivant, regarde timidement autour de lui; il aperçoit Victor qui dort encore. Leurs habits sont toujours auprès d'eux: rien n'a été dérangé dans la chambre, qui, éclairée par le soleil, paraît toute autre à notre voyageur. Elle n'a plus cet aspect sombre et mystérieux qui, la veille, lui avait tant déplu. C'est une pièce vaste, carrée, le petit papier à fleurs qui lui sert de tenture est d'une couleur gaie, et à travers les vitres de la fenêtre on aperçoit les arbres du bois, dont le feuillage, rafraîchi par l'orage de la veille, brille des plus vives couleurs.

Dufour se frotte les yeux; il se sent tout radieux, tout dispos; il glisse sa main sous son traversin, et, en sentant sa montre, il ne peut s'empêcher de rire de ses craintes de la veille. Il regarde l'heure et s'écrie: «Huit heures!.... huit heures passées!..... J'espère que nous avons bien dormi!..... Ho! hé!.... Victor!... Allons donc, paresseux... il est huit heures!... Est-ce que tu ne vas pas te lever?...

»—Ha ça! nous ne sommes donc pas assassinés?» dit Victor en étendant les bras. «Il me semblait pourtant que nous étions dans un repaire de brigands...... T'en souviens-tu, Dufour?...

»—Allons, gronde-moi! moque-toi de moi... ça m'est égal, je suis de bonne humeur ce matin... J'ai eu tort.... je le confesse: j'ai soupçonné de braves gens... Cependant il y a du mystère dans cette maison, car, pendant que tu dormais, j'ai entendu cette petite Madeleine dire des choses singulières....—Tu as rêvé cela.—Non.... oh! je ne l'ai pas rêvé.... mais, enfin, il paraît que cela ne nous regardait pas... c'est le principal... Aussi, j'ai un appétit ce matin!..... je vais me dédommager de ma sobriété d'hier au soir; je vais déjeûner... je vais m'en donner.... Je... Aie... aie!... Holà là!... Ah! mon Dieu, je suis blessé!...»

En se promettant de s'en donner, Dufour sautait et se roulait dans son lit. Il avait oublié que dans ses inquiétudes de la veille, il avait caché un meuble nécessaire entre son matelas et sa paillasse; et, quoiqu'il eût relégué ce meuble contre la ruelle, à force de s'agiter, il venait de le briser sous lui, et un morceau aigu lui était entré quelque part.

«Que diable viens-tu de faire? dit Victor, est-ce que tu casses des assiettes dans ton lit?...—Non, ce ne sont pas des assiettes... C'est que j'avais oublié qu'hier au soir, par prudence..... n'ayant pas d'armes..... j'avais mis certain vase sous mon matelas..... Ah! Victor, regarde, je t'en prie, si je ne suis pas blessé dangereusement. Ah! ah!... Comment, Dufour, tu voulais te défendre avec....—Écoute donc, cela aurait fort bien paré un coup de poignard.—C'est une nouvelle espèce de bouclier à laquelle don Quichotte n'avait pas pensé!..... Je suis blessé, n'est-ce pas?...—Eh! non... une égratignure....—Peste!.... tu appelles cela une égratignure!.... c'est presque comme celle que la paysanne montre audiable de Papéfignières!... Je voudrais que cela te corrigeât de ta méfiance continuelle.—Je mettrai de la farine dessus...—Tu devrais appeler la petite Madeleine et la prier de te panser.—C'est bien... c'est bien!..... Si elle était plus jolie, tu aurais cherché à lui faire voir bien autre chose. Au reste, je vais tâcher, ce matin, de causer un peu avec cette jeune fille avant de quitter cette maison.... et de savoir pourquoi, hier, elle nous regardait en soupirant, car je suis très-sûr qu'elle soupirait.»

Victor s'est habillé. Il ouvre la fenêtre, et aperçoit un petit jardin au bout de la cour qui est derrière la maison. Dufour, qui est parvenu, non sans peine, à se lever, vient se placer aussi à la fenêtre.

«—Cette vue est gentille!... Cette cour... ce jardin... ces fleurs... et puis le bois qui encadre le tableau... Il faut que je dessine tout cela...—Il me semble qu'hier tu trouvais cette demeure fort triste.—Hier, il faisait nuit... Tiens, mon ami, il n'y a rien de tel qu'un effet de soleil pour embellir un tableau.»

En ce moment on frappe à la porte de la chambre, et les deux amis reconnaissent la voix du maître de la maison, qui demande si l'on peut entrer.

«Oui, oui, entrez, mon cher hôte!» crie Dufour en allant ouvrir à Grandpierre, auquel il tend la main, que celui-ci serre avec cordialité.

«—Je viens savoir si ces messieurs ont bien passé la nuit et s'ils déjeûneront avant de partir.—Oui, mon cher hôte, nous déjeûnerons... N'est-ce pas, Victor, que nous déjeûnerons avec notre hôte?—Volontiers.—Et quant à la nuit... oh! elle a été excellente;... je n'ai fait qu'un somme... j'ai été très-bien couché...—Je suis charmé, messieurs, que vous ayez été satisfaits.—Est-ce qu'on n'est pas toujours bien chez de braves gens?... Ce bon monsieur Grandpierre... il a une bonne figure... N'est-ce pas, Victor, que notre hôte a une figure franche,... ouverte?... Il faudra que je fasse votre portrait, monsieur Grandpierre.—Oh! monsieur est bien honnête...—Si, si, je viendrai faire votre portrait en me promenant dans le bois, quand nous serons à Bréville..... Et votre ami Jacques, le verrons-nous ce matin?—Non, monsieur; Jacques est parti depuis le point du jour, pour aller travailler en journée... Dame!... Jacques n'est pas riche... Il y a quatre ans, le feu brûla sa maison, sa récolte; il perdit le peu qu'il possédait, et, après avoir labouré son petit champ, fut obligé d'aller travailler à celui des autres; mais ça ne lui ôta pas sa bonne humeur, et Jacques n'en garda pas moins avec lui sa tante qu'est ben vieille et infirme. Oh! c'est un brave homme que Jacques;... un peu brusque..... un peu gouailleur, comme ils disent dans le pays, mais qui est estimé de chacun pour sa probité.—Eh bien! mon cher monsieur Grandpierre, ce que vous me dites-là ne m'étonne nullement..... ce Jacques a une physionomie toute particulière..... il a quelque chose qui prévient en sa faveur... surtout quand on le regarde long-temps... N'est-ce pas, Victor?»

Victor, qui ne peut plus comprimer son envie de rire, sort en disant: «Je vais voir le jardin pendant qu'on préparera le déjeûner.»

Le jeune homme traverse le corridor étroit, descend un petit escalier, et se trouve dans la cour au bout de laquelle est le jardin. C'est un petit enclos où sont pêle-mêle les fruits, les légumes, les racines dont on fait un fréquent emploi dans un ménage. Chaque coin de terrain a été mis à profit: la modeste laitue croît au pied du cerisier, le chou et le groseiller sont pressés l'un contre l'autre, et la petite feuille dentelée de la carotte se mêle au feuillage plus large et plus foncé du navet; à peine si l'on a réservé quelques chemins pour mettre un pied l'un devant l'autre.

Au fond de ce verger-potager, Victor aperçoit un petit carré qui paraît plus soigné que le reste et dans lequel on a planté différentes fleurs. Une jeune fille est assise sous un berceau couvert de chèvrefeuilles qui termine ce petit parterre; elle a les yeux fixés sur un rosier qui est à ses pieds; mais, à sa tristesse, à son immobilité, il est facile de juger qu'en ce moment ce ne sont pas les fleurs qui l'occupent.

