CHAPITRE III.

»—Votre amitié! oh! oui, monsieur.—Et vous me donnerez la vôtre?...—Vous l'avez depuis long-temps, et je ne sais pas reprendre ce qu'une fois j'ai donné.»

En ce moment on entend la voix de Jacques qui appelle Madeleine. «Il est éveillé,» dit la jeune fille en se levant; «je rentre bien vite pour qu'il ne vienne pas par ici. Adieu, M. Victor, adieu... Pensez quelquefois à Madeleine, et elle ne sera pas malheureuse?»

En prononçant ces mots, la jeune fille serre tendrement la main qui tenait encore la sienne; puis elle se sauve à travers le bois, comme si elle craignait de laisser voir la rougeur qui couvre son front. Victor s'éloigne aussi, et retourne à Bréville, en cherchant à découvrir la cause des pleurs qu'il a vus dans les yeux de Madeleine.

Quinze jours se sont passés, Victor a repris le billard et les échecs avec M. de Noirmont; Ernestine a recouvré un peu de gaieté: mais Dufour ne trouvant plus personne qui veuille poser, parle quelquefois de retourner à Paris; alors Ernestine se fâche et lui dit qu'il est son prisonnier jusqu'à la fin de la saison. M. et madame Montrésor viennent souvent à Bréville; les Pomard n'y reparaissent plus.

Victor est retourné pour voir Madeleine; mais Jacques était là, et Victor n'a pas osé parler à la jeune fille; ensuite, lorsque M. de Noirmont le laisse libre, le jeune homme recherche d'autres entretiens. On fait toujours passer l'amour avant l'amitié, et l'on a raison: l'un n'a qu'un temps, l'autre sait attendre.

Une après-dînée, pendant un violent orage qui ne permettait pas de songer à la promenade, Dufour, assis contre une fenêtre du salon qui donnait sur la route, regardait tomber la pluie en disant: «C'est très-difficile en peinture de rendre cet effet-là.»

Tout-à-coup il pousse une exclamation de surprise; Ernestine le regarde.

«Qu'avez-vous donc, M. Dufour?—Madame, c'est que je viens d'apercevoir là-bas, sur la route, deux voyageurs, et on dirait.... oui, vraiment, on dirait que c'est M. votre frère, avec son ami M. de Saint-Elme.

»—Mon frère! s'écrie Ernestine.—Armand!» dit M. de Noirmont en quittant sa partie d'échecs. Aussitôt tout le monde court à la fenêtre, d'où l'on peut voir au loin sur la route, et on aperçoit en effet deux voyageurs qui viennent du côté de Bréville; mais Ernestine s'écrie: «Oh! non, ce n'est pas mon frère... à pied..... par le temps qu'il fait.... ce ne peut pas être Armand.»

Dans les deux piétons qui s'avançaient, bravant la pluie et l'orage, il était effectivement difficile de reconnaître les mêmes hommes qui, quelque temps auparavant, avaient quitté Bréville. Pourtant c'étaient bien le jeune marquis et son compagnon ordinaire: bientôt il n'est plus permis d'en douter.

«Oui,... c'est lui!... mon pauvre frère!» En disant ces mots, Ernestine quitte la croisée pour aller sous le vestibule au-devant d'Armand, tandis que M. de Noirmont s'écrie: «Et il nous amène ce Saint-Elme;.... en vérité, ceci passe la permission... Mais maintenant que cette maison m'appartient, je ne cacherai pas à ce monsieur ce que je pense; j'espère qu'il ne nous restera pas long-temps au moins!

»—Les voici qui entrent dans la cour,» dit Dufour en poussant Victor. «Hum!... comme Armand est changé!... Et le beau Saint-Elme!.... diable! il y a moins d'élégance dans cette toilette-là...... Malgré cela,... tiens, vois,... c'est la même démarche,... la même assurance;.... et, quoiqu'il arrive trempé comme une soupe, il fait autant d'embarras que s'il descendait d'un équipage à huit chevaux.»

Les voyageurs entrent bientôt dans le salon. Armand est à peine reconnaissable, quoiqu'il se soit écoulé bien peu de temps depuis qu'il a quitté le domaine de son père. Il semble vieilli de plusieurs années; il est d'une maigreur, d'une pâleur effrayante; ses yeux sont rouges, caves, et il les tient presque constamment baissés; ses sourcils ont pris au jeu l'habitude de se froncer, et son front en a conservé une expression sombre et soucieuse. Sa mise est celle qu'il portait habituellement à la campagne; seulement, son col de chemise, autrefois bien blanc, bien empesé, dénote maintenant trop de négligence.

Saint-Elme a un pantalon à passe-poil, qui dessine très-bien ses formes, mais qui est crotté jusqu'aux genoux. Son habit bleu est boutonné hermétiquement jusque sous le cou; il a une cravate noire, mise militairement, et ne laissant rien voir d'une chemise: il tient à la main une cravache, et essuie avec un foulard son chapeau tout trempé.

«Nous voilà!» s'écrie Saint-Elme, en entrant dans le salon d'un air aussi riant qu'il en était sorti; «je vous ramène l'enfant prodigue:... oh! je savais bien que je vous le ramènerais...... Quand je me mêle d'une chose, c'est comme si elle était faite... Bonsoir, M. de Noirmont,... chasseur intrépide et diligent!... j'avais hâte de revenir près de vous... Voilà le mois de septembre qui approche, l'ouverture de la chasse.... Comme nous allons lutter ensemble à qui en abattra le plus... Salut à notre ami Dalmer...... Vous le voyez, monsieur Dalmer, je tiens la parole que je vous avais donnée; je ramène Armand dans sa famille... Ah! il n'y a rien de tel qu'une famille!.... on sent cela surtout quand on en est éloigné... Eh!... voilà notre cher artiste! Bonsoir, Dufour..... J'étais encore avant-hier chez un député qui est fou de vos tableaux,... de votre talent... Quand je lui ai dit que je vous connaissais, il enviait mon bonheur, il aurait voulu se mettre dans ma poche. Je vois avec plaisir que tout le monde se porte bien.... Ah! maudite route!... diable d'orage qui nous a surpris... je voulais attendre des chevaux,... une voiture; mais Armand était si pressé d'arriver,.... de revoir ses parens,... ses amis,... c'est bien naturel..... et voilà pourquoi nous sommes si mouillés.»

Pendant que Saint-Elme donne carrière à son impudence, Armand s'est avancé vers son beau-frère, qui lui tend la main d'un air plutôt affligé que fâché. Le jeune homme fait à Dalmer un salut contraint. On voit qu'il est embarrassé, qu'il semble honteux de lui-même. Enfin il se jette dans un fauteuil en disant tristement:

«Oui,... me voilà!

»—J'aurais voulu que ce fût plus tôt, répond M. de Noirmont; mais je suis toujours bien aise de votre retour... Ce qui me fâche... c'est...»

M. de Noirmont finit sa phrase tout bas en désignant Saint-Elme, et Armand répond d'un ton aigre: «Je vous assure, monsieur, que vous le jugez mal!..... Ce n'est pas sa faute si j'ai été malheureux à Paris,... si le sort m'y a poursuivi d'une façon si cruelle... On a calomnié Saint-Elme près de vous... Il n'a pu m'aider; il a éprouvé aussi de grands revers de fortune;... mais il m'est attaché, et le mal recevoir, ce serait me montrer que ma présence vous déplaît aussi.

»—Allons, vous voilà! toujours le même, toujours exalté dans votre manière de voir... Plus tard vous jugerez mieux ce sincère ami.... En attendant, quoique j'eusse préféré vous revoir sans lui, pour vous être agréable, je ne lui dirai pas tout ce que je pense.»

Pendant cette conversation, Saint-Elme a continué d'essuyer son chapeau; ensuite il s'est mis devant une glace, et a passé sa main dans ses cheveux, tout en disant:

«C'est très-drôle d'arriver comma ça!... à pied... et par un orage... Si on ne savait pas qui nous sommes, je vous demande pour qui on nous prendrait... Il me semble que madame de Noirmont a pris un peu d'embonpoint, ce qui lui sied à ravir.»

Ernestine ne répond rien à ce compliment et ne daigne même pas regarder Saint-Elme, elle s'approche de son frère et lui dit:

«Pourquoi donc être venu par l'orage?... tu as l'air malade,... souffrant.—Moi, je n'ai rien.

»—Je vous assure, belle dame, que nous nous portons fort bien,... dit Saint-Elme, mais Armand a toujours eu l'air délicat... et puis, à Paris, nous avons fait un peu le libertin,... le séducteur.»

Ernestine continue de s'adresser à son frère sans répondre à Saint-Elme:

«Tu dois avoir besoin de changer de vêtemens...—Ce que je désire avant tout c'est me reposer; car cette route par la pluie m'a horriblement fatigué.... Ma chambre est-elle toujours libre?—Sans doute, elle t'attend.—Je vais y monter. Ah! j'ai grand besoin de repos! demain nous causerons... Saint-Elme, ne venez-vous pas aussi dans votre appartement?

«—Non, mon cher, je ne suis pas pressé de dormir, et je ne quitterai pas si vite une société que je suis enchanté de revoir... Et puis la route m'a donné de l'appétit;.... nous avons cependant fait un dîner excellent;... c'est égal, je crois que je souperai volontiers, moi qui ne soupe jamais.

»—A votre aise alors.»

En disant cela, Armand s'incline légèrement devant la compagnie et quitte le salon. Mais en passant près de Victor, il lui dit à l'oreille: «Je compte, monsieur, sur votre discrétion.» Et Victor fait un signe de tête affirmatif.

