Victor, qui voit le moment où les deux sous vont amener une querelle, s'empresse de dire que c'est probablement lui qui n'a pas mis; il complète la poule, ce qui rétablit le calme.
«Attention! je commence!» dit madame Bonnifoux en prenant un air doctoral. «Le vingt-et-un!... je l'ai... Le trente!... je ne l'ai pas... Le quatre!... je l'ai...
»—Est-ce qu'il est indispensable qu'elle nous dise:je l'aiouje ne l'ai pasavec le numéro?» dit Dufour avec impatience. «Qu'est-ce que ça me fait à moi, ce qu'elle a et ce qu'elle n'a pas?...»
Mais madame Bonnifoux continue en ajoutant toujours une réflexion après chaque numéro: «Le trente-deux!... je l'avais trois fois sur mes cartons d'hier... Le quatre-vingt-dix!... Ah! coquin!... ah! scélérat de quatre-vingt-dix!... c'est toi que j'attendais tout-à l'heure!... tu arrives trop tard! c'est égal, je vais te marquer;... mais, si tu étais venu l'autre partie... Oh! comme le talon me démange... oh! que c'est drôle... c'est comme si on me piquotait avec des épingles...
»—Ah ça! madame, est-ce que nous jouons du talon?» dit Dufour d'un grand sang-froid.—«Monsieur, c'est que cela m'inquiète: on prétend que c'est signe de goutte; je crains horriblement la goutte! J'ai eu deux de mes parents qui...—Madame Bonnifoux, nous attendons que vous tiriez, dit madame Montrésor.—C'est juste;... m'y voilà... Oh! il faudra absolument quebonne amiefasse son jeu ce soir... Onze! je l'ai... Vingt!... je ne l'ai pas. C'est singulier!... je croyais bien l'avoir... Dix-neuf!... ça me fait un petit ambe... Ah! madame Montrésor, avez-vous entendu parler d'une nouvelle invention qu'on, appelle des clyssoirs?...—Oui, madame.—En dit-on du bien?—Beaucoup de bien, madame...—Vingt-quatre! je ne l'ai pas... Je voudrais bien qu'une de mes connaissances en eût pour en essayer un peu... Quarante-cinq!... je l'ai... Malgré cela, je suis tellement habituée àbonne amieque j'aurai de la peine à changer. Le quatre-vingt!.... je l'ai... Le dix-huit!...
»—Monsieur, vous avez le quatre-vingt... et vous ne le marquez pas,» dit la petite Lucie à Victor, près de qui elle est assise. Le jeune homme regarde probablement ses numéros, comme monsieur Pomard, en pensant à autre chose. Mais les enfants font attention à tout, et la remarque de la petite fait rougir madame de Noirmont.
«Mademoiselle Lucie, vous regardez donc sur les cartons de monsieur? dit madame Bonnifoux. Ça ne se fait pas, mademoiselle; on ne doit pas regarder sur les cartons des autres: c'est tricher.—Comment! madame, c'est tricher que d'avertir monsieur qu'il a oublié de marquer un numéro sorti?—Oui, mademoiselle... vous ne devez vous occuper que de votre jeu...»
Et madame Bonnifoux ajoute à demi-voix: «Je ne peux pas souffrir jouer avec cette petite fille-là... Son oncle est trop bon... Est-ce qu'à douze ans une demoiselle doit jouer déjà au loto?... ça devrait tricoter ou filer!... mais son oncle se laisse gouverner par elle... Je crois qu'il tombe en enfance!...»
Pour achever de désoler la vieille dame, c'est encore la petite Lucie qui gagne la partie. Madame Bonnifoux en fait un bond sur sa chaise, qui manque de la casser.
Après madame Bonnifoux, le sac passe aux mains de M. Pomard, qui nomme le dix-huit pour le quatre-vingt-un, et le seize pour le soixante-un, toujours par suite de ses distractions, ce qui amène une scène très-vive entre lui et la vieille dame. A chaque poule qu'elle perd, elle devient de plus mauvaise humeur; se plaint de ses aigreurs, de sa cuisinière, et fait répéter les numéros tirés. Madame Montrésor pousse des oh! et des ah! aux numéros qui approchent de celui qu'elle attend. M. de Noirmont ferait volontiers comme M. Courtois, et Dufour regarde attentivement si la personne qui tire nomme exactement toutes les boules.
Bientôt M. de Noirmont parle de se retirer. «Mais je n'ai pas gagné une seule partie! dit madame Bonnifoux; il faut au moins que je gagne une fois...—Vous avez dit être incommodée, madame, et je pensais que cela vous fatiguerait de jouer tard.—Ah! monsieur, j'aime tant le loto que j'oublie tout quand j'y suis;... mais aussi c'est la seule passion que je me sois connue.
»—Il n'est pas tard, dit Victor; encore quelques parties.—Comment, M. Dalmer, vous prenez goût au loto!... Je vous en fais mon compliment.—Je m'amuse toujours de ce qui plaît aux autres.
»—Il est très-galant, ce jeune homme! Est-il pour long-temps dans ce pays?» dit madame Bonnifoux à M. Montrésor, qui ne lui répond pas.
«—Eh bien! Chéri, vous ne répondez pas à madame Bonnifoux? Qu'est-ce que vous avez ce soir?... où donc êtes-vous?—Ah! pardon;... je n'avais pas entendu, madame... Depuis quelque temps, vous ne m'entendez pas non plus...—Comment! je ne vous entends pas?—Suffit, monsieur.
»—Allons, c'est à moi à tirer, et je vais mener cela rondement,» dit Dufour. En effet, il a bientôt mis la vieille dame aux abois: à la sixième boule elle n'y est plus; elle perd la tête. En vain elle dit à Dufour de répéter, en renommant un numéro, le peintre en appelle tout de suite deux ou trois nouveaux. Madame Bonnifoux repousse sa chaise et quitte la table en s'écriant: «J'aime autant y renoncer... C'est comme si on me prenait deux sous dans ma poche... Il m'est impossible de suivre monsieur!—Mais, madame, j'ai pourtant répété toutes les fois que vous l'avez désiré.—Oh! c'est égal, monsieur, je n'y suis plus... Vous avez une manière d'aller;... j'en ai la tête qui me pète!... Je reprends ma mise;... je ne suis pas de cette poule-ci.»
A la partie suivante, madame Bonnifoux retrouve toute sa bonne humeur en s'écriant: «Pour moi, enfin!... C'est le cinq qui m'a fait gagner... J'ai eu le quaterne et le quine tout de suite... Comme ce jeu-là est bizarre!... j'attendais le quinze, qu'il me fallait depuis long-temps, et je gagne par des numéros auxquels je ne pensais pas du tout... Oh! c'est un jeu bien piquant!...»
Pendant que madame Bonnifoux fait ces réflexions, tout le monde se lève, et chacun se dispose à regagner sa demeure. M. Courtois allume une lanterne, qu'il emporte toujours quand il va en soirée; M. Pomard prend sa sœur d'un côté et sa canne à dard de l'autre; madame Bonnifoux retrousse sa robe, ôte son abat-jour et met ses lunettes dans sa poche en disant: «Ne vous en allez pas sans moi, M. Courtois; vous savez que vous me mettez à ma porte.»—Oui, madame.—Adieu, mes chers voisins... Le jeu a été bien méchant ce soir;... sans ce dernier coup, je perdrais vingt-huit sous!... Ah! madame Montrésor, je vous enverrai Rose pour que votre cuisinière lui apprenne à faire le potage aux croûtons.... J'ai toujours des soupçons de coliques... quoique ça... mais ce diable de jeu vous acoquine; et pourtant j'y suis malheureuse depuis quelque temps!... Pourvu que j'aie de la graine de lin chez moi!.... Monsieur Courtois, je suis prête.»
M. Courtois a pris le bras de madame Bonnifoux, la petite Lucie a pris la lanterne, et chaque société regagne sa demeure. Celle de Bréville revient naturellement dans le même ordre que lors du départ; Victor donne le bras à Ernestine, et Dufour marche à côté de son mari.
Pour revenir, la nuit était sombre; très-peu de lune éclairait les chemins. Dufour se retourne en vain; il ne peut distinguer si Victor tient autre chose que le bras de madame de Noirmont.
Le vieux chêne.
Depuis que Madeleine demeure de nouveau à Bréville, Jacques vient souvent de grand matin se promener dans la plaine qui est devant la maison du marquis. De sa fenêtre, Madeleine aperçoit le paysan, alors elle se hâte de descendre, et va rejoindre son ami Jacques qui, avant d'aller à ses travaux, est content lorsqu'il a causé quelques instants avec la jeune fille.
Le lendemain de la partie de loto, Madeleine, qui, en quittant la modeste maison de Grandpierre, n'a pas perdu l'habitude d'être matinale, était à sa croisée au point du jour; elle aperçoit dans la campagne l'homme en blouse qui tient sur son dos sa pioche, sous son bras un gros morceau de pain, et se rend à son travail en regardant souvent la fenêtre de la chambre de Madeleine. En trois minutes la petite est descendue et se trouve à côté de Jacques.
«Bonjour, Madeleine,» dit le paysan en pressant la main de la jeune fille.
