Après avoir fait comprendre à Jacques pourquoi il n'a pas encore parlé de la jeune fille, Victor s'écrie: «Je suis enchanté de vous trouver ici; le moment est favorable pour vous présenter à vos anciens amis. Venez, je vais vous conduire dans les jardins; nous y attendrons le réveil d'Armand et de sa sœur; je veux préparer la reconnaissance.... je suis sûr que cela se terminera bien.»
Madeleine rougit et pâlit presqu'en même temps: l'idée d'aller dans cette maison où elle a passé son enfance lui cause tant d'émotion, qu'elle sent ses genoux fléchir. Elle s'appuie sur Jacques en lui disant: «Mon ami..... faut-il que je suive monsieur?
»—Oui sans doute, répond Jacques, puisque monsieur veut bien s'intéresser à vous. Allez ma petite Madeleine... retournez dans la demeure de votre bienfaitrice... vous y serez mieux... et plus à votre place que dans le cabaret de Grandpierre....»
Jacques serrait la main de la jeune fille; sa figure avait perdu son expression moqueuse pour en prendre une presque touchante.
«Venez,» dit Victor, en prenant à son tour la main de Madeleine,... «le temps se passe... Je veux leur parler avant qu'ils vous voient.—Et vous, Jacques, vous ne venez pas avec nous?—Moi!.... oh! c'est inutile... je serais de trop là... D'ailleurs faut que j'aille à mon travail...... Adieu, Madeleine!... ne tremblez donc pas ainsi, pauvre enfant!»
Jacques a fait quelques pas pour s'éloigner, il revient tout-à-coup vers Victor, et lui dit en lui serrant la main avec force: «Surtout, monsieur, songez bien que ce n'est pas de la pitié que l'on doit témoigner à Madeleine... Si ceux qu'elle aime toujours ne la reçoivent qu'avec froideur... j'vous en prie, monsieur, ramenez-moi Madeleine; si elle ne veut plus retourner chez Grandpierre, où l'amour de Babolein et les criailleries de sa mère commencent à l'ennuyer, eh bien! elle viendra chez moi, et Jacques sera fier de pouvoir la nourrir encore.»
Le paysan s'éloigne en achevant ces mots. «Ce brave homme vous aime beaucoup, dit Victor.—Oh! oui, monsieur, c'est mon meilleur ami!...—J'espère que ses craintes ne se réaliseront pas, je suis certain que votre présence fera le plus grand plaisir à Armand et à sa sœur.—S'il était vrai!... que je serais heureuse!....—Venez,..... donnez-moi le bras,... appuyez-vous sur moi.—Ah! que vous êtes bon, monsieur!... Mais la pensée que je vais revoir la demeure de ma bienfaitrice,... de celle qui m'a servi de mère,... me cause une émotion... c'est plus fort que moi... C'est du plaisir que j'éprouve et pourtant j'ai envie de pleurer.—N'êtes-vous donc jamais venue vous promener dans cette propriété pendant l'absence des maîtres?—Non, monsieur, jamais... Le concierge était un homme brutal;... il aurait fallu lui demander la permission, et puis Jacques me disait: «Pourquoi iriez-vous là, ma petite? En sortant de ces beaux jardins, il vous faudrait rentrer dans le cabaret de Grandpierre, et cela vous ferait encore plus de peine... Il vaut mieux tâcher d'oublier le passé...—Je suivais le conseil de Jacques,... mais je n'oubliais pas le passé malgré cela.»
On est arrivé à l'entrée de la maison. Il n'y a personne dans la cour. Madeleine la traverse avec Victor, qui la conduit sur-le-champ dans les jardins. En se revoyant, après sept années, dans les lieux où elle a passé les plus beaux jours de sa vie, Madeleine respire à peine; elle ne peut assez regarder autour d'elle; ses yeux voudraient en un instant revoir toutes les places qui lui sont connues, comme sa pensée vient de les parcourir. Les souvenirs de sa jeunesse sont pour elle mêlés d'amertume par l'idée de sa situation, et pourtant elle pousse un cri de plaisir à chaque objet qui frappe sa vue. Accablée par ces émotions successives, elle est obligée de s'arrêter.
Victor fait asseoir la jeune fille sur un banc de verdure en lui disant: «Remettez-vous,... calmez-vous un peu.—Ah! monsieur, je suis si heureuse! C'est dans cette allée que nous courions tous les trois... Là-bas, derrière cette charmille, je me cachais souvent avec Ernestine pendant que son frère nous cherchait... Il me semble que je suis encore à ces moments-là. Ah! tout est comme autrefois;... voilà des arbres que je reconnais... Je les embrasserais de bon cœur!»
Madeleine porte des regards pleins d'une expression touchante sur tout ce qui l'entoure, et Victor se dit en l'examinant: «En vérité, Dufour avait raison, elle est jolie en ce moment... Cette jeune fille a une ame bien aimante... elle ne sera pas toujours heureuse!...»
Madeleine se lève; ils continuent à parcourir les jardins. Arrivés près d'un joli bosquet qui est devant la pièce d'eau, Madeleine pousse un cri, et ses yeux se remplissent de larmes.
«Qu'avez-vous donc? lui dit Victor.—Ah! monsieur,... ce bosquet c'était la place de ma bienfaitrice... elle s'y asseyait tous les jours... C'est là qu'elle m'a embrassée pour la dernière fois!...»
Madeleine sanglote; bientôt elle s'éloigne de Victor, entre dans le bosquet, se met à genoux, et prie le ciel avec ferveur. Le jeune homme attend avec respect qu'elle ait fini sa prière; car il y a dans cette action de la jeune fille quelque chose de bien touchant, qui le fait rêver plus profondément que de coutume.
Madeleine quitte enfin le bosquet, elle ne pleure plus. On reprend la promenade, et Madeleine retrouve un sourire pour d'autres souvenirs. A dix-huit ans le rire est si près des larmes.
Au détour d'une allée, qui conduit jusqu'à la maison, Victor s'écrie: «Les voilà!... ils viennent par ici.—Qui donc, monsieur?—Armand et sa sœur.—Quoi!... ce monsieur,... cette grande dame,... ce sont mes camarades d'enfance? Comme ils sont changés!... Oh! c'est égal... mon cœur les reconnaît... Je vais courir les embrasser...—Non pas,... non pas,... je ne veux pas qu'ils vous voient encore... Tenez... entrez dans ce petit kiosque, et attendez que je vous fasse signe.—Ah! monsieur, ne me faites pas attendre long-temps, je vous en prie.»
Ce n'est pas sans peine que Victor parvient à décider Madeleine à entrer dans le kiosque; enfin elle s'y cache, et le jeune homme fait quelques pas au-devant d'Armand et de sa sœur.
«Nous vous cherchions, mon cher Dalmer, dit Armand. On nous a dit que depuis long-temps déjà vous étiez levé et vous promeniez dans le jardin... Diable, vous êtes matinal!
»—Mais vous, mon frère, vous êtes trop paresseux! Je suis bien aise que monsieur sache qu'il y a long-temps que je suis levée. Je le croyais à la chasse avec mon mari... sans quoi je serais venue lui tenir compagnie.
«—Oh! madame! à la campagne on ne se tient pas compagnie. Je vous prie de vouloir bien agir ici comme si je n'y étais pas: c'est le seul moyen de m'y garder long-temps.—Alors, monsieur, on s'en souviendra.—D'abord j'ai le bonheur de ne m'ennuyer jamais, même lorsque je suis seul...—Vous êtes bien heureux, monsieur; moi, j'avoue que je m'ennuie souvent.»
En disant cet mots, madame de Noirmont pousse un léger soupir. «Parbleu! je conçois bien que tu t'ennuies, dit Armand. Depuis près de cinq ans que tu es mariée, tu restes au fond d'une province... Tu habites à Mortagne,... dans le Perche. Une femme jeune et gentille comme toi, enterrée dans le Perche! est-ce que cela a le sens commun?... On dit à son mari: Je veux vivre à Paris, parce que ce n'est que là qu'on peut trouver à employer son temps.
»—Je t'assure, Armand, que je n'ai aucun désir d'habiter Paris... Ce monde, ces bals, tous ces plaisirs dont tu es si fou, ne me tentent point. Si je m'ennuie quelquefois,... c'est que... je suis souvent seule... Mon mari aime tant la chasse!... Ou bien, il faut voir des gens insipides, faire conversation avec des personnes qui parlent pour ne rien dire... Oh! alors, je suis comme vous, monsieur, j'aimerais mieux être seule... Mais je ne m'ennuierai plus, si mon mari se décide à acheter cette maison..... Je me plais tant ici!... ah! je serai bien contente d'y rester.
»—Il faudra bien que ton mari se décide... si non, je vendrai cette propriété à un autre, car j'ai absolument besoin d'argent.—Oh! Armand, que dis-tu là!..... vendre cette maison à des étrangers?... Nous ne pourrions plus nous promener dans ces jardins.... ah! ne fais pas cela....—Alors, que ton mari me l'achète et surtout me la paie comptant.... M. de Noirmont me dit: «Nous verrons... nous nous arrangerons...» ce n'est pas cela qu'il me faut!—Mon Dieu, Armand, avez-vous peur que M. de Noirmont manque jamais à ce qu'il vous promettra?...—Non, ma sœur; je sais très-bien que ton mari est un parfait honnête homme!... Mais tu ne me comprends pas: s'il me donne aujourd'hui une partie de la somme que je veux... et que dans un mois... six semaines, je veuille avoir le reste, il me dira: «Armand! que faites-vous donc de votre argent?... comment, vous avez déjà dépensé ce que vous avez reçu de moi?...» et puis des avis, des sermons!.... voilà ce que je ne veux point.... Je n'aime pas les conseils... je suis mon maître maintenant, je désire faire ce qui me plaît sans avoir de compte à rendre à personne.»