«Est-ce bien là mon frère?» dit Ernestine, regardant le jeune marquis s'éloigner. Lui, autrefois si gai, si aimable!... ah! je ne le reconnais plus!»

Saint-Elme est resté dans le salon où il se promène en se mirant dans les glaces avec autant d'effronterie qu'avant son départ. Dufour ne peut s'empêcher d'admirer son assurance, qui l'empêche de s'apercevoir du ton plus que froid avec lequel on l'a reçu, ou qui du moins fait qu'il n'en est pas pour cela moins à son aise. M. de Noirmont dit à Victor: «Reprenons notre partie d'échecs... L'arrivée de monsieur ne doit pas nous déranger.

»—Eh bien! mon cher Dufour,» dit Saint-Elme en allant frapper sur l'épaule du peintre, «depuis mon départ... nous avons dû faire bien des portraits ici...... hein!... ha ça! j'espère que mon tour viendra aussi.—Votre tour,... pourquoi?—Pour mon portrait... On fait maintenant les personnes en pied, mais en petit,... c'est plus gracieux:... il faudra me faire comme cela...—Ah! oui, pour servir de pendant à mon tableau de la forêt de Compiègne......—Justement. Et ces bons voisins, donnez-m'en donc des nouvelles, monsieur de Noirmont? ces aimables Montrésor;... cet espiègle M. Pomard a-t-il beaucoup chassé avec vous?...

»—Monsieur, permettez,... je suis occupé de mon jeu...—Ah! c'est juste!.... pardon... Jeu superbe que les échecs!... j'y jouerais fort bien, si cela ne me donnait pas la migraine... Je parie que notre artiste est toujours passionné pour le loto... Voyons mon cher Dufour, y avez-vous beaucoup joué pendant mon absence?... Vous devez être bien joyeux quand vous gagnez un quine!...

»—J'ai dans l'idée que dans ce moment un quine ne vous ferait pas de peine non plus, monsieur de Saint-Elme!» répond Dufour d'un air goguenard.

«—Oh! pardieu, non:... j'ai essuyé cet été des pertes horribles; plus de deux cent mille francs que j'ai perdus....—A la roulette?...—Non pas dans des faillites... j'avoue que cela m'a un peu gêné.—Et vos vignes en Bretagne?—Elles ont coulé... Il n'y a rien de traître comme la vigne... Je ne m'affecte pas beaucoup de tout cela, parce que je suis bien sûr d'hériter de vingt milles livres de rente d'une tante qui m'adore... c'est comme si je les tenais; mais cela m'a contrarié à cause d'Armand,... qui a fait des folies!...

»—Des folies!» dit M. de Noirmont qui ne peut plus se contenir; «vous êtes bien modeste, monsieur...... Un jeune homme qui, en moins de dix-huit mois, a mangé toute sa fortune,... qui, pendant son dernier séjour à Paris, y a englouti dans des tripots le pris de cette propriété, qui était sa dernière ressource...... Ah! ce sont là plus que des folies, monsieur; et je devais espérer que vous, qui vous disiez l'ami d'Armand, et qui, certes, ne manquez pas d'expérience, je devais espérer que vous arrêteriez ce jeune homme dans la route du vice, au lieu de l'aider à se ruiner.»

M. de Noirmont a parlé avec chaleur, son front est sévère, son regard semble interroger Saint-Elme; mais celui-ci, sans être nullement décontenancé, se met à sourire, et répond d'un air de bonhomie:

«J'étais sûr que vous me diriez cela... je m'y attendais... En venant avec Armand, je lui disais: Ton beau-frère va me gronder;... il croira que je t'ai donné de mauvais conseils... et, dans le fait,... je suis de bonne foi, moi, à votre place, je le croirais aussi?... Cependant, je puis vous jurer que je suis pour le moins aussi fâché que vous de ce qu'Armand soit ruiné. S'il avait suivi mes avis, il n'aurait pas perdu son argent au jeu, surtout à la roulette... mauvais jeu où tout l'avantage est pour le banquier... Le trente-et-un... passe encore, on n'a que le refait contre soi... Quant aux femmes... Ah! je voulais lui faire faire des connaissances précieuses,... des dames distinguées qui l'auraient poussé dans les grandeurs,... dans les honneurs,... que sais-je?... mais c'est un fou!... Quand deux beaux yeux lui avaient tourné la tête, il ne regardait à aucun sacrifice pour les admirer à son aise... J'ai eu plus d'une fois avec lui des scènes très-vives,... des altercations graves;... nous avons même été sur le point de nous battre;... mais je me suis dit: Ce jeune homme n'a pas mauvais cœur; quand je lui donnerais un coup d'épée, ce n'est pas ça qui le corrigera de ses défauts!... Ses respectables parens me l'ont confié, je ne dois pas me brouiller avec lui... Et voilà pourquoi je ne l'ai pas quitté. Il est même cause que j'ai négligé mes affaires, mes propres intérêts. A la rigueur, je pourrais dire qu'il m'a coûté beaucoup d'argent;... mais je suis trop délicat pour jamais lui parler de cela.»

M. de Noirmont ne dit plus rien; c'était le parti le plus sage. Et d'ailleurs Saint-Elme a une manière de répondre qui, sans le convaincre, l'étourdit encore.

Au bout d'un moment, l'ami d'Armand s'écrie: «Eh bien! mais je n'ai pas encore aperçu la petite Madeleine, la protégée de madame de Noirmont? Est-ce que vous l'auriez mariée pendant mon absence?

»—Non, monsieur, répond sèchement Ernestine, elle n'est pas mariée; mais elle n'habite plus ici.

»—Elle n'habite plus ici!... ah! fort bien,... j'entends... La petite orpheline a eu quelque aventure,... un moment de faiblesse... Au fait, elle avait l'air très-sentimental, cette petite.

»—Monsieur!» s'écrie Victor en quittant le jeu, «parlez avec plus de ménagement de cette jeune fille!.... C'est sans doute parce que vous la croyez à présent sans protecteur que vous vous permettez de tels propos sur son compte; mais je vous préviens que je ne le souffrirai pas... et...

»—Eh! mon Dieu, mon cher monsieur Dalmer!... qu'est-ce qui vous prend donc?... En vérité, je ne sais pas ce qui s'est passé ici,... mais tout le monde se fâche, s'emporte pour des riens!... Soyez le chevalier de mademoiselle Madeleine, vous en êtes bien le maître... Quant à sa vertu,... je ne peux pas l'attaquer, je ne la connais pas;... mais on peut bien se permettre une légère plaisanterie!...

»—Non, monsieur; quand il s'agit d'une pauvre fille que tout le monde abandonne, ce n'est pas le cas de plaisanter.

»—Allons, monsieur Victor, venez-vous finir la partie?» dit M. de Noirmont. Victor va se rasseoir; et Saint-Elme se rapproche de Dufour, auquel il dit à l'oreille: «Mon cher artiste, vous me conterez tout cela... Dalmer aura fait un enfant à la petite, et c'est pour cela qu'il ne veut pas qu'on plaisante sur sa vertu!... Ah! ah! vous ne répondez pas?... Je gage cent louis que c'est la vérité.—Je tiens le pari; si vous voulez mettre au jeu.»

La partie achevée, chacun se hâte de se retirer. Saint-Elme seul va, avant de se coucher, faire un tour à l'office, où, malgré l'excellent dîner qu'il a dit avoir fait, il soupe très-copieusement.

M. de Noirmont espère que son beau-frère n'a pas dissipé toute la somme qu'il lui a envoyée par Dalmer. Le lendemain matin, apercevant Armand dans le jardin, il s'empresse de le rejoindre, et, tout en causant de sa situation, aborde enfin ce sujet.

«Je n'ai plus rien,» répond Armand d'une voix sombre! «j'ai tout perdu, tout absolument,... et, poursuivi par quelques créanciers, j'ai dû même leur abandonner mon mobilier,... tout ce que j'avais...—Malheureux jeune homme!... que comptez-vous faire maintenant?—Je n'en sais rien;... mais je vous en prie, monsieur, point de reproches,... de sermons, tout cela serait inutile à présent, et je ne suis point d'humeur à les entendre... Si mon séjour ici vous déplaît, vous n'avez qu'un mot à dire, et....—Monsieur, je n'oublierai jamais que vous êtes le frère de ma femme... vous serez toujours chez moi comme chez vous. Quand vous serez plus calme,... que vous voudrez m'entendre, nous aviserons à ce que vous pourriez faire encore.»

Saint-Elme, qui a entendu cette conversation, s'approche d'Armand quand M. de Noirmont est éloigné, et lui dit: «Je gage que ton beau-frère va te proposer une place de douze cents francs dans les droits-réunis... pour te refaire, pour que tu t'amendes... Un marquis inspecteur à cheval.... ah! ah!.... comme ce serait drôle!...

»—Ah! Saint-Elme, tu plaisantes! moi, je n'en ai plus le courage,» répond Armand en marchant à grands pas dans les allées du jardin.

«—Eh! mon cher! il faut bien prendre son parti... Je crois que le beau-frère ne serait pas si aimable, s'il savait que tu dois trente mille francs que l'on t'a prêtés sur cette maison... qui n'était plus à toi!... ah! ah!... Mais quand ton créancier viendra voir cette propriété... ça deviendra plus embarrassant.

»—Oui, j'ai perdu ce que mon père m'avait laissé... Cette maison... où fut élevée mon enfance,... où je suis né, cette maison ne m'appartient plus... Se ruiner en moins de deux ans!... ah! c'est affreux!... je me déteste,... je me méprise...