«—Bonjour, mon cher Jacques..... C'est bien aimable à vous de passer par ici.... ça fait que je peux vous voir un moment.—Bonne Madeleine,... vous ne vous ennuyez donc pas de causer avec Jacques?...—Moi, je crains quelquefois de passer trop souvent... Mais,.... parce que je passe ici..... sous vos fenêtres,... ça ne vous force pas à descendre.... Que je vous voie un moment à votre croisée,... que vous me fassiez un petit signe de tête pour me montrer que vous avez vu votre vieil ami,... et je serai content, ma chère enfant.—Ah! Jacques!... comment pouvez-vous penser que votre présence n'est pas un plaisir pour moi!.... N'êtes-vous pas mon ami?.... N'avez-vous pas le premier recueilli, protégé l'orpheline?—J'ai fait ce que me dictait mon cœur, ce que je ferais encore... pauvre Madeleine... car je vous aime comme ma fille; mais laissons cela... Dites-moi, êtes-vous toujours contente, Madeleine, depuis que vous êtes revenue habiter cette maison?... Comment se conduit-on avec vous?—Oh! bien! très-bien!... tout le monde est bon pour moi!... Ernestine me traite comme autrefois; et ce monsieur,... qui le premier a parlé de moi ici,... vous savez, M. Victor Dalmer, eh bien! quoique ce soit un monsieur de Paris... il n'est pas fier du tout, il cause souvent avec moi. Ce n'est pas comme ce M. de Saint-Elme, l'ami d'Armand,... il me regarde à peine, celui-là,... ou bien, c'est avec un air, comme si on était trop heureux d'obtenir un de ses regards... Tandis que M. Victor, ce n'est pas cela!... il est si simple,.. c'est-à-dire si aimable...—Et vous dites que madame de Noirmont vous témoigne une tendre amitié?—Oui, elle me répète souvent qu'elle est bien contente de m'avoir avec elle,... que maintenant je ne la quitterai jamais... Elle veut quelquefois m'emmener dans les sociétés où elle va,... mais j'aime mieux alors rester à la maison... Il n'y a que dans les promenades que nous faisons;... alors, comme c'est ordinairement M. Victor qui vient avec nous, je ne refuse jamais d'y aller... M. Victor donne le bras à ma bonne amie,... mais il me le donne aussi à moi;... et il court,... il joue,... il rit avec moi, tout comme avec Ernestine... Oh! nous faisons des promenades bien amusantes! M. Victor est très-gai... quelquefois cependant...
»—Très-bien,» dit Jacques avec un mouvement d'impatience, «mais ce n'est pas là l'important. M. de Noirmont, comment vous traite-t-il? Vous m'avez dit que, dans les commencements de votre arrivée chez lui,... car vous êtes à peu près autant chez lui que chez son beau-frère, vous m'avez dit qu'il vous parlait à peine.
»—C'est vrai, mon ami; mais depuis quelque temps M. de Noirmont semble me marquer plus d'amitié... Il aura vu que tout mon désir était de mériter un peu de la sienne, puisqu'il est le mari de celle que j'aime comme une sœur... Enfin il n'a plus l'air de me regarder comme une pauvre fille que l'on garde par charité... Peut-être aussi voyant M. Victor me parler, me témoigner de l'intérêt, M. de Noirmont sera-t-il revenu de sa prévention... Car, lorsque je suis assise dans un coin du salon, quoiqu'il y ait d'autres dames, M. Victor vient souvent s'asseoir à côté de moi, puis il me parle... tout comme si j'étais une dame de la société... Ah! c'est bien honnête cela! surtout après m'avoir vue servante chez Grandpierre... N'est-ce pas, mon ami, que c'est bien honnête cela?»
Jacques ne dit plus rien; son front s'est rembruni; ses yeux se fixent sur ceux de Madeleine; il semble vouloir lire dans l'ame de la jeune fille, et les yeux du paysan ont une telle expression que Madeleine baisse bientôt les siens en rougissant, comme si, en baissant ses paupières, elle eût pensé mettre un voile entre le regard de Jacques et le fond de son cœur.
Au bout d'un moment, Jacques reprend: «Vous ne me parlez pas du marquis, de votre camarade d'enfance. Cependant, autrefois, c'était de lui et de sa sœur que vous m'entreteniez toujours;... ils possédaient toute votre affection,... c'était bien naturel, élevée avec eux,... et madame de Bréville ne mettait pas de différence dans ses manières avec l'un ou avec l'autre!... est-ce que vous avez oublié ce temps-là, Madeleine?...
»Mon Dieu! mon cher Jacques! pourquoi supposez-vous cela?... Ah! j'aime toujours autant les compagnons de mon enfance, ceux que ma bienfaitrice appelait ses enfants... Ernestine, Armand, il n'est rien, non, rien que je ne me sentisse capable de faire pour leur prouver mon amitié... Mais, hélas! la pauvre Madeleine ne pourra jamais trouver l'occasion de leur être bonne à quelque chose... Ils sont riches, et je suis pauvre....
»—Oui, vous êtes pauvre, Madeleine, et il est malheureusement probable que vous le serez toujours;... car je ne crois pas,... oh! non, il n'est pas présumable que votre situation change jamais...
»—Mon ami, qu'est-ce que cela fait d'être pauvre quand on est heureuse,... et je le suis maintenant que j'habite de nouveau avec les enfants de madame de Bréville!
»—Sans doute!... la pauvreté n'est pas toujours un malheur... Quelquefois elle met à l'abri de bien des dangers qui entourent les jeunes filles dans les demeures des riches; mais vous, Madeleine, qui vous trouvez, quoique pauvre et sans nom, vivre avec des gens du beau monde, vous devez surtout ne jamais oublier votre situation.
»—Ah! Jacques... est-ce que vous croyez que je deviendrai fière à présent parce que je demeure chez le marquis... Ah! c'est bien mal de penser cela...
»—Eh! mon enfant, ce n'est pas là ce que je voulais dire,.... et pourtant je sais bien ce que je voudrais dire...
»—Est-ce parce que je vous ai conté que M. Victor causait avec moi et me donnait le bras comme à ma bonne amie... mais cela ne me rend pas fière!... seulement ça me fait plaisir... D'ailleurs, je dois avoir aussi un peu d'amitié pour ce monsieur qui s'est intéressé à moi;... je serais une ingrate si je pensais autrement,... si je pouvais oublier que M. Victor...
»—Madeleine,» dit Jacques en interrompant la jeune fille, «vous n'êtes morgué pas ingrate!... Je crains au contraire que vous ne soyez trop reconnaissante...
»—Comment!... que voulez-vous dire?» répond Madeleine avec un peu d'embarras. «Est-ce qu'on peut être trop reconnaissante!...
»—Dam'! ça serait possible... Tenez, mon enfant, je n'aime pas les détours... j'vais vous dire ce que je pense;... je vous aime assez pour être franc avec vous...
»—Mon Dieu! Jacques!... qu'ai-je donc fait qui vous fâche!...
»—Rien,... rien encore! mais, depuis que je cause avec vous,... depuis que je vous questionne sur ce qui vous intéresse,.... je m'sommes ben aperçu que vous n'aviez qu'une chose dans la tête... que c'te chose vous trottait toujours dans l'esprit... ce qui fait que tout en parlant vous y revenez sans cesse,... et c'te chose-là, ma petite, c'est M. Victor,.... le jeune homme de Paris.»
Madeleine devient rouge comme une cerise, et son cœur bat si fort que l'on s'en aperçoit au mouvement précipité de son fichu. Enfin elle répond d'une voix tremblante:
«Comment!... je n'ai parlé que de M. Victor! mais... vous vous trompez, Jacques; je vous ai parlé de lui comme de toutes les personnes qui habitent chez monsieur le marquis. Quant à Armand, il est à Paris en ce moment avec M. de Saint-Elme; c'est pour cela que nous sortons moins,... et que...—Oui je sais que M. le marquis est allé à Paris; ce n'est pas de cela que je vous parle, mon enfant; c'est de ce jeune homme... qui, j'en conviens, vous a servie en ami... mais ce ne serait pas une raison pour que vous l'aimiez trop après....—Je ne vous comprends pas, Jacques.—Et pourtant vous êtes devenue ben rouge, ma petite!... et on ne rougit que quand on comprend. Oh! dam', je suis un vieux matois, on ne me trompe guère, moi!... Allons, calmez-vous, Madeleine; tout cela ne peut pas être encore ben dangereux, mais je dois vous prévenir... parce que, moi, j'croyons qu'on évite mieux un péril quand on est sur ses gardes... D'ailleurs, mon enfant, si je me trompe... si vous ne ressentez pas déjà... au fond du cœur... trop d'inclination pour ce jeune homme, eh ben! vous rirez de mes craintes; mais si, dans votre ame, vous sentez que j'ai raison, alors vous profiterez des avis de Jacques et vous vous direz: Une pauvre orpheline sans nom, sans état, sans rien enfin,... que la protection de gens riches... sur laquelle il ne faut jamais trop compter, ne doit pas aimer un monsieur de la ville,... car où c't amour-là la conduirait-il?... à faire des sottises... Oh! morgué! Madeleine ne doit pas en faire... Celle qui n'a pour tout bien que sa vertu doit plus que toute autre garder ce trésor-là....
»—Mais, Jacques,... est-ce que je vous ai dit que... que je pensais à M. Victor... autrement qu'à quelqu'un qui m'aurait rendu service?
»—Non, vous ne me l'avez pas dit, mais je l'ai deviné;.... quoique je ne sois qu'un laboureur, je me connaissons assez à deviner sur les figures ce qui se passe dans le cœur des gens... C'est comme qui dirait une habitude que je me suis faite depuis que j' sommes en âge de raisonner,... et je ne voudrais pas que ma petite Madeleine connût l'amour pour être malheureuse...
»—L'amour!... oh! vous vous trompez, Jacques, je ne le connais pas, je ne sais pas ce que c'est!...
»—Pardi, j' pensons ben que ce n'est pas Babolein qui pouvait vous y faire songer;... mais, à c't' heure, vous v'là entourée de dangers,... de beaux messieurs qui sont plus séduisants, plus adroits que Babolein!