Victor s'approche doucement de Madeleine, qu'il a reconnue, quoiqu'elle n'ait pas levé la tête; il va s'asseoir près d'elle en disant: «Voilà des fleurs que vous aimez bien, n'est-ce pas?»

La jeune fille, toute surprise, rougit, semble honteuse, et se lève en balbutiant: «Pardon, monsieur, je ne vous avais pas vu venir.

»—Eh bien! je ne veux pas vous faire fuir votre jardin... car je gagerais que ce petit jardin est le vôtre?» dit Victor en retenant Madeleine par la main. Celle-ci, un peu confuse, se rassied cependant en répondant: «Oui, monsieur, c'est en effet mon petit jardin... monsieur Grandpierre a bien voulu m'abandonner ce petit coin de terrain..... j'y ai planté des fleurs, et j'en ai bien soin!...—Il n'y a aucun mal à cela, mon enfant..... Vous aimez les fleurs... plus tard vous aimerez autre chose encore... car il faut toujours que le cœur ait de l'occupation... surtout chez les femmes; et de ce côté-là je suis femme aussi. Mais, pendant que nous voilà seuls, il faut que je vous demande l'explication de votre conduite d'hier... qui a beaucoup intrigué et même inquiété mon compagnon... qui, à la vérité, s'inquiète très-facilement. Il prétend que vous portiez sur nous des regards mystérieux, mélancoliques... que vous paraissiez désirer de nous parler en secret. Mon ami a-t-il rêvé tout cela... ou avez-vous en effet quelque chose à nous dire? à nous demander?... Eh bien!... répondez donc...»

La jeune fille rougit encore plus, en effeuillant dans ses doigts une rose qu'elle vient de cueillir pour cacher son embarras. Elle ne lève pas les yeux et n'ose répondre. Victor, pour l'enhardir, se rapproche d'elle, passe son bras autour de sa taille, et, quoiqu'elle ne soit pas jolie et qu'il n'en soit pas amoureux, lui prend un baiser, tant est grande chez lui la force de l'habitude.

Madeleine se recule vivement à l'autre bout du banc; elle lève alors les yeux sur Victor, et il y a dans son regard, dans tous ses traits une expression de fierté, de mécontentement qui lui sied à ravir et qui étonne le jeune homme. Il se rapproche d'elle, et veut lui prendre la main, qu'elle retire aussitôt.

«—Je vous ai fâchée? Mon Dieu! j'en suis désolé... ce n'était nullement mon intention.... je ne pensais pas qu'il y eût aucun mal à vous embrasser... Est-ce que dans ce pays les jeunes filles se fâchent quand on les embrasse?...

»—Monsieur, je ne suis pas habituée à de telles manières, et...—Et vous avez eu un mouvement de fierté superbe! En vérité, il aurait fait honneur à une duchesse!... Savez-vous, ma chère amie, que, pour une servante de cabaret, vous êtes bien farouche?... Allons, la voilà qui pleure à présent... je lui ai encore fait de la peine!... Vraiment, je ne fais que des sottises ce matin... C'est peut-être parce que je vous ai appelée servante que vous pleurez?... je vous assure que je n'ai pas voulu vous humilier.... Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que j'aime trop les femmes pour vouloir leur faire de la peine... Allons, Madeleine, donnez-moi votre main, et faisons la paix... je vous promets que je ne vous embrasserai plus... je ne sais même pas pourquoi cela m'est arrivé... Mais aussi cet imbécile de Dufour, qui m'assure que vous nous regardiez... que vous lui lanciez des œillades.... Vous n'êtes plus fâchée, n'est-ce pas?»

Victor a un ton de franchise, d'abandon, qui séduit, qui inspire sur-le-champ la confiance; Madeleine s'est laissé prendre la main, et elle lui dit d'un air qui n'a plus rien de sévère:

«Non, monsieur, je ne suis plus fâchée... d'ailleurs je n'avais pas le droit de l'être... Je ne suis en effet qu'une servante dans cette maison, mais monsieur Grandpierre m'y traite avec tant de bonté.... et quoique sa femme soit quelquefois un peu brusque avec moi, cependant on ne me regarde pas comme une domestique.... parce qu'autrefois... Ah! j'étais si heureuse...

»—Pauvre petite! je comprends!..... vos parents étaient à leur aise sans doute, et des malheurs vous auront forcée à entrer ici.

»—Mes parents!...... Je ne les ai jamais connus...... ils moururent quand j'étais encore au berceau... à ce qu'on m'a dit... mais une dame.... bien bonne, bien généreuse, eut pitié de moi; elle me prit avec elle, me fit élever et me traita comme son enfant: cette dame était la marquise de Bréville.

»—La marquise de Bréville?... la belle-mère d'Armand?—Oui, monsieur. Ah! combien elle eut de bontés pour moi!.... C'est lorsque son mari mourut qu'elle me fit venir chez elle... j'avais, je crois, à peine trois ans alors. Là je trouvai Armand et Ernestine.... c'étaient deux enfants que monsieur le marquis avait eus d'un premier mariage, et que ma bienfaitrice aimait beaucoup, quoiqu'elle ne fût que leur belle-mère. Armand avait trois ans de plus que moi, et Ernestine cinq; mais ils m'aimaient bien aussi; nous jouions ensemble, nous étions toujours ensemble..... Ah! que j'étais heureuse alors!... ils me traitaient comme leur sœur... je partageais leurs études, leurs occupations..... je ne pensais pas que je n'étais qu'une pauvre orpheline!... je ne prévoyais pas que mon sort pût changer. J'étais si jeune... je jouais et je chantais sans cesse... Ah! je ne soupirais jamais dans ce temps-là!...

»—Pauvre Madeleine!... je comprends vos peines... je ne m'étonne plus maintenant de vos manières gracieuses, distinguées...... de tout ce qui me surprenait en vous... Mais continuez, je vous en prie.

»—Mon Dieu, monsieur, mon bonheur dura jusqu'à la mort de madame de Bréville... J'avais près de onze ans quand ce malheur arriva... Ma bienfaitrice mourut en peu de jours;.... je ne puis vous dire toute la douleur que j'éprouvai,... dans ce moment affreux, ce n'était qu'elle que je regrettais; je ne songeais nullement à mon sort, à ce que j'allais devenir. Je pleurais celle qui m'avait tenu lieu de mère; Armand et Ernestine pleuraient avec moi, car ils l'aimaient bien aussi; mais, au bout de quelques jours, il arriva du monde, des parents..... on emmena Ernestine et Armand, et on mit à la porte la petite Madeleine, car je n'étais rien dans la maison, et, en perdant ma bienfaitrice, j'avais tout perdu!