»—Fi donc!... Est-ce qu'à ton âge on doit parler ainsi?... Tous les hommes font des folies... On tombe, mais on se relève!...—Et ces trente mille francs que je dois... comment les paierai-je?—Tu diras comme Figaro:Quand on doit et qu'on ne paie pas, c'est comme si on ne devait pas.—Mais vais-je donc passer le reste de ma vie ici,... privé de tous plaisirs?... Ne pourrais-je plus retourner à Paris,... où peut-être le sort se lasserait de me poursuivre, si j'avais de quoi le tenter encore...—Ah! oui,... voilà le cruel;... car, enfin, la chance ne peut pas toujours rester la même;... il faut bien qu'elle tourne.... mais pour se refaire il faut encore de l'or... Si ton beau-frère voulait t'en prêter...—Oh! jamais je n'oserais,... et d'ailleurs il croirait faire beaucoup en faisant très-peu;... il m'imposerait des conditions,... je n'en veux pas recevoir.—Alors attendons!... Le hasard peut nous devenir favorable! Il ne faut jamais se désespérer; c'est un mauvais système.»

Armand, qui ne conserve point d'espérance, quitte Saint-Elme pour chercher la jeune fille qu'il a laissée à Bréville; il se rappelle que Madeleine l'aimait sincèrement, et, aux jours de l'infortune, on se souvient de ceux qui nous aiment.

Le jeune homme s'informe à sa sœur de son amie d'enfance.

»Madeleine ne demeure plus ici,» lui répond Ernestine avec embarras; «elle est retournée avec Jacques.—Quoi! ma sœur, vous avez renvoyé cette petite... que vous aviez l'air de tant aimer!—Ah! je l'aime toujours autant;... mais mon mari... a eu quelques mots avec Madeleine, et...—Je vous entends... Pauvre fille!... J'irai la voir; je sens que sa vue me fera plaisir;... cela me rappellera ce temps... qui a fui si vite... et pour ne plus revenir.»

Armand s'est fait indiquer la demeure de Jacques. Saint-Elme, qui ne s'amuse pas beaucoup dans une maison où chacun l'évite, court sur les pas d'Armand, qu'il vient de voir traverser la plaine.

«Où vas-tu par là?» dit Saint-Elme en rejoignant son ami.—«Voir quelqu'un que j'aime, et dont il me semble que la présence adoucira un peu mes peines... Je vais près de Madeleine, que le mari de ma sœur a forcée de quitter Bréville.—Ah! tu vas voir l'orpheline. Diable! mais c'est romantique!—Ne m'accompagne pas, Saint-Elme; tu ne comprends pas cette amitié de frère qui nous unit à des compagnons de notre enfance;... tu t'ennuierais avec Madeleine!—Eh! que diable veux-tu que je fasse chez ton cher beau-frère?... il me regarde en se gonflant comme une grenouille; ta sœur se sauve dès qu'elle m'aperçoit; ce petit Dalmer se donne aussi des airs d'humeur! le gros Dufour fait le portrait de la fille du concierge. C'est à périr d'ennui; on ne voit même plus cette agaçante Pomard et son délicieux frère... Je t'accompagnerai... Ah! n'aie pas peur, je te laisserai causer,... pleurer même avec l'amie de ton enfance. Que sait-on?... je pleurerai peut-être aussi. A la campagne il faut bien faire quelque chose!»

Armand continue son chemin et laisse Saint-Elme marcher à côté de lui. Il est triste, pensif, et n'écoute plus les réflexions de son compagnon.

Ils arrivent devant la maison de Jacques.

Madeleine est assise contre une fenêtre du rez-de-chaussée dans la chambre qu'elle habite. Elle travaille lorsque les nouveau-venus s'approchent. Quand elle lève les yeux, Armand est devant elle arrêté contre la croisée.

Madeleine pousse un cri de joie, et jette son ouvrage en disant: «Armand!... monsieur le marquis!» puis elle sort de la maisonnette et vient se jeter dans les bras de son ancien ami.

«—Oui, Madeleine, c'est Armand... ton ami....—Ah! vous voilà donc enfin de retour.... Qu'on doit être content à Bréville!... vous êtes revenu! on vous désirait avec tant d'impatience!»

Armand ne répond rien. Saint-Elme s'empresse de dire: «Oh! oui, on a été enchanté de nous revoir!... on est d'une joie extraordinaire!...

»—Mais entrez donc;... venez vous reposer, prendre quelques rafraîchissemens. Jacques n'est pas là;... mais il sera bien content que vous lui fassiez l'honneur de vous reposer chez lui.

»—L'honneur!... Ah! ma pauvre Madeleine!... c'est de l'amitié,... c'est pour un moment l'oubli de mes chagrins que je viens chercher près de toi.

»—Oui, sans doute, dit Saint-Elme, de l'amitié,... de la franche amitié;.... mais avec ça nous prendrons bien des œufs frais.... ça n'empêche pas de causer... et ça m'occupera, moi.»

Armand suit Madeleine dans la maison. La jeune fille s'empresse d'offrir du lait, des œufs, des fruits. Armand ne prend rien; il va s'asseoir contre la fenêtre; Saint-Elme se met à table et se fait des mouillettes en murmurant: «A la guerre comme à la guerre!... C'est étonnant comme je deviens champêtre!»

Madeleine voit bien que le jeune marquis est triste et tourmenté; elle n'ose le questionner. Celui-ci lui avoue une partie de ses fautes; avec elle il ne cherche pas à dissimuler ses torts; il s'accuse, et la jeune fille le plaint, le console; les expressions de son amitié sont si douces, si persuasives, qu'Armand se sent moins malheureux en l'écoutant.

«—Ah! Madeleine, il semble que si je t'avais toujours eue près de moi, je n'aurais pas cédé au mauvais génie qui m'entraînait... Tu me rappelles madame de Bréville, celle qui fut ma seconde mère, qui m'aimait comme son fils... En t'écoutant, je crois l'entendre encore... Madeleine, je viendrai souvent te voir.... Je me trouve moins coupable près de toi!

»—Oui, nous viendrons très-souvent, dit Saint-Elme; votre vin est un peu sur, mais vos œufs sont très-frais.» En ce moment, Jacques rentre, son fusil sous son bras; il salue les étrangers. Saint-Elme ne se dérange pas et continue de manger son œuf.

«Voilà M. le marquis de Bréville qui me fait l'honneur de venir me voir, dit Madeleine; il revient de Paris.

»—Oh! j'ai ben reconnu M. de Bréville, dit Jacques en saluant Armand; toutes les fois qu'il voudra nous honorer de sa visite, nous le recevrons de notre mieux. Les amis de Madeleine seront toujours les miens.

»—Ah! si je n'avais pas vendu le domaine de mon père,» dit Armand en soupirant, «Madeleine ne l'aurait jamais quitté... Pourquoi suis-je allé à Paris!.... fatal voyage!...

»—Allons, mon cher, ce qui est fait est fait! dit Saint-Elme; il ne faut pas toujours revenir là-dessus!... M. le garde, nous viendrons vous voir;... je chasserai par ici..—Il faut une permission, monsieur.—J'en aurai; je suis très-lié avec le propriétaire de ces bois-ci... C'est M. de...... de..... le nom m'échappe maintenant, n'importe. Je lui parlerai de vous, brave Jacques;... je pourrai vous être utile.—Monsieur, j'ai ce qu'il me faut et de quoi nourrir Madeleine; je ne demande plus rien à présent... que de la voir heureuse.—C'est très-bien;... vous êtes un digne homme et vous avez mon estime.... C'est dommage que vous n'ayez pas un fusil à piston;..... mais je vous en donnerai un, moi;... j'en ai cinq ou six. Allons, marquis, je crois qu'il est temps de retourner chez l'honorable beau-frère.»

Armand presse la main de Madeleine, dit adieu à Jacques, et s'éloigne avec Saint-Elme, qui fait au garde et à la jeune fille un salut protecteur.

Des Étrangers.

Plusieurs jours se sont écoulés depuis qu'Armand et son ami sont revenus à Bréville; mais au lieu d'y avoir ramené la gaieté, il semble que leur présence en ait entièrement banni la joie et le bonheur. Loin de diminuer, la tristesse d'Armand augmente chaque jour, car il s'y joint l'ennui d'une manière de vivre à laquelle il n'est plus accoutumé. Il fuit la société, passe toute la journée à se promener dans les bois, et pour toute distraction va voir Madeleine; mais souvent il reste près d'elle des heures entières sans prononcer un seul mot. Pendant ce temps Saint-Elme visite du haut en bas la maison du garde, mange ses œufs, boit son vin, et ne paie jamais.

Saint-Elme voit bien que sa présence n'est pas agréable à M. et madame de Noirmont, mais comme il serait fort embarrassé pour aller vivre ailleurs, il feint de ne point s'apercevoir de la froideur qu'on lui témoigne. Ernestine et Victor ne trouvent plus l'instant de se parler en secret: Saint-Elme n'ayant rien à faire, est toujours là, et semble prendre plaisir à observer ce que font les autres. Enfin M. de Noirmont s'inquiète de la position de son beau-frère, de son avenir, et dans le fond de son ame n'est nullement content de le voir établi chez lui avec son intime ami, sans prévoir comment il pourra s'en débarrasser.

Un matin, au moment du déjeuner, M. de Noirmont laisse paraître une vive satisfaction, en lisant une lettre qu'on vient de lui apporter.

«Voilà M. de Noirmont qui reçoit de bonnes nouvelles, dit Saint-Elme, ce n'est pas comme moi... j'en attends toujours et je ne reçois rien.