Ernestine secoue la tête avec tristesse en répondant à son frère: «Je désire que vous ne vous repentiez jamais d'avoir dédaigné les conseils de mon mari.»
Pendant cette conversation, Victor avait conduit le frère et la sœur tout près du kiosque; il s'assied sur un tertre ombragé par des ébéniers, en disant: «Ces jardins sont charmants... Je conçois, madame, que vous vous plaisiez dans cette demeure...
»—N'est-ce pas, monsieur,» dit Ernestine en s'asseyant près de Victor; «mais vous le concevrez encore mieux en sachant que c'est ici que je suis née, que j'ai passé ces premières années de la vie qui ne laissent dans notre ame que de doux souvenirs!...
»—Je le savais, madame; Armand m'a parlé d'une belle-mère qui vous aimait beaucoup.....—Ah! monsieur, qu'elle était bonne,... aimable... et belle;... elle avait à peine trente ans lorsqu'elle mourut... N'est-ce pas, Armand, que nous l'aimions bien aussi?...—Oui,.... oui....—Et cette jeune fille qu'elle avait recueillie, Madeleine... Ah! ma pauvre Madeleine, que j'aimais tant!... qu'est-elle devenue?... J'aurais eu un si grand plaisir à revoir, à embrasser la compagne de mon enfance!...»
Ici on entr'ouvre doucement la porte du kiosque; Madeleine a passé la tête, ses yeux sont brillans de bonheur; elle veut sortir de sa cachette, mais Victor lui fait signe d'attendre encore.
«Armand,» reprend madame de Noirmont, «tu ne t'es jamais informé de ce qu'était devenue Madeleine?—Et à qui diable voulais-tu que je m'en informasse? Ce n'est pas à Paris, je pense, qu'on m'aurait donné de ses nouvelles...—Mais depuis que tu es ici.—Ah! ma foi,... je suis si préoccupé de mes affaires:... d'ailleurs, je crois qu'on m'a dit qu'elle avait quitté ce pays.
»—Eh bien moi, madame, qui ne suis dans ce pays que depuis bien peu de temps, je puis vous donner des nouvelles de la personne dont vous parlez...—Se pourrait-il, monsieur, vous sauriez?...—Je sais tout ce qui concerne cette jeune orpheline. Je vous ai dit que, avant-hier au soir, nous avions été obligés, moi et mon ami, de nous arrêter et de coucher dans un cabaret au milieu du bois... à une demi-lieue d'ici... Là était une jeune fille que ces paysans avaient recueillie depuis quelques années. En apprenant que je venais chez vous, elle parut éprouver la plus vive émotion... car elle brûlait aussi du désir de revoir ceux qui autrefois l'avaient traitée comme une sœur...
»—Ah! monsieur!... et vous ne l'avez pas amenée avec vous?...»
Ernestine n'a pas achevé ces mots que Madeleine, qui depuis quelques instants ne pouvait plus se contenir, s'échappe du kiosque, accourt vers le banc et se jette dans les bras de madame de Noirmont en s'écriant: «Me voilà... j'étais là... ah! que je suis heureuse?..... je vous embrasse enfin!.....»
Ernestine serre Madeleine dans ses bras; leurs yeux sont pleins de larmes; pendant quelques minutes elles ne peuvent parler.
«Eh bien, et moi, Madeleine,» dit Armand en ouvrant ses bras à la jeune fille. Celle-ci quitte Ernestine et va pour sauter au cou du marquis... mais tout-à-coup elle s'arrête en murmurant avec timidité...
«Ah!... mais... c'est que vous êtes bien grandi!...—Et qu'est-ce que cela fait, Madeleine? je n'en suis pas moins Armand, ton camarade de jeux...—Ah!... oui... je vous reconnais.»
Et Madeleine, surmontant sa timidité, se jette dans les bras du marquis; bientôt les questions se succèdent avec rapidité. Quand on revoit quelqu'un que l'on aime, on voudrait en un moment savoir tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a pensé depuis qu'on en a été séparé.
Madeleine a conté, en peu de mots, son histoire; Ernestine s'écrie: «Pauvre petite!... recueillie par pitié!... Mais il fallait donc m'écrire!—J'ignorais où vous étiez...—Désormais, tu ne me quitteras plus, tu resteras ici avec moi... Tu le veux bien, n'est-ce pas, Madeleine?»
Celle-ci ne répond qu'en se jetant de nouveau dans les bras de madame de Noirmont, puis elle se tourne vers Victor en lui disant: «Monsieur, c'est à vous que je dois mon bonheur;... je ne l'oublierai jamais!—Vous voyez bien qu'il ne s'agissait que de vous présenter.—Mais sans vous je n'aurais pas osé.»
Ernestine remercie aussi Victor de lui avoir rendu une compagne près de laquelle elle espère ne plus connaître l'ennui. Il est tout de suite décidé que Madeleine restera à Bréville. La jeune fille ne demande pas mieux, mais il faut cependant qu'elle aille prévenir la famille Grandpierre.
«Nous irons avec toi, dit Ernestine; je veux remercier ceux qui ont pris soin de ma petite Madeleine... J'espère voir aussi ce Jacques... qui t'a témoigné tant d'intérêt... Jacques... Il me semble que je me rappelle ce nom;... il venait quelquefois ici du temps de notre bonne mère, n'est-ce-pas?—Oui, oui, dit Armand; il venait travailler au jardin, ou bien il faisait des commissions... Il avait une figure originale,... un air goguenard... Je ne l'aimais pas trop, moi!... mais puisqu'il s'est si bien conduit avec Madeleine, je l'en récompenserai.—Oh! je suis bien sûre que Jacques ne voudra rien;... il est fier, quoique pauvre... Il lui suffira de savoir que je suis encore aimée de vous.»
Ernestine fait déjà avec Madeleine des projets pour l'avenir; Victor jouit du bonheur qu'il a fait naître; Armand lui-même semble moins ennuyé, moins préoccupé de Paris, et la petite société ne songe pas au temps qui s'écoule, lorsque la voix de Dufour se fait entendre.
«Je présente mes salutations à la société,» dit l'artiste en s'avançant, «et j'ai l'honneur de la prévenir que le déjeuner est servi depuis très-long-temps... C'est la grosse Nanette qui m'a dit cela...
»—C'est vrai! nous ne pensions plus au déjeûner!... dit Ernestine. Ah! pardonnez-nous, messieurs; mais depuis long-temps je n'avais été si heureuse!...—Eh! mais... c'est mademoiselle Madeleine, s'écrie Dufour, la jeune fille de la maison du bois!.... Je vois que Victor a fait sa commission.—Oh! oui, monsieur, dit Madeleine; votre ami est bien bon!—Il est toujours très-bon pour les jeunes filles;... mais cette fois il a plus de mérite, parce que vous n'êtes pas...»
Dufour s'arrête, se mord les lèvres; il s'aperçoit qu'il allait dire une sottise. Il tousse et reprend: «Parce que vous n'êtes pas... comme les jeunes filles de Paris...»
On ne fait pas attention a cette jolie chute de phrase; Ernestine a pris le bras de Madeleine, elle l'entraîne.
On fait peu d'honneur au déjeuner; les grands plaisirs comme les grandes peines font tort à l'appétit; on se hâte de terminer ce repas, afin de se rendre chez Grandpierre, et d'être de retour de bonne heure. Dufour, seul, trouve que le déjeûner se termine trop vite, mais il n'ose refuser d'accompagner la société dans la promenade projetée.
On part. Ernestine ne quitte pas Madeleine; Victor voit avec plaisir que madame de Noirmont ne rougit point de donner le bras à une jeune fille dont le costume est presque celui d'une paysanne. Il pense que son mari n'en ferait pas autant, et craint qu'il ne fasse pas à Madeleine un aussi bon accueil que sa femme.
On arrive à la demeure de Grandpierre.
«C'est là!» dit Madeleine à madame de Noirmont, en lui montrant la maison qui lui a long-temps servi d'asile.—«Là?...» dit Ernestine avec une expression de tristesse. «Pauvre enfant! moi, j'étais riche... je ne manquais de rien, et tu souffrais mille privations peut-être!—Je ne souffrais que de ne plus vous voir...»
On entre dans le cabaret, où, heureusement pour la société, il ne se trouve alors aucun buveur. La famille Grandpierre se confond en politesses, ne sachant comment recevoir une si belle société. Ernestine leur apprend le sujet de sa visite.
«Nous vous enlevons Madeleine,» dit-elle aux paysans; «elle vient, ainsi que nous, vous remercier de tout ce que vous avez fait pour elle, mais elle a retrouvé ses amis d'enfance. Ceux que madame de Bréville nommait ses enfants étaient loin de se douter que leur jeune compagne habitait dans ce bois. J'espère remplir les intentions de celle que j'aimais comme ma mère, en ne me séparant plus de Madeleine.»
Grandpierre félicite la jeune fille sur le changement qui arrive dans sa situation, il l'embrasse tendrement en lui disant: «Ça me fait de la peine de te perdre, mon enfant, et pourtant j'en suis bien aise pour toi; car, comme disait Jacques, tu n'étais pas à ta place chez nous... Cette éducation que tu avais reçue jusqu'à onze ans,... il t'en restait toujours queuque chose, et ça me gênait pour te demander du vin.
»—Oui, oui, dit la vieille Jacqueline, Madeleine sera mieux ailleurs que chez nous... Elle ne répondait jamais quand je la grondais... et cela me causait de l'humeur... j'aime qu'on me réponde, moi;... ça me donne occasion de crier.»
Le grand Babolein ne dit rien. Aux premiers mots prononcés par madame de Noirmont, il a été s'asseoir dans un coin en tournant le dos à la société; mais quand Madeleine s'approche pour lui dire adieu, il se met à pleurer comme un veau en se cognant la tête contre le mur.
