CHAPITRE V.

»—Changer,.... vous causer du chagrin; c'est bien mal!... Et vous ne lui avez pas reproché son changement?

»—Des reproches!... ai-je le droit de lui en faire?... Ai-je été fidèle, moi?.... Oh! non!... je mérite tous les maux que j'endure... Parjure à mes sermens, méritai-je qu'on gardât ceux que l'on m'a faits!... et pourtant... c'est lui qui m'a rendue coupable... Sans lui, jamais je ne l'aurais été... Ah! les hommes n'ont pas pitié de nous. Pour ajouter à mes peines, il me faudra bientôt quitter la demeure où je suis née, cette maison que j'aimais tant...

»—Que dites-vous, madame?....—Mon mari a vendu le domaine de Bréville à cet étranger, l'oncle de la jeune Emma.—O mon Dieu!... vous quitterez Bréville... ce pays peut-être, et moi je resterai seule ici... Je ne vous verrai plus...—Oui... il me faudra partir,... aller bien loin,... ne plus avoir même une amie... rien... rien que mes remords et mes larmes!»

Pendant long-temps Ernestine pleure sur le sein de Madeleine. Là, elle se trouve un peu soulagée. Dans ce bois, seule avec son amie, elle peut en liberté épancher son cœur; mais il faut qu'elle retourne à Bréville, qu'elle cache la rougeur de ses yeux. Elle se lève et embrasse la jeune fille.

«Au revoir, Madeleine... Je ne quitterai pas Bréville de quelque temps;... je le crois, du moins... Mon seul bonheur, maintenant, sera de venir te voir... Si... par hasard, tu le voyais,... s'il venait ici, ah! surtout, ne lui dis pas que je suis venue pleurer près de toi!... que du moins il ignore tout le mal qu'il me fait!... Tu te tairas, n'est-ce pas?—Oui, je vous le promets.»

»Pauvre femme!» dit Madeleine en la suivant des yeux; «n'était-ce donc pas assez que mon cœur endurât un mal dont il ne peut guérir!... fallait-il aussi que le sien ressentît tout ce que l'on souffre quand on voit celui qu'on aime en adorer une autre!»

Ernestine est revenue près de ses hôtes; elle s'efforce de cacher ses peines, de prendre un visage riant, et surtout de ne point laisser voir à Victor que la jalousie déchire son cœur. Elle est douce, aimable avec Emma, car ce qu'elle souffre ne l'empêche pas de rendre justice à la nièce du comte; bien loin de ressembler à ces femmes qui ne voient que des défauts à leur rivale, Ernestine se dit: «Comment ne lui plairait-elle pas!... elle a tout pour charmer;... elle est bien plus jolie que moi, et elle peut l'aimer sans crime... Son visage est toujours heureux, toujours riant,... tandis que moi... j'étais sans cesse triste,... inquiète!... Ah! il a eu raison de changer. Moi seule j'ai eu tort de l'aimer.»

Dans la journée, le comte parle encore de Jacques, qu'il a l'intention de voir, mais il remet sa visite au garde à son retour de Paris. Pressé de conclure avec M. de Noirmont, et de terminer toutes ses affaires, afin de pouvoir revenir habiter sa nouvelle propriété, M. de Tergenne a résolu de partir le lendemain; mais il laisse sa nièce à Bréville, ce qui semble faire grand plaisir à la jeune Emma.

L'heure arrive qu'on doit se rendre chez madame Montrésor. Toute la société part. Le comte a offert le bras à madame de Noirmont; alors Victor a pu présenter le sien à Emma. M. de Noirmont, Dufour et Saint-Elme les suivent. Armand refuse d'aller à la fête que donnent ses voisins, quoique son ami Saint-Elme le presse de venir se distraire avec eux; mais le jeune marquis ne suppose pas qu'une soirée chez madame Montrésor puisse lui offrir aucun amusement, et il s'enfonce dans les bois, tandis que la société se dirige vers la maison où se donne la fête.

En approchant de chez les personnes qui donnent le bal, Emma s'étonne de ne pas entendre déjà le son des violons, les airs de danse. En entrant dans la maison, l'étonnement de la société redouble. Le vestibule est désert. Une seule domestique va et vient d'une pièce à une autre en rinçant des verres.

«Est-ce que nous sommes venus trop tôt?» dit le comte en souriant.—«Où donc se donne la fête,..... le bal? demande M. de Noirmont.

»—Dans le jardin, monsieur, répond la domestique. Vous allez y trouver tout le monde.»

On se rend au jardin; on parcourt plusieurs allées sans rencontrer la société; enfin on aperçoit une douzaine de personnes réunies sur un carré de verdure.

»Voilà probablement le noyau de la réunion, dit Dufour. Que diable font-ils là?

On s'approche de la compagnie; elle se compose de trois commis-voyageurs, amis de Chéri; puis M. et mademoiselle Pomard, madame Bonnifoux, M. Courtois et sa nièce, et deux voisines d'un âge mûr.

A l'arrivée de la société de Bréville, un des commis-voyageurs faisait des tours de force; il enlevait un banc de bois à bras tendu.

Sophie vient recevoir son monde; elle conduit les dames devant les bancs qu'on a placés autour d'un espace qu'on a sablé pour en faire une salle de bal. Plusieurs lampions et des lanternes attachées à des arbres annoncent que c'est là qu'on veut donner la fête.

«Mais avec qui veulent-ils nous faire danser? dit Dufour. Est-ce qu'ils croient que j'inviterai madame Bonnifoux?.... Quant à mademoiselle Clara, je ne me risquerai pas, son frère est devenu olive en m'apercevant.»

Les dames prennent place autour de l'endroit sablé. Le commis continue ses tours: après le banc, il enlève une chaise avec ses dents; ensuite il lutte avec un de ses amis à qui sautera le plus loin; puis ces messieurs ôtent leurs habits et se mettent à jouer à qui jettera l'autre par terre. Et madame Montrésor ne cesse de s'écrier: «Ah! qu'ils sont aimables!... qu'ils sont drôles!... C'est qu'ils sont capables de nous amuser comme cela toute la soirée!»

Les habitans de Bréville se regardent sans rien répondre. Dufour seul dit entre ses dents: «Si elle nous avait prévenus qu'elle nous invitait pour voir ces messieurs faire des tours de force, je ne me serais pas mis en toilette de bal.

»—Où est donc M. Montrésor? dit M. de Noirmont.—Il va revenir;..... il est allé chercher l'orchestre... car nous comptons bien danser... Oh! nous danserons...

»—En attendant, dit madame Bonnifoux, si on veut faire un loto....—Non..... non, madame Bonnifoux,...... pas encore... Oh! tenez, voilà M. Grossillot qui se tient sur la tête,... et il marche sur les mains..... Ah! sont-ils drôles....

En effet, M. Grossillot, l'un des amis de Chéri, s'étant mis à marcher la tête en bas, ses deux collègues, qui probablement croyaient devoir faire comme chezNicollet, aller de plus fort en plus fort, venaient de s'étendre sur le gazon, et l'un d'eux, en marchant sur les mains, veut porter son camarade sur ses pieds, mais le camarade, n'ayant pas bien gardé l'équilibre, tombe sur le gazon la face contre terre. La chute avait été lourde; néanmoins le monsieur se relève en soutenant qu'il ne s'est fait aucun mal quoique son nez soit déjà enflé; et il s'obstine à continuer ses exercices gymnastiques. M. Pomard, qui a pris pour point de mire un tilleul, semble résolu à faire la statue pendant toute la soirée; tandis que sa sœur rit comme une petite folle à chaque nouvelle culbute de ces messieurs qui veulent à toute force amuser la société.

L'arrivée de quelques personnes sert de prétexte aux habitans de Bréville pour quitter les bancs et se promener dans le jardin. Les folies des trois messieurs de Paris ennuient considérablement Ernestine et Emma.

Enfin Chéri arrive; il est suivi d'un gros garçon de vingt-cinq ans, qui est presque aussi joufflu que M. Montrésor. Le gros garçon, qui est en veste, ne tient rien dans ses mains. Cependant Sophie s'est écriée: «Ah! voilà la musique! nous allons danser!...

»—Où diable madame Montrésor voit-elle les musiciens,... les instrumens? dit Dufour!...»

La maîtresse de la maison s'avance d'un air espiègle vers les dames, en disant: «Je suis sûre que vous demandez où sont les violons?... et en effet je n'en ai pas. J'étais d'abord horriblement contrariée, car je comptais sur les deux seuls ménétriers qu'on puisse avoir dans ce pays; mais l'un a un panaris à la main gauche, et l'autre est allé travailler à un puits artésien, qu'un ingénieur de Sissonne veut faire construire dans son jardin. J'étais donc désolée; je me disais: Nous ne pourrons danser... quel dommage!... Mais madame Bonnifoux m'a trouvé quelque chose qui vaut bien des violons. Vous voyez ce grand gaillard que Chéri vient d'amener;... c'est le fils de notre laitière. Eh bien! il siffle comme un ange: et tous les dimanches il fait danser ses amis et connaissances en leur sifflant des contredanses. Rose, la bonne de madame Bonnifoux, qui avait plusieurs fois dansé à cette musique, l'avait dit à sa maîtresse:... elle assure que c'est étonnant.... Ce garçon est infatigable!.... Et vite j'ai envoyé chercher Benoît, qui est enchanté de faire danser des personnes comme nous!

»—Ah! nous allons danser au sifflet? dit Dufour.—Je vous assure, monsieur, que c'est très-agréable, dit une des voisines; à ma noce on a sifflé toute la nuit, et on s'en est très-bien trouvé.

