The Project Gutenberg eBook ofMadeleine

The Project Gutenberg eBook ofMadeleineThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: MadeleineAuthor: Paul de KockRelease date: April 24, 2010 [eBook #32113]Language: FrenchCredits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: MadeleineAuthor: Paul de KockRelease date: April 24, 2010 [eBook #32113]Language: FrenchCredits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)

Title: Madeleine

Author: Paul de Kock

Author: Paul de Kock

Release date: April 24, 2010 [eBook #32113]

Language: French

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)

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PAR

CH. PAUL DE KOCK.

«Une fièvre brûlanteUn jour me terrassait,Et de mon corps chassaitMon ame languissante.»Sedaine.-Richard.

Bruxelles,SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC.HAUMAN ET COMPAGNIE.1838.

FIN DE LA TABLE.

La Fête de Saint-Cloud.

C'était la fête à Saint-Cloud: je ne vous la décrirai pas, parce que probablement vous y avez été, et que vous savez ce que c'est tout aussi bien que moi; si cependant, soit que vous n'habitiez pas Paris, ou soit que vos affaires vous y ayant toujours retenu, vous ne connaissiez pas cette bacchanale, qui, tous les ans, se renouvelle, pendant trois dimanches de suite, dans un des plus jolis parcs des environs de Paris, alors... je ne vous en ferai pas non plus le tableau; car on l'a déjà fait fort souvent, et je n'aime pas à répéter ce que les autres ont dit.

Enfin c'était le dernier dimanche, ce qu'on appelle, je crois, le beau dimanche, qui termine les fêtes: le temps était superbe; il y avait une foule immense dans le parc, on pouvait à peine passer à la grille, tant était grande la cohue; puis les marchands de melons avaient étalé là des maraîchers de toutes les grosseurs; puis les conducteurs decoucousvous poursuivaient pour vous offrir des places; et, quand on était parvenu à échapper à tout cela et à entrer dans le parc, alors on se trouvait serré entre des promeneurs, dont les uns vous poussaient à droite, d'autres à gauche; on était forcé de s'arrêter devant une boutique de pain d'épice, ou emporté vers la pièce d'eau; on avalait de la poussière, et on était assourdi par le bruit des mirlitons et des claquettes: c'était bien gentil.

Pour s'amuser à une fête champêtre, il faut trois choses: d'abord être d'une bonne santé. Vous me direz, peut-être que la santé est indispensable à tous les amusements; je vous répondrai qu'il en est de doux, de tranquilles, qui ne fatiguent pas, tandis qu'à une fête publique, dans une cohue, il est bien difficile de ne pas être souvent sur ses jambes. Il faut donc d'abord une bonne santé, ensuite de l'argent plein ses poches, et enfin ne pas être amoureux.

Cette dernière condition vous semblera encore singulière; mais, en y réfléchissant bien, je crois que vous serez de mon avis. Quand on est amoureux et que l'on tient sa maîtresse sous son bras, on n'aime pas à être dans la foule. Comment se regarder à son aise? comment faire passer son ame dans ses yeux, lorsque des figures inconnues vous entourent, vous examinent bêtement, indiscrètement, comme si vos affaires les regardaient? Les amoureux préfèrent les promenades solitaires; ils ont raison.

Si un amoureux est là sans celle qu'il aime, ce bruit, ce monde, ces grisettes de Paris, ces grosses filles de village n'ont aucun charme pour lui; son esprit, son cœur sont ailleurs. Les badauds l'impatientent, les paillasses ne le font pas rire, la grosse gaieté qu'il entend l'assourdit, l'assomme, et son plus grand désir est de s'éloigner de cette foule qui l'obsède et l'empêche de penser à son aise.

J'ajouterai encore, que, sans être amoureux, on peut s'ennuyer beaucoup aux fêtes de Saint-Cloud et autres; tout le monde n'aime pas le bruit, les cris, les réunions populaires; cette gaieté qui ressemble à des querelles, cette musique qui vous écorche les oreilles, et ces dîners où l'on paie très-cher pour être fort mal. Souvent aussi tout cela nous amuse à vingt ans et nous ennuie à trente. Pourquoi serions-nous constants dans nos goûts, puisque nous ne le sommes pas dans nos affections?

Mais il s'agit de deux personnages qui viennent de descendre de l'accéléré, et se disposent à s'amuser à Saint-Cloud, parce qu'ils ont ce que je trouve nécessaire pour cela: de la santé, de l'argent, et point de passion dans le cœur. Ce sont deux hommes bien mis, sans recherche, sans fatuité: l'un qui peut avoir vingt-six à vingt-sept ans, est d'une taille moyenne, brun, pâle, a de beaux yeux, une figure distinguée et beaucoup de charme dans la physionomie; l'autre, qui a six ou sept ans de plus, est moins grand, plus gros, a des traits forts, un teint coloré, des yeux vifs et gais, et toute l'encolure d'un bon vivant.

Ces messieurs traversent la place sur laquelle est le restaurant de laTête-Noire. Ils veulent aller sur-le-champ dans le parc; au passage de la grille, ils se trouvent dans unepousséede monde.

«Prenons garde à nos mouchoirs» dit le plus âgé en portant sa main à sa poche; il y a dans tout ce monde-là des gens qui pourraient bien nous en débarrasser.

«—Il me semble qu'il faudrait d'abord prendre garde à nos montres,» répond le jeune homme en souriant.

«—Comment....! est-ce que tu as pris la tienne?—Sans doute.—Moi je n'en prends jamais quand je vais dans les fêtes, dans les foules: c'est risquer de se la faire voler.—Alors, comment fais-tu quand tu veux savoir l'heure pour dîner ou pour partir?—Je calcule d'après mon appétit, on bien je demande; j'aime mieux cela que de m'exposer à perdre ma montre... je serais très-vexé si on me volait. Un artiste, un peintre...! ça ne peut pas s'acheter une montre tous les jours...!—Tu ferais un tableau de plus: voilà tout.

»—Ah! oui! ça t'est facile à dire, mon cher Victor. On fait bien le tableau, mais le vendre, c'est autre chose...! surtout à présent que les gens riches deviennent avares, mercantiles; qu'ils ne rougissent pas de marchander le talent... Mais ne parlons pas peinture, nous sommes venus ici pour nous amuser.»

Ces messieurs se promènent dans le parc; ils examinent les boutiques, les curiosités; ils lorgnent les jolis minois quand ils en aperçoivent; ils se regardent en riant à l'aspect d'une tête grotesque, d'une tournure ridicule; enfin ils sont de bonne humeur, et très en train de plaisanter sur tout ce qu'ils verront.

Cependant ces messieurs se promènent depuis trois heures; ils ont vu beaucoup de figures, de tournures qui prêtaient à rire; mais il n'y a pas besoin d'aller à la fête de Saint-Cloud pour trouver cela. Enfin Victor (c'est le plus jeune) dit à son compagnon: «Mon cher Dufour, je commence à avoir assez de la promenade. Est-ce que c'est bien amusant d'être ballotté au milieu de tout ce monde, de se sentir écraser les pieds par de laides paysannes, et de passer la journée à chercher ses connaissances, auxquelles on a donné rendez-vous dans le parc...?—Ah! tu as donné rendez-vous dans le parc...! Il fallait au moins indiquer un endroit.—Je n'ai pas positivement donné de rendez-vous, mais beaucoup de dames que je vois à Paris... et dont plusieurs sont fort aimables, m'avaient dit dans la semaine: Nous irons dimanche à Saint-Cloud; allez-y aussi, vous nous y trouverez, mais trouvez donc quelqu'un ici...!—Eh bien! tu te passeras de tes dames... Est-ce que tu devais retrouver une... une passion ici?—Eh non...! Oh! je suis bien tranquille pour le moment... mais c'est ce qui m'ennuie: j'ai besoin d'avoir toujours le cœur occupé.—Oui, soit par l'une, soit par l'autre... quelquefois même par plusieurs à la fois, n'est-ce pas?—Tu crois rire, Dufour! mais est-ce qu'il ne t'est pas arrivé aussi d'aimer, mais ce qui s'appelle aimer plusieurs femmes en même temps?—Plusieurs...! Ma foi, je ne m'en souviens pas...—Tu n'en as peut-être pas aimé vraiment une seule?—Oh! si..... j'ai aimé... j'ai même très-bien aimé... mais cependant il ne fallait jamais que cela me dérangeât de mes études, de mon travail, parce qu'avant tout un artiste doit penser a son art et à son avenir.—C'est-à-dire, que tu penses à tes amours quand tu as le temps, quand cela ne te gêne pas?—Oh! j'y pensais assez... Une fois même j'ai été bien tourmenté, bien inquiet... Il est vrai que je n'avais que vingt ans alors. J'avais pour maîtresse une jolie petite femme bien gaie, bien coquette. Un jour, elle me dit de ne pas aller chez elle le lendemain soir, parce qu'elle attend une de ses parentes. C'est bon; c'est convenu. Le lendemain, je ne sais quelle idée me passe par la tête... je me dis: c'est drôle qu'il lui arrive ce soir une parente dont je n'ai jamais entendu parler; si cette parente... était un homme, un rival...! Bref, laissant là mes crayons, je vais le soir jusqu'à la demeure de ma belle. Je vois qu'il y a de la lumière chez elle... je monte... il n'y avait pas de portier, et je connaissais le secret de l'allée. Arrivé devant la porte de la dame, je marche bien doucement, je retiens ma respiration, et je me colle l'oreille contre la serrure. L'appartement de ma maîtresse ne se composait que d'une seule pièce: par conséquent, la société ne pouvait se tenir très-eloignée. J'entends parler, j'entends rire; je trouve que les éclats de joie sont bien mâles pour être ceux d'une parente. J'écoute; je reste là très-long-temps... souvent je n'entendais plus rien. Enfin, après être resté plus d'une heure sur le carré..... fatigué de ma sotte position...