»—Madame de Bréville n'avait pas eu le temps d'assurer votre sort, sans doute? Mais vous abandonner ainsi..... ah! c'est affreux. Il fallait que tous ces gens-là eussent le cœur bien dûr. Pourquoi la sœur d'Armand ne vous emmena-t-elle pas avec elle?—Oh! ce ne fut pas de sa faute: on ne le voulut pas. Je ne savais que devenir, lorsque Jacques parut devant moi. Il me prit par la main, me consola, dit, entre ses dents, bien des choses que je ne compris pas... puis, m'emmena chez lui, où il avait déjà soin de sa vieille tante... Ah! c'est un brave homme que Jacques!.... je restai trois ans chez lui. Alors arriva un nouveau malheur: le feu consuma sa demeure. Jacques n'avait plus rien; je ne voulus pas rester encore à sa charge... Heureusement, M. Grandpierre eut pitié de moi, et il voulut bien me prendre dans sa maison... Il y a quatre ans que j'y suis. M. Grandpierre me traite avec douceur: sa femme gronde parfois, mais enfin j'étais habituée à mon sort, lorsqu'il y a quelques jours, en apprenant que M. Armand de Bréville, que sa sœur étaient revenus dans ce pays, je ne pus me défendre d'éprouver de nouvelles espérances.... Je crus.... oui, j'osai penser que ceux qui m'avaient traitée comme leur sœur, dont j'avais pendant long-temps partagé les plaisirs, se souviendraient de Madeleine, et voudraient au moins la revoir, l'embrasser une fois;.... car ce n'est pas leurs bienfaits que je désire, mais leur amitié dont je suis jalouse... Madame de Bréville appelait Armand et Ernestine ses enfants, et je les aimais comme les enfants de ma bienfaitrice!... Eh! bien, monsieur,..... je ne les ai pas vus;... ils ne m'ont pas fait dire d'aller à Bréville... Ah! voilà ce qui me fait le plus de peine..... car j'ai un grand désir de les voir..... de les embrasser..... Aussi, combien j'envie le sort de ceux qui vont chez eux, combien je voudrais être à leur place!.... Voilà pourquoi, monsieur, en apprenant que vous allez chez mes compagnons d'enfance, je vous ai regardés souvent à la dérobée... J'aurais voulu vous dire mille choses pour ceux que j'aime toujours, quoiqu'ils ne pensent plus à moi;.... mais je n'osais pas... et je conçois que j'aie dû vous paraître singulière..... et bien hardie peut-être, de vous regarder si souvent.»

Le récit de Madeleine a vivement intéressé Victor; il lui promet de parler d'elle à Armand et à sa sœur; il lui fait comprendre que ses amis d'enfance, tout en ayant conservé le souvenir de la petite protégée de madame de Bréville, peuvent ignorer qu'elle habite si près d'eux, puisque la jeune fille convient que ni Jacques ni personne de chez Grandpierre n'a été à Bréville depuis que le jeune marquis y est revenu. L'espoir entre dans l'ame de Madeleine; ses yeux brillent déjà de plaisir: elle remercie Victor. Dans l'effusion de sa joie, elle lui presse tendrement les mains; mais, dans ces marques de reconnaissance, il n'y a rien que d'innocent; le jeune homme le voit bien; aussi ne profite-t-il pas de la joie de Madeleine pour lui prendre un autre baiser.... Il est vrai que Madeleine n'est pas jolie.

On entend la voix de madame Grandpierre, qui appelle la jeune fille. Celle-ci s'écrie: «Oh! mon Dieu, je vais être grondée!.... En causant avec vous, monsieur, j'ai oublié le déjeûner;... mais c'est égal... vous m'avez fait espérer qu'Armand et Ernestine pouvaient encore m'aimer un peu..... je veux être grondée à ce prix-là.....»

Madeleine va s'éloigner... elle revient vivement vers Victor et lui dit d'un air honteux: «Monsieur... pardonnez-moi si je dis Armand et Ernestine, en parlant de M. le marquis, votre ami, et de sa sœur... ce sont mes souvenirs d'enfance qui me trompent encore... mais je sais bien que je ne dois plus les nommer ainsi.... et quand je les verrai, oh! je saurai conserver le respect que je leur dois... pourvu qu'ils me permettent de les aimer comme autrefois!...»

La jeune fille salue de nouveau Victor et s'éloigne lestement, en sautant par-dessus les carottes et les choux qui encombrent le jardin. Victor se dit, en la regardant aller: «Cette petite a de l'ame, de la sensibilité, et une délicatesse de sentiment qui n'est pas commune: c'est dommage qu'elle ne soit pas jolie.... et pourtant, c'est peut-être plus heureux pour elle, cela l'exposera moins aux séductions...»

Victor quitte le jardin et se rend dans la salle basse où il a soupé la veille; il y trouve Dufour, qui s'est établi sur une table, et s'occupe à dessiner madame Grandpierre et son fils Babolein, qu'il réunit en camée. La vieille femme pose avec une dignité comique, ne tournant la tête que pour gronder Madeleine, qui n'a pas encore mis le couvert, mais reprenant bien vite la position qu'on lui a indiquée. Quand au grand Babolein, sa figure niaise et lourde ne change pas un moment d'expression.

«Je fais nos excellens hôtes,» dit Dufour en voyant entrer Victor. «Madame Grandpierre a une superbe physionomie... des traits bien caractérisés... Avec son fils à côté, cela tranchera.... Ne remuez pas, madame Grandpierre, je vous en prie!... je n'ai plus que quelques coups de crayon à donner.... Je voulais faire aussi notre hôte.... mais ce sera pour une autre fois... Je viendrai vous voir en me promenant dans le pays... j'entrerai faire la causette avec madame Grandpierre... j'aime les braves gens, moi!... Ah! il faudra aussi que je fasse l'ami Jacques.... avec sa blouse.... son bonnet.... ça fera bien!...

»—Je te conseille de lui faire aussi tenir sa faux,» dit Victor en souriant; «tu sais que cela lui donne un air qui t'a frappé hier?

»—C'est bien! c'est bien!» dit Dufour en se pinçant les lèvres; «je lui ferai tenir ce que je voudrai!.... Madame Grandpierre, vous pouvez vous lever... j'ai fini.»

Dufour présente son camée; la paysanne prend d'abord le portrait de son fils et le sien pour une seule figure, mais on parvient à lui faire distinguer son profil, et elle se trouve très-ressemblante parce que son bonnet est exactement copié.

Le déjeûner est servi, on se met à table. Dufour mange comme quatre, et, tout en déjeûnant, trinque avec Grandpierre, frappe sur les joues de son fils et coupe du pain à la maman. Cette fois, c'est Victor qui le presse pour le faire quitter la table, parce qu'il ne veut point passer sa journée chez les paysans. Enfin, Dufour se lève, embrasse madame Grandpierre, embrasse Babolein, frappe sur le ventre à son hôte, et s'éloigne comme s'il quittait ses parents. Pendant ce temps, Victor a payé leur dépense, et il dit tout bas à Madeleine, qui s'est approchée de lui et le regarde timidement: «Je ne vous oublierai pas; bientôt, je l'espère, vous aurez des nouvelles de vos amis d'enfance.»

La Société de Bréville.

En suivant le chemin qui doit les mener chez le jeune Bréville, Victor raconte à Dufour sa conversation avec Madeleine, et termine son récit en lui disant: «Tu vois maintenant pourquoi cette jeune fille nous regardait en soupirant et avait envie de nous parler... c'était pour nous entretenir des amis de son enfance; ce que tu jugeais mystérieux, extraordinaire dans la conduite de cette petite, s'explique fort simplement..... il n'a fallu que quelques mots pour cela; si tu m'en crois, Dufour, à l'avenir tu te laisseras moins aller à ton penchant pour les conjectures, et surtout à cette méfiance qui te fait toujours supposer le mal, ou du moins des choses qui ne sont pas.

»—C'est bon! Monsieur Victor, je vous suis très-obligé de vos avis! La conduite que cette jeune fille a tenue avec nous est expliquée... c'est fort bien, mais cela ne nous apprend pas ce que c'est que cette petite Madeleine... elle ne connaît pas ses parents!..... et la marquise a pris soin d'elle!..... et cette marquise, qui la traitait comme sa fille, la laisse en mourant exposée à mourir de faim si des paysans n'avaient pas eu pitié d'elle... Est-ce que tu trouves tout cela clair, toi? Alors, tu y mets de la bonne volonté.

»—Clair ou non!... qu'est-ce que cela nous fait?... ce n'est plus de tout cela qu'il s'agit.

»—Qu'en sais-tu?... tu blâmes la conduite d'Armand et de sa sœur, qui ont abandonné la petite..... mais qui te dit qu'ils n'avaient point quelques raisons pour cela?..... cette Madeleine est peut-être un enfant de l'amour... et, avant de s'intéresser à elle, avant de parler d'elle à ceux chez qui nous allons, moi, j'aurais voulu savoir si ce n'était pas indiscret, si...