»—Non Jacques, certainement personne ne pense à la pauvre Madeleine!.... Dieu merci! je n'ai rien qui puisse attirer les regards, je ne suis pas jolie,... je le sais bien... Si l'on me parle,... si l'on daigne quelquefois causer avec moi,.... c'est par bonté,... par pitié, peut-être... mais je sais bien que jamais personne ne m'aimera...»
La jeune fille n'achève ces mots qu'en sanglotant; ses yeux se sont remplis de larmes, et elle s'empresse de les cacher avec son tablier.
«—Allons, déjà des larmes!... Voilà toujours ce qui suit ce maudit sentiment qui plaît tant aux femmes!... Pourquoi pleurez-vous, Madeleine? si en effet je me suis trompé, et si M. Victor ne vous intéresse pas plus... qu'il ne faut?...
»—Ah! c'est que... je pense que c'est pourtant bien triste de ne pouvoir jamais être aimée de personne!...
»—Et moi, Madeleine, qui vous chéris,... qui ne vous ai pas perdue de vue depuis que vous êtes au monde,... et vos compagnons d'enfance dont vous avez retrouvé l'amitié,... est-ce que ce n'est personne cela?
»—Oh? si...—mais...—Mais cela ne vous suffit plus, n'est-ce pas!...—Je ne dis pas cela;... c'est que je n'avais jamais pensé comme dans ce moment à ma triste situation... C'est bien singulier!.... Cela m'était égal de ne pas avoir d'autre nom que celui de Madeleine... je ne songeais pas à des parents... je ne regrettais que ma bienfaitrice,... puisque je n'ai connu qu'elle... mon Dieu, Jacques, comment donc se fait-il que je n'aie pas de parents?... que madame de Bréville ne m'ait jamais parlé d'eux?... car enfin; où m'a-t-elle trouvée?... qui donc m'a remise entre ses mains?... Jacques, à présent, je voudrais savoir tout cela;.... puisque vous m'avez vue toute petite, vous avez peut-être entendu parler de mon père,... de ma mère;... pourquoi donc ne me dites-vous jamais un seul mot sur mes parents?...
»—Parce que probablement il était inutile de vous en parler!...» répond Jacques en soupirant; puis il se met à marcher, et fait signe à Madeleine de le suivre.
Au bas de la plaine, du côté de Gizy, était un énorme chêne qui paraissait avoir vu plusieurs siècles, et dont les branches égalaient en grosseur plusieurs arbres du voisinage. Autour de ce vieil arbre s'élevaient plusieurs petits bouquets de bouleaux que le chêne majestueux semblait protéger et qui formaient comme une enceinte pour défendre son ombrage, en sorte qu'assis sous le chêne on était à l'abri de tous regards indiscrets.
C'est là que Jacques conduit Madeleine; il s'arrête sous le vieil arbre, puis considère quelque temps en silence la place où il est et les branches touffues qui couvrent sa tête. Madeleine n'avait jamais dépassé les bouleaux qui entouraient le chêne; cet endroit ne menait à aucun chemin, il fallait venir le chercher exprès, et la jeune fille ne le connaissait pas. En se trouvant sous l'ombrage épais du gros arbre, en se voyant cachée de tous côtés par les bouleaux qui formaient un rideau autour de cet endroit frais et mystérieux, Madeleine se sent émue, et elle attend en silence que Jacques lui dise pourquoi il l'a amenée là.
Le paysan semble fortement occupé de ses souvenirs. Enfin il s'écrie: «Ah! Madeleine!... si ce chêne pouvait parler,... il vous dirait, lui, tout le secret de votre naissance!...
»—Comment savez-vous cela, vous, Jacques?—Comment,..... ah! c'est juste... il faut ben que je sache quelque chose aussi;... mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit... Votre mère, mon enfant, est venue plus d'une fois s'asseoir ici,... sous ce vieil arbre...
»—Ma mère! Jacques! vous avez connu ma mère!... qui donc était-ce... et pourquoi m'a-t-elle abandonnée?...
»—Bah! est-ce que j'ai dit que j'avais connu votre mère? répond Jacques en relevant la tête et comme fâché d'avoir parlé ainsi.
»—Puisque vous savez qu'elle venait souvent à cette place...—Ah! oui... je le sais... mais... voyez-vous, Madeleine, tout cela ne vous avance pas plus!... Qu'importe que j'aie connu votre mère,... que je sache qui elle était,... si cela ne peut vous être utile à rien?... et malheureusement, c'est comme cela... Ce que je sais... il n'y a que moi dans le monde qui le sache... et vous pensez bien que si je pouvais vous servir en parlant... en colportant partout mon secret... ah! mille charrues!... je ne resterais pas muet; mais, comme en parlant, je vous ferais plus de tort que de bien, je me tairai... même avec vous... oui, Madeleine, même avec vous; car ce serait vous mettre en tête des regrets inutiles. Ainsi, mon enfant, ne revenons jamais sur ce sujet; car, je vous le répète, vous n'en saurez pas plus. Tout ce que je puis vous apprendre, c'est que l'amour a rendu votre mère malheureuse... et je ne voulons pas que ce soit la même chose pour sa fille...
»—Ma pauvre mère!... elle a été malheureuse... Ah! je viendrai souvent à cette place, à présent que je sais qu'elle l'a occupée!
»—J'ai peut-être eu tort de vous dire cela... il ne faut pas nourrir de telles idées quand ça ne mène à rien...
»—Et mon père, Jacques, vous ne m'en dites pas un mot; l'avez-vous connu aussi?»
Le paysan reprend son air soucieux, et, replaçant sa pioche sur son épaule, se dispose à s'éloigner; mais Madeleine lui prend la main et le retient en lui disant: «De grâce, Jacques, répondez-moi... et mon père...
»—Que diable voulez-vous que je vous dise?... Votre père!... vous ne le connaîtrez jamais non plus, à moins que cependant! mais non... cela n'est pas probable... Allons, Madeleine, le temps se passe... il faut que j'aille gagner mon pain... et celui de la vieille tante;... car elle ne peut plus travailler, la pauvre femme! et je nous sommes amusé aujourd'hui.... Adieu, mon enfant!
»—Ah! Jacques, si j'étais riche, vous n'auriez plus besoin d'aller travailler à la terre, de vous fatiguer sans relâche!...
»—Oh! morgué! le travail ne m'effraie pas... et j'y suis habitué... au contraire, c'est ma vie; j'tomberais malade si je ne faisais rien!... ainsi n'ayez pas de regret pour moi. Retournez près de madame de Noirmont, et rappelez-vous mes conseils... l'amour vous rendrait malheureuse... Eh bien! morgué! faut pas écouter ceux qui voudraient en glisser dans votre cœur..... Vous avez dix-huit ans sonnés!... dame! une fille rêve aux amoureux à cet âge-là...
»—Non..... Jacques, non, je ne pense pas du tout aux amoureux!...
»—Quant à M. Victor, il a l'air ben doux, ben honnête; mais tout ça, c'est pour mieux attraper les gens! Croyez-moi, jasez avec lui devant le monde, mais évitez-le en particulier. Adieu, Madeleine; au revoir, mon enfant.»
Jacques embrasse la jeune fille sur le front, et la laisse près d'une petite porte qui ouvre sur les jardins de Bréville. Madeleine rentre et va du côté de la pièce d'eau. Elle songe à tout ce que son vieil ami vient de lui dire; elle ne peut se dissimuler qu'il ait bien lu dans le fond de son cœur. Elle ne pense qu'à Victor, ne s'occupe que de l'aimable jeune homme qui lui a témoigné tant d'intérêt et qui semble lui en témoigner chaque jour davantage. Mais, jusqu'à ce moment, Madeleine ne croyait pas que ce fût un crime de rêver sans cesse à quelqu'un... et Jacques vient d'éclairer son cœur en lui faisant comprendre que ce serait de l'amour.
«De l'amour!» se dit Madeleine en se promenant lentement dans les allées, où plus d'une fois Victor s'est promené avec elle; «de l'amour... pour ce monsieur.... que je connais depuis si peu de temps!.... Oh! cela n'est pas possible!... Jacques se trompe..... Est-ce qu'il se connaît à l'amour, Jacques? et cependant j'étais toute tremblante quand il me parlait de M. Dalmer..... Jacques a deviné que je pensais toujours à lui..... est-ce que cela se voit dans mes yeux?... O mon Dieu!... si ce monsieur voyait cela.... Je n'oserais plus le regarder... Je suis pourtant bien heureuse quand je suis à côté de M. Victor; quand il me parle,.... je passerais toutes les journées à l'écouter..... Si c'est là de l'amour, je ne trouve pas que cela me rende malheureuse; au contraire.... je sais bien que ce monsieur ne pense pas à moi... Cependant ce n'est pas moi qui vais le trouver... c'est lui qui vient près de moi.... puis, qui soupire.... qui est triste,... et je ne sais pourquoi, quand il soupire, cela me fait tressaillir de plaisir.... et il faudrait renoncer à tout cela... Parce que je suis orpheline..... que mon père et ma mère m'ont abandonnée, il faudrait n'aimer personne;... mais il me semble que, puisque je ne dépens que de moi, je suis bien libre de disposer de mon cœur... car enfin.... c'est moi seule que cela regarde...»
La fille la plus sage trouve toujours des arguments en faveur de ce qui lui plaît, et Madeleine trouvait de fort bonnes raisons pour ne pas fuir Victor lorsque tout-à-coup celui-ci parut devant elle.
En ce moment sa présence trouble vivement Madeleine: elle s'imagine que Victor doit voir sur son visage que c'est lui qui l'occupait: elle rougit, baisse les yeux, balbutie quelques mots entrecoupés pendant qu'il lui dit bonjour, puis se sauve toute confuse et sans oser tourner la tête.
Il lui en coûte cependant pour agir ainsi; car, dans le fond de son ame, elle croit que le jeune homme est venu là dans l'espoir de la rencontrer.