»—Voilà un bal d'un nouveau genre, dit Saint-Elme; je suis très-curieux d'entendre cet orchestre-là!

»—Par exemple, reprend madame Montrésor, Benoît ne dit pas les figures en sifflant; mais nous les savons, et c'est toujours la même chose... Allons... Benoît... quand vous voudrez, mon garçon... Messieurs, invitez vos dames.... Chéri,... vous savez que vous faites danser la nièce de M. Courtois.»

Le grand Benoît monte sur une chaise et se met à siffler unpantalon. La société de Bréville se sent prise d'une envie de rire qu'elle ne peut réprimer; cependant on se met en place. Victor a pris la main d'Emma, et Ernestine n'a pas osé refuser le comte qui, pour la rareté du fait, veut danser au sifflet.

Le fils de la laitière a des poumons extraordinaires; il siffle tout un quadrille sans se reposer. Les danseurs ont d'abord quelque peine à se faire à cette musique; mais avec un peu de bonne volonté on danserait au son d'un cornet à bouquin. Bientôt plusieurs familles de Gizy viennent augmenter le nombre des danseurs. Pour donner plus de force à l'orchestre, un des commis-voyageurs fait le tambourin sur son chapeau, et un autre imite la clarinette en se mettant des feuilles de lilas dans la bouche.

Le comte, qui n'a dansé que pour la forme, se promène dans le jardin avec M. de Noirmont. Ernestine s'assied près du bal, mais elle ne veut plus danser: Victor même est refusé. «Faites danser mademoiselle Emma,» lui dit Ernestine avec douceur, mais sans pouvoir réprimer un profond soupir; «elle peut bien me remplacer... Il y a déjà long-temps qu'elle occupe une place,... où je croyais rester plus long-temps.—Que voulez-vous dire, madame?» répond Victor en cherchant à déguiser son embarras.—«Rien... pardonnez-moi ces mots.... En vérité, c'est malgré moi qu'ils me sont échappés.... Je vous en prie, dansez avec elle. Tenez, elle vous attend....»

En effet, la nièce du comte aimait beaucoup mieux danser avec Victor qu'avec les autres cavaliers, qui tous sentaient la province d'une lieue. D'ailleurs, depuis son séjour à Bréville, Emma s'est habituée à voir Victor sans cesse auprès d'elle; quand il n'y est pas, elle le cherche des yeux.

Quoique les paroles d'Ernestine l'aient profondément ému, Victor retourne près d'Emma. Il est à la fois triste et content: il est heureux de danser, de causer avec la nièce du comte; il se sent affligé de la tristesse qu'il a lue dans les yeux d'Ernestine, tristesse dont au fond de l'ame il sent bien qu'il est l'auteur. C'est une situation embarrassante que celle d'un homme entre une femme qu'il aime encore un peu et une autre qu'il commence à aimer beaucoup. Malgré tout le désir que l'on a de ménager ces deux amours, le nouveau fait toujours pencher la balance.

Dufour s'est risqué: il a invité mademoiselle Clara; celle-ci a accepté son invitation de l'air le plus gracieux, et bientôt ils sautent et se balancent tous deux avec tant d'accord et d'abandon qu'on ne croirait jamais que c'est sous le lit de sa danseuse que Dufour a passé trois heures. Alors seulement M. Pomard cesse de regarder son tilleul.

Chéri fait circuler des rafraîchissemens et du punch; ce sont ses amis de Paris qui ont fait le punch, et ils n'ont pas ménagé le rhum. Benoît a déjà sifflé six contredanses. Comme il ne met presque pas d'intervalle entre les quadrilles, les danseurs sont en nage, et on se jette sur le punch, parce que c'est plus sain. Chéri en offre à chaque instant un verre à Sophie. Et Dufour dit à mademoiselle Clara: «M. Montrésor veut étourdir sa femme, afin d'avoir un peu de liberté pendant le restant de la soirée.»

Saint-Elme ne danse pas, mais il a pris plusieurs verres de punch. Petit à petit il s'est laissé aller à ses anciennes habitudes. Se trouvant entouré de gens près desquels il sent qu'il n'a qu'à vouloir, il est redevenu beau parleur, railleur, gouailleur même; il lance des complimens impertinents aux dames, des épigrammes aux danseurs, et rit au nez de tout le monde en s'écriant: «C'est charmant! c'est une fête délicieuse.... Quand je retournerai à ma terre, je veux que tous mes paysans sifflent comme ce gaillard-là!...»

Mais, au milieu d'une poule, les danseurs restent la jambe en l'air,... l'orchestre n'a plus de vent; Benoît se démanche en vain la mâchoire... le sifflet ne vient plus.

«Ah! mon Dieu! dit Sophie, qu'est-ce qu'il y a donc!..... Eh bien, Benoît,.... mon garçon,..... qu'est-ce qui vous prend?... nous ne vous entendons plus... Ah! mon Dieu!... pourvu que ça lui revienne!.... Croyez-vous que ça va revenir?...

»—Attendez... attendez! s'écrie M. Grossillot, je vais lui rendre le souffle, moi...»Tenez, mon ami, avalez-moi cela, et je vous réponds que vous sifflerez comme un serpent à sonnettes!»

M. Grossillot présente au gros garçon un grand verre de punch, Benoît le saisit; mais trop empressé de boire pour retrouver son instrument, Benoît avale de travers; loin de pouvoir siffler, il étouffe, il étrangle, il ne peut plus que tousser; il faut qu'on aille lui chercher de l'eau; le bal est suspendu, au grand déplaisir des danseurs, et les commis-voyageurs se remettent à faire des tours de force.

Enfin, le pauvre siffleur a tant bu d'eau que sa toux se calme. On se remet à la danse, mais cela ne va plus comme au commencement. Benoît s'interrompant à chaque instant pour tousser, les danseurs sont continuellement en suspens.

Pour laisser Benoît se reposer quelque temps, M. Grossillot propose de chanter une walse, que ses amis accompagneront avec le chapeau et les feuilles de lilas.

La proposition est acceptée. Le hasard veut qu'il y ait une excellente walseuse parmi les habitantes de Gizy. Saint-Elme, qui se prétend un des meilleurs walseurs de France, remarque la légèreté de la jeune personne avec laquelle Chéri essaie en vain de tourner pendant que sa femme est allée couper de la brioche. Saint-Elme ne peut résister à l'envie de faire admirer ses grâces; il arrête le couple, repousse Chéri et s'empare de sa walseuse, en disant: «Monsieur Montrésor, vous ne savez pas walser,... et je vois que mademoiselle ira très bien... vous allez me voir la conduire.... Prenez une leçon!» Et Saint-Elme, entourant la jeune personne de ses bras, s'éloigne en tournant légèrement avec elle. Tout le monde admire la grâce de ce monsieur, qui, malgré le bandeau qui couvre sa tête, conduit si bien sa walseuse. Saint-Elme entend les éloges qu'on lui prodigue; il se pique, il veut montrer tout son talent; il ne suit plus le cercle tracé, il tourne avec sa walseuse autour d'un buisson, voltige derrière un massif d'arbres, puis reparaît et passe dans le monde sans jamais se cogner contre personne, et les applaudissemens augmentent, et madame Bonnifoux s'écrie: «Cet homme-là walserait sur une boule de loto!»

Mais en passant avec sa walseuse sous un marronnier, Saint-Elme n'a pas assez baissé la tête, une branche l'accroche, il y laisse le bandeau qui lui couvrait un œil et une partie du visage.

Saint-Elme s'est arrêté, il court à l'arbre, Dufour a décroché le bandeau noir et il le présente au bel homme en lui disant: «Ha ça! mais il me semble que vous êtes guéri!... Pourquoi diable portez-vous cela?... Je ne vous vois aucune cicatrice....

»—Pardonnez-moi... pardonnez-moi,» répond Saint-Elme en s'empressant de replacer le bandeau sur sa tête... «Oh! je souffre encore beaucoup, et mon œil ne peut supporter la lumière.»

En ce moment Saint-Elme aperçoit le comte de Tergenne, qui était arrêté à quelques pas et le regardait d'une façon très-expressive. Le beau walseur ne se sent plus envie de continuer; il reconduit sa walseuse et va s'asseoir à l'écart.

Benoît ne sifflant plus sans tousser, la fête ne se prolonge pas tard. A onze heures chacun se retire, et la société retourne à Bréville. Là, on cause quelque temps du singulier bal auquel on vient d'assister, puis on se dit bonsoir.

M. de Tergenne a fait semblant de prendre le corridor qui conduit à son appartement; mais bientôt il revient sur ses pas; monte vivement l'escalier qu'a pris Saint-Elme, et le rejoint au moment où celui-ci va entrer dans sa chambre.

«Un moment, monsieur!» dit le comte en se plaçant devant Saint-Elme, «j'ai quelque chose à vous dire....»

Le ton du comte était plus que sévère; Saint-Elme tâche de cacher le trouble que lui cause cette brusque apparition et de répondre d'un air aimable:

«Comment, monsieur le comte, vous avez quelque chose à me dire!.... je suis trop heureux...... si je puis vous être agréable...

»—Quittez ce ton qui ne peut plus m'en imposer,... reprenez votre voix ordinaire; je vous ai reconnu.... vous êtes Souvrac...—Souvrac...! que voulez-vous dire?....—Je vous répète que vous êtes le Souvrac qui m'a volé à Bagnères;... ce bandeau ne peut plus vous servir à rien,... il vous est inutile maintenant.»