»—Dufour, tu me fais pitié avec tes craintes! on n'est jamais indiscret quand on fait une bonne action: c'est en faire une que de plaider la cause de cette pauvre fille, qui, après avoir été élevée dans l'aisance, avoir reçu un commencement d'éducation, est réduite à servir dans un cabaret. Certes, je ne vaux pas mieux qu'un autre, je fais bien des folies, bien des sottises même!... mais toutes les fois que je pourrai obliger quelqu'un, je ne calculerai pas si cela ne peut en rien me compromettre, et je suis enchanté que cette jeune fille ne soit pas jolie, parce qu'au moins cette fois on ne mêlera point d'amour ni de séduction dans ma conduite.

»—Pas jolie, pas jolie, murmure Dufour. Après tout, ce n'est pas un monstre... Il y en a beaucoup de plus laides,... et je ne voudrais pas jurer que... Ah! voilà sans doute la maison de M. Armand..... Diable! mais c'est fort élégant cela..... Et tu dis qu'il n'a que dix mille livres de rente?»

Victor marche en avant; il ne répond pas au peintre, qui le suit en disant: «Si ce M. de Saint-Elme est ici, nous allons voir ce qu'il me dira pour m'avoir fait promener mon tableau de la forêt de Compiègne... Et la commission que j'ai été obligé de payer... Oh! décidément, ce beau monsieur-là m'est suspect... Ce doit être lui que j'avais vu dans le restaurant à vingt-deux sous.»

Les voyageurs sont arrivés devant une belle maison de campagne, qui se trouve sur la route, devant une vaste plaine, d'où l'on aperçoit les villages de Gizy, Samoncey et quelques maisons élégantes, où de riches habitants de Laon et de Sissonne viennent passer la belle saison.

Victor traverse une cour, et, sans parler au concierge, entre dans la maison. Dufour, qui vient après lui, s'approche de la loge du concierge, en disant: «Ce Victor est étonnant... il entre comme chez lui... On ne nous connaît pas ici;... on pourrait croire... Eh bien! est-ce qu'il n'y a personne chez le portier?»

Une grosse fille arrive, tenant dans ses bras un enfant auquel elle fait manger de la bouillie.

«Je viens voir M. Armand de Bréville, dit Dufour. J'espère qu'il est ici, car il m'a invité, ainsi que mon ami, qui a passé devant.

»—Oui, monsieur, oui, M. de Bréville est ici... Vous allez trouver tout le monde dans la maison... Je crois qu'ils jouent au billard à c't' heure.

»—Ah! il y a un billard ici,... tant mieux... Et tout le monde y est?... Est-ce qu'il y a beaucoup de monde ici?

»—Mais, dam'... comme à l'ordinaire... M. Armand,... M. Saint-Elme...—Oh! je le connais celui-là.—Madame de Noirmont et son mari, et puis deux voisins... Allons donc, Fanfan; est-ce que t'en veux pus?—Prenez garde, vous lui mettez de la bouillie dans le nez... Est-ce que c'est à vous, ce gros compère-là?...—Oh, non, monsieur; c'est mon petit frère...—Je disais aussi, vous êtes trop jeune pour avoir déjà un marmot... Quel âge avez-vous?—J'avons quinze ans, monsieur.—Peste!... quelle commère,... quelle carnation!... et à quinze ans vous êtes déjà concierge?...—Oh! avec maman; c'est qu'elle est à la cuisine, elle...—Ah! j'entends... elle cumule les emplois... Ha ça!... mais je cause là,... vous dites qu'on est au billard... De quel côté ce billard?—Prenez l'escalier sous le vestibule: et tout en haut; gn'y a pas à se tromper.—Merci, mon enfant!... Prenez garde à votre petit frère... vous lui en donnez trop à la fois...»

Dufour entre dans la maison, examine le vestibule qui est pavé de dalles, jette un coup-d'œil dans une salle à manger dont la porte est ouverte, puis monte l'escalier en se disant: «C'est fort bien tenu... Pour peu qu'il y ait du terrain avec cela... c'est une jolie propriété.»

Dufour arrive au haut de l'escalier. Là, on a décoré une grande salle en forme de tente; et, de cet endroit où l'on a placé le billard, la vue s'étend au loin sur tous les environs.

M. de Saint-Elme est en train de jouer avec un grand homme, qui a une assez belle figure, mais un air froid, fier et peu aimable; un autre monsieur plus jeune tient une queue de billard à la main, et semble attendre son tour: celui-là a une jolie petite figure bien ronde, bien fraîche et bien insignifiante, ce que l'on appelle communément une figure d'ange bouffi.

Victor cause avec Armand, qui vient au-devant de Dufour, et lui adresse les politesses d'usage. Pendant que celui-ci y répond, M. de Saint-Elme accourt prendre la main du nouveau-venu, et la lui serre en l'accablant de témoignages d'amitié. Dufour fait ce qu'il peut pour retirer sa main, et répond assez froidement aux avances du petit-maître qui va toujours son train. Mais le grand monsieur a déjà répété deux fois d'un air d'impatience:

«Monsieur de Saint-Elme, c'est à vous à jouer!....—Oui, c'est à vous à jouer, dit le jeune homme; car M. de Noirmont n'a pas carambolé...—Je ne le cherchais pas, monsieur; je n'ai voulu que coller mon joueur; et je crois que j'ai assez bien réussi... C'est à vous à jouer, monsieur de Saint-Elme....

»—Pardon, messieurs, je suis à vous... C'est que je suis si enchanté de revoir mon ami Dufour... Messieurs, félicitons-nous,... nous possédons dans cette campagne un des premiers artistes de la capitale.»

Le grand monsieur, qui semble peu sensible à tout ce qui touche les arts, se contente de faire une légère inclination de tête à Dufour en reprenant: «C'est à vous à jouer, et vous êtes collé...—Oh! ça m'est égal, je touche partout.»

En effet, Saint-Elme donne son coup de queue sans avoir à peine visé, et il bloque la bille de son adversaire, qui ne peut retenir une légère grimace, tandis que le jeune homme s'écrie: «Supérieurement joué... c'est un bloque dans mon genre!... A mon tour... vous allez voir, messieurs!...»

Saint-Elme revient vers Dufour, qui admire déjà un point de vue; il lui frappe sur le bras, en lui disant: «Mais à propos, je vous en veux, monsieur Dufour, oh! j'ai à me plaindre de vous!

»—De moi, monsieur!» répond le peintre en le regardant avec surprise, «parbleu! voilà qui est fort! Il me semble, au contraire, que ce serait moi qui pourrais...—Permettez, mon cher Dufour; est-ce que je ne vous avais pas prié de me céder au prix qui vous conviendrait un délicieux tableau de la forêt de Compiègne?...—C'est justement de cela que je voulais vous parler....—Eh bien! mon cher, ce tableau, je l'attends encore... Pourquoi donc ne me l'avez-vous pas envoyé?—Par exemple, c'est trop fort cela! je vous l'ai bien envoyé; mais vous me donnez une adresse où vous ne logez plus... C'est fort désagréable de faire promener ainsi un tableau.—Qu'est-ce que vous me dites là?... Où donc a-t-on été?—Rue Saint-Lazare, où vous m'avez dit...—Rue Saint-Lazare! ah! étourdi que je suis!... Mais il y a un siècle que je ne demeure plus là....—C'est ce qu'on a dit au commissionnaire.—Ah! mon cher Dufour,... que je suis désolé de cette erreur! mais de retour à Paris, j'espère que nous réparerons cela... Tout ce que je sais, c'est que les mille francs en or qui vous étaient destinés, sont dans un coin de mon secrétaire, d'où ils n'ont pas bougé depuis ce temps...—C'est à vous à jouer, monsieur de Saint-Elme.—Pardon, messieurs, c'est que j'avais à cœur de m'expliquer avec mon ami Dufour.»