Pauvre Madeleine! ce n'était pas elle que Victor cherchait dans le jardin.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
Un Aveu.
En amour, lorsqu'on a commencé, il faut que l'on finisse, dût cette fin ne pas être aussi heureuse qu'on l'espérait; mais après ces demi-aveux, ces regards brûlans, ces pressions de mains et tout ce que la passion nous fait inventer pour nous faire comprendre de l'objet que nous aimons, nous ne vivons pas que nous n'ayons obtenu, ou que le hasard ne nous ait fait avoir un tête-à-tête, dans lequel nous voulons savoir à quoi nous en tenir, ou du moins ce qu'il nous est permis d'espérer.
Et cependant, cette attente du bonheur, cet espoir que l'on tremble de voir s'évanouir, cet amour qui ne se prouve encore que par mille bagatelles qui ne seraient rien pour d'autres que des amans; enfin, cet embarras, ce trouble que l'on ressent alors en présence de l'objet aimé, c'est, dit-on, l'état le plus doux de l'amour... Pourquoi donc est-on si pressé de le faire cesser?... pour en venir à une fin qui trop souvent n'amène que l'ennui, l'indifférence et l'inconstance... Ce sont surtout les dames qui disent cela, en se plaignant de ce que les hommes ne sont jamais contens, de ce qu'ils sont trop exigeans. Moi, je répondrai à ces dames: «Convenez que vous éprouveriez au fond du cœur quelque dépit, si votre amant ne vous demandait jamais à en venir à cette fin, et que vous prendriez de lui une singulière opinion.»
Après la soirée de loto chez madame Montrésor, Victor brûle de voir Ernestine, mais de la voir seule, pour lui dire tout l'amour qu'il ressent pour elle; lors même que cette déclaration devrait fâcher madame de Noirmont, il est décidé à la lui faire; mais il a bien quelques motifs pour espérer que du moins on lui pardonnera.
Ce n'est guère qu'au jardin que Victor peut trouver l'occasion, qu'il cherche aussi, dès le matin, il va parcourir les allées, les bosquets; il passe là toute la journée, et revient à la maison de fort mauvaise humeur, parce que madame de Noirmont ne quitte pas sa chambre ou le salon dans lequel est son mari.
Depuis la soirée chez les Montrésor, Ernestine craint de se trouver seule avec Victor. Le jeune homme remarque cette conduite; il devient triste, rêveur. Le soir, quand tout le monde est au salon, il se met dans un coin d'où il ne bouge pas, et Dufour lui dit: «Victor, décidément tu veux copier M. Pomard? tu restes des demi-heures les yeux fixés sur une corniche!... tu n'as jamais posé comme ça quand j'ai fait ton portrait.»
Madame de Noirmont s'aperçoit de la tristesse de Victor, mais elle n'a pas l'air de la remarquer. Madeleine, qui croit deviner la cause de la mélancolie du jeune homme, le regarde souvent avec tendresse; mais Victor ne voit pas ces regards-là, il ne fait attention ni au trouble, ni à la rougeur de la jeune fille quand elle est près de lui; il n'entend jamais ses soupirs, et ne la rencontre point dans les jardins, parce qu'il n'y cherche qu'Ernestine.
«Madame ne va plus se promener au jardin?» dit un soir Victor en s'approchant d'Ernestine.—«Mais... pardonnez-moi... n'y allons-nous pas tous les soirs?...—Ah! oui... avec tout le monde... comme c'est amusant! et vous n'y venez plus le matin?—Je n'ai guère le temps...—Vous l'aviez autrefois?...»
Ernestine ne répond pas; elle tient toujours ses yeux sur son ouvrage.
«—Cet ouvrage vous occupe donc bien, madame, que vous ne puissiez pas regarder un moment ailleurs....—Mais, monsieur, si je regardais ailleurs... je ne pourrais conduire mon aiguille.—Ah! c'est juste, madame, et puis je ne vaux certainement pas la peine que vous leviez les yeux.»
Victor s'éloigne en froissant dans ses mains un journal qu'il avait eu l'air de lire. Et M. de Noirmont s'écrie: «Eh bien! M. Dalmer... qu'est-ce que vous faites donc? vous déchirez monConstitutionnel.—Ah! pardon, monsieur, c'est que je pensais...
»—Quand je vous le disais! s'écrie Dufour, il est devenu le second volume de M. Pomard.»
Le peintre ajoute à l'oreille de son ami: «Je sais bien à qui tu penses... Et cette pauvre Madeleine qui ne fait que soupirer, parce qu'Armand ne revient pas... Hein!... qu'est-ce que je t'avais dit?—C'est possible.—Je vais toujours faire le portrait de M. de Noirmont en chasseur, et, pendant les séances, je me ferai donner des renseignemens sur mademoiselle Clara Pomard... Je n'ai pas encore d'intentions... mais on ne sait pas.»
M. de Noirmont a consenti à se laisser peindre en pied et revêtu de son équipement de chasse; Dufour veut mettre tous ses soins à ce portrait, d'abord pour sa gloire, ensuite parce qu'on est bien aise de faire quelque chose d'agréable pour des personnes chez qui l'on demeure.
Les séances commencent après le déjeuner; Dufour les prolonge quelquefois jusqu'au dîner, dans le but de rendre son ouvrage plus parfait, et parce qu'il bavarde la moitié du temps au lieu de s'occuper de son modèle. Pendant que M. de Noirmont pose et cause avec Dufour, on aurait bien tout le temps de reprendre ces jolies promenades dans la campagne qui plaisaient tant à Madeleine; mais Ernestine n'en parle pas, et Victor ne le propose plus. La jeune fille se désole et ne conçoit rien à la conduite de madame de Noirmont et à l'humeur de Victor.
Il en coûtait pourtant beaucoup à Ernestine pour agir ainsi; la soirée du loto n'était pas oubliée: c'est parce qu'elle avait eu trop de charmes, que la jeune femme avait ouvert les yeux sur d'autres dangers, et sentit qu'il était temps de les éviter.
Mais on ne peut pas toujours être sur ses gardes, et puis il y a des momens où l'on se croit bien forte, où l'on rit d'un danger que l'on se dit n'être peut-être qu'imaginaire, et puis.... et c'est là ordinairement le motif déterminant. M. Dalmer n'est plus aussi triste; il a l'air d'avoir pris son parti, de ne plus chercher à se rapprocher d'Ernestine, enfin de ne plus s'occuper d'elle, et une femme ne veut pas que l'on se dérobe à son empire; car la plus sage est bien aise qu'on soupire pour elle, alors même qu'elle ne veut pas répondre à ces soupirs-là.
Toutes ces raisons déterminent un matin Ernestine à quitter le salon et à s'enfoncer dans les belles allées du jardin. Elle s'y promène depuis quelque temps, et ne rencontre personne; elle s'étonne, se dépite de cette solitude: elle a emporté son ouvrage, elle s'assied sous un bosquet et veut travailler; mais au moindre bruit des feuilles, elle lève la tête et regarde autour d'elle; enfin Victor paraît; alors on reporte bien vite les yeux sur son aiguille, et l'on feint d'être très-occupée de ce qu'on fait, si bien que Victor s'assied près d'Ernestine avant qu'on ait eu l'air de l'apercevoir.
«—Comment! c'est vous, madame!... vous, qui travaillez dans le jardin!—Sans doute, monsieur; pourquoi pas?—C'est si extraordinaire de vous voir quitter le salon... à moins d'être bien accompagnée!...—J'avais mal à la tête ce matin... J'ai voulu prendre l'air.—Voilà un mal de tête qui est bien heureux pour moi, puisqu'il me procure l'occasion de vous voir un moment sans que des yeux importuns soient braqués sur nous.—Je ne vois pas en quoi ces yeux-là peuvent vous gêner...—Vous ne voyez rien, vous, madame!—Est-ce un compliment cela, monsieur?—Je ne sais pas faire de complimens... je ne sais que dire ce que j'éprouve.—Et peut-être aussi ce que vous n'éprouvez pas.—Eh! mon Dieu!... pourquoi donc mentir quand on n'y est pas obligé!... Par exemple, madame, si je vous disais que je vous aime, que je vous adore, que je ne pense qu'à vous, certainement je ne mentirais pas.»