»—Oui, monsieur, voilà en effet une lettre qui me fait grand plaisir... car elle me donne l'espoir d'être utile à Armand. Ma chère Ernestine, il faudra faire un sacrifice pénible... mais pour rendre service à votre frère je suis persuadé que vous n'hésiterez pas.

»—Qu'est-ce donc?» dit Ernestine, tandis que tout le monde regarde M. de Noirmont avec curiosité, et que l'on attend avec impatience qu'il s'explique.

«—Voici ce que c'est: Vous rappelez-vous, Armand, qu'avant votre départ pour Paris, et pendant que vous me pressiez de prendre cette maison pour soixante mille francs, je vous ai parlé d'un certain comte de Tergenne qui désirait beaucoup acheter une propriété dans ce pays?

»—Je me le rappelle, dit Armand.—Oui... nous nous le rappelons,» murmure Saint-Elme, qui au nom du comte a renversé sur son pantalon la moitié de sa tasse de thé.

«—Eh bien! j'avais chargé un ami à Mortagne, dans le cas où M. de Tergenne y reviendrait, de lui témoigner le plaisir que j'aurais de le revoir. Cet ami m'apprend que mes désirs seront bientôt satisfaits... Tenez, voici ce qu'il me marque à ce sujet: «....M. de Tergenne est ici avec sa nièce; il compte se rendre précisément dans le pays que vous habitez; il désire s'y fixer. Je lui ai dit tout le plaisir qu'il vous ferait en allant vous voir à Bréville. Il a paru fort sensible à votre souvenir, à votre invitation, et me charge de vous dire qu'il profitera de la permission que vous lui accordez. Il doit se remettre en route ce soir; il voyage dans sa voiture, ainsi vous ne tarderez pas à recevoir sa visite.

»—Je ne vois pas en quoi la visite de ce monsieur peut me regarder,» dit Armand, tandis que Saint-Elme, tout en se donnant beaucoup de mal pour essuyer son pantalon, semble très-occupé d'autre chose.

»—Écoutez, Armand, je vous ai payé ce domaine soixante mille francs. Je ne pouvais vous en donner plus, mais je crois qu'il vaut davantage; et si M. de Tergenne pense toujours comme à l'époque où il désirait tant l'acheter, je ne doute pas qu'il n'en donne soixante-quinze.... peut-être quatre-vingt mille francs.... Alors, je le lui céderai. Vous pensez bien que je ne veux rien gagner sur vous. Je reprendrai ce que j'ai déboursé, et la différence vous reviendra...... C'est donc quinze à vingt mille francs que j'espère vous faire avoir... Ernestine, il vous en coûtera de quitter cette maison.... je le prévois... mais n'approuvez-vous pas ce que je veux faire?

»—Oui, monsieur, puisqu'il s'agit d'obliger mon frère... je me résignerai... Sans doute je ne m'éloignerai pas de ces lieux sans regrets..... mais je ne puis que vous approuver.

»—Ma sœur, ne vous désolez pas d'avance, dit Armand, certainement je suis sensible au désintéressement de M. de Noirmont, à ce qu'il veut faire pour moi... mais je doute fort que ce M. de Tergenne soit toujours entiché de ce domaine... C'était probablement un caprice... il n'y pense sans doute plus.

»—La preuve qu'il est toujours dans les mêmes intentions, dit M. de Noirmont, c'est qu'il vient dans ce pays pour s'y fixer.

»—Je conviens que vingt mille francs me feraient plaisir...... quoique.... avec cette somme... je ne... Ah! tenez, ce n'est pas la peine pour quelques mille francs, de faire du chagrin à ma sœur.—Armand, ne vous mêlez pas de ceci, et laissez-moi le soin de cette affaire.

»—Ce qu'il y a de certain, dit Dufour, c'est que nous allons voir arriver M. le comte et sa nièce.—Oui, répond Victor, et je pense que nous ferons bien, nous, de ne pas embarrasser nos hôtes plus long-temps.... Puisqu'ils ne seront plus seuls, nous pourrons retourner, toi à Paris, Dufour, et moi près de mon père....... qui va encore vouloir me marier...

»—Vous marier, dit Ernestine, et c'est pour cela que vous êtes pressé d'aller le voir?—Oh! non, madame, mais...—Mais, dit M. de Noirmont, je ne veux pas que l'arrivée de M. de Tergenne vous fasse partir..... Vous nous aiderez, messieurs, à lui rendre ce séjour agréable, et si je lui vends ce domaine, eh bien! alors nous le quitterons tous ensemble....

»—Nous irons à Paris? dit vivement Ernestine.—Non, ma chère amie, mais nous retournerons à Mortagne. En attendant disposez tout ici pour l'arrivée de nos nouveaux hôtes... Je ne connais pas la nièce du comte... il ne l'avait pas avec lui il y a deux ans, mais pour lui... oh! c'est un homme charmant, fort aimable, et qui, je crois, a dû dans sa jeunesse être le favori des belles...... Il est même très-bien encore.

»—Je ferai son portrait, dit Dufour.—Et moi sa partie de billard... Il y est de première force... je crois qu'il y battra M. Saint-Elme.

»—Ah! vous croyez!» répond Saint-Elme en s'efforçant de sourire. «Eh bien! nous verrons cela...... je tâcherai de me mesurer avec M. le comte.»

Tout le monde se lève. Ernestine va donner des ordres pour que l'on prépare deux appartemens, mais elle est triste, elle a le cœur serré; l'arrivée de ces étrangers va rendre plus rares ses entretiens avec Victor, et l'idée qu'il faudra peut-être bientôt quitter la demeure où elle est née, ajoute encore à son chagrin. Victor la suit des yeux quand elle s'éloigne, et son regard tâche de la consoler.

Armand pense au projet de son beau-frère, à l'argent qui peut lui revenir; déjà dans sa pensée il se revoit à Paris, il y ressaisit la fortune; mais lorsqu'il se rappelle qu'il doit trente mille francs, ses espérances s'évanouissent, son désespoir renaît, et il frappe la terre de son pied, en s'écriant: «Je ne pourrai donc pas me tirer de cette position!»

Il cherche Saint-Elme, il veut causer avec lui sur ce qu'il pourrait faire si le projet de son beau-frère réussissait; mais Saint-Elme ne se retrouve pas de la journée? c'est en vain qu'Armand le demande. La grosse Nanette seule a vu le beau monsieur sortir après le déjeuner, avec un fusil et une carnassière.

A l'heure du dîner, Saint-Elme n'a pas reparu. On se met à table, les maîtres de la maison s'inquiètent peu de ce qu'il est devenu. Armand seul s'écrie de temps à autre: «C'est singulier,.... la chasse l'a donc bien éloigné d'ici.»

Enfin, vers le milieu du dîner, Saint-Elme paraît, mais on est obligé de le regarder long-temps pour être certain que c'est bien lui. Il a autour de la tête un bandeau de tafetas noir qui lui cache tout un œil et une partie du nez, et sur le bas de sa figure sont collées plusieurs bandes de tafetas d'Angleterre. En arrivant dans la salle à manger, il marche avec peine et d'un air souffrant.

«Mon Dieu! comme te voilà arrangé! dit Armand, d'où diable viens-tu, et qui t'a mis dans cet état?»

Saint-Elme arrive cependant jusqu'à la table, où il se place en s'écriant: «Ah! j'ai bien cru que je n'aurais plus le plaisir de dîner avec mes estimables hôtes!...

»—Que vous est-il donc arrivé? dit M. de Noirmont.

»—J'ai manqué être tué..... dévoré....—Dévoré?—Ma foi, il s'en est peu fallu... Ouf!... Je n'en puis plus... J'étais sorti pour chasser un peu... tirer quelques lièvres... Je voulais donner une leçon au garde Jacques... il ne sait pas tirer, ce brave homme.... Je me suis enfoncé dans le bois... du côté de Samoncey... de Sissonne... je ne sais pas trop au juste, enfin j'étais dans un fourré très-épais, quand tout-à-coup un loup paraît devant moi...—Un loup?...—Et un loup énorme! Je ne m'attendais pas à une telle rencontre, et je vous avoue que j'éprouvai une sensation... désagréable. Cependant, m'étant remis, je voulus tuer ce méchant animal, je tirai dessus...

»—Comment, vous espériez tuer un loup avec du petit plomb?—Que voulez-vous! dans le premier moment on ne pense pas à tout... Je tirai donc comme un étourdi... je crevai un œil au loup... Il devint furieux et sauta sur moi!... Ma foi je jetai mon fusil de côté et je me mis en défense...

»—Il valait mieux garder votre fusil, dit Victor...—Il valait mieux vous sauver, dit Dufour.

»—Messieurs! tout cela est bien facile à dire; je n'ai pas eu le temps de la réflexion. Il fallut boxer... Le loup arriva... je le serrai dans mes bras; il me donna plusieurs coups avec ses pattes, entre autres un qui m'abîma... me déchira un œil... Heureusement j'évitai ses morsures... Enfin nous luttâmes pendant près de trois minutes; au bout de ce temps il tomba sur le dos comme étouffé, et moi je me suis éloigné sans attendre qu'il revînt à lui... Je suis entré chez des paysans... on a lavé mes blessures..... et avant de me présenter devant vous je suis monté chez moi les cacher, les panser, car, d'honneur, je n'étais pas présentable! j'étais effrayant.

»—Tu l'es encore assez comme cela,» dit Armand, tandis que le reste de la compagnie se regarde d'un air qui n'annonce pas grande confiance dans le récit du combat de Saint-Elme avec le loup.

«—C'est singulier, dit Dufour, j'avais bien entendu dire qu'on se battait souvent corps à corps avec des ours, mais je ne croyais pas que les loups faisaient aussi le coup de poing.