«Consolez-vous, Babolein, dit Madeleine; vous êtes trop bon de pleurer mon départ; je ne vais pas loin, et je vous verrai encore quelquefois.
»—Oh! ce n'est pas la peine, mamzelle,» répond le grand garçon en sanglotant; «puisque vous nous quittez, il vaut autant ne pas revenir; mais je sais bien que je ne me consolerai pas!...»
Pour mettre trève à l'attendrissement qui semble gagner la famille, Dufour s'empresse de crier: «Eh bien! madame Grandpierre, quelques-uns de vos amis ont-ils vu votre portrait?... on a dû être content?
»—Ah! oui! dit Grandpierre, ceux qui l'ont vu ont trouvé ça joliment tourné; mais ils ont tous pris le portrait de ma femme pour celui de M. le curé.
»—Prodiguez donc votre talent pour des rustres! dit Dufour à demi-voix, c'est jeter des perles à... des ânes!
»—Nous vous enverrons vos effets par Jacques,» dit la femme de Grandpierre, qui, impatientée de la douleur de son fils, semble avoir hâte de voir Madeleine s'éloigner. La compagnie n'a pas envie de prolonger son séjour dans le cabaret. On dit adieu aux paysans, et l'on revient chez le jeune marquis.
De retour à Bréville, madame de Noirmont emmène Madeleine dans son appartement; mais, avant l'heure de dîner, elle descend avec la jeune fille: celle-ci a changé de costume; ce n'est plus une petite villageoise: elle a une robe blanche bien simple qu'elle porte avec grâce, et sous laquelle elle semble timide, mais non pas gauche et empruntée.
«Madeleine ne voulait point quitter ses anciens habits,» dit madame de Noirmont à son frère; «elle prétendait être ici pour me servir. Certainement, je ne le veux pas... Celle que maman chérissait ne sera point ma domestique. Elle travaillera avec moi, m'aidera dans le soin de ma maison, mais je ne la regarderai jamais comme une femme-de-chambre.—Tu as raison, ma sœur, dit Armand. Quant à moi, j'aime Madeleine comme si j'étais son frère..»
En disant ces mots, le jeune marquis embrasse Madeleine en lui prenant la tête à deux mains. Dufour sourit, tousse et pousse le pied de Victor, qui ne comprend rien à ces signes.
Un grand bruit de voix, de chiens et d'armes, annonce le retour des chasseurs. Messieurs de Noirmont et Saint-Elme entrent avec M. Pomard, qui est aussi en chasseur, et dont la casquette, probablement pour ménager sa coiffure, est aussi haute qu'un casque de dragon.
«Voici le vainqueur!» s'écrie Saint-Elme en montrant M. de Noirmont. «Honneur à lui!... il a tué deux pièces de plus que moi... et cependant j'avais fait un assez beau carnage..... Voyez, mesdames...»
Saint-Elme montre sa chasse. Le mari d'Ernestine s'essuie le front d'un air satisfait en disant: «Oui, vous tirez bien, mais je vous ai vaincu...—Comment! M. Pomard était avec vous?» dit Armand.
«—J'ai vu passer ces messieurs; je venais justement de nettoyer mon fusil à deux coups; j'ai couru après eux, et je les ai rejoints..... J'aime beaucoup la chasse!...
»—Et où est le gibier que vous avez tué?
»—Oh! quant à cela,» dit Saint-Elme en riant, «M. Pomard serait fort embarrassé de vous le montrer; cependant je lui ai renvoyé plus de dix lièvres... que, par complaisance, je traquais de son côté;... mais M. Pomard les laisse tranquillement passer entre ses jambes!
»—Ah!... oui... les lièvres... C'est qu'alors je pensais... à une perdrix que je venais de voir.
»—Vous en avez manqué deux superbes à dix pas...—C'est vrai..... mais en les tirant je pensais... à autre chose.—Et il paraît que votre fusil pensait comme vous!»
L'attention de ces messieurs se porte bientôt sur Madeleine, qui s'était retirée dans un coin du salon à l'arrivée des chasseurs et n'avait pas encore été aperçue. Saint-Elme questionne Armand, M. Pomard s'adresse à Dufour, et M. de Noirmont à sa femme.
«C'est mon ancienne compagne, dit Ernestine, cette jeune personne dont je t'ai parlé plusieurs fois.
»—Je ne me le rappelle pas,» répond M. de Noirmont d'un ton froid. Sa femme l'emmène dans le jardin, où elle lui apprend tout ce qui concerne Madeleine et ce qu'elle compte faire pour elle.
Aux premiers mots que lui a dit Armand, Saint-Elme a regardé la jeune fille d'un air protecteur assez impertinent, et, sans attendre que son ami ait fini, il l'interrompt en disant: «Bon... bon... je comprends... Une orpheline que l'on protège... c'est superbe!... c'est romantique!... mais les protégées devraient toujours être jolies, afin d'avoir les moyens de s'acquitter... Je t'engage, mon cher Armand, à laisser ce fardeau sur les bras de ta sœur... Que diable veux-tu faire d'une fille qui n'est pas jolie?...
»—Une amie, répond Armand.—Oh! oh! mon cher, il n'y a point d'amitié entre jeunes gens de sexe différent.—Saint-Elme, tu as une manière de voir...—Qui est juste... J'ai de l'expérience!... Crois-moi, au lieu de protéger des filles de campagne qui ne peuvent te procurer aucune distraction, vends bien vite cette maison et retournons à Paris, où mille beautés nous attendent.... Est-ce que le beau-frère ne veut pas en finir!...—Il dit qu'il n'a pas tous les fonds encore;... il m'offre un à compte...—Fi donc!... et il faudrait revenir à chaque instant en Picardie pour avoir de l'argent... Quant à moi, mon cher Armand, il faut que je t'aime terriblement pour m'enterrer ici devant des visages insignifiants... et le loto de madame Montrésor.—Aussi, mon cher Saint-Elme, je t'en sais un gré...—C'est très-bien; mais presse le beau-frère, j'ai la bonté de dissimuler un peu de mes avantages pour le faire briller... je le laisse gagner au billard,... être vainqueur à la chasse... J'espère que je suis aimable!... mais qu'il le soit donc avec toi.... Combien lui demandes-tu de cette propriété?...—Soixante mille francs.—C'est pour rien.—Aussi, consent-il à me les donner; mais il m'offre de m'en payer la rente.—Il est fou!... Donne plutôt pour quelques mille francs de moins et comptant... Nous regagnerons cela à Paris au trente-et-un.»
Une autre conversation avait lieu un peu plus loin. M. Pomard disait à Dufour: «C'est donc une demoiselle qui n'est pas du pays?... je ne l'ai pas encore vue dans nos sociétés.—Elle est bien du pays,... mais elle n'allait pas dans le monde,» répond le peintre. «C'est tout une histoire à vous conter... Une orpheline que la marquise de Bréville protégeait,... mais qui, à sa mort, a été fort heureuse d'être recueillie par des paysans... M'écoutez-vous, monsieur Pomard?... Oui, monsieur;... continuez...—C'est que vous regardiez si attentivement à cette croisée...—Je pensais... à ce que vous me faites l'honneur de me raconter... C'est une orpheline... De qui est-elle orpheline?—Mais de son père et de sa mère, probablement.—Mais, quel était son père?... quelle était sa mère?—Je n'en sais pas plus que vous... D'après ce que j'ai entendu dire, elle ne les a jamais connus.—Ah! c'est fort singulier!... Elle n'a ni père ni mère?...»
Et M. Pomard se met à fixer un bouton de l'habit de Dufour, et celui-ci lui dit au bout d'un moment: «A-t-on déjà fait votre portrait, M. Pomard?—Trois fois, monsieur.—Ils doivent être bien ressemblants, car vous posez comme une statue.»
Celle qui était le sujet de toutes les conversations s'était assise dans l'embrasure d'une croisée. Victor va se placer près d'elle et lui tient compagnie. Madeleine, qui n'ose regarder des personnes qu'elle ne connaît pas et dont les yeux expriment plutôt la curiosité que l'intérêt, lève avec plaisir les siens sur Victor, en qui elle voit déjà un ami.
La conversation de monsieur et madame de Noirmont a été longue; ils reviennent enfin du jardin. Victor remarque que la jeune femme a les yeux rouges, et le mari l'air de mauvaise humeur; il craint d'en devenir la cause.
Au dîner, Ernestine a fait placer Madeleine à côté d'elle, ce qui semble encore déplaire beaucoup à M. de Noirmont, qui n'adresse pas un mot à la jeune fille. Mais Victor, qui est assis près d'elle, laisse les hommes causer de chasse ou de politique; il préfère s'entretenir avec Madeleine, ce dont celle-ci et Ernestine lui savent beaucoup de gré.
Le soir, madame Montrésor vient avec son époux. En apercevant dans le salon une jeune personne qu'elle ne connaît pas, elle fait un bond en arrière, et regarde Chéri, pour examiner si la vue de l'étrangère ne lui cause pas d'émotion. Chéri paraît fort tranquille: et en s'approchant de Madeleine, madame Montrésor se tranquillise aussi; elle daigne sourire à celle qu'Ernestine lui présente.
Pour varier les plaisirs de la soirée, Saint-Elme propose une bouillotte: M. de Noirmont, Armand, M. Pomard et madame Montrésor acceptent cette partie. Dufour n'aime pas la bouillotte; il prétend que c'est un jeu ennuyeux que celui où on ne peut s'en aller que lorsqu'on perd: il se met à l'écarté avec M. Montrésor.
Ernestine est enchantée de pouvoir causer librement avec Madeleine. L'orpheline, qui a remarqué l'air froid de M. de Noirmont, dit à son amie:
«Vous voulez que je reste avec vous, madame, que je ne vous quitte plus.... cela me rendrait bien heureuse!... mais si ma présence ici ne plaisait pas... à monsieur votre mari... s'il trouvait mauvais que vous me gardiez... Ah! je ne veux jamais être cause que vous ayez la moindre querelle!... Laissez-moi vous quitter, madame; je retournerai... non pas chez Grandpierre, mais avec Jacques; je ne serai plus malheureuse, puisque je saurai que vous m'aimez toujours, que vous pensez à moi, et je viendrai vous voir.... quand M. de Noirmont le permettra.