Victor a dit tout cela avec tant de feu qu'il n'y a pas eu moyen de l'arrêter. Ernestine regarde encore plus attentivement son ouvrage, afin de cacher son émotion. Elle se contente de répondre d'un ton qu'elle croit rendre sévère: «Mais, monsieur, est-ce qu'on doit dire de ces choses-là à quelqu'un qui n'est pas libre?.... c'est très-mal ce que vous faites là!—Eh! madame, fait-on toujours ce qu'on-devrait!... Le monde serait trop parfait si l'on n'agissait que d'après son devoir.... Pourquoi avons-nous des passions qui parlent plus haut que notre raison?.... pourquoi rencontrons-nous, quelqu'un qui nous inspire un sentiment invincible.... insurmontable?...—Oh! oui, comme tous ceux que les hommes éprouvent!...—Non, madame, c'est de l'amour que vous inspirez,... ce n'est point un sentiment frivole, léger... Ah! je n'avais jamais ressenti tout ce que j'éprouve près de vous!...—Combien de fois avez-vous déjà dit cela à d'autres, monsieur?—Que vous êtes cruelle!.... je n'ai jamais dit cela à d'autres, parce que je ne l'avais pas encore éprouvé.... Cela vous fait rire?... vous êtes bien heureuse de rire des tourmens que vous causez!...—Je crois qu'ils seront vite guéris.—Mais enfin, madame, si je ne vous aimais pas, qui me forcerait à vous dire que je vous aime,... lorsque je vois bien que vous ne pensez pas à moi! que vous ne pouvez pas me souffrir!... car, Dieu merci! vous me le faites assez voir. Depuis notre soirée chez madame Montrésor,... où je me suis permis de vous serrer la main, vous ne sortez plus de votre salon,... vous ne m'accordez pas un instant de tête-à-tête.—A quoi cela vous avancerait-il?... vous ne pensez pas sans doute, monsieur, que j'oublierai mes devoirs,... que je vous donnerai des espérances?—Mon Dieu, madame, je ne pense rien! je n'espère rien! mais je vous aime parce que... je vous aime; je ne crois pas que ce sentiment puisse se commander ni finir à volonté... Est-ce donc ma faute si vous m'inspirez de l'amour? A coup sûr je ne me suis pas dit: je veux aimer cette dame-là,... cela est venu.... sans que je sache comment.... et pourtant il me semble que je vous ai aimée du premier moment où je vous ai vue,... du moins vous m'avez plu sur-le-champ... Je crois qu'il y a quelque chose qui nous entraîne vers les personnes auxquelles nous devons offrir notre cœur.—Vous avez dû éprouver souvent cet entraînement?... je sais,... par mon frère, qu'à Paris vous n'étiez pas cité pour votre sagesse.—Oh! je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis:... d'abord je suis très-franc!... oui, madame, très-franc! même avec les dames auxquelles je fais la cour. Je n'ai jamais pu dire: je vous aime, à une femme pour qui je n'éprouvais qu'une caprice, ni fait serment d'être fidèle pour la vie, lorsque j'avais affaire à une coquette. Mais vous, madame, vous,... ah! quelle différence!... j'aurais été si heureux si vous m'aviez seulement aimé... un peu!...
»—Quand une femme, trop faible, ne peut résister à une passion qu'elle devrait combattre, je crois qu'elle n'est pas maîtresse de n'aimer qu'un peu; elle doit aimer beaucoup au contraire... et c'est sa punition.—Sa punition!.... pourquoi?—Parce que bientôt elle aime seule..... Alors que lui reste-t-il? un amour qui fait son supplice, et des remords que rien ne peut adoucir.—Ah! madame, pouvez-vous penser qu'on cesserait de vous aimer...—Pourquoi serais-je privilégiée; je n'ai pas assez d'amour-propre pour le croire; je me connais et je ne me trouve pas assez jolie pour inspirer une passion éternelle... Je ne vois même rien en moi qui doive charmer quelqu'un habitué à n'offrir ses hommages qu'à la beauté. Aussi, quand on me fait une déclaration d'amour, je suis toujours tentée de croire que l'on se moque de moi.—Vous vous jugez bien mal, madame.—Non je ne me trouve nullement belle.—Croyez-vous donc que pour plaire il faille avoir des traits bien réguliers et dignes de servir de modèle. C'est la physionomie qui fait tout... du moins à mon goût. Sans doute il ne faut pas que cette physionomie s'allie à des traits désagréables; mais, lorsqu'on trouve dans l'ensemble, dans les yeux de quelqu'un ce je ne sais quoi qui nous plaît, qui nous captive, ah! madame, on ne s'occupe pas alors à détailler tous ses traits pour voir ce qu'il peut y manquer. On aime déjà, et la personne qui nous plaît est pour nous la plus jolie....—C'est possible,... mais....—Mais....—Une femme honnête ne doit aimer que son mari.—Je sais qu'on doit aimer son mari.... Certainement je trouve cela très-bien!... mais quelquefois,... quand il y a une différence d'âge,... d'humeur.... On ne se marie pas toujours par amour.—Ce ne serait pas encore une raison pour manquer à ses devoirs....»
Victor ne répond rien. Il se contente de soupirer; puis avec une petite baguette, de tracer des ronds sur le sable. Ernestine travaille avec beaucoup d'ardeur et sans lever les yeux. Ils gardent long-temps le silence, ne se regardant ni l'un ni l'autre; c'est Ernestine qui le rompt la première:
«Je crois qu'il est temps que mon frère revienne.—Pourquoi cela, madame? Parce que la société de mon mari et la mienne ne doivent pas suffire pour vous retenir ici; et je conviens que nos voisins ne sont pas non plus bien récréatifs.—Moi, madame, je crois plutôt que vous me dites cela parce que mon séjour ici vous ennuie, et que vous désirez que je parte. Eh bien, vous serez satisfaite.... Je n'ai pas même besoin d'attendre Dufour, je le laisserai faire le portrait de M. de Noirmont, je partirai demain, je vous débarrasserai de ma présence....
«—En vérité, monsieur, vous avez l'esprit bien mal fait,... vous prenez de travers tout ce qu'on vous dit.... Si je suppose que vous pouvez vous ennuyer avec nous, c'est parce que je le crains.... Vous ai-je jamais témoigné que votre présence ne me fût pas agréable....
«—Mais aussi, madame, comment pouvez-vous supposer que je m'ennuie avec vous... avec vous!... que je voudrais ne pas quitter un moment, car je n'ose penser qu'il faudra vous quitter,... ne plus vous voir.... Non, je ne puis me faire à cette idée; il me semble que maintenant nous devons toujours être ensemble:... on est si bien près de vous....»
Et Victor s'est rapproché d'Ernestine, et il a doucement passé son bras sous le sien.
«—Prenez garde, monsieur,... vous allez me faire piquer....—Mon Dieu! madame, cet ouvrage est donc bien pressé que vous ne pouvez pas le laisser.—Quelle nécessité de le quitter;... on peut bien causer en travaillant.—Mais on ne peut pas seulement apercevoir vos yeux... vos yeux... que j'aime tant;... vous seriez donc bien fâchée de les lever un moment....»
Ernestine ne répond pas, mais elle cesse de regarder son aiguille, car enfin ce n'est pas un grand mal de laisser voir ses yeux. Cependant ceux de Victor ont une expression si tendre qu'elle en est toute troublée; elle roule son ouvrage en disant: «Je vais rentrer.—Quoi! déjà?...—Mais il y a long-temps que je suis là.—Vous trouvez qu'il y a long-temps, et moi il me semble qu'il n'y a qu'une minute....—J'aurais peut-être mieux fait de ne pas y venir du tout.—Vous avez même du regret de m'avoir procuré ce moment de bonheur.... Vous êtes fâchée de ce que j'ai osé vous dire!...—A quoi tout cela vous avancera-t-il?... Si votre amour était vrai, il ne vous causerait que des peines; vous voyez bien qu'il vaut mieux que tout cela ne soit qu'une plaisanterie.—Ah! madame!... si vous ressentiez l'amour comme moi, vous ne diriez pas cela. Je trouve que l'état le plus triste au monde est l'indifférence.... Quand le cœur n'a aucun attachement bien vif, rien ne nous occupe, ne nous émeut,... tout nous ennuie, tout nous est égal; qu'on nous propose une promenade, une partie de plaisir, nous acceptons tout avec le même calme!... Nous n'avons rien à y chercher, rien à y désirer; nous aurons les mêmes sensations aujourd'hui que demain, nous vivrons le lendemain comme la veille;... mais est-ce là vivre!... est-ce là exister!... Que l'amour s'empare de notre cœur, et tout change autour de nous; tout prend à nos yeux un nouvel intérêt; dans les occupations les plus ordinaires de la vie, nous trouvons du plaisir, parce que nous pouvons y mêler la pensée de notre amour, l'image de l'objet adoré. S'il est avec nous, le temps s'écoulera plus vite; si nous l'attendons, nous comptons les minutes; s'il est absent nous pensons à lui, nous voulons deviner ce qu'il fait. L'ennui n'atteint jamais un cœur bien épris. Enfin, si notre amour nous cause des peines, eh bien! ces peines même ont un charme qu'on ne voudrait pas changer contre l'indifférence; non, madame, quand on aime bien et qu'on est aimé, on n'est jamais entièrement malheureux. Ah! vous ne comprenez pas cela, vous, parce que vous avez une ame froide, insensible....»
Ernestine ne paraissait cependant ni froide, ni insensible en ce moment; elle était émue, oppressée; elle avait de la peine à cacher son trouble. Victor le voyait bien, mais il était trop adroit pour avoir l'air de s'en apercevoir. Enfin madame de Noirmont fait un mouvement pour se lever, Victor la retient:
«—De grâce, encore un instant!... j'ai si rarement le bonheur d'être seul avec vous....—Non, j'ai déjà eu tort de vous écouter.—Comment! je ne pourrai pas même vous parler de mes peines... à vous qui les causez.—Vous me dites des choses que je ne devrais pas entendre. Encore une fois, monsieur, si j'avais la faiblesse de vous croire,... de vous aimer,... à quoi cela nous mènerait-il?—Mais à tout, si vous vouliez.—Non, monsieur,.... lors même que je... que j'aurais de l'amitié pour vous,... je n'oublierais jamais ce que je me dois,... non, jamais!...»
En disant ces mots, Ernestine dégage sa main de celle de Victor, et s'éloigne précipitamment en le laissant sous le bosquet.
«Elle a dit:Jamais!» murmure Victor en regardant la jeune femme s'enfuir du côté de la maison.
Et cependant Victor ne semble pas mécontent de l'entretien qu'il vient d'avoir; il regagne le salon d'un air plus satisfait: c'est que probablement il avait vule Trésor supposé, et se rappelait cette phrase de M. Géronte:Il ne faut jamais dire jamais: qui est-ce qui peut répondre de l'avenir?
Comment cela finit.