»—Tu n'y tiens plus, et tu enfonces la porte d'un coup de pied?

»—Non, ce n'est pas cela du tout; je me dis: Ma foi, que ce soit une parente, un oncle, tout ce que ça voudra, j'en ai assez...! et là-dessus je renfonce mon chapeau dessus ma tête, et je m'en retourne copier mes académies. C'est la seule fois que l'amour m'ait tourmenté.

»—Ah! ah! ce pauvre Dufour! qui appelle cela être amoureux... Pourtant tu es' assez méfiant, de ton naturel, et je m'étonne que tu n'aies pas cherché à t'assurer si l'on te trompait.—Écoute, il faut raisonner: cette petite femme me convenait; elle ne me coûtait rien, je me suis dit: si je me brouille avec elle, il faudra que je me cherche une autre connaissance; et ma foi alors j'étais très-occupé de mes études, ça m'aurait dérangé. On n'est trompé que quand on craint de l'être, mais du moment qu'on se dit: je m'attends à tout! ça m'est égal; alors je n'appelle plus cela être trompé.—C'est fort heureux de pouvoir prendre les choses comme cela: moi, quand j'aime, je suis jaloux.—Peut-être même quand tu n'aimes pas.—C'est possible. Et cependant je suis de bonne foi: quand je dis à une femme que je l'aime, c'est qu'alors je l'aime réellement. Tout en étant volage, je suis très-sentimental, je veux de l'amour jusque dans mes liaisons les plus légères...—Oui, c'est comme de la muscade,tu en as mis partout.—Je crois que cela vaut mieux que de n'en mettre nulle part. Ah! Dufour, sans l'amour, la vie serait bien monotone!...—Eh bien! qu'on me donne à choisir de trente mille livres de rentes sans amour, ou d'une passion éternelle sans argent, et je te réponds que je ne balancerai pas.—Tu t'en repentirais!—Je ne crois pas, parce que... Aye!... prenez donc garde... C'est ce gros balourd qui met ses souliers ferrés sur mes bottes... Regardez-moi cela,... ça pousse le monde sans demander excuse. Oh! la bonne tête pour mettre dans une basse-cour!»

Le paysan qui venait de pousser Dufour tenait sous son bras une paysanne, qui tenait de l'autre bras un grand dadais, lequel tirait après lui une grosse maman qui traînait trois grands garçons et deux jeunes filles. Tout cela se tenait et ne voulait pas se lâcher, et tout cela se ruait à travers le monde, en poussant de gros rires et en donnant des coups de coude et des coups de pied pour se faire faire passage. Cette manière de se promener dix à douze de front est très-usitée par les paysans dans les fêtes champêtres.

«C'est une bande joyeuse,» dit Victor en riant.—«C'est une avalanche de manants: si l'on ne se rangeait pas, ça vous écraserait! Au diable la fête de Saint-Cloud: je n'y reviens plus.—Mon ami, on dit cela tous les ans, et en y revient encore pour voir si ce sera plus amusant, quoique ce soit toujours la même chose.—Eh bien! et ton amour avec trente-six femmes, est-ce que ce n'est pas toujours la même chose?—Ah! Dufour! quel blasphème! D'abord, aucune femme ne se ressemble, je ne dis pas au physique, mais au moral. Il y a tant de nuances à observer dans les caractères, c'est si amusant à étudier...—Ah! c'est pour étudier que tu fais l'amour.—Oui, c'est pour mieux connaître les mœurs.—Ah! c'est par là que tu observes les mœurs... Allons, en voilà un qui me met son mirliton dans l'œil. Quittons le parc; allons dîner, hein?—Soit: allons dîner.»

Ce messieurs sortent du parc et entrent à la Tête-Noire. Mais à Saint-Cloud, un jour de fête, on ne trouve pas facilement à dîner. La cuisine du traiteur est encombrée de monde; les marmitons et leur chef ne savent plus où donner de la tête; les servantes crient, se poussent, et les bons bourgeois de Paris se disputent une tranche de gigot ou un morceau de fricandeau. Quant l'un d'eux est parvenu à enlever un plat, il l'emporte en triomphe en renversant sur lui une partie de là sauce; c'est encore un des mille agréments qu'offre la fête de Saint-Cloud.

«Est-ce que nous allons boxer pour avoir à dîner? dit Dufour à Victor. Ça m'est égal, s'il le faut absolument, je suis bien de force à emporter un plat d'assaut... Mais montons au premier; nous tâcherons d'être servis.»

Pendant que ces messieurs essaient de se faire jour dans la cuisine, où l'on était encore plus pressé que dans le parc, une grande femme maigre, décharnée, en bonnet plissé et à l'œil furibond, venait de saisir les bords d'un plat de gibelotte qu'un monsieur emportait au premier. Le monsieur avait déjà monté deux marches de l'escalier lorsque la grande femme l'ayant rattrapé, avait sauté sur le plat, en s'écriant «C'est pour moi cela!.... c'est pour moi!... Il y a plus d'une heure que je le guette. En arrivant à Saint-Cloud, nous sommes entrés ici. Mes quatre enfants sont là-haut et meurent de faim.... Nous n'avons encore pu nous faire servir que des assiettes, du sel, du poivre et une carafe d'eau... Monsieur, lâchez donc cette gibelotte, c'est pour moi!...»

Le monsieur, qui suait à grosses gouttes, ne semblait nullement disposé à lâcher le plat: au contraire, il le tirait à lui de toute sa force, en disant. «Pourquoi donc serait-ce pour vous, madame? Est-ce que je n'ai pas eu assez de mal à obtenir cette gibelotte à la place d'un poulet que l'on me promet depuis une heure, et que d'autres m'ont soufflé?... Je vous trouve plaisante de vouloir mon plat. Lâchez cela, madame!—Non, monsieur; je l'aurai, il était pour moi!»

Cette dispute avait lieu justement au-dessus de la tête de Dufour, qui venait d'atteindre le bas de l'escalier. Il ne voyait pas le plat de gibelotte suspendu sur son chapeau; mais le monsieur l'empêchait de monter, et la grande femme se jetait sur lui en voulant retenir la gibelotte. Ennuyé de ne pouvoir plus bouger, Dufour repousse fortement la dame au bonnet, ainsi que le monsieur établi sur l'escalier. Alors les deux combattants lâchent prise, le plat tombe sur la tête de Dufour, et une partie du contenu couvre son habit.

Victor rit aux larmes, moins encore de la surprise de son ami que du désespoir qui se peint dans les traits de la grande femme, en voyant la gibelotte sur l'escalier. Dufour prend le parti de rire aussi, et ils se rendent dans le salon au premier, où beaucoup de gens attablés disent, en regardant Dufour: «Voilà un monsieur qui est bien heureux... il a eu quelque chose, lui.»