En disant ces mots, M. de Tergenne arrache et jette à terre tout le tafetas dont Saint-Elme couvrait son visage. Le beau monsieur reste confondu, immobile.... Le comte reprend:

«Par égard pour ce jeune Armand, qui vous nomme son ami, et pour les habitans de cette maison, que vous avez indignement abusés, je veux bien ne pas faire d'éclat. Demain, dès le matin, je pars pour quelques jours; à mon retour que je ne vous retrouve plus au sein d'une honnête famille, qui rougirait de honte si elle savait quel est le misérable qu'elle a reçu!»

Saint-Elme a tiré son mouchoir, cligné des yeux, pincé sa bouche, et il répond d'un ton piteux:

«Monsieur le comte, je ne chercherai plus à feindre,... mais croyez que... depuis huit ans,... par une conduite irréprochable, j'ai réparé quelques... erreurs de ma jeunesse,... et que jamais....

»—C'est assez!... vous m'avez entendu: à mon retour, ne soyez plus ici; que les personnes qui demeurent à Bréville n'entendent plus parler de vous, sinon je vous fais arrêter.»

Le comte s'éloigne brusquement après avoir dit ces mots. Saint-Elme est demeuré quelques instans interdit; mais bientôt il rentre dans sa chambre en murmurant: «Ah!.... tu me paieras cher cette maudite reconnaissance!»

Le vol.

Le comte est parti de grand matin; il espère n'être que huit jours absent; il doit rapporter la somme qui le rendra propriétaire du domaine de Bréville. Dufour dit à Victor: «Je crois qu'il nous faudra enfin partir... Nous aurons fait un assez long séjour ici...—Hélas! pourquoi ne sommes-nous pas partis plus tôt!» répond Victor en soupirant.

Cinq jours après le départ du comte, Saint-Elme, qui s'est débarrassé de son bandeau, annonce à la compagnie son départ pour le lendemain. Tout le monde, excepté Armand, reçoit cette nouvelle avec une satisfaction que l'on ne cherche même pas à dissimuler.

«Quoi! Saint-Elme, tu veux me quitter?» dit le frère d'Ernestine en regardant son ami avec surprise; «ne peux-tu attendre quelques jours?..... alors moi-même je quitterai cette maison qui va devenir la propriété de M. de Tergenne; nous retournerons ensemble à Paris....

»—A Paris! s'écrie M. de Noirmont; comment, Armand, vous songez déjà à retourner à Paris!...

»—Mon cher Armand,» répond Saint-Elme d'un ton patelin, «si tu m'en crois, tu ne quitteras pas ta chère famille!.... Moi, je me repens d'avoir si long-temps abandonné la mienne... J'ai négligé mes affaires,... perdu de l'argent;... maintenant je veux vivre autrement..... Je te conseille de devenir sage aussi!...»

Armand ne répond pas; il quitte le salon avec humeur. Saint-Elme le suit, le rejoint dans le jardin, et lui dit en riant:

«Es-tu bien édifié du sermon que je t'ai fait?—Oh! j'ai bien vu que tu te moquais de moi.—Je devais parler ainsi devant ta famille.—Ton départ.....—Est indispensable... D'ailleurs, je m'ennuie de demeurer avec des gens qui me parlent à peine.... Sans toi, il y a long-temps que je serais loin...—Mais quelques jours encore...—Viens... viens dans le bois, nous y causerons plus librement; j'ai beaucoup à te parler.»

Saint-Elme prend le bras d'Armand; tous deux sortent et s'enfoncent dans les bois qui entourent Bréville. Arrivés dans un endroit bien sombre, bien éloigné des chemins, Saint-Elme s'arrête et dit à Armand: «Parlons maintenant: quels sont tes projets?... que vas-tu faire avec les vingt mille francs que ton aimable beau-frère va te donner?...—Je n'en sais rien... Tu penses bien d'abord que je ne veux pas rester avec eux...—Comme ce serait gentil, à ton âge.... passer sa vie en famille!... Il faut retourner à Paris, car il n'y a que Paris pour des hommes comme nous.—Mais j'y dois trente mille francs... j'y puis être arrêté en arrivant.—Je sais tout cela... Oh!... depuis plusieurs jours, je réfléchis à ta position... Il est impossible que tu te tires d'affaire avec vingt mille francs.—Hélas! oui.... cette idée m'accable... me désole!...—Fi donc!... est-ce que les gens d'esprit doivent jamais se désoler! et, Dieu merci, nous avons de l'esprit... plus que toute ta famille!... Sais-tu ce qu'il te faudrait?... les quatre-vingt mille francs que cet aimable comte est allé chercher pour payer ta maison.—Sans doute!.... avec cette somme je pourrais reparaître dans le monde.... payer mon créancier... et ressaisir la fortune;... car enfin, avec cinquante mille francs devant moi, il est impossible que je ne trouve pas une heureuse veine...—C'est impossible!... et tu la trouverais... Eh bien! mon cher, puisque ces quatre-vingt mille francs peuvent te sauver... te rendre au monde, aux plaisirs... il faut les avoir...—Les avoir... comment?... qui diable veux-tu qui me les donne?—Il faut les avoir, te dis-je. Si le hasard... mêlé d'un peu d'adresse.... nous faisait trouver le porte-feuille que le comte va rapporter...—Trouver!...—Oui... trouver dans sa poche.—Ah! Saint-Elme... que dis-tu là?... Je n'ose te comprendre.—C'est que tu ne vois pas bien la chose... car enfin ces quatre-vingt mille francs, pourquoi le comte les rapporte-t-il? pour payer ta maison, donc c'est à toi qu'ils devraient revenir.—Mais puisque la maison est à mon beau-frère à présent...—Bah!... parce qu'il t'a donné quelques bagatelles... quelques mille francs dessus... Entre, parens, il peut bien t'avoir fait ce cadeau-là. Je te soutiens que les quatre-vingt mille francs te reviennent. Mais comme tous ces gens-là ne comprendraient peut-être pas mon raisonnement, il s'agit de te faire avoir cette somme sans qu'ils le sachent... Je m'en charge, si tu veux me seconder un peu. Oh! si je pouvais agir seul, je ne te demanderais pas ton avis.—Saint-Elme... tu me fais frémir!...—Frémir!.... tout ça ce sont des mots!... Veux-tu ou non les quatre-vingt mille francs?—Je les voudrais bien.... mais par des moyens honnêtes...—Trouves-en si tu peux!...—Et comment donc espérerais-tu avoir cette somme?—Je vais demain faire mes adieux; au lieu de partir, je viendrai me loger chez un paysan... Pas chez Jacques, on pourrait y aller et m'y voir... mais de ces côtés... tiens, chez un bûcheron qui demeure au bout de ce sentier... là... à gauche... Je m'habillerai en paysan... je mettrai une blouse... un grand chapeau, oh! je sais me déguiser!... J'aurai pour toi un costume semblable... Tu viendras me dire quand le comte annoncera son retour. Il doit aller à Montcornet, où il a de l'argent à toucher... Oh! j'ai fort bien retenu ce qu'il a dit... Ensuite il ira à Sissonne, et de là doit revenir à pied en se promenant... Viens m'avertir, c'est tout ce que je te demande...—Non, Saint-Elme... non... je te devine... un vol!... quelle horreur!... je n'y consentirai jamais...—Non, pas un vol.... une surprise... une scène que je préparerai... Je te jure que le comte n'y verra que du feu... En tous cas, tu ne seras là que pour la représentation... je saurai agir...—Non, te dis-je, jamais...—Alors, va au diable,... et n'espère plus retrouver ce que tu as perdu!... On veut rendre service aux gens, et ils nous refusent!... Refuser le prix de sa maison!... le laisser donner à un beau-frère!... quelle sottise!... Après tout, tu n'emporteras pas la maison, par conséquent le comte ne perdra rien... C'est donc simplement soixante mille francs que tu fais perdre à ton beau-frère... Il est assez riche pour perdre cela...—Ah! laisse-moi; je n'ai déjà que trop suivi tes conseils!...»

Armand retourne à Bréville; Saint-Elme le suit sans lui reparler. Le lendemain, il fait ses adieux à la société, adresse des complimens aux dames, qui ne lui répondent pas, va pour prendre la main de M. de Noirmont, qui retire la sienne, et frappe sur l'épaule de Dufour en disant: «Gardez-moi toujours votre petit tableau, je vous en prie; je me fâche, si vous le vendez à d'autres.»—Enfin il part, en annonçant qu'il prendra la voiture à Laon; mais en pressant la main d'Armand, il lui dit à l'oreille: «Je ne vais pas loin... tu me trouveras dans le bois à l'endroit où nous avons causé hier... J'espère au moins, que tu viendras me voir.»

M. de Noirmont ne cache pas la satisfaction que lui fait éprouver le départ de Saint-Elme. Il profite de cette occasion pour essayer de faire un peu de morale à son beau-frère; celui-ci ne semble pas l'écouter. L'air sombre, le regard fixé vers la terre, Armand est fortement préoccupé; tout à coup il s'écrie: «Quand doit revenir M. de Tergenne?

»—Mais avant peu, je pense...—Mon oncle m'a promis de m'écrire quand il sera à Montcornet, dit Emma; ce n'est pas loin d'ici, il doit y aller en revenant de Paris.—C'est à neuf lieues tout au plus, reprend M. de Noirmont. Puis il y a des voitures qui conduisent jusqu'à Sissonne.... nous pourrons aller au-devant de M. votre oncle...—Oh! il ne le veut pas... mais c'est égal, si madame de Noirmont veut bien y venir, nous irons toujours... Vous viendrez aussi, n'est-ce pas, M. Dalmer?»