»—Quand un animal se sent serré à la gorge par un vigoureux adversaire, que diable voulez-vous qu'il fasse?...

»—Je sais qu'il se montre quelquefois des loups dans ce pays, dit M. de Noirmont, mais ordinairement les gardes et les paysans nous avertissent lorsqu'il en a paru un, afin qu'on prenne des précautions.—Il paraît qu'ils n'avaient pas encore aperçu celui-ci.»

Ernestine, toujours bonne, quoiqu'elle doute aussi de la vérité de cette bataille, dit à Saint-Elme: «Monsieur, si vous souffrez encore de vos blessures, le repos vous serait peut-être nécessaire; on veillera à ce qu'il ne vous manque rien, et l'on ira à Laon chercher le médecin.

»—Vous êtes mille fois trop bonne, madame; oh! point de médecin! jamais de médecin avec moi!... Je sais parfaitement me soigner, m'ordonner moi-même ce qu'il me faut... J'ai suivi quelques cliniques,... des cours;... j'ai même fait des ouvrages sur la médecine, j'ai eu des thèses couronnées;... enfin je n'ai besoin de personne. D'ailleurs j'ai une santé de fer;... et puis ces blessures ne sont pas dangereuses... Par exemple, cela pourra être long à se cicatriser;... vous voudrez bien me souffrir ainsi. Je conçois que je dois être fort laid, mais vous aurez l'extrême bonté de ne pas me regarder.»

Comme il importe peu à la compagnie que Saint-Elme se soit blessé en tombant dans un fossé ou d'une autre façon, on ne s'occupe pas davantage de cette aventure, et le vainqueur du loup se met à dîner avec un appétit qui fait présumer qu'en effet ses blessures ne sont pas dangereuses.

La conversation roule encore sur les étrangers que l'on attend, mais la soirée s'écoule sans qu'ils paraissent. Avant que l'on se retire, Ernestine trouve le moment de dire à Victor: «Je ne sais pourquoi, mais il me semble que, lorsque ces personnes qui doivent venir seront ici, vous cesserez entièrement de penser à moi.—Quelle idée, et qui peut la faire naître?—Je n'en sais rien... je me sens toute triste... ah! le cœur a des pressentimens!»

Le lendemain, dans la journée, une berline de voyage s'arrête devant la maison de M. Noirmont. Un monsieur décoré en descend, et donne ensuite la main à une jeune personne de seize à dix-huit ans, qui saute légèrement dans ses bras.

«C'est M. de Tergenne!» s'écrie M. de Noirmont en quittant précipitamment le salon pour aller recevoir les voyageurs. Ernestine suit son mari. Armand est alors absent. Dufour et Victor s'approchent d'une fenêtre pour apercevoir les étrangers; quant à Saint-Elme, il se lève, va pour sortir, revient et semble ne pas savoir ce qu'il veut faire: il finit par se mettre dans un coin contre un meuble, et prend un journal à sa main.

Bientôt les voyageurs entrent dans le salon. M. de Tergenne est un homme d'une figure aimable, distinguée; son sourire est doux et plein de grâce; ses cheveux gris disent seuls qu'il n'est plus jeune, car le reste de sa personne semble l'être encore. Sa nièce est grande, bien faite; elle a de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus, une bouche fraîche, des dents blanches et rangées comme des perles. Avec tout cela on peut n'être qu'une beauté fort ordinaire; mais, quand il s'y joint une expression de physionomie aimable, des manières élégantes et gracieuses, un ton charmant; alors on a tout ce qu'il faut pour séduire, et c'est ce que possédait la jeune Emma, nièce du comte de Tergenne.

A l'entrée du comte dans le salon, Victor et Dufour ont quitté la fenêtre pour saluer les nouveau-venus. Saint-Elme s'est levé et s'est incliné profondément, sans quitter le coin qu'il occupe. M. de Noirmont témoigne au comte tout le plaisir que lui cause son arrivée. Ernestine fait aussi le plus aimable accueil aux étrangers. Cependant, après avoir examiné Emma, ses yeux se sont déjà portés avec inquiétude du côté de Victor, auquel Dufour dit: «Ah! mon ami! quelle jolie personne!... c'est un amour!... As-tu jamais rien vu de plus séduisant?

»—Oui, cette demoiselle est fort bien, répond Victor.

»—Fort bien!... Tu dis cela froidement encore!... C'est-à-dire que c'est de ces charmantes têtes idéales,... de ces traits fins... Heureusement, j'ai encore une toile;... je ferai son portrait, et tu m'en diras des nouvelles.

»—En vérité,» dit M. de Tergenne après s'être assis entre M. de Noirmont et sa femme, «je ne puis vous dire tout le plaisir que me cause votre aimable accueil;... il est égal à celui que me fit votre invitation. Aussi, vous voyez que je n'ai pas tardé pour en profiter. C'est cependant agir bien sans façon que de me présenter chez vous avec cette grande enfant;... mais que voulez-vous, ma pauvre Emma a perdu, en une année, son père et sa mère... Elle n'a plus que moi,... moi, vieux garçon, qui n'avais sur la terre personne qu'il pût serrer dans ses bras, embrasser.... gronder quelquefois..... et qui suis trop heureux maintenant d'avoir ma nièce près de moi. Nous avons beaucoup voyagé depuis dix-huit mois; j'ai voulu distraire cette chère Emma de ses chagrins. Mais je n'avais pas oublié ce pays;... j'y ai passé d'heureux jours,.... il y a bien des années... J'y trouverai de doux souvenirs!... Mon dessein fut toujours de venir m'y fixer, d'y acheter une maison.

»—Vous n'avez donc rien acheté encore par ici, M. le comte?—Non.... mais, puisque vous voulez bien nous y recevoir pour quelques jours, nous chercherons ensemble, et mon plus grand bonheur sera d'être bientôt votre voisin.

»—Oui, M. le comte, j'espère vous faire trouver ce qu'il vous faut. Nous causerons de cela tout à loisir.... En attendant, permettez-moi de vous présenter les personnes qui veulent bien oublier, près de nous, les amusemens de Paris; M. Victor Dalmer... M. Dufour, peintre fort distingué.»

Pendant que Victor et Dufour échangent des saluts avec le comte, M. de Noirmont regarde autour de lui dans le salon; il hésite à présenter la personne qui est encore là; cependant il se décide et dit:

«Voilà M. de Saint-Elme... c'est un ami de mon beau-frère...»

Le comte n'avait pas encore aperçu le monsieur qui se tenait toujours dans un coin du salon. En voyant ce personnage, dont la tête est enveloppée de bandes noires, M. de Tergenne salue de nouveau; Saint-Elme en fait autant et se rassied bien vite.

«Mais n'avez-vous pas un frère?» dit le comte en s'adressant à Ernestine.

«—Oui, monsieur, il habite ici maintenant; sans doute il ignore votre arrivée... Peut-être est-il allé promener dans le bois.... Mon frère ne me ressemble pas, il n'aime pas la campagne;... mais votre séjour ici et celui de votre aimable nièce contribueront, j'en suis certaine, à lui faire oublier Paris.

»—Allons, ma chère Emma, fais bien vite connaissance avec madame de Noirmont; elle est bonne, aimable, elle sera indulgente pour tes petits défauts, et voudra bien, je l'espère, te donner son amitié. Tiens,... je me connais en sympathie,... je gage que madame te plaît déjà?...

»—Oh! oui, mon oncle,» répond la nièce du comte en allant prendre la main d'Ernestine, «et je ferai mon possible pour que madame m'aime un peu.»

Emma dit cela d'une façon si franche, si gracieuse, qu'Ernestine ne peut s'empêcher de l'embrasser; mais ensuite elle tourne bien vite la tête pour voir qui Victor regardait.

Armand arrive. Ernestine le présente au comte, qui regarde le jeune homme avec intérêt: celui-ci tâche de prendre un air aimable en répondant aux politesses de M. de Tergenne; mais les chagrins qui le rongent, les inquiétudes qui le poursuivent sans cesse, percent toujours sous le sourire qui vient effleurer ses lèvres. M. de Tergenne s'en aperçoit, il dit bas à Ernestine «Votre frère semble éprouver quelque peine secrète?—Je vous l'ai dit, la campagne l'ennuie...—C'est que probablement il a laissé à Paris de tendres souvenirs... Oh! c'est facile à deviner; il est dans l'âge des passions,... de l'amour... Je me rappelle cela.»

Le comte soupire, puis regarde autour de lui d'un air mélancolique en disant: «Me voici donc à Bréville!

»—Ha ça, monsieur le comte, dit M. de Noirmont, vous connaissez donc cette propriété, puisque vous aviez un si grand désir de l'acheter.

»—Je ne la connaissais que pour l'avoir remarquée quand j'habitais les environs, mais je n'étais jamais entré ni dans la maison, ni dans les jardins.—Ah! vous avez habité ce pays?...—Oui... il y a dix-neuf ans au moins!—Où habitiez-vous?—Chez un ami dont la maison était à un quart de lieue d'ici,... près du village de Samoncey.