Les carafes d'eau étant la seule chose que l'on pût se procurer facilement, Dufour lave son habit et son chapeau; puis ces messieurs se placent à un coin de table, car il ne fallait pas se flatter d'en avoir une à soi seul. Sur soixante personnes qui étaient attablées là, le tiers seulement mangeait, les autres attendaient en regardant, d'un œil d'envie leurs voisins plus heureux.

L'autre partie de la table, où les deux amis viennent de se mettre, est occupée par cinq personnes: deux jeunes filles de quatorze à seize ans, deux garçons plus jeunes, et un petit vieux monsieur poudré, en habit ventre-de-biche, en culotte à boucles et bas chinés; tout cela assis devant une pile d'assiettes blanches, une salière et des carafes. Faute de mieux, le petit vieux paraît disposé à manger la pomme de sa canne, qu'il promène continuellement de son nez à sa bouche.

«Tableau de famille!» dit tout bas Victor à Dufour.—«Oui, tableau d'une famille qui est venue se divertir à Saint-Cloud. J'en rirais bien, si je n'étais pas affamé comme eux.»

Une sixième personne vient bientôt se joindre à la famille. Dufour la reconnaît: c'est la grande femme qui avait disputé si long-temps le plat de gibelotte. Elle entre dans la salle comme une furieuse; son bonnet de côté, les traits renversés et le nez plein de tabac. Elle se jette sur une chaise devant le petit homme poudré, en s'écriant: «C'est une indignité!... je suis outrée... Ah! il n'y a plus ni respect ni galanterie chez les hommes!

»—Est-ce qu'on t'a manqué, Poupoule?» dit le petit vieux en regardant d'un œil effaré la pomme de sa canne.—«Oui, monsieur, oui, on m'a manqué... Me disputer un plat!... à une femme!.... Je le tenais pourtant; et certes je ne l'aurais pas lâché, si une grosse bête n'était venue se jeter entre nous!.... Tout est tombé sur l'escalier.»

Dufour te contente de regarder Victor en souriant, et il continue d'essuyer son chapeau. Mais la grande dame est trop exaltée pour faire attention à lui.

«Tu ne rapportes donc rien, maman?» disent les petits garçons d'un ton pleurard.—«Rien du tout. Et votre père qui reste là, qui ne se remue pas pour nous avoir à dîner!... Mais, Poupoule, c'est toi qui m'avais dit de garder les enfants. Veux-tu que je descende à la cuisine?—Oui, monsieur, oui, descendez. Quant à moi, j'en ai assez.... je n'irai plus... Ah! Dieu! j'en ai par-dessus la tête de votre Saint-Cloud!... C'est pour ces demoiselles que j'y suis venue; mais elles ne m'y rattraperont pas. Cependant je veux dîner; je ne sors pas d'ici sans cela.»

Les deux jeunes filles se tenaient bien droites, les yeux baissés, n'osant murmurer ni se plaindre, quoiqu'elles eussent mieux aimé se promener à la fête et se priver de dîner que de passer les plus belles heures de la journée assises devant une table sur laquelle il n'y avait que des assiettes blanches.

Le petit monsieur poudré était descendu en tenant toujours sa canne à la main, quoique rien dans sa personne n'annonçât qu'il voulût s'en servir d'une manière hostile pour se faire donner des vivres. La maman grommelait entre ses dents, promenant ses regards sur les autres tables, et ayant l'air de vouloir chercher querelle aux personnes qui mangeaient; enfin, les petits garçons s'amusaient à mêler le sel avec le poivre.

Victor était parvenu à parler à un garçon; il lui avait mis cinq francs dans la main, et le garçon lui avait assuré qu'il dînerait. Dufour essuyait toujours son habit avec son mouchoir, regardant de temps à autre Poupoule, dont il aurait voulu croquer les traits et la pose.

Dix minutes s'écoulent. «On se moque de nous, dit Dufour, ce garçon a pris ton argent, parce que les garçons traiteurs prennent toujours, mais je gage qu'il ne pense plus à nous.—Et ces pauvres jeunes filles, reprend Victor, elles sont là depuis plus long-temps que nous, et elles n'osent pas se plaindre... elles me font de la peine.—Moi, leur mère me fait peur; je crois qu'elle me reconnaît pour la grosse bête qui a fait tomber son plat.»

En ce moment, le petit monsieur revient, portant quelque chose devant lui.

«Ah! voilà papa! s'écrient les petits garçons, et il apporte quelque chose.»

En effet, le petit homme apportait des verres et des couteaux qu'il pose sur la table en disant: «Je n'ai pu avoir que cela.... mais on m'a bien promis que j'aurai peut-être de la matelotte.... on est allé pécher.... c'est en face... nous sommes devant la rivière...

»—M. Mouron, s'écrie sa femme, vous vous laissez berner comme un enfant! vous n'avez jamais su vous montrer; vous avez encore le front de nous apporter des couteaux... pourquoi faire, monsieur? pourquoi faire, s'il vous plaît?—C'est pour couper ce qu'on nous donnera...—Pour couper... pour couper... ah! je vois que nous passerons la soirée ici.—Mais, Poupoule, aurais-tu voulu que j'allasse pêcher moi-même... alors je....—Taisez-vous, vous me faites mal.»

M. Mouron se tait; il va se rasseoir devant la pile d'assiettes et se remet à lécher la pomme de sa canne. Les deux demoiselles ne disent rien, mais elles se regardent; ces paroles de leur mère:Nous passerons la soirée ici, les ont fait frémir; elles jettent à la dérobée un coup-d'œil sur ce parc dans lequel tant de monde se promène, et où elles espéraient montrer leur belle robe du dimanche; puis elles reportent tristement leurs regards sur cette table devant laquelle elles ont déjà passé deux heures. Victor observe tout cela, il plaint ces deux jeunes filles; et, en vérité, l'intérêt que leur tourment lui inspire est bien pur, car les demoiselles Mouron ne sont pas jolies: elles ressemblent à leur mère.

Le garçon traiteur arrive apportant deux plats à la fois: son entrée fait sensation; chacun le regarde avec anxiété, on veut savoir à quelle table il portera cela. C'est devant Victor et Dufour que les deux plats sont posés, ainsi que du pain et une bouteille de vin. Madame Mouron a fait un mouvement comme pour sauter sur les plats, mais elle est retombée comme anéantie sur sa chaise. Les deux jeunes filles sont consternées; les petits garçons pleurent; M. Mouron enfonce dans sa bouche la moitié de la pomme de sa canne.

«En vérité, dit Victor, il n'y a pas moyen de tenir à cela, Dufour; je suis sûr que tu m'approuveras.» Et sans attendre que son ami lui réponde, le jeune homme fait passer devant la famille Mouron tout ce que le garçon vient de leur apporter, en disant: «Vous permettez, madame.... Il y a trop long-temps que votre famille...... Moi et mon ami nous tâcherons de dîner plus tard.»

Madame Mouron ne sait pas où elle en est, elle regarde tour à tour les plats et Victor; elle est tellement saisie qu'elle ne peut encore répondre... Les deux demoiselles ont remercié avec leurs yeux qui sont presque devenus beaux de plaisir. Quant à M. Mouron, il s'est débarrassé la bouche de sa canne, et se lève pour saluer Victor, auquel Dufour donne des coups de pied par-dessous la table en murmurant: «Eh bien!... qu'est-ce que tu fais donc?.... Il donne notre dîner à présent....

»—Ah! monsieur,» s'écrie madame Mouron qui vient de retrouver la parole, «ce que vous faites pour nous est d'une galanterie.... d'une politesse... mais si vous vouliez partager le dîner avec nous?—Non, madame, non, je vous remercie; vous n'en avez pas trop pour six, et certainement il n'y en aurait pas assez pour huit, nous pouvons attendre..... N'est-ce pas, Dufour, que tu n'es pas si pressé de dîner?....

»—Non.... je ne suis pas pressé,» répond Dufour en faisant la grimace: «d'ailleurs, il est bien juste que je cède mon dîner à madame, puisque je suis la grosse bête qui a fait tomber le plat qu'elle disputait en bas.»

Madame Mouron se pince les lèvres; elle est embarrassée; son mari répond avec bonhomie: «Monsieur, il ne faut pas que cela vous fâche. Poupoule a dit cela de vous... comme elle l'aurait dit de moi.... elle ne m'appelle guère autrement!...—Cela ne m'a aucunement fâché, M. Mouron; dînez, je vous en prie, ainsi que votre famille; quant à moi, j'ai reçu une gibelotte sur la tête, je crois, que c'est tout ce que je prendrai ici.»