Dufour ne sait plus que penser; et il se dit: «En tous cas, ce gaillard-là a un fil, un aplomb étourdissant!

»—Laissons ces messieurs jouer à leur aise, dit Armand à Victor et à Dufour; venez voir mon petit parc... je pense que nous y trouverons ces dames, et je serai bien aise de vous présenter à ma sœur.»

Les nouveaux arrivés suivent Armand, qui, tout en les conduisant au jardin, leur renouvelle les assurances du plaisir qu'il éprouve à les voir. «Je crains seulement que vous ne vous ennuyiez ici, dit le jeune Bréville; quand on a l'habitude des plaisirs de Paris, une campagne, une société de province,... cela semble bien monotone.... Moi, je vous avoue que je commence à perdre patience, et, si vous n'étiez pas venus, j'allais repartir.

»—La campagne ne m'ennuie pas, dit Victor; j'aime le calme que l'on y goûte... cela repose un peu des plaisirs de Paris.—Moi, pourvu que je trouve des arbres, des feuilles à copier, je suis content.—Ah! messieurs, vous êtes heureux de vous satisfaire de si peu! il me faut des plaisirs plus vifs, du mouvement, de l'amour surtout.—Mais, mon cher Armand, est-ce que vous croyez qu'on ne peut pas faire l'amour à la campagne aussi bien qu'à Paris?—Et avec qui! il n'y a personne ici.... rien dans les environs qui puisse mériter nos hommages... Du moins, chez les voisins que nous avons vus jusqu'à présent, n'ai-je pas aperçu un seul minois un peu désirable.—Et les paysanes?—Oh! fi donc! laides, lourdes, sales!.... En vérité, pour avoir une bergère gentille, il faudra la faire venir de la rue de Richelieu.... Enfin, vous voilà; nous tâcherons de nous amuser; nous chasserons, nous monterons à cheval... et nous tiendrons table long-temps;.... c'est ce qu'on peut faire de mieux à la campagne...—Je me plairai beaucoup ici, dit Dufour; mais quels sont ces messieurs que nous avons laissés là-haut jouant au billard avec M. Saint-Elme?—L'un est mon beau-frère, M. de Noirmont.—C'est le plus jeune sans doute?—Non, le plus jeune est un voisin, M. Montrésor, qui habite avec sa femme une fort jolie maison à trois portées de fusil de celle-ci. C'est un jeune homme qui était dans le commerce et avait peu de fortune et d'espérances; mais une riche veuve de Laon s'est amourachée de lui; les joues bien fraîches et bien rondes du jeune homme ont séduit la dame; elle lui a offert sa main, et Montrésor a échangé sa liberté contre vingt-cinq mille livres de rentes.

»—J'épouserais une négresse à ce prix-là, dit Dufour, pourvu que je connusse bien les antécédents.—Et moi je n'épouserais jamais une femme qui ne m'inspirerait pas d'amour, dit Victor, eût-elle un million à m'offrir!—Tais-toi donc, Victor; si le million était en perspective, tu changerais d'avis...—Jamais...—Encore quelques années, et tu parleras autrement.—Je ne crois pas.—Est-ce que madame Montrésor n'est pas jolie?—Vous allez la voir... elle est au jardin avec ma sœur; vous jugerez si ce pauvre Montrésor ne paie pas un peu cher sa fortune. D'abord sa femme approche de la quarantaine, et il n'a, lui, que vingt-quatre ans; ensuite des prétentions, une coquetterie ridicule!... elle n'a jamais dû être jolie... et d'une jalousie!... Oh! il ne faut pas que son mari cause trop long-temps avec une dame ou qu'il ait l'air empressé près d'une demoiselle, car alors on lui fait des scènes, des reproches... Je ne sais même si cela ne va pas plus loin.... J'ai déjà eu occasion de juger de tout cela... A la campagne, on n'a rien à faire; il faut bien s'occuper de ce que font les autres.

»—Oui, et puis cela amuse, dit Dufour; d'ailleurs il faut savoir avec qui l'on vit.

»—Quant à mon beau-frère, M. de Noirmont, que vous avez vu là-haut, il n'a que trente-huit ans, quoiqu'il en paraisse davantage. C'est peut-être déjà beaucoup pour être le mari d'Ernestine, qui est dans sa vingt-troisième année, mais M. de Noirmont rend ma sœur très-heureuse: c'est un homme prétentieux, cérémonieux, qui est un peu fier de sa naissance, un peu vain de sa fortune; mais, dans le fond, c'est un très-brave homme, il a de belles qualités, de plus est excellent chasseur... et très-fort joueur d'échecs: son plus grand défaut est de croire qu'il fait tout bien et ne peut se tromper en rien. Du reste, Ernestine est heureuse avec lui; mais aussi ma sœur est si douce et d'un caractère si égal!.... Point coquette, n'aimant ni le grand monde ni les plaisirs bruyants,.... enfin tout l'opposé de moi, et puis d'une sévérité de principes!... d'une vertu!...—Toujours l'opposé de vous?...—Oh! ma foi, oui!... Ah! messieurs, ménerions-nous une vie si gaie si toutes les femmes ressemblaient à ma sœur?... Mais chut! la voilà avec madame Montrésor qui sort de cette allée.... Quand madame Montrésor est ici, elle ne quitte presque pas ma sœur; elle craint sans doute que son mari ne fasse la cour à Ernestine... Ah! ah! pauvre femme... Messieurs, je n'ai pas besoin de vous dire laquelle de ces dames est ma sœur.»

Deux dames s'avançaient vers ces messieurs: l'une, grande, sèche, jaune, était coiffée d'un bonnet surchargé de fleurs et de nœuds de rubans; ce bonnet, noué sous le menton avec de la gaze, de la dentelle, et mille petites découpures, ne parvenait cependant point à embellir une figure fanée où tout était grand, excepté les yeux; et la prétention avec laquelle elle balançait cette tête, qui était au bout d'un col d'une grandeur démesurée, loin d'avoir du charme, ajoutait un ridicule au peu d'agrément de cette dame.

Celle qui l'accompagnait était d'une taille au-dessus de la moyenne; sa tournure était simple et pourtant distinguée, sa figure douce n'avait rien qui charmât au premier abord, des cheveux bruns, des yeux châtains, pas très-grands, une bouche agréable, sans être petite, un beau front, un teint pâle et légèrement animé; enfin, rien de remarquable à citer dans ses traits; ce n'était ni une tête grecque, ni un profil antique, mais de ces femmes dont on dit seulement: «Elle est bien;» que l'on regarde d'abord avec indifférence, que l'on fixe ensuite avec plaisir, et que souvent on finit par ne plus pouvoir se passer de regarder!

Armand s'adresse à cette dernière en lui disant:

«Ma chère Ernestine, je te présente M. Victor Dalmer, un de mes bons amis dont je t'ai parlé plus d'une fois..... et M. Dufour, peintre fort distingué... Ces messieurs veulent bien nous consacrer quelque temps..... je leur sais beaucoup de gré d'avoir consenti à quitter Paris pour s'enterrer avec nous au fond de la Picardie. J'espère que tu te joindras à moi pour tâcher de leur rendre ce séjour le moins ennuyeux possible.

»—Il ne dépendra pas de moi, mon ami, que ces messieurs se plaisent à Bréville, et je leur en ferai les honneurs du mieux qu'il me sera possible.»