Victor s'incline sans répondre. Ernestine les regarde tous deux en répondant: «Oui, nous irons... car je n'ai plus que peu de temps à rester dans ce pays, et j'aime à le parcourir encore.... Cela me rappellera.... mes promenades de cet été.

»—Ah! madame! pourquoi dites-vous que vous n'avez plus que peu de jours à rester dans ce pays... Est-ce que vous pensez à vous en aller?... ce serait bien mal... mais certainement mon oncle ne le souffrira pas... M. de Noirmont, n'est-ce pas que vous n'emmènerez pas madame de bien long-temps?

»—Mes affaires me rapelleront à Mortagne, mademoiselle; mais si ma femme désire rester encore quelques semaines avec vous, je suis bien loin de m'y opposer.—Ah! vous resterez, madame.—Non, mademoiselle, non, malgré le plaisir que je goûte avec vous, je suivrai mon mari.... Puisque je dois quitter cette maison, je crois que le plus tôt sera le mieux.»

Emma n'ose insister; elle voit Ernestine si triste qu'elle craint d'avoir dit quelque chose qui lui ait fait de la peine. Victor se tait; il souffre aussi; il se reproche toutes les peines qu'il cause à une femme qui, sans lui, jouirait encore de cette existence calme, douce, qui semblait devoir être à jamais son partage; il sent en ce moment que les hommes se jouent trop légèrement du repos, du bonheur de celles qui ont le malheur de leur plaire, et que souvent ils ne laissent que des larmes là où ils n'ont cherché que le plaisir.

Armand a quitté le salon. Il va se promener au fond des jardins. Il marche avec agitation; il presse ses pas; il semble vouloir se soustraire aux pensées qui l'assiégent. Parfois il s'arrête et porte la main à son front en murmurant: «Mais comment faire?.... que devenir?... La vie que je mène ici m'est insupportable... Cependant... jamais je ne consentirai... Oh! le projet de Saint-Elme est affreux!... Mais il ne l'exécutera pas... d'ailleurs c'est impossible...»

Le jeune homme rentre dans sa chambre; ce que Saint-Elme lui a dit revient sans cesse à sa pensée. La nuit, il ne goûte pas un moment de repos. Le lendemain il se rend chez Jacques dans l'espoir qu'auprès de la jeune fille il trouvera un peu de calme; mais c'est en vain qu'il veut se distraire: même à côté de Madeleine, le souvenir des quatre-vingt mille francs le poursuit; il ne rêve, il ne songe qu'à cet or qui fond si vite dans ses mains.

Madeleine regarde le jeune homme avec inquiétude, et lui dit: «Qu'avez-vous donc, monsieur Armand? vous semblez plus triste qu'à l'ordinaire.—Je n'ai rien.... rien de nouveau.—Oh! si... vous avez du chagrin;.... mais j'en devine le motif: votre sœur me l'a dit.—Comment! que vous a dit ma sœur?—Que votre propriété allait être vendue à un étranger... Vendre la maison où l'on est né;... ah! cela doit faire bien de la peine...—Oui, Madeleine, en effet;... cette vente m'occupe sans cesse.—Mon Dieu! que n'ai-je été riche!... Je voudrais tant vous voir heureux... Oh! oui, je vous aime bien!... et je ne rougis pas de cet amour-là,... il est si pur!... Ah! vous ne me croyez pas peut-être!... mais la pauvre Madeleine aurait donné sa vie pour vous et votre sœur.

»—Bonne fille!... je vous crois;... mais vous ne pouvez rien changer à mon sort... Adieu! Madeleine, adieu!»

Armand s'est éloigné de la maison du garde; il se rend à l'endroit du bois où la veille il s'est reposé avec Saint-Elme. Un homme mal vêtu est assis sur un tronc d'arbre. Armand va passer sans s'arrêter. Cet homme l'appelle.... C'est Saint-Elme qui a barbouillé son visage, jauni sa peau, rasé une partie de ses sourcils, et s'est rendu tellement méconnaissable qu'Armand est quelques instans avant de le reconnaître.

«Comment me trouves-tu? dit Saint-Elme.—C'est incroyable!—J'ai joué la comédie; je sais me grimer; et, si je l'avais osé, chez vous, certes, le comte ne m'aurait pas reconnu.—Comment? N'importe! Quand arrive-t-il ton acquéreur?—Je n'en sais rien... Je pense que tu as renoncé à ton projet?—Non, mon cher, je veux te servir malgré toi...—Tu l'espères en vain..... On doit aller au-devant du comte jusqu'à Sissonne dès qu'il annoncera son retour.»

Saint-Elme frappe la terre avec fureur, puis reste quelques instans en méditation;... enfin il répond: «Si tu veux me seconder, je suis encore certain de réussir.... Tu m'ouvriras une des portes du jardin dont tu as toujours la clé sur toi... Je m'introduirai dans ta chambre;... je m'y cacherai;... ensuite....

»—Non,... non,... te dis-je! n'y compte pas... Adieu!... je ne veux plus t'entendre.»

Armand s'enfuit à travers le bois; il sent sa faiblesse, et craint d'écouter celui qui lui a déjà fait faire tant de fautes, et qui maintenant veut le pousser au crime. Il se promet de ne plus revoir Saint-Elme. Il rentre, et s'enferme dans sa chambre où il passe toute la journée. Le lendemain il ne descend de chez lui qu'au moment du dîner. Il apprend alors qu'on a reçu dans la matinée une lettre du comte. Il est à Montcornet, et annonce son retour pour le lendemain.

»Ainsi,» dit la jeune Emma, «demain matin nous irons au-devant de mon oncle, n'est-ce pas, madame? puisqu'il doit quitter la voiture à Sissonne.—Oui, dit Ernestine, aussitôt après le déjeuner nous nous mettrons en route.»

Armand se sent soulagé en apprenant que le comte ne reviendra pas la nuit par les bois. Après le dîner, il sort, et cette fois il n'hésite pas à se rendre à l'endroit où il a l'habitude de trouver Saint-Elme.

On est au mois de septembre; les jours sont courts, les nuits deviennent fraîches; il commence à faire sombre, lorsque Armand rencontre Saint-Elme. Il lui apprend le retour du comte pour le lendemain, et la partie projetée par les dames.

«Eh bien! ne pensons plus à cette affaire, dit Saint-Elme; je voulais t'obliger,... tu ne le veux pas,... à ton aise... Touche tes vingt mille francs... Demain, je partirai pour Laon.... Je quitterai d'abord ce costume, et je t'attendrai pour retourner ensemble à Paris... où je désire que tu échappes à ton créancier.»

Armand fait divers projets pour son retour à Paris. Tout en causant, ces messieurs ont marché à travers le bois. Bientôt Saint-Elme s'arrête en s'écriant:

«Nous voilà tout près de la maison du garde.... Oh! je ne veux pas y entrer;... je ne veux pas que Jacques me voie sous ce costume.... Il m'a rencontré une fois dans le bois et regardé avec attention,... mais il ne m'a pas reconnu....»

Armand se dispose à retourner sur ses pas lorsque Saint-Elme le retient par le bras en disant à demi-voix: «Attends,... attends... Qui est-ce qui entre chez le garde?... Oh! pour le coup, c'est la fortune qui nous l'envoie... Tiens, vois toi-même.—Grand Dieu! c'est le comte de Tergenne...—Je ne veux plus m'en aller maintenant.... Le comte chez Jacques!... Il ne veut sans doute que se reposer un instant...... et dans quelques minutes il fera tout-à-fait nuit...—Ah! Saint-Elme, penserais-tu encore?.....—Silence!... et ne bougeons pas.»

C'est bien M. de Tergenne, qui, après avoir examiné la maisonnette du garde, vient d'entrer chez Jacques, qui est alors assis, dans une salle basse, à côté de Madeleine.

«Peut-on se reposer quelques instans chez vous?» dit le comte en s'arrêtant sur la porte de la maison.

»—Oui, monsieur, oh! tant que vous voudrez,... et vous rafraîchir même.—Je vous remercie, je ne désire que me reposer.—Asseyez-vous, monsieur.... Madeleine, veux-tu nous donner de la lumière; voilà le jour qui baisse.—Oui, mon ami.»

La jeune fille revient bientôt avec une lumière; alors le comte s'écrie: «Je ne me trompe pas!... c'est la jeune fille que j'ai rencontrée il y a quelques jours dans la plaine de Gizy,... sous le vieux chêne.—Oui, monsieur, c'est moi;... je vous reconnais bien aussi.»

Le comte regarde ensuite Jacques pendant long-temps, si bien que le garde s'écrie, avec sa brusquerie ordinaire:

«Est-ce que monsieur me reconnaît aussi?—Mais,... ce serait possible...—Moi, je ne reconnais pas monsieur.—Je le crois. Vous êtes Jacques,... l'ancien laboureur qui demeurait à Gizy?—C'est moi-même;... et monsieur?...—Je suis ami de M. de Noirmont, et je viens d'acheter la maison qui appartenait au marquis de Bréville.

»—Ah! c'est monsieur qui a une nièce... bien jolie!....» s'écrie Madeleine; puis elle baisse les yeux comme honteuse de ce qu'elle vient de dire. Le comte la regarde en souriant, et répond: «Oui, mon enfant, j'ai une nièce fort jolie;... mais comment savez-vous cela?

»—C'est madame de Noirmont qui me l'a dit.—Vous connaissez madame de Noirmont!—Oui, monsieur.»

Madeleine n'en dit pas davantage; elle va prendre son ouvrage et se met à travailler. Le comte reporte ses regards sur Jacques; il éprouve une secrète jouissance à revoir le paysan, dont les traits fortement prononcés ont peu souffert des atteintes du temps.