Comme Dufour achevait ces mots, deux nouveaux personnages entrent dans le salon; ce sont deux petits maîtres: l'un, qui est fort jeune, s'écrie en apercevant Victor: «C'est M. Victor Dalmer... Heureuse rencontre!... Vous êtes donc venu aussi à la fête de Saint-Cloud?»

Pendant que Victor répond au nouveau-venu, Dufour examine ces messieurs qui viennent d'entrer. Celui qui presse la main de Victor est mis avec beaucoup de recherche; sa figure n'annonce guère plus de vingt ans; il est joli garçon, sa tournure est distinguée, et sa physionomie expressive; ses yeux pleins de feu semblent dénoter un caractère ardent, des passions vives, et plus d'étourderie que de raison. L'autre monsieur est plus posé, il approche de la trentaine; c'est un bel homme, bien fait, d'une jolie figure, mais dans ses manières, et dans l'expression de sa physionomie, il y a quelque chose d'affecté, de composé; on dirait qu'il s'étudie à se donner un air noble, distingué, et qu'il craint de se tremper. Sa mise n'est pas entièrement à la mode: avec un habit neuf et un gilet bien frais, il a un pantalon de tricot à côtes, qui, à la vérité, dessine très-bien ses formes, mais semble avoir été fait et porté depuis fort long-temps.

Cependant ce monsieur se cambre, s'efface avec une suffisance, une impudence capables de faire revenir la mode des pantalons de tricot. Il jette dans le salon quelques regards dédaigneux, puis se rapproche de son compagnon en lui disant: «Mon cher marquis de Bréville, il ne faut pas songer à dîner ici;... c'est trop mêlé,.... trop peuple aujourd'hui. Allons chez Legriel, au moins cela a l'air d'un restaurateur, on peut s'y reconnaître.

»—Avez-vous dîné, messieurs?» dit le jeune homme en regardant Dufour et Victor.«—Pas encore; nous attendons..... nous espérons!...—Eh bien! venez avec nous chez Legriel, nous dînerons ensemble, et nous tâcherons de rire un peu.—Qu'en dis-tu, Dufour?—Moi,... oh! je le veux bien! Je n'ai pas été heureux chez ce traiteur-ci; je suis curieux de voir ce qui m'arrivera chez l'autre.»

Ces messieurs se lèvent, et se disposent à suivre les derniers venus. Victor se retourne pour saluer la famille Mouron, qui lui fait de grandes révérences. Sur un signe de sa femme, M. Mouron tire de sa poche des adresses gravées, et en présente plusieurs à Victor, tandis que Poupoule lui dit: «Mon mari est coutelier, monsieur; et si jamais nous pouvions, à Paris, vous être agréables, nous n'oublierons pas ce que vous avez fait pour nous aujourd'hui.»

Victor s'incline, met les adresses dans sa poche, et se hâte de suivre sa société.

Quelques détails.

«Qu'est-ce que c'est que ces deux messieurs?» dit Dufour en prenant le bras de Victor, et en suivant d'un peu loin ceux qui les faisaient changer de traiteur, «Moi, j'aime beaucoup a savoir avec qui je suis.

»—Le plus jeune est Armand de Bréville, fils du marquis de Bréville, qui eut d'un premier mariage une fille et le fils qui est devant nous. Ayant perdu sa première épouse fort jeune, le marquis se remaria avec une demoiselle noble et très-jolie, dit-on, mais qui n'avait rien. M. de Bréville ne goûta qu'un an les douceurs de cet hymen; il mourut des suites d'une chute de cheval, étant à peine âgé de quarante ans, dans sa terre de Bréville, située auprès de Laon, en Picardie, où il demeurait avec sa famille. Il laissa ses deux enfants, alors fort jeunes encore, sous la tutelle de leur belle-mère. Mais, contre l'usage, ou du moins en dépit de la prévention qu'inspire souvent une belle-mère, il paraît que madame de Bréville eut une véritable tendresse pour les enfants de son mari, qu'elle nommait les siens: il est vrai que l'hymen ne lui en avait pas donné d'autres. Elle eut d'eux les plus grands soins; elle passait sa vie à surveiller leur éducation. Ne quittant jamais la terre de Bréville, où elle avait perdu son mari, ne recevant que quelques voisins, n'amant point dans le monde, madame de Bréville ne connaissait pas d'autre bonheur que d'avoir auprès d'elle les enfante de son mari. C'est d'Armand que je tiens tous ces détails, car je n'ai jamais connu personne de sa famille; mais il ne parle de sa belle-mère qu'avec attendrissement, et cela fait l'éloge de son cœur.

»—Est-ce qu'elle est morte aussi, cette rare belle-mère?—Oui. Elle mourut huit ans environ après son mari. Alors un parent éloigné fut nommé tuteur des enfants. Armand fut envoyé au collége, et sa sœur mise dans un pensionnat. Mais depuis quelques mois le jeune homme est majeur, maître de sa fortune, et il a tout-à-fait secoué le joug de son tuteur. Il a un violent amour du plaisir..... On voit qu'il s'y livre avec ardeur, et qu'il veut se dédommager de la vie sage et rangée que lui faisait mener son tuteur, depuis qu'il l'avait retiré du collége. Mais à vingt-et-un ans il est bien naturel de désirer s'amuser..... C'est la fougue de l'âge!... cela se calmera.—Est-ce qu'il est fort riche?—Il paraît que M. de Bréville avait vingt mille livres de rentes. N'ayant pas eu d'enfants de son second mariage, Armand et sa sœur n'ont eu à partager qu'entre eux. Dix mille livres de rentes, c'est fort gentil pour un jeune homme.—Oui, ça serait même fort gentil pour un homme de trente-six ans. Moi, qui n'en ai que trente-quatre, je me trouverais égal au grand-turc, si j'avais dix mille francs de rentes, parce que j'ai de l'ordre, de l'économie; et, quoique j'aime à m'amuser, je ne dépenserais jamais plus que mon revenu... Il m'a fallu donner bien des coups de pinceau pour amasser les deux mille deux cents francs de rentes que j'ai maintenant, et pourtant, avec cela, je m'amuse, je ne fais pas un sou de dettes; et il y a des gens qui, avec dix mille francs de revenu, ne se trouvent pas de quoi vivre, doivent de tous cotés, et vont souvent en prison.

»—J'espère qu'Armand ne fera pas ainsi: c'est un bon petit garçon.—D'où le connais-tu?»—C'est chez ma tante que nous nous sommes liés, l'année dernière; son tuteur l'y menait quelquefois. On ne s'amuse pas beaucoup chez ma tante; il faut faire le vingt-et-un sans rire, et le boston sans parler. Armand préférait causer avec moi; il aimait ma conversation; il m'appela bien vite son ami... A vingt-et-un ans tu sais qu'on prodigue ce titre-là, et que l'on croit à l'amitié comme à l'amour.—Oui, c'est l'âge des illusions.—Cependant, depuis quelque temps je le vois beaucoup moins; je ne lui en fais aucun reproche. Lancé dans le tourbillon des plaisirs, il n'a pas un moment à lui!—Et sa sœur, est-elle jolie?—Je ne la connais pas; elle a deux ans plus que son frère, et il y a déjà cinq ans qu'on l'a mariée à un gentilhomme nommé M. de Noirmont. Il paraît qu'ils habitent la province, où Armand n'est pas pressé d'aller les voir.