Cette réponse est accompagnée d'un sourire aimable, auquel ces messieurs répondent par une profonde inclination de tête; puis Dufour dit à l'oreille de son ami: «Elle est bien, la sœur... mais ce n'est pas une beauté... Elle n'a que vingt-trois ans... elle les paraît... Elle est bien pâle... est-ce qu'elle a été malade!...

»—Monsieur de Bréville!» s'écrie madame Montrésor, après avoir honoré les nouveau-venus de deux belles révérences, «où est donc Chéri?... qu'est-ce qu'il devient?...

»—Qu'est-ce que c'est que ça,Chéri? dit Dufour, un petit chien?...

»—C'est son mari!» dit Armand en souriant, et il répond à la grand dame: «Monsieur votre époux est au billard avec Noirmont et Saint-Elme.

»—Ah! mon Dieu! quel amour de billard maintenant!... c'est donc une passion!... il y passe toutes les journées.... Il est vrai que Chéri y joue comme un ange! eh! d'abord il fait tout bien!... Mais je croyais qu'on avait parlé d'une promenade dans les environs pour ce matin?

»—Madame, dit Armand, vous nous permettrez de remettre cette partie; ces messieurs, qui arrivent, doivent être fatigués...

»—Oh! nullement!... nous devions arriver hier au soir, mais nous nous sommes perdus dans le bois; puis la nuit est survenue, enfin nous avons été très-heureux de trouver à coucher chez des paysans...—En vérité!

»—Oui, dit Dufour, et dans la maison où nous avons couché, il y avait une...»

Victor interrompt brusquement Dufour et lui serre la main en lui disant à l'oreille:

«Fais-moi le plaisir de te taire!» puis il reprend plus haut: «Ceci est tout une histoire que je me réserve de vous conter plus tard... Quant à votre promenade.... pour moi je suis prêt à vous accompagner.

»—Non, non, pas ce matin, dit Armand, je veux que vous vous reposiez, que vous preniez un peu connaissance de ma propriété.

»—Je vais donner des ordres pour le logement de ces messieurs, dit madame de Noirmont, car je suis sûre que mon frère n'y a pas encore pensé.—Ma foi, tu as raison, ma chère amie, je n'y songeais pas!....—Moi, je vais voir si Chéri est encore au billard.»

Les dames s'éloignent. Armand promène ses amis dans les jardins, qui, par leur grandeur, pourraient passer pour un petit parc... Victor et Dufour admirent l'heureuse distribution des terrains; une jolie pièce d'eau, un bois, une grotte, des bosquets touffus attirent tour à tour leurs regards. Mais Armand se promène avec indifférence dans cet agréable séjour, et à chaque exclamation qui échappe à ses hôtes, il s'écrie: «Oui, cet endroit est assez agréable; mais c'est bien froid, bien monotone, auprès de Paris...

»—Vous voudriez ici des madame Flock pour égayer le paysage.—Oh! ce n'est pas celle-là qui m'occupe.... il y a déjà long-temps que j'ai changé... j'ai maintenant une blonde délicieuse.... Elle a figuré quelque temps dans la danse à l'Opéra, mais un prince russe lui a fait quitter le théâtre.—Et vous lui avez fait quitter le prince russe?—C'était déjà fait!..... C'est une femme fort amusante..... elle a conservé, de son premier état, l'habitude de faire des pirouettes, des pliés ou des ronds de jambes au moment où l'on y pense le moins: de sorte que tout en jasant dans son salon, elle se met tout-à-coup à voltiger, à faire des battements, et quelquefois, pendant que vous lui faites une tendre déclaration, elle vous jette brusquement le bout de son pied à la hauteur de votre épaule.—Ah! mais!... ce doit être fort gentil tout cela! dit Dufour; j'aimerais beaucoup une maîtresse semblable... si ce n'était pas si cher...—C'est aussi ce que me dit Saint-Elme... car Saint-Elme prend mes intérêts à cœur.... il veut que je quitte ma danseuse, il ne veut pas que je me ruine!—Oui, reprend Dufour, il ne veut pas que vous vous ruiniez avec votre danseuse..... Je comprends. Est-il riche, ce monsieur Saint-Elme?—Il est fort riche; il possède plusieurs propriétés....—De quel côté? Il me l'a dit... je ne m'en souviens plus. Ah! il a des vignes en Bretagne!...—Des vignes en Bretagne!.... je ne connais guère de bon vin dans ce pays-là.—Au fait, je céderai aux conseils de Saint-Elme, je quitterai ma danseuse. Oh! j'aime le changement... J'ai déjà quelque chose en vue, mais il faudrait que je fusse à Paris; car, je vous le répète, messieurs, il n'y a rien ici qui puisse captiver... Vous ne connaissez encore de nos voisines que madame Montrésor.—Pour celle-là, j'avoue qu'elle fait très-bien de ne songer qu'à son mari!—Vous verrez les autres dames du voisinage... c'est raide, guindé, apprêté... et puis! ne me parlez pas de faire l'amour en province quand on a l'habitude du laisser-aller de Paris. Si du moins on jouait le soir pour tuer le temps... moi, je conviens que j'aime le jeu..... cela émeut, cela fait éprouver des sensations.—Comment! est-ce qu'on ne joue pas dans ce pays?—Si fait!..... mais vous ne devineriez jamais à quoi.... quel est le jeu dont madame Montrésor est folle et qu'elle a mis à la mode dans plusieurs maisons des environs....—Le jeu d'oie?...—Pis que cela!.... le loto!...

»—Le loto! dit Victor en riant.—Oui, le loto! et notez bien qu'il ne faut pas causer pendant qu'on tire les boules, sous peine d'entendre rappeler trois ou quatre fois les mêmes numéros. On nous y a attrapés une fois, Saint-Elme et moi, mais nous avons bien juré que ce serait la dernière.

»—Eh bien! moi, messieurs, dit Dufour, j'avoue que je ne suis pas ennemi du loto!... c'est un jeu où l'on ne peut pas s'échauffer.... où l'on ne perd pas plus qu'on ne veut. Je ferai la partie de madame Montrésor.—Alors, elle vous adorera.»

Victor et Dufour sont installés chacun dans une jolie chambre; Armand laisse ses hôtes en leur disant: «Messieurs, je n'ai pas besoin de vous rappeler qu'à la campagne c'est liberté entière, chacun doit faire ce qu'il lui plaît: pourvu qu'on se rejoigne aux heures de repas, c'est tout ce qu'on demande. Au revoir! je vais parler d'affaire avec mon beau-frère!.... Ah! c'est un bien digne homme que M. de Noirmont!... mais je le trouverai encore plus aimable s'il veut m'acheter cette maison, ou du moins me prêter l'argent dont j'ai besoin pour payer les dettes que j'ai laissées à Paris!»