Ernestine avait raison: c'était déjà trop que d'écouter. On dit que l'oreille est le chemin du cœur, et quand le cœur est bien disposé par les yeux, ce chemin doit se faire vite. Ces pauvres femmes, on les blâme quand elles succombent! Mais que l'on se mette donc à leur place, qu'on se figure quelqu'un qui n'aurait pour ordinaire à sa table que le pot-au-feu!... Le bouillon, fût-il excellent, la viande bien choisie, comment ne sera-t-il pas tenté à l'aspect d'un nouveau plat bien friand, bien apprêté, et assaisonné de tout ce qui peut flatter le goût et l'odorat. Je ne veux pas dire cependant que tous les maris ne soient que des pot-au-feu!... il y en a qui savent être aimables et parler encore d'amour à leur femme. Il y en a, mais...apparent rari nantes in gurgite vasto!(Je suis certain que les dames traduiront sans savoir le latin.)
Dufour continue le portrait de M. de Noirmont; il y met le temps, parce qu'il prétend faire un chef-d'œuvre, et pendant les séances son modèle cause avec lui de la famille Pomard. Tandis que son mari pose, Ernestine a bien le loisir d'aller prendre l'air ou travailler dans le jardin; mais elle s'y rend accompagnée de Madeleine, afin d'éviter les tête-à-tête, car elle s'est promis de ne plus en accorder à Victor.
Ce n'était pas avec Madeleine que madame de Noirmont pouvait se distraire et chasser les pensées qui l'occupaient: la jeune fille ne parlait que de Victor; elle répétait ce qu'il avait dit, se rappelait ce qu'il avait fait, s'amusait à faire son portrait en le comparant aux autres personnes qui venaient à Bréville, et finissait toujours en disant: «N'est-ce pas, ma bonne amie, que c'est le mieux et le plus aimable de tous les messieurs qui viennent ici?
«—En vérité,» dit un matin Ernestine avec un mouvement d'impatience, «tu es ennuyeuse, Madeleine, tu parles toujours de M. Dalmer!... tu ne sais pas me dire autre chose.»
Madeleine rougit en répondant: «Je ne croyais pas mal faire... je causais de ce monsieur... il faut bien causer... je voulais vous distraire, car il me semble que vous êtes rêveuse depuis quelque temps;... tout le monde change ici.... C'est comme M. Victor! il a des jours où il est si singulier.... Oh! mais je ne parlerai plus de lui, puisque cela vous fâche.
«—Cela ne me fâche pas... Mais c'est que si ce monsieur nous entendait, par hasard, il croirait qu'on ne s'occupe que de lui... et il aurait bien tort....»
Madeleine pousse un gros soupir auquel Ernestine ne fait pas attention, parce qu'elle tâche alors d'étouffer les siens. Au bout d'un moment, Madeleine dit: «Le portrait de M. de Noirmont doit être avancé... je n'ai pas encore osé demander à le regarder: est-il bien ressemblant?
«—Mais... oui... je crois qu'il ressemblera... M. Dufour y met beaucoup de soins; et quoique ce ne soit pas son genre et que M. Victor le plaisante un peu, je pense qu'il sera bien!
«—Fera-t-il votre portrait, à vous, ma bonne amie?—Oh! pourquoi.... Cependant mon mari le désire... et M. Victor assure que je ferais de la peine à M. Dufour en n'acceptant pas....—Ce doit être bien agréable d'avoir le portrait de quelqu'un qu'on aime!—Oui!... c'est une consolation quand on ne se voit plus... car on se quitte quelquefois.... Comme mon frère tarde à revenir!... il ne peut s'arracher de son maudit Paris!... Je crains que ces messieurs ne s'ennuient ici.... M. Dalmer, qui n'aime pas la chasse, ne doit guère s'amuser à être tous les soirs au billard ou devant un échiquier avec M. de Noirmont.... Je suis sûre que c'est par complaisance qu'il joue... il fait tout ce qu'on veut!...—Mais il vous vient quelquefois du monde....—Des gens bien amusants!... madame Montrésor et son mari, qu'elle n'ose pas quitter, de peur qu'on ne le lui enlève.... Pauvre dame!... qu'elle se rassure!... on ne pense pas à son Chéri.... Les Pomard!... La sœur rit toujours; c'en est ridicule.... M. Victor ne doit pas trouver beaucoup d'agrément dans leur société, lui habitué aux plaisirs, aux belles réunions de Paris... car à Paris, je sais qu'il va beaucoup dans le monde, qu'il court les bals, les spectacles.... A son âge... c'est naturel....—On a donc beaucoup de plaisirs à Paris, ma bonne amie?—Sans doute... et lorsqu'on est aimable.... Il y a des femmes si coquettes à Paris!...—Ah! il y a des femmes coquettes!... Est-ce qu'il en connaît?...—Je ne le lui ai pas demandé.... Est-ce que M. Dalmer a des comptes à me rendre!—Oh!... je ne dis pas cela... mais quelquefois en causant....—Vous voyez bien que M. Dalmer ne se soucie plus de causer avec nous... il ne vient plus s'asseoir ici lorsque nous y travaillons.—C'est vrai.... Pourquoi donc cela, ma bonne amie?... est-ce qu'il est fâché?—Fâché!... et de quoi donc!... Au reste, je ne sais ce qu'il a... mais cela m'est bien indifférent, et vous savez, Madeleine, que je vous ai priée de ne pas toujours me parler de ce monsieur.—Oh! oui, ma bonne amie, je vous obéirai.»
Et Madeleine ne trouve plus l'obéissance si pénible, parce qu'elle s'aperçoit que lorsqu'elle ne parle plus de Victor, Ernestine se charge de la remplacer.
Si Victor ne vient pas près d'Ernestine lorsqu'elle a du monde avec elle, il sait fort bien la rencontrer quand elle est seule, soit dans une chambre qu'elle traverse, soit dans une allée du jardin et, lorsqu'on demeure sous le même toit, il est impossible que de telles occasions ne se présentent pas fréquemment. A la vérité, ces tête-à-tête sont bien courts, quelquefois on n'a pas le temps d'échanger deux phrases; mais Victor a pris l'habitude de saisir et de presser une main qu'on n'a pas la force de lui refuser. Une autre fois, il prend, il serre dans ses bras une taille élégante; on se défend, on le prie de finir; il ne finit jamais que lorsqu'il entend du monde; bientôt il effleure de ses lèvres des joues brûlantes. «Monsieur, je me fâcherai, je me fâcherai très-sérieusement!» dit Ernestine fort émue.
Victor semble confus, désolé, mais il recommence à la première rencontre; ensuite, poussant plus loin l'audace, c'est sur les lèvres d'Ernestine qu'il appuie ses lèvres de feu.
«C'est affreux!... c'est indigne!...» s'écrie la jeune femme en se débattant, et elle s'éloigne d'un air bien courroucé. Mais voyez cependant le pouvoir de l'attraction: le lendemain, Ernestine trouve mille occasions pour aller et venir seule dans la maison, sans doute afin de gronder encore le jeune homme qui se permet de l'embrasser.
Ces rencontres, ces larcins, ces momens de bonheur ne font qu'augmenter les désirs d'un amant. Victor prie, supplie Ernestine de lui accorder un instant de tête-à-tête, en jurant qu'il sera sage. On ne se fie pas à sa promesse et on a raison. «Je ne veux plus me trouver seule avec vous, dit Ernestine, j'ai déjà eu tort de vous écouter une fois.»
Dire cela, c'est presqu'avouer qu'on partage le sentiment que l'on inspire. En effet, madame de Noirmont ne se sent plus la même; toujours plongée dans une tendre rêverie, distraite devant le monde, ou tout occupée d'y écouter une seule personne, elle soupire, rougit, se trouble pour un rien. Souvent elle se gronde elle-même en se répétant: «Je me rendrai malheureuse!» Et pourtant cette nouvelle situation n'est pas sans charme. Elle sent déjà la justesse de ce que lui a dit Victor: elle ne s'ennuie plus.
Le portrait de M. de Noirmont est achevé. Dufour le trouve effrayant de ressemblance, M. de Noirmont en est assez content, parce que, dans le lointain du paysage, on aperçoit un chevreuil qui expire frappé d'une balle au milieu du front.
«J'ai voulu prouver, dit le peintre, que l'original du portrait est un adroit chasseur. Certes, il est difficile de mieux viser.... Monsieur de Noirmont, je vous en prie, engagez tous vos voisins à venir voir votre portrait; je serai bien aise de recueillir les avis de chacun.»
Pour faire plaisir à Dufour, M. de Noirmont fait savoir à ses voisins que son portrait est terminé, et une après-dînée on voit arriver à Bréville M. et madame Montrésor, les Pomard, et madame Bonnifoux, avec son garde-vue, ses lunettes, et sa belle boîte de loto sous le bras.
«Nous venons voir le portrait de M. de Noirmont et passer la soirée avec vous, dit madame Montrésor. Madame Bonnifoux a cédé à nos instances, elle nous a accompagnés. Elle craignait d'être indiscrète... mais, à la campagne et entre voisins....
«—Madame nous fait le plus grand plaisir,» dit Ernestine, en réprimant le sourire que lui inspire la vue de la boîte de loto.
«Je n'attendais pas moins de votre part, madame,» répond madame Bonnifoux en faisant une large révérence. «C'est si agréable de se réunir le soir, de faire la partie!... Vous voyez que je suis de précaution.... Vous n'avez peut-être pas de loto? j'ai apporté le mien.... Les numéros sont très-bien faits!...
«—Je voudrais bien savoir si elle a apporté aussibonne amie, dit tout bas Dufour.
«—Par exemple,» dit M. de Noirmont, à Victor, «ceci passe la permission, et certainement j'userai de la liberté de la campagne pour ne pas assister à la partie de loto! J'en ai assez; je me souviens de la dernière.
«—Mais il me semble que l'on est venu pour votre portrait, dit Dufour.—Oui, mais on ne passera pas la soirée à regarder votre ouvrage, et moi je ne me sens pas le courage de faire la poule avec madame Bonnifoux.»