»—Maintenant passons au second personnage. Quel est ce beau monsieur qui est avec Bréville? est-ce aussi un marquis? En tout cas je croirais que c'est un noble de contrebande. Malgré son affectation à se donner de grands airs, à tenir sa tête en arrière et à regarder tout le monde comme s'il cherchait à qui il veut donner un soufflet; il perce là-dessous des manières de mauvais lieux, des habitudes d'estaminet... C'est un joli garçon;... mais il a une de ces figures... auxquelles je ne voudrais pas prêter de l'argent...—Oh! toi, tu te méfies de tout le monde!... Je ne connais guère ce monsieur plus que toi. Je l'ai rencontré quelquefois; il était avec Armand: je sais qu'il se nomme de Saint-Elme; il est très-riche, à ce que m'a dit le jeune de Bréville.—Ah!... pour un monsieur très-riche, et qui se donne de si beaux airs, il a un pantalon qui n'est guère de saison.... Que j'aie un pantalon comme ça, moi artiste, moi peintre, à la bonne heure, on n'y fera pas attention,... avec ça que j'ai de ces tournures qui passent dans la foule!... Mais un beau-fils!... un homme qui ne peut pas dîner à la Tête-Noire!... c'est drôle!... Du reste, il est bien fait, ce monsieur, il a de belles rotules; je suis comme David, je fais attention aux rotules. Mais sa figure ne m'est pas inconnue: il me semble l'avoir vue quelque part... Je crois que c'est dans un restaurant à vingt-deux sous, où j'allais souvent il y a six ou sept ans,... parce qu'alors je dépensais beaucoup en modèles, en études, et qu'il fallait économiser d'un autre côté.—Qu'un peintre qui commence, qu'un homme qui veut économiser aille dîner à vingt-deux sous, c'est fort bien; il y a d'ailleurs de très-honnêtes gens qui ne dînent pas du tout. Mais tu veux qu'un jeune homme riche... M. de Saint-Elme, aille dîner là...—Oh! c'est qu'alors il ne se serait pas donné de grands airs, et même ne s'appelait pas Saint-Elme; il y a des gens qui ont un nom pour chaque quartier où ils vont. Au reste, je peux me tromper; mais, nous voici chez Legriel, tâchons enfin de dîner, ça ne me ferait pas de peine.»

Ces messieurs venaient d'arriver chez le restaurateurfashionablede Saint-Cloud. La foule est là comme à la Tête-Noire, mais non point de cette foule qui boxe pour un fricandeau et une matelotte; il y a des équipages à la porte, dans la cour. C'est la belle société qui vient dîner là: remarquez que je dis la belle et non pas la bonne: c'est que parmi la belle, il y a beaucoup de femmes entretenues et d'habitués de Frascati; mais enfin l'élégance, la tournure, les formes séduisantes sont là, et c'est beaucoup. Quand une étoffe est jolie, elle me plaît, et je n'ai pas toujours besoin de chercher à savoir ce qu'elle cache; on me dira que sous une enveloppe grossière je puis trouver un fort galant homme; je n'en doute pas, mais je préférerais pourtant le trouver sous des formes aimables.

M. de Saint-Elme entre le premier chez le traiteur en disant: «Messieurs, laissez-moi faire,... je vous réponds que nous aurons un cabinet... J'ai les garçons à mes ordres ici;... j'y ai dîné si souvent!.... c'est un traiteur qui a plus de mille écus à moi!

»—S'il a dépensé mille écus ici, se dit Dufour, ce n'est donc pas lui que j'ai vu à mon ordinaire de vingt-deux sous.»

M. de Saint-Elme appelle les garçons par leur nom de baptême; il crie, s'emporte, veut un cabinet, à tel prix que ce soit; il fait venir le maître de la maison: celui-ci arrive, croyant que c'est un prince qui est descendu chez lui, parce qu'il suppose qu'un prince seul doit se permettre de faire autant de tapage.

«Comment, mon cher ami, dit M. de Saint-Elme, vos garçons me répondent qu'il n'ont pas de cabinet; me dire cela, à moi, qui viens toutes les semaines chez vous dépenser un argent fou.... Allons, cela ne peut pas être ainsi.»

Le restaurateur regarde le grand monsieur, comme on regarde quelqu'un dont on cherche en vain à se rappeler; mais comme le bruit, la suffisance imposent toujours (surtout chez les traiteurs), on met tous les garçons sur pied, et on parvient à trouver un petit salon libre pour les quatre convives.

«Vous le voyez, messieurs,» dit le jeune Bréville en se mettant à table, «il ne fallait que suivre Saint-Elme..... Je ne sais pas comment il fait, mais rien ne lui résiste, il réussit à tout ce qu'il veut!....

»—Oh!... cela tient à beaucoup d'habitude de ces sortes de maisons,» répond le grand monsieur en se balançant sur sa chaise. «Eh! mon Dieu! messieurs, quand vous aurez comme moi mangé deux ou trois cent mille francs, vous ne serez plus empruntés pour vous faire servir.

»—Je réponds bien que je ne les mangerai pas, se dit Dufour. Peste, voilà un homme qui parle de cent mille francs comme je parlerais d'un rouleau de pièces de quinze sous!»

Et le peintre prend la carte, fronçant le sourcil à l'article des prix. Mais Saint-Elme a déjà donné des ordres au garçon, et la carte n'a pas été consultée.

«Voilà un homme avec lequel nous allons nous enfoncer,» dit tout bas Dufour à Victor.—«Allons, mon ami, pour une fois, tu n'en mourras pas!....—C'est juste, je n'en mourrai pas; mais au moins je veux bien dîner.»

On sert à ces messieurs les mets les plus recherchés, les meilleurs vins. Dufour se laisse aller au plaisir de la table; cependant, tout en portant à ses lèvres son verre plein de beaune, première qualité, il se dit encore: «Voilà un dîner qui coûtera cher. Cet homme-là va vite!... Il faudra donner bien des coups de pinceau pour réparer le dommage!»

Le dîner est très-gai. Le jeune Bréville ne voit, ne rêve que plaisir; il a plusieurs intrigues en train; il espère trouver le soir, au bal du parc, une des plus jolies femmes de la Chaussée-d'Antin, qui a promis de lui sacrifier un Anglais qui l'accable de présents, mais qui lui donne lespleen. Victor sourit aux transports amoureux d'Armand; quoique jeune encore, Victor connaît les femmes, mais il ne parle jamais de ses triomphes ni de ses conquêtes; il n'est pas amateur de femmes entretenues, telles à la mode qu'elles soient; il sait que si l'on trouve le plaisir avec ces dames, on y rencontre bien rarement l'amour. Mais il ne veut pas chercher à désabuser Armand sur le sentiment qu'il croit avoir inspiré à plusieurs femmes galantes; il pense que le temps se chargera de ce soin.

Dufour cause peu: prévoyant que le dîner lui coûtera cher, il vent au moins s'en donner pour son argent. Tout en mangeant, il écoute. C'est presque toujours Saint-Elme qui parle, c'est lui qui tient le dé; il ne laisse jamais languir la conversation; il sait tout, a été partout. Peinture, musique, poésie, botanique, astronomie, histoire, philosophie, nécromancie, il parle sur tout cela avec une facilité, une aisance qui étonnent, un aplomb, qui entraîne, et jetant dans sa conversation les mots techniques, les termes de l'art, il achève d'étourdir, d'éblouir son monde.

«Il est fort aimable et fort instruit,» dit tous bas Victor à Dufour.—«Ou il a du moins terriblement d'assurance,» répond l'artiste.

En causant science, beaux-arts ou modes, M. de Saint-Elme trouve toujours l'occasion de parler de lui. Si l'on s'occupe d'une jolie actrice, il fait entendre qu'il a eu ses faveurs; on cite un poème nouveau, il en connaît beaucoup l'auteur, il lui a donné fréquemment des conseils pour son ouvrage; il y a même dedans une foule de vers qui sont de lui; nomme-t-on un grand personnage, il le connaît particulièrement; il va chez les ministres sans demander d'audience; il dispose des places, des emplois; il n'y a que pour lui qu'il ne veut rien.

Le jeune de Bréville écoute tout cela comme les bonnes femmes écoutent un pharmacien. Victor laisse parler Saint-Elme; il sourit quelquefois, mais son sourire n'a rien de méchant. Dufour ne montre pas autant de crédulité; il examine Saint-Elme d'un air ironique, et murmure entre ses dents: «Est-ce que cet homme-là nous prend pour des imbéciles?»

En regardant un moment à la fenêtre qui donne sur le parc, Armand s'écrie: «Voilà de Montclair qui passe.... il est avec une fort jolie femme...

»—Ah! oui, je la connais... je sais ce que c'est,» dit Saint-Elme d'un air malin après s'être penché vers la fenêtre, «c'est une petite femme fort passionnée dans le tête-à-tête..... mais rien à dire après.... point d'esprit! point de finesse.... J'en ai eu bien vite assez.

»—Montclair a un habit parfaitement fait et qui va fort bien,» reprend le jeune de Bréville en regardant toujours dans le parc.