«Est-ce que monsieur vient de Bréville maintenant?» dit Jacques au bout d'un moment.—«Non, j'y retourne, au contraire. J'ai été passer deux jours à Paris;... puis j'avais affaire à Montcornet, à Sissonne... On ne m'attend que demain chez M. de Noirmont; je le surprendrai en arrivant ce soir....—Et monsieur va devenir propriétaire de la maison de feu M. de Bréville?—Oui, mon ami.»

Jacques pousse un soupir; Madeleine en fait autant. Le comte les regarde et reprend: «On dirait que cela vous fait de la peine....—Dam', monsieur, ça fait toujours de la peine de voir une maison changer de maîtres...—Vous avez connu le marquis de Bréville?—Pas tant le marquis que sa femme;... celle-là faisait du bien à tout le monde dans le pays....—Le marquis n'avait-il pas épousé mademoiselle Jenny de Lucey?—C'est ça même:.... la bonne, la douce Jenny.... Est-ce que monsieur l'a connue?—Non,... mais une parente que j'ai eue dans ce pays m'a souvent parlé d'elle avec éloges, et elle épousa le marquis de Bréville par inclination...—Oh! que non pas... la pauvre demoiselle en avait une autre dans le cœur... et malheureusement pour un mauvais sujet... vous savez, de ces beaux freluquets du grand monde... qui se moquent autant de séduire une fille que moi de boire un verre de vin!... J'avais découvert tout ça... En se promenant dans les champs, on voit ben des choses... et puis mamzelle Jenny me choisissait quand elle avait une commission à faire faire.... Bref, le beau jeune homme partit... on ne le revit plus!... mamzelle Jenny pleura long-temps;... ce n'est pas que je veuille dire qu'elle eût rien à se reprocher!... mais enfin son père lui ordonna d'épouser le marquis de Bréville, et elle obéit.»

Le comte a écouté Jacques en tenant ses yeux baissés. Lorsque le paysan a fini, il lui fait d'autres questions sur Jenny. Jacques aime à parler de feu la marquise; il entre dans mille détails qui lui rappellent le temps passé. M. de Tergenne ne se lasse pas d'entendre Jacques; et celui-ci est flatté du plaisir que l'étranger semble éprouver à l'écouter.

Cette conversation se prolonge depuis fort long-temps. Madeleine écoute en travaillant; mais souvent elle regarde l'étranger, et elle s'étonne de l'intérêt qu'il prend à entendre Jacques.

«Cette jeune fille habite avec vous?» dit le comte en regardant Madeleine. «Je crois me rappeler qu'elle m'a dit n'avoir plus de parens.... Vous l'avez recueillie; cela fait votre éloge, Jacques.—Oui, monsieur, Madeleine est orpheline, et elle est venue demeurer avec son vieil ami,... qui est trop heureux de pouvoir lui tenir lieu de tout ce qu'elle a perdu... Mais je veux que vous vous rafraîchissiez, monsieur.»

Le garde a été chercher du vin, des verres; le comte ne veut pas lui refuser de boire avec lui. En buvant, Jacques parle encore, et son hôte, les yeux fixés sur les siens, ne perd pas une de ses paroles.

Le temps a passé, et aucune des trois personnes ne s'en est aperçue. Jacques ne parle plus de la jeune et belle Jenny; le comte reste plongé dans ses réflexions; le paysan n'ose le tirer de sa rêverie, il regarde Madeleine, et tous deux semblent se dire: «Qu'est-ce donc qui occupe tant cet étranger?»

Enfin, le comte revient à lui; il tire sa montre et s'écrie: «Bientôt dix heures!... je croyais n'être ici que depuis un moment!... c'est que j'avais un grand plaisir à vous écouter, brave Jacques.—Pas plus que moi, monsieur, à parler du temps passé,... mais vous arriverez bien tard à Bréville...—C'est vrai... Vos bois sont-ils sûrs?... c'est que j'ai une forte somme dans mon porte-feuille...—Dam', monsieur,... il n'arrive guère d'événemens; mais depuis quelques jours j'ai vu rôder dans les environs un drôle qui avait une singulière mine.... Si je le vois encore, je veux savoir ce qu'il fait par ici. Au reste, monsieur, pour que vous n'ayez rien à craindre, je vous accompagnerai jusqu'à Bréville.

»—Oh! merci... cela vous ferait rentrer trop tard... Je pense qu'on sera peut-être couché quand j'arriverai chez M. de Noirmont... il faudra déranger, éveiller tout le monde. Si je couchais ici, est-ce que cela ne vaudrait pas mieux? et demain matin je m'en irai tout à mon aise.—Pardieu, monsieur, c'est bien facile; j'ai là-haut une chambre et un lit toujours à la disposition d'un ami.—Cela ne vous causera aucun dérangement?—Aucun, monsieur.—Alors j'accepte votre hospitalité... J'éprouve du plaisir, Jacques, à coucher sous votre toit...—C'est ben de l'honneur pour moi, monsieur;... mais c'est drôle, vous me faites aussi l'effet d'une ancienne connaissance...—Dans quelques jours j'espère que vous viendrez me voir dans ma nouvelle propriété... et là... nous renouerons tout-à-fait connaissance. Mais il est tard, je ne veux pas vous empêcher de prendre du repos; moi-même je suis un peu las. Ma chère petite, veuillez m'enseigner ma chambre.—Je vais vous conduire, monsieur.—A demain, Jacques...—Dam', monsieur, il est possible que je sois déjà en course quand vous vous éveillerez.—N'importe, nous nous reverrons toujours.»

Le comte serre cordialement la main de Jacques, qui est tout ému de l'intérêt que lui témoigne l'étranger. Madeleine partage l'émotion de Jacques, sans pouvoir s'en expliquer la cause. Elle conduit M. de Tergenne dans une chambre au premier, lui laisse une lumière, le salue avec respect et se retire; puis elle descend près de Jacques et lui dit: «Il a l'air bien aimable, ce monsieur... C'est singulier comme il paraissait avoir du plaisir à vous entendre parler de ma bienfaitrice... Je l'aimerais, rien qu'à cause de cela?—Allons, mon enfant, ce monsieur nous a fait veiller plus tard que de coutume. Couchez-vous; je vais aller en faire autant.»

Le plus profond silence règne dans la maison du garde, où chacun est livré au repos, lorsque Madeleine est éveillée par un bruit subit. Elle se retourne dans son lit, ne sachant pas elle-même ce qui l'a éveillée; bientôt elle se rendort.

Au bout de quelques minutes, un bruit nouveau la réveille; il lui semble entendre marcher légèrement dans sa chambre; elle n'ose remuer, mais elle entr'ouvre les yeux; la fenêtre est ouverte, un homme est appuyé tout contre. Madeleine va pousser un cri d'effroi, lorsque, cet homme se retournant, la lune lui permet de voir son visage; elle reconnaît le jeune marquis de Bréville.

Madeleine ne sait que penser, que faire; bientôt des pas se font entendre, quelqu'un vient doucement par le fond et dit à Armand: «C'est fini... cela a été tout seul... les clés sur les portes..., j'en étais sûr.... partons.»

On saute légèrement par la croisée, on repousse la fenêtre, les volets, et le bruit a cessé depuis long-temps, que Madeleine écoute et frémit encore: «C'était Armand, se dit elle, c'était bien lui... qu'était-il donc venu faire ici... dans la nuit... avec quelqu'un?... Mon Dieu!... Qu'est-ce que cela veut dire?...»

Madeleine se lève, s'approche de la fenêtre qui est entre-bâillée; elle se rappelle qu'avant de se coucher elle n'avait fait que pousser les volets sans les fermer, précaution qu'elle négligeait souvent, n'ayant jamais eu la moindre crainte des voleurs, et en poussant avec force, on a ouvert la fenêtre, mal fermée par une mauvaise espagnolette.

Madeleine referme sa fenêtre, ses volets; elle s'assied dans sa chambre; elle tremble encore, elle écoute toujours; un moment elle pense à aller avertir Jacques, mais elle s'arrête en se disant: «C'était Armand.... je l'ai bien reconnu... mais que venait-il faire? Mon Dieu, j'aurais dû le lui demander!...»

La jeune fille passe le reste de la nuit dans la plus cruelle agitation; elle s'est jetée sur son lit, mais elle n'a plus trouvé le repos; mille pensées s'offrent à son esprit; elle n'ose s'arrêter à aucune, elle sent son cœur oppressé comme par un affreux pressentiment.

Le jour renaît; Jacques se lève, descend, prend son fusil, et sort en disant à Madeleine: «Notre hôte dort toujours; faut pas l'éveiller, mon enfant; je vas faire ma ronde dans le bois.»

Le garde est éloigné. Madeleine a toujours l'esprit frappé de ce qu'elle a vu et entendu dans la nuit; elle attend en travaillant le réveil de l'étranger.

Le comte ne tarda pas à descendre. «Bonjour, mon enfant,» dit M. de Tergenne en apercevant Madeleine. «Jacques est déjà sorti, je gage?—Oui, monsieur.—Ma foi, j'ai dormi comme un ange dans sa maison...—Ah!... vous n'avez pas été réveillé, monsieur.....—Il y a long-temps que je n'avais si bien reposé. Mais vous, ma petite, seriez-vous souffrante ce matin?... vos traits sont altérés...—Ah, ce n'est rien, monsieur;.... c'est que j'avais eu peur... que vous ne soyez pas bien là-haut.—J'ai été fort bien, je vous le répète. Adieu, petite Madeleine; il faut que je parte, car on serait capable d'aller au-devant de moi... Dites bien à Jacques que je le remercie de son hospitalité... et que j'espère le revoir bientôt.»