Armand s'éloigne, et Dufour dit à Victor: «Comment! il a déjà des dettes?—Apparemment!—Pourquoi donc son cher ami Saint-Elme, qui a des vignes en Bretagne, ne lui prête-t-il pas d'argent?... Hum!... ce Saint-Elme a vraiment un aplomb... unflouflouqui étourdit!... Il m'appelle son cher Dufour,... son ami!... il m'a presque prouvé que c'était moi qui étais dans mon tort pour le tableau!... Du reste, il joue supérieurement au billard, d'après ce que j'ai vu ce matin. Ha ça! pourquoi n'as-tu pas encore parlé de cette petite Madeleine à laquelle tu t'intéressais tant?... pourquoi me coupes-tu la parole quand j'allais en dire un mot?....—Parce que ce n'était pas le moment. Comment! à peine arrivés dans cette maison, où nous ne connaissons qu'Armand, tu veux que j'aille entamer un sujet si délicat!... laisse-moi me reconnaître!... je n'oublierai pas cette jeune fille, je veux tâcher de sonder un peu les sentiments de madame de Noirmont pour elle... Si Madeleine devait être mal reçue par les compagnons de sa jeunesse, ne vaudrait-il pas mieux lui épargner ce chagrin? Je me flatte qu'il n'en sera rien; mais ne te mêle pas de cette affaire, tu gâterais tout!—Merci!—Si la société qui vient ici est aussi ennuyeuse qu'Armand le prétend, je n'ai pas non plus l'idée que nous resterons fort long-temps dans sa terre!...—Allons!... te voilà aussi, toi, regrettant déjà Paris, les amours, les maîtresses que tu as laissées là-bas!...—Je n'ai rien laissé de bien regrettable; mais tu sais, mon cher Dufour, que je ne puis vivre long-temps sans avoir quelque sentiment dans la pensée,... qu'il faut toujours que mon cœur soit occupé...—Ton cœur! hum... tu es bien honnête d'appeler cela ton cœur....... Mais, tranquillise-toi, tu trouveras quelque bergère ou quelque provinciale qui t'occupera..... A ce petit Armand il faut des danseuses!... des femmes qui pirouettent en faisant l'amour!..... Toi, qui n'aimes pas les femmes entretenues, tu trouveras dans les champs, dans les fermes, de l'amour véritable et du lait tout chaud. Il me semble qu'avec cela on peut passer la belle saison. Moi, je crois que je me plairai ici! et certainement je n'aurai pas fait le voyage pour ne rester que quelques jours!.... Voilà une chambre où je serai très-bien pour peindre... et dans le jardin, j'ai déjà remarqué plusieurs points de vue délicieux.... Ah! il ne faut pas oublier d'envoyer chercher nos valises à Laon...»

Victor laisse Dufour et retourne près de la société. Le peintre fait alors l'examen de sa chambre; il regarde dans tous les coins, ouvre chaque armoire, et compte ce qu'il y a de matelas à son lit et d'épingles sur la pelotte de sa cheminée. Après avoir fait une reconnaissance exacte de son local, il sort pour se rendre au salon: arrivé près de l'escalier, il entend parler avec feu au-dessous de lui; il s'arrête spontanément, parce que, chez Dufour, le désir d'entendre ce qu'on dit est un sentiment qu'il ne peut vaincre. Il a bientôt reconnu la voix de madame Montrésor et celle de son mari.

«—Il y avait déjà long-temps que vous avez quitté le billard, monsieur?...—Non, ma Sophie, je t'assure.—Je vous dis qu'il y avait long-temps que vous étiez descendu... et que vous rôdiez dans la cour près de cette grosse fille!...—Ah! Sophie! par exemple... peux-tu croire...—Enfin, monsieur, que faisiez-vous près de cette fille?...—Je la regardais donner la bouillie à son petit frère.—Comme c'est intéressant de voir cette grosse masse de chair donner de la bouillie à un marmot!... un homme comme vous, aller regarder une paysanne!...—Mais, Sophie, puisque tu ne veux pas que je regarde les dames de la société.—Non, certes, je ne veux pas que vous en regardiez aucune! vous êtes un libertin!... un volage!... et si je vous laissais faire, je crois que cela irait bien!...—Vraiment, ma chère Sophie, je ne sais pas à propos de quoi tu me dis cela...—C'est bon! c'est bon! monsieur, j'ai mes raisons!... Allons, rentrons!... Mais ce soir, si l'on se promène, songez que je vous défends de donner le bras à madame de Noirmont...—Cependant la galanterie,... la politesse...—Je n'ai pas besoin que vous soyez si galant! ce n'est pas pour les autres que je vous ai épousé! Une femme mariée doit donner le bras à son époux; c'est beaucoup plus décent... Venez, monsieur!»

La conversation finit là. Au bout d'un moment, Dufour descend l'escalier en se disant: «Je commence à croire que ce jeune homme paie un peu cher sa fortune... c'est un benêt!... Ah! comme je vous ferais marcher sa Sophie, moi!...»

Toute la compagnie est réunie dans le salon du rez-de-chaussée. La société s'est augmentée de deux personnes: un monsieur d'une quarantaine d'années, à la titus, mais poudré et frisé en pain de sucre, de manière que le haut de sa tête forme une pointe, sur laquelle il paraît qu'il ne met jamais son chapeau. Sous ce cône est une figure qui serait insignifiante, si elle n'avait pas de la prétention à l'observation: les deux petits yeux grisâtres dont elle est décorée restent toujours fixés long-temps sur le même objet, parce qu'une personne qui reste pendant cinq minutes les yeux attachés sur un objet qui ne l'occupe pas est naturellement très-préoccupée, et, quand on est sans cesse préoccupé, c'est que l'on est nécessairement observateur: voilà du moins ce que s'est dit M. Pomard, c'est le nom du monsieur coiffé en pain de sucre. Ajoutez à ce portrait du coton dans les oreilles et un col de chemise qui monte jusqu'aux yeux, et vous pourrez vous faire une idée du personnage qui a fait graver sur ses cartes de visites:Pomard, propriétaire éligible.

L'autre personne est une demoiselle qui n'est pas jolie, mais est fraîche, grasse, et porte dans ses traits et dans ses manières un air de bonne humeur et de gaîté qui l'embellit, parce qu'elle a de ces figures auxquelles la mélancolie ne siérait point.

Suivant son habitude, Dufour va bien vite près de Saint-Elme lui demander quels sont ces nouveau-venus, et le bel homme lui répond avec l'air suffisant qui lui est habituel: «Mais ce sont d'assez bonnes gens... c'est le frère et la sœur... M. Pomard est un ancien employé dans les droits réunis; il est à son aise et ne fait plus rien. Sa sœur, mademoiselle Clara, est encore à marier, quoiqu'elle approche de la trentaine:... mais il paraît que, jeune, elle a fait la difficile, et maintenant elle trouvera difficilement... Ils habitent Gizy,... le village à côté... Du reste, c'est bien nul auprès de nos délicieuses sociétés de Paris; mais à la campagne il faut tout voir.»

Dufour remarque que madame Montrésor ne perd pas de vue son mari et mademoiselle Pomard. On annonce que le dîner est servi, et Sophie se pend au bras de son mari pour qu'il n'offre pas la main à d'autres. Tout le monde est dans la salle à manger, que M. Pomard est encore dans le salon, les yeux fixés sur un guéridon; on est obligé de l'appeler deux fois, et il arrive enfin en disant: «Ah! pardon... c'est que je pensais!...»

Soit hasard, soit à dessein, Chéri s'est placé à table à côte de mademoiselle Clara; mais on n'a pas fini le potage, que madame Montrésor, qui semble être sur des fourmis, se lève en disant à son époux:

«Chéri, donne-moi ta place, je t'en prie. Ici, j'ai le vent de la porte..... Je crains une fluxion; j'ai eu mal aux dents cette nuit.»

Chéri est obligé de se lever, ce qu'il fait en murmurant, et madame Montrésor, qui, probablement, craignait autre chose qu'une fluxion, va se mettre près de mademoiselle Clara et n'a plus mal aux dents pendant le dîner.

M. de Noirmont et Saint-Elme font presque à eux seuls les frais de la conversation. Le premier parlerait mieux s'il s'écoutait moins, et ne semblait pas persuadé qu'on doit être heureux de l'entendre. Saint-Elme est infiniment plus amusant; mais en homme adroit et qui ne veut pas abuser de ses avantages, c'est toujours en approuvant, en louant ce que M. de Noirmont vient de dire, qu'il entre en matière. De cette façon, il obtient aussi, pour ses saillies et ses bons mots, quelques sourires du beau-frère d'Armand.