«—Oui, répond Saint-Elme; je lui ai procuré mon tailleur, auquel je donne souvent des idées pour les couleurs, les coupes qu'il faut changer...

»—C'est sans doute vous, monsieur, qui lui avez donné l'idée de votre pantalon,» dit Dufour avec un grand sang-froid et en se servant une seconde fois de la charlotte aux confitures.

Le bel homme se pince les lèvres et semble un instant déconcerté, mais il reprend bien vite son air d'aisance et répond: «Oui... c'est moi qui ai voulu faire reprendre les pantalons de tricot; je trouve que cela est fort joli... et quand on est bien fait, cela sied.

»—Je suis fort aise qu'on en reporte; j'en avais un tout pareil au vôtre il y a neuf ans.... Si les rats ne l'ont pas mangé, je le remettrai cet hiver...»

Saint-Elme s'empresse de changer la conversation; bientôt il demande du champagne.

«—Du champagne! dit Dufour, mais il doit être fort cher ici.—Que nous importe, répond Saint-Elme, pourvu qu'il soit bon!—Messieurs, il m'importe, à moi!... Je ne suis pas un millionnaire!... je suis un modeste artiste, un peintre de paysage; j'aime beaucoup à m'amuser, mais pourtant je ne puis pas trancher du grand seigneur...

»—Monsieur,» dit Armand de Bréville en s'adressant d'un air gracieux à Dufour, j'espère que vous voudrez bien me permettre, ainsi que Victor, d'être aujourd'hui votre amphitrion je vous ai emmenés d'où vous étiez, il est bien juste que je vous offre à dîner.

»—Monsieur,» répond le peintre en s'inclinant, «je vous remercie beaucoup de votre politesse, mais je n'accepte jamais à dîner que des personnes que je connais, et je n'ai pas encore l'avantage d'être de vos amis.—J'espère que vous voudrez bien le devenir, monsieur.—C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, mais alors seulement j'accepterai vos invitations.—Ah! monsieur Dufour... je vous en prie.

»—Mon cher de Bréville,» dit Victor en interrompant le jeune homme, «vos instances seront vaines; vous ne connaissez pas Dufour; il est fort bon garçon, mais un peu susceptible, surtout quand il ne connaît pas les personnes. Je suis cette fois de son avis: que vous nous invitiez à déjeûner, à dîner chez vous tant que vous voudrez, c'est fort bien; mais en partie de campagne, de plaisir, il faut toujours que chacun paie son écot; on est plus libre alors, et on s'amuse mieux.—Allons, messieurs, je n'insiste plus.»

Pendant cette conversation, M. de Saint-Elme a demandé des cure-dents et a paru très-occupé de sa bouche. On apporte du champagne; il le verse, en donnant à ces messieurs des leçons sur la manière de faire sauter le bouchon.

On demande la carte: elle se monte à 66 francs. Victor et son ami jettent chacun 17 francs sur la table; Dufour remarque que le bel homme ne jette rien, et se hâte de se lever, laissant le jeune de Bréville solder le garçon.

Le jour commence à tomber lorsque ces messieurs retournent dans le parc. Ils se dirigent vers le bal, qui est commencé depuis long-temps. Il y a foule à la danse, où la société est très-mêlée. Ce c'est que lorsque la soirée est avancée que les bals champêtres deviennent jolis, parce qu'alors ils ne se composent plus que de personnes à équipages et de celles qui habitent des compagnes aux environs.

Armand cherche la jolie femme qui lui a donné rendez-vous. Le beau Saint-Elme semble bien aise de se faire voir. Il entraîne le jeune Bréville à travers la foule, perce les groupes, traverse les quadrilles, et ne demande jamais excuse.

«Mon cher Victor,» dit Dufour après avoir traversé deux fois le bal, «est-ce que tu tiens à rester ici?—Pas du tout!—Quant à moi, je t'avoue que je ne me soucie pas d'avoir l'air, d'être le carlin de M. de Saint-Elme. Je suis venu à Saint-Cloud pour m'amuser: allons dans le parc; laissons ces messieurs. Le plus jeune ne pense qu'à ses amours; quant à l'autre.... je crois qu'il est difficile de savoir ce qu'il pense.—Monsieur Saint-Elme ne te plaît pas?—C'est que je trouve qu'il a une suffisance qui frise l'impertinence.—Il a de l'esprit.—Oui... ou du moins il a du jargon, de la mémoire... ce qui n'est pas du tout la même chose. Combien de fois, dans le monde, n'ai-je pas entendu vanter l'esprit de gens qui n'avaient que ce babil, ce jargon de société, sous lequel on est tout étonné de ne trouver que du vide lorsqu'on veut creuser plus avant!—Tu conviendras, au moins, qu'il est instruit, qu'il a des connaissances....—Des connaissances!... parce qu'il parle sur tout et qu'il se sert adroitement des mots techniques, sait le langage des artistes, des ateliers... Cela ne me prouve pas encore qu'il soit véritablement instruit. Ceux qui le sont réellement n'ont pas l'habitude de vous jeter ainsi leur science au nez.... ils la gardent pour eux. Mais beaucoup de gens apprennent la superficie des choses pour pouvoir parler de tout, faire les connaisseurs, et imposer à la multitude, qui accorde toujours de l'esprit, de l'érudition aux bavards, tandis que c'est justement des bavards dont il faut se méfier, parce qu'ils sont naturellement menteurs. Je ne dis pas que M. Saint-Elme ne soit point un homme d'esprit, et qu'il n'ait pas vraiment de l'instruction; je ne le connais pas encore assez pour le juger. Je trouve seulement qu'il tranche sur tout, et vous coupe à chaque instant la parole pour débiter des fadaises ou des histoires qu'il semble faire en parlant. Toi, tu écoutes cela avec un sang-froid étonnant; tu as l'air de croire tout ce qu'on te dit.

»—Et pourtant, mon cher Dufour, je ne suis pas plus crédule que toi; mais que veux-tu, cette habitude de vous couper la parole est si commune dans le monde!.... Il y a tant de gens qui se croient apparemment seuls bons à entendre, puisqu'ils ne veulent jamais laisser parler les autres!.... Il y en a qui le font sans intention, sans s'apercevoir de leur manque de savoir-vivre: ce que vous leur contez ne vaut jamais ce qu'ils vont vous dire. Si vous parlez d'un événement qui vous est arrivé, cela leur rappelle sur-le-champ dix événements beaucoup plus drôles, et ils ne vous laissent pas le temps d'achever pour vous conter les leurs. Ah! mon pauvre Dufour, s'il fallait se fâcher de tout cela, on aurait trop à faire! Moi, qui ne suis pas bavard, je laisse les autres dire; et ce qu'il y a de mieux, c'est que j'ai l'air de les croire.Ça leur fait tant de plaisir et à moi si peu de peine!... Le mot de mademoiselleGaussinpeut s'appliquer souvent.—Je n'ai pas ta patience; je ne suis pas bavard, mais quand je parle, je veux qu'on me laisse finir.—Ah! c'est entre amants qu'il est permis de s'interrompre... de se couper la parole! Cela prouve qu'on a beaucoup de choses à se dire.—C'est juste.... Entre époux on ne se la coupe jamais!...»

Tout en causant, Victor et Dufour se sont éloignés du bal. La grande allée du parc commence à être moins cohue. Les habitants de la rue Saint-Denis et Saint-Martin, qui veulent ouvrir de bonne heure leur boutique le lendemain, sont déjà en coucou sur la route de Paris. Beaucoup de couples vont achever la fête dans une partie du parc moins fréquentée; il ne reste plus que la grosse gaieté en déshabillé, en bonnet rond, se promenant encore par bandes de dix ou douze, comme le matin; puis les jeunes gens qui veulent faire des farces, comme M. Pinçon; puis les grisettes, qui cherchent des aventures; puis les garçons tailleurs, qui chantent en chœur; puis enfin les personnes qui veulent respirer l'air, après n'avoir pris que de la poussière.