Le comte quitte la maison du garde; Madeleine le suit des yeux, mais elle sent son cœur soulagé depuis qu'elle a reçu de l'étranger l'assurance que rien n'a troublé son sommeil.

Toujours Madeleine.

Les habitans de Bréville viennent de se réunir pour le déjeuner. Les dames sont déjà habillées pour la promenade projetée. Armand descend au salon: sa figure est effrayante de pâleur, ses yeux expriment un sentiment de terreur continuel.

«Te voilà, mon frère, dit Ernestine; on ne t'a pas vu depuis hier dîner.—Non, je suis sorti... j'ai été indisposé... je me suis couché de bonne heure...—Tu as l'air malade en effet.—Oui, je suis mal à mon aise.

»—La promenade vous fera du bien, M. de Bréville, dit Emma; il faut venir avec nous au-devant de mon oncle.»

Avant qu'Armand ne réponde, Dufour s'écrie: «Voilà la promenade toute faite; j'aperçois M. de Tergenne qui entre dans la cour.—Vraiment!... ah! mon oncle est cruel,... ne pas laisser le temps d'aller au-devant de lui!...»

Le comte entre bientôt dans le salon. «Nous comptions aller à votre rencontre, dit M. de Noirmont.—Et moi, j'ai voulu vous éviter cette peine; d'ailleurs, vous ne m'auriez probablement pas été chercher où j'étais: j'ai passé la nuit dans votre voisinage...—Où donc cela?—Chez le garde Jacques.—Comme mon oncle est aimable! au lieu de revenir tout de suite nous voir, il couche chez des paysans.—Ma chère Emma, j'étais bien aise de causer avec ce Jacques... Tu ne peux pas comprendre mes raisons. Enfin, il m'a donné l'hospitalité pour la nuit.

»—Vous avez dû trouver chez lui une jeune fille? dit Ernestine.—Oui, madame, une jeune personne qu'on nomme Madeleine et qui a l'air assez intéressant; mais je ne sais ce qui lui était arrivé ce matin, elle était singulièrement troublée: il y avait dans ses traits quelque chose d'extraordinaire... Enfin, me voici. Grâce au ciel, j'ai terminé mes affaires. Voyons, M. de Noirmont, nous allons d'abord solder notre compte;... j'ai là vos quatre-vingt mille francs...—Vous me les donnerez chez le notaire en prenant l'acte de vente.—Qu'importe, chez le notaire ou ici? j'aime autant me débarrasser tout de suite de cette somme...»

Le comte fouille à sa poche et en tire un porte-feuille. Armand s'est assis dans l'embrasure d'une croisée; il feint de regarder la campagne.

M. de Tergenne ouvre son porte-feuille en disant: «Savez-vous que si on m'eût volé dans le bois, on n'aurait pas fait une mauvaise journée? et si je... si... eh bien!...

»—Qu'avez-vous donc, monsieur le comte? vous pâlissez... dit M. de Noirmont.

»—Mais, voilà qui est bien singulier;... je ne trouve plus mes billets de banque!...—O mon Dieu!—J'ai beau regarder... Voici bien les trois lettres que j'avais aussi dans ce porte-feuille... mais les quatre-vingt mille francs n'y sont plus.—Grand Dieu! on vous aurait volé?... Voyez, voyez donc dans votre poche...»

Le comte fouille dans sa poche; chacun l'entoure, on attend avec anxiété le résultat de ses recherches. Armand seul est resté dans l'embrasure de la fenêtre. Mais le comte se fouille en vain; il ne retrouve pas ses billets. La consternation se peint sur tous les visages, lorsque le comte s'écrie:

«Attendez;... je me rappelle,... hier au soir, chez Jacques, lorsque je fus seul dans ma chambre, j'examinai divers papiers qui étaient dans ma poche; alors j'avais encore mes quatre-vingt mille francs, j'en suis bien certain: j'ai compté les billets, pour m'assurer si en route je n'en avais pas perdu. Probablement qu'au lieu de les remettre dans mon porte-feuille, je les ai laissés sur la table. Il faut bien que ce soit arrivé ainsi; car ce matin j'ai remis mon porte-feuille dans ma poche, et ne me suis ni arrêté ni reposé pour venir jusqu'ici.

»—Ah! je respire, dit Ernestine; alors, monsieur le comte, vous n'avez rien à craindre, vous retrouverez votre argent.

»—En effet, dit M. de Noirmont, puisque M. de Tergenne a compté hier ses billets chez Jacques, ce n'est que là qu'il peut les avoir laissés, ou ce ne serait que là qu'il aurait été volé...

»—Volé!... Ah! monsieur, quelle pensée... et par qui donc?—Non, sans doute, reprend le comte; cela ne peut être arrivé que par mon étourderie;.... car prendre mes billets sans prendre le porte-feuille, vous conviendrez qu'il faudrait que le voleur fût bien fin ou bien maladroit.

»—Allons vite chez Jacques, dit M. de Noirmont; je vais vous accompagner...—Et moi aussi, dit Dufour; car ça m'a donné un coup de marteau cet accident-là...

»—Je suis vraiment désolé, messieurs, de l'inquiétude que je vous cause;..... mais je...

»—Ah! mon Dieu! M. Armand se trouve mal,» dit Emma.

Le jeune de Bréville était étendu sur sa chaise, et sa tête penchée en arrière semblait privée de vie. Les dames et Victor l'entourent.

»Il était déjà malade ce matin, dit Ernestine; quand vous avez annoncé la perte de vos billets, cela lui aura fait impression.

»—Parbleu! ça m'a bien étouffé, moi, dit Dufour.

»—Allez, messieurs, allez chez Jacques... Nous aurons soin de mon frère; M. Victor nous aidera à le conduire à sa chambre.—Oui, oui, courons chez le garde,» dit M. de Noirmont.

Le comte se remet en route avec Dufour et M. de Noirmont. Ils marchent très-vite et arrivent bientôt à la demeure du garde. Madeleine est assise devant la porte, la tête appuyée dans ses mains, et tellement absorbée dans ses pensées qu'elle n'entend pas venir du monde.

«Voici la jeune fille qui loge chez Jacques, dit le comte.—Oui, dit M. de Noirmont, c'est Madeleine.... Oh! je la connais...—Nous la connaissons, dit Dufour; mais elle semble bien rêveuse... elle ne nous voit pas.»

Le comte frappe légèrement sur le bras de la petite en lui disant: «C'est encore moi, mon enfant.»

Madeleine lève la tête: en apercevant M. de Noirmont et Dufour avec son hôte de la veille, elle n'est point maîtresse d'un mouvement d'effroi.

«Ma chère amie, dit le comte, j'ai laissé ce matin quelque chose chez vous... n'avez-vous rien trouvé?

»—Non, monsieur.... rien...» répond la jeune fille d'une voix altérée.—«Vous n'êtes peut-être pas montée encore dans la pièce où j'ai couché?—Pardonnez-moi, monsieur; j'ai tout rangé ce matin dans la maison, comme c'est mon habitude.

»—C'est bien singulier!... Jacques est-il ici?—Non, monsieur; il est sorti avant votre réveil et n'est pas encore revenu...—Permettez-moi alors d'aller moi-même visiter la chambre où j'ai passé la nuit.—Oui, oui, montons,» dit M. de Noirmont.

Ces messieurs montent; Madeleine les suit. Le comte examine en vain partout; les billets ne se trouvent pas.

«Qu'avez-vous donc perdu, monsieur? dit Madeleine.—Quatre-vingt mille francs en billets de banque que j'avais dans mon porte-feuille...—O ciel!—Oui,» répond M. de Noirmont en fixant attentivement la jeune fille; «et M. le comte les avait encore hier au soir ici.... il les a comptés avant de se coucher.—Ah! mon Dieu!... est-ce que...»

Madeleine n'achève pas; elle est tremblante, elle ne peut plus se soutenir.

«Est-il venu du monde... quelqu'un ici ce matin? demande le comte.—Non, monsieur, personne...

»—Aviez-vous, hier au soir, fermé la porte de votre chambre?» demande M. de Noirmont au comte.

»—Je n'y ai pas seulement pensé... Je ne suis pas méfiant... D'ailleurs que pouvais-je craindre?... Oh! je connais Jacques; c'est un honnête homme.

»—Jacques... c'est possible... mais enfin... il ne demeure pas seul ici...—Ah! M. de Noirmont, que dites-vous!.....—Calmez-vous, ma petite; je ne vous accuse pas... Voyez comme elle est tremblante...

»—Oui, oh! je vois fort bien que, depuis notre arrivée, elle semble éprouver une secrète terreur... M. Dufour, est-ce que vous ne l'avez pas observé comme moi?

»—Si fait, dit Dufour; j'avoue que cela m'a frappé... Je me suis dit: voilà une jeune fille qui a quelque chose de singulier.

»—Et vous-même, M. le comte» vous l'aviez aussi remarqué ce matin en la quittant... vous nous l'avez dit à Bréville...—Messieurs, c'est possible; mais tout cela ne prouve rien... Pauvre petite,... rassurez-vous... Elle n'a plus la force de parler.

»—M. le comte, reprend M. de Noirmont, aviez-vous parlé hier ici de la somme que vous aviez sur vous?—Oui, je crois me rappeler... En m'informant si le bois était sûr,... j'ai dit... mais, encore une fois, où voulez-vous en venir?—A vous faire retrouver ou rendre votre argent. Ce qu'il y a de positif, c'est que vous l'aviez encore hier au soir ici, et les billets n'étaient plus ce matin dans votre porte-feuille: donc c'est ici que vous les avez laissés ou qu'on vous les a volés.