M. de Noirmont prévient sa femme qu'il va se promener et rentrera se coucher pendant qu'elle tiendra compagnie à la société, puis prétextant une affaire qui le force à se rendre à Laon le soir même, l'époux d'Ernestine fait ses adieux et laisse la société.
«M. de Noirmont a affaire ce soir... c'est bien dommage! dit madame Montrésor.—Oui, dit madame Bonnifoux, et ce sera une personne de moins pour jouer.... Mais il reviendra sans doute de bonne heure?—Non, madame, répond Ernestine, mon mari doit coucher à Laon.
«—J'aurais bien été avec M. de Noirmont, dit Chéri; j'ai aussi besoin de voir quelqu'un à Laon.—C'est bien!... c'est bien!... vous irez quand j'irai, dit madame Montrésor. Qu'est-ce que c'est donc que ces idées vagabondes qui vous prennent maintenant!...
«—Mon avant-dernière cuisinière était de Laon, dit madame Bonnifoux; elle faisait le riz au lait comme un ange, mais elle le commençait la veille, parce qu'il fallait qu'il fût si bien crevé!...
«—Il me semble que l'on désire voir le portrait de M. de Noirmont? dit Dufour.
«—Oui, certainement, répond M. Pomard; je me connais un peu en peinture, je me permettrai de vous dire mon avis.
«—C'est bien ce que j'espère.... Oh! je ne suis pas de ces peintres qui ne veulent pas endurer le moindre conseil, la plus légère critique; je désire que l'on soit franc avec moi, et je ne suis pas fâché que M. de Noirmont soit absent, parce que sa présence aurait peut-être gêné pour les observations que l'on voudrait me faire sur son portrait.»
Ernestine conduit la société dans la pièce où est placé le portrait de son mari. Dufour regarde tout le monde, pour voir l'effet que produit son ouvrage; il trouve déjà étonnant que l'on ne pousse pas des exclamations de plaisir à sa vue; il devient violet lorsque madame Bonnifoux s'écrie: «Est-ce que c'est ce monsieur-là?
«—La question m'étonne, madame, dit le peintre; je croyais qu'il ne pouvait pas y avoir doute,... et qu'il suffisait d'avoir vu M. de Noirmont une fois pour le reconnaître.—Oh! oui, monsieur!... aussi je le reconnais parfaitement à présent qu'on m'a dit que c'était lui.... Oh! il est fort ressemblant... c'est un bien bel homme!... mais pourquoi lui avez-vous fait tenir dans la main un fusil?... Je n'aime pas les fusils.—Il me semble, madame, que c'est ce qui convenait à un chasseur.... Je ne pouvais pas lui faire tenir un carton de loto.—C'est juste; mais ce fusil me fait peur....
«—Je suis sûr qu'elle aurait voulu lui voir tenir une seringue,» dit Dufour à l'oreille de Victor.
«—Je trouve le portrait fort bien, mais un peu âgé, dit madame Montrésor.
«—Agé!... Vous trouvez que j'ai fait M. de Noirmont trop âgé? s'écrie Dufour.—Oui, un peu...—Ah! madame!... c'est-à-dire que je l'ai plutôt fait trop jeune!... C'est que vous le voyez dans un mauvais jour.... Placez-vous là.... Par exemple!... s'il est trop âgé....
«—Je lui trouve le nez un peu long, dit mademoiselle Clara.—Oh! mademoiselle, c'est que M. de Noirmont a le nez très-fort.... J'ai même un peu adouci... parce qu'en peinture il faut toujours adoucir; mais, certainement, c'est bien son nez;... c'est-à-dire que c'est comme si on le lui avait arraché et collé là....
«—Est-ce que son bras gauche ne vous semble pas un peu court? dit Chéri.
«—Son bras gauche court!... Est-ce que vous ne voyez pas que l'avant-bras est en raccourci?—Si fait; mais,... malgré cela....—Oh! monsieur Montrésor, je crois que vous ne vous connaissez guère en raccourci, car vous ne m'auriez pas fait cette observation-là....
«—Non, non, Chéri, tu ne te connais pas en raccourci;... tu ne dois pas t'y connaître!» s'écrie madame Montrésor, tandis que Chéri murmure toujours: «C'est égal, le bras me semble un peu court.»
M. Pomard n'avait encore rien dit; mais, depuis son entrée dans la chambre, il était immobile devant le portrait. L'artiste, qui pense que cette immobilité ne peut provenir que de l'admiration, s'approche enfin de M. Pomard et lui dit: «Eh bien!... il me paraît que vous êtes content?... Ça me fait plaisir, parce que vous êtes connaisseur.
«—Je pensais....—Qu'il est frappant, n'est-ce pas?—Non, ce n'est pas à cela que je pensais. C'est ce chevreuil qui m'intrigue?...—Ce chevreuil vous intrigue?... Comment! vous ne comprenez pas que M. de Noirmont vient de le tuer; il tient encore à la main l'arme dont il s'est servi....—Je vois bien que M. de Noirmont chasse;... mais ce chevreuil qui a reçu la balle au milieu du front... c'est bien singulier! ordinairement le gibier se sauve quand on le chasse,... et alors il me semble que ce n'est pas au front qu'on peut l'attraper.»
Dufour ne s'attendait pas à cette observation, qui fait beaucoup rire Victor. Enfin le peintre répond: «Si vous étiez aussi grands chasseurs que M. de Noirmont, messieurs, vous comprendriez ce coup-là.... La preuve que cela peut arriver, c'est que je l'ai fait....—C'est-à-dire, vous l'avez peint.—Est-ce qu'un gibier, en colère d'être poursuivi, ne peut pas se retourner... et courir sur le chasseur?... cela s'est vu mille fois.... Au reste, messieurs, je pense que ce n'est pas le chevreuil qui doit le plus vous occuper dans mon tableau.»
On s'aperçoit que l'artiste, qui voulait l'avis de chacun, est de fort mauvaise humeur des petites observations que l'on a faites sur son ouvrage, et l'on s'empresse de s'écrier qu'au résumé le portrait est fort ressemblant, et que c'est un très-bel ouvrage. Alors Dufour reprend sa figure ordinaire, qui s'était considérablement allongée pendant l'examen du portrait, et l'on retourne au salon.
«Nous allons passer une bien ennuyeuse soirée,» dit Ernestine à Victor; «mais, si je dois me sacrifier aux convenances de la société, vous n'y êtes nullement obligé, et vous pouvez faire comme mon mari.—Permettez-moi seulement d'être près de vous, madame, et peu m'importe ce qu'on fera.»
Un coup-d'œil a répondu que la permission était accordée. Madame Bonnifoux tire de sa boîte les cartons, les jetons et les boules, qu'elles pose sur la table en faisant un commentaire sur la bonté de chaque carton. Madeleine, qui était assise dans un coin du salon, a plié son ouvrage et se dispose à se retirer. Ernestine la retient.
«—Pourquoi t'en vas-tu, Madeleine? Pourquoi ne restes-tu pas à jouer avec nous?—Oh! non, ma bonne amie, je ne dois pas me permettre de jouer avec votre compagnie....—Du moment que je te le permets, moi.—Ah! vous êtes si bonne!—Il n'y a personne ici qui le trouvera mauvais.—Mais, moi, je serais gênée....—D'ailleurs, je me sens fatiguée; permettez-moi de me retirer.—Qu'as-tu donc, Madeleine, est-ce que tu es malade?—Je ne crois pas, ma bonne amie.—Depuis quelques jours je te trouve triste....—C'est vrai....—Pourquoi donc cela?—Je n'en sais rien....
«—J'espère cependant que tu n'as pas de chagrin.... Madeleine? Maintenant que je t'ai retrouvée, je veux que tu sois heureuse....—Ah! vous êtes trop bonne pour moi!...
Madeleine embrasse Ernestine et se retire en jetant un petit coup-d'œil sur Victor, espérant qu'il la regardera; mais il n'en fait rien, et la pauvre petite s'éloigne le cœur serré.
«Tout est en état,» dit madame Bonnifoux, qui a enfin fini de se choisir des cartons; «je crois que nous pouvons prendre place.... Mais pourquoi donc cette jeune personne s'est-elle retirée?... est-ce qu'elle ne connaît pas encore ses numéros?...—Pardonnez-moi, madame; mais elle est indisposée.... D'ailleurs, elle ne joue pas.—Le loto est un jeu que l'on peut permettre aux demoiselles, il n'a rien d'immoral ni de contraire à la décence.... Ce n'est pas comme votreécarté, dont le nom seul me fait rougir, et où l'on dit: monsieur passe-t-il beaucoup?... Il va jusqu'à cinq fois,... quelquefois jusqu'à six.... Ah! Dieu!... en quel temps vivons-nous?... Je vous en prie, madame Montrésor, ne me changez pas mes cartons;... vous me feriez beaucoup de peine.»
Madame de Noirmont se place en regardant Victor, qui est bien vite à côté d'elle. De son côté, Dufour s'assied près de mademoiselle Clara, à laquelle il en veut un peu cependant, parce qu'elle a trouvé le nez de monsieur de Noirmont trop long. Le loto commence; les parties se succèdent, assaisonnées par les commentaires de madame Bonnifoux, les exclamations de madame Montrésor et les bâillemens étouffés de Chéri. Ernestine et Victor ne disent rien, mais ils s'entendent, et probablement n'entendent pas les autres, ce qui est un double avantage.