Victor examine les dames; ses yeux ne s'arrêtent pas sur madame Montrésor; il les laisse un peu plus long-temps sur mademoiselle Pomard; mais l'examen ne fait pas naître un désir dans son cœur. Il regarde ensuite la sœur d'Armand; il éprouve plus de plaisir à porter ses yeux là; mais cette dame n'est nullement coquette, elle parle peu, se contente d'écouter, de sourire quelquefois, et de veiller à ce que les convives ne manquent de rien.

Le dîner se termine aussi paisiblement qu'il a commencé. Chéri fait la moue, Armand a été rêveur, Dufour a beaucoup mangé. A force de fixer une carafe, M. Pomard a mis des épinards sur son gilet, et, lorsque sa sœur le lui fait remarquer en riant, le monsieur se contente de répondre: «C'est un malheur!.... c'est que je pensais!...»

Le dîner est suivi d'une promenade dans les jardins. Là personne ne se donne le bras; chacun va à sa volonté, excepté madame Montrésor, qui ne quitte pas le bras de son mari.

Lorsque la nuit arrive, les voisins parlent de rentrer. Madame Montrésor propose déjà d'aller faire chez elle une partie de loto, mais la proposition n'a point de succès. Saint-Elme a provoqué M. de Noirmont au billard, et les Pomard déclarent qu'ils ont perdu trente-neuf sous depuis cinq jours, qu'ils sont en trop mauvaise veine, et laisseront passer la semaine entière sans jouer.

On reconduit M. et madame Montrésor jusqu'à leur demeure, qui est peu éloignée de celle d'Armand. M. Pomard et sa sœur regagnent le village de Gizy, qui n'est qu'à deux portées de fusil, et les habitants de Bréville reviennent chez le jeune marquis. Les hommes montent au billard, madame de Noirmont rentre chez elle. Après avoir fait quelques parties, Victor et Dufour laissent Saint-Elme jouer avec M. de Noirmont et vont se coucher.

«J'espère qu'on est rangé ici, dit Dufour; nous nous retirons à dix heures!... J'aime beaucoup cette vie-là...—Moi, je la trouverais un peu trop sage, si cela devait durer long-temps... Bonsoir, Dufour.—Bonsoir... Eh bien! et Madeleine... tu n'en as pas parlé!...—Le pouvais-je devant ces voisins.... ces voisines?... Demain j'espère en trouver l'occasion.—Ah! fripon! si elle était jolie, tu aurais déjà parlé d'elle!...»

Une journée bien employée.

Victor s'est levé de bon matin, c'est un des plaisirs de la campagne; il descend et rencontre sous le vestibule M. de Noirmont et Saint-Elme en équipage de chasse, le fusil sous le bras et la carnassière au côté.

«Nous allons abattre lièvres et perdrix, dit Saint-Elme; venez-vous avec nous, M. Dalmer?—Non, messieurs, je ne suis pas chasseur.

»—C'est une grande jouissance dont vous vous privez, monsieur,» dit M. de Noirmont en faisant résonner son fusil.—«Monsieur, comme je ne la connais ni ne la désire, il me semble que je ne me prive de rien.—Allons, en route, M. de Noirmont;... vous savez que j'ai parié avec vous à qui abattrait le plus de pièces.—Oh! je tiens le pari!—Bonne chasse, messieurs!»

Le beau-frère d'Armand fait à Victor un salut assez froid; il semble qu'un homme qui ne chasse pas ait perdu beaucoup de droits à sa considération: c'est du moins la pensée qui vient sur-le-champ à Victor, et cela ne lui donne pas une haute idée de l'esprit de ce monsieur.

Victor est enchanté d'être resté avec Armand et sa sœur; il compte profiter de cette occasion pour leur parler de Madeleine, mais il est de trop bon matin pour espérer qu'ils descendent bientôt. La grosse Nanette, la fille de la concierge, a dit à Victor qu'Armand n'avait pas l'habitude de se lever avant neuf heures. Pour attendre le réveil du frère et de la sœur, Victor va parcourir les jardins.

«Cette propriété est fort jolie,» se dit le jeune homme en passant sous des ombrages de lilas et de chèvrefeuilles. «Mais il me semble que dans cette maison il manque quelque chose... on y est froid.... cela n'est pas animé... Armand s'ennuie; il est inquiet, préoccupé... Je crois qu'il a laissé à Paris plus que des souvenirs, et que ce n'est que pour avoir de l'argent qu'il est venu ici!... Madame de Noirmont paraît douce, tranquille.... Elle aime son mari... mais cela ne peut être qu'un amour raisonnable... il a quinze ans de plus qu'elle.... Cette différence d'âge ne serait rien encore si M. de Noirmont avait l'air d'un homme amoureux... d'un homme passionné, car on est jeune long-temps lorsqu'on est long-temps sensible. Mais tous ces gens-là sont d'un calme... Il faudrait ici de l'amour... cela embellirait cette demeure. Où le prendre?... ce n'est pas chez madame Montrésor que j'irai le chercher. Mademoiselle Pomard est assez agréable... mais je ne puis me figurer qu'on soupire près d'elle: c'est encore difficile de trouver à aimer... Il faudra pourtant que je me marie un jour pour faire plaisir à mon père. Moi, je veux adorer celle que j'épouserai... je veux... Quelle est donc cette jeune fille là-bas?... Je ne me trompe pas, c'est Madeleine.»

Victor était monté sur un petit monticule situé à l'angle des murs du jardin et d'où l'on voyait au loin dans la campagne. Une jeune fille était alors assise, dans la prairie, auprès d'un paysan: c'étaient Madeleine et Jacques; tous deux causaient en regardant souvent la demeure d'Armand. Victor quitte vivement la place où il était monté; il court à travers les allées du jardin, gagne la cour, et arrive bientôt près de la jeune fille et de son compagnon.

En reconnaissant le jeune voyageur qu'elle a vu la veille, Madeleine rougit et s'écrie: «Ah! voyez-vous, Jacques, monsieur ne m'a pas tout-à-fait oubliée, puisqu'il vient de lui-même nous trouver.

»—Vous oublier!... et pourquoi pensiez-vous que je vous oubliais? ma chère enfant, vous avez donc bien peu de confiance en mes promesses?...—Monsieur, ce n'est pas moi... c'est Jacques... qui a cru.

»Eh! mon Dieu, oui, s'écrie le paysan, faut pas tant de cérémonie pour dire ce qu'on pense. Vous aviez promis à Madeleine de vous intéresser à elle, de parler à ses anciens amis. Mais, dame! comme on n'a plus entendu parler de vous hier, j'ens cru que vous aviez oublié tout ça... Je sais que ces messieurs de Paris ont tant de choses en tête!... Une petite fille que vous connaissez à peine... ça pouvait ben vous sortir de l'idée. Ma foi, ennuyé de la tristesse de cette pauvre petite, qui brûle de revoir ses amis d'enfance, je suis allé, ce matin, la prendre au point du jour. Je lui ai dit: Venez avec moi, nous allons rôder autour de c'te demeure... que vous aimez tant.... peut-être rencontrerons-nous queuqu'un qui vous engagera à entrer... car elle grille d'entrer là-dedans.... C'est ben naturel: elle a joué, elle a couru dans ces jardins jusqu'à l'âge de onze ans. La maîtresse de la maison l'aimait... au moins autant que son beau-fils et sa belle-fille.... Je crois même qu'elle préférait Madeleine; elle l'embrassait si souvent!... surtout quand elle se croyait seule... Enfin, quoiqu'elle ait vu la fin de ce bonheur à onze ans, Madeleine en a conservé la mémoire; car les jours heureux ne s'effacent pas de notre souvenir, surtout quand ils ne sont pas suivis par d'autres.»


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