»—C'est aussi clair que deux et deux font quatre, s'écrie Dufour.

»—Mademoiselle doit avoir trouvé les billets... ou vu entrer depuis votre départ celui qui les a pris...... mais elle a avoué que personne n'était venu... qui donc, si ce n'est elle, se serait emparé de cette somme?... Allons, Madeleine, rendez à M. le comte ce que vous avez trouvé ce matin dans sa chambre... et il vous pardonnera... quoiqu'à sa place...

»—Je n'ai rien trouvé... rien... je le jure,» répond Madeleine en tombant à genoux. «Ah! monsieur, vous pouvez me fouiller!...—Oh! parbleu, mademoiselle, je pense bien que vous n'avez pas gardé cette somme sur vous;... vous l'aurez cachée, bien cachée sans doute, mais on saura vous faire parler... vous allez à l'instant même nous suivre à Bréville.

»—M. de Noirmont, reprend le comte, je ne sais si je dois consentir... rien ne prouve que cette jeune fille soit coupable...—Tout me le prouve, à moi. Si elle est innocente, elle se justifiera... On retrouvera vos billets. Sortons et fermons les portes de cette maison, afin que personne ne puisse y entrer. Nous en donnerons la clé à mademoiselle, qui la remettra elle-même au garde.... M. Dufour, vous aurez la complaisance de rester près de cette maison pour attendre le retour de Jacques; vous lui direz ce que je me suis permis de faire et le prierez de venir sur-le-champ à Bréville.... Venez, mademoiselle.......—Ah! monsieur, ne craignez pas que je fasse aucune résistance... je vous suivrai... je ne chercherai point à me sauver!»

Malgré la répugnance du comte, on fait ce que veut M. de Noirmont. On sort de la maison, dont on ferme avec soin la porte; on donne les clés à Madeleine, Dufour reste pour prévenir Jacques. La jeune fille marche en tremblant entre M. de Noirmont et M. de Tergenne; mais celui-ci a pitié de sa souffrance, et il la force à prendre son bras en lui disant: «Soutenez-vous sur moi, et ne tremblez pas ainsi... Si vous êtes innocente, vous ne devez rien craindre, et si vous êtes coupable j'empêcherai que vous soyez punie.»

On arrive à Bréville. Madeleine ne pleure plus, elle semble avoir retrouvé son courage; on la fait entrer dans le salon du rez-de-chaussée, où Armand, qui a repris ses sens, est encore, ainsi que les dames et Victor.

En apercevant la jeune fille, Ernestine s'avance pour l'embrasser; M. de Noirmont arrête sa femme, en lui disant: «De grâce, madame, suspendez vos témoignages d'amitié... vous saurez bientôt si mademoiselle les mérite...... M. le comte n'a pas retrouvé la somme qu'il a laissée chez Jacques..... Madeleine seule peut avoir trouvé cet argent... le fait est incontestable... mais elle ne veut pas l'avouer...

»—Ah! monsieur... que dites-vous! Madeleine coupable d'une bassesse!... Non, je connais la grandeur de son ame... elle est innocente... et je serai toujours son amie.»

En disant ces mots, Ernestine s'élance vers la jeune fille, elle la presse dans ses bras, l'embrasse tendrement. Victor s'est aussi approché de Madeleine; il prend une de ses mains qu'il serre dans les siennes, en disant: «Et moi aussi, je suis sûr qu'elle n'est pas coupable, et je serai son défenseur.»

Madeleine ne répond rien aux témoignages d'amitié de ses amis; elle n'est occupée que d'Armand qu'elle a aperçu dans le fond du salon, et dont le morne abattement contraste avec l'agitation de toutes les autres personnes.

«Madame,» dit le comte en s'adressant à Ernestine, «je n'accuse point cette jeune fille;... j'ai cédé aux désirs de monsieur votre époux en l'amenant ici,...... mais j'espère que tout s'éclaircira.

»—Moi! monsieur le comte, reprend M. de Noirmont, je ne me laisse ni convaincre, ni aveugler par l'enthousiasme de l'amitié; les faits parlent: si mademoiselle n'a pas pris vos billets, elle a dû voir entrer le voleur. Avez-vous vu quelqu'un?... dites-le, alors on cherchera, on s'informera...

»—Non,... oh! non, monsieur, je n'ai vu personne!...» répond Madeleine en détournant ses yeux qui étaient fixés sur Armand.

«—Il me semble, monsieur, dit Victor, que vous devez, avant tout, attendre l'arrivée de Jacques; peut-être a-t-il vu les billets, les a-t-il serrés pour les rendre à monsieur le comte.

»—Il n'est pas probable qu'il eût fait cela sans en dire un mot à mademoiselle pour qu'elle tranquillise son hôte; mais c'est ce que nous allons savoir,... car voilà ce Jacques qui arrive avec M. Dufour.»

Jacques et Dufour entraient en effet dans la cour; la sueur ruisselait de leur visage. Le peintre accourt le premier dans le salon, et il entre en s'écriant:

«Voilà le garde! En apprenant ce qui s'est passé, il a été furieux! mais quand je lui ai nommé monsieur le comte, il est devenu rouge, jaune, vert,... de toutes les couleurs... Il a enfoncé la porte, est entré chez lui prendre....... je ne sais quoi;.... puis m'a suivi en disant des choses que je n'ai pas comprises. Le voilà.»

Jacques vient d'entrer dans le salon, et, sans faire attention aux personnes qui sont là, il court à Madeleine et la serre dans ses bras, en s'écriant: «Pauvre petite!..... on vous soupçonne, on vous accuse!...... vous!... mais calmez-vous, mon enfant, me voilà...

»—Je me suis trompé, si vous rapportez les billets, dit M. de Noirmont: c'est donc vous qui les avez serrés par précaution?... alors il fallait avertir.

»—Allez au diable, avec vos billets!... c'est bien de cela qu'il s'agit maintenant!... Ah! oui,... c'est M. le comte Frédéric de Tergenne,... je le reconnais à présent... Monsieur le comte, il y a bien long-temps que je désire vous rencontrer;... mais j'avais perdu cet espoir! J'ai à vous parler... à vous seul... Messieurs et dames, vous entendez ce que je désire... Allez aussi, ma pauvre Madeleine!... mais ne tremblez pas,..... je vais m'occuper de vous.»

Le ton singulier du paysan, la manière dont il regarde le comte, l'assurance qui brille dans ses yeux imposent à la société, qui se retire en silence, laissant M. de Tergenne seul avec le garde.

«Monsieur le comte,» dit Jacques après s'être assuré qu'ils sont seuls, «si je vous avais reconnu hier en vous parlant de la pauvre Jenny et de son séducteur, j'aurais pu vous en dire bien plus. Vous êtes ce Frédéric que Jenny adorait?...

»—Oui,... Jacques,... et je mérite tous les reproches que vous m'avez adressés hier sans me reconnaître:... j'abandonnai celle que j'avais séduite; ma conduite fut affreuse?...

»—Ah!... vous fûtes plus coupable encore que vous ne pensiez.—Que voulez-vous dire?...—Vous aviez cru ne délaisser qu'une jeune fille séduite!... vous abandonniez une mère et son enfant!

»—Grand Dieu!... que dites-vous, Jacques?—Que peu de temps après votre disparition, l'infortunée Jenny s'aperçut qu'elle était enceinte; qu'à force de précautions elle cacha sa faute à son père; qu'elle mit au monde une fille... qui fut nourrie chez une de mes sœurs, à Samoncey;... qu'ensuite, forcée par son père de se marier, elle prit chez elle et éleva la petite Madeleine...—Madeleine!... ah! Jacques,... il se pourrait?...—Tenez, monsieur le comte, lisez cette lettre de feu madame de Bréville; elle me la donna, en mourant, pour vous la remettre si jamais le destin me faisait vous retrouver.»

Le comte prend la lettre, et lit en respirant à peine.

«Madeleine est ma fille et la vôtre, Frédéric; si quelque jour Jacques vous retrouve et vous remet cet écrit, ayez pour mon enfant plus de pitié que vous n'en avez eu pour sa mère.

»Jenny.»

Le comte couvre la lettre de ses larmes en balbutiant: «Pauvre Jenny!... j'étais père!... et je me croyais seul au monde!... et c'est Madeleine!... Ah! quelque chose me parlait en secret pour elle!... Je veux la voir,... je veux...»

Le comte a fait quelques pas,... il s'arrête comme frappé d'un souvenir pénible; il porte la main à son front,... hésite un moment, puis se dirige vers la porte en s'écriant «N'importe! c'est ma fille!...»

Jacques, qui a examiné attentivement M. de Tergenne, court à lui, et l'arrête: «Pardonnez-moi, monsieur le comte, si je vous questionne; mais après avoir, pendant dix-huit ans, veillé sur votre fille, je crois en avoir le droit. Quelles sont vos intentions relativement à Madeleine?—De la reconnaître publiquement, de la nommer ma fille....

»—Ah! c'est bien cela! dit Jacques, en prenant la main du comte, et cela efface vos torts d'autrefois!.... mais je ne veux pas que votre bonheur soit troublé par les indignes soupçons qu'on a conçus; j'ai lu dans vos yeux; le souvenir de l'action que l'on a osé imputer à Madeleine vous a fait mal...—Ah! je ne la crois pas coupable!...—Non, sans doute, elle ne l'est pas; mais il ne suffit pas que nous en soyons persuadés tous deux, il faut que l'innocence de Madeleine soit prouvée à tout le monde; alors seulement vous la nommerez votre fille. Je vous en supplie, monsieur le comte, attendez quelques heures, peut-être quelques jours encore,.... j'espère trouver votre voleur...—Comment...—Oh! je n'ai pas le temps de m'expliquer, je ne veux pas perdre une minute, je repars... De grâce... attendez mon retour;... je n'ai pas besoin de dire que je vais me hâter,... il s'agit du bonheur,... de l'honneur de Madeleine!—Ah! morguenne! cette pensée doublera mes forces...»