»—Vous avez peut-être connu mon père? dit Ernestine. Non, madame... non, je n'ai pas eu cet honneur!... Alors, je crois que M. de Bréville était veuf. Depuis j'ai appris qu'il avait épousé une demoiselle... de ce pays... mademoiselle Jenny de Lucey..—Oui, c'est ainsi que se nommait celle qui nous a tenu lieu de la mère que nous avons perdue étant encore au berceau.—J'eus... quelquefois l'occasion de rencontrer,... de me trouver avec mademoiselle de Lucey...—Vous avez connu notre belle-mère!...—Oui, madame.—Ah! n'est-il pas vrai, monsieur, qu'elle était bien bonne, bien aimable, bien jolie?...—Oui... elle avait tout pour plaire;... mais à cette époque elle n'était pas heureuse; son père se trouvait ruiné par des banqueroutes.... M. de Lucey, qui, dit-on, n'avait jamais été fort aimable, l'était devenu encore moins depuis ses malheurs, et sa fille avait beaucoup à souffrir de son humeur.—Pauvre femme!... Ah! que mon père fit bien de l'épouser!... et quel dommage qu'il n'ait pas vécu plus long-temps; elle l'aurait rendu si heureux!—Elle habitait cette maison?...—Oui, depuis son mariage elle ne l'avait pas quittée... et c'est en ces lieux que nous l'avons perdue!..... Ah! monsieur le comte, puisque vous avez connu ma belle-mère, nous parlerons d'elle quelquefois, n'est-ce pas?... cela me fait tant de plaisir!—Oui, madame, oui, nous en parlerons souvent,... et ce sera me procurer autant de plaisir qu'à vous.»

Le comte est devenu rêveur; pour le distraire, M. de Noirmont le conduit dans l'appartement qu'il lui destine. Ernestine emmène la jeune Emma. Pendant que les nouveau-venus prennent un peu de repos, les habitans de Bréville se communiquent ce qu'ils pensent des étrangers.

Dufour est enthousiasmé de la nièce du comte. «Elle est fort jolie! dit Armand.—Oui, très-jolie!» dit Ernestine, qui vient de revenir.—«Elle est bien,» dit Saint-Elme, qui a quitté son coin depuis que le comte est sorti du salon; «mais il y a mille femmes qui la valent;... j'en ai connu de mieux!

»—Je ne crois pas, dit Dufour; c'est une tête ravissante: au reste, vous ne l'avez pas examinée si bien que moi... vous n'avez pas bougé de là-bas, tant qu'elle était là;... vous aviez l'air d'être sur la sellette..... mais je devine bien pourquoi!...

«—Comment!» s'écrie Saint-Elme en regardant fixement Dufour.

«—Parbleu!... vous êtes vexé! vous, beau-fils, vous, mirliflor, de paraître devant cette jolie personne, le visage entortillé et bardé comme une mauviette!

»—Ah! ma foi, c'est vrai... Je ne m'en défends pas,... et pour un rien je ne me serais pas montré du tout.—Eh bien! vous avez tort; ce bandeau vous donne un aspect très-intéressant;... un faux air de l'amour!... N'est-ce pas, Victor?... Eh bien! à quoi rêves-tu donc, Victor?... Je gage qu'il est amoureux de la charmante Emma!...

«—Ce serait bien possible!» dit Ernestine en s'efforçant de sourire. «On dit que monsieur s'enflamme si vite..... et cette demoiselle est bien faite pour le captiver?

«—Dufour, tu es bien ennuyeux avec tes conjectures!... Comment, madame, vous l'écoutez!...

«—C'est que je crois qu'il n'a pas tort,» répond à demi-voix Ernestine, car, depuis l'arrivée de cette demoiselle vous êtes tout troublé,... tout embarrassé;..... vous ne saviez quelle contenance tenir lorsqu'elle était là...»

Le retour de M. de Noirmont et de ses hôtes met fin à cette conversation. Cette fois, Saint-Elme ne peut se replacer dans son coin, cela deviendrait trop remarquable, mais il se promène de long en large en causant avec Armand.

Le comte de Tergenne a cet esprit aimable qui met tout le mondé à son aise. En quelques minutes il semble qu'il soit depuis long-temps commensal de la maison. Il sait rendre la conversation générale; ce n'est pas un homme qui veut briller, c'est un homme qui emploie son esprit à provoquer celui des autres. Après avoir quelque temps causé avec Victor et Dufour, il se tourne vers Saint-Elme, qui est à quelques pas de lui, et lui dit du ton de l'intérêt:

«Monsieur a reçu récemment une blessure, à ce qu'il me paraît?»

Saint-Elme semble un moment embarrassé en voyant que le comte lui adresse la parole; enfin il répond en prenant une voix de tête qui ne ressemble pas à sa voix habituelle.

«Oui, monsieur le comte,... je me suis blessé à la chasse... Hier,.... j'ai lutté avec un loup.

«—Avec un loup!... Il y en a donc dans ce pays?...

«—Oh! c'est fort rare, dit M. de Noirmont.—Mais au moins vous ne perdrez pas l'œil? reprend le comte.—Non... oh! non, j'espère le conserver;... mais ce sera long... très-long...

»—Ha ça, est-ce que votre blessure attaque aussi votre voix! dit Dufour; il me semble que vous ne parlez pas comme à votre ordinaire...

»—Mais, pardonnez-moi... peut-être la fatigue.... et puis le saisissement... car j'avoue que j'ai été très-saisi!»

M. de Tergenne, qui d'abord regardait Saint-Elme comme quelqu'un qu'on voit pour la première fois, devient tout-à-coup comme frappé par un souvenir; sa physionomie change, ses yeux se fixent sur Saint-Elme, l'examinent d'une façon singulière, et cherchent à lire dans le seul œil que le bel homme laisse voir. Mais celui-ci fait rouler sa prunelle sans jamais l'arrêter sur le comte, qui bientôt, comme honteux de l'examen auquel il vient de se livrer et des pensées qu'il a conçues, reprend d'un air aimable: «Ma foi, monsieur, voilà qui me donnera peu de goût pour la chasse, car il paraît que vous avez été bien abîmé.—Oui, monsieur le comte, oui, beaucoup d'écorchures... et au visage, cela contrarie...

»—Décidément,» dit tout bas Dufour, «il veut parler comme au bal masqué; apparemment qu'il pense que c'est plus gentil, et qu'avec cette voix-là il espère séduire la jolie Emma!»

M. de Tergenne se rend avec son hôte dans les jardins qu'il montre le désir de connaître. Ernestine y emmène aussi Emma, et Victor suit les dames, ce qui fait encore sourire Dufour. Saint-Elme et Armand se promènent d'un autre côté.

Le dîner réunit de nouveau toute la société. M. de Tergenne s'y montre aimable comme le matin: il est enchanté du séjour de Bréville; ce qui fait grand plaisir à M. de Noirmont, qui cependant veut laisser écouler quelques jours avant d'offrir à son hôte de lui vendre sa terre. La nièce du comte a la gaieté de son âge, et non cette coquetterie qui gâte trop souvent un heureux naturel. Dufour cause beaucoup de son art avec le comte. Victor, qui voudrait être aimable l'est moins qu'à l'ordinaire, et se sent embarrassé quand Ernestine le regarde. Armand est toujours triste. Quant à Saint-Elme, il mange beaucoup, mais ne souffle pas mot. Aussi, en sortant de table, Dufour dit à Victor:

«Si la blessure de Saint-Elme n'a pas attaqué son estomac, je crois qu'elle a frappé ses facultés intellectuelles... Lui, ordinairement si bavard! à peine il a dit quatre paroles... et encore est-ce toujours sur un ton de fausset!»

La soirée s'écoule rapidement. M. de Tergenne a beaucoup voyagé: on aime à l'entendre conter, parce qu'il n'y met point de prétention. Sa nièce est musicienne; on trouve une vieille guitare dans la maison, mais une jolie voix fait passer un mauvais instrument. On écoute chanter Emma; on cause, on rit avec son oncle, et l'on est tout étonné quand la pendule sonne onze heures.

Alors on pense que les voyageurs doivent avoir besoin de repos, et chacun se dit bonsoir. Saint-Elme est le premier à disparaître avec sa lumière. Il a été aussi taciturne pendant la soirée qu'au dîner, et Dufour répète en allant se coucher: «C'est vraiment étonnant comme cet homme-là est changé depuis qu'il a vu le loup.»

Une rencontre.—Fête chez madame Montrésor.—Danger de la walse.

Le lendemain de son arrivée à Bréville, le comte de Tergenne se lève de grand matin; et, présumant que ses hôtes sont encore livrés au repos, il quitte doucement son appartement, sort de la maison et gagne la campagne.

Le comte marche lentement, et souvent regarde autour de lui. Ses yeux semblent chercher, d'autres fois reconnaître; sa figure est devenue sérieuse, pensive. Enfin il s'arrête en s'écriant: «Ah! c'est ici!»

Il est devant le vieux chêne où quelque temps auparavant Jacques a conduit Madeleine.

Le comte s'avance sous le vieil arbre; il considère long-temps le gazon que foulent ses pieds, le feuillage épais qui ombrage sa tête. Ses yeux se mouillent de larmes, et il s'assied au pied de l'arbre en murmurant: «Rien n'est changé en ce lieu... mais elle n'y est plus, j'y reviens seul. Pauvre Jenny!... c'est ici que je l'ai embrassée pour la dernière fois... Ah! combien elle a dû me maudire depuis!..... J'ai payé son amour du plus lâche abandon!... Alors je ne cherchais que le plaisir... je m'inquiétais peu des larmes que je ferais verser... et pourtant quand je sus qu'elle avait épousé le marquis de Bréville... la douleur, les regrets, qui déchirèrent mon cœur, m'apprirent que j'aimais Jenny autrement que toutes celles que j'avais trompées!... Mais il n'était plus temps... elle était à un autre... elle m'avait oublié..... ou peut-être les ordres de son père... le désir de rendre ce vieillard plus heureux..... Car je ne puis croire qu'elle m'avait oublié... pourtant elle en avait le droit... Ah! oui, j'ai bien des torts à me reprocher!.....