«Sais-tu bien, Victor, que j'ai déjà dépensé vingt francs aujourd'hui» dit Dufour en tâtant son gousset: «dix-sept pour dîner, deux francs de voiture, et vingt sous de macarons à la reine....—Et tu ne t'es pas amusé pour ton argent?...—Je ne dis pas; mais vingt francs, et nous ne sommes pas encore à Paris!.... Toi, tu es riche!.... Tu as un père qui a huit mille livres de rente... Tu es fils unique!.... Tu t'en moques!—Dieu merci! mon père, quoique âgé de soixante ans, se porte à merveille; j'espère bien ne pas hériter de long-temps!—Je le crois.... Je connais ton cœur; je sais que tu aimes tendrement ton père. Mais je veux dire que M. Dalmer, qui vit retiré dans sa campagne près d'Orléans, ne dépense pas le quart de son revenu, et qu'il t'envoie de l'argent quand tu en veux...—Oh! quand je veux!... c'est beaucoup dire!.... Mon père n'est pas content de moi, parce que je n'ai pas voulu épouser une demoiselle fort riche qu'il me destinait.... Elle n'était pas mal... mais des manières de province et une prétention!... Cela ne me convenait pas. D'ailleurs, j'ai tout le temps de me marier... Tiens, vois donc ces deux femmes devant nous; leur tournure est assez gentille.—Oh! ce sont des grisettes.... et moins que cela peut-être.—Doublons le pas pour voir leur figure.»

Les deux amis marchent plus vite pour dépasser deux femmes en chapeaux de paille, et mises assez modestement, qui se promenaient dans le parc, s'arrêtant souvent devant les boutiques et causant assez haut pour être entendues à quelques pas.

Il était nuit, les boutiques seules éclairaient la promenade, il n'était pas facile de distinguer des traits sous un chapeau.

«Elles sont laides, dit Dufour.—Non, elles sont gentilles, dit Victor.—Deux femmes qui se promènent sans homme à près de dix heures dans le parc de Saint-Cloud, ça ne peut pas être grand'chose.—Que nous importe, nous ne voulons pas en faire nos maîtresses.... mais nous pouvons rire un instant avec elles.—Pour rire un instant, passe!.... Quant à moi, ça n'ira pas plus loin.—Restons à côté d'elles..... nous les entendrons causer.

»Lisa, il faudra bientôt nous en aller..... je crois qu'il est tard....—Oh! nous avons le temps!.... pour une fois qu'on vient à Saint-Cloud, il faut bien s'en donner un peu!... tant pire, nous sommes parties de Paris à six heures, nous sommes arrivées à sept et demie; à peine si nous avons vu quelque chose!.... attends, que je m'achète du pain d'épices.—Tu en as déjà mangé deux morceaux.—J'en veux encore, tant pire!...»

Mademoiselle Lisa achète un carré de pain d'épices qu'elle mange en se promenant. Pendant qu'elle a fait cette emplette, pour mieux voir ces demoiselles, Victor a acheté des macarons, et Dufour un mirliton.

«Eh bien!... tu les a vues, dit Victor; elles ne sont pas mal.—Pas bien non plus!...—Tu es trop difficile.—Tu ne l'es pas toujours assez, toi.—Parbleu! pour ce que j'en veux faire... Chut... écoutons... on parle.....

»—Comme ce monsieur dans le coucou était galant avec moi, je suis sûre que c'était un homme comme il faut, il sentait le musc!—Oh! qu'est-ce que ça prouve? mon cousin le coiffeur sent toujours la vanille et le jasmin, ça ne l'empêche pas de battre sa femme et ses enfants, et d'être un mange-tout.—Oh! ma chère, ton cousin ne sent pas le musc, ce n'est plus du tout la même chose. Si tu n'avais pas eu l'air si maussade avec l'ami de ce monsieur... certainement que... enfin... ces messieurs nous auraient peut-être procuré beaucoup d'agrément ce soir...—Ah! bien obligée!... Il était gentil l'ami... il avait des mains noires comme un chaudron... Moi, si je fais une nouvelle connaissance, je veux d'un amant qui ait des gants; c'est ça qui est distingué!—Oh! Estelle, tu fais la bégueule... on ne peut jamais s'amuser avec toi!... Dieu, comme ce pain-d'épices me creuse!... j'ai toujours faim; je vais en acheter encore un morceau.—Tu te feras mal.—Tant pire.

»—Mon cher Victor,» dit tout bas Dufour, «je te préviens que je ne ferai pas la cour à celle qui mange tant de pain-d'épices... ça ne me séduit pas du tout.—Attends... elles s'aperçoivent que nous nous arrêtons encore.—Oh! tu peux te présenter avec tes macarons; à coup sûr, tu seras bien accueilli. Moi, je vais leur parler en musique.»

Les deux demoiselles se remettent à marcher, mais en parlant plus bas cette fois. Dufour jouefemme sensiblesur son mirliton, et Victor croque des macarons en s'écriant: «Voilà des masse-pains délicieux!...

»—Dieu! qu'il fait beau ce soir,» dit mademoiselle Lisa après avoir jeté un petit coup-d'œil de côté.—«Oui, mais je veux m'en aller... Demain nous nous éveillerons tard, et madame nous grondera.

»—Ce sont des femmes de chambre!» dit Dufour en interrompant son air.

«Bah!» reprend celle qui mange le pain-d'épices, «nous arrivons toujours les premières au magasin.

»—Alors ce sont des bordeuses de souliers,» dit le peintre, et il abandonneFemme sensiblepour jouer: «C'est demain la Saint-Crépin, mon cousin.

»—D'ailleurs,» reprend mademoiselle Lisa, «on peut bien s'émanciper une fois par hasard... C'est étonnant, j'ai toujours faim... Madame n'en trouvera pas de douzaines comme moi pour trotter avec des cartons dans tous les coins de Paris.

»—Ce sont des modistes, dit Victor.—Alors c'est une autre chanson... il faut jouer:Tu n'auras pas ma rose.

»—Qu'est-ce donc que cefluttayotqui nous poursuit avec son mirliton?» dit mademoiselle Estelle.—«Ma chère, ce sont des messieurs très-bien couverts... ils nous suivent depuis mon troisième pain-d'épices... nous avons fait leur conquête... tiens-toi donc droite... s'ils pouvaient nous ramener en voiture!...—Ah! moi, j'ai peur des hommes le soir!...—Est-elle bête!... est-ce qu'un homme est autrement fait pour que le soir?...»

Pendant ce dialogue, qui avait été dit très-bas, Victor a ouvert son sac de macarons, il vient le présenter à mademoiselle Lisa en lui disant: «Si vous vouliez en accepter quelques-uns, mademoiselle, je les ai achetés à votre intention.»

Mademoiselle Lisa fait quelques façons, mais enfin elle plonge sa main dans le sac de macarons; son amie en fait autant, et la connaissance est bientôt établie. Pendant que Victor cause avec les deux demoiselles, Dufour s'obstine à rester en arrière et à jouer du mirliton, quoique son ami lui fasse signe d'avancer.

«Vous êtes seules à Saint-Cloud, mesdemoiselles? dit Victor.—Oui, monsieur... nous sommes seules par accident... nous devions y trouver neuf personnes de notre magasin... elles auront été retenues.—Vous êtes dans le commerce, mesdemoiselles?—Oui, monsieur, nous sommes découpeuses...—Ah! vous découpez des images.—Oh! c'te bêtise!» dit mademoiselle Estelle; mais sa compagne lui donne un coup de coude dans le côté et reprend: «Nous découpons les bordures de chales, monsieur; et vous... êtes-vous dans le commerce!...—Mais non, je ne fais rien.—C'est un état bien plus amusant.... Est-ce qu'il est avec vous ce monsieur qui joue du mirliton?...—Oui... c'est un musicien de l'Opéra.... il faut toujours qu'il joue de quelque chose.... Dufour, viens donc offrir un bras à mademoiselle... on sait bien que tu es excellent musicien, mais il ne faut pas te fatiguer ainsi.—Oh! ça, il est sûr que si ce monsieur continue, il n'aura plus de vent en arrivant à Paris!»

Dufour se décide à s'approcher de mademoiselle Estelle, à laquelle il adresse quelques mots; mais bientôt il se penche vers Victor et lui dit à l'oreille: «Ah! mon cher ami,.... la petite de gauche sent l'échalotte d'une manière ignoble!....—Qu'est-ce que ça fait?... le soir...—Le soir, l'odeur est la même!....—Nous allons leur faire prendre des petits verres, ça leur ôtera ce goût-là.—J'aimerais autant quitter tout de suite ces demoiselles.—Eh non! elles nous feront rire en revenant....—J'espère que tu ne veux pas étudier les mœurs avec celles-là?...»