»Non, Madeleine, tu ne me quitteras plus, dit Ernestine; tu juges mal mon mari, il n'est pas méchant, et quand il te connaîtra mieux, il te traitera aussi avec amitié.—Du moins, permettez-moi de rester dans ma chambre lorsqu'il y aura du monde ici.... ma place n'est-pas dans un salon.—Oublies-tu, Madeleine, que ma mère ne mettait pas de différence entre nous? Pourquoi donc aussi ne m'appeler quemadame?.... ne suis-je plus Ernestine, ta bonne amie d'autrefois?—Oh! je vous aime toujours autant.... mais je ne puis plus, je ne dois plus vous appeler Ernestine.... Je sens bien que cela ne plairait pas à tout le monde; quand je vous nommais ainsi, j'étais un enfant.—Madeleine, je veux que tu te laisses guider par moi désormais... je t'assure que tu portes très-bien cette robe, et que tu te tiens fort bien dans un salon.—C'est égal, madame; j'aimerais mieux n'y être qu'avec vous.... et avec ce monsieur.... Victor. C'est Victor qu'il s'appelle? n'est-ce pas, celui qui a eu la bonté de vous parler de moi!—Oui, c'est M. Victor Dalmer.—Je n'oublierai jamais ce qu'il a fait pour moi... Avec lui, je ne sais comment cela se fait, je me sens moins embarrassée... Il a l'air si doux... il vous met tout de suite à l'aise... C'est l'ami de M. le marquis?—C'est un de ses amis... car mon frère en a beaucoup à Paris.... Je ne connais ce monsieur que depuis hier... Je craignais, avant son arrivée, qu'il ne ressemblât.... à d'autres amis de mon frère... que je n'aime-pas; mais, grâce au ciel, il n'en est rien; c'est la première personne que mon frère me présente et dont je trouve la société agréable.—Il restera long-temps ici?...—Je n'en sais rien.... tant qu'il s'y plaira! Mais viens, je vais t'installer dans la chambre que j'ai fait préparer pour toi.»
Pendant que Saint-Elme, qui n'est pas aussi complaisant au jeu qu'à la chasse, fait à chaque instant sonVatoutet gagne l'argent de M. de Noirmont, Dufour est battu à l'écarté par M. Montrésor, qui est à sa douzième passe. A chaque instant on entend le peintre s'écrier: «Vous avez quatre points.... déjà.... c'est drôle! je croyais que vous n'en aviez que trois.... D'où donc aviez-vous quatre points?—Ah! ne voulez-vous pas que je me rappelle chaque coup?... Puisqu'ils sont marqués, c'est que je les ai apparemment.—Enfin, c'est égal... Allons, encore le roi... voilà six fois de suite que vous tournez le roi! Encore perdu!... j'en ai assez... je perds douze francs... C'est fini, je ne jouerai plus à l'écarté!
»—Ni moi à la bouillotte,» dit M. Pomard en se levant: «voilà trois caves de perdues!...
»—Parbleu! M. Pomard, comment voulez-vous gagner à la bouillotte?» dit Saint-Elme en riant; «vous passez continuellement... Je crois qu'en regardant vos cartes vous pensez à... autre chose.
»—J'aime mieux le loto, dit Dufour; c'est un jeu sage.... l'on ne se monte pas la tête....
»—Vous aimez le loto, monsieur?» dit madame Montrésor en adressant un doux sourire au peintre; «j'espère que vous voudrez bien le venir faire quelquefois chez nous... ainsi que M. Dalmer. J'ai un loto tout neuf et des petits jetons en verre; c'est fort gentil... N'est-ce pas, Chéri, que mon loto est aussi joli que celui de madame Bonnifoux, qui fait tant d'embarras avec le sien!... Réponds donc. Qu'est-ce que tu as donc, Chéri? tu ne dis rien... ce soir; est-ce que tu es malade?... à quoi penses-tu?...—Moi.... je ne pense pas... je compte ce que j'ai gagné...—Oh! parbleu, vous m'avez gagné douze francs, dit Dufour; douze parties à vingt sous... Je n'ai jamais joué si cher!...
»—Il faut nous retirer, Chéri; il est tard: avant d'être à la maison il y a un endroit sombre qu'il faut traverser... et je ne suis jamais rassurée en passant là...
»—Moi, madame, j'aimerais beaucoup à traverser avec vous un endroit sombre, dit Saint-Elme d'un air moitié galant, moitié goguenard, mais que madame Montrésor prend du bon côté.
»—Voulez-vous que l'on vous escorte, madame? dit Armand.
»—Oh! ce n'est pas la peine; nous avons avec nous M. Pomard; il nous met à notre porte.
»—Et j'ai mon fusil à deux coups,» dit Pomard en portant arme comme à l'exercice.
«—Ne comptez pas trop sur le fusil de M. Pomard, reprend Saint-Elme; comme il est fort distrait, il est homme à viser la lune pendant que vous crieriez au voleur!»
M. Pomard paraît piqué de cette plaisanterie; il enfonce son énorme casquette jusque sur ses yeux, et répond au petit-maître d'un ton fort sec: «Monsieur, si je vous visais, je n'aurais pas de distraction.—Alors je me transformerais en lièvre, monsieur Pomard.—C'est peut-être votre habitude, monsieur.»
Saint-Elme fait une demi-pirouette sur le côté, tandis que Dufour dit tout bas à Victor: «M. Pomard n'est pas si bête qu'il en a l'air!»
La société se retire. Dufour suit Victor en maudissant l'écarté et en répétant: «Perdre douze francs!... dans une soirée à la campagne... ça n'a pas le sens commun... Mais aussi ce M. Montrésor a un bonheur insolent!—S'il a du bonheur, il a bien de la patience; je t'aurais jeté les cartes au nez, moi, quand tu disais: Ah! vous avez trois points!... et comment les avez vous faits!...—C'est ça, il faut perdre et ne rien dire.—Il ne faut pas avoir l'air de croire que l'on vous triche... J'espère que tu ne suspectes pas l'honnêteté de ce monsieur...—Non, certainement... mais...—Mais, si tu avais joué avec Saint-Elme, tu aurais pensé qu'il filait les cartes...—C'est possible.—Ainsi quelqu'un d'honnête doit craindre d'avoir une veine à l'écarté en jouant avec des gens méfiants comme toi!...—Laissons cela. Voilà la petite Madeleine établie ici, et j'en suis bien aise pour elle... Pourtant je prévois ce qui va arriver.—Qu'est-ce qui va arriver?—Tu n'as donc pas deviné?—Non; je ne suis pas si malin que toi.—Cette jeune fille est amoureuse d'Armand de Bréville, son ami d'enfance; c'est cet amour-là qui lui donnait un si grand désir de revenir ici; et, à présent, pour peu qu'Armand l'aime par souvenir, la petite succombera...et cætera,et cætera.—Elles sont jolies tes conjectures! Cette jeune fille était amoureuse d'Armand qu'elle a quitté à onze ans... y penses-tu?—Eh! eh!... à onze ans... un petit camarade avec qui on est sans cesse... ça s'est vu;... il y a des petites filles si précoces... J'ai eu une cousine qui est morte de jalousie à trois ans; et de qui était-elle jalouse? d'un chat que l'on caressait plus qu'elle.—Dufour, je crois que tu te trompes. Il est possible que maintenant Madeleine devienne éprise d'Armand... et ce ne serait pas fort heureux pour elle... Mais qu'elle l'ait aimé jadis autrement que d'amitié... allons donc!... c'étaient des enfants.—Justement. Rappelle-toi la chanson: L'Amour est unenfanttrompeur.»
Comment cela commence.
Plusieurs jours se sont écoulés depuis que Madeleine habite de nouveau la maison où fut élevée son enfance. M. de Noirmont traite la jeune fille avec moins de froideur, et, sans lui témoigner précisément de l'amitié, ne montre plus de mécontentement de la voir établie près de sa femme. Mais aussi, sans avoir cette basse flatterie, cette complaisance servile que tant de gens emploient pour se faire bien venir des personnes dont ils ont besoin, Madeleine sait être utile, agréable, et trouve moyen de se faire aimer chacun. Bonne avec tout le monde, d'une douceur qui charme, d'une humeur toujours égale, Madeleine a reçu de la nature un sentiment des convenances, qui lui tient lieu de ce qui manque à son éducation. Ne voulant pas descendre au salon lorsqu'il y a beaucoup de monde, quand elle y est, Madeleine se place modestement à l'écart; il faut que l'amitié aille l'y chercher; et pourtant, quoique timide, elle n'est point empruntée et gauche pour répondre lorsqu'on cause avec elle. Mais, poussant la discrétion à l'excès, elle n'oserait s'approcher même d'Ernestine, lorsque celle-ci parle avec quelqu'un. Enfin, contente d'être près de ceux qu'elle aime, Madeleine s'occupe toujours d'eux et jamais d'elle. Les hommes la laissent se tenir à l'écart, parce qu'elle n'est pas jolie; mais aussi les femmes font son éloge.
Victor commence à se plaire à Bréville; il s'est habitué aux manières prétentieuses de M. de Noirmont, qui, de son côté, paraît enfin s'apercevoir que, sans être chasseur, on peut avoir quelque mérite. D'ailleurs Victor sait jouer aux échecs, et cela procure un grand plaisir au beau-frère d'Armand. Les petites scènes que madame Montrésor fait à son époux, les distractions de M. Pomard, la gaîté de sa sœur, la présence de Madeleine, tout est devenu plaisir pour le jeune homme. La campagne même lui semble plus belle. Enfin, si les premières journées passées chez Armand lui ont paru longues, maintenant elles lui semblent trop courtes. Ce changement peut-il s'opérer sans cause? Peut-être Victor cède-t-il à ce qu'il éprouve sans le rechercher encore? Il y a des sentiments qui naissent dans notre ame comme à notre insu, et nous sommes tout étonnés qu'ils nous maîtrisent déjà lorsque nous n'avons pas remarqué leur commencement.
Depuis que Victor a ramené Madeleine dans les bras d'Ernestine, une douce intimité s'est établie entre lui et la sœur d'Armand; il a cessé d'être, aux yeux de madame de Noirmont, une simple connaissance de son frère. Ernestine n'a plus, avec Victor, ce ton froidement poli que l'on conserve long-temps, et quelquefois toujours, avec quelqu'un qui n'est qu'une connaissance. De son côté, Victor trouve madame de Noirmont beaucoup plus aimable qu'il ne l'avait cru d'abord. L'un et l'autre ne se sont cependant rien dit de plus direct qu'auparavant; mais il n'y a pas besoin de se faire de compliments pour savoir que l'on se convient, cela se lit dans les yeux, qui sont ordinairement plus francs que la bouche.
Pendant que M. de Noirmont chasse avec Saint-Elme, qu'Armand dort et que Dufour dessine, Victor va se promener avec Ernestine et Madeleine. Sitôt après le déjeûner, on se met en route. On sort sans but déterminé, sans savoir quelquefois où conduira le chemin que l'on prend; mais quand les gens sont bien ensemble, l'ennui ne les atteint nulle part. Courant dans les prairies, s'enfonçant dans les bois, ou descendant doucement une montagne rocailleuse, les trois promeneurs sont toujours d'une humeur charmante, jamais l'un d'eux ne se plaint de la fatigue, et ne témoigne l'envie de rentrer. C'est à regret que l'on retourne au logis; mais en y rentrant on se dit: «Nous tâcherons d'aller plus loin demain.»
Ces trois personnes éprouvent un charme secret à être ensemble et rien qu'ensemble, car la promenade a bien moins d'attraits pour elles lorsqu'un voisin ou une voisine les accompagne; alors on rentre plus tôt, on se fatigue plus vite. Cependant, dans ces longues promenades, la conversation ne roule que sur les sites que l'on voit, sur les lieux que l'on parcourt. Jamais rien ne s'y dit qui puisse donner à penser que l'esprit soit occupé d'autre chose; mais à défaut de l'esprit, le cœur parle quelquefois. Lorsqu'après avoir marché quelque temps séparés, Victor offre son bras à Ernestine et à Madeleine, il éprouve une douce sensation à sentir sous son bras celui de madame de Noirmont, il le serre d'abord légèrement, puis tendrement contre le sien. Cette action fait battre son cœur plus vite et baisser les yeux à celle qui cause son émotion.
Victor comprend pourquoi maintenant le séjour de la campagne lui semble plus agréable. Madame de Noirmont lui plaît; il ne se dit pas encore qu'il en est amoureux, mais il se répète souvent: «J'aimerais bien cette femme-là!» et à force de se dire: «J'aimerais bien!» on aime déjà beaucoup.
«Mais à quoi me servirait de l'aimer, se dit encore Victor; Ernestine est une femme trop pénétrée de ses devoirs!... je n'en serais jamais plus avancé. Je crois bien que je ne lui déplais pas;... mais de là à être aimé il y a loin... Je serais bien heureux si elle m'aimait!... il me semble que cela me suffirait... Ce que j'éprouve pour elle n'est plus comme tous ces amours que j'ai ressentis,... et je crois qu'il est plus doux d'aimer que de ne faire que désirer.»
De son côté, Ernestine éprouvait un changement dont elle ne se rendait pas compte. A ses yeux tout prenait un autre aspect; charmée de ne plus connaître l'ennui, il lui semblait jouir d'une nouvelle existence, dans laquelle les journées, jadis si longues, s'écoulaient avec une étonnante rapidité. Occupée d'un sentiment où elle ne voyait pas encore de mal, mais où elle était étonnée de trouver tant de douceur, elle se demandait quelquefois ce qu'elle avait,... ce qui lui était arrivé pour n'être plus la même. Ernestine n'avait pas jusqu'alors connu l'amour: mariée à dix-huit ans par des arrangements de tuteurs, elle n'avait vu M. de Noirmont que deux fois lorsqu'il devint son époux, et M. de Noirmont n'était pas de ces hommes à inspirer sur-le-champ une passion; d'ailleurs il ne s'inquiétait nullement de faire naître un tendre sentiment dans le cœur de celle qu'il prenait pour femme. Satisfait de savoir qu'elle était bien née, bien élevée, M. de Noirmont n'avait jamais pensé qu'il pût manquer la moindre chose à son bonheur et à celui de son épouse. Il y a, en effet, des femmes qu'un mariage de convenance peut rendre heureuses, et dont le cœur ne conçoit pas un amour qui cause des tourments. Heureux les maris qui ont de telles femmes! plus heureux ceux qui en ont de sensibles, et qui ont su captiver toutes leurs affections.
Ernestine est loin de penser qu'elle aime M. Dalmer; elle éprouve du plaisir dans sa société, mais elle trouve cela naturel, parce que Victor est aimable, sans avoir ce jargon fatigant d'un petit-maître, ni l'air suffisant de quelqu'un qui se croit sûr de plaire. Ernestine ne voit donc aucun mal à préférer sa compagnie à toute autre: si elle pensait que cela pût devenir dangereux pour elle, elle fuirait Victor; mais une femme qui a toujours été sage, et qui ne croit pas qu'on puisse cesser de l'être, se fie tellement à sa vertu, qu'elle ne voit pas le danger. Cette grande confiance en ses propres forces a perdu plus d'une femme: on se laisse aller au charme qui nous entraîne, on ne cherche pas même à interroger son cœur; quand on le fait, la blessure existe, et il est souvent trop tard pour la guérir!
Mais Madeleine, à qui Victor ne songe nullement à serrer le bras, qu'il ne fixe pas tendrement, dont il n'épie point le moindre regard, est-ce seulement son amitié pour Ernestine, sa reconnaissance pour Victor qui la rendent si contente, si heureuse lorsqu'elle est avec eux? Elle sourit dès qu'elle aperçoit Dalmer, elle rougit en lui prenant le bras. Pauvre Madeleine! elle n'est pas jolie, mais cela suffira-t-il pour l'empêcher d'aimer?
Un mari qui va souvent à la chasse et laisse sa femme en compagnie avec des jeunes gens montre une bien grande confiance à son épouse, sans doute, c'est surtout alors qu'il est beau de ne pas en abuser! mais laisser quelqu'un exposé à la séduction d'un sentiment qu'on ne lui a pas appris à connaître,... c'est maladroit. Il y a des maris qui, par calcul, veulent laisser leur femme ignorante sur beaucoup de choses, se flattant qu'elles auront moins de goût pour ce qui leur procure moins de plaisir; c'est très-mal calculé: il y a d'ailleurs chez les dames un instinct secret qui leur fait deviner quand elles n'en savent pas assez.
Le soir, réunis avec toute la société, Ernestine et Victor sont moins à leur aise... Ils se parlent peu, se regardent à peine; car, devant le monde, ce n'est pas ceux qu'on aime le mieux qu'on regarde le plus.
Lorsque par hasard M. de Noirmont ne va pas à la chasse, Victor, ne pouvant se promener avec Ernestine, ne se soucie plus de courir la campagne. Il passe la journée dans les jardins, tenant un livre qu'il regarde, mais qu'il lit peu. Il va s'asseoir dans les endroits que madame de Noirmont affectionne, espérant qu'elle y viendra, et son attente n'est pas toujours trompée; on ne se dit que quelques mots,... bien indifférents encore;... mais la manière de les dire donne du prix aux moindres paroles. Tout en suivant des yeux Ernestine lorsqu'elle s'éloigne après un court entretien, Victor soupire et répète: «C'est étonnant comme j'aimerais cette femme-là!» puis, en se retournant, il aperçoit Madeleine, que le hasard, sans doute, conduit presque toujours du côté où le jeune homme va lire. Alors Victor va s'asseoir près de la jeune fille, et il passe des heures entières à causer avec elle, parce qu'elle lui parle d'Ernestine.
«Je crois que nous ne nous ennuyons plus ici?» dit un matin Dufour à son ami.—Non, plus j'habite cette campagne et plus je m'y plais.... Dans les premiers jours, cette existence tranquille m'effrayait,.... maintenant elle me charme;... il me semble que je passerais volontiers ma vie ici.—Oh! la vie!.... tu donnes toujours dans les extrêmes!... Moi, je suis content, je fais de bonnes études!... Toi, je ne sais trop ce que tu étudies,.... à moins que.... Tu te promènes souvent avec madame de Noirmont....—Avec cette dame et Madeleine.—Ah! oui!... je sais bien que Madeleine est là... Elle aime beaucoup la promenade, cette dame...—Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'on se promène quand on habite la campagne?...—Rien, certainement; mais son mari aime terriblement la chasse... Est-ce le cerf qu'il chasse?—Dufour, j'espère que tu ne vas pas faire encore de méchantes conjectures; elles seraient fort déplacées.—Oh! ne te fâche pas;... je plaisante, voilà tout.—Il y a des choses sur lesquelles il ne faut pas même plaisanter!...—Je comprends... c'est que c'est sérieux.—Madame de Noirmont est la vertu même, et je ne souffrirai pas que...—Voilà la première fois que je t'entends affirmer pareille chose!... Je ne demande pas mieux!... Au reste, je me plais aussi beaucoup ici... Je laisse le beau Saint-Elme parler, briller, trancher!... et M. de Noirmont répéter qu'il n'a jamais été trompé de sa vie... C'est bien hardi de dire cela!... ces pauvres maris!...—Ah! Dufour, tu es ennuyeux.—Ha ça! qu'est-ce que tu as donc aujourd'hui? je ne t'ai jamais vu si respectueux envers le lien conjugal;... et pourtant je t'approuve,... parce que... enfin j'ai trente-quatre ans, et je ne serais pas trop éloigné de...—Tu penses à te marier?—Mais sans y penser... si je rencontrais un parti convenable... Dis-moi, comment trouves-tu mademoiselle Clara Pomard?—Pas mal,... une bonne figure réjouie!...—Oh! une bonne figure réjouie!... Il semble que tu parles d'un Bacchus!... Elle a le nez très-fin, très-bien fait.—Est-ce que tu veux l'épouser à cause de son nez?—Je ne dis pas encore que je veux l'épouser;.... mais si le parti était sortable.... on pourrait voir... D'abord l'âge serait convenable, elle a vingt-neuf ans; elle me fait l'effet d'une bonne ménagère... Je dis elle me fait l'effet, parce qu'il ne faut pas s'en rapporter à l'air... Tâche donc,.... sans faire semblant de rien,... de t'informer, de savoir ce qu'elle aura de dot... Surtout, pas d'indiscrétion!... Je ne suis pas homme à épouser chat en poche... Quand je me marierai, c'est que je saurai parfaitement à qui j'aurai affaire... Mais chut!... Voilà Armand.»
Le jeune Bréville annonce à ces messieurs qu'une lettre qu'il vient de recevoir, le force à aller passer quelques jours à Paris. «J'espère que vous serez assez aimables pour attendre ici mon retour,» dit Armand.
«Oui certainement, répond Dufour; j'ai encore beaucoup d'études à faire, et Victor me parlait tout à l'heure du plaisir qu'il goûtait ici...
»Mais nous serons peut-être indiscrets en restant encore!» dit Victor en hésitant.
«—Indiscret!.... Ah! vous plaisantez.... D'abord vous êtes ici chez moi, car mon beau-frère ne termine rien! Heureusement j'ai trouvé des fonds ailleurs; mais, je vous le répète, on sera toujours trop heureux de vous posséder. Ma sœur et son mari mourraient d'ennui sans vous;.... du moins, je le crois. Je tâcherai d'être bientôt de retour.
»—Vous nous laissez M. Saint-Elme?—Non; il vient avec moi...—Pourquoi donc l'emmener!—Il n'a pas votre courage; il s'ennuie ici... mais nous reviendrons ensemble.»
Victor se tait et paraît contrarié. Dufour se dit: «Pourquoi diable Dalmer tient-il tant à ce Saint-Elme à présent!»
Au déjeûner, Armand annonce son départ. Ernestine fait un mouvement imperceptible et baisse les yeux. Madeleine, au contraire, regarde avec anxiété Armand et Victor.
«Tranquillisez-vous, mesdames, reprend Armand, je ne vous enlève pas tous vos cavaliers; monsieur Dalmer et monsieur Dufour veulent bien vous tenir compagnie...
»—C'est très-aimable de la part de ces messieurs,» répond Ernestine en ne regardant que Dufour.
Madeleine ne dit rien, mais ses joues se colorent, et elle reprend son air habituel.
«Certainement, dit M. de Noirmont, nous savons beaucoup de gré à ces messieurs de ne pas nous quitter;... mais c'est bien dommage qu'ils ne chassent ni l'un ni l'autre... Et il faut que vous partiez aussi, M. de Saint-Elme.
»—Oh! c'est très-urgent! J'ai à parler au ministre de la guerre pour un de mes cousins qui n'est que capitaine et que je veux avancer... J'ai aussi une audience à demander au ministre de l'intérieur... pour un projet dont je lui ai déjà parlé... confusément, au dernier bal de la cour.»
Ici, Dufour, tout en prenant son café, tousse, et manque de s'étrangler, ce qui interrompt un instant Saint-Elme, qui reprend: «Mais je dépêcherai tout cela, afin de revenir bien vite avec mon ami.
»—Oui, dit Armand, et à mon retour, mon cher de Noirmont, j'espère que vous serez décidé pour cette propriété que je veux donner à si bon compte.
»—C'est justement parce que vous voulez me la vendre si bon marché que j'hésite à l'acheter...—Vous êtes singulier! Si je veux vendre cette terre, ne vaut-il pas mieux que ce soit vous que tout autre qui profitiez de cette occasion?...—Mais, au lieu de vous acheter cette propriété soixante mille francs,... qu'elle vaut largement par son rapport,... sa ferme,... ses terrains...—Eh bien?—Si je vous la faisais vendre quinze ou vingt mille francs de plus?—J'avoue que ce serait fort aimable; et, si cela se peut, j'y consens volontiers.—Cela se pourrait peut-être si vous n'étiez pas si pressé de vendre... d'avoir votre argent. Je me suis trouvé, il y a deux ans environ, avec un monsieur fort riche et fort distingué, le comte de Tergenne.
»—Le comte de Tergenne!....» s'écrie Saint-Elme, en changeant de couleur.
«—Oui, le comte de Tergenne. Est-ce que vous le connaissez?—Attendez donc;... je crois... j'ai cru... Non, non, ce n'est pas cela; je ne le connais pas.... C'est que je connais tant de comtes... de barons!...
»—Tu te rappelles ce monsieur, Ernestine? Il est resté quelque temps à Mortagne; nous l'avons vu plusieurs fois chez le sous-préfet. Je l'engageai à venir me voir, et il me fit ce plaisir.—Oui, mon ami, je m'en souviens. C'est un homme d'un âge mûr, mais qui est fort aimable et nous témoignait beaucoup d'amitié.
»—Ha ça! mon cher beau-frère,» dit Armand avec impatience, «voulez-vous bien me dire quel rapport il y a entre le comte et cette propriété!—Le voici: Ce monsieur, qui avait long-temps habité l'Angleterre, revenait enfin se fixer en France, sa patrie. Il cherchait alors une terre, et désirait surtout trouver quelque chose de ce côté de la Picardie. Je lui dis que mon beau-frère possédait le petit domaine de Bréville, et je me rappelle fort bien que le comte s'écria: Ah! monsieur! s'il voulait le vendre, je lui en donnerais tout ce qu'il voudrait!...
»—Voilà qui est singulier!...—Comme je ne croyais pas alors que vous voudriez jamais vous défaire de ce domaine... qui vous vient de votre père, je ne fis que sourire de la proposition du comte... et cela n'eut pas de suite.—Eh bien! où est-il ce comte?—Oui, où est-il ce comte?» demande Saint-Elme avec une indifférence affectée.«—Il devait aller faire un tour en Suisse, à ce qu'on m'a dit... Bref, il quitta Mortagne; je ne saurais trop vous dire où il est maintenant;.... mais si vous attendiez, peut-être...
»—Oh! la vie est trop courte pour que je veuille attendre!... Votre comte de Tergenne a probablement rencontré d'autres sites qui lui auront plu et où il aura acheté une propriété.—C'est fort probable, dit Saint-Elme.—Ainsi, mon cher Noirmont, vous pourrez prendre la mienne sans scrupule;... c'est ce que vous voudrez bien me dire incessamment. Allons Saint-Elme, à cheval jusqu'à Laon; là nous prendrons la poste pour être plus tôt à Paris.—La poste... j'y compte bien; je ne voyage jamais autrement.»
Armand et Saint-Elme prennent congé et partent. Privé de son compagnon de chasse, M. de Noirmont ne se soucie plus d'aller battre la campagne; il propose à Victor une partie d'échecs. Celui-ci accepte en soupirant et en jetant un regard du côté d'Ernestine, tandis que Madeleine, en passant près de lui, lui dit à l'oreille: «Quel dommage!... Nous n'irons donc plus promener, maintenant!
»—Hélas! répond Victor, ce n'est pas ma faute!...
»—Hum!...» dit Dufour, en apportant sa toile et sa boîte à couleurs, «je comprends à présent pourquoi Victor désirait si vivement que Saint-Elme restât ici.»
Une partie de loto.
M. de Noirmont continue à rester près de sa femme, parce que, malgré son amour pour la chasse, il a moins de plaisir lorsque personne n'est témoin de ses beaux coups. Les promenades avec Ernestine et Madeleine n'ont plus lieu. Victor devient triste; il s'impatiente, se dépite. Tous les matins il dit à Dufour: «Va donc à la chasse avec M. de Noirmont,» et le peintre lui répond: «Vas-y toi-même, je serais désolé de tuer un pauvre lièvre..... même un moineau, ça me ferait de la peine.—Vas-y toujours, tu ne tueras rien.—Bien obligé; ça serait amusant.»
Victor va promener sa mélancolie dans les jardins; dès qu'il aperçoit Madeleine, il court se placer à côté d'elle, et, après lui avoir adressé quelques mots, reste quelquefois long-temps sans parler, ne faisant que pousser de gros soupirs; la jeune fille, qui éprouve un vif battement de cœur lorsque Victor vient s'asseoir auprès d'elle, le regarde à la dérobée et soupire aussi, probablement pour faire comme lui.
Un matin, que le jeune homme semble plus pensif encore qu'à l'ordinaire, Madeleine lui dit: «Est-ce que vous ne vous plaisez plus ici, monsieur Victor?—Pourquoi cela, Madeleine?—C'est que vous n'avez plus l'air si gai... qu'il y a quelques jours.—Je ne m'ennuie pas... mais je suis contrarié... nos promenades étaient si agréables; depuis le départ d'Armand, elles ont cessé.—C'est vrai... mais M. de Bréville reviendra avec M. de Saint-Elme... alors on retournera à la chasse, et ma bonne amie pourra revenir avec nous se promener.—Mais je ne pourrai pas rester toujours ici!....—Pourquoi donc cela?...» dit vivement Madeleine en regardant Victor avec chagrin.
«—Parce que... cela pourrait ennuyer les habitants de cette demeure.—Ah! monsieur! quelle pensée!.... est-ce que vous pouvez ennuyer personne?.... est-ce que tout le monde ne vous aime pas ici?....—Tout le monde... ah! s'il était vrai!...»
Victor soupire de nouveau; Madeleine rougit et n'ose plus rien dire. Enfin le jeune homme prend la main de Madeleine, la serre avec force dans la sienne, et s'éloigne en disant: «Ah! Madeleine... il est un sentiment que vous ne connaissez pas encore!»
La jeune fille reste sur le banc; elle suit Victor des yeux: son air mélancolique, ses soupirs, ce qu'il vient de lui dire, tout se réunit pour troubler le cœur de la pauvre petite. Elle se sent heureuse, satisfaite; elle regagne la maison en répétant les derniers mots de Victor, dont elle croit comprendre le sens, et elle saute, elle danse en traversant le jardin, comme un enfant qui ne sait pas encore cacher sa joie. Madeleine ne sait pas être maîtresse de ses sentiments.
Monsieur et madame Montrésor sont venus en grande cérémonie proposer une partie de loto pour le soir chez eux. Ils doivent avoir M. Pomard, sa sœur et encore d'autres voisins. Comme Armand et Saint-Elme ne sont plus là pour repousser le jeu de loto, on accepte l'invitation; d'ailleurs, à la campagne, c'est quelque chose que de trouver à employer sa soirée.
On part sitôt après le dîner. Victor n'a pas manqué d'offrir son bras à Ernestine; Dufour marche à côté de M. de Noirmont. Madeleine ne les accompagne pas; elle ne veut jamais aller en compagnie, mais elle garde joyeusement la maison. La jeune fille se trouve alors trop heureuse pour que la solitude l'effraie.
Victor n'ose adresser à Ernestine que quelques phrases sans suite, car on pourrait être entendu. Mais il ralentit le pas, afin de se trouver en arrière, et serre avec force le bras qu'il tient sous le sien. Pendant que Dufour parle peinture et propose à M. de Noirmont de le peindre en chasseur, Victor dit à la jeune femme: «Enfin, je suis donc un instant avec vous... Quel ennui! depuis huit jours, de ne pas pouvoir vous parler, vous adresser un mot!...
»—Mais il me semble que rien ne vous empêche de me parler, puisque nous nous voyons presque toute la journée,» répond Ernestine en souriant.
«Oh! sans doute on peut vous parler... devant le monde... mais il y a des choses que l'on ne veut pas dire... quand d'autres peuvent nous écouter... et je sens...
»—N'est-ce pas, Victor, que quoique ce ne soit pas mon genre, je peins très-bien le portrait et fais très-ressemblant?» dit Dufour en s'arrêtant et en tournant la tête en arrière.
«—Oui... oh! c'est frappant!...» répond Victor avec impatience et en lançant un regard furibond sur le peintre. «Voyez, madame, on ne peut pas même causer tranquillement avec vous!...—Mon Dieu, monsieur Dalmer, qu'avez-vous donc ce soir?... Je crois que vous avez de l'humeur d'aller faire une partie de loto chez nos voisins... vous y venez par complaisance, et je vous en sais gré.—De l'humeur d'être avec vous, d'aller où vous êtes!... ah! madame, comment pouvez-vous dire cela... le supposer? Je m'exprime donc bien mal; mes yeux ne vous disent donc pas tout le plaisir...
»—Victor, je veux peindre M. de Noirmont en chasseur,» dit Dufour en se retournant et s'arrêtant encore. «C'est une bonne idée, n'est-ce pas?
»—C'est une idée délicieuse!» répond le jeune homme en donnant au diable son ami et lui faisant des signes que celui-ci feint de ne pas comprendre.
«—Dès demain, reprend Dufour, j'irai à la ville voisine acheter ou commander des toiles pour peindre à l'huile. Je veux me lancer dans les portraits; on ne me croit que paysagiste. Je veux me surpasser, pour que cela étonne tous les peintres de portraits.»
Victor ne répond rien, ne parle plus; mais on arrive à l'endroit sombre que madame Montrésor redoute lorsqu'elle revient tard chez elle, le jeune homme prend la main qui est au bout du bras qu'on lui donne, et il presse tendrement cette main qu'on n'a pas la force de lui retirer, ce qui le rend aussi heureux que Madeleine l'a été, le matin, lorsqu'il a pris la sienne. Qu'on dise encore que le bonheur n'existe pas sur la terre! Voilà deux personnes qui, par une simple pression de main, sont au comble de la félicité!
On arrive chez les Montrésor trop tôt pour Victor et peut-être pour Ernestine, qui est encore toute troublée de l'action de son cavalier. La société est déjà assise devant deux tables mises l'une contre l'autre pour former un carré long. Là-dessus sont étalés les cartons de loto, que les joueurs ne doivent pas perdre de vue un instant.
Outre les maîtres de la maison et les Pomard, la réunion est embellie par un monsieur, une dame et une petite fille. La dame, qui a bien la soixantaine, tient à elle seule la place de trois personnes; elle a un énorme bonnet, par-dessus lequel est un abat-jour en tafetas vert, qui ne l'empêche pas de porter encore des lunettes. En joignant à cela des traits énormes, il est assez difficile, au premier coup-d'œil, de distinguer si c'est un homme ou une femme qu'on a devant soi.
Le monsieur a l'air d'un vieil abbé; il est à demi endormi devant ses cartons; au moment où la société arrive, il se frotte bien vite les yeux pour saluer. La petite fille, qui peut avoir douze ans, a une figure espiègle qui forme contraste avec celle de la dame à l'abat-jour.
«Nous ne faisons que commencer... il n'y a qu'une partie de jouée....» dit madame Montrésor en offrant des siéges.
«C'est bien heureux pour nous,» répond Dufour en allant se placer près de mademoiselle Pomard à laquelle il commence par dire: «Quelle est cette dame qui ressemble à un apothicaire?—C'est madame Bonnifoux,... une vieille rentière qui ne connaît dans le monde que trois choses: ses potages, sa seringue et le loto... Écoutez-la, vous verrez qu'elle ne parlera que de cela.—Ça doit être bien amusant; et le monsieur?—C'est M. Courtois, un bien bon homme, mais qui dort presque toujours... La petite fille est sa nièce.—Bon! me voilà au courant.
»—Asseyez-vous donc, madame de Noirmont,» dit madame Montrésor, en faisant signe à son mari de rester à côté: le pauvre Chéri était placé entre sa femme et madame Bonnifoux.
Ernestine s'assied près de M. Courtois, Victor se place bien vite près d'elle: la partie de loto chez madame Montrésor eût été un supplice trop cruel, si on n'avait pas été à côté d'une jolie femme. Quant à M. de Noirmont, il prend la première place venue, en murmurant déjà: «Le loto! hum! j'aimerais presque autant pigeon-vole!
»—Ha ça! comment jouez-vous cela? dit Dufour.—Au premier quine.... On met chacun deux sous, et on a trois tableaux...—Ah! c'est une poule!...
»—C'est la partie la plus piquante au loto, dit madame Bonnifoux. Depuis quarante ans que je joue à peu près tous les soirs ce jeu-là, j'ai étudié toutes ses combinaisons. Le premier quine est fort agréable;... mais cela demande une grande attention et surtout beaucoup de silence!—Diable! nous allons bien nous amuser alors!...
»—Tout le monde a-t-il des cartons?... dit madame Montrésor.—Moi, je voudrais en changer, dit la petite fille.—Non, mademoiselle Lucie, on a décidé qu'on n'en changerait pas... N'est-ce pas, madame Bonnifoux?—Certainement!... ça deviendrait trop fatigant;... on ne saurait jamais deux numéros par cœur;... ce serait un travail continuel... C'est singulier! mon potage me revient... Je crois qu'il était trop gras... Je recommande cependant toujours à ma cuisinière de dégraisser son bouillon..... Ah! comme j'ai des aigreurs ce soir!
»—Allons, tout le monde y est-il? reprend madame Montrésor; savez-vous qu'il y a vingt-deux sous à la poule!...—C'est fort gentil, dit M. Pomard.—Ah! si je pouvais la gagner! s'écrie la petite fille en sautant sur sa chaise.—Silence! mademoiselle Lucie... ou on ne vous laissera plus jouer... Chéri, c'est à toi à tirer.... Tout le monde y est?...—J'y suis depuis une heure, dit M. Courtois en ouvrant un œil.—Surtout pas trop vite, M. Montrésor, dit madame Bonnifoux, c'est votre défaut... vous courez la poste... Ah! Dieu! comme ce potage me tourmente!...... Il faudra que je me serve debonne amieavant de me coucher.—Qu'est-ce quebonne amie? demande Dufour à mademoiselle Pomard.—C'est sa seringue que madame Bonnifoux appelle ainsi, parce que c'est plus décent.—Cette femme-là a de bien jolies idées!—Allons, mademoiselle Clara! cela va commencer. Pars, Chéri!
»—Trente-huit, dit Chéri en tirant une boule d'un immense sac de serge.
»—Je l'ai deux fois! s'écrie la petite fille en sautant sur sa chaise.
»—Moi, je ne l'ai pas, dit madame Montrésor en soupirant.
»—Est-ce qu'on a commencé? dit M. Pomard, qui depuis cinq minutes avait les yeux fixés sur le plafond.—Oui, sans doute, on a commencé...—Pardon, c'est que je n'y étais pas.... Je pensais.... je n'ai pas entendu...—Vous avez dit?—Trente-huit.—Très-bien.... vous pouvez continuer...
»—M. Pomard, il faudrait tâcher d'être au jeu, dit madame Bonnifoux en avançant son abat-jour.—Madame on peut avoir des distractions.—C'est que vous êtes terrible pour cela...Neuf, quarante-deux...—Je me rappelle que ma cuisinière avait mis des choux dans son bouillon... C'est peut-être aux choux que je dois attribuer ma mauvaise digestion...—Dix-sept.—Ah! un moment, monsieur!.... Comment avez-vous dit?...—Dix-sept, et puis vingt-quatre....—Vingt-quatre!... Ah! mon Dieu!.... je n'y suis pas.... Il y en avait d'autres avant?.... Monsieur, voulez-vous bien me les rappeler tous...»
Chéri, qui est habitué à ce genre d'amusement, renomme les numéros pour madame Bonnifoux.
«—Est-ce qu'on fera souvent comme ça? dit Dufour à mademoiselle Clara.—Il n'y a presque pas de partie où madame Bonnifoux ne fasse recommencer deux ou trois fois la personne qui tire. Et puis, quand on gagne, elle fait vérifier; et puis, quand c'est elle qui tire, si l'on n'y fait pas attention, elle rejette dans le sac les numéros qu'elle n'a pas....—Peste!... c'est une joueuse bien agréable, je tâcherai de ne pas faire trop souvent sa partie,... heureusement j'en suis dédommagé par votre voisinage... Vous avez un véritable nez à l'antique, mademoiselle.—Ah! ah! ah! j'ai un nez antique, moi!...—J'entends par là un nez modèle, de ces jolis nez, type du vrai beau... J'aurais bien du plaisir à peindre ce nez-là...—Ah! ah! ah! j'ai vu quelquefois un œil dans un nuage? ce serait drôle si on y voyait un nez!—Ce ne serait pas si mal...—Ah! ah! ah!
»—Mademoiselle Clara, il n'y a pas moyen d'entendre les numéros, dit madame Bonnifoux, on ne doit pas rire à ce jeu-là... c'est un jeu qui réclame toute l'attention... Qu'est-ce que vous avez dit, M. Montrésor?—Trente-neuf.—Et avant?—Dix.—Et avant?—Alors, il vaut autant que je recommence tout.—Oh! oui, monsieur, recommencez-les tous, je vous en prie, car je suis certaine d'en avoir manqué au moins deux ou trois... Ah! si jamais on remet des choux dans ma soupe... Je me rappelle que cela m'a déjà incommodée, il y a deux mois... Pourvu que j'aie de la graine de lin chez moi... J'ai peur d'avoir employé le reste avant-hier... et ma domestique qui ne songe à rien!... je le lui recommande pourtant assez! je lui ai dit: Une fois pour toutes, Rose, ne me laissez jamais manquer de graine de lin... Comment avez-vous dit, le dernier, M. Montrésor?
»—Soixante-et-dix-sept, madame.—Merci... Oh! vous pouvez aller... j'ai deux quaternes!—Moi, je n'en ai pas,» répond tristement madame Montrésor... «Ah! Chéri, tu ne tire pas pour moi! ce n'est pas bien...
»—Je ne suis pas dans le sac!... je n'ai pas des yeux aux doigts!...
»—J'attends le quatre-vingt-dix et le seize,» dit madame Bonnifoux.
«—Oh! moi, j'ai aussi un quaterne!» s'écrie la petite fille.
»—C'est singulier,» dit M. Courtois en s'éveillant et se frottant les yeux, «je n'ai pas encore étrenné... Il paraît que j'ai de bien mauvais tableaux... ça ne m'étonne pas, j'ai un malheur incroyable à ce jeu-là!... je n'y gagne jamais!
»—Je le crois bien, dit Dufour; il ne doit pas y gagner souvent.»
Victor et Ernestine ne disent rien. Ils semblent tout à leur jeu; mais est-ce ce loto qui les occupe? Le jeune homme est bien près de la sœur d'Armand, il est vrai qu'il y a peu de place à la table et qu'il faut se gêner; pourquoi Ernestine rougit-elle souvent? pourquoi lui échappe-t-il des mouvements brusques comme si elle voulait tout-à-coup reculer sa chaise d'auprès de celle de son voisin? Heureusement c'est à quoi personne de la société ne fait attention.
«Dieu! que j'ai de beaux cartons! dit madame Bonnifoux; je suis couverte de quaternes!... mais j'ai bien idée que c'est le quatre-vingt-dix qui me fera gagner... c'est un numéro que j'affectionne... Ah! Monsieur Montrésor! vous me faites bien languir!...
»—Quatre-vingt-neuf,» dit Chéri en tirant une nouvelle boule du sac.
«—Ah! Dieu, comme c'est près! comme vous me mettez à côté... vous êtes un grand méchant!... madame Montrésor, votre mari est un grand méchant!—Oh! je le sais bien, madame; c'est ce que je lui répète tous les jours!... Tire donc pour moi, Chéri!...»
Chéri n'a pas l'air de faire attention aux sollicitations de sa moitié; il continue à nommer avec tout le flegme d'un fonctionnaire public: «trente-trois...
»—Trente-trois,» dit monsieur Courtois, qui vient encore de s'éveiller; «attendez! arrêtez donc!...
»—Est-ce que vous avez gagné?» dit madame Montrésor avec anxiété. «—Non... mais je l'ai deux fois, le trente-trois... et ça me fait deux ambes...
»—Ah! quelle peur ce monsieur Courtois m'a faite! s'écrie madame Bonnifoux; j'ai bien cru qu'il avait le quine... M. Courtois, tâchez donc de ne plus me donner de ces souleurs-là... vous qui êtes ordinairement si tranquille à ce jeu-ci... Où en sommes-nous, monsieur Montrésor? je n'ai pas entendu les derniers.—Mais, madame, si vous parlez, ce n'est pas ma faute...—Ce n'est pas moi qui ai parlé, c'est M. Courtois... n'est-ce pas, madame, que c'est monsieur Courtois qui a dit: Arrêtez!... Oh! par exemple, quand on me prendra à parler au loto... Qu'est-ce qu'on vient de nommer?...—Quatre-vingt-deux.—C'est encore dans ma série... ça me fait tressaillir.—Trente-sept!...—Un instant,... un instant, monsieur, je vous en supplie... je n'ai plus de jetons... c'est mademoiselle Lucie qui les accapare tous.—Moi, madame! tenez, voyez ce que j'ai devant moi...—Parce que vous vous amusez à les jeter par terre... Qu'est-ce qui me donne des jetons... je ne puis pas rester dans cette situation...—Monsieur, ne tirez pas, je vous en prie...—Si vous marquiez à l'anglaise, comme moi, dit monsieur Pomard, vous n'emploieriez pas tant de jetons.—Oh! je n'aime pas cette manière-là... je ne fais rien à l'anglaise, moi... j'aime à voir le numéro qui me manque... on l'appelle, on le désire... on croit l'entendre... ah! ça cause bien des émotions... Un jour, il m'est sorti un quine sur-le-champ, les cinq numéros de suite... j'en ai pleuré comme un enfant... Tirez, monsieur Montrésor, j'ai des marquoirs... Oh! j'ai des douleurs de bas-ventre... c'est singulier, je ne devrais cependant pas être échauffée!...—Quarante-quatre!...
»—C'est pour moi! c'est pour moi!...» s'écrie la petite Lucie en battant des mains; «j'ai le quine... j'ai gagné!...
»—Et j'avais cinq quaternes! dit madame Bonnifoux; c'est bien extraordinaire de perdre avec cinq quaternes... mais un instant, il faut vérifier...»
On vérifie le quine de la petite fille, et, au grand regret de madame Bonnifoux, il se trouve être bon. Dufour, qui a regardé à sa montre, dit tout bas à mademoiselle Pomard: «Voilà une seule partie qui a duré une demi-heure. Ce n'est rien, j'en ai vu de plus longues.
»—Allons, messieurs et dames, vos deux sous...» dit madame Montrésor en faisant passer une petite corbeille... «Madame Bonnifoux, c'est à vous à tirer...—M'y voilà.
»—Un moment, dit Dufour; ne doit-on pas vérifier aussi s'il y a le compte dans le panier? tout doit se faire avec ordre...—C'est juste,» dit Chéri; et il compte la poule, et il ne se trouve que vingt sous dans le panier.
«—Qui est-ce qui n'a pas mis?» demande monsieur Montrésor. Tout le monde affirme avoir donné sa mise.
«—Cependant il manque deux sous!—C'est sans doute la petite Lucie, dit madame Bonnifoux; elle aura pris la poule sans remettre au jeu.—Pardonnez-moi, madame; d'ailleurs, j'ai passé mes deux sous à M. Pomard, qui les a mis pour moi dans la corbeille... N'est-ce pas, monsieur?—Oui; oh! pour cela... j'en suis certain! Mais vous avez souvent des distractions, monsieur Pomard?—Madame, je n'en ai jamais pour ce qui regardela comptabilité!...» répond M. Pomard en prenant sur-le-champ un air offensé.
«Quant à moi, j'ai mis une des premières,» dit madame Bonnifoux en ajustant son abat-jour, «je mettrai plutôt deux fois qu'une..... Madame Montrésor, votre cuisinière sait-elle faire les potages aux croûtons?—Oui, madame, et très-bien, même.—Alors, je prendrai la liberté de vous envoyer Rose, pour qu'elle l'instruise... J'aime assez ce potage-là; j'en ai mangé chez notre maire, mais il était un peu brûlé...—Enfin, il manque toujours deux sous à la poule, et je tiens à ce que cela s'éclaircisse, dit M. Pomard, d'autant plus que madame m'a accusé d'avoir des distractions..... et, quand il s'agit d'argent, une telle supposition me blesse.—Mon Dieu, monsieur Pomard, vous prenez feu comme du phosphore... j'ai dit ce mot-là comme un autre... Ah! j'ai une douleur dans le côté... je ne sais pas si j'ai de l'anis chez moi...—Il ne s'agit pas d'anis; il faut que le déficit se retrouve...»