Le comte baisse la tête sur sa poitrine et reste plongé dans ses réflexions. Il en est tiré par un bruit léger dans le feuillage. Il lève les yeux et aperçoit une jeune fille qui venait d'écarter une branche d'arbre qui lui barrait le chemin et se dirigeait vers l'endroit où il était assis.

En apercevant un étranger à la place où elle a l'habitude de se rendre, Madeleine ne peut retenir un léger cri.

«Qu'avez-vous donc, mon enfant? dit le comte; j'espère que je ne vous fais pas peur.

»—Non, monsieur,... c'est seulement la surprise;... je ne m'attendais pas à trouver quelqu'un à cette place..... où il n'y a ordinairement personne... Pardon, monsieur...»

Madeleine salue et va s'éloigner; le comte se lève et lui fait signe de rester.

«Je ne veux pas vous faire fuir,... vous veniez sous cet ombrage y attendre quelqu'un, peut-être?...—Oh! non, monsieur, je n'attends personne!...—A votre âge.... c'est bien permis... Jadis aussi je suis venu en ces lieux attendre quelqu'un,...... et ce n'était jamais en vain....»

Le comte a prononcé ces dernières paroles à voix basse et en reportant ses regards vers la terre. Madeleine le regarde avec étonnement, elle ne sait si elle doit s'en aller ou rester.

«—Vous êtes de ce pays, mon enfant?—Oui, monsieur.—Que font vos parens?—Je n'en ai plus, monsieur.—Pauvre fille!... si vous venez souvent vous reposer sous ce vieux chêne, nous ferons plus ample connaissance, j'y viendrai souvent aussi.—Vous, monsieur?.....

»—Oui, moi, car j'aime beaucoup cette place. Adieu, petite, adieu.»

Le comte s'éloigne et retourne à Bréville. Madeleine le suit des yeux en disant: «Pourquoi donc aime-t-il aussi cet endroit?»

De retour chez ses hôtes, le comte ne parle pas de sa promenade du matin. Victor, remis du trouble qu'il semblait éprouver la veille, a retrouvé son esprit et sa gaieté. La conversation, les manières de Dalmer plaisent à M. de Tergenne, qui trouve dans le jeune homme une grande ressemblance avec ce que lui-même était à son âge; il aime aussi à causer avec Dufour, dont l'humeur originale le fait rire. D'ailleurs il recherche les artistes et cultive les arts avec succès; mais avec Saint-Elme, le comte se montre moins causeur; il semble qu'un souvenir désagréable vienne frapper son esprit dès qu'il envisage le blessé; en l'examinant il dit à M. de Noirmont: «Ce monsieur.... blessé...... se homme Saint-Elme,... et c'est un ami intime de votre beau-frère?»

M. de Noirmont répond affirmativement, et le comte n'en demande pas davantage.

La jolie Emma fait la conquête de tous les habitans de Bréville par ses grâces, son heureux caractère et son aimable gaieté.

«Je l'épouserais les yeux bandés, s'écrie Dufour.—Je le crois bien! dit M. de Noirmont; savez-vous qu'elle héritera de son oncle qui a au moins quarante mille livres de rentes? Hum!... si mon beau-frère ne s'était pas ruiné, s'il s'était mieux conduit... qui sait... mais voyez!... Depuis l'arrivée de cette charmante personne il n'est pas plus aimable;... à peine si on l'aperçoit!»

Victor ne dit rien d'Emma; mais tout en croyant ne pas faire sa cour à la nièce du comte, il cherche sans cesse à lui être agréable; il se place constamment à côté d'elle, rit de ses saillies et se mêle à ses jeux, car la jeune Emma court et joue encore comme un enfant. Victor pense n'être que galant; mais il est quelqu'un qui voit, qui épie toutes ses actions, qui lit dans son cœur mieux peut-être que lui-même, et qui devine déjà le sentiment qu'il éprouve pour la nièce du comte.

M. de Tergenne est depuis trois jours chez M. de Noirmont, lorsqu'il lui dit, en parcourant ses jardins: «Mon cher monsieur, votre propriété est charmante, mais elle ne doit pas me faire oublier que j'en veux une dans ce pays. Aidez-moi donc à trouver dans le voisinage quelque chose pour moi. Je ne puis pas toujours être votre hôte, mais je peux devenir votre voisin.»

M. de Noirmont sent que le moment est favorable pour effectuer son projet, et il répond au comte: «Que diriez-vous, si je vous proposais de vous vendre cette terre?....

»—Ah! je penserais que vous voulez me tromper... m'abuser... Posséder cette terre... ce serait pour moi un trop grand bonheur!—Eh bien! M. le comte, il ne tient qu'à vous d'en devenir propriétaire. Ce domaine appartenait à mon beau-frère... il a voulu s'en défaire, je l'ai acheté; mais aujourd'hui d'autres raisons me forcent de renoncer à cette propriété... Ce n'était pas sans dessein que je vous en faisais connaître toutes les dépendances... Ce n'est point un château... et quoiqu'on l'ait décorée du nom de terre, ce n'est qu'une jolie campagne... Enfin vous la connaissez... je vous ai dit son rapport...—Je vous le répète, je serais enchanté de posséder cette propriété..... Fixez-en vous-même le prix, M. de Noirmont, et je me regarderai toujours comme votre obligé.—Eh bien! M. le comte... pensez-vous qu'en vous demandant quatre-vingt mille, francs....—Cela me semble pour rien!...—Non, c'est tout ce qu'elle vaut. Ainsi donc quatre-vingt mille francs...—C'est un marché fait... et si vous saviez tout le plaisir que j'éprouve...—Allons, M. le comte, voilà qui est conclu, et maintenant vous voyez que vous êtes chez vous.—Non pas tant que je serai votre débiteur. Dans quelques jours je compte me rendre à Paris, où j'ai quelques recouvremens à faire... Il faut aussi que j'aille à Crépy, à Montcornet. En revenant je rapporterai les quatre-vingt mille francs, car j'aime à terminer promptement les affaires... Mais c'est pourtant à une condition.—Quelle est-elle?—C'est que vous vous regarderez toujours ici comme chez vous, et que de long-temps vous ne penserez à me quitter.»

Le comte est au comble de la joie; il va trouver sa nièce et lui apprend son acquisition. M. de Noirmont est aussi fort satisfait de rentrer dans ses fonds et de pouvoir offrir vingt-mille francs à son beau-frère. Pour lui la terre de Bréville n'est qu'une jolie campagne qu'on peut facilement remplacer. Ernestine ne partage pas la joie de son mari, mais elle s'efforce de cacher ses regrets. Armand reçoit avec indifférence la nouvelle de cette vente.

«Vous allez avoir vingt mille francs, lui dit M. de Noirmont; avec cela, si vous voulez enfin être sage, vous pouvez attendre les événemens... chercher quelque emploi honorable... lucratif... Vous avez reçu une belle éducation; il ne faut point passer votre jeunesse dans une honteuse oisiveté.»

Un sourire amer est toute la réponse du jeune homme, qui se hâte de tourner le dos à son beau-frère et d'aller rejoindre son cher Saint-Elme.

Dans la soirée, M. et Madame Montrésor viennent à Bréville; ils n'avaient point encore vu le comte et sa nièce. En apercevant la séduisante Emma, Sophie fait un mouvement rétrograde; elle va ensuite pincer Chéri, qui est allé s'asseoir près de la jolie demoiselle. Cependant l'amabilité de M. de Tergenne, la gaieté décente de sa nièce, chassent bientôt la mauvaise humeur qui avait paru sur le front de Sophie; et en apprenant que l'étranger est un comte fort riche, et qu'il va habiter le pays, madame Montrésor tâche aussi d'être aimable.

«Nous venions adresser une prière à nos chers voisins, dit Sophie; quelques amis de Chéri se trouvant dans ce pays, nous voulons donner une petite fête,..... un petit bal;.... c'est un impromptu.... Il faut que cela ait lieu demain, les amis de Chéri étant forcés de repartir bientôt.....

»—Oui, dit Chéri, ce sont des bonnetiers qui voyagent pour leur maison de commerce.

»—Ce sont des négocians très-riches,» dit Sophie en interrompant son époux; «enfin c'est une soirée sans prétention,.... et nous espérons que vous voudrez bien l'embellir ainsi que toute votre société;... et si M. le comte voulait aussi nous faire l'honneur de venir avec mademoiselle...»

M. de Tergenne accepte cette invitation, ainsi que toute la société. Saint-Elme, qui, en voyant tous les jours le comte, semble avoir repris un peu de son ancienne assurance, dit à madame Montrésor, en prenant toujours sa voix de tête:

«Madame daignera-t-elle me recevoir affublé de la sorte?....—Vous serez toujours fort bien, monsieur de Saint-Elme; mais que vous est-il donc arrivé?.....—C'est un loup... que j'ai manqué, et qui m'a un peu abîmé...—Ah! mon Dieu... il y a des loups de nos côtés!... Chéri, je ne veux plus que tu sortes...—Ça serait amusant!

»—Vos blessures ne se guérissent donc pas?» dit Dufour en regardant le bel homme. «—Non,... elles sont toujours... dans le même état...—Votre voix ne revient pas non plus.....—C'est que ce maudit animal m'a serré la gorge à m'étrangler.

»—Nous aurons à notre bal M. et mademoiselle Pomard, reprend Sophie. J'espère, madame de Noirmont, que cela ne vous contrarie pas?

»—Pourquoi donc, madame? J'ignore pour quelle raison M. Pomard et sa sœur ont cessé de venir nous voir, mais je ne leur en veux nullement.