On était alors revenu près du café. Victor offre d'y entrer; il fait asseoir les deux demoiselles à une table en dehors, et leur propose du punch, mais Lisa dit qu'elle meurt de soif et préfère de la bière. Ces demoiselles se jettent sur la corbeille d'échaudés; tout en les avalant, mademoiselle Lisa s'écria: «C'est dommage qu'on ne donne pas de pain-d'épices ici; c'est bien bon avec la bière.»

Victor ne répond rien, mais il quitte la table, et, au bout de quelques minutes, revient avec un énorme rond de pain-d'épices qu'il présente à mademoiselle Lisa; celle-ci, pour prouver qu'elle est sensible à cette galanterie, attaque sur-le-champ le grand rond, et Dufour dit tout bas à Victor: «Tu lui en fais trop manger..., ça finira mal!»

La conversation s'anime: Victor aime à faire babiller les grisettes. La plus âgée ne clôt pas la bouche, l'autre est moins bavarde, mais le peu qu'elle dit annonce plus que de la simplicité.

«Bête comme une oie et empoisonnant l'échalotte, c'est gentil! dit Dufour; jolie trouvaille à ramener à Paris....; j'aimerais mieux donner le bras à madame Mouron.»

Ces demoiselles consentent à accepter des petits verres pour faire couler la bière, et ensuite du punch pour faire passer les petits verres. Le grand rond de pain-d'épices disparaît avec tout cela, et mademoiselle Lisa demande au garçon des gâteaux de Nanterre, mais on ne peut lui en procurer.

«Vois donc l'heure qu'il est, dit Dufour; si nous n'allions plus trouver de voiture!—Allons-nous-en bien vite!» dit mademoiselle Estelle.

Lisa quitte à regret la table; Victor lui offre son bras, qu'elle accepte. Mademoiselle Estelle reste immobile devant Dufour, qui jure entre ses dents en maudissant Victor; enfin, il prend son parti, il saisit le bras de la demoiselle, et la fait marcher au pas redoublé à travers le parc.

Il est onze heures passées, le dernier coucou vient de partir au moment où les deux couples arrivent sur la place, il n'y a plus que des voitures bourgeoises qui attendent leurs maîtres. Dufour jure comme un damné, Victor rit, mademoiselle Estelle pleure en disant à son amie: «Là! c'est ta faute aussi.... tu n'en finissais pas de manger!...—Eh bien!... est-elle bête!... elle pleure, à présent... nous reviendrons à pied... tant pire!... il fait beau, ça nous promènera.

«—Que le diable t'emporte avec tes aventures, dit Dufour à Victor; j'ai envie de pleurer aussi..., moi.—Veux-tu coucher ici?—C'est cela! avec les découpeuses, peut-être! J'en serais bien fâché!... Allons, en route, puisqu'il le faut;.... mais si je puis, en chemin, attraper une place de lapin, je ne la manquerai pas...—Et tu m'abandonnerais, n'est-ce pas?... Ah! tu en es capable!»

Pendant que ces messieurs se parlent, mademoiselle Lisa, après avoir dit quelques mots à l'oreille de son amie, l'a emmenée vers un côté où la lune n'éclaire pas. Dufour se retourne, et, ne voyant plus les deux grisettes, s'écrie: «Elles ne sont plus là!... Ah! mon ami! il ne faut pas les attendre, sauvons-nous!....—Mais ce serait mal de les laisser ainsi?...—Oh! parbleu!... elles sont bien venues sans nous... En route!»

Et Dufour se met en marche vers Paris; Victor le suit, tout en le priant de s'arrêter. Mais ces messieurs n'ont pas fait trois cents pas qu'ils entendent crier: «N'allez donc pas si vite!.... nous voilà....»

Dufour double le pas; c'est en vain, ces demoiselles les atteignent. «—Comment! vous étiez en arrière, mesdemoiselles? dit le peintre; j'étais persuadé que vous étiez devant, et nous courions après vous.

«C'est Estelle qui s'était trouvée incommodée.—Non! c'est toi, Lisa!—Toi aussi!

«Il ne faut pas vous quereller pour cela, mesdemoiselles, dit Victor; il n'est pas défendu d'être indisposé! mais prenez mon bras et continuons notre route.»

Les grisettes se pendent au bras qu'on leur offre; on se remet en marche. Dufour, de fort mauvaise humeur de soutenir mademoiselle Estelle, la fait aller très-vite.

«Si tu nous jouais un peu de mirliton, dit Victor, cela embellirait notre voyage.—Non, je ne suis plus en train.—Alors, ces demoiselles devraient nous chanter quelque chose.—Oh! je n'ai pas envie de chanter, moi.... ce pain-d'épices me fait un drôle d'effet!..... Et toi, Estelle?—Moi, c'est le punch qui m'a bouleversée. Quand on n'est pas habitué aux choses fortes?....

«—Je prévois que nous allons faire une route bien agréable,» dit tout bas Dufour.

Arrivées à Boulogne, ces demoiselles veulent s'arrêter pour reprendre haleine. On s'arrête, elle disparaissent; alors Dufour prend encore sa course, malgré les prières de Victor, qui le suit cependant. Mais bientôt ces demoiselles les rejoignent. Dans le bois de Boulogne, nouvelle station, nouvelle disparition des grisettes, nouvelle fuite de Dufour, qui est encore rattrapé.

«Pourquoi donc partez-vous toujours sans nous? dit mademoiselle Lisa.—Ma foi, il paraît que ce soir j'ai des éblouissements, je me figure toujours vous voir courir devant... n'est-ce pas, Victor?—Oui, je l'ai cru aussi!»

Dans les Champs-Élysées, ces demoiselles veulent encore s'arrêter. Cette fois, dès qu'elles sont éloignées, Dufour se met à courir de toutes ses forces, Victor en fait autant. Ils arrivent, sans avoir repris haleine, à la place de la Révolution.

«Pour cette fois, nous sommes sauvés! s'écrie Dufour. Ah! respirons un peu; j'espère qu'elles ne nous rattraperont plus...—Ah! ah!... ces pauvres filles! les laisser dans les Champs-Élysées!... à cette heure!...—Si elles ne nous avaient pas rencontrés, ne seraient-elles pas revenues seules?.... Parbleu! on ne les enlèvera pas, et, si cela arrivait, elles en seraient enchantées.—C'est un trait d'écolier que nous leur faisons là!—Ça leur apprendra à se méfier du pain-d'épices. Ensuite, avoue, Victor, que ces demoiselles ne nous convenaient pas du tout!—Crois-tu donc que j'aurais voulu pousser plus loin la connaissance? Oh! c'est qu'avec ta manie de vouloir étudier les mœurs..... tu veux observer tant de choses!—Tu te trompes, Dufour; je ne crois pas que nous ayons fait du mal en causant, en riant avec ces deux grisettes, et mes intentions se bornaient à cela. N'imite pas ces censeurs austères, ces tartufes de mœurs qui jettent les hauts cris pour les moindres plaisanteries, voient du libertinage, de la séduction dans tout, et vous gratifient si vite du nom de mauvais sujet. En général, ces gens si sévères, en apparence, valent beaucoup moins au fond que ceux dont la conduite les scandalise si fort. L'homme qui cache ses penchants sous un masque hypocrite, qui calcule ses séductions, ménage la femme qui lui résiste et dénigre celle dont il ne veut plus, cet homme-là est, à mon avis, le véritable mauvais sujet.

«—Eh! mon Dieu! mon cher Victor, ne te fâche pas!... je ne me fais nullement ton censeur... Est-ce que je vaux mieux qu'un autre, moi?... et si ces petites découpeuses avaient été jolies! mais elles ne l'étaient pas. Adieu! voilà ton chemin, et voilà le mien.»

Les deux amis se séparent. Victor rentre chez lui, mais en se déshabillant il fait tomber de sa poche plusieurs cartes; ce sont les adresses de M. Mouron.

Il lit:Au Rasoir qui coupe tout seul, Mouron, coutelier, fait tout ce qu'il y a de plus nouveau, donne le fil au plus juste prix, etc., etc.

«Je ne pense pas avoir jamais besoin de cette adresse,» se dit Victor en se couchant, «mais enfin gardons-en une... on ne sait pas ce qui peut arriver. J'ai rendu un grand service à la famille Mouron, et on lit dans certain opéra-comique:Un bienfait n'est jamais perdu.»


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