Jacques n'en dit pas davantage, il n'écoute plus le comte, il sort du salon, passe comme un éclair à travers toutes les personnes qui sont dans l'autre pièce, ne regarde pas même Madeleine et s'éloigne encore plus rapidement qu'il n'est venu.

Chacun se regarde avec surprise. Madeleine est inquiète, affligée de la brusque sortie de son ami.

«Qu'est-ce que cela veut dire? demande Dufour.—Rien de bon, répond M. de Noirmont; ce Jacques s'enfuit sans même parler à sa protégée... on finira par convenir que j'avais raison.»

Le comte paraît à l'entrée du salon. L'émotion qui l'agite, les larmes qui brillent dans ses yeux quand il s'approche de Madeleine, la manière singulière dont il l'examine, fortifient encore les soupçons de M. de Noirmont.

M. de Tergenne va s'asseoir près de la jeune fille; il prend une de ses mains qu'il garde dans les siennes. Madeleine est émue, attendrie... Chacun attend que le comte parle, mais il garde le silence et ne semble plus s'occuper du reste de la société; il est tout à ses souvenirs, à ses pensées. Le temps s'écoule. M. de Noirmont s'approche d'Armand, qui se tient toujours à l'écart, et il lui dit tout bas: «Le comte voudrait, en témoignant de l'indulgence à Madeleine, l'amener à avouer sa faute; il n'y parviendra pas... cette petite a une ténacité extraordinaire... il faut mettre fin à tout ceci. Si M. de Tergenne est trop faible pour punir, je ne dois pas l'être, moi; je vais me rendre à Laon pour avertir l'autorité.

»—Ah!... qu'allez-vous faire, monsieur?...» répond Armand d'une voix sombre.—«Mon devoir.—Eh bien!... laissez-moi me rendre à Laon à votre place...—Vous, Armand?... non, vous êtes indisposé.—Je me sens plus de force maintenant... et c'est à moi de terminer cette affaire...—Puisque vous le voulez... j'y consens, mais partez sur-le-champ.—Oui... oui, monsieur... tout sera bientôt éclairci.»

Armand se lève; il jette un regard sur Madeleine, un autre sur sa sœur, puis sort brusquement.

Quelques instans s'écoulent; le comte, qui tient toujours la main de Madeleine, s'aperçoit enfin de la tristesse qui règne autour de lui, de l'inquiétude qui se peint dans les regards de sa nièce, d'Ernestine et de Victor. Il sourit alors en disant: «Eh! mon Dieu!... quel sombre nuage est venu rembrunir tous les fronts. Je puis vous assurer cependant que Jacques ne m'a pas donné de mauvaises nouvelles; bien au contraire... Vous, ma chère Madeleine, ne soyez plus effrayée... encore quelques heures, et vous verrez que, loin d'être votre juge, je suis votre meilleur ami.

»—M. le comte aurait-il des preuves de l'innocence de mademoiselle?» dit M. de Noirmont; «alors il aurait dû nous tranquilliser... nous les communiquer... je n'aurais pas envoyé mon beau-frère à Laon...—Et pourquoi l'avez-vous envoyé à Laon, monsieur?—Comme M. le comte se taisait... j'ai cru devoir.... prévenir la justice...»

Le comte se lève et entoure Madeleine de ses bras, en s'écriant: «Quoi! monsieur, vous avez osé accuser Madeleine... vous voulez qu'on l'arrache de mes bras... Ah! courez, monsieur, courez sur les traces de votre beau-frère... empêchez qu'il ne parle; il y va de mon honneur, de ma vie...

»—Mais, M. le comte...—Eh bien! je saurai moi-même le rejoindre.... et je vais...»

Le comte fait quelques pas pour sortir... un bruit soudain l'arrête; c'est la détonation d'une arme à feu. Chacun se regarde avec inquiétude.

«—Cela semblait partir de la chambre de M. Armand, dit Dufour.

»—Serait-il arrivé quelque chose à mon frère!...—Courons, dit le comte. Grâce au ciel, il n'est peut-être pas encore parti!»

Le comte, M. de Noirmont, Victor et Dufour se dirigent du côté de l'appartement du jeune de Bréville; Ernestine les suit. L'odeur de la poudre, qui augmente lorsqu'ils approchent de la chambre du jeune homme leur annonce que c'est bien de là qu'est venu le bruit qu'ils ont entendu.

Le comte entre le premier... mais il recule bientôt en poussant un cri d'horreur, et arrête Ernestine en la retenant dans ses bras. Un spectacle terrible a frappé ses yeux: Armand s'est brûlé la cervelle; il est étendu sans vie dans sa chambre, à côté de lui est un billet tout ouvert. Victor s'en empare et lit:

«Je dois mourir, je m'étais déshonoré. C'est moi et Saint-Elme qui avons volé les quatre-vingt mille francs. Le misérable qui m'a entraîné au dernier des crimes a sur lui la somme... Faites courir sur ses traces: il doit m'attendre dans le petit village de Montaigu. Adieu, pardonnez-moi.»

Ernestine a perdu connaissance, M. de Noirmont se cache la figure dans ses mains, mais Victor ne songe qu'à Madeleine. Maintenant, dit-il, on ne peut plus l'accuser!» Et en apercevant la jeune fille, il court à elle, la presse dans ses bras et l'embrasse tendrement.

Madeleine ne sort des bras de Victor que pour passer dans ceux du comte, qui s'écrie: «Je puis donc enfin te nommer ma fille!

»—Votre fille!...» dit Madeleine en regardant le comte avec anxiété.

»—Oui, tu es ma fille... dont jusqu'à ce jour j'ignorais l'existence; tu es le fruit de mes plus tendres amours.... Jacques seul connaissait ce secret... Pauvre enfant! et pendant long-temps tu as langui dans la misère... tu as en vain demandé le nom de tes parens... ah! viens, viens sur mon cœur! Par mes caresses, mon amour, je ne pourrai jamais assez te dédommager de dix-huit années d'abandon!

Le comte serre de nouveau sa fille dans ses bras. Emma partage la joie de son oncle; elle embrasse tendrement la jeune fille en lui disant: «Je vous aimerai comme une sœur!»

Madeleine n'ose croire à son bonheur... mais au milieu de l'ivresse qui remplit son ame, elle n'est point indifférente à la mort d'Armand, et elle se dégage des bras du comte en lui disant: «Permettez-moi d'aller essuyer les larmes de sa sœur.»

Par respect pour la douleur de madame de Noirmont, M. de Tergenne modère les transports de sa joie. Il essaie de consoler M. de Noirmont; il lui jure le plus grand secret sur l'événement qui vient de se passer, et il ne veut pas même faire poursuivre Saint-Elme, dans la crainte que l'arrestation de cet homme n'amène la découverte de la complicité d'Armand; mais M. de Noirmont, quoique vivement affecté de la honte qui peut rejaillir sur la famille de sa femme, est sourd aux sollicitations du comte; il veut arrêter le coupable, afin que M. de Tergenne recouvre la somme qu'on lui a dérobée; il se dispose à courir sur les traces de Saint-Elme. Victor lui offre de l'accompagner; il accepte; tous deux se mettent en route, malgré les prières du comte.

En apprenant que Madeleine est fille du comte de Tergenne, Ernestine éprouve quelque soulagement à la douleur que lui cause la fin de son frère.

«Désormais tu seras heureuse, lui dit-elle, ton père mettra son bonheur à exaucer tes moindres désirs... Chère Madeleine, cette idée adoucira un peu la peine que j'éprouverai en te quittant!

»—Et pourquoi me quitter, ma bonne amie? mon père m'a déjà dit que cette maison m'appartenait, qu'il me la donnait entièrement... Eh bien! vous qui êtes née en ces lieux, ne les quittez plus... restez-y toujours près de moi. Ah! c'est alors que j'y serai tout-à-fait heureuse.

»—Non, Madeleine; M. de Noirmont ne voudra pas rester ici, et je dois le suivre... Je veux par ma conduite à venir tâcher de réparer ma faute... Il n'y a plus de bonheur, de plaisir pour moi dans le monde... Je dois surtout fuir à jamais la présence de... celui qui m'a rendue coupable... il m'a déjà oubliée, lui... mais moi... ah! Madeleine! le ciel nous laisse notre amour avec nos remords... c'est sans doute pour nous punir davantage.»

Deux jours s'écoulent sans qu'on revoie M. de Noirmont et Victor. Ils ont passé vite pour le comte, qui ne quitte plus sa fille. Emma, loin d'être jalouse de la tendresse que son oncle témoigne à Madeleine, éprouve pour celle-ci l'amitié d'une sœur. Et depuis que Dufour sait que la petite est fille de M. de Tergenne, il se serre les poings en disant: «Si j'avais deviné cela!... Comme je lui aurais fait la cour!... Je l'aurais peinte en Diane.»

Le soir du second jour, M. de Noirmont et Victor reviennent à Bréville. Ils sont accablés de fatigue et n'ont pu trouver Saint-Elme. M. de Noirmont est désolé, et veut se remettre en course le lendemain matin; mais au point du jour, les habitans de Bréville sont éveillés par Jacques, qui entre dans la cour en criant à tue-tête:


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