«—A propos, dit Chéri, je ne vois plus chez vous cette jeune orpheline,... la petite Madeleine?...

»—C'est vrai, dit Sophie. Qu'est-elle donc devenue cette petite? elle n'est pas jolie, mais elle a quelque chose d'intéressant;... je l'aimais beaucoup.

»—Oui, Sophie aime beaucoup les femmes laides,» reprend Chéri en souriant d'un air malin.

»—Madeleine ne demeure plus avec nous, répond Ernestine en soupirant.—Comment!.... elle vous a quittés!..... une jeune fille pour qui vous aviez tant de bontés! Obligez donc les gens!... tirez-les de la misère!... on ne fait que des ingrats!...—Vous vous trompez, madame; Madeleine est loin d'être ingrate!... mais des motifs particuliers..... Elle habite maintenant avec son vieil ami Jacques, qui a obtenu la place de garde, et je vais la voir le plus souvent qu'il m'est possible.

»—Comment! ce manant! ce malotru de Jacques est garde du bois à présent?.... Ah! je ne peux pas souffrir cet homme-là!...

»—Jacques!» dit M. de Tergenne, qui depuis quelques instans écoutait sans parler, Jacques!.... ce nom ne m'est pas inconnu... Ah!... oui... je me rappelle,... un laboureur;... il habitait à Gizy...

»—M. le comte est donc déjà venu dans notre endroit? dit Sophie.

»—Oui, madame, mais il y a fort long-temps...... Ce Jacques avait une figure originale,... un ton toujours brusque;... mais c'était un très-brave homme...

»—Oh! c'est bien celui-là, monsieur le comte, dit Ernestine.—Et où habite-t-il maintenant?....—A trois quarts de lieue d'ici, dans le bois, en allant à Sissonne,... la maison du garde...—Je vous remercie... J'irai le voir.—Si vous avez déjà vu Jacques, vous le reconnaîtrez facilement, car il a de ces figures qui ne changent point, et sur lesquelles l'âge a peu de prise.—Oui... Oh! je le reconnaîtrai; mais je suis bien sûr qu'il ne me reconnaîtra pas, lui!...

»—Je voudrais bien savoir,» dit tout bas Dufour à Victor, «quels rapports peuvent exister entre M. le comte et notre homme à la faux.—Qu'est-ce que cela te fait.—Rien!... mais je voudrais toujours savoir.»

La jeune Emma, qui est folle de la danse, se promet beaucoup de plaisir pour le lendemain. Dufour est préoccupé, en songeant qu'il se trouvera avec mademoiselle Clara. Victor se promet de faire danser la nièce du comte; à chaque instant il la regarde, puis revenant à lui, il adresse la parole à Ernestine, qui feint de sourire à ce qu'il lui dit, et détourne la tête pour essuyer une larme qui brille dans ses yeux.

Pour occuper la soirée, M. de Noirmont établit un partie d'écarté. Le comte s'y place, bientôt on propose à Saint-Elme de rentrer: «Non, dit le blessé, je suis vraiment trop malheureux à ce jeu-là;... je me suis promis de ne plus y jouer.

»—J'ai été aussi fort long-temps sans vouloir jouer, dit M. de Tergenne; une aventure qui m'arriva à Bagnères m'avait tellement indigné!...

»—Une aventure! dit Ernestine; il faut nous la dire, M. le comte, vous savez combien nous aimons à vous entendre.—Vous êtes trop bonne, madame.»

On suspend le jeu et chacun s'approche pour entendre le comte. Saint-Elme, seul, va se placer fort loin derrière le narrateur, en disant: «On étouffe ici!...»

»—J'étais à Bagnères de Bigorre... il y a huit ans environ. On y prend les eaux; mais on y joue surtout et souvent des sommes considérables. Il y avait nombreuse société; on m'avait engagé à me méfier de ces chevaliers d'industrie qui fréquentent habituellement les réunions où l'on joue; mais je suis peu méfiant, et pour croire au mal, il faut que j'en aie la preuve. Je trouvai là un jeune homme fort beau garçon, qui se faisait appeler de Souvrac; il avait des manières séduisantes, causait de tout et sur tout avec une étonnante facilité. Bref, il trouva moyen d'être de toutes mes parties. Il me gagnait continuellement mon argent; j'attribuais mes pertes au hasard; lorsqu'un soir ce Souvrac m'ayant insensiblement amené à jouer plus que je ne voulais, quelques soupçons s'emparèrent de mon esprit: j'observai mon adversaire. Il me croyait sans défiance; il ne me fut pas difficile d'acquérir des preuves de sa friponnerie. Ne voulant point faire de l'éclat, je fus maître de moi, et je quittai le jeu d'une façon qui devait pourtant faire deviner à mon joueur que je n'étais plus sa dupe. Mais l'effronterie de ce Souvrac était extraordinaire. Le lendemain il annonça son départ. J'avais cessé de lui parler; il se présente chez moi pour me faire ses adieux. Je passai dans une seconde pièce de mon appartement, en ordonnant à mon domestique de dire que j'étais sorti. Souvrac se jette alors dans un fauteuil en annonçant qu'il va m'attendre. Le valet le laisse. Souvrac se croit seul; il aperçoit, à une pelotte de la cheminée, une belle épingle en diamant, que j'y avais attachée la veille. Mon coquin l'enlève lestement, la place à sa chemise, boutonne son habit et gagne la porte. Mais une glace, placée dans la pièce où j'étais, m'avait permis de tout voir. Je cours après mon drôle, le rattrape, lui ouvre l'habit, reprends l'épingle, et le laisse se sauver en lui disant: «Allez vous faire pendre ailleurs! mais ne vous retrouvez jamais en ma présence!» Vous pensez bien qu'il ne me demanda pas son reste; il quitta Bagnères sur-le-champ. Depuis ce temps, je ne le revis plus.

»—Voilà un effronté coquin! dit M. de Noirmont.—Oui,» dit Saint-Elme en restant à la place qu'il a choisie, «c'était un drôle bien hardi!...—Je n'aurais pas été aussi bon que M. le comte, dit Dufour; j'aurais fait arrêter mon voleur.

»—Eh! mon Dieu! M. Dufour, songez que j'étais allé à Bagnères pour me divertir, et que de semblables affaires amènent des démarches, des procédures fort ennuyeuses.—M. le comte, trop de gens agissent comme vous avez fait, et c'est un grand tort. On dit au fripon que l'on prend sur le fait: Va te faire pendre ailleurs; mais, c'est qu'il en vole encore beaucoup avant d'aller se faire pendre.

»—Heureusement, dit Chéri, qu'il faut un hasard, une circonstance semblable pour se trouver en rapport avec un fripon.—Eh! mon Dieu! monsieur, dit le comte, c'est beaucoup moins rare que vous ne pensez; et pour qui fréquente le monde,... le grand monde surtout, de telles aventures sont bien communes. Ce n'est point dans les réunions bourgeoises que se glissent les escrocs; là, ils seraient trop tôt démasqués; car là, tout le monde se connaît. Mais, dans ces soirées où deux ou trois cents personnes se poussent, se pressent dans des salons, comment voulez-vous qu'on se connaisse? Les maîtres de maison invitent beaucoup trop légèrement, et permettent de plus qu'on leur amène des gens qu'ils n'ont jamais vus: pourvu qu'on soit mis à la mode, qu'on ait bonne tournure et beaucoup d'assurance, on est bien accueilli. Malheureusement, ce sont les fripons qui réunissent particulièrement ces trois conditions-là.»

La conversation se prolonge quelque temps sur ce sujet; puis Chéri et sa femme prennent congé de la société en renouvelant leurs invitations pour le lendemain.

Depuis l'arrivée du comte et de sa nièce, Ernestine n'a pas eu un moment pour voir Madeleine; mais le lendemain de cette soirée, elle se lève de grand matin et se rend près de sa fidèle amie.

Madeleine est déjà occupée à coudre près de sa demeure, lorsqu'Ernestine vient se jeter dans ses bras.

«Que je suis contente de vous voir! dit la jeune fille, je commençais à croire que tout le monde m'avait oubliée!... Il y a bien long-temps que vous n'êtes venue!...

»—Ah! Madeleine, ce n'est pas ma faute... je ne suis pas libre, moi... il est venu des étrangers à Bréville... il a fallu rester avec eux... Mais combien de fois j'ai regretté de ne point t'avoir près de moi,... toi, à qui je puis dire tout ce qui se passe dans mon ame... toi, qui as vu ma criminelle faiblesse!... Ah! Madeleine, c'est surtout quand on est coupable... quand on souffre, qu'on a besoin d'une amie, qui nous aime, nous plaigne et nous console!...

»—Mon Dieu! est-ce que vous auriez de nouveaux chagrins?... vous pleurez encore!...—Ah! désormais je pleurerai toujours!...—Toujours!... il ne vous aime donc plus?...»

Ernestine regarde la jeune fille long-temps avec une morne tristesse; mais ses yeux ont répondu à la question de Madeleine.

«—Il est venu à Bréville un monsieur avec sa nièce;... cette nièce est jolie..... oh! oui, elle est jolie... et il en est amoureux, très-amoureux... Tu penses bien qu'il ne le dit pas; mais je l'ai vu, moi; je l'ai vu dès le premier instant qu'il l'a regardée. Ah!... mes yeux, mon cœur ne pouvaient pas me tromper!... Si tu savais tout ce que je souffre!...—Je le sais... je comprends... je devine vos souffrances... N'être plus aimé!... cela doit faire tant de mal;... mais vous vous abusez peut-être...—Oh! non, non, Madeleine, on s'abuse quand l'amour commence; on ne peut plus s'abuser quand il finit!...


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