Enfin, à neuf heures et demie, madame Bonnifoux, qui déjà plusieurs fois s'est plaint d'avoir des aigreurs et des renvois, ne paraît pas vouloir s'en tenir aux verres d'eau sucrée qu'on lui a donnés; on ne sait pas encore ce qu'elle va demander, lorsque madame Montrésor, piquée de perdre constamment et de voir bâiller son mari, dit qu'il est temps de se retirer; madame de Noirmont se garde bien de faire aucune instance pour prolonger la partie.
«C'est dommage de quitter déjà, dit madame Bonnifoux; j'étais en veine, et pourtant je suis un peu indisposée.... J'attribue cela à des pois que ma cuisinière a mis dans une julienne;... ils étaient très-gros;.... je les ai pourtant mangés avec plaisir....»
On ne répond rien à cela, parce qu'on craint que la julienne n'amène d'autres détails que l'on préfère ne pas entendre. Mais, au moment de partir, Chéri dit à Ernestine: «La soirée est superbe;... après une journée de chaleur, voilà le beau moment de la promenade. Vous devriez, madame, nous reconduire un peu.»
Victor appuie cette proposition, et, comme Ernestine pense que Dufour sera de la partie, elle accepte, et met à la hâte un chapeau, tandis que madame Montrésor prend son mari dans un coin, et lui dit: «Est-ce que vous ne pouvez plus vous passer de madame de Noirmont maintenant. Ce n'est pas assez de venir ici, il faut qu'elle vous reconduise.... Chéri, si cela continue, je ne viendrai plus dans cette maison... J'y attrape des vapeurs et j'y perds mon argent;... ça ne m'amuse pas du tout.... Donnez-moi donc le bras...—Mais nous sommes encore dans le salon....—Donnez-moi toujours le bras... et pas tant de raison!»
Ernestine a mis son chapeau, on part; mais, au lieu de suivre la société, Dufour prend sa chandelle et se dispose à monter dans sa chambre.
«Quoi! monsieur Dufour, vous ne venez pas avec nous?» dit Ernestine avec vivacité.—«Non, madame, je suis fatigué. Ce portrait m'a beaucoup donné de mal.... Je vais me coucher....—Comment!... déjà?...—Je présente mes salutations à la compagnie.»
Et Dufour monte chez lui. Il a encore sur le cœur le nez trop long, le bras trop court et toutes les observations que l'on a faites sur le portrait de M. de Noirmont.
«Eh bien! madame, nous nous passerons de Dufour, et je pense qu'un cavalier peut vous suffire dans un si court trajet,» dit Victor en présentant son bras à Ernestine.
Madame de Noirmont sent bien que son refus maintenant semblerait ridicule, ou pourrait donner lieu à de singulières conjectures. Elle accepte donc, et prend en tremblant ce bras qu'on lui offre avec tant de plaisir.
On est au mois de juillet, la soirée est superbe; la campagne offre, à dix heures du soir, une promenade délicieuse, bien préférable à celle de la journée.
M. Pomard donne le bras à sa sœur; ils marchent près d'Ernestine et de Victor, ensuite viennent les Montrésor et madame Bonnifoux avec sa boîte à loto.
«C'est un meurtre de se coucher si tôt par ce temps-là, dit mademoiselle Clara. Mon frère, si tu veux, nous irons faire un tour dans la plaine pour chercher des vers-luisans;... il doit y en avoir.
«—Ah! j'irais volontiers chercher des vers-luisans avec vous,» crie Chéri en tâchant de faire avancer les deux dames auxquelles il donne le bras, et notamment madame Bonnifoux, qui est toujours d'un pas en arrière de son cavalier.
«Vous n'irez pas chercher de vers-luisans, monsieur!» dit Sophie en pinçant le bras de son mari; «mademoiselle Pomard peut y aller sans vous, si cela lui plaît... Je veux rentrer;.... j'ai besoin de me coucher.
»—Moi, ce que je veux aller chercher un matin dans la plaine, dit madame Bonnifoux, ce sont des mousserons; on m'a dit que c'était délicieux... mais je suis retenue par la crainte de me tromper et de cueillir à la place de mauvais champignons... monsieur Montrésor, vous allez trop vite;.... j'ai mes maux de reins.....—C'est vrai, Chéri; vous nous faites galoper... Nous n'avons pas besoin d'être dans la poche de madame de Noirmont.»
Cependant Chéri, qui s'ennuie d'être en arrière, tire toujours la vieille dame: celle-ci, en voulant retrousser sa robe, laisse tomber sa boîte à loto; alors madame Bonnifoux pousse un cri à faire retentir les échos du bois.
«Qu'est-ce qu'il y a?... un serpent?.... demande M. Pomard.—Vous êtes tombée, madame? dit Ernestine.
»—Eh! mon Dieu! non...... C'est ma boîte à loto qui est tombée, et elle s'est ouverte, et les boules sont sorties du sac. C'est vous qui êtes cause de ce malheur, monsieur Montrésor; vous me faites marcher si vite!»
Madame Bonnifoux est prête à pleurer. Pour la calmer, toute la société se met à genoux sur l'herbe et cherche les boules; mais comme un malheur n'arrive jamais seul, le sac aux numéros est justement tombé dans un endroit où l'herbe est haute et bien fournie, car les promeneurs marchent à travers la plaine; il faut donc fouiller dans cet épais gazon, au risque de trouver de mauvaises herbes et de se piquer les mains. Mais madame Bonnifoux s'est assise à terre, et elle a déclaré qu'elle n'irait pas se coucher que le compte de ses boules n'y soit.
«Comme c'est amusant! murmure mademoiselle Clara; passer le temps à chercher les boules de loto au lieu d'attraper des vers-luisans!—Chéri!» crie Sophie à son époux, qui semble vouloir se rapprocher de mademoiselle Pomard, «cherchez à côté de moi; les boules ne sont point sous les pieds de mademoiselle Clara...—Mais, Sophie, on ne sait pas...—Moi, je ne sais pas quelle boule vous cherchez, mais je vous vois bien...
«—Il en manque quatorze,» dit madame Bonnifoux, qui vient de faire le compte du sac, et la vieille dame porte son mouchoir sur ses yeux et se met à pleurer.
«Si on revenait demain de bon matin? dit Victor.—Ah! monsieur, elles seraient volées!—Que voulez-vous qu'on fasse de cela, madame? Comment! monsieur, des boules superbes que j'ai fait faire exprès!.... Certainement on ne me les rendrait pas.
»—Les voilà... je tiens le nid... s'écrie M. Pomard; j'ai mis la main sur six à la fois... tenez, madame.....—Ah! monsieur..... quelle horreur! qu'est-ce que vous m'apportez là? ce ne sont pas mes boules..... Fi! monsieur..... ne ramassez pas cela.......—Comment! je me suis trompé?...—Prenez garde, monsieur Pomard; il vient des chèvres brouter dans le plaine! dit Chéri en riant.—Ah! oui... c'est que je ne pensais pas à cela!»
Après un bon quart d'heure de recherche, on parvient enfin à compléter le sac aux boules. Madame Bonnifoux se relève; la société se remet en route, assez mécontente de la halte qu'elle vient de faire; mais on est bientôt à l'entrée de Gizy, où l'on se dit adieu, pour rentrer chacun chez soi.
Victor est seul avec Ernestine: avec quelle impatience il attendait ce moment! Seul dans la campagne, le soir, avec une femme que l'on aime, que l'on brûle de posséder; si l'on ne triomphe pas alors de sa résistance, il faut perdre tout espoir de voir combler ses vœux.
D'abord on ne se dit rien: l'excès d'amour produit souvent l'effet de la crainte. Ernestine veut hâter le pas; Victor cherche au contraire à ralentir leur marche.
«Rien ne nous presse, madame, dit enfin Victor, laissez-moi donc jouir quelques instans de plus du bonheur d'être avec vous....—Je voudrais être rentrée....—Et tout à l'heure! avec vos voisins, vous n'étiez pas pressée!... Que vous êtes cruelle pour moi!... vous me refusez tout!... parce que je vous aime, je suis donc bien coupable à vos yeux!...—Je vous en prie, ne me dites pas ces choses-là... ne me parlez plus de cela.... Rentrons... je crains que mon mari ne m'attende... il pourrait s'étonner de....
«—Votre mari s'est couché et il dort; vous le savez très-bien, puisqu'il vous l'a dit devant moi. Mais vous voulez rentrer parce que vous seriez fâchée de m'accorder la moindre faveur... parce que vous me détestez, et que cela vous déplaît d'être un moment seule avec moi....—Ce n'est pas parce que je vous déteste; je ne déteste personne....—Et vous me voyez comme tout le monde?... Comme c'est flatteur!... comme c'est aimable!—Que voulez-vous donc que je vous dise?—Oh! rien... vous m'en avez dit assez. Mon Dieu! on dirait que vous tremblez.—Oui... je tremble... j'ai peur avec vous.—Peur!... avec moi qui vous aime tant!...—C'est peut-être pour cela...—Ah! madame, je suis bien malheureux si je ne vous inspire que de la crainte!... Que je voudrais donc ne plus vous aimer!... Oui, je donnerais tout au monde pour vous oublier; car je vois bien que mon amour vous ennuie, vous obsède!... Mais je ne puis, je ne le pourrai de ma vie... je vous aime tout autrement que je n'avais jamais aimé. Je sens maintenant la différence d'un sentiment véritable à ces désirs qu'on prend pour de l'amour....
«—Prouvez-le-moi donc en ne me demandant jamais rien de contraire à mon devoir.
«—Il me semble que je suis assez sage....—Oui! c'est étonnant!...—Est-ce ma faute, si, près de vous, je brûle, si je désire tant de choses?... Ah! si vous ressentiez une faible partie de ce que j'éprouve!—Rentrons, je vous en prie... vous me faites mal... j'étouffe... ah! que je souffre!...—Mon Dieu! et c'est moi qui serais cause....—Oui, vous me rendez malheureuse